En attendant Godot (j-10).

Étrange impression pour quelqu’un qui comme moi, suit d’assez près la presse italienne en même temps que la presse française. En effet, on dirait bien que la crise de la dette européenne se met à repartir de plus belle, Italiens et Espagnols tendant à se renvoyer la balle de la responsabilité de ce rebondissement. C’est pourtant logique et attendu comme un « multiplicateur keynésien ». Au moins dans un premier temps, prendre des mesures d’austérité sur la dépense publique ou augmenter les impôts, taxes,  et autres contributions, des ménages ou des entreprises, tend à déprimer la conjoncture économique dans un pays, et, si des pays fortement interdépendants comme les pays européens se mettent à jouer tous dans ce sens, le résultat récessif finit par arriver. Beaucoup d’économistes avaient prévenu de cet effet dès l’année dernière. Maintenant, simplement, cela devient concret. En Italie, le marché de l’automobile est en train de s’effondrer comme jamais. Étonnant, n’est-ce pas? On ne s’en serait pas douté un seul instant : s’endetter pour acheter une voiture neuve quand le revenu disponible du ménage diminue (ou pourrait diminuer)…, c’est pourtant une bonne idée. Il se trouve que le lobby qui prétend représenter la finance mondiale (« l’Institut de la finance internationale ») vient même de communiquer sur ce point, selon le Monde. De fait, dans le communiqué de presse, de ce dernier, on peut lire (entre autres) :

« In today’s letter, IIF Managing Director Charles Dallara noted that the strong emphasis in Europe on fiscal austerity has contributed to a steep contraction in domestic demand. He proposed that European governments adopt a more balanced fiscal policy approach, consistency between economic policy and regulatory policies, as well as intensified efforts to implement structural reform. He said Euro Area countries should move towards a mutualization of the fiscal burden, which would help weaker Euro Area member countries to cope with needed adjustments and structural reforms and give an impetus to regional growth and thus reduce regional imbalances. »

Bien sûr, les toujours indispensables « réformes structurelles » sont appelées à la rescousse pour sauver l’Europe de la stagnation, mais il semble bien que ces braves financiers s’inquiètent maintenant d’une austérité trop prononcée, et ne seraient pas contre une mutualisation plus nette des dettes publiques des Etats européens. Cela serait comme une pierre dans le jardin des « Merkozy »…

En tout cas, à ce rythme, à lire la presse étrangère, je ne suis pas sûr que quelque joyeux rebondissement européen ne vienne pas perturber le caractère jusqu’ici très franco-français de la campagne présidentielle. Si cela se produit d’ici le 6 mai, cela pourra jouer en faveur tout aussi bien d’un Sarkozy, capitaine courageux dans la tempête, que d’un Hollande, qui se voit ainsi renforcé par les représentants du « grand capital » eux-mêmes dans sa volonté de redéfinir la politique économique européenne en direction de la croissance.

Pour parler de tout autre chose dans le même post, je me suis soumis à l’obligation de regarder l’émission de France 2 hier soir, avec la première fournée de candidats. C’est du speed-dating version politique, mais, malgré la limite temporelle stricte, les candidats soumis à l’exercice ont été tous pu faire passer le cœur de leur doctrine. Il n’y a pas de confusion possible sur la ligne suivie (y compris à travers les choix vestimentaires de chacun-e). Pour prendre un seul exemple qui m’a fait sourire, Eva Joly n’a pas été très loin de dire que, dans les pays plus civilisés, vu ce que l’on sait des affaires entourant le Président actuel, il y a longtemps qu’il aurait été contraint à la démission par une presse plus agressive et une opinion publique plus moralisatrice. Décidément, F. Fillon avait raison, cette dame ne comprend pas bien l’histoire de ce vieux pays… et nos mœurs gallo-romaines de Bas Empire. De fait, la cohérence de la prestation de chacun avec sa place dans l’espace politique français m’a frappé.

