Hollande l’européen à la vie, à la mort.

Bien, bien, notre Président F. Hollande a donc fait comme prévu sa conférence de presse de rentrée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le contenu de ses propos n’aura surpris que ceux qui n’ont pas suivi sa politique économique et sociale depuis le début de son quinquennat, ou ceux qui n’ont pas voulu comprendre de quoi il s’agissait, soit par intérêt, soit par idéologie. Je n’y vois donc personnellement nul tournant, et je dois dire que cela n’est pas sans faire mes affaires. J’ai en effet rendu en juin 2013 un article pour un livre collectif en anglais à paraître à la mi-2014 qui illustrait déjà assez exactement ce qui se passe en matière de politique économique et sociale. Simplement, si j’avais eu au moment de rédiger mon article les propos que F. Hollande a tenu pendant cette conférence de presse, j’aurais pu donner une formulation plus rhétorique à mon propos en ayant de belles citations bien compréhensibles à utiliser. J’aurais bien mis en exergue ce poncif parmi les poncifs de la pensée libérale (historique) : « L’offre crée sa propre demande » , j’aurais pu aussi utiliser le magnifique laïus hollandien sur la production (exportée?), mère de toutes les réussites sociales et politiques. (Et, pour le Rafale, on fait quoi au fait? )

Plus sérieusement, j’aurais pu noter l’utilisation du terme de « réformes de structure » dans lesquelles il faut désormais s’élancer avec détermination, un équivalent linguistique des très saintes « réformes structurelles » demandées à la France par la Commission européenne, la Banques centrale européenne, les partenaires européens de la France, et quelques dizaines de milliers d’économistes libéraux en leur nom propre ou au nom de leurs institutions. Le p(r)êcheur Hollande va donc entamer continuer la rédemption complète de notre pays, en commençant par libérer les entreprises de cette charge indue que sont les cotisations patronales pour la branche famille de la Sécurité sociale. A quoi sert en effet au capital de financer la reproduction de la force de travail, puisqu’à terme il n’en aura (presque) plus besoin, ou qu’il pourra s’en procurer à bon compte une grande quantité si besoin est sur le marché mondial? Il n’est donc plus besoin de prendre en compte le coût d’amortissement de la main d’œuvre.

Des fâcheux, comme Autheil, se sont empressés de faire remarquer que si F. Hollande précisait bien que les entreprises allaient bénéficier ainsi d’un allégement de leurs « charges », et qu’il promettait que les ménages ne paieraient pas (directement) l’addition de cet allègement, il restait pour le moins flou sur les postes de la dépense publique qu’il s’apprêtait à réduire de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Les journalistes présents à la conférence de presse n’ont guère aidé le Président à préciser sa pensée. F. Hollande a certes indiqué une méthode: la création d’un nouveau haut comité Théodule (« comité stratégique de la dépense publique »), et des domaines visés : les collectivités locales dont les régions (cela tombe vraiment bien, elles passeront pour la plupart à droite en 2015, ce qui évitera aux camarades socialistes de tailler dans leurs dépenses…) et la Sécurité sociale (ceux qui auront fait le lien comme moi avec la libéralisation de l’euthanasie font du mauvais esprit), mais il n’a guère été plus loin. Le Président, très Vème République à l’ancienne, a toutefois précisé que les mesures prises entraineraient un vote de confiance du Parlement. J’ai bien apprécié ce détail inutile a priori vu les rapports de force parlementaires issus des élections de juin 2012: les députés de la majorité (socialistes ou écologistes) qui trouveraient l’addition un peu salée pour le « peuple de gauche » ont été ainsi dûment prévenu qu’ils peuvent toujours se plaindre, mais que tout cela se fera avec ou sans leur accord. Ils sont  prévenus: c’est cela ou la porte. Il faut bien dire que l’idée de « contreparties » aux allégements de cotisations de la part des entreprises fait bien rire tout de même, et ne peut satisfaire que ceux qui veulent croire à gauche par un acte de foi bien compréhensible que F. Hollande n’est pas sur ce point à 100% sur la ligne du MEDEF, ce qui pourrait leur faire un peu mal tout de même. Voilà bien en effet une coûteuse machinerie bureaucratique dont on pourrait largement se passer : soit la mesure d’allégement des charges se trouve avoir l’effet annoncé par la théorie micro-économique du marché du travail reprise par le MEDEF qui s’appuie sur elle pour étayer sa demande pressante, et là il n’y a rien à faire de plus qu’attendre le dit effet: l’économie de marché créera des emplois là où il sera rentable pour les entreprises d’en créer; soit cet effet attendu ne se produit pas, la théorie s’avère fausse, le MEDEF s’avère mal conseillé en économie (ou cynique?), et ce n’est pas en discutant gentiment avec les représentants patronaux des branches professionnelles que cet effet apparaîtra. Tertium non datur.

En tout cas, cette conférence de presse confirme que F. Hollande apparaît à 100% dans la ligne du respect des engagements formels et informels de la France en matière économique et sociale. La satisfaction affichée à Bruxelles et à Berlin confirme qu’il n’existe pas le moindre doute qu’il s’est engagé auprès de ses partenaires « to deliver » (à mettre en œuvre) les réformes promises.

