Primaires socialistes : les enjeux politologiques.

Nous voilà donc à quelques jours du premier tour des « primaires socialistes ». Pour la première fois en France, un parti, le Parti Socialiste, et son plus proche allié traditionnel depuis les années 1970, le Parti radical de gauche, se lance dans la transposition d’un dispositif de sélection du candidat à l’élection présidentielle, bien connu aux Etats-Unis, les « primaires ». Ces dernières se veulent ouvertes à l’ensemble des électeurs français qui se sentent prêts à se déclarer  à l’occasion comme partageant les « valeurs de la gauche ».

Les politistes sont (pour une fois!) fortement intervenus dans l’espace public sur cet objet : Rémi Lefebvre a ouvert le feu avec un long article dans le Monde du 27 septembre 2011, intitulé « Vers une démocratie sondagière » (accessible en ligne aux seuls abonnés du Monde à la date ou j’écris). Il reprenait sous une forme condensée  les idées développées plus longuement dans son récent ouvrage, Les primaires socialistes. La fin du parti militant  (Paris : Éditions Raisons d’agir, 2011), à savoir que cette nouveauté représentait  le renoncement du Parti socialiste, sous couvert de « rénovation », à aller au delà de la « démocratie d’opinion », dévalorisait définitivement le rôle, décisionnaire et éducatif, de la base militante du parti, et la soumission ultime du PS (dont R. Lefebvre est par ailleurs membre) à la présidentialisation du régime de la Vème République.  (Sur ce dernier point, j’ai bien l’impression qu’Olivier Duhamel, un autre professeur de science politique membre du PS, expliquait jadis la même chose, mais en situant la conversion à la fin des années 1960 et au début des années 1970.) Notre collègue s’est attiré deux jours plus tard la réponse cinglante d’un autre collègue, lui aussi proche du PS, Gérard Grunberg, toujours dans le Monde (29 septembre 2011), sous le titre « Malgré les critiques, la primaire est bien une avancée démocratique ».  Il y fait remarquer que le « parti de militants », dont se réclame R. Lefebvre, n’a de toute façon jamais vraiment existé dans le socialisme français, et cela pour de bonnes raisons sociologiques et politiques, que R. Lefebvre connait d’ailleurs bien pour les avoir décrites par ailleurs. Notre collègue Grunberg a du coup cette belle formule qui sent ses lettres classiques : « N’y aurait-il pas alors quelque vanité, voire quelque risque, à vouloir faire exister à tout prix quelque chose [c’est-à-dire un parti de militants] qui ne peut pas être? ». Un article de Rémi Lefebvre, « Les fausses évidences démocratiques de la primaire »,  redit la même chose que celui du Monde à l’attention du lecteur de Libération, le 30 septembre 2011, sans répondre directement à G. Grunberg, mais en ramassant son argumentaire.

Quelques jours auparavant, un autre collègue, Paul Alliès, par ailleurs secrétaire national adjoint à rénovation du Parti socialiste (dans Libération du 20 septembre 2011, « Primaires : une conquête démocratique »), avait fait l’éloge de la solution trouvée, l’inscrivant dans un vaste mouvement européen et mondial de démocratisation, et admettait qu’il s’agissait de la « fin du parti éclairé ou d’avant-garde qui depuis 1905 ou 1917 dominait la vie politique en Europe ». En dehors de l’affirmation pour le moins osée du point des faits, l’allusion transparente à la conception bolchévique du parti est d’autant plus amusante qu’elle n’a jamais été celle des socialistes français dans leurs différentes incarnations. Je suppose qu’il s’agissait ainsi de renvoyer les camarades Lefebvre et autres moins identifiés à leur « crypto-bolchévisme ».

Un autre collègue, Yves Sintomer, par ailleurs l’un des grands prêtres de l’évangile de la « démocratie participative » en France, est enfin intervenu dans le Monde en ligne en date du 4 octobre, « Primaire socialiste : un nouvel idéal démocratique? », en s’efforçant de replacer la primaire en cours dans une réflexion plus large sur les évolutions souhaitables de nos régimes politiques. Il va de soi qu’Yves Sintomer se félicite de la tenue d’une telle primaire.

Pour ma part, je me garderais bien de juger des conséquences de l’événement avant qu’il ne se  soit produit. En revanche, la comparaison avec le cas italien m’inspire les quelques remarques suivantes.