Par contre, les journalistes, les journalistes, les journalistes… Arrogance, mépris, langage corporel et mimiques ne cachant rien de leurs sentiments (réels ou feints) à l’encontre de ces pauvres hères de candidat(e)s… Cela ne valait pas seulement pour Philippe Poutou, le candidat du NPA, mais pour tous les présents d’hier soir. Certains sociologues parlent de « société du mépris » : de fait, la configuration d’hier soir m’a profondément déplu. Je n’ai pas assez regardé la télévision ces cinq dernières années pour ne pas être surpris par le processus de « dé-civilisation » qui y est en cours, ou tout au moins, pour ne pas avoir mal pris la contamination, soulignée de fait par la mise en scène choisie, entre ce genre d’exercice et une quelconque émission de variété, où l’on fait mine de rechercher le talent de demain. C’est à la fois faussement cool et vraiment  méprisant. Je ne sais pas encore si j’ai le courage de m’infliger ce pensum une deuxième fois.  Il faudrait pourtant…

Ps. Je me suis contraint à regarder la deuxième soirée. Je me suis habitué aux journalistes, et à leur côté méprisant. N. Sarkozy m’a bien faire rire avec son refrain contre le « libéralisme anglo-saxon » (via sa critique d’un article du Financial Times favorable à F. Hollande), qui faisait très retour au « Discours de Toulon » d’octobre 2008. Ah la droite française, et son incapacité à assumer son libéralisme… (Mais cela correspondrait-il à quelque coup de tabac qui se prépare sur les marchés financiers? La crise serait-elle non résolue finalement?). Le message qui se rappelait au bon souvenir des retraités était aussi tellement transparent que j’en ai ri de bon cœur.  Ensuite, le « scientisme » digne du XIXème siècle, mêlé à un « planisme » digne de la période de la reconstruction (1946-1955), de J. Cheminade  m’a paru encore plus exotique que son complotisme. Son « désir de Mars »  était plus sérieusement fou qu’on aurait pu le croire. La candidate de Lutte Ouvrière a été cohérente dans ses propos, mais elle a montré à quel point son « communisme » n’est pas capable d’exprimer un « projet de société ». Et, pour la fin du cycle, pour le téléspectateur qui était encore devant son poste, l’intervention de Jean-Luc Mélanchon a été une vraie récompense. Un grand bretteur, qui aura réussi à déstabiliser les journalistes en les ramenant à leur rôle, et qui aura dramatisé à souhait la situation de la France.

Je ne sais pas si cette émission bougera des voix; par contre, elle peut servir de document pédagogique d’introduction aux « grands courants politiques français » dans la deuxième décennie du XXIème siècle. Beaucoup de  choses, au delà des personnes de chacun des candidats, y sont.

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2 réponses à “En attendant Godot (j-10).

