Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de N. Sarkozy. Nouvelle édition.

En ce début d’automne 2011 vient de paraître la deuxième édition du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (Paris : La Découverte, 2011; première édition, Paris, Zones, 2010). Je dois avouer ne pas avoir été au-delà d’un rapide feuilletage en librairie de la première édition. J’avais eu alors l’impression que les auteurs se contentaient de compiler tout ce que la presse et les médias en général pouvaient raconter sur les (més)aventures de Nicolas Sarkozy en matière de rapport avec ce qu’on aurait appelé à gauche dans les années 1920-1930 « les 200 familles » ou le « mur d’argent ». Quand même étonné par le succès de librairie du livre (soit les 100.000 exemplaires vendus annoncés en couverture et confirmés en postface), j’ai décidé de donner mon écot au succès éditorial et de  lire  la version revue et augmentée de l’ouvrage.

Sur le fond, comme lecteur attentif de la presse, je n’ai pas appris grand chose de nouveau, d’autant plus que je connaissais depuis longtemps les excellents travaux de ce couple de sociologues. Ceux-ci, depuis près de vingt-ans, ont bâti au fil de leurs enquêtes une véritable sociologie des élites de l’argent en France. Celle-ci se trouve être aussi une anthropologie et une géographie humaine, et on retrouve ces aspects corporels et spatiaux dans l’ouvrage. Pour ce livre d’intervention politique, le Président des riches, les auteurs reprennent tout cet acquis, et le mettent à la disposition d’un large public de lecteurs. La thèse majeure, issu de leur travail de terrain antérieur, est que la seule vraie classe au sens marxiste du terme (en soi et pour soi) qui existe encore dans un pays comme la France, et qui agit, collectivement, comme telle, c’est la très haute bourgeoisie (cf. p. 258-259). C’est là une idée vieille comme Hérode, si j’ose dire, que de rappeler que le petit nombre uni dans ses immenses intérêts matériels dominera toujours le grand nombre dispersé en individus sans liens entre eux. Sur la psychologie de ces acteurs de ce que les auteurs décrivent comme une « oligarchie », on se trouve moins d’ailleurs chez Marx au sens strict que chez Machiavel ou chez Freud : les « grands » ont la passion de dominer autrui, et rien ne peut les arrêter dans cette passion de domination ou dans cette libido sans Loi qui se mesure au seul argent accumulé qu’éventuellement des institutions et lois républicaines. A cette très vieille idée de l’existence d’une oligarchie, que l’on pourrait s’amuser à retrouver chez Adam Smith ou Max Weber, plutôt que chez Karl Marx, les auteurs ajoutent la profondeur de l’enquête sociologique qui démonte les mécanismes qui permettent la permanence de cette solidarité de classe (par exemple, un habitat partagé, une éducation semblable, des forts réseaux matrimoniaux et amicaux, etc.) dans une société française massifiée et individualisée par ailleurs.

Au delà de cette thèse fondamentale, le livre s’attache à  décrire trois niveaux de favoritisme de la part de N. Sarkozy, qui en font « le président des riches ». D’une part, les auteurs rappellent l’ensemble des mesures générales de nature législative ou réglementaire qui ont pu fonctionner ou fonctionnent en faveur du groupe restreint des personnes (ou plutôt des lignées selon leur analyse) qui ont un patrimoine et/ou un revenu bien au delà de la norme commune. Les pages consacrées à la suppression du « bouclier fiscal » (p. 25-27) devraient être apprises par coeur par les candidats d’opposition à la présidentielle de 2012 : la corde aura été tirée jusqu’au bout. D’autre part, les auteurs rappellent les liens multiples qui lient personnellement N. Sarkozy à certaines grandes fortunes de France (ou d’ailleurs), ce qui peut donner lieu à d’opportunes décisions publiques en faveur des intérêts économiques (ou moraux) de ces dernières. Enfin, et là ce sont des épisodes qui ont parfois reçu un écho planétaire, les auteurs racontent les joies et les peines du « sarkozysme » vu du « 9-2 » : la tentative de nomination de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD (organisme d’aménagement de Paris-la Défense) apparaît ainsi comme la pointe émergée d’un jeu économique et territorial à la fois  local, national et transnational (cf. p. 137-142, et p. 155-174).

