Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste.

marcoliniPour me distraire un peu de l’actualité passionnante du moment (la défense de Montreuil commence dans les ruelles de Tombouctou…), je me suis plongé dans le livre du philosophe et historien des idées, Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (Montreuil : Éditions l’Échappée, 2012). Je n’ai pas été déçu. J’ai rarement lu ces derniers temps un ouvrage qui corresponde autant à l’idée que je me fais d’un livre.

Tout d’abord, l’objet en lui-même. Les Éditions L’Échappée ont fait là un magnifique travail. La couverture est bien choisie, surtout vu le sujet; le papier est agréable au toucher;  sa couleur repose les yeux pendant la lecture; la typographie est claire ; les (copieuses) notes de bas de page sont situés en marge sur la page correspondante (et non en fond de livre), ce qui permet de ne pas avoir à les chercher à chaque instant. Il y a en plus très peu de coquilles. Bref, c’est un objet qui fait plaisir à manipuler, sans  être très cher à acquérir (22 euros pour 337 pages). C’est exactement ce genre de travail que les éditeurs doivent faire s’ils veulent que le livre papier continue à exister.

Ensuite, l’intention pédagogique de l’auteur. Non seulement il veut proposer une synthèse de ce qu’on peut savoir sur le « mouvement situationniste » en ne se limitant donc pas à la seule période de l' »Internationale situationniste » proprement dite, mais aussi il fait bien attention de proposer des lectures supplémentaires pour aller plus loin et se faire ensuite sa propre idée. Il y a en effet à la fin de l’ouvrage une bibliographie sélective (p. 333-337). Cette dernière est en plus classée et commentée. En général, plus aucun auteur ne se livre à ce genre d’exercice, pourtant commun dans les publications des années 1950 ou 1960, sans doute faute de temps et de place de l’ouvrage (ou de courage vis-à-vis d’autres auteurs?). De plus, les notes de bas de page (ou plutôt de côté en l’occurrence) montrent un souci constant de proposer des lectures accessoires en français, en particulier sur les ramifications internationales du mouvement. Après tout,  n’est-ce pas là un principe pédagogique de base de supposer que tous les lecteurs ne parlent pas quelques langues étrangères. P. Marcolini est visiblement l’inverse du philosophe qui écrase de son autorité son lecteur sous le poids d’une citation sans traduction, au pire en grec ancien ou au mieux en allemand.

Ensuite, sur le fond, l’ouvrage parcourt à travers une série de chapitres, à la fois autonomes et liés, toute la parabole du situationnisme depuis son origine dans l’Internationale lettriste des années 1950 jusqu’au post-situationnisme des années 1970 à nos jours. N’étant pas du tout spécialiste de ce mouvement, j’y ai trouvé une introduction vraiment bien faite. Elle m’a semblé crédible et logique. Elle cadre avec ce que je peux savoir par ailleurs. Tous les enchaînements intellectuels et historiques sont clairement explicités. Si j’ai bien compris, il s’agit d’un travail de thèse qui a été retravaillé par l’auteur pour produire un livre destiné à l’honnête homme. L’auteur semble aussi bien connaître ce petit milieu international des (post-)situationnistes, vu la description étonnante de précision des lieux de diffusion de cette pensée dans les années 1980-1990 (revues, librairies, livres, etc.) (p. 207 et suivantes). L’objectif de présentation d’un mouvement intellectuel dans son temps et de ses ramifications ultérieures me semble pleinement atteint. Vu la propension, semble-t-il intrinsèque à l’esprit situationniste à la polémique et à l’exclusion, je suppose que P. Marcolini doit se faire vilipender par ailleurs, sans doute parce qu’il remet le situationnisme dans son contexte historique et dans ses influences déniées (en particulier celles de J. P. Sartre d’une part et du surréalisme d’autre part). Le seul reproche que je ferais à la présentation faite par l’auteur du situationnisme, c’est de ne jamais élucider de quoi vivent tous ces joyeux luron(ne)s. En effet, une des premières idées fondatrices du situationnisme n’est autre qu’un refus radical du travail tel qu’il existe dans la société de l’époque. P. Marcolini explique bien que le situationnisme commence en pratique par des virées alcoolisées et collectives dans le Paris des années 1950 – théorisées ensuite sous le terme de « dérive », voire de « psychogéographie » (cf. la couverture de l’ouvrage qui est une illustration de cette approche). Or, de quoi vivent donc ces hommes et ces femmes dont l’auteur nous retrace les aventures dans la pensée? Certains sont artistes (Asger Jorn) ou auteurs bénéficiant d’un public (comme sans doute Guy Debord), ils semblent donc vivre de cela, mais les autres? Dans la mesure où les situationnistes voulaient rompre avec le capitalisme ici et maintenant, sans transition, que font-ils pour vivre? J’en connais beaucoup qui feraient bien la même opération pour eux-mêmes, mais qui sont bloqués dans leur échappée par ce petit détail… Mais je crois que l’auteur serait d’accord avec ma critique dans la mesure où, lui-même, l’esquisse sur le plan intellectuel (voir plus loin) .

