Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes.

Christian Chavagneux, rédacteur en chef adjoint du mensuel Alternatives économiques, a publié le mois dernier Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes (Paris : La Découverte, 2011). C’est, comme l’aurait dit sarcastiquement un de mes (vieux) professeurs d’économie à l’Université de Nanterre de l’« économie littéraire », donc cela ne peut pas passionner les économistes qui visent le (vrai faux) Nobel d’économie. On n’y trouvera d’ailleurs pas la moindre équation. Jeune économiste aux dents acérés, passe donc ton chemin, c’est de « l’économie pour les nuls ». C’est en effet écrit de manière aussi pédagogique que possible sans trahir les raisonnements parfois complexes à effectuer, et le sel du propos se trouve en plus résumé dans des schémas d’enchaînements logiques (cf. en particulier p. 166).

L’enjeu pour C. Chavagneux est ici de revisiter les crises financières précédentes (depuis la spéculation sur les bulbes de tulipes aux Pays-Bas au XVIIe siècle qui constitue plus un mythe fondateur pour les analystes ultérieurs de ces crises qu’une réalité économique importante), pour essayer de dégager des enchaînements communs au déclenchement de ses dernières et au dénouement de ces dernières. Il traite successivement de la dite « crise des Tulipes », des aventures de John Law dans la France de la Régence, de la panique de 1907 aux États-Unis, de la crise de 1929 essentiellement dans ce même pays, avant de s’essayer à proposer un cadre d’analyse pour la crise contemporaine. C’est donc  un travail de synthèse, qui s’appuie sur l’existence de spécialistes de chaque période considéré. On résumerait volontiers pour notre part tout son propos ainsi.

Au début, tout est calme, personne parmi les détenteurs de capitaux ne gagne beaucoup plus que prévu, le souvenir des crises précédentes s’est effacé des mémoires humaines. On s’ennuie un peu.

Des jeunes, des innovateurs, des aventuriers se lancent dans une nouvelle manière de faire des affaires. Ils gagnent beaucoup plus d’argent que les autres capitalistes. Bientôt, ils obtiennent des pouvoirs publics une régulation de la finance qui leur sied (c’est-à-dire une régulation qui ne régule rien!), en bénéficiant de l’oubli des « leçons du passé ».

Bientôt vient le temps de l’« exubérance irrationnelle des marchés ». Les arbres sont désormais censés monter jusqu’au ciel. Cette exubérance est aidée par des fraudes (qu’on observe lors de chaque épisode étudié de crise financière), une montée des risques pris (que plus personne ne surveille ni surtout ne comprend aussi bien du temps de la Régence que lors de la crise des subprimes), et enfin par une énorme dose de mimétisme de la part des opérateurs de marché. Cette exubérance est réputée par les économistes d’alors ouvrir une phase nouvelle dans l’histoire du capitalisme. Selon ces idéologues, la société est enfin arrivée au paradis et doit y rester pour l’ensemble des temps à venir. Pour notre temps, ce fut la « grande modération » d’un certain Bernanke  et autres billevesées de la même eau.  Les pouvoirs politiques applaudissent, car ils profitent souvent des retombées (fiscales) de l’exubérance (par exemple des taxes sur l’immobilier en cas de bulle dans ce secteur). Les inégalités augmentent dans les sociétés concernés entre ceux qui gagnent beaucoup à ce jeu et les autres.

Of course, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Le prix des actifs concernés par la spéculation  se retournent un jour – sans doute parce que la tricherie, les investissements absurdes, ou la simple baisse marginale de la rentabilité des actifs s’en mêlent. C’est le krach, dans lequel des éléments anodins de tricherie ou de concurrence entre acteurs  peuvent souvent jouer un rôle déclencheur. Après un moment de stupeur et de dénégation, les pouvoirs publics viennent à la rescousse. On socialise les pertes. On cherche parfois les responsables (pas dans le cas de la crise actuelle…).

Et, pour finir, à la suite d’une longue lutte politique, une nouvelle régulation est mise en place, tout est de nouveau calme, personne ne gagne beaucoup plus que prévu. On s’ennuie un peu.

