Et la librairie traditionnelle, Madame la Ministre de la Culture…

Autant que je le sache, l’actuelle Ministre de la Culture, Aurélie Filipetti, est normalienne et agrégé de lettres, romancière de surcroît, cela devrait a priori la dispenser de se perdre à l’occasion en billevesées politiciennes.

Sa récente déclaration audiovisuelle sur « la concurrence déloyale » d’Amazon comme source du dépôt de bilan de Virgin France me parait pourtant constituer une telle billevesée politicienne, démagogique à souhait. Comme déjà l’ont remarqué beaucoup de commentateurs  (cf. ici par exemple), la société Virgin a fait de graves erreurs de gestion et de stratégie. Il suffisait de visiter un de leurs magasins (celui de Lyon par exemple) pour s’en convaincre. Je me suis d’ailleurs toujours étonné que cela marche quand même. En outre, il semble bien que ce modèle de « grande surface culturelle » soit condamné partout dans le monde développé par les nouveaux modes de distribution liés à Internet (dématérialisation légale ou illégale des produits culturels et/ou commande en ligne et livraison à domicile des produits culturels). De manière aussi amusante qu’idiote il faut bien le dire, un salarié de Virgin déclarait à une radio que le fondateur de Virgin, Richard Branson, devait intervenir, parce que les magasins Virgin français étaient… les derniers dans le monde à porter sa marque. Je ne sais pas si ce détail est véridique, mais, si l’information diffusée par ce salarié s’avérait exacte, cela constituerait sans doute une preuve suffisante que ce type de magasin est condamné. Il n’y en effet aucune raison pour que le consommateur français de culture de masse consomme très différemment de l’américain, du britannique ou du suédois. Je veux bien croire à l’exception française jusqu’à un certain point, mais, bon, nous ne sommes pas exactement tels que nous décrit régulièrement The Economist, confis dans le(s) siècle(s) passé(s).

Certes, comme l’ont remarqué certains, la sortie de A. Filippetti contre Amazon s’inscrit dans un combat plus général de l’État français (et d’autres Etats européens) pour récupérer de l’assiette fiscale sur les acteurs de l’Internet. Ces derniers ont en effet tendance à utiliser tous les boulevards ouverts par le droit européen pour faire de l’optimisation fiscale.  En même temps, ma brave dame, n’est-ce pas cela le « grand marché européen »… dont je crois avoir compris que la Commission européenne attendait monts et merveilles?…

Surtout, ce qui devrait exaspérer dans cette saillie ministérielle, c’est la défense du genre de magasin que fut (?) Virgin. Ces magasins ont jadis été des « gros » (innovants) qui ont tué des « petits » (moins innovants). Leur déclin constitue donc un juste retour des choses. On aurait envie de dire à Madame la Ministre: « C’est ça le capitalisme, ma bonne dame, lisez donc Schumpeter! »  Je ne sache pas non plus que Virgin ait fait grand chose pour la culture au sens traditionnel du terme – pas plus que les hypermarchés alimentaires pour la boucherie ou la boulangerie traditionnelles.

En effet, au delà du cas de Virgin et de ses 1200 employés, une Ministre de la Culture devrait plutôt se préoccuper du sort de ce qu’il reste encore de la librairie traditionnelle – pour les disquaires traditionnels, ce n’est plus la peine, il n’y en a plus (pour le grand public tout au moins). Lorsque la « loi du prix unique du livre » a été portée par un gouvernement de gauche du début des années 1980, il existait, me semble-t-il, une ambition de limiter l’expansion des grands prédateurs du marché culturel de l’époque (la Fnac en particulier) au détriment de la petite librairie. Le désastre total pour les petites librairies a certes été évité, même si leur déclin numérique a été très prononcé depuis le début des années 1980. Il vaudrait la peine de créer une balade mémorielle dans le Quartier Latin à Paris pour visiter tous les lieux qui furent il n’y a pas si longtemps un honnête commerce de librairie. Comme l’a montré le débat du printemps 2012, quand le précédent gouvernement a augmenté la TVA sur le livre (ensuite rebaissée par l’actuel), les librairies traditionnelles font en moyenne partie des commerces les moins rentables qui soient.

D’évidence, aujourd’hui, au lieu de faire semblant de regretter ce qui arrive à Virgin – qui, en plus, ne représente vraiment en rien une activité stratégique pour la compétitivité de la France -, il faudrait mieux se demander sérieusement au Ministère de la Culture si l’on veut vraiment sauver la librairie traditionnelle.

