Austérité, austérité, austérité, jamais tu ne prononceras ce nom.

Au même moment où F. Hollande se lance dans une croisade contre la corruption supposée des élites, avalisant au passage et sans doute par mégarde la croyance populaire selon laquelle ils sont « tous pourris », il n’a pu s’empêcher de récuser encore une fois le terme d‘austérité. Comme tous les politiciens français depuis des lustres, en France, il n’est jamais question de faire de l’austérité. C’est un terme maudit. Il l’est depuis qu’en des temps fort lointains désormais, le « meilleur économiste de France » devenu Premier Ministre, Raymond Barre, avait qualifié sa politique ainsi, et l’avait mise en œuvre à travers des Plans successifs d’austérité (Plan Barre I, Plan Barre II). A l’époque, il s’agissait surtout de vaincre l’inflation, et un peu moins de rétablir les comptes publics de la France.

La gauche mitterandienne pratique en 1983 le « tournant de la rigueur » – en déniant avec tout autant de vigueur qu’aujourd’hui faire de l’austérité à la manière de l’odieux (à ses yeux) R. Barre. La rigueur n’est pas l’austérité – tout comme, dans les années 1950, le rétablissement de la paix civile en Algérie n’est surtout pas la guerre.  On sait ce qu’il en advint.

Aujourd’hui, le vocabulaire a encore une fois changé, on ne fait pas de l’austérité – ce qui serait vraiment diabolique! – ni même de la rigueur – ce qui serait presque satanique! – , on se contente désormais du « sérieux budgétaire » – ce qui est angélique bien sûr.  N. Sarkozy tenait d’ailleurs exactement le même discours de dénégation. Jamais, ô mon Dieu, ne livrerait-il le bon peuple de France aux pompes sataniques de l’austérité! Il l’en saurait garder.

Pourquoi un tel entêtement de la part des politiques à nier cette évidence?

Parce qu’ils supposent que les électeurs français (au moins une partie d’entre eux) vont très mal réagir à ce seul mot, comme si les gens allaient se réveiller d’un coup en l’entendant et commencer du coup à mordre : les Français ne sont pas si endormis que cela, ils sont au courant des choix faits, utiliser le mot juste  serait plutôt un hommage rendu à leur intelligence  – cela tend à oublier par ailleurs que toute une partie de l’électorat n’attend que cela, des comptes publics en équilibre, quitte à avoir beaucoup moins de services publics (mal rendus et inefficaces par nature), de fonctionnaires (nécessairement fainéants et inutiles), etc.  Il existe aussi une « France libérale » qui voudrait « affamer la bête« .

Parce qu’ils ont l’impression que l’austérité affichée crânement à la R. Barre (à ne pas confondre avec la réalité des chiffres sous sa gestion) les mènera nécessairement à la catastrophe politique. Il vaut donc mieux prétendre ne pas faire d’austérité, ne serait-ce que pour ne pas annoncer à son propre camp que la défaite électorale se trouve désormais certaine aux prochaines élections, ce qui ne manquerait pas de produire quelques remous au sein de la majorité en place. Si F. Hollande disait faire effectivement de l’austérité, il annoncerait aux élus socialistes que les élections de 2014, municipales et européennes, seront en conséquence une Bérézina. ( Hypothèse d’ailleurs à ce stade la plus probable vu la popularité de l’exécutif. )

Parce qu’ils veulent préserver aux yeux des électeurs l’illusion d’une autonomie budgétaire de la France.  Au même moment où F. Hollande prétend ne pas faire d’austérité, la Commission européenne rappelle par un rapport de suivi des finances publiques des pays européens que des efforts en ce sens sont engagés, mais qu’il va falloir en faire encore beaucoup plus dans les années à venir. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, a lui aussi craché le morceau.

Parce qu’en comparaison avec d’autres pays européens, la France n’est certes pas (complètement) engagée dans une correction budgétaire radicale (et suicidaire). L’évolution du point d’indice de la fonction publique est gelé depuis 2010 – mais il n’a pas été baissé. Les prestations sociales n’ont pas été diminuées, et elles ont même continuées à suivre l’inflation. Les retraites n’ont pas été rognées – même si un premier pas en ce sens vient d’être franchi par le récent accord interprofessionnel sur les retraites complémentaires. Le gel des dépenses de l’État n’est pas général (cf. éducation nationale) et ne provoque pas pour l’instant des désagréments insupportables pour l’ensemble de la population; les diminutions de crédits restent largement du ressort de conflits sectoriels.  En ce sens, si l’on attribue au mot « austérité », le sens de « disette » ou « famine » budgétaire – ce qui tendrait être le sens de ce mot désormais en Europe – , la France n’en est pas encore à ce stade.  C’est vrai que P. Moscovici n’est pas G. Osborne.