En dehors de ce modèle qui n’est pas radicalement nouveau j’en conviens aisément puisqu’il est constitué d’une synthèse d’éléments épars de la littérature économique existante, l’ouvrage de C. Chavagneux m’a paru intéressant pour un politiste sous trois points.

Premier point, il insiste sur le passage des générations au sein de la classe dirigeante. Chaque crise est l’occasion d’apprendre à nouveaux frais d’anciennes leçons. Pour élever la rentabilité du capital, il y aura toujours quelqu’un pour suggérer de prendre plus de risques. Comme cela peut marcher dans un premier temps, on oublie les risques, et à la fin, patatras! On néglige trop cet élément basique dans toute situation humaine moderne : la tradition a tort, parce qu’elle est la tradition.

Second point, C. Chavagneux insiste longuement sur les difficultés politiques pour instaurer de nouvelles régulations. Il rappelle ainsi à quel point l’instauration du nouvel ordre financier après la crise de 1929 fut compliquée et tortueuse (cf. chapitre 4, 1929 : la crise qui a changé la face de la finance, p. 77-109). Il a fallu que Roosevelt puisse dans un premier temps délégitimer la parole des grands banquiers à travers la Commission Pecora, puis dans un second temps qu’il passe des compromis avec ces mêmes banquiers en manipulant en passant les responsables du dossier dans son propre camp. Le Président Roosevelt a ainsi cherché à diminuer les risques liés à la finance tout en lui assurant un niveau de rentabilité acceptable et en permettant le financement de l’économie (cf. 106-109). Comme le dit l’auteur, l’équilibre « rentabilité/stabilité/accès au crédit » enfin atteint dans la seconde moitié des années 1930 ne sera pas remis en cause avant la fin des années 1970.

Et, dans le fond, le sens profond de l’ouvrage, au delà de son titre un peu trompeur, est de chercher à comprendre comment un tel compromis politique se trouve en gestation  – ou non – dans la présente crise. C’est l’objet du dernier chapitre (chapitre 6. Le temps de la régulation, p. 167-207, et de la conclusion, Tirer les leçons de la plus grande financière de l’histoire, p. 209-215). Ces chapitres qui parlent de l’actualité immédiate essayent en effet de faire le point de ce qui a déjà été fait (aux États-Unis et dans l’Union européenne) et de ce qu’il faudrait faire, en matière de régulation de la finance. C’est un point de la situation qui m’a paru plutôt bien vu, mais, à dire vrai, bien qu’il vienne de paraitre, le livre s’en trouve déjà daté. C’est la situation au début de l’été 2011.  Par exemple, il n’a pas pu prendre en compte la montée des exigences de fonds propres pour les banques systémiques européennes, décrétée le 26 octobre 2011 par le Conseil européen pour juin 2012 – qui, elle-même, semble déjà produire des effets de rebond sur l’approfondissement de la crise économique, en laissant entrevoir le risque d’une restriction brutale du crédit à l’économie de la part des banques et/ou des activités des banques sur les marchés financiers. Le combat est donc en cours, et il se trouve encore très incertain dans ses résultats il faut bien le dire.

Le livre vise ainsi sans doute à amener sa pierre à la mobilisation informée de l’opinion publique sur le sujet de régulation financière – et à appuyer la prétention de son auteur à parler avec autorité de ces sujets dans les médias. Pour le cas des années 1930, aux États-Unis, C. Chavagneux cite une demande de régulation de la part de l’opinion publique, sans préciser par quels acteurs politiques ou sociaux elle était vraiment portée. De nos jours, il existe sans aucun doute une montée en puissance dans l’opinion publique d’une haine des banquiers, mais elle ne semble guère pouvoir être liée à une mobilisation politique ou sociale particulière. (Encore que les allusions pressantes au rôle de Goldman Sachs nous renvoient avec insistance à une période antérieure de l’histoire européenne).

En tout cas, voilà un livre à lire vite, ou alors attendez la prochaine mise à jour…

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