Sur le plan de l’histoire des idées, P. Marcolini inscrit le « situationnisme » dans la filiation du « romantisme », mais aussi du « futurisme ». De fait, les écrits et propos des situationnistes oscillent dans les années 1950-1960 entre deux pôles : d’une part, il existe dans leurs écrits et pratiques une nostalgie d’un âge d’or pré-capitaliste, ou même d’un âge pré-division du travail, une méfiance vis-à-vis de la technique, une critique de la « modernité » des années 1950, avec concrètement une nostalgie du « vieux Paris » opposé aux « grands ensembles » rationnels à la Corbusier; d’autre part, il existe aussi une fascination pour les progrès de la technique, qui permettront à un terme pas si lointain à l’humanité de ne plus avoir à se soucier de son ordinaire, et de vivre enfin pleinement le présent. Quoique P. Marcolini ne tire pas une telle conclusion, il m’a semblé que les situationnistes sont prisonniers du mythe de la réconciliation. Après bien des tribulations, l’humanité sera heureuse et libre comme aux premiers jours. Bullshit, of course! Mais ils ne sont pas les seuls.

Par ailleurs, le livre ne se contente pas de constituer une histoire qui pourrait tourner à la légende dorée des situationnistes et de saint Guy Debord, il en propose une critique serrée du point de vue d’une critique sociale à réinventer. Pour résumer, les situationnistes, partis d’une critique artiste de la société et de l’art, proposent une insurrection immédiate de la subjectivité et un refus total et définitif du travail et de la consommation aliénantes. Il ne faut pas attendre le « Grand Soir » révolutionnaire en se perdant dans le long et patient travail de mobilisation des masses à la manière des partis et des syndicats ouvriers, il faut le vivre de suite pour soi-même en créant des « situations » de libération. Cette attitude est bien sûr raccord avec la montée de l’individualisme, elle aura donc un grand écho parmi les jeunes générations (éduquées) des années 1960 et suivantes. Mais, comme l’ont déjà montré Luc Boltanski et Eve Chiapello (Le Nouvel Esprit du capitalisme), fort bien utilisés par P. Marcolini à l’appui de son propos, cet individualisme, issu de la critique artiste de la société bourgeoise, va être récupéré par le nouveau management qui se met en place à compter des années 1970. Ce dernier, fort intelligemment, dira banco: oui, oui, soyez tous artistes, les gars, vous êtes tous des génies en puissance, devenez tous autonomes dans votre travail, vivez tous pleinement votre subjectivité au travail, oui, d’accord plus de petits chefs, plus de règles bureaucratiques, et plus non plus de syndicats ouvriers qui cassent l’ambiance, il faut de la créativité, de l’innovation, de la nouveauté à tout prix, et surtout éclatez-vous dans votre job, si nécessaire prenez de la coke (à vos frais tout de même), nous sommes tolérants, nous adorons les créatifs et abhorrons les « risquophobes », banco pour tout cela, mais attention, petit détail, nous (capitalistes) garderons les profits de vos œuvres! Tous artistes certes, mais salariés ou indépendants dépendants tout de même.  Je caricature à dessein l’enchaînement, mais il y a beaucoup de cela pour l’auteur.

