Paul Dirkx, La concurrence ethnique. La Belgique, l’Europe et le néolibéralisme.

En tant que politiste, le livre de Paul Dirkx, La concurrence ethnique. La Belgique, l’Europe et le néolibéralisme (Broissieux – Bellecombe en Bauges : Éditions du Croquant, 2012) aurait dû m’énerver. En effet, voilà un spécialiste d’études littéraires qui se mêle de vouloir expliquer au vaste monde la politique belge et ses liens avec l’intégration européenne. Il  ne se prive pas en plus au fil des pages d’asséner quelques claques bien senties à des collègues politistes pour leur courte vue. Il y aurait de quoi être énervé devant tant d’outrecuidance. Cependant, je ne tomberais pas dans le (petit) piège du pré carré disciplinaire. En effet, ce livre vaut la peine d’être lu avec attention à la lumière de la crise  de l’Union européenne. D’ailleurs, selon le point de vue ici proposé, cette dernière n’est  pas en crise du tout! Mais au contraire dans une forme olympique!

A un premier niveau de lecture, Paul Dirkx se propose de déconstruire le récit ordinaire qui opposerait éternellement en Belgique « Flamands » et « Wallons ». Il reconstruit une histoire plus réaliste, car plus fondée sur la géographie économique, la géopolitique (franco-allemande), et les projets partisans, que sur l’âme  supposée des peuples flamands et wallons. Cette histoire, fort compliquée dans ses détails mais fort bien résumée ici m’a-t-il semblé, mène effectivement à la situation contemporaine d’évidement de l’État belge. Cette dernière s’effectue  sous la poussée de deux partitocraties, la flamande et la wallonne, opposées en apparence mais largement conniventes, mobilisant leurs électeurs respectifs de chaque côté de la « frontière linguistique ». Les guillemets sont ici particulièrement de mise : P. Dirkx montre bien toute l’effort de construction de la réalité qui réside dans ce terme. En effet, selon l’auteur, au début du XIXème siècle, les Flamands et les Wallons en tant que groupes bien délimités, conscients d’eux-mêmes sur un territoire qui leur serait particulier, n’existent tout bonnement pas. Il va falloir bien des mobilisations culturelles et politiques de part et d’autre de la future « frontière linguistique » pour la faire exister  – les tenants de « la Wallonie » n’étant pas moins responsables de la situation actuelle que ceux de « la Flandre » -, pour qu’aujourd’hui, on puisse s’illusionner de bonne foi de part et d’autre sur l’existence d’une essence flamande  et d’une essence wallonne, toutes deux éternelles (opposant les germains du nord aux latins du sud!). P. Dirk reconstruit habilement tout ce cheminement, en montrant en particulier l’importance du mouvement catholique dans cette élévation progressive d’une identité flamande, largement en opposition avec la montée en puissance du mouvement ouvrier chez les travailleurs du sud du pays (future Wallonie). On trouvera une démonstration similaire, plus fouillée, dans l’article de Nadim Farhat, « Le conflit communautaire belge. Entre contingence identitaire et déterminisme historique » (Revue Française de Science Politique, vol. 62, n°2, avril 2012, p. 231-254), qui insiste lui aussi sur le lien entre d’une part, le contre-feu catholique au socialisme partageux et athée,  et, d’autre part, le mouvement flamand.

P. Dirkx montre par ailleurs que, depuis les années 1930, le mouvement flamand n’a cessé d’hybrider des considérations identitaires avec des considérations économiques. La communauté du peuple flamand doit se libérer des pesanteurs (sociales) de l’État belge pour être compétitive sur la scène économique mondiale.  Pour les années 1980-2000, l’auteur montre à quel point sur la scène politique flamande les libéraux (idéologiques) convergent avec les nationalistes-flamands, les restes de l’aile droite du mouvement catholique et le patronat organisé flamand. Tous communient dans l’idée que la Flandre doit se libérer de l’État belge, et surtout de l’État tout court – ou, tout au moins, de l’État au sens de régulation collective de la distribution de la richesse, celle-ci devant être laissée au libre jeu du marché. Et que le meilleur gagne!

