Bis repetita placent (la Grèce toujours).

Au risque de me répéter, et après quelques jours de vacances dans les frais parages des druides, je veux revenir ici sur la situation de la Grèce.

Sur le plan institutionnel, il faut d’abord noter que tout va vraiment pour le mieux Madame la Marquise! Le gouvernement du PASOK détient toujours une majorité parlementaire, les nouvelles mesures d’austérité demandées par les gentils sauveurs de la Grèce  ont été votées par le Parlement grec, les « indignés » et autres manifestants grecs ont été dûment bastonnés (mais sans trop de casse) par les forces de l’ordre hellènes qui semblent toujours répondre 5 sur 5 aux ordres du gouvernement en place, et tout cela a fait le bonheur du FMI, de la BCE, de la Commission européenne, de Paris et de Berlin. On frôle l’abîme, mais on ne tombe pas dedans. Bonne vacances (en Grèce si possible), et bonjour chez vous!

La suite est plus incertaine, l’épisode actuel ne concernait que le décaissement de la dernière tranche du plan d’aide (enfin aide… le mot est un peu fort…) du printemps 2010. Il s’agit maintenant de négocier un second plan. Plus sévère, plus austère, plus structurel. Le caractère « volontaire » de la participation des banques privées et autres investisseurs privés à ce second plan fait  question. Une agence de notation, Standard and Poor’s, a catégoriquement exclu qu’une telle participation « volontaire » ne soit pas en fait une restructuration déguisée de la dette publique grecque. La presse allemande en ligne en parle largement, guère la presse française. Il est vrai que l’idée de « volontariat » semble bien être d’origine française, et que nos médias ne sauraient vexer trop nos banques. L’aspect le plus intéressant de la situation actuelle, au delà des détails techniques, me semble bien être la montée en puissance du choral des commentateurs (économistes essentiellement), qui assurent à l’unisson que tout ce processus d’aide à la Grèce ne peut fonctionner. Un pays à ce point en récession ne peut rembourser à ce rythme sa dette publique, et l’austérité demandée va aggraver encore la situation économique du pays. Je n’ai pas lu un seul avis contraire depuis des semaines. Je finis d’ailleurs par me lasser de lire le même raisonnement.  Et encore, je ne suis que d’un œil distrait le débat économique en Allemagne, où, pourtant, des économistes en sont à pétitionner contre la politique suivie sur le cas grec. On se trouve donc dans une situation où toutes les voix (plus ou moins autorisées par leur statut scientifique) qui s’expriment dans l’espace public européen sont concordantes : les politiques suivies ne peuvent atteindre les objectifs que leurs promoteurs leur assignent officiellement (permettre à moyen terme à la Grèce de se financer de nouveau sur les marchés internationaux de capitaux), il n’est pas alors étonnant que les agences de notation s’ajustent dans leur jugements à ces prévisions presque unanimes. Ceux-ci correspondent en plus à de la macroéconomie basique, et ne supposent pas quelque miracle microéconomique dans les comportements des acteurs économiques grecs, du genre : les riches payent enfin leurs impôts, les salaires baissent si vite que le pays redevient très compétitif, l’administration devient efficace et honnête, il n’y a plus d’économie souterraine, la Grèce rafle tout le marché du tourisme méditerranéen, les armateurs grecs se re-localisent au pays, créent des emplois et y payent leurs impôts, etc. Ces notations peuvent avoir bien sûr un effet de prophétie auto-réalisatrice, mais, en l’occurrence, elles suivent ce que dit le choral des économistes. Même le ton des personnes connues par ailleurs comme les plus soucieuses de leur expression, comme Armatya Sen (dans le Monde du 3 juillet 2011, « L’Euro fait tomber l’Europe »),  se durcit.

On en arrive donc à une situation où l’action des autorités européennes est réputée par tous les spécialistes qui s’expriment (pour ne pas parler des profanes) comme totalement inadéquate, et où, pourtant, elle va avoir lieu, continuer, se renforcer. E la nave va. On peut d’ailleurs parier que tout ce cirque va continuer  tant que cela sera financièrement possible pour les pays prêteurs (les « AAA »). Il est vrai qu’en face de ce choral des économistes alarmistes (repris par la presse internationale, The Economist et Der Spiegel par exemple), la BCE, le Conseil européen, le FMI, etc. possèdent un argument, un seul argument en fait, mais un argument encore plus alarmiste en fait : c’est cela, ou la fin de l’Euro, de l’Europe, du monde (financier)! Un Lehmann Brothers à la puissance 10! Chers messieurs dames, il faut saigner le(s) patient(s) de suite, sinon il(s) va(ont) crever dans l’heure, et nous avec. On peut même y voir un chantage, comme Christian Chavagneux, de la part de la BCE.