En premier lieu, contrairement au cas italien, ces primaires ne sont du point de vue organisationnel que celle du PS et du PRG, alors qu’elles sont ouvertes à tous les électeurs qui se déclareront de « gauche » lors de leur vote. Or les primaires les plus réussies en Italie (au sens où elles ont créé la surprise et une dynamique électorale ensuite) sont celles qui résultaient au départ d’un accord entre de nombreux partis de la gauche (même si le poids de l’organisation repose largement sur les épaules du plus important d’entre eux, le Parti démocrate). Le mode de scrutin (avec le scrutin majoritaire à deux tours à la Présidentielle) et la volonté d’autonomie des deux alliés possibles expliquent sans doute qu’en France, les autres (nécessaires) alliés du PS (soit le Front de gauche et Europe Ecologie – les Verts) à la Présidentielle de 2012 soient restés en dehors de ces primaires, mais cela implique une possibilité de dissonance entre le choix majoritaire de l’électeur des primaires socialistes avec l’humeur générale du « peuple de gauche ». Imaginons, par jeu de l’esprit, que Manuel Valls, d’évidence le candidat le plus centriste, apprécié par The Economist lui-même, l’emporte, parce que ne seraient allés voter que les plus modérés des électeurs socialistes possibles. Idem à l’inverse pour une victoire d’Arnaud Montebourg, le candidat le plus à gauche.  Il y aurait alors quelque problème à se raccorder ensuite au reste de l’électorat de la  gauche au sens le plus large. En fait, ces primaires font le pari qu’il n’y aura pas une discordance trop marquée entre le résultat de cette primaire organisée par les seuls PS et PRG et le résultat qui aurait été enregistré si l’ensemble des partis de la gauche de gouvernement (en excluant seulement LO, NPA, etc.) avait participé au comité d’organisation et à la compétition. De fait, ces premières primaires à la française se situent assez loin du modèle nord-américain, justement parce que les rapports de force dans l’ensemble d’un camp ne peuvent pas être décidés à ce moment-là, contrairement au cas italien qui s’en rapproche déjà plus.

En second lieu, le cas italien semble pouvoir laisser espérer aux organisateurs un fort taux de participation. Il faut toutefois rappeler qu’en Italie, la participation électorale a été longtemps bien plus forte qu’en France (même si elle baisse désormais rapidement), que le taux d’adhésion aux partis rapporté à la population adulte était bien plus élevé que dans notre pays traduisant une plus grande proximité à la vie partisane qu’en France, et que les syndicats ont encore aujourd’hui (malgré leur rapide déclin pendant la dernière décennie) bien plus d’adhérents que de ce côté-ci des Alpes. La logique voudrait donc que la participation soit moindre en France qu’en Italie. Le seuil minimal de 1 millions de participants que s’est donné le PS pour juger de la réussite de son opération parait du coup raisonnable. Si la participation se compte en millions, ne serait-ce que 2 millions, cela serait un extraordinaire succès de mobilisation. Si on se situe bien en dessous du million fatidique, on retombera dans les logiques plus classiques de la (faible) mobilisation partisane en France.

Enfin, mais là je m’éloigne de la comparaison avec l’Italie, ces primaires socialistes-radicales, vont être une ordalie pour les sondages (et les sondeurs). De deux choses l’une en effet, soit les sondages avaient largement prédit le résultat du premier tour : pas nécessairement les chiffres précis, mais tout au moins les rapports de force entre grands et petits candidats, avec un second tour Hollande/Aubry, ou éventuellement Hollande/Royal (ce qui serait très drôle il faut bien le dire…), ou même une victoire au premier tour d’Hollande, dans ce cas-là, les sondeurs pavoiseront – et, par ailleurs,  Rémi Lefebvre tiendra sa démonstration selon laquelle tout cela n’a été qu’une honteuse manipulation sondagière; soit il se passe quelque chose qui ne correspond pas du tout aux prévisions des sondeurs, du genre un second tour, Hollande/Montebourg avec le challenger en tête au premier tour, ou un duel de la jeunesse (relative), M. Valls/A. Montebourg, ou même un duel Aubry/ Royal, ou quelque autre configuration imprévue, dans ce cas-là, il faudra « pendre les sondeurs » en ne  donnant plus aucun crédit à leurs explications pataudes (« ce n’était qu’une photographie », « les électeurs se sont décidés au dernier moment », « la participation a été bien plus forte/plus faible que prévue », « c’était une première », « la marge d’erreur était importante », etc.) – et, de son côté, Rémi Lefebvre sera prié d’aller prendre des longues vacances en… Italie ou aux États-Unis à sa convenance. (En effet, tout mouvement surprenant de l’électorat ne pourrait que prouver l’autonomie des électeurs par rapport aux logiques de limitation des choix qu’il a cru décrire.)