L’ originalité de Paul Dirkx est d’établir par ailleurs un lien entre cette visée contemporaine des élites flamandes de se libérer de l’étatisme belge avec une caractéristique particulièrement pérenne de ce même État belge. En effet, pour P. Dirkx, dès sa création en 1830-1831, l’État belge se caractérise par son libéralisme sur le plan économique. Il est donc conçu comme le serviteur du marché belge, de la bourgeoisie belge, et surtout de  l’internationalisation de cette dernière – ce qui fera de la Belgique l’un des hauts lieux du capitalisme international(isé) avant 1914.

Et nous voici au lien avec l’Europe : lorsque les politiciens belges font tous leurs efforts pour participer à la création du  Marché commun à la fin des années 1950 et que, pour certains d’entre eux, ils occupent des postes de direction dans les organisations internationales ou européennes de l’Occident du second après-guerre, ils poursuivent en fait cette vieille visée libérale, libre-échangiste, de l’État belge. Ces politiciens belges opèrent de plus en symbiose dès lors, non seulement avec le capitalisme belge (encore puissant à l’époque), mais aussi avec les grandes entreprises multinationales (américaines) qui s’installent au même moment… en Flandre tout particulièrement.

La suite de l’histoire de la Belgique est alors entrelacée avec celle de l’intégration européenne. Les élites belges font de leur pays l’un des bons élèves de cette dernière, justement parce qu’elles sont elles-mêmes néo-libérales d’orientation (y compris quand elles se prétendent socialistes), et parce qu’elles ne cessent par ailleurs de déconstruire petit à petit l’État belge vers le bas à coup de réformes institutionnelles et que l’Europe représente vers le haut le futur de l’État pour eux. Pour P. Dirkx, l’histoire de la Belgique depuis les années 1970 représente donc une suite interminable de réformes sociales, économiques et institutionnelles visant toutes à (ré)affirmer la primauté du marché d’une part, et des communautés d’autre part … Le résultat de tout cet effort des élites belges pour séparer les populations de la Belgique en deux catégories d’humains, les Flamands et les Wallons, est d’affirmer la « concurrence ethnique » entre deux entités communautaires supposées humainement, économiquement, culturellement, socialement,  autonomes l’une de l’autre, la Flandre et la Wallonie au sein du marché européen et mondial. La situation actuelle de l’Union européenne en panne de solidarité ne fait alors que poursuivre à plus grande échelle cette visée d’une concurrence entre groupes humains et territoires. C’est ce qui m’a fait dire plus haut que, du point de vue proposé par P. Dirk, l’Union européenne s’avère être en pleine forme, puisqu’elle continue à s’affirmer au cœur de cette crise économique comme un dispositif de mise en concurrence des populations et des territoires. Comme chacun le sait, chaque pays de la zone Euro doit devenir compétitif, ou le redevenir si nécessaire, en faisant les efforts de réforme réputés si nécessaires. Et, dans le même temps, personne ne parle sérieusement de mettre fin à la concurrence fiscale entre Etats membres… pour ne pas parler d’un niveau commun de protection sociale qui ne soit pas un minimum. Le parallélisme entre l’injonction, pluri-décennale désormais, faite à ces fainéants de Wallons de bouger un peu leur gros derrière (pour rester poli) avec celle faite depuis trois ans à longueur d’éditoriaux aux Grecs, Portugais, Espagnols, Italiens, etc. de bien vouloir faire des efforts pour revenir dans la course ne peut que frapper le lecteur.

De fait, le livre de P. Dirk constitue un apport précieux pour comprendre le présent de l’Europe, ne serait-ce que parce que certains protagonistes de la politique européenne viennent de cet horizon-là (Herman Van Rompuy, et surtout Guy Verhofstadt, dont j’ai découvert le côté d’extrémiste libéral à cette occasion).