Ainsi, pour en venir à la « concurrence déloyale » d’Amazon, en tant qu’acheteur de livres, il faut souligner une faiblesse préalable de la librairie traditionnelle en France, que la présence sur le marché de cet acteur a encore accentué jusqu’à la rendre caricaturale : la commande de livres en magasins. Dès que l’on commande un ouvrage, on doit se préparer à des délais variant d’une semaine au mieux à une dizaine de jours, voire à des mois (sic) au pire. La bonne volonté des libraires n’est aucunement en cause, c’est tout simplement le système de distribution du livre en amont des libraires qui semble avoir été conçu aux seules fins de retarder les opérations. Mes expériences en Allemagne m’ont montré que la commande en librairie d’un livre qui est disponible en une journée seulement est un exploit possible.

Face à ce désastre de la distribution, après avoir fait le tour des librairies à ma disposition, parfois à Lyon et à Grenoble, j’ai (presque) renoncé à commander en librairie. J’ai tendance à cliquer sur Amazon pour avoir l’ouvrage que j’aurais du coup le lendemain… remis en mains propres par un livreur harassé. C’est beau le capitalisme. Une des actions que pourrait déjà entreprendre le Ministère de la Culture, c’est d’encourager vivement les acteurs concernés à combler ce handicap des librairies traditionnelles.

En même temps, entre 1200 emplois qui risquent de disparaître d’un coup et des emplois qui disparaissent un à un (dont beaucoup d’indépendants), je sais bien que les lois de l’attention médiatique jouent contre mes libraires préférés. Me voilà donc condamné à suivre ce triste feuilleton Virgin, avant le grand raout Fnac qui ne saurait manquer de suivre.

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13 réponses à “Et la librairie traditionnelle, Madame la Ministre de la Culture…

  1. Article très juste, mais il aurait été pertinent de parler aussi du lectorat créé par Amazon et consorts. J’ai voulu relire « Les grandes espérances » de Dickens, un classique parmi les classiques, il m’a été impossible de le trouver dans les 4 librairies de référence de Nantes. Le fameux fond de librairie semble s’atrophier au profit des ouvrages ayant une actualité immédiate (film, série TV, parution récente, article polémique). « La longue traine » de Chris Anderson décrit très bien ce phénomène. A lire pour comprendre ce que ce passe dans la librairie.

    • @ Fixot François : vous avez raison, les libraires par manque d’argent pour tenir un fonds important tendent à n’avoir plus que les choses qui se vendent très régulièrement ou les nouveautés médiatisées. Je constate la même chose à Lyon, la nouvelle librairie Decitre du quartier Confluences est un modèle du genre… Je connais le livre « La longue traîne ». Cela vaut aussi pour le livre d’occasion. On peut presque tout trouver désormais si on en a envie ou besoin.

  2. Enfin une analyse un peu censée de cette histoire… La première chose qui m’a étonné, c’est que ce dossier soit pris en main par le ministère de la Culture et pas par celui de l’Emploi…
    Et, puis, quelle hypocrisie après que les pouvoirs publics aient accueilli à bras ouverts (et moults subventions) les nouvelles « usines » d’Amazon en Bourgogne et dans le Nord (http://www.liberation.fr/politiques/2012/06/25/montebourg-a-amazon-je-ne-cache-pas-mon-contentement_828946)
    Par ailleurs, cette affaire est emblématique de la période actuelle où les salariés supplient leurs patrons de les exploiter. Ne devrait-on pas se réjouir de voir tous ces prolétaires enfin libérés du joug patronal ?
    Et les ouvriers de reprendre tous en cœur : « Mittal baise nous par pitié » !

    • @ Simon : c’est vrai, j’aurais dû aussi citer la contradiction à accueillir les « usines » d’Amazon et leurs créations d’emplois bienvenues localement, tout en se plaignant ensuite que d’autres emplois disparaissent ailleurs…
      Sans doute est-ce parce que ce gouvernement de gauche n’assume nullement sa stratégie économique, ou tout au moins, ne veut pas en payer le prix politique. Sans doute, est-ce aussi parce que ce gouvernement découvre que la consommation française n’est plus ce qu’elle était. Il y a quelques années déjà qu’en Allemagne, des grands acteurs économiques historiques de la distribution font directement faillite (le dernier en date est le droguiste Schelker). Consommation atone = Rationalisation du secteur de la distribution. La droite n’aurait guère fait mieux d’ailleurs. Il faudrait offrir aux citoyens un cours sur les théories de Schumpeter à la télévision à une heure de grande écoute, et obliger le gouvernement à se situer clairement vis-à-vis de cette réalité du capitalisme, la « destruction créatrice », dont je crois que pas un économiste ne nie la réalité qu’il soit libéral, marxiste, keynésien, etc. Déjà, J. Bentham en 1820 en avait l’idée, c’est dire.