L’argument du « c’est cela ou le chaos » est de fait extrêmement puissant, mais il peut être retourné : certains pourraient se dire que voilà enfin l’occasion d’en finir (ou du moins d’en découdre) avec les acteurs qui ont profité de la financiarisation de l’économie mondiale depuis 25 ans.

Quant à la solution politique que certains évoquent (le grand saut dans le « fédéralisme » ou dans l’« union de transferts » comme disent les Allemands), je n’y crois pas une seconde. (Contrairement à Christian Lesquesne, un des grands européanistes « historiques » français, qui lui semble voir une possibilité en ce sens.) Aucune grande réforme institutionnelle n’est actuellement possible en Europe : la Cour constitutionnelle allemande a quasiment interdit à la République fédérale d’aller vraiment plus loin dans l’intégration européenne sans qu’il soit cette fois-ci demandé au peuple allemand s’il veut se fondre dans la « fédération européenne ». Une telle question posée au peuple allemand dans le contexte actuel ne peut avoir, sauf divine surprise, qu’une seule réponse : Nein! Il faut donc rester dans le cadre de ce qu’autorise le Traité de Lisbonne, et ce Traité n’est décidément pas fait pour assurer un saut fédéral de l’Union européenne, tout au moins pas un saut qualitatif tels que le réclament ceux qui voudraient sortir de la situation présente par le haut.

Bref, le supplice va continuer, et nommer un ancien conseiller de Goldman Sachs à la tête de la BCE me parait faire preuve d’un sens aigu de la communication de la part des autorités européennes et nationales. On ne pouvait trouver mieux. Si toute l’affaire européenne tournait vraiment mal, les historiens s’interrogeront longuement sur les raisons d’un tel choix. Là encore, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

Ps 1. En triant mes vieux journaux ce matin, je suis tombé sur l’article de Thomas Piketty, « Grèce : pour une taxe bancaire européenne » (Libération, 28 juin 2011). Ce n’est pas tant la proposition de notre plus brillant économiste de gauche qui m’a intéressé (taxer les banques engagées sur les crédits à la Grèce pour leur faire payer leur propre sauvetage via les budget publics, plutôt que restructurer officiellement la dette grecque), que trois a priori du texte : a) acceptation que toute « restructuration » de la dette grecque (y compris « volontaire ») amènera à une catastrophe générale; b) idée que, de fait, la taxe proposée ne doit pas faire couler ceux qui, justement, se sont trop engagées dans la dette grecque : toute faillite bancaire est par principe à éviter, même si elle serait la juste sanction (c’est moi qui l’ajoute) d’une erreur de stratégie, et que, donc, la taxe doit être calibrée pour faire payer ceux qui le peuvent (et qui, de fait, ont peut-être mieux évalué la situation avant 2009 : je gère bien= je suis taxé sur mes bénéfices, je gère mal = je suis sauvé de la taxe, bravo l’équité!); c) idée enfin qu’il faut protéger les petits épargnants des conséquences inattendues pour eux de leur engagement dans l’affaire grecque (par exemple détenteurs de parts d’assurance-vie, qui possèdent indirectement de la dette grecque). Sur ces trois points, T. Piketty se situe dans le fond dans le camp de la BCE : pas de restructuration de la dette, pas de faillite bancaire, pas de coups portés à la notion même d’épargne collective. Cette approche me semble plutôt étonnante pour quelqu’un qui fustige par ailleurs la montée en puissance des inégalités de revenu (par ailleurs largement dues à la financiarisation de l’économie). Les trois points sont une prime à l’irresponsabilité, y compris en c), de ceux (épargnants ordinaires) qui croient (benoîtement) s’enrichir, ou tout au moins préserver leur épargne, en dormant. Je ne voudrais pas faire mon bourgeois (très) réactionnaire (à la Balzac), mais une dévalorisation de très nombreux instruments de placements en nom collectif (SICAV, FCP, plan de retraite, etc.) montrerait aux épargnants qu’il faut peut-être surveiller un peu mieux ce que l’on fait lorsqu’on « place » son argent.

