TVA (anti)sociale = le golden goodbye de N. Sarkozy?

La « TVA sociale », telle qu’elle semble devoir être proposée par la majorité sortante dans toutes prochaines semaines, me pose un problème en tant que politiste qui croit, peut-être avec trop d’esprit de système, que les hommes politiques contemporains veulent (majoritairement) être élus et/ou réélus.

En effet, quelque que soient les motifs (très bons, bons ou mauvais) invoqués pour justifier une hausse générale de la TVA (de 1,2,3,4 points?), une telle hausse – surtout si elle prenait effet avant le premier tour de la présidentielle –  justifierait largement aux yeux des électeurs le slogan (aussi attendu que facile) : « Nicolas Sarkozy, le président de la perte du pouvoir d’achat ».  De plus, si la mesure était appliquée avant la présidentielle, la France, qui déjà frôle dangereusement avec la récession (avec des voisins latins en pleine débine économique), y plongerait carrément – ne serait-ce que parce que l’espoir d’une reprise dans la seconde partie de l’année serait vraiment mort. Même s’il y avait une redistribution immédiate, au moins partielle, de la baisse des charges sociales des entreprises au profit des employés du privé, et éventuellement une hausse correspondante des minima sociaux, une énorme masse d’électeurs (retraités évidemment, salariés des trois fonctions publiques probablement, autres titulaires de revenus de transfert situés au delà des minima sociaux, etc.) en prendrait un bon coup au portefeuille. (Et, si les salaires nets du secteur privé augmentaient vraiment un peu, le gain serait mangé en partie par les effets des barèmes d’impôts inchangés pour les années qui viennent.)

L’effet politique serait le même si la mesure devait entrer après la présidentielle : le candidat socialiste  n’aurait plus qu’à promettre que sa première mesure serait de suspendre immédiatement l’application de cette mesure antisociale (ce qu’il a fait d’ailleurs dans la journée d’hier), et de  se mettre derechef à sa grande réforme fiscale. La candidate du FN pourrait striduler à loisir sur le « fiscalisme », et renouveler son appel au protectionnisme (« Taxons les importations chinoises, plutôt que le consommateur français! »).  Le vote d’opposition serait alors un vote où le consommateur-électeur pourrait quantifier le gain correspondant à la défaite du sortant. Il suffirait à l’opposition de dire :  « Si vous réélisez N. Sarkozy, votre ordinateur vous coutera tant de plus, les jouets de vos enfants vous coûteront tant de plus, etc. ».

Augmenter avant des élections la TVA sous quelque (bon) motif que ce soit (aider les vieux dépendants, financer la branche famille de la Sécurité sociale, aider « nos » entreprises à être plus compétitives, renflouer les caisses de l’État pour garder le triple A) correspond à un suicide politique. Il est d’ailleurs assez piquant de voir revenir cette idée, alors même qu’à droite, son invocation entre la présidentielle 2007  et les législatives 2007 avait été vue comme une explication à la (légère) contre-performance de la coalition UMP/Nouveau Centre aux législatives.

L’aspect particulièrement régressif au sens fiscal de la TVA comme impôt (qui taxe plus les pauvres que les riches en proportion de leurs revenus respectifs) ne manquerait pas en plus d’être pain béni (si j’ose dire) pour la gauche – et peut-être pour l’extrême-droite. N. Sarkozy, l’homme qui allège l’ISF et augmente la TVA. Par ailleurs, à droite, la mesure ne fait pas l’unanimité : le très libéral Alain Madelin exécute la « TVA (anti)sociale » avec brio au nom même d’une vision économique qui prône l’innovation pour sauver nos industries. (Argument qui pourrait d’ailleurs être repris par F. Hollande, vu ses conseillers économiques genre P. Askenazy ou P. Aghion.)

Bref, cette TVA (anti)sociale, dont le nom d’usage comme souvent dans notre vocabulaire politique contemporain correspond très exactement au contraire de ce qu’elle produit dans son premier effet, n’a pas de sens pour le candidat N. Sarkozy, s’il veut être réélu. (Dans le même genre, il y aurait aussi l’augmentation de la CSG des retraités ou la suppression des jours de RTT pour les cadres du privé…) Il ne me reste alors que deux filons explicatifs.

Premièrement, N. Sarkozy sait qu’il a déjà perdu, et, tant qu’à faire, il veut prendre une dernière mesure qu’il considère comme utile pour la France. Cette mesure portera ses fruits plus tard, et lui permettra de rester dans l’histoire comme un bon président qui aura su prendre les mesures courageuses qui s’imposent. Il pourra donc siéger au Conseil constitutionnel avec délectation pendant les quarante prochaines années.

Deuxièmement, Alain Madelin a raison, cette mesure n’est qu’un (dernier) cadeau au Medef – qui semble bien être favorable à la mesure. C’est la « retraite-chapeau » du quinquennat. Le golden goobye de N. Sarkozy à son groupe d’intérêt préféré. En effet, si la mesure entrait effectivement en vigueur avant la présidentielle, le remplaçant de N. Sarkozy aurait beaucoup de mal à revenir sur la partie de la mesure consistant à baisser les charges sociales des entreprises et/ou augmenter les salaires nets du privé. Donc, pour le Medef, cela sera toujours cela de pris. (Même si je ne suis pas sûr que le calcul soit bon pour toutes les entreprises, même les grandes : la grande distribution a-t-elle intérêt à laisser « tuer » la consommation des ménages?)

