Simon Reynolds, Retromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur

La cinquantaine approchant, c’est l’heure des bilans et perspectives. Simon Reynolds un critique rock, bien connu parait-il, a fait paraitre un livre qui ressemble fortement à ce genre d’approche générationnelle, Rétromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur (Le Mot et le Reste, s.l, 2012).

A un premier niveau de lecture, il y narre par le menu comment, dans la culture populaire anglo-saxonne, en fait essentiellement américaine et britannique, on a pu assister à une décennie 2000 toute entière consacrée  à des « revivals » de tous les styles musicaux ayant eu (ou non) la faveur du public depuis que la musique enregistrée existe. J’avais bien perçu, comme tout auditeur de musique actuelle,  une partie  au moins de ces mouvements revivalistes, et j’avais bien perçu que des vieilles gloires repartaient en tournée mondiale à des âges avancés  (jusqu’au récent naufrage de Madonna…), mais je n’avais pas du tout  saisi toute l’ampleur du mouvement. En particulier, j’ignorais que certains organisateurs de soirée ou de  festival essayent de ressusciter littéralement des concerts rock restés célèbres. Au delà de ces aspects pour ainsi dire folkloriques, qui font penser à ces passionnés qui s’amusent à rejouer les batailles de Napoléon,  S. Reynolds note qu’aucun style musical vraiment nouveau, qu’aucun mouvement de jeunesse en rapport avec ce style – sinon le « hipsterisme », premier style jeune que tout le monde adore haïr -, n’ont émergé dans les années 2000. On serait ainsi entré dans une ère de la bibliothèque universelle des sons, des musiques, des genres, permise par les infinis progrès de la la technologie (Internet, Ipod et équivalents, logiciels musicaux, & Cie), où les artistes/créatifs/ « curateurs » se contenteraient de sampler, de « post-produire », en somme de bricoler sans fin du neuf avec du vieux. De plus, tous les adeptes de chaque chapelle musicale regretterait de son côté le bon vieux temps de la genèse de son style musical de prédilection, cet âge d’or d’une jeunesse occidentale sachant créer du nouveau contre les vieux. Ce qui rend la lecture assez amusante, c’est que S. Reynolds reconnait lui-même être un insupportable fanatique de vieilleries enregistrées, de raretés phonographiques, de vieux vinyles revendus désormais à prix d’or, tout en étant aussi lui-même dans le même temps prisonnier volontaire des nouvelles technologies. Il raconte ainsi qu’il faut sans doute arrêter de télécharger de la musique (en format mp3) lorsqu’on se rend compte que le temps d’écoute de cette dernière dépasse l’entendement. Ce qui rend la lecture fortement générationnelle, c’est que seul un cinquantenaire peut affirmer avec un tel aplomb que  les « petits jeunes d’aujourd’hui » ne sont au fond qu’un ramassis de plagiaires, bidouilleurs, et autres « post-producteurs » d’un fatras éclectique qui ne restera sans doute pas dans les annales – et qu’en plus, selon lui, ils le savent et l’assument. Je résume un peu, mais l’idée est bien là. J’ose supposer que ce discours de vieux apparaîtra pour ce qu’il est à la jeunesse nécessairement méprisante avec les débris de son acabit (et du mien!). Cependant, la subtilité de S. Reynolds est de montrer que cette tendance à la « rétromania »  dans le rock ne date pas d’hier, qu’elle s’impose selon lui en fait dès la fin des années 1960… parce que, dès ce moment, des groupes veulent revenir à la source de l’énergie dégagée par le genre musical qu’ils pratiquent. Le revival – dont, selon lui, le mouvement punk serait l’un des exemples les plus réussis – ne s’oppose donc pas à la créativité, à la nouveauté. Cependant, à mesure que les décennies avancent, de la fin des années 1960 aux années 2000, il lui semble que ces revivalismes finissent par écraser de leur poids de sample les nouveautés réelles. On en arriverait ainsi aux années 2000 à la stase finale.

