B. Coriat, T. Coutrot, H. Sterdyniak, 20 ans d’aveuglement. L’Europe au bord du gouffre

Les Économistes atterrés viennent de publier un petit opuscule, 20 ans d’aveuglement. L’Europe au bord du gouffre (Paris[?] : les Liens qui libèrent, 2011), sous la direction de Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, et Henri Sterdyniak. Ce petit  livre comprend quatre articles et une introduction. Contrairement à ce qu’annonce son titre, il traite moins des vingt dernières années de l’Union européenne, que des circonstances actuelles, des solutions à apporter à la crise de la dette publique en Europe et de l’avenir de la zone Euro.

Les différents textes réunis ici partagent tous l’idée que les politiques économiques, promues de concert par l’Union européenne, la BCE et le FMI,   d’austérité budgétaire publique et de restrictions salariales pour rétablir la confiance des marchés financiers dans les titres publics émis par les Etats « prodigues » de la zone Euro,  sont vouées à l’échec à moyen terme. Le livre se trouve d’ailleurs en plein accord avec les événements en cours, puisque le cas grec semble de nouveau ces jours-ci sans solution évidente. Les sommes évoqués pour un second paquet d’aide à la Grèce jonglent de nouveau avec les dizaines de milliards d’euros.  De fait, l’explosion de la dette publique grecque par rapport au PIB de la Grèce semble  se produire effectivement en cette année 2011 comme les Cassandre l’avaient prévu l’année dernière.  Face à cette impasse qui semble bien en train de devenir un secret de Polichinelle, les économistes atterrés proposent ici  aux lecteurs deux solutions.

Celle d’Henri Sterdyniak (« Crise de la zone euro. Il est urgent de changer d’Europe », p. 21-91), qui vient après un très honnête et bien fait état des lieux des solutions adoptées par l’Union européenne depuis un an et demi, propose rien de moins que de rendre toutes les dettes publiques de la zone Euro garanties par tous les Etats membres de cette dernière. Ta dette est ma dette, et inversement, – comme dans un mariage à l’ancienne. Par ailleurs, la BCE devrait avoir le droit d’acheter directement de la dette publique des Etats membres de la zone Euro, autrement dit de monétiser la dette (vulgairement, faire fonctionner la planche à billet). Bref, H. Sterdyniak propose rien de moins que de modifier complètement l’architecture institutionnelle de la zone Euro. Les marchés financiers ne pourraient plus spéculer contre la dette grecque, portugaise, irlandaise, espagnole, belge, italienne, etc.,  parce qu’en fait « l’Allemagne paiera »! Cependant, selon H. Sterdyniak, cette dernière (ses contribuables) ne paieraient pas de fait pas grand chose de plus, parce que les taux d’intérêt sur la dette publique grecque, portugaise, espagnole, etc. seraient du coup ramenés au taux allemand (mais, qui, lui augmenterait sans doute…), et parce que, si nécessaire, la BCE pourrait recourir à la monétisation de la dette de tout État de la zone Euro dans le besoin.  L’auteur préconise d’autres mesures (impôt exceptionnel sur les grandes fortunes européennes, contrôle des agences de notation, réduction des déséquilibres commerciaux intra-zone Euro, etc.), mais ces deux-là témoignent déjà de son grand réalisme politique. Une telle avancée dans la solidarité européenne me parait en effet aussi improbable que la conversion en masse des Polonais au bouddhisme.  Cela supposerait un tout autre Traité européen, et l’on en est vraiment pas là.  Tout indique au contraire qu’une partie au moins des opinions publiques des Etats payeurs (Allemagne, Pays-Bas, Finlande, etc.) ne se trouvent pas loin de l’exaspération face à ces fainéants du sud (comme dirait Madame Merkel ou peu s’en faut).

La solution de Dominique Plihon (« Faut-il restructurer les dettes européennes? », p. 153-174) me parait déjà plus réaliste politiquement. Il explique, d’une part, que cette dette publique vient largement des méfaits passés des marchés financiers et des baisses d’impôts sur les plus fortunés, et qu’il serait donc juste socialement de faire porter le poids des pertes sur ceux qui les ont provoqués par leurs actions (et non sur les contribuables ordinaires et sur les salariés), et, d’autre part, qu’il n’y aurait pas là à craindre une apocalypse financière et que les pays à la dette restructurée repartiraient d’un meilleur pied. A ce que j’ai pu lire, cette deuxième solution se profile de plus en plus, et Martin Wolf, l’éditorialiste du Financial Times, en parle comme d’une chose de toute façon inévitable à terme. Cette restructuration des dettes publiques des Etats en difficulté me parait d’autant plus probable qu’elle ne nécessite elle aucune modification des institutions européennes. Cela suppose par contre de parer le coup au niveau de chaque pays membre pour ses banques et pour ses autres institutions financières, créditrices des dettes dévaluées, qui vont ainsi boire le bouillon amer grec, portugais, irlandais, etc., mais l’expérience des années précédentes n’a-t-elle pas montré que les Etats ont les moyens d’éviter un autre Lehmann Brothers? Simplement, cette fois-ci, les actionnaires et autres détenteurs de valeurs financières vont devoir payer leur tournée.

