Universitaires low cost

Il y a quelques jours sur France-Inter un conflit en cours à l’Université de Paris X Nanterre a été très brièvement évoqué. (Voir les propos exacts tenus via le post de Joël Gombin qui donne le lien pour le podcast. ) Ce conflit porte sur la tendance qu’a cette Université – elle n’est pas la seule – à faire appel à de nombreux vacataires pour réussir à mettre un enseignant devant chaque étudiant, et surtout à privilégier cette forme de (sous-)emploi par rapport à d’autres statuts d’emploi un peu moins précaires et un peu mieux payés. Dans ce cadre, le reportage faisait entendre une des personnes mobilisées qui laissait entendre clairement que les vacataires, n’étant pas même nécessairement docteurs sans postes, offrent un enseignement de moindre qualité que les dits docteurs sans postes.

Bien sûr, les vacataires se sont sentis insultés à juste titre par ce genre de propos. Certains ont même fait remarquer sur la liste de l’ANCMSP qu’en réalité, il s’agissait des mêmes personnes à des étapes successives de leur difficile entrée dans la carrière académique.

Pour ma part, je comprends fort bien ce sentiment d’avoir été insulté que peuvent ressentir tous les vacataires, mais je ne suis pas sûr que l’argument « vacataires = qualité de l’enseignement en baisse » doive être complètement écarté de l’espace public. En effet, si l’on admet à l’inverse  que l’usage massif de vacataires par une institution universitaire ne change rien à la qualité de l’enseignement dispensé, on se prive du soutien des usagers (ou indirectement des contribuables). Si le même service public peut être assuré par des vacataires, et si l’usager du service public ne voit pas vraiment la différence, pourquoi ceux qui décident de cet usage massif des vacations se priveraient-ils de cette possibilité?

Prenons garde que ce raisonnement se trouve assez universel dans notre société, c’est la logique bien connue du low cost. Prix bas, qualité acceptable, client à peu près satisfait. Dans le cas de l’Université, la tentation de recourir aux vacataires se trouve d’autant plus grande que la différence de qualité ressentie par les étudiants  n’est sans doute pas énorme, voire demeure souvent  inexistante. Ces derniers se révoltent d’ailleurs rarement sur ce point, l’insatisfaction éventuelle des étudiants face à l’usage de vacataires pour assurer les enseignements reste de fait pour l’instant en deçà du seuil de visibilité institutionnelle. De plus, comme les universitaires en poste réfléchissent peu en général à leurs propres pratiques pédagogiques et reçoivent très peu d’incitations statutaires à s’améliorer sur ce point au fil de leur carrière (puisqu’en réalité, seule la recherche compte – et, dans cette dernière, seule celle validée par des contrats de recherche et par des publications absconses), il n’est pas certain que les étudiants ressentent une différence notable entre un vacataire (jeune, enthousiaste et pas encore assez stratégique dans l’usage de son temps) et un statutaire (âgé, moins enthousiaste, et surtout ayant intégré dans ses priorités l’ensemble des contraintes devant le mener à la « hors-classe »).

Autrement dit, dans notre société où le client/usager/payeur est censé être roi, je ne crois pas si bête pour dénoncer une situation qu’on considère comme intolérable de dire que le service offert aux clients/usagers/payeurs est médiocre. En effet, en dehors de quelques consommateurs moralistes, il ne faut pas compter sur quelque sens moral de la part du client/usager/payeur. Pour lui comme pour chacun d’entre nous quand nous sommes dans la position de l’acheteur/bénéficiaire/payeur d’un service, seul compte son/notre propre intérêt. Que celui qui n’a pas acheté un seul bien électronique fait dans un pays géré par une dictature dans la plus magnifique absence de droits sociaux des travailleurs me jette la première pierre électronique! Et les étudiants sont-ils des êtres plus moraux que nous? 

De fait, ceci étant dit, je m’étonne toujours que les vacataires et plus généralement tous les précaires se montrent si bienveillants vis-à-vis des institutions qui les exploitent. On arrêterait d’employer massivement des vacataires si ces derniers mettaient un désordre monstre. Mais il est vrai que la plupart sont payés bien longtemps après qu’ils aient fait ce qu’on leur a demandé de faire ce qui bloque les vélléités,  et surtout ils sont payés d’espérances… de devenir un jour un  de ces statutaires de l’Université, donc ils sont priés de bien se tenir à table.