A un second niveau de lecture, S. Reynolds mêle son expérience personnelle avec des considérations plus générales sur le sort de la culture occidentale. Par exemple, il rappelle à quel point dans les années 1970, la possession de disques supposait un choix raisonné de la part de l’adolescent pouvant s’en acheter. On avait l’argent de poche pour un disque 33-tours, il ne fallait pas se tromper. Cela m’a rappelé mes propres hésitations cornéliennes de l’époque à la FNAC de Lyon, alors située en face de là où elle se trouve actuellement. Il ajoute même, fort justement, que,   lorsqu’on avait choisi un disque médiocre à l’écoute et sans doute ridicule auprès de ses amis, on finissait par essayer de se persuader qu’il était bien finalement. Les possibilités d’écoute sont presque infiniment plus grandes aujourd’hui, et cela change le rapport à l’écoute. De manière assez étonnante, S. Reynolds n’hésite pas à inscrire son livre dans une réflexion à la voie égotiste et universelle sur la modernité occidentale. Pour lui,  il fait partie de la dernière génération, élevée dans l’idée que la modernité existe, qu’il existe un sens à l’histoire et que ce sens est d’aller vers le mieux et vers le progrès. Cette idée très générale, il avoue l’avoir transposé de fait dans le secteur de prédilection qui est le sien, la musique, et il finit l’ouvrage par l’expression de son espoir en dépit de tout : « Le futur est toujours là, quelque part – j’en reste persuadé » (p. 469). Venant après plus de 450 pages à démontrer en détail exactement le contraire (sur le rock bien sûr, et incidemment sur la mode et l’art contemporain), cela pourrait étonner le lecteur, mais je crois qu’il saisit bien ainsi le poids permanent de la socialisation qui détermine notre vision du temps. Pour être de la même génération, quoique d’un pays différent, et n’étant évidemment pas devenu critique musical, je suis victime du même syndrome. Objectivement, tout ce que je peux apprendre sur le monde contemporain me montre que le monde est bel et bien sorti de la modernité au sens positif du terme de progrès, mais je garde le sentiment que l’histoire n’est pas finie.

En tout cas, un livre roboratif et commémoratif pour les 45-55 ans. A interdire bien sûr aux jeunes.

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5 réponses à “Simon Reynolds, Retromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur

  1. J’ai eu connaissance de ce livre il y a deux ou trois ans par un des plus beaux fluos kids/hipster que seule la Finlande peut inventer. Je l’ai lu en diagonale, mais ce que j’en ai compris va dans le sens de ce que tu résumes. Je trouve que l’argument de fond du bouquin est une grosse ânerie. Juste pour parler de la musique à partir du XXème siècle qui est l’exemple que je maitrise le mieux. A l’instar des théories scientifiques, un genre musical se construit TOUJOURS en opposition aux genres précédents, ou est une évolution par rapport à ceux-ci. L’underground se construit contre le mainstream en travestissant ses codes.
    Tous les bons bouquins sur l’évolution des genres musicaux montrent cela. Le jazz est une musique dissidente du classicisme reprenant des thèmes blues, gospels et populaires en contestation des codes imposés par la musique blanche. La soul et rnb à la Ray Charles viennent aussi de là. Le rock se construit contre et avec les musiques établies : volonté d’exploser les codes du classicisme (dont le jazz fait dorénavant presque partie) en reprenant les thèmes même de ce classicisme (reprise de thèmes jazz, rnb soul). Le hip-hop est à la base une extension de la culture disco, elle-même une extension de la culture funk et se pose contre celle-ci.
    Bref, la naissance des genres musicaux se fait dans l’underground contre le genre dominant, mais en reprenant ses thèmes, la musique underground devient dominante (jazz, disco, hip-hop, et même David Guetta qui a commencé comme obscur DJ dans d’infâmes clubs du nord de l’Angleterre), etc…. Aujourd’hui comme hier.
    Cet argument de l’absence de nouveauté aujourd’hui est profondément débile, car on observe aujourd’hui ce même mouvement d’attraction/répulsion entre le mainstream et l’underground qu’on observait hier. Les grandes révolutions musicales des années 60 sont idéalisées. On peut retourner son argument et dire que la plus grande révolution musicale a eu lien dans les années 2000 quand le Hip hop est devenu la forme musicale dominante dans la production musicale (même la chanson française a des rythmiques hip hop aujourd’hui), et c’est la première fois qu’une musique noire le devient. De même, le fait que des rappeurs (noirs encore une fois) prennent la présidence de grosses industries musicales (Def Jam) est un phénomène nouveau de l’industrie musicale.

    Quant au fameux argument du retour du rétro, ben oui, il y a eu un revival 80′ à la fin des années 2000, il y a un revival 90′ et des sons dance aujourd’hui (la 205 devient vintage). Mais c’est une question de comeback générationnel, et c’est pas nouveau. Je m’explique. Au camping de « Bagnouzes-sur-mer », les animateurs (pas des DJs hein) passent de la musique qui rappelle leur adolescence (âge d’or) à une tranche d’age ciblée et visée (en gros, les 25-45 ans). Du coup, retromania, mais qui est permanente et une stratégie marketing. Rien de nouveau sous le soleil depuis l’invention de l’adolescence et de la société de loisir et de consommation donc.

