Eric Dupin, La victoire empoisonnée.

Ce qui oppose sans doute beaucoup journalistes et universitaires, c’est le rapport au temps. En tout cas, le temps de la publication.

Eric Dupin, journaliste politique que j’apprécie depuis longtemps, vient de faire paraître un livre dans la foulée immédiate de la présidentielle de cette année (La victoire empoisonnée, Paris : Seuil, 2012). Ce livre d’un peu plus de 250 pages correspond à un journal raisonné de la campagne présidentielle de 2011-2012. Le livre ne se limite pas à la phase finale de cette dernière, mais il embrasse aussi les primaires organisées par le Parti socialiste pour désigner son candidat (le journal commence le 29 août 2011). Il reprend par ailleurs largement le principe du précédent livre d’E. Dupin (Voyages en France, Paris : Seuil, 2011, aussi chroniqué sur le présent blog), qui consiste à faire parler des Français ordinaires sur la situation du pays, rencontrés à l’occasion des pérégrinations professionnelles de l’auteur dans les différentes régions de France à la suite des  candidats. Le livre mélange donc au fil des semaines les verbatim des hommes politiques et des citoyens ordinaires.

Pour un lecteur, qui a suivi comme moi-même cette campagne, parallèlement à d’autres obligations professionnelles plus terre-à-terre, le livre d’E. Dupin constitue une sorte de « corrigé ». A-t-on oublié d’enregistrer dans sa mémoire quelque chose d’important? Inversement, puisque les évènements dont E. Dupin rend compte sont encore frais dans la mémoire de ceux qui, comme moi, ont suivi la campagne, a-t-il oublié quelque chose?  J’ai eu l’impression qu’E. Dupin n’oubliait rien, à un épisode prés que je cite plus loin. De fait, ce livre sera comme un vin qui aura d’autant plus d’intérêt qu’il vieillira. Un livre qui intéressera les historiens. En effet, il offrira à mon sens un témoignage précieux sur ce que les contemporains que nous sommes (au moins ceux orientés à gauche) auront perçu de cette campagne, de ses temps forts, de ses inflexions, de son absence de (grande) surprise, de son caractère finalement ordinaire dans un monde montrant par ailleurs des signes croissants de désordre. Les historiens s’amuseront – ou s’indigneront?- sans doute de nos cécités, de nos limites, de notre (relative) insouciance. Je pense en particulier au fait que le changement climatique et ses conséquences n’auront tenu aucun rôle dans cette campagne présidentielle. La bonne vieille « croissance » sera restée le totem de notre société.

Le seul point d’oubli que je puisse signaler, c’est le traitement par E. Dupin de l’affaire Merah (19 mars, p. 172-173). C’est  bien trop rapide. Surtout, le journaliste oublie un aspect du traitement de l’information sur le moment, à savoir le rôle extraordinaire des chaînes d’information en continu dans le déroulé de l’affaire Merah, le côté « à la O.J. Simpson » du traitement des faits, les images fortes et faibles qui en sont ressorties. Ce sont mes propres étudiants (qui ont visiblement plus de temps à perdre que moi devant la télévision, mais que je remercie vivement de ces remarques) qui m’avaient rendu attentif  au fait qu’à cette occasion, le direct télévisuel – où, littéralement, rien ne se passait – avait connu un saut qualitatif nouveau (dans le néant?). Le terme de « meubler » semble avoir pris alors un sens nouveau.

Pour le reste, les enseignements de ce livre me paraissent double.

