Patrick Artus, Isabelle Gravet, La crise de l’euro. Comprendre les causes. En sortir par de nouvelles institutions.

Le nouveau livre de l’économiste Patrick Artus (La crise de l’Euro. Comprendre les causes. En sortir par de nouvelles institutions, Paris : Armand Colin,  2012), écrit en collaboration avec Isabelle Gravet,  tranche par sa pédagogie avec les précédents ouvrages de l’économiste en chef de Natixis, notre  « Docteur Doom » à nous, dont les notes de conjoncture agrémentent nos  cauchemars depuis quelques mois. Les dernières en date constituent une propédeutique au suicide – ou, tout au moins, à l’émigration le plus loin possible de l’Europe du sud. Sans doute, faut-il donc féliciter grandement I. Gravet, enseignante dans un grand lycée privé lyonnais (les Chartreux), d’avoir permis ce saut qualitatif. Le texte en devient du coup (presque) abordable par de très nombreux lecteurs. Les encadrés sont nombreux et didactiques.  Le livre dispose même d’un utile glossaire. Les seuls reproches que je me permettrais de faire du point de vue pédagogique, sont, d’une part, des graphiques parfois illisibles, pour avoir été imprimés trop petits en un nombre trop réduit de couleurs par un éditeur sans doute impécunieux, d’autre part, l’absence complète d’une bibliographie pour aller plus loin.

Comme le livre se trouve extrêmement bien fait du point de vue pédagogique,  et comme P. Artus reste un auteur aux obsessions récurrentes, il en devient tout aussi facile à résumer.  Ainsi, selon cet ouvrage (qui n’est pas très original à ce stade), la crise de la zone Euro tient à 99% à un problème de balance des paiements entre pays de cette dernière, lié au départ à celui des balances commerciales, lui-même du à l’évolution des structures productives des pays en cause du fait même de la création d’une monnaie unique. La racine de tout ce chaos (créatif?) n’est autre que la désindustrialisation d’une partie des pays de la zone Euro du fait même de l’existence de cette dernière.

La crise des dettes publiques des Etats périphériques n’apparait donc que comme la résultante de la seule réalité économique qui vaille aux yeux des auteurs : dans une zone monétaire unique, par l’effet même de l’élargissement du marché  qu’elle promeut et de l’hétérogénéité en dotations de facteurs de production (capital et travail) des différents pays, s’opère une spécialisation productive entre pays. Les auteurs soulignent, à juste titre à mon sens, que cette spécialisation, due à l’hétérogénéité de départ des pays entre pays, constitue une source d’augmentation de la productivité des facteurs pour l’ensemble.  Tous  les pays (comme des régions dans un État-nation  lorsqu’on a unifié au XIXème siècle les marchés nationaux) se spécialisent dans les secteurs économiques pour lesquels ils se trouvent les mieux dotés en facteurs de production : il suffit de se rappeler de l’histoire économique de notre propre pays depuis trois siècles pour apprécier l’ampleur du phénomène. Autrement dit, là où se trouve une dotation abondante de travail qualifié, on trouvera une industrie de pointe; là où le travail peu qualifié abonde, là se localisera l’industrie de labeur.  Donc, par définition, dans une zone monétaire unique, tous les pays membres de cette dernière ne font pas la même chose, et c’est bien le but de la monnaie unique. La prophétie européenne de la convergence des Etats de la zone Euro – et, plus généralement, des Etats de l’Union européenne –  se trompe en ce qu’elle suppose que les structures productives deviendront à terme semblables partout. Tout le monde se spécialisera à terme dans l’industrie de pointe…  Ce n’est pourtant pas le cas par exemple aux États-Unis, après plus de deux siècles d’existence : chaque État fédéré tend à se spécialiser dans un type de production.