Cependant, les auteurs ne distinguent pas vraiment ces trois niveaux de favoritisme qui s’entrelacent au fil des chapitres, mais ils auraient peut-être eu intérêt à le faire du point de vue des effets que tout cela a fini par avoir sur la légitimité (ou inversement sur le potentiel de scandale) du « sarkozysme » au pouvoir. En effet, même si les temps sont durs depuis 2007  pour un discours libéral en économie, il reste possible avec un peu de courage d’énoncer publiquement des arguments pour une faible taxation des plus importants patrimoines ou revenus – la théorie économique des incitations à la création de richesses peut toujours être mobilisée à cette fin; il devient déjà plus difficile de justifier une décision publique (comme la suppression partielle de la publicité sur les chaînes de télévision publique) qui semble bien favoriser une grande entreprise amie – mais, dans ce cas, peut-on encore faire appel à la notion à l’intérêt national qu’il y a à sauver des « champions » dans la mondialisation, ou à préserver l’emploi dans cette entreprise (ce qui ne marche certes qu’à moitié pour le cas cité); il est par contre carrément acrobatique d’essayer de justifier publiquement du favoritisme familial ou amical à petite échelle.

De fait, pris dans leur modèle d’une action de classe unifiée de la bourgeoisie, auquel ils aimeraient bien donner le nom de « bourgeoisme », les auteurs oublient un peu que l’électorat, même le plus bourgeois, finit par ne plus suivre, et qu’une concurrence politique en résulte. Les mésaventures politiques du « sarkozysme » dans les Hauts-de-Seine et à Paris, qui ont fini par se traduire dans le résultat des sénatoriales de dimanche dernier, ont sans doute à voir avec cette gradation dans les favoritismes. Dans le fond, N. Sarkozy semble aussi perçu comme le président de certains riches par une partie de l’électorat le plus traditionnel de la droite.

Enfin, une chose frappe dans l’ouvrage par le simple fait de rappeler certains épisodes : à quel point, la présidence Sarkozy a été marquée par des envolées, parfois lyriques (discours de Toulon en 2008), contre le capitalisme financier, et à quel point l’action en sa faveur a été tout aussi résolue. Cela vise à brouiller les cartes, à embrouiller les esprits, mais cela traduit aussi une profonde désacralisation de la parole, aussi  bien du point de vue de l’émetteur mais aussi des premiers récepteurs de cette dernière (les militants de l’UMP). Pouvoir dire presque n’importe quoi selon ce qu’on perçoit être indispensable pour soigner sa popularité selon les nécessités de l’heure traduit aussi un renoncement (définitif?) à convaincre vraiment. Je me demande ainsi parfois ce qu’aurait pensé un politicien français de tendance libérale de 1930 ou de 1950 des propos entendus ces dernières années. Un peu comme si le Pape allait prêcher l’athéisme  pour sauver les acquis réels du catholicisme.

Pour finir, que proposent les auteurs comme action au lecteur? Ils invitent à suivre l’exemple des riches, à savoir à l’action collective. Ils invitent aussi à s’informer sur l’adversaire de classe, via les médias et toutes les informations librement disponibles sur les activités économiques et sociales de ces derniers. Ils proposent toute une série de réformes de la vie politique et économique, pour en finir avec la « professionnalisation du politique » et la « financiarisation de l’économie ». C’est assez classique venant de cette partie de l’échiquier politique, et, comme politiste, j’aurais tendance à y voir quelque naïveté : la mobilisation ne se décrète pas ainsi, mais leur livre, quoi qu’il soit publié chez un éditeur capitaliste (cf. un post précédent sur le sujet), constitue un bel outil de prise de conscience.

Comme universitaire, j’attends toutefois la version final cut comme on dit pour les films d’auteur, à savoir une version enrichie des épisodes des derniers mois du mandat présidentiel en cours,  agrémentée par ailleurs d’une chronologie et d’un index des noms.

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2 réponses à “Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de N. Sarkozy. Nouvelle édition.

  1. Cher monsieur Bouillaud
    Félicitation pour la qualité de votre blog.

    Jean François Dortier (blog : la quatrième question : dortier.fr)

  2. Bravo pour votre blog,
    J’ai écrit un article qui explique aussi un aspect complémentaire des travaux du couple Pinçon-Charlot : la communication des entreprises qui leur a permis de ne pas jouer leur rôle d’entrepreneur…
    Mon article sur l’innovation et l’industrie a été envoyé à la rédaction de UP Magazine (journal sur le web qui s’intéresse à l’innovation) et il a été mis en ligne à l’adresse suivante (j’espère que le lien fonctionne sinon il faudra le copier) :
    http://magazine.smartsystem.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=519:dynamiser-lindustrie-francaise-par-linnovation&catid=103:analyses&Itemid=542
    j’ai tenté un article grand public et j’ai gommé mon coté universitaire….
    André CAYOL

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