Cependant, malgré la qualité de son ouvrage, P. Dirkx n’articule peut-être pas encore assez son propos. Il ne souligne en effet pas assez qu’au sein de chaque communauté une forme de solidarité se trouve tout de même (ré)affirmée. Le mouvement flamand – tout particulièrement le patronat flamand – revendique ainsi la scission de tous les aspects de la protection sociale entre Flandre et Wallonie depuis les années 1990, et, avec le dernier compromis « inter-communautaire » en date lors de la formation du gouvernement Di Rupo, on s’en approche singulièrement. Cependant, ce qu’on peut considérer comme une ruse néo-libérale pour en finir avec la protection sociale issue des luttes du mouvement ouvrier du XIXème-XXème siècle, fonctionne pour autant qu’elle promette à certains bénéficiaires le maintien de quelque chose comme une protection sociale. La visée des élites qui promeuvent ce processus est peut-être au fond libertarienne, mais elle ne devient une réalité politique que pour autant que l’électeur ordinaire se voie promettre que la protection sociale ethnicisée restera en vigueur pour lui! En plus, en pratique, en Belgique, de chaque côté de la frontière linguistique, les trois piliers, catholiques, libéraux, socialistes, qui gèrent sous la protection de leur parti respectif la protection sociale de leurs affiliés, restent en place.

De fait, la démonstration de P. Dirkx à force de souligner que tout le processus de (con?)fédéralisation de la Belgique et d’intégration européenne ne sont que le résultat des pulsions néo-libérales des élites politiques et économiques belges  (entre autres) et que ce vaste mouvement historique se trouve complétement déconnecté d’une quelconque volonté populaire de séparatisme et/ou de néo-libéralisme se trouve fort dégarnie sur le front de la logique électoral(iste).

En effet, ne reste-il pas que, depuis les années 1970, les électeurs, surtout en Flandre, ont constamment validé par leur vote les choix néo-libéraux et autonomistes que les élites partisanes leur ont proposés? Les dernières élections en date ont vu la poussée de l’Alliance néo-flamande (N-VA). P. Dirkx replace bien  la victoire de ce parti dans  tout un monde de lieux communs construits depuis les années 1930 par le mouvement flamand et les élites économiques flamandes, mais il semble vouloir détacher l’électeur de la N-VA de son propre vote. Il indique ainsi que la plupart d’entre eux déclarent lors d’un sondage ne pas vouloir de l’indépendance de la Flandre (p. 217). Certes, mais il reste que ces électeurs-là ont voté N-VA, qui déclare vouloir cette dernière, et pas autre chose. L’acte compte ici plus que la déclaration, et cet acte revient à pousser pour la séparation.

En effet, sauf à considérer les électeurs comme des idiots facilement manipulables par les élites, les médias, etc., – ce qui est souvent l’impression donnée par P. Dirkx-, ou comme des humoristes à leur manière votant n’importe quoi pour mettre le système politique à l’épreuve -,  force est d’admettre qu’ils préfèrent les partis actuels à tout autre offre politique, « belgicaine », en particulier. Les partis historiques (catholiques, socialistes, libéraux) se sont scindés en une aile flamande et une aile francophone, se sont alliés avec des partis autonomistes de chaque côté de la frontière linguistique, et, de fait, ces manœuvres leur ont  réussi! Ne sont-ils pas toujours au pouvoir en 2012, comme en 1962?

Il me semble que, comme beaucoup de gens de haute culture, imprégnés d’une vraie culture européenne, multilingue, P. Dirkx a des difficultés à admettre qu’une majorité d’électeurs de nos démocraties se laissent si facilement prendre aux grosses ficelles des ethnolibéraux, qui promettent de priver les Autres des avantages toujours indus dont ils bénéficient, tout en promettant de protéger les seuls vrais Humains méritants, leurs propres électeurs. De fait, ces grosses ficelles marchent fort bien en Europe ces temps-ci. C’est fort regrettable, mais le profiteur, c’est toujours l’autre!

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Une réponse à “Paul Dirkx, La concurrence ethnique. La Belgique, l’Europe et le néolibéralisme.

  1. Un grand merci pour ce beau papier et pour votre ouverture d’esprit. Pour ce qui est de la dernière partie de votre recension, je ne déplore pas que les électeurs votent pour tel ou tel parti, mais qu’ils le fassent dans un système politique toujours plus dépendant de logiques financières et médiatiques et si peu favorable à la démocratie, et ce trois fois : en amont, avant le vote de l’électeur, en aval, une fois que le vote a eu lieu et est utilisé sans vergogne par la particratie en place, et pendant le vote, celui-ci étant de surcroît obligatoire en Belgique.
    Bien vôtre,
    Paul Dirkx

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