Grèce, bientôt le game over?

Je ne sais si c’est l’effet de quelque complot de gérants de hedge-funds, mais les informations rendues publiques ces derniers jours dans les divers médias européens auxquels je peux avoir accès jettent un froid des plus automnal, et m’incitent à profiter des derniers beaux jours.

Premièrement, le plan européen d’aide à la Grèce, décidé le 21 juillet 2011, semble déjà connaître quelques difficultés de mise en œuvre et de crédibilité. La Finlande réclame de la part de la Grèce une garantie tangible pour son aide via le FESF, pas loin d’être équivalente à la valeur de son aide – autrement dit, la très radine Finlande ne veut pas y être de sa poche en cas de malheur…, et, comme le malheur semble presque certain désormais, elle aurait tort de se gêner. D’autres pays (Pays-Bas, Autriche, Slovaquie) se sont dits que cette idée n’était pas si mauvaise, et aimeraient bien suivre le (mauvais) exemple finlandais (du point de vue de l’idée même de solidarité européenne). L’Allemagne, qui prend la plus grosse part de l’aide à sa charge, tempête contre cette idée fort égoïste, qui, du coup, pourrait bien être enterrée. Quant à eux, les très généreux Slovaques ont annoncé qu’ils feraient voter en dernier leur propre Parlement sur le plan, soit une fois que tout le monde se serait engagé à part eux. J’ai même lu par ailleurs que la justification de la radinerie finlandaise tenait à la justification suivante : puisque le plan d’aide à la Grèce constitue en réalité un plan d’aide aux grandes banques internationales qui ont prêté à ce pays, ce sont les Etats dont ces banques sont ressortissantes (c’est-à-dire France et Allemagne) qui doivent payer cette aide. Je ne sais pas si ce genre d’argument circule vraiment dans les sphères gouvernementales finlandaises (et autres), mais si tel était le cas, cela montrerait à quel point personne n’a cure des Grecs eux-mêmes.

Deuxièmement, cette tendance à procrastiner ou à demander des garanties ne risque pas de diminuer à mesure que des informations filtrent sur l’incapacité  dans laquelle le gouvernement grec se trouve de tenir ses engagements de réduction rapide du déficit public. Vacancierreporter et même auteur d’une petite revue de presse à la fois en Grèce, le journaliste de Libération, pourtant le plus philo-européen des hommes, Jean Quatremer, a dûment informé le public français que les impôts ne rentrent visiblement pas dans les caisses de l’État grec: les fraudeurs abondent, et l’administration fiscale est hors d’état de leur nuire. Plus grave, le départ précipité de Grèce le vendredi 2 septembre de la mission commune de surveillance BCE/Commission/FMI, pour ne revenir que dans dix jours, semble indiquer que les hauts fonctionnaires internationaux concernés n’ont plus accepté de se faire mener en cotre par les (ir)responsables grecs. Il faut aussi noter la récente démission de la responsable grecque d’une Commission indépendante sur les comptes publics qui a eu le tort de déclarer que « les comptes étaient hors de tout contrôle. » Une gaffe due à un manque d’expérience, a commenté platement le ministre grec de l’Economie. Tout cela n’est pas très étonnant : ce n’est pas dans un tel contexte de récession, entrainé par les plans d’austérité successifs, qu’on peut accepter de gaîté de cœur de payer beaucoup plus d’impôts. Il n’est pas difficile de deviner que, pour beaucoup d’indépendants, entre un chiffre d’affaires en baisse et l’obligation de payer  les impôts et taxes dues, cela signifie au final une diminution drastique du niveau de revenu. Quant à la corruption des fonctionnaires chargés de faire rentrer l’impôt, si tel est bien le cas, qui peut croire une seconde que cela peut changer presque du jour au lendemain?

Du coup, prenant en compte ces deux éléments, réticences des sauveurs qui devinent que cela va coûter plus qu’on ne  a leur dit et impéritie du sauvé qui s’acharne à persister dans son être, les « marchés » font comme si la Grèce allait être en faillite dans les prochaine semaines. Le taux d’intérêt demandé pour détenir de la dette grecque à deux ans se serait élevé ces derniers jours à 50% (!). Surtout, les banques européennes, supposées détentrices de cette dette grecque, perdent rapidement de la valeur en bourse. Pour ma part, je persiste à croire que les actuels gouvernements européens vont tout faire pour mettre en œuvre le plan du 21 juillet 2011,  en tout cas pour éviter que la Grèce ne fasse défaut purement et simplement.

En conséquence, on devrait inventer un mécanisme institutionnel qui  au moins donnera l’illusion que la Grèce (ou plus exactement l’État grec) va effectivement réussir à équilibrer ses dépenses et ses recettes. C’est déjà le cas pour l’organisme chargé des privatisations, mais je parierais qu’on ira plus loin dans cette voie qui fera de la Grèce un protectorat des autres pays de l’Union (et du FMI). Tout au moins, cela sera annoncé aux yeux du monde. Qu’est-ce que cela donnera dans la pratique? Je ne sais pas. Mais, au moins, aura-t-on gagné du temps.

