Baisse (temporaire) du prix de l’essence, en voilà une bien belle…

Et voilà, c’est fait, le Ministre de l’Économie, Pierre Moscovici, vient d’annoncer une baisse temporaire du prix de l’essence qui irait jusqu’à 6 centimes par litre.  Et une tournée de gasoil et de sans plomb 95 pour tout le monde.  Vroum, vroum, vroum! La voiture, comme le nucléaire, c’est l’avenir radieux du socialisme…

Bien sûr, c’est là une façon de tenir la promesse de campagne de François Hollande d’un blocage de trois mois du prix de l’essence, et, du point de vue de la logique démocratique, qui voudrait que les propos de campagne électorale soient suivis d’actes cohérents avec ces derniers de la part du vainqueur de l’élection, on ne peut que s’en féliciter.

En même temps, cette décision augure mal de la capacité du gouvernement Ayrault à afficher des priorités claires. Diminuer le prix de l’essence en diminuant les taxes portant sur ce dernier revient à agir en faveur du maintien de la consommation des ménages (automobilistes) sur les autres postes de leurs dépenses. Cela constitue donc de fait une mesure de relance de l’activité économique sur fonds publics – alors même que l’actuel gouvernement s’est engagé à tout faire pour ramener le déficit public de la France à 3% en 2013… Cependant, cette mesure de relance ne favorise que les ménages automobilistes, riches et pauvres confondus. Or, en suivant le même objectif de soutien à la consommation, à la demande des ménages, est-ce que les montants en jeu, plusieurs centaines de millions d’euros semble-t-il, n’auraient pas été mieux utilisés en augmentant l’un ou l’autre des minima sociaux?  Il est vrai que ceux qui touchent ces minima sociaux sont singulièrement moins importants électoralement que les dizaines de millions d’automobilistes.

Cette mesure, aussi légitime soit-elle, m’apparait surtout singulièrement manquer de vision à moyen/long terme. En effet, elle laisse en effet croire à l’automobiliste que le prix des carburants n’est pas destiné à augmenter dans les années qui viennent. Sauf à imaginer des scénarios de découverte d’une manne pétrolière infinie quelque part sur Terre – si possible en Corrèze…- , le prix du pétrole va augmenter. Comme consommateur final, on pourra déjà s’estimer heureux si l’on échappe aux scénarios franchement apocalyptiques du « peak oil » à très court terme prédits par certains experts.  Il faut donc que l’automobiliste s’adapte à cette situation,… si possible en abandonnant sa dépendance aux transports motorisés.

Or le moins que l’on puisse dire, c’est que, sur les dix dernières années, l’adaptation à cette nouvelle réalité du pétrole rare et cher a plutôt marqué le pas. En particulier, en France, la distance domicile-travail a augmenté, la périurbanisation a continué de plus belle, et une bonne part des classes populaires et moyennes a cherché  dans ces (très) lointaines périphéries des agglomérations des logements à bon compte. C’est d’ailleurs ce contexte d’étalement urbain, de plus en plus biaisé socialement, qui explique la sensibilité d’une bonne part des électeurs des classes populaires et moyennes à ce sujet.

Cet étalement urbain a continué, alors même que, pendant ces mêmes années,  l’État a continué à taxer très fortement l’essence [ps. j’ai lu des commentaires affirmant le contraire sur le moyen terme, la part relative des taxes aurait baissé]. On peut se demander d’ailleurs ce qui se serait passé d’encore pire en terme d’augmentation de la distance domicile-travail si les taxes sur l’essence avaient été beaucoup plus basses.  Quoi qu’il en soit, si l’on veut faire en sorte de redonner du pouvoir d’achat aux ménages en diminuant le poids dans leurs dépenses courantes de l’essence, c’est donc avant tout sur cet étalement urbain qu’il faudrait agir, sur la cause et non sur l’effet en somme.

Or il ne m’a pas semblé malheureusement que le gouvernement Ayrault ait montré jusqu’ici la moindre velléité de s’attaquer à ce problème de l’étalement urbain. Certes, il a annoncé toute une série de mesures pour encourager la construction de logements dans les zones les plus urbanisées, là où les loyers sont devenus les plus inabordables pour les classes populaires et les classes moyennes. Mais il pourrait aller bien plus loin, en annonçant clairement que l’étalement urbain n’est plus tolérable.  On pourrait ainsi  imaginer de bloquer toute nouvelle construction, aussi bien de logements que de locaux professionnels, dans des zones qui ne sont pas desservies par des transports en commun, de ne plus aider (par des prêts à taux zéro par exemple comme actuellement) la construction de maisons individuelles, de subventionner au contraire tous les déménagements qui rapprocheraient un ménage  du/des lieux de  travail, de différentier fortement les droits de mutation en fonction de la desserte ou non du bien par les transports en commun, etc.  Ces mesures ne coûteraient pas grand chose à l’État, puisqu’elles reviendraient le plus souvent à ne plus subventionner l’étalement urbain. Elles auraient bien sûr le démérite de tuer la poule aux œufs d’or que représente ce dernier pour ceux qui en bénéficient directement (propriétaires de terrains dans les campagnes, constructeurs de maisons individuelles, aménageurs en particulier) et auraient contre elles ces milliers de maires qui en profitent indirectement.

Enfin, d’ici là, réjouissons-nous de ces 6 centimes économisés par litre…

Ps. Vraiment, il s’agit d’une bien belle c... décision  Toutes les personnes s’étant donné la peine de la commenter publiquement y ont trouvé à redire. Art Goldhammer est particulièrement caustique et montre encore une fois sa maîtrise des subtilités de langue française. Même l’éditorial du Monde du 29 août se rend compte que ce n’est pas ainsi que le gouvernement va informer les automobilistes que le prix de l’essence est destiné inévitablement à augmenter à terme, et qu’il faut aller vers « la sobriété énergétique ». (Pour un journal qui prône d’exploiter  le gaz de schiste, quelle belle avancée!)