Par ailleurs, le situationnisme aurait eu la mauvaise idée de vouloir casser la « société du spectacle » par un détournement du spectacle. Pour mettre en cause l’art (académique), il faut détourner ses codes – c’est le mantra des avant-gardes artistiques depuis le milieu du Dix-Neuvième siècle. Pour mettre en cause une société qui se fonde sur la délégation à certains individus seulement de l’agir humain dans tous les domaines de la vie (via la division du travail et les diverses formes de représentation), ce que les situationnistes appellent « le spectacle »,  il faut détourner les codes sociaux en vigueur. Idéalement, il ne faudrait plus de division du travail ou plus de représentation du tout. Tout le monde doit devenir une subjectivité agissante. Or, en pratique, les situationnistes constituèrent toujours une minorité qui a produit une nouvelle forme de spectacle. Il y a toujours des meneurs et des menés. Comme dans le « happening » artistique, il reste une séparation entre ceux qui ont l’initiative et les autres. Du coup, à travers l’influence du situationnisme sur les arts, la culture, la publicité, la communication, le cinéma, etc., le spectacle en a été renouvelé, et c’est tout. Si on regarde du côté du monde de l’art,  le mantra de la rupture avec l’ordre bourgeois de l’art a abouti de nos jours à un art parfaitement spectaculaire, un art de l’épate à prix de platine (« à prix d’or » est une expression bien trop faible vu les niveaux de prix des oeuvres). En terme de science politique, P. Marcolini a sans doute raison de nous amener sur la piste selon laquelle il ne faut pas confondre l’invention de nouvelles formes d’esthétisation d’une mobilisation avec son effectivité à bâtir un rapport de force. Certes une nouvelle esthétisation permet de gagner un accès aux médias, avides de ce genre de nouveauté, mais la victoire éventuelle n’est que temporaire, factice (ex. non cité dans l’ouvrage, « Les enfants de Don Quichotte » et leurs tentes rouges, qui aboutissent à la loi DALO, loi fort médiatisée qui ne change pas grand chose en pratique sur le mal-logement).

Que propose alors P. Marcolini pour dépasser les impasses du situationnisme en tant que critique sociale? Je crois avoir repéré trois pistes. D’une part, il faut rompre avec la « religion du nouveau », issue de la critique artiste. Il est peut-être temps de se demander rationnellement ce qui vaut la peine d’être détruit et ce qui vaut la peine d’être conservé: cela vaut aussi bien pour les institutions sociales que pour l’environnement. Face à des idéologique libéraux, qui aimeraient pour certains se débarrasser de tout ce qui entrave encore les choix individuels (marchands), il est peut-être temps pour la critique sociale d’assumer clairement sa défense de règles morales et sociales, issues de l’histoire longue des sociétés. D’autre part, il faut peut-être arrêter de valoriser la subjectivité comme alpha et oméga de toute chose, il existe aussi les nécessités du commun. Enfin, il faut arrêter de mépriser  le travail ordinaire. On remarquera toutefois que ces trois pistes qui nous mènent plutôt du côté d’une relecture de l’héritage du mouvement ouvrier (avec G. Orwell comme grand prédécesseur) et reviennent à nier en fait la substance de ce que fut le « mouvement situationniste »  – soit, si on veut bien se moquer – un groupe de branleurs de première classe, refusant le travail plébien, mais fort productifs par ailleurs, en résumé des caricatures d’intellectuels ascétiques à la Max Weber .

En tout cas, saluant encore une fois le travail de l’éditeur et de l’auteur, je souhaite à ce bel ouvrage d’avoir de nombreux lecteurs.

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6 réponses à “Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste.

  1. J’ai découvert l’Internationale situationniste IC et Guy Debord à l’occasion d’une recherche sur les PLU et l’urbanisme. On trouve sur Wikipédia un article sur l’IC en anglais et en français et en combinant les mots clés urbanisme et situationnisme toute une série d’articles intéressants qui compléteront votre billet et le livre de Marcolini.
    Cordialement.

    • @ pratclif62: dans le livre lui-même toute une partie est d’ailleurs consacré à l’urbanisme inspiré par le situationnisme. Il est sûr qu’ils ne portaient pas le Corbusier dans leur cœur.

  2. Un point quand même, si on peut admettre que l’attitude des situs fut bien « spectaculaire » au sens indiqué, le « spectacle » signifiait « délégation » chez Debord (voir aussi: http://www.exergue.com/h/2008-06/tt/reference-debord.html), et la critique des « petits bourgeois » était aussi celle du PC en mai 68 (et après). On peut interpréter cette critique prolétarienne autrement, comme un refus de partager les responsabilités avec des jeunes gauchistes étudiants mieux formés, de la part de permanents plus prolos (voir: http://www.exergue.com/h/2007-06/tt/mai-68.html). Ce qui s’est confirmé sociologiquement ensuite par la « préférence pour le chômage » au détriment des jeunes et des vieux. Collectivistes, mais pas trop.

  3. @ Jacques Bolo : vous avez raison, chez G. Debord, « spectacle » veut dire « délégation », il me semble l’avoir dit dans mon compte-rendu. C’est d’ailleurs frappant pour un politiste de ma génération : toute une partie de la science politique française contemporaine n’a cessé de tourner autour de cette même idée – mais avec d’autres sources intellectuelles (M. Weber, P. Bourdieu, Edelman).
    Pour le reste, je ne sais que penser de votre analyse.

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