Quoiqu’il en soit, cette stratégie de dénégation de l’austérité par F. Hollande va apparaitre de plus en plus artificieuse à mesure que la France va être obligée de céder – comme elle s’y est récemment engagée – aux obligations en ce sens que l’Union européenne lui impose. Les prochaines semaines risquent d’être amusantes à observer – surtout avec des prévisions de croissance aussi médiocres que celles annoncées pour la France par la Commission elle-même pour 2013 et 2014.

Un dernier point : la Commission européenne réclame à la France (comme à ses autres patients) des « réformes structurelles ». Je trouve cela très bien vu comme demande à un Président de la République et un Premier Ministre qui sont déjà en train de battre des records d’impopularité sondagière après moins d’un an de mandat.

Ps 1. Deux matins de suite sur France-Inter, l’auditeur que je suis a eu droit à une dénégation en règle de l’austérité.  Hier, mardi, Pierre Moscovici a tenu un discours propre à rendre fou tout auditeur un peu cohérent : première partie du discours, non, non, au grand jamais, ce gouvernement ne donne pas dans l’austérité; deuxième partie, illustration des diverses mesures d’économies dans les dépenses de l’État engagées depuis 2012, et à poursuivre en 2013 et 2014. Il est donc à conclure qu’en France, stabiliser ou même diminuer les dépenses de l’État ne constitue pas de l’austérité – avec les effets récessifs que cela peut avoir ailleurs  -, et n’a donc aucun effet sur la conjoncture économique générale. A croire que toutes ces dépenses de l’État qui se faisaient l’étaient auprès d’agents économiques fantômes qui prenaient l’argent de l’État, ne rendaient aucun service en échange, et disparaissaient ensuite dans le néant avec l’argent reçu… Idem pour les impôts supplémentaires, sans doute prélevés sur des thésauriseurs qui gardaient de toute façon leur argent sous leur matelas. Ce jour, mercredi, rebelote avec Jean-Marc Ayrault sur le même thème : non pas d’austérité bien sûr, mais des dépenses amoindries pour rétablir… (sic) la capacité de dépenser pour l’avenir. Ayrault ajoutait en effet aux propos de Moscovici une complication supplémentaire : la réduction de dépenses d’aujourd’hui constitue la réduction de la dette accumulée et des intérêts à verser de demain (jusqu’ici tout va bien..), qui permettra plus de dépenses d’investissements après-demain (ou tout de suite???), qui, faut-il en douter, apporteront de la croissance… dans un certain temps (ou dans pas longtemps???). Pour donner un exemple de la cohérence de la ligne gouvernementale, autant que je le sache, en raison de l’austérité, les dépenses afférentes au « Grand Paris » n’ont effectivement pas été annulées, mais elles ont été différées dans le temps en raison d’économies budgétaires à faire tout de suite… ce qui veut dire que les effets économiquement positifs pour la France de renforcer ainsi la métropole mondiale parisienne se trouvent décalés d’autant à un horizon tel que je risque d’être au cimetière au moment où ils seront là… Tout cela est un peu fou : soit ce sont des dépenses porteuses d’avenir dans le cadre de la « guerre économique mondiale » dans laquelle nous sommes engagés, et il faut les faire tout de suite, à marche forcée; soit cela ne sert à rien en fait, et on les annule tout de suite.

Ps2. La vraie bonne nouvelle de la semaine, un peu passée inaperçue : les Pays-Bas sont en train de craquer. Apparemment, selon les Echos, le gouvernement de coalition libéraux/sociaux-démocrates est en train de revenir sur le train d’économies qu’il avait envisagé en se mettant en place – sans qu’il y ait eu apparemment de grandes mobilisations populaires en ce sens d’ailleurs.  La petite économie ouverte, donneuse de leçons, qui ne compte que sur ses exportations pour vivre semble avoir quelques difficultés elle aussi dans ce contexte… Bien étonnant, tout de même, mais apparemment, ils ont aussi en plus leur propre crise de l’immobilier.  Avec un peu de chance, quand tout le monde en Europe sera vraiment au fond du trou, on va pouvoir commencer à discuter sérieusement de l’avenir économique du continent, on se rapproche de l’échéance.

Publicités

3 réponses à “Austérité, austérité, austérité, jamais tu ne prononceras ce nom.

  1. « Parce qu’en comparaison avec d’autres pays européens, la France n’est certes pas (complètement) engagée dans une correction budgétaire radicale (et suicidaire). »

    C’est à nuancer. Hormis les cas ubuesques de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande, la France est le pays de L’OCDE qui a connu l’ajustement budgétaire le plus important depuis 2010. Simplement, cet ajustement s’est fait -jusqu’ici, je pense que cela est déjà en train d’évoluer- essentiellement par augmentation des prélèvements obligatoires plutôt que par une baisse drastique des dépenses, ce qui explique probablement que nous ne sommes pas encore dans une situation aussi dramatique que l’Italie, par exemple.

  2. @ Souvarine : vous avez raison sur l’équilibre augmentation des recettes/diminution des dépenses, qui risque de changer bientôt…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s