Les deux autres articles de l’ouvrage contrastent le cas irlandais (Benjamin Coriat, « La crise irlandaise. Emblème et symbole de la finance dérégulée », p. 92-108) et le cas islandais (B. Coriat et Christopher Lantenois, « Economie et politique de la restructuration de la dette islandaise », p. 109-152). Le diagnostic est connu : l’Islande semble s’en tirer bien mieux que l’Irlande, à la fois parce que les contribuables électeurs islandais se sont rebiffés à la socialisation des pertes des banques privées islandaises et parce que la monnaie islandaise a été fortement dévaluée. De fait, il est piquant de constater que ces économistes plutôt classés à gauche montrent que le bon vieux capitalisme où les actionnaires des banques et autres investisseurs (imprudents)  dans ces dernières assument leur rôle normal de perdants éventuels fonctionne mieux (du point de vue macroéconomique) que le capitalisme promu par la BCE, le FMI et l’UE où les prêteurs (inconsidérés) se voient garantir le filet de sécurité assuré par le contribuable national… Pour ne pas parler de la liberté que donne la possibilité de dévaluer la monnaie nationale pour relancer l’économie…

Au delà de son contenu, la publication de cet opuscule et surtout son titre témoignent de la montée en puissance probable à gauche d’un refus de l’Union européenne. Le « non de gauche » a décidément un bel avenir. En effet, dans la mesure où les auteurs abusent du conditionnel passé (« il aurait fallu »)  à propos des solutions mises en œuvre par l’UE et dans la mesure où, souvent, ils proposent des pistes aussi tentantes que parfaitement irréalisables dans l’état présent du champ de force politique européen, viendra le moment où la conclusion devra en être tiré : rien n’est à sauver de cette Europe-là. Dans l’introduction (p. 5-20) qui souligne bien que les réformes proposées (dont celle à venir du Traité de Lisbonne) renforcent l’aspect financiarisé de l’économie politique de l’Union européenne,  le collectif des auteurs affirme : « Faire vivre l’Europe suppose un changement total de paradigme. » (p. 17), qui passerait de  la concurrence libre et non faussée de tous contre tous à la coopération fraternelle de tous avec tous. On serait tenté de dire alors, reprenant la dernière phrase de leur quatrième de couverture, que, puisque l’Europe ne saurait d’évidence être dans un avenir prévisible sociale, écologique, et surtout solidaire, elle ne sera pas – ou, plutôt, elle sera ce qu’ils ne voudraient pas qu’elle soit.  Vae victis.

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4 réponses à “B. Coriat, T. Coutrot, H. Sterdyniak, 20 ans d’aveuglement. L’Europe au bord du gouffre

  1. de vieux copains milanais

    Monsieur Bouillaud,
    Tout comme nous nous délectons de votre conversation, nous parcourons votre blog avec plaisir.
    Les professeurs atterrés, 20 ans d’enseignement, et encore – mais pour combien de temps ? – toutes leurs dents. PS : bon anniversaire très en retard….

  2. Tony Barber (dans le Financial Times) prévoit deux types de scénarios : une union « politique » (c’est à dire de transfert fiscal) ou une zone euro réduite à sa zone monétaire optimale… le premier scénario étant le plus réaliste selon lui. J’ai des doutes sur le mécanisme inébranlable crise économique -approfondissement politique étant donné la saillance du sujet dans les opinions publiques et les résultats électoraux (à quand une bonne étude sur l’impact des mécanismes de résolutions des crises fiscales lors des élections finlandaises, régionales allemandes?…). Petite remarque sur ce commentaire : « Par ailleurs, la BCE devrait avoir le droit d’acheter directement de la dette publique des Etats membres de la zone Euro, autrement dit de monétiser la dette ». A voir la façon dont la BCE pourfend les scénarios de restructuration de dette (elle menace quand même de ne plus accepter les bons du trésor grec comme collatéral, ce qui couperait toute possibilité de refinancement des banques grecques), je doute qu’ils veulent de cet instrument (qu’ils essaient de refiler au futur ESM). Il ne faut pas sous-estimer la permanence des croyances économiques…cf. votre propre article sur Zombie economics

  3. @ MrMiette : moi aussi, je suis de plus en plus dubitatif sur la doctrine (quasi-officielle) philo-européenne selon laquelle « c’est à coup de crises surmontées que l’on avance ». Version chic du « ça passe ou ça casse »., ou « l’Europe en a vu d’autres ».

    J’aurais sans doute dû le préciser, mais je me rends bien compte que l’actuelle direction de la BCE est en accord avec le Traité qui définit les tâches de la BCE; de fait, les propositions consistant à monétiser directement la dette d’un État européen insolvable constituent une tout autre définition de la monnaie européenne que celle en vigueur – définition que préserve le MES à venir. Il me semble qu’Axel Weber est déjà parti parce qu’il n’approuvait pas le fait que la BCE frôle la ligne continue; de là, à la traverser franchement, il y a un pas. Pour moi, l’hypothèse d’une restructuration de la dette grecque tient nettement la corde.
    Par ailleurs, j’attire votre attention sur ce texte de l’économiste Charles Wyplosz, qui semble se demander ce qui explique cette peur des gouvernants européens face à la restructuration de la dette grecque. Quel cadavre se cache dans le placard?

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