Pourquoi est-ce que je suppose cette volonté des gouvernants européens à continuer dans la même voie, alors même que la plupart des économistes disent au contraire que les récents événements prouvent que la Grèce ne peut pas honorer sa dette publique accumulée? (Il y a de toute façon une contradiction de fond entre la recherche de la compétitivité grecque qui suppose une baisse des prix, revenus et salaires en Grèce par rapport au reste de l’Union et un remboursement d’une dette accumulée à une époque où prix, salaires et revenus étaient en hausse – si je deviens smicard pour retrouver un travail, difficile pour moi de rembourser des dettes de cadre supérieur… -, mais nous n’en sommes même pas à ce point de la réflexion.)

Parce que la voie de la faillite de la Grèce voudrait dire une catastrophe pour une série (inconnue?) de grandes banques européennes, avec les conséquences budgétaires sur les Etats de référence de ces banques qu’on n’imagine que trop. Contrairement au cas des banques irlandaises en 2008-2009, tout le monde (y compris les « marchés ») suppose en plus que cette fois-ci les actionnaires et les obligataires, voire les gros déposants de ces banques (plus de 100.000 euros), perdraient l’ensemble de leurs avoirs dans l’aventure : on imagine le choc – même s’il se trouve anticipé et dilué via la baisse des cours des actions bancaires. Vu le rôle dans l’économie réelle de certaines de ces banques, qui reçoivent des dépôts et prêtent à l’économie (particuliers, PME-PMI), il serait impossible de les fermer tout simplement comme un vulgaire Lehmann Brothers du jour au lendemain. Il faudrait donc les  nationaliser pour leur permettre de continuer à opérer et il faudrait en plus les recapitaliser. Cela serait du coup, pour prendre le cas français, vraiment drolatique de voir le gouvernement Fillon présidant à la nationalisation d’une ou de grandes banques, comme en 1945 ou en 1981, et, à la dure, sans indemnité en plus. Bref, le scandale du Crédit Lyonnais des années 1990 en pire!

Surtout, en coulant quelques grandes banques européennes, cet événement officialiserait aux yeux du grand public, encore plus que ce n’est déjà le cas actuellement, que l’ensemble de la conception qui a présidé à la libéralisation de la finance en Europe depuis un quart de siècle est fautive – le grand marché européen de liberté du capital financier, tant vanté dans les années 1980-1990 en Europe, aurait donc fini par engendrer ce monstre, une débâcle bancaire digne d’États en transition vers l’économie de marché, à la russe en somme.  Le point de vue du collègue du CERI, Jérôme Sgard, a ainsi entièrement raison de souligner qu’il ne s’agit pas d’une crise de l’Euro en soi, qu’une crise (possible) de la banque européenne. « Si l’euro ne peut être détruit, en revanche, les banques européennes peuvent l’être. » Il me semble qu’il a raison d’identifier le point de passage – faillite d’une ou plusieurs grandes banques – comme le verrou qui empêche de résoudre la crise. J. Sgard insiste aussi sur la perte de crédit politique qui en résulterait, il a là encore entièrement raison : le roi serait nu. Quelles politiques économiques après cette preuve que « l’Europe par les marchés financiers », cela ne marche pas?

Quant à la fin de l’Euro, je n’y crois pas pour des raisons politiques comme je l’ai déjà dit à maintes reprises dans ce blog. Contrairement à ce que pense l’économiste Joachim Voth, imaginant la fin de l’Euro à l’image de celle de l’étalon-or dans les années 1930, le « projet européen » n’y survivrait pas. D’une part, la fin de l’Euro serait un tel échec, que les forces politiques qui ont soutenu cette aventure en seraient profondément affectées au point de laisser la place à d’autres moins européennes – avec sans doute des configurations nationales fort variées. D’autre part, l’idée même que l’Union européenne comme projet puisse avoir fait une erreur de cette taille, pour le moins gigantesque, tuera le projet européen pour plusieurs générations. Jusqu’ici, en effet, le bilan de l’intégration européenne connue sous le nom d’Union européenne est défendable par ses partisans sans qu’ils aient à inventer des réussites improbables pour justifier leur propos. L’échec de l’Euro – son éclatement en deux ou trois,  ou le retour aux monnaies nationales – ne pourrait se réaliser de plus que sur un mode dramatique, que je ne nous souhaite pas de vivre. Par ailleurs, le projet européen repose sur une certaine capacité des Européens de faire des concessions de court terme pour obtenir un gain de moyen terme. S’il n’y a plus de projet européen, les accords entre pays européens se feront sur un plan temporel unique, dans le pur donnant/donnant.

Bref, le spectacle va continuer!

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