Je m’étonne toujours aussi de ces collègues statutaires qui gèrent les institutions en question, et qui font tout pour que la crise de financement de certaines filières ne provoque pas trop de conséquences néfastes sur les étudiants. Comme ils sont bons, comme ils ont le sens du service public, comme ils ont une éthique professionnelle. Pourquoi ne pas tout simplement fermer sans préavis les filières en question quand l’argent public promis n’est pas là? Ou décider d’y offrir des conditions d’enseignement clairement intolérables? Ou dire que, faute d’enseignants disponibles cette année, le cours est reporté à l’année prochaine, et que, pour avoir le diplôme, il faudra attendre un an de plus?  No money, no curriculum. Toutes les offres de vacations qui passent, souvent en dernière minute sur la liste de l’ANMCSP, témoignent de cette volonté désespérée de nos collègues de sauver la face. Vite, vite, il faut quelqu’un pour faire ce cours, assurer ces TD, etc. Et, faute de trouver le dit vacataire, le statutaire décidera d’y laisser lui-même sa santé en faisant lui-même le surcroît de cours demandé. De ce fait, une génération supplémentaire d’étudiants passera dans les tuyaux sans trop de casse – enfin, on s’étonnera quand même un peu des taux d’échecs en premier cycle…. -, et on pourra continuer à faire semblant que cela fonctionne. (La même logique perverse est à l’œuvre dans de nombreux services publics me semble-t-il. Toute la société s’est mis dans ce registre du …jusqu’ici tout va bien.) Il est vrai que, si les universitaires ne se prêtaient pas au jeu, on enverrait quelques administrateurs bien pires qu’eux gérer les universités, mais, dans ce cas, les universitaires ne seraient plus obligés de trouver eux-mêmes des rustines pour regonfler la machine (et là pour le coup, peut-être la qualité baisserait vraiment). Ils pourraient se situer clairement dans une opposition radicale à ce genre de fonctionnements. (Il est possible que, dans ce cadre,  les statutaires doivent travailler plus en gagnant la même chose.)

Enfin, avec de telles convictions, qui sont comme dirait l’autre « défaitistes révolutionnaires » ou « anarchistes de droite » c’est selon et auraient mérité en d’autres temps le peloton d’exécution, je ne risque pas de gérer grand chose par les temps qui courent. (Je reste par contre disponible pour faire liquidateur de filière.)

Publicités

4 réponses à “Universitaires low cost

  1. « vacataires = qualité de l’enseignement en baisse » : Si l’on accepte que ce n’est pas faux, il faut quand même souligner ce ne serait pas du à la qualité des vacataires, mais au fait, par exemple, qu’elles ne peuvent assurer le « suivi pédagogique » (jurys de diplômes, connaissance du parcours des étudiantes…) sur une durée plus longue que celle du cours pour lequel elles sont recrutées. Ce que les titulaires, même celles et ceux qui ont intégré les contraintes nécessaires au passage à la « classe exceptionnelle », peuvent faire a minima.

  2. @ coulmont : cela serait effectivement un très bon argument, si cela ne nous renvoyait pas en fait à un équilibre numérique entre vacataires et statutaires. Comme dans une entreprise quelconque, jusqu’où la direction peut-elle faire évoluer le ratio permanents/intérimaires, ou salariés en direct/ salariés utilisés via des sous-traitants sur site, ou encore salariés/stagiaires, sans que la qualité du produit ou du service ne se détériore trop visiblement pour être ignoré par cette même direction? L’expérience montre qu’au moins à court terme le ratio permanents/non-permanents peut être très faible sans que cela ne se voie trop.

    En tout cas, une telle tournure de l’argument aurait d’évidence l’avantage de ne pas déprécier le travail pédagogique fait en cours par les vacataires.

    Par ailleurs, au moins dans l’institution dans laquelle j’enseigne, certains vacataires de longue durée (par le nombre des heures et par le nombre d’années d’exploitation) finissent par offrir le même type de suivi des étudiants que les autres enseignants. La seule vraie différence demeure qu’ils n’ont pas droit de s’exprimer sur l’avenir de l’institution ou sur les problèmes généraux de cette dernière. La boucle de rétroaction est ainsi cassée, ce qui n’est pas pour améliorer le fonctionnement à long terme de l’institution.

  3. Argument intéressant, mais difficile à manier… car empiriquement assez incertain, précisément pour les raisons que vous indiquez (investissement et enthousiasme).
    De plus, le passage par les étudiants (et leur mécontentement, réel ou supposé) me semble hasardeux, car leur voice n’est guère prise en compte. L’évaluation des enseignements par les étudiants reste une vaste blague. Dès lors, seul leur reste l’exit, qui ne semble guère susciter plus d’émois.
    Enfin, pour répondre à Baptiste Coumont : il m’est souvent arrivé, en temps que vacataire (mais aussi qu’ATER) de me retrouver dans des réunions pédagogiques ou jurys d’examens dans lesquels nous n’étions quasiment que des précaires (vacataires, moniteurs, ATER), à l’exception de l’enseignant-chercheur responsable du curriculum – en général un(e) maître de conférences.

  4. Pingback: L’université française, c’est l’Asie du Sud-Est – Joël Gombin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s