Un récent article  d’Arnaud Leparmentier dans le Monde sur la politique industrielle et commerciale de l’Union européenne enregistre le même phénomène :

« Le grand marché et l’euro accentuent cette zizanie. Le continent a fini par se spécialiser : la finance au Royaume-Uni, l’automobile en Allemagne, le luxe en France et en Italie, les services Internet au Luxembourg et en Irlande. Résultat, chacun est prêt à défendre des intérêts sectoriels devenus vitaux. La City veut rester libérale pour ne pas se faire doubler par Wall Street ; l’Allemagne ne veut pas heurter la Chine pour vendre ses machines-outils et la France la rejoint dès qu’Airbus est concerné ; les Irlandais défendent une taxation des entreprises dérisoire. »

A cette hétérogénéité inévitable et positive, source de spécialisation productive et de gains de productivité pour l’ensemble des pays, la « bonne hétérogénéité » pour P. Artus et I. Gravet, la zone Euro a cependant ajouté deux autres sources d’hétérogénéité : celle liée aux différences dans les politiques structurelles menées par les différents Etats en matière de marché du travail, de concurrence sur le marché des biens et des services, de fiscalité du capital, de R&D, etc.; celle liée à l’existence d’une politique monétaire unique pour des pays ayant en fait des taux d’inflation différents. Les différences de politiques structurelles (ou encore d’offre) entre les pays impliquent qu’en dehors même de la dotation différentiée de facteurs (capital/travail), certains pays  seront en plus handicapés et/ou aidés dans leur capacité à développer des filières d’avenir ou à profiter de leurs avantages. Pour prendre un exemple, on peut avoir une main d’œuvre peu qualifiée, et, pour ne rien arranger, des règles inadéquates d’organisation du marché du travail (cas grec), ou, inversement, des systèmes productifs locaux particulièrement flexibles, qui compensent ce handicap (cas italien). Par ailleurs, l’imposition d’une seule politique monétaire ne correspond pas au fait que le niveau d’inflation diffère selon les pays en fonction de leur place dans la division du travail continentale ainsi constitué, d’où des taux d’intérêts réels différenciés. Ainsi les taux réels très faibles dans certains pays de la périphérie de la zone Euro au cours de la décennie 2000 y ont encouragé des booms immobiliers comme en Irlande et surtout en Espagne. Ces booms, surtout dans le cas espagnol, ont caché la faible performance globale de ces économies à corriger leurs désavantages structurels et à profiter de leurs dotations en facteurs.

Les trois hétérogénéités cumulent de fait leurs effets pour aboutir à une divergence économique marquée à la fin des années 2000 sous le coup de la crise financière des subprimes, après une apparence de convergence dans la première moitié de la décennie. Les auteurs parcourent ainsi tous les mécanismes, désormais bien connus, qui ont mené à la crise des dettes publiques européennes que nous connaissons. L’apport de l’ouvrage est toutefois de montrer que, si la zone Euro doit persister, il faudra bien prendre en compte le cœur du problème d’États partageant une monnaie unique, à savoir cette « bonne hétérogénéité », qui mène par définition à une obligation de transferts fiscaux entre Etats et au fédéralisme. « La seule organisation institutionnelle capable de maintenir dans la même monnaie des pays hétérogènes est évidemment le fédéralisme, inévitable pour éviter la croissance déprimée et l’explosion de l’euro ». (p. 19) Il ajoutent : « Dans une union monétaire sans fédéralisme, les pays sont soumis à une contrainte d’équilibre extérieur, ce qui est incompatible avec le processus normal de spécialisation ». (p. 142)

Plus concrètement, les auteurs montrent, avec force statistiques, que la monnaie unique a été volens nolens une machine à désindustrialiser les Etats du « sud » de la zone Euro dont la France. Le « nord » (Allemagne, Autriche, Finlande, Belgique, Pays-Bas) s’est spécialisé dans l’industrie, et le « sud » (Espagne, Italie, France, Grèce, Portugal) dans les services. Cette situation implique que le nord a enregistré un fort excédent commercial vis-à-vis du sud. Celui-ci a été financé par  les emprunts massifs du sud au nord, autrement dit par l’allocation de l’épargne du nord vers la sud. La crise des dettes publiques des pays du sud éclate  lorsque l’épargne du nord a refusé de continuer à financer la « gabegie » sudiste.