  1. Eh bien, moi qui lit couramment vos billets, je peux dire que je ne laisse pas d’être déçu…
    Vous réussissez à citer quasiment tous les candidats, sauf un : JLM.
    Et vos commentaires ont un angle d’attaque proche de la presse d’accompagnement de l’air du temps : deux candidats au second tour, connus d’avance, larmes de crocodile sur le niveau de la campagne, refrain du « franco-français », etc.
    Je suis surpris qu’en tant que politiste, vous ne soyez plus intrigué de savoir ce qui se passe du côté de la campagne du FDG. Elle contredit en tout cas en tout point le refrain convenu de l’élection jouée d’avance où l’on se tient faussement en haleine en commentant des sondages en inflation constante, tout en parlant et en relayant des sujets aussi intéressant que le hallal.
    Résumons : Un combat argumenté contre le Front national qui semble porter ses fruits.
    Une voix quasiment unique pour redonner de l’honneur à la fraternité de notre devise nationale, alors que la xénophobie d’état n’a jamais été vraiment combattu par le soi-disant opposant P »S ».
    Le seul programme économique qui ne prône pas une forme où une autre de rigueur entraînant la récession dont vous parlez.
    Un programme qui, tout en contestant les institutions européennes dans leur fonctionnement actuel, est profondément européen. En témoignent les soutiens en provenance de Grèce, d’Allemagne, du Portugal, de Belgique. Les partis de gauche en Europe voient avec beaucoup d’intérêt ce qui se passe ici.
    Une campagne par laquelle on a entendu parler du MES que Sarkozy voulait faire passer en douce et de l’abstention des « Socialistes ».
    Des gens qui viennent en masse dans les meetings (en 2007 3000 personnes à Lille pour un meeting de M-G Buffet, 20000 en 2012 pour le candidat du FDG, JLMélenchon), pour écouter des discours compliqués qui expliquent beaucoup de choses qu’on entend pas dans les média : le MES, la règle verte, la planification écologique, etc.
    Bref une campagne qui rappelle beaucoup celle de 2005 où les gens sont mobilisés ou remobilisés et discutent des choses qui importent à leur niveau, et pendant ce temps, silence assourdissant dans les médias et tentative de transformer le parcours de campagne du FDG en montée d’une « rockstar ».
    Alors, oui, je suis très déçu que votre analyse reste à peu près du niveau de celle des média dominants, et pardonnez-moi de vous le dire comme ça, j’ai un peu du mal à voir alors l’intérêt de publier un blog de politiste pour analyser de ce point de vue la campagne.
    Désolé (sincèrement) de devoir vous dire ça et j’espère que vous prendrez en compte mes objections malgré le caractère évidement non neutre de mon post.

    • @ erikantoine : désolé de vous décevoir, mais c’est cela aussi la fonction du bloc-notes : rendre public un éventuel oubli de choses importantes, et des impressions du moment qui peuvent être fausses/faussées.

      Par contre, que la campagne ne soit pas passionnante, je le vois bien à travers la revue de presse que j’effectue. Il y a bien moins d’éléments à garder en mémoire qu’en 2007, et, pour l’instant, il n’y a même guère de slogan marquant – ou même d’ailleurs de gaffe vraiment marquante. Il est par ailleurs tout de même frappant du point de vue comparatif qu’aucun des deux prétendants (UMP et PS) ne dise rien d’essentiel sur le chômage ou sur le pouvoir d’achat lors de cette élection.

      Pour ce qui est de « l’air d’accompagnement de l’air du temps », il se trouve que tous les sondages, y compris ceux faits par mes collègues à des fins scientifiques, vont clairement vers un duel entre le candidat sortant et celui du PS. Toute autre configuration lors du second tour serait, si les résultats des sondages continuent ainsi jusqu’à la veille du premier tour, une énorme surprise qui tuerait littéralement les sondages tels qu’ils sont faits en France. Il n’y aurait plus aucune excuse possible à l’erreur commise sur l’état de l’opinion publique que le caractère fondamentalement défectueux des sondages en France – cela serait autre chose qu’en 2002 avec l’élimination de L. Jospin. Je ne crois pas vraiment à une telle « divine surprise »… même si j’avoue que cela m’amuserait franchement!

      Pour ce qui est de Jean-Luc Mélanchon proprement dit, je reconnais l’importance des éléments que vous citez, il représente en effet la nouveauté dans le paysage avec la formule du « Front de gauche ». Ce dernier semble fonctionner, et aucun de ses autres leaders n’a joué « contre son camp », ce qui reste à expliquer à ce stade, et, en même temps, je me répète en mon for intérieur (que je vous livre désormais) le vieil adage : « meetings pleins et urnes vides ». La propension à participer à un meeting est sans doute plus forte de ce côté-là de l’échiquier politique. J’aurais donc tendance à me méfier de cette inflation de participants. Par ailleurs, avec un tel horizon d’attentes qui se crée au fil des semaines, un bon résultat (c’est-à-dire aux alentours de 10%) sera interprété au final comme une contre-performance.En tout cas, s’il réussissait à passer devant le FN, je serais ravi de commenter cette bonne nouvelle.

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