Certains commentateurs ont même fait remarquer que le prix relatif de l’essence, calculé en heures de travail au salaire minimum, a baissé depuis les années 1970 – argument qui néglige sans doute que le nombre de personnes dépendant de l’automobile a sans doute augmenté depuis lors avec la périurbanisation, d’où l’impasse actuelle.

Il reste que, du coup, face à ce concert de quolibets, une question de recherche se pose : pourquoi? J’y ai déjà répondu moi-même, le gouvernement devait donner l’impression qu’il tient les promesses du candidat Hollande, Art Goldhammer parle fort justement de « symbole », mais,  à ce stade, il faut bien dire que cette explication reste peu satisfaisante. Après tout, le Premier Ministre aurait pu dire pour se défausser que les principaux partenaires de gouvernement du PS,  EE-les Verts – ces s… de bobos de m… -, étaient opposés à cette mesure, qu’avec la récession, le budget de l’État se trouvait plus dégradé que prévu, que les accords européens de maîtrise des déficits l’interdisaient, que la crise mondiale de l’énergie était une réalité, etc.  Bref, il était facile de se défiler, mais voilà il fallait tenir une promesse pour le moins idiote du candidat Hollande. J’ose espérer qu’après cette bévue, le gouvernement saura explorer des pistes menant à la « sobriété énergétique ».

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7 réponses à “Baisse (temporaire) du prix de l’essence, en voilà une bien belle…

  1. C’est en attendant les gaz de schiste, ou pour leur préparer le terrain !
    Le pavillonnaire pourra de plus abriter un puits par parcelle ! Quel magnifique avenir, après un si beau présent…

  2. Il est marrant Pierre Moscovici, il les sort d’ou ses idées? 6 centimes, ce serait trop beau.

  3. Le personnel politique de l’UMP et du PS est un bassin de fats incompétents, le premier de la classe vient d’être élu en mai, il n’y a malheureusement pas de quoi s’étonner. Leur seul talent réside dans la gestion d’une main de maître des intrigues de palais qui font et défont les carrières individuelles, dans ce contexte, les corpus idéologiques des différentes réflexions politiques, philosophiques et éthiques des 2500 ans d’expérience politique en Europe ne leur sert qu’à faire des discours portés par des énonciateurs qui ne se sentent absolument pas liés par leur énonciation, mais qui ne sont qu’une des briques de la construction de leur position individuelle au sein des lieux de pouvoir. Le parangon de ce genre de courageux de salon mû pas l’arrivisme le plus bas du front étant bien sûr Arnaud Montebourg. Il y en a de plus besogneux, du genre idéalistes de carton qui, sur le long terme, finissent par avoir avalé tellement de couleuvres au nom du réalisme de l’exercice du pouvoir qu’il est parfait en faux sage Premier ministre, du style Ayrault.

    • @ latetatoto : Vous exagérez un peu… En plus, en l’occurrence, sur la baisse du prix de l’essence, les dirigeants socialistes au pouvoir sont cohérents avec leur absence de prise en compte des thèmes écologistes et leur difficulté à penser à l’avenir énergétique autrement que comme abondant! Voir aussi l’a priori favorable du nouvel aéroport nantais de « Notre Dame des Landes »…. totalement décalé par rapport au coût futur de l’énergie fossile.

  4. Peut-être que j’exagère dans la généralité. En attendant, je vois un tas de gens dans la population générale, militants de partis minoritaires, chercheurs en sociologie, économie et autres, citoyens engagés dans l’une ou l’autre association, écologistes, blogueurs etc. qui font émerger beaucoup d’idées alternatives, dont je ne dis pas qu’elles « marcheraient » comme par miracle, mais qui permettraient au moins d’essayer autre chose que ce qu’on fait depuis des années. Or le P »S » arrive au pouvoir et sur la plupart des domaines de l’action politique, beaucoup de choses restent dans le même cadre qu’avant.
    Par ailleurs, pour les deux exemples très précis que j’ai donnés, peut-être que je ne peux rien prouver et je ne connais pas ces gens personnellement, mais je vois en Montebourg un cynique de la pire espèce, qui fait avancer sa propre carrière en défendant des positions fort louables, qui manifestement ne lui tiennent pas particulièrement à coeur. Et Ayrault, que l’on peut voir en jeune maire de gauche dans les archives de l’Ina, est devenu un technocrate de la social-démocratie, qui, comme n’importe quel politicien professionnel, fera donner la charge sur des manifestations de rues qui chercheraient à protester contre sa politique d’autérité.
    Je ne vois pas, dans le personnel politique de ces deux partis, de courant ni de personnes disposant d’un peu de poids qui chercheraient vraiment à changer le cadre. Je rappelle quand même que le P »S » n’a pas cessé de s’appeler « socialiste ». Excusez de remarquer un léger décalage entre les politiques engagées, notamment en matière économique, écologique et de sécurité, et les corpus idéologiques censés guider le P »S ».

  5. Pour faire un peu avancer le schmilblick et donner un exemple de ce que j’avance voici un lien vers une proposition de restructuration des politiques de médecine généraliste émanant de médecins actifs sur la toile.
    Désolé, ce n’a pas grand chose à voir avec le sujet précis du post, mais c’est pour dire que plutôt que des mesures à courtes vues des politiciens professionnels ou des grandes réformes issues des bureaux des technocrates, quand on a une population qui n’a jamais été aussi éduquée, il est urgent de trouver un moyen de faire une place dans l’action publique et politique aux initiatives de remontées d’expérience des acteurs des champs concernés.
    http://www.jaddo.fr/

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