De ce point de vue, la solution actuelle de court terme, qui repose sur l’austérité et les réformes structurelles imposées au sud, est logique, mais cruelle. Pour éviter de continuer cette accumulation de dettes entre le nord et le sud, la politique de la troïka (Commission européenne, BCE, FMI) a consisté à diminuer radicalement les dépenses publiques du sud, et donc les revenus des habitants de ces pays, de ce fait leur balance commerciale se rétablit et leur besoin d’emprunt diminue, mais leur croissance économique s’affaisse – au point que le mot de croissance y devient fort inadéquat. A moyen terme, il s’agit de faire les fameuses réformes structurelles, par exemple sur le marché du travail, ou d’empêcher de nouvelles bulles spéculatives immobilières à la périphérie. Les auteurs doutent pourtant très fortement que ces remèdes de cheval, avec ce qu’ils entrainent de pertes de revenus pour les ménages, les entreprises et les Etats, de montée du chômage et de perte de croissance, soient suffisants pour remettre ces pays sur le chemin de la croissance: en effet, la baisse des salaires, avec des prix à la consommation plutôt stables voire en augmentation, signifie un écroulement du revenu réel des salariés, et donc de la demande interne avec toutes les difficultés cumulatives sur les entreprises non exportatrices et les comptes publics que cela implique.

Surtout les auteurs soulignent que, même si ces remèdes suffisaient à stabiliser la zone Euro sur un sentier de croissance très faible à la périphérie, il restera encore à traiter des conséquences de la « bonne hétérogénéité ».

Or, dans le livre (et là on voit l’obsession de P. Artus jouer à plein), il n’existe qu’un seul secteur économique essentiel : l’industrie de pointe! Ainsi les pays qui possèdent de l’industrie de pointe sur leur territoire auront systématiquement tendance à se situer dans une situation créditrice par rapport à leurs partenaires commerciaux. De leur point de vue, il est de plus  possible d’établir une classification  de la « sophistication des économies » (fondé sur de multiples critères, comme le niveau de R&D par exemple) pour anticiper la croissance à moyen terme tirée par l’industrie de pointe (p. 62-65) : dans la zone Euro, il y aurait ainsi les winners à la main d’œuvre qualifiée, aux politiques publiques efficaces et aux entrepreneurs innovants (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande), il y aurait les losers à la main d’œuvre peu qualifiée, aux politiques publiques aberrantes (non-libérales?) et aux entrepreneurs cherchant la rente plus que le profit (Espagne, Italie, Grèce, Portugal), et enfin les cas intermédiaires (France, Slovaquie, Slovénie, Irlande). On pourrait discuter ad libitum de leur classification (avec le statut de l’Italie en particulier), mais le message est limpide (et déjà lu à plusieurs reprises sous la plume de P. Artus) : seule l’industrie de pointe compte, tout le reste n’est que littérature.

Autrement dit, même si toutes les réformes institutionnelles sont mises en œuvre et si tout l’ajustement demandé au pays du sud s’effectue – ce qui n’ira pas sans un appauvrissement massif des habitants du sud –, il restera que ces pays présentent une spécialisation productive qui les rendra durablement dépendant de transferts de la part des autres pays, parce qu’ils n’ont pas la capacité de développer des industries de pointe. Les auteurs semblent ainsi penser que la Grèce, pour ne citer, qu’elle a déjà dépassé un seuil de désindustrialisation irréversible. C’est d’ailleurs aussi leur argument pour expliquer pourquoi, à ce stade, ce même pays n’a plus aucun intérêt à quitter la zone Euro, puisque sans aucune industrie locale restante pour se substituer aux importations, la dévaluation de la nouvelle drachme n’y aurait pas les effets attendus. Le même raisonnement semble valoir pour les auteurs pour la situation dans laquelle la Grèce reste dans la zone Euro: on aura beau y diminuer radicalement les salaires, il reste que l’industrie n’y renaîtra pas de ses cendres… J’ai quelque doute sur ce point: si les coûts de production dans l’industrie y baissent suffisamment, il n’y a pas de raisons qu’une reprise ne s’observe pas dans ce secteur. L’industrie fondée sur la main d’œuvre non qualifiée peut exister partout dans le monde.