Enfin, on verra bien.

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2 réponses à “Primaires socialistes : les enjeux politologiques.

  1. Les législatives, les européennes, les sénatoriales, les régionales, les municipales, LA présidentielle et donc LA primaire socialiste et radicale car il n’y a qu’une seule et unique élection ;)
    Mais même le PS fait l’erreur en parlant de « primaireS citoyenneS ».
    C’était ma minute maître Capello :)

    Pour revenir au fond, je voudrais revenir sur la comparaison avec le cas italien. En Italie, la primaire de 2005 et celle de 2007 avaient pour objectif de couronner le leader du principal parti de gauche (devenu le PD) et de lier les mains des autres partis pour qu’une fois les législatives remportées, ceux-ci restent dociles au sein de la coalition. C’est Prodi, me semble-t-il, qui avait exigé ce processus de primaire pour éviter d’être à nouveau poignardé dans le dos, une fois la victoire en poche, par ses partenaires (au final, ça n’a pas suffit…).
    La primaire française socialiste (et radicale) n’a pas cet objectif, mais simplement celui de trouver un leader au PS en délégant aux sympathisants et non à l’appareil ou aux militants l’arbitrage entre les différents postulants. Rien de bien « nouveau » par rapport à 1995 ou 2006, si ce n’est l’élargissement du corps électoral (ce qui en soit est une nouveauté majeure il est vrai).
    Au final, la primaire italienne (en tout cas celles de 2005 et 2007) était une primaire de ratification sans compétition réelle. Prodi et Veltroni avaient écrasé tous les autres candidats avec plus de 70 %. Certains au PS et à Euro RSCG ont sans doute pu rêver à un tel scénario pour DSK, mais on se retrouve en fait avec une vraie compétition entre au moins deux voire trois ou quatre candidats principaux, tous issus du même parti.

    Un dernier mot sur les sondages : je ne vois pas bien en quoi le fait que les sondages prédisent bien le résultat de dimanche prouvera que le vainqueur l’a été « grâce » aux sondages. Ça prouvera simplement que les sondages ne mesuraient pas n’importe quoi en tout cas dans les dernières semaines. Que le candidat en tête des sondages en fasse un argument de vente (plus efficace je pense auprès de Jack Lang que du sympathisant de base), soit. Mais comment est-il parvenu en tête des sondages ? Grâce aux sondages ? Le serpent se mord un peu la queue. Les mêmes qui avaient expliqué que Royal était un pur produit des sondages en 2006 ont eu bien du mal à expliquer son succès relatif au congrès de Reims…
    Pour le plaisir : un article de l’époque : http://lci.tf1.fr/politique/2008-09/delanoe-favori-pour-reims-dsk-pour-2012-4885674.html

    • @ SL : pour le vocabulaire, vous avez raison, il faudrait un singulier, mais il semble que l’usage aille au pluriel…

      Pour le cas italien, vous avez raison sur les compétitions au niveau national, même si l’ampleur du score en % au regard du potentiel des partis organisateurs et le niveau de participation populaire n’étaient pas indifférents. Il s’agissait à la fois de confirmer le candidat et d’officialiser le rapport de force au sein du camp du centre-gauche . Par contre, les primaires au niveau local (régions, provinces, villes) ont réservé des surprises et ont été vraiment des compétitions qui ont mis à mal le monopole partisan (au moins celui du PD officiel) sur la désignation des candidats. Il n’est pas du tout impossible que la prochaine primaire nationale du centre-gauche réserve une surprise similaire.

      Pour le caractère auto-réalisateur des sondages, en fait, c’est difficilement falsifiable. Il faudrait avoir des sondages tenus secrets pour savoir dans quel état se trouvent les intentions de vote avant toute diffusion d’un sondage sur les intentions de vote. Personne n’en dispose parmi les scientifiques, et de toute façon, les sondages commencent avant même que la plupart des gens ne commencent à se poser la question qu’on va leur poser.

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