Ps2.  Les autorités européennes et nationales se sont lancées dans une charge contre les agences de notation à la suite de la décision de Moody’s de dégrader la note du Portugal. Michel Barnier, « notre » Commissaire européen, a du coup proposé qu’on interdise aux agences de noter un pays quand celui est soumis à un processus d’aide internationale et/ou européenne. Cette proposition m’a paru magnifiquement absurde, puisque, dans ce cas, pour les investisseurs, « pas de note » voudrait dire : « à ne surtout pas avoir en portefeuille », « super-spéculatif », « catégorie emprunt russe », etc. , ce qui revient au même ou à pire! (puisque les agences de notation ne pourraient même plus dire que cela est en train de s’améliorer… mais, à cette situation, personne ne pense en ce moment.)  Sans compter qu’interdire de dire quelque chose à des institutions basées aux Etats-Unis où la « liberté d’expression » est le droit constitutionnel n°1 me parait carrément délirant.  Au risque de décevoir des éventuels lecteurs prompts à charger les agences de notation de tous les maux (surtout pour leur aveuglement parfait sur la « crise des subprimes »), il se trouve qu’en l’espèce, les agences de notation ne font que suivre ce que disent les économistes dominants (un exemple : Alberto Alesina, « La Germania trascina l’Europa, ma non puo pagare per tutti », Corriere della Sera, 6 juillet 2011). J’ai bien aimé aussi la charge d’hier lors de sa conférence de presse de Monsieur Trichet contre l’« oligopole des agences de notation », il aurait pu s’en prendre aussi à toute cette horde d’économistes qui ne pensent pas comme lui et qui se répandent dans la presse sérieuse et dans les sites dédiés à l’économie! Et qu’on ne vienne pas me dire que les situations des Etats-Unis, du Japon ou de la Grande-Bretagne sont pires que celles de la Grèce, du Portugal ou de l’Irlande… Ces trois pays (certes très endettés) ont tous gardé leur indépendance monétaire, et peuvent via leur propre Banque centrale monétiser leur dette publique en cas d’urgence, les investisseurs en titres américains, japonais ou britanniques pourront toujours être remboursés en dollars, yens et livres sterling (dévalués…) : justement, les pays membres de la zone Euro se sont (en principe, selon les Traités) privés de cette possibilité.

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2 réponses à “Bis repetita placent (la Grèce toujours).

  1. Que faire? Les solutions ne courent pas les rues, sinon j’ose espérer que nos gouvernements les auraient prises. Si on ne peut pas sortir la Grèce de l’Euro (puisqu’il faudra ensuite faire de même pour le Portugal et l’Irlande, puis l’Espagne…), mes modestes connaissances en histoire me font dire que le niveau de la monnaie européenne n’est pas compatible avec l’économie bas-de-gamme grecque. La situation ressemble à la période post-crise de 1929, lorsque la France s’accrochait au Bloc de l’or et s’infligeait des déflations (Laval) catastrophiques par fierté de garder une monnaie convertible en or. Si on veut garder la Grèce dans la zone Euro, je pense qu’on pourrait utiliser la planche à billets, ce que les Anglais et les Américains ne se sont pas privés de faire.
    On peut aussi faire une comparaison avec l’Argentine, à qui le FMI accordait des prêts de plus en plus importants en échange de plans de rigueur de plus en plus drastiques sans toucher au peso (http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/argentine/prets-fmi.shtml).
    Enfin je trouverais vraiment justifié que l’on demande à Papandréou (dont le père et le grand-père étaient premier-ministres!) et l’ensemble des politiques grecs corrompus (et il y en a un paquet!) de démissionner. Vu l’état de dépendance de la Grèce, ils ne pourraient que l’accepter et le peuple grec avalerait peut-être un peu mieux le désastre qui s’annonce.

  2. @ étudiant : vous avez raison. Certains économistes disent même que le niveau des prix et des salaires en Grèce serait encore 25 à 30% trop élevé par rapport à ce qui, selon eux, serait souhaitable pour rendre l’économie grecque compétitive dans la zone Euro… Je viens de lire par ailleurs que les salaires moyens avaient baissé déjà de 9% depuis 2009 en Grèce (source : Alternative économiques). La perte de niveau de vie des salariés grecs à réaliser, ce qui revient à une dévaluation qui ne frappe que les travailleurs, serait donc encore énorme, et implique sans doute de fortes conséquences politiques.

    Par ailleurs, la comparaison avec l’Argentine du « peso lié au dollar » est couramment faite par les économistes. Il est vrai qu’inversement, les exemples de rétablissement économique sans dévaluation (sans abandon de la mauvaise parité fixe) sont rares (l’Estonie, la Lettonie? ).

    Enfin, vous savez peut-être que le gouvernement du PASOK a promis une réforme constitutionnelle cet automne. Je ne connais pas son contenu, mais on peut imaginer que les électeurs ne répondent pas à la question posée, mais en profitent pour juger celui qui la pose… Cela pourrait tourner au plébiscite anti-PASOK…

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