Que veut dire le mot « rigueur » en France?

Le Ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, vient d’annoncer qu’à compter de la rentrée prochaine, les enseignants débutants auront la joie de débuter avec une (magnifique) rémunération brute qui dépassera (de peu) les 2000 euros par mois. Cette annonce m’a frappé comme un bon exemple de disjonction entre les différents aspects des politiques publiques menées par un grand État moderne et aussi comme un exemple, qui sera utile aux historiens, de l’écart entre la situation française au sein de la crise économique des années 2007 et suivantes et celle de ses partenaires européens.

Cette annonce d’une augmentation des traitements bruts des enseignants débutants correspond selon le gouvernement lui-même à une promesse de revalorisation du niveau de rémunération des débutants. Celle-ci répond aussi à la faible attractivité des concours de l’enseignement ces temps-ci, due à la fois à l’allongement de la durée préalable d’études nécessaires pour y avoir accès, et à la détérioration réelle et symbolique des métiers de l’enseignement. Cela vient aussi après la sortie fort opportune au demeurant de chiffres comparatifs au niveau de l’OCDE montrant que nos enseignants ne sont pas les mieux lotis en matière de rémunération. Bref, sauf à décider que le niveau (à tous les sens du mot) de l’enseignement en France est destiné à s’écrouler, il fallait faire un (petit) geste. En même temps, cette décision (qui ne coûte que 75 millions d’euros par an selon le gouvernement) se trouve complètement en porte à faux avec l’idée, serinée par ailleurs par tous les membres de la majorité, qu’il faut désormais faire preuve d’une vigilance extrême en matière de dépenses publiques.

Surtout, du point de vue comparatif, en regardant ce qui se passe pour les fonctionnaires, et pour le monde enseignant dépendant des finances publiques dans les autres pays européens (pour ne pas parler des États-Unis…) , il y a de quoi être très surpris. En Espagne, au Portugal, en Irlande, en Grèce bien sûr, au Royaume-Uni, les salariés émargeant à la caisse publique en faillite, vous-dis-je, en faillite,  se sont vus, soit imposer des salaires réduits, soit proposer, plus ou moins gentiment selon le style des relations sociales en vigueur, des départs vers d’autres (absence d’)horizons professionnels. Pour donner un exemple extrême dans l’Europe communautaire, les enseignants roumains se sont vus imposer il y a deux ans une diminution de 25% de leur salaire (qui n’était déjà pas brillant), au point qu’une partie d’entre eux s’est désormais mise en congé sabbatique pour aller gagner sa vie ailleurs (sans que l’État roumain ne les remplace : l’ignorance n’est pas là-bas un problème, mais une solution!). Partout où la rigueur (salvatrice), l’austérité (qui nous punit de nos fautes), les nécessaires sacrifices (in)humains, se trouvent mis en place, les agents publics – ces privilégiés, morveux et absentéistes!-  n’y coupent pas : soit moins de salaires, soit moins de postes de travail, soit moins des deux. En France, depuis 2007, on recrute moins – règle de remplacement d’un fonctionnaire sur deux seulement parmi les fonctionnaires d’État partant à la retraite -, mais,  pour l’instant, sauf marginalement (hausse des cotisations retraites sur quelques années , blocage du point d’indice, etc.), le gouvernement Fillon n’a pas annoncé qu’il entendait baisser radicalement du jour au lendemain les salaires nets de ses employés de 5, 10, 15, 20, 25, 30, 40, 50% qui dit mieux?, ni qu’il entendait tailler dans les effectifs, 10000, 100000, 1000000, qui dit mieux? Il me semble même avoir entendu François Fillon expliquer que : la rigueur, c’était justement lorsque l’on met ce genre de mesures en place. Tout le reste, ce n’est pas de la rigueur, c’est simplement de la bonne gestion. La France ne connait donc pas la rigueur.

Or, à lire la presse, le bruit court que le gouvernement allemand voudrait que la France entre dans la vraie rigueur. Plus de « AAA » sans une vraie cure d’austérité qui fera mentir le dicton allemand selon lequel Dieu serait français. Du sang, des larmes, des taux de suicide qui explosent, voilà la seule solution. A nous d’apprécier enfin les joies de la vraie rigueur. Or,  au point où nous en sommes, l’une des seules choses à faire qui aurait des effets presque immédiats sur le niveau des dépenses publiques serait donc de faire comme nos voisins espagnols, irlandais, etc.. Pourquoi un gouvernement comme celui de François Fillon hésite-t-il encore? Comme dirait un vrai libéral de ma connaissance, parce qu’en fait l’UMP se situe à gauche? Ou alors y aurait-il encore des vieux keynésiens qui traineraient dans les allées du pouvoir et préviendraient des effets récessifs de l’austérité? Que Carrefour est déjà mal en point et qu’il ne faudrait pas que ce fleuron du génie français y passe?

Je me demande si, tout simplement, la droite française n’a pas quelque part dans ses lointains souvenirs  quelque réminiscence des mésaventures du Pierre Laval de l’été 1935. Pour sauver la compétitivité du pays et rétablir les finances publiques, ce dernier choisit  de baisser d’autorité prix et salaires, et, entre autres, les salaires des fonctionnaires. Cette grande idée, dont la parenté avec la situation d’aujourd’hui n’échappera qu’à ceux qui n’ont pas intérêt à la comprendre, était destinée à maintenir la parité-or du franc, tout en cherchant à relancer l’activité économique nationale en reprenant des parts de marché sur les concurrents. Cette célèbre « déflation Laval » est généralement présentée par les historiens comme une des causes de la victoire du « Front populaire » en 1936 – traumatisme fondateur de la droite française. Je doute qu’un François Fillon veuille apparaître comme celui qui a propulsé la gauche au pouvoir en 2012 , qui aura réconcilié F. Hollande et J.L. Mélanchon. Il tergiverse donc.

Certes, le prochain plan de rigueur, qui semble certain selon les Cassandre, me démentira peut-être, et, enfin, nous connaitrons vraiment la crise comme les autres Européens.

Ps. Le même raisonnement peut être mené pour les personnels chargés de faire passer le permis de conduire, auquel le gouvernement a cédé quelques sous. Il ne signifie pas bien sûr que je nie les difficultés des Français (dont attestent les sondages par exemple), mais je souligne le privilège relatif dont une partie d’entre eux (dont je suis) a bénéficié jusqu’ici pendant cette crise mondiale.

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