Au total, le livre par sa clarté même m’a paru un peu désespérant.

D’une part, il me semble qu’on se trouve très loin sur le plan politique de l’acceptation par les pays européens créditeurs qu’il leur faudra définitivement subventionner la périphérie, par la logique même de la monnaie unique. L’espoir demeure clairement que chacun s’en sorte à terme seul. Jean-Pisani Ferry dans son récent papier sur le FESF/MES/TSCG résume bien l’esprit des mécanismes mis en place de cette façon, une simple assurance mutuelle et non une vraie approche fédérale. Du côté des pays débiteurs, peut-on envisager par ailleurs sur la longue durée un appauvrissement au nom même de l’unité européenne? Ce type de politique économique a déjà réussi à faire s’écrouler la confiance dans l’Union européenne dans toute l’Europe du sud, tout particulièrement en Italie; pour l’heure, cela reste un mouvement d’humeur de l’opinion, mais, au bout de cinq ou dix ans de ce régime sans grands résultats en terme de croissance, certains vont y redécouvrir les charmes de l’indépendance des « nations prolétaires » – comme disait le Duce –  contre les  » ploutocraties ».

D’autre part, la France dans ce cadre de raisonnement semble particulièrement mal partie. En effet, pour P. Artus et I. Gravet, elle fait partie clairement partie des pays de l’Europe du sud du point de vue de la désindustrialisation liée à l’Euro. Le livre peut aussi se comprendre comme une intervention de plus  dans le débat actuel sur la « compétitivité ». Français, il est urgent d’apprendre à travailler plus pour gagner moins! De fait, l’écroulement du coût du travail dans le reste de l’Europe du sud ne peut que nous entraîner à suivre le mouvement, ou bien à voir périr le reste de notre industrie de labeur. Politiquement, si le gouvernement actuel doit gérer une baisse rapide et générale des salaires et des revenus, il risque de se heurter rapidement au fait que la France, contrairement à l’Espagne ou à la Grèce, possède le souvenir d’une prospérité économique en dehors de l’Union européenne « maastrichtienne »…

Pour finir, si l’on veut positiver, du point de vue économique, il me semble toutefois que P. Artus et I. Gravet, qui veulent sauver l’Euro par de nouvelles institutions fédérales, auraient intérêt à estimer le montant de richesses gagné à l’échelle de la zone Euro du fait même de la spécialisation productive  qu’amène la « bonne hétérogénéité ». Quel est le montant des gains de l’échange? Si l’existence même de la zone Euro apporte effectivement un gain de croissance potentielle, il serait en effet logique qu’une part substantielle de ce gain collectif soit redistribué via un budget fédéral de l’Union europénnne aux pays qui gagnent le moins à cette unification. Ma suggestion paraitra peut-être absurde dans le contexte actuel, où la zone Euro ne semble avoir rien apporté du tout en terme de croissance à l’ensemble de ses pays membres (par comparaison aux pays européens non membres de l’Euro et/ou de l’UE). L’économiste J. Sapir par exemple expliquerait plutôt qu’elle a coûté de la croissance. De fait, si P. Artus et I. Gravet veulent justifier une redistribution fédérale de la richesse européenne, encore faut-il qu’ils prouvent au moins à travers un calcul du gain potentiel que l’existence même de la zone Euro crée plus de richesses que son absence. En effet, problème supplémentaire, on peut imaginer profiter de la « bonne hétérogénéité » entre pays (alias les gains du commerce international) sans monnaie unique: la spécialisation productive des pays ne se fait pas seulement dans une zone monétaire unique, il suffit que l’échange international se fasse sans entraves particulières. L’existence du « Grand Marché » apparait plus important à mon sens de ce point de vue. Du  coup, la conclusion de P. Artus et I. Gravet en faveur d’institutions fédérales sur des bases économiques me paraissent faiblardes. La vraie justification reste politique. Surtout, à ce stade, ils sont comme (presque) tout le monde, ils craignent l’inévitable apocalypse financière lors de la dissolution de la zone Euro.

Or, après tout, cet apocalypse financière n’est-elle pas le seul moyen de dé-financiariser l’économie mondiale?

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