  3. Je préfèrerais que vous disiez « merci économie de marché » plutôt que « merci capitalisme ». Et être normalienne ne met pas a l’abri de l’erreur en économie. Je lui recommande « L’économie de marché en une leçon » de Henry Hazlitt
    http://pratclif.com/hazlitt/
    Cordialement.

    • @ pratclif62 : on peut dire aussi économie de marché si vous voulez, mais je préfère capitalisme, parce que cela souligne le rôle des capitalistes et du capital, cela ne ronronne pas le capitalisme tel que conçu par Schumpeter ou Marx, l’économie de marché me parait plus tendre à la normalité des échanges, à la routine en somme, or nous ne sommes pas en économie dans des temps routiniers.

  4. Pingback: Et la librairie traditionnelle, Madame la Ministre de la Culture ... | Veille Culture | Scoop.it

  5. Vous voulez dire « le droguiste Schlecker », je suppose. et on pourrait aussi parler de la lente agonie de Karstadt-Quelle, j’aimais bien, moi, les magasins Karstadt, ça devient de plus en plus dur à trouver… à Mannheim quand ils fermaient, pendant des semaines j’ai vu des familles (moi inclus) faire des affaires avec les prix cassés de liquidation, c’était à la fois jubilatoire et triste, comme une fête sur un cadavre, une vraie allégorie du capitalisme, en live.

  6. Je ne sais pas si les lecteurs de sciences humaines sont représentatifs de la clientèle de ces grandes librairies, mais on peut imaginer pourquoi ils ont progressivement déserté ces « temples » des biens culturels :
    -La concurrence d’Amazon, déjà mentionnée.
    -L’absence de stocks, également mentionnée ; alors que visiblement on ne manque pas de place…
    -Le refus aussi de proposer des ouvrages, CD ou DVD d’occasion, alors que le marché est important et plus intéressant (et qu’à Paris, Gibert le fait depuis des décennies).
    -Mais également le classement souvent improbable des livres dans les rayons. Au rayon « politique », se côtoient des essais d’élus, des essais journalistiques d’une durée de vie très courte, des bouquins historiques, et des trucs conspirationnistes ou ésotériques des plus étranges. L’actrice Emmanuelle Laborit racontait que son livre sur sa surdité avait été rangé au rayon… autisme ! Ces classements délirants sont tragi-comiques, et un peu décourageants, en ce qu’ils révèlent la faible compétence des responsables de rayons pour toute la littérature scientifique.

    Du reste, comme chacun aura pu le constater, on vend désormais des aspirateurs et du petit électro-ménager à la Fnac. Je n’ai rien contre ; surtout si ça sauve des emplois. Mais ça sent la fuite en avant…

    • @ Emmanuel T. : j’ai moi aussi remarqué que dans certaines librairies les rayons semblent se vider alors qu’il y a de la place. Je suppose que c’est la conséquence d’un joyeux gestionnaire ayant voulu réduire le stock et les frais financiers afférents. Cela fait bien triste parfois (cf. le Decitre de Grenoble, à l’étage).
      Pour les livres d’occasion récents, c’est vrai que Gibert le fait. Il y a peut-être aussi un problème du côté des éditeurs sur ce point. En effet, les occasions permettent de voir facilement et rapidement, ce qui n’a pas vraiment plu au lecteur… Un Gibert ça va, beaucoup de Gibert…

  7. « pour les disquaires traditionnels, ce n’est plus la peine, il n’y en a plus (pour le grand public tout au moins) ». Oui, d’ailleurs n’est-il pas intéressant de comparer la hausse de ventes des disques vinyles sans précédent depuis très longtemps au rythme de disparition des disquaires?
    http://www.digitalmusicnews.com/permalink/2012/120104vinyl
    http://www.irma.asso.fr/DISQUAIRE-DAY-LA-RENAISSANCE-DES (paragraphe La situation des disquaires indépendants : entre opportunités et difficultés)

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