D’une part, sous la plume d’Eric Dupin, les hommes politiques, grands ou petits, à quelque camp qu’ils appartiennent, apparaissent plutôt sous un jour favorable. Ce sont des « hommes de bonne volonté ».  Contrairement à d’autres, visiblement, E. Dupin ne recherche pas la petite phrase assassine et mesquine, mais plutôt le côté analytique des politiques. C’est du coup assez rassurant à lire, puisque chacun défend l’analyse correspondant à sa position. Pour ce qui est de F. Hollande, à en croire E. Dupin, celui-ci serait conscient des ennuis qui l’attendent (cf. chapitre 10, « François Hollande prêt à apaiser les colères françaises », p. 186-203, correspondant à la seule date du 30 mars 2012). Tout le livre (dont le titre) est de fait marqué par la crainte (partisane?) d’un nouvel échec de la gauche au pouvoir (d’où le sous-titre, « Et maintenant? »). Là encore, c’est un témoignage pour l’histoire : la victoire de la gauche à la présidentielle de 2012 constitue la première victoire « post-moderne » de ce camp, celle où l’avenir radieux n’existe plus du tout de la base au sommet, même si le vocabulaire classique du « progrès », du « rêve français » (pour reprendre une expression de campagne de F. Hollande), de la « justice », reste encore présent. Cela rejoint la recherche (illusoire) des coordonnées idéologiques de F. Hollande. Il n’y en a pas, pas en tout cas, dans les termes de la modernité classique, il s’agit juste de faire au mieux. Cet aspect m’intéresse particulièrement dans la mesure où je m’interroge avec d’autres sur la manière dont des sociétés démocratiques qui ont toujours vécu depuis deux siècles sous le signe de l’amélioration de leur condition matérielle vont pouvoir assumer, au minimum, leur stagnation, au pire leur régression, sur ce point,  tout en continuant à payer par ailleurs les dégâts du progrès.

D’autre part, un fil discret  parcourt tout le livre, surtout à travers surtout les entretiens avec les gens ordinaires, les « socioprofessionnels », ou les élus locaux croisés au fil des voyages, à savoir l’interrogation sur l’avenir du travail qui parcourt la société française. Comment organiser une société où le travail rémunéré semble devoir manquer durablement pour une bonne partie des individus? Du coup, le thème sarkozien de « l’assistanat à combattre » parait largement encastré dans le plus profond de la société française, pas nécessairement sous l’angle retenu par N. Sarkozy lui-même d’une stigmatisation.  L’auteur retrouve cette interrogation assez partagée sur la mondialisation et ses effets qu’il avait déjà soulignée dans son ouvrage précédent.

Au total, c’est typiquement le livre que je donnerais à lire à des étudiants étrangers, un peu avancés, dans un « cours de civilisation française ». C’est clair, bien écrit, plein de petits détails sur notre vie politique, économique et sociale. Bref, du bel et bon journalisme.

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2 réponses à “Eric Dupin, La victoire empoisonnée.

  1. Bonjour.
    Un grand merci pour votre lecture attentive et subtile de mon livre.
    Avec le recul, celui-ci pourra peut-être servir de référence à ceux qui chercheront à voir comment les Français et les acteurs politiques ont vécu cette campagne, avec la myopie et les faux-semblants que l’on a pu constater.
    Vous avez raison de qualifier de « post-moderne » cette victoire de la gauche. Pour la première fois, en 2012, elle a été privée de l’espérance progressiste de ses devancières. L’état d’éclatement de la société française, de plus en plus fracturée socialement et territorialement (pour ne pas dire ethniquement), ne facilite pas non plus la tâche des nouveaux gouvernants. Tout cela n’est guère réjouissant mais légitime, me semble-t-il, le titre insolent de « Victoire empoisonnée »…
    Quant à l’affaire Merah, nous sommes ici en désaccord (il en faut) ou bien séparés par un malentendu. Mon traitement de ce drame est peut-être « un peu rapide ». Mais, alors, celui des médias aura été outrancier ! Enquêtant sur le terrain, j’ai perçu que cet événement, s’il provoquait de l’émotion et troublait la campagne, ne pouvait en changer l’économie générale (je l’ai d’ailleurs écrit dans mes chroniques de Rue89). A cette époque, l’immense majorité des éditorialistes du microcosme annonçaient un « tournant » dans la campagne qui ne s’est pas produit.

    • @ Eric Dupin : j’avais en fait bien deviné que vous ne vouliez justement pas à dessein en rajouter sur l’affaire Merah en raison même des excès de médiatisation et d’éditorialisation à laquelle elle a donné lieu, mais, en même temps, je pense qu’il aurait fallu souligner peut-être un peu plus ces excès eux-mêmes, même s’ils sont ridicules et déconnectés de la vie réelle du pays – c’est un peu comme l’affaire du tweet cette semaine, c’est totalement excessif que tous les médias de masse en aient parlé autant, mais si j’avais à rendre compte de la campagne des législatives, il faudrait en parler comme d’un égarement des médias, sans doute déconnectés des préoccupations quotidiennes et de long terme de l’électeur moyen.

      En tout cas, j’espère que votre livre a et aura le succès qu’il mérite.

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