    Il y a encore à dire (sur la surconsommation musicale et l’abrutissement supposé des masses, je pense qu’on n’a jamais eu autant de personnes cultivées musicalement qu’aujourd’hui), mais je retourne à ma thèse et à mes vinyles.
    Amicalement,
    Mr Miette

    • @tdlyon2, alias Mr Miette : merci de confirmer que ce livre ne doit pas être lu pas les moins de 45 ans! Ta réaction est exactement celle attendue! Bingo!

      Le livre insiste lui-même sur l’importance permanente dès la fin des années 60 d’une retour aux origines dorées de la musique rock. Je ne le souligne peut-être pas assez dans mon propos.

      Par contre, un élément générationnel apparemment impossible à transmettre, c’est l’immensité pratique du choix de musiques disponibles aujourd’hui – ce que vous traduisez par l’immense culture musicale d’un nombre inédit de personnes. Il se trouve qu’un collègue plus âgé que moi a lu ma recension du livre, et qu’il m’a dit se retrouver très bien dans cet aspect particulier. Il partage ainsi aussi l’idée qu’à l’époque, un « jeune » pouvait se forcer à apprécier ce qu’il avait sous la main, y compris des musiques très médiocres dans le fond (du genre Electric Light Orchestra pour mon cas particulier). C’est cette transformation de la culture qu’il faut noter : il y a trente ans des difficultés d’accès matérielles existaient bel et bien, et avaient leur poids dans les sentiments mêmes qu’on éprouvait pour la musique enregistrée. Aujourd’hui, même un Finlandais (petit pays ringard aux marges de l’ex-URSS il y a trente ans…) branché peut avoir accès à tout, comme s’il habitait Londres, Detroit, Kinshasa, Rome, etc. à la grande époque de ces villes! C’est une immense ouverture sur le monde dans l’espace et le temps, qui peut aussi avoir des conséquences en terme de saturation, de désorientation, de superficialité, etc. En tout cas, pour les plus de 45 ans, cela peut jouer ainsi… I’m not a digital native!

  2. Je ne suis toujours pas d’accord, je pense que cette analyse basée sur le volume de l’offre ne tient pas pour deux raisons, liées au niveau culturel-musical des consommateurs. Je n’ai pas été adolescent dans les années 70, 80, mais je suis sur qu’avant Internet, les fous de musique trouvaient moyen d’élargir leurs horizons et ne restaient pas bloqués à ELO (berk quand même désolé). Dans les mythes abondants sur les histoires d’enfance de DJ et de musiciens, combien d’enfants à essayer de capter la fréquence de la radio de la ville à coté, combien de déplacements pour voir les concerts de James Brown (beaucoup plus d’offres de concert d’ailleurs), combien d’anglais écoutant les radio pirates londoniennes voire sur mer, combien de jamaïcains envahissant le disquaire local le samedi pour écouter le nombre incroyable de dubplates et nouveautés sorties pendant la semaine…Bref à partir du moment où on a des préférences orientées vers la découverte musicale (que ce soit parce qu’on a été élevé dans une famille musicale, parce qu’il y avait la radio dans le bus menant au collège…), le volume de l’offre et les difficultés matérielles limitent, mais ne renient pas le mécanisme de découverte musicale. ET, finalement, les personnes qui achetaient le dernier Clo-Clo sorti dans les années 70 achètent aujourd’hui le dernier Bieber sorti, je reviens encore sur ma distinction underground/mainstream qui structure l’activité musicale, les genres et les consommations. Et je pense qu’aujourd’hui n’a rien à envier à hier de ce point de vue.

    • @ tdlyon2 : ton analyse est sans doute valable pour les fanatiques d’une musique, géographiquement chanceux, mais bien moins pour les personnes plus dans la moyenne. Dans mon groupe d’amis à l’adolescence, personne n’a jamais atteint ce point de fanatisme (on pouvait l’avoir sur d’autres choses…), et, en même temps, nous n’achetions pas du Clo-Clo, nous ne faisions pas partie d’un milieu très populaire, simplement de la classe moyenne… Un épisode dans un roman racontant la jeunesse dans le Berlin-Est des années 1970 me parle par exemple, avec un adolescent cherchant désespérément à se procurer un disque des Rolling Stones. Cela m’a bien fait rire, et je me suis un peu reconnu dedans. Je crois qu’il y a là une sous-estimation, c’est un peu comme pour l’eau chaude au robinet, cela n’a l’air de rien, mais cela change la vie d’avoir toujours connu cela… Dans quelques années, tu te rappelleras toi-même qu’il existait des librairies…

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