En tout cas, je comprends qu’un certain flottement s’observe dans les rangs de la majorité. Décider de perdre alla bella les élections à venir n’est pas une décision simple à prendre.

Ps. Les économistes blogueurs ne sont pas gentils du tout avec la TVA sociale, ils l’exécutent sans trop de phrases inutiles : Olivier Bouba-Olga cite quelques collègues qui se sont déjà exprimés, et rappelle son propre article de juin 2007 sur le sujet. Ils soulignent tous le côté vieille lune de l’affaire. Pour eux, cela ne permet pas du tout de rétablir la compétitivité-prix des entreprises installées sur le sol français par rapport à celles produisant dans les pays à bas coût (Chine, Vietnam, etc.) ou à coût intermédiaire (Roumanie, Turquie, Maroc, etc.). On s’en serait un peu  douté à dire vrai… Par contre, ils reconnaissent que cela aurait un (petit) impact sur la compétitivité-prix face aux… partenaires européens les plus proches (Allemagne, Belgique, etc.). On continuerait ainsi à jouer à « qui est le plus con » avec nos chers partenaires allemands. Après la « désinflation compétitive » française des années 1980-1990, et, après la réponse de la bergère allemande, à travers l’« Agenda 2010 » et autres « lois Hartz IV », cela serait à nous de tirer le coût du travail vers le bas. Celui qui rétablit le premier le servage gagne la coupe! Cette race to the bottom franco-allemande n’est guère une preuve de grande solidarité entre les deux pays – ou, alors, il faut se convertir à une vision conspiratrice de l’histoire.

Sur les effets inflationnistes de la TVA sociale, pour éviter un désastre sur la consommation des ménages, il faudrait imaginer que les entreprises distributrices de produits importés rognent leurs marges à due proportion. C’est ce que suppose l’économiste Nicolas Bouzou, favorable à la mesure (dans Libération, 5 janvier 2012, p. 17): « Ensuite, la hausse des prix sera très modérée. En Allemagne, la hausse de TVA de 3 points n’a eu qu’un petit effet sur les prix, de l’ordre de 1 point ». Notre bon docteur Pangloss oublie sans doute un peu vite la différence des structures concurrentielles dans la grande distribution en France et en Allemagne. Cela m’étonnerait vraiment que les prix ne bougent pas nettement dans notre beau pays, où le coût de la vie reste toujours plus élevé que de l’autre côté du Rhin – ou alors, sur ce point, les réformes du quinquennat qui s’achève auraient vraiment eu de l’effet.

Pour les aspects politiques, cette résurrection de la TVA (anti)sociale me fait penser à l’équivalent du choc de confiance qu’est censée donner une réduction drastique des dépenses publiques, choc qui, en lui-même, relance l’économie. (Cf. ce qui se passe actuellement en Europe, où la relance est patente, isn’t it?) Je vois mal les électeurs français se réjouir d’une hausse de la TVA (ou d’autres impôts) qui sauverait à terme l’emploi, je les vois surtout surenchérir sur la perte de leur pouvoir d’achat. Les micro trottoirs vont être pénibles à suivre.

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2 réponses à “TVA (anti)sociale = le golden goodbye de N. Sarkozy?

  1. Le problème du « golden goodbye », c’est qu’il faut quand même lui trouver un habillage électoral pour justement se défausser de toute responsabilité vis-à-vis de la majorité parlementaire (qui va effectivement s’en prendre plein la figure dans quelques mois).

    Je suis assez surpris que personne, dans l’entourage de Badinguet, ne lui ait expliqué que faire campagne en 2012 sur la rupture avec lui-même (alors qu’il est au pouvoir depuis cinq ans) risque d’être un peu difficile à croire, même dans le noyau dur électoral.

    Et j’imagine qu’à chaque fois que Badinguet expliquera cette rupture « bis » en blâmant la gauche (qui n’est plus au pouvoir depuis dix ans), même le dernier électeur de gauche se sentira insulté et sera plus probablement votant à l’élection.

  2. @ Fr : c’est certain que attribuer tous les malheurs de la France à la gauche (qui aurait été encore au pouvoir la semaine dernière), cela peut réveiller l’électeur de gauche un peu endormi, mais cela marche surtout sur les plus militants des électeurs de droite (cf. les réactions en ce sens sur les blogs ou sites des journaux), c’est le syndrome bien connu « C’est la faute à Voltaire ». Pour l’instant, NS essaye de rameuter son camp. A mon avis, il voit surtout venir le danger Bayrou (avec l’avantage de celui qui l’avait bien dit que la dette était importante) qui pourrait représenter la droite sans NS (comme aux cantonales de l’année dernière où dans des fiefs de droite, des non-UMP ont réussi à s’imposer).

    Par ailleurs, si NS ne joue pas la « rupture » encore une fois, cela va être dur de présenter un bon bilan! Sauf à dire que nous avons échappé grâce à lui à la mort… Ses vœux présidentiels de 2012 sont eux-mêmes un aveu que cela ne va pas bien dans le pays.

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