Pour que les choses soient encore plus claires auprès des Français et des partenaires européens, je suggèrerais volontiers à F. Hollande de nommer à la tête du comité Théodule un ancien Premier ministre social-démocrate ayant fait le job dans son pays. Pourquoi pas ce cher G. Schröder (si V. Poutine veut bien nous le prêter), T. Blair (s’il ne prend pas trop cher), ou un Göran Persson (s’il veut bien accepter de sortir de sa retraite)? On pourrait penser aussi à ce cher Mario Monti qui se trouve actuellement un peu désœuvré et qui parle bien français en plus. Nommer Olli Rehn, actuel Commissaire européen, serait aussi une idée forte, qui clarifierait les enjeux, mais cela en ferait un cumulard à la Française. Quoi qu’il en soit, la présence d’une sommité internationale en matière de réduction de la dépense publique à la tête du comité marquerait les esprits, et éviterait de souligner la redondance du dit comité avec d’autres institutions hexagonales existantes (la Cour des comptes par exemple qui publie des rapports sur le sujet depuis un bon moment…, ou encore la procédure « Modernisation de l’action publique »[MAP], ex-RGPP, gérée en principe par une Ministre). Il faudrait en tout cas éviter de nommer à la tête de ce comité Jacques Attali. Cela ne fera pas sérieux. Il faut un vrai boucher, un vrai méchant à la tête de cette instance. Un cost-killer venu du secteur privé? Faut que ça saigne, comme dirait le regretté Boris (Vian).

Pour finir, je note tout de même que ce cher François a eu l’intelligence de souligner nos divergences avec l’Allemagne, en insistant sur une initiative commune dans trois domaines : la fiscalité, l’énergie, et la défense. Manière fort élégante de rappeler à nos partenaires d’Outre-Rhin à quel point ils ont agi sans consulter leurs partenaires (abandon programmé du nucléaire) ou qu’ils ne sont d’aucun secours face à la situation troublée au sud du Sahara qu’affronte presque seule l’armée française. C’est vraiment habile et retors. Bravo, pan dans les dents d’Angela!

10 réponses à “Hollande l’européen à la vie, à la mort.

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  3.  » l’économie de marché créera des emplois là où il sera rentable pour les entreprises d’en créer » Je préfèrerais « là où il y aura un surcroît de demande de clients désireux d’acheter des produits français » (plutôt qu’Allemands, Autrichiens, Hollandais, Suédois ou Finlandais).

  4. Pour rigoler un peu, voici ce que le PS écrivait dans son projet en 1980 :
    « Des réformes de l’entreprise, le capitalisme en présente rituellement depuis plus de cent ans (…) Quand ils se sont centrés sur le mythe de l’association capital-travail, ces projets n’ont jamais donné lieu qu’à la distribution de miettes à quelques-uns et par un singulier tour de passe-passe, les entreprises sont remboursées par l’Etat, sous forme de déductions fiscales, de la presque totalité de ce qu’elles doivent octroyer aux travailleurs : c’est dire que les salariés moins privilégiés sont, en tant que contribuables, appelés à en faire les frais ». Dans un futur bouquin, on pourrait re-conceptualiser les politiques économiques des socialistes selon une dichotomie Ancien / Nouveau Testament…

  5. La politique du PS n’est donc pas de gauche. Fort bien, mais pourquoi? et comment ?

    Attendu que :
    – Le gouvernement se trouve parfaitement informé (mieux que nous) des méfaits de l’austérité et de l’insuffisance de la demande agrégée: rapports désespérés de l’OFCE, alarmés de l’INSEE, préoccupés du FMI… Et jusqu’aux éditos du FT.
    – Hollande, sans jamais avoir été un incorrigible archéo-keynésien, connaît suffisamment son Keynes (au vu des cours qu’il donnait à Sciences-Po) pour savoir pertinemment que l’offre ne créé pas sa propre demande, a fortiori dans la conjoncture actuelle.
    – Il existe une panoplie de solutions modérément progressistes qui pourraient être facilement défendues, et même pour certaines mises en œuvre, avec une garantie de succès politique : report de l’austérité ; taxation exceptionnelle du capital au-delà d’un certain seuil (par exemple 1M€, façon Piketty que Hollande connaît bien) ; lutte non-rhétorique contre l’évasion fiscale ; bras de fer avec l’Allemagne pour réclamer une politique monétaire plus accommodante de la part de la BCE, et blâmer les élites dirigeantes germaniques si celles-ci s’y refusent, etc.etc.
    – Ni Hollande, ni Ayrault, ni la plupart des membres du gouvernement n’ont (à ma connaissance) des profils sociologiques qui les branchent directement sur l’élite économique globale. Avoir été président du PS, maire de Tulle ou professeur d’allemand, ce n’est tout de même pas avoir été directeur du FMI ou avocat d’affaire (Moscovici est peut-être une exception, mais il ne semble pas jouir d’une autonomie considérable).
    – Ils savent pertinemment qu’en déployant ainsi l’ajustement structurel, façon années 1980 en Amérique Latine, ils posent les jalons d’un massacre électoral du PS, façon puzzle.
    – La « finance internationale » ne finance tout de même pas le PS façon Wall Street pour le parti républicain.

    Dès lors, comment expliquer un tel élan schröderien en plein 2014 ? Quelles sont les pressions, les idées, les calculs ?

    J’ai l’impression que la grande majorité des commentateurs pointe :
    1/ la Commission, l’Allemagne, et la peur de provoquer une crise européenne. Mais cette peur doit être fichtrement terrible pour conduire à passer outre l’ensemble des éléments listés ci-dessus.
    2/ le poids de la « technostructure ». Oui, sans doute, en partie, comme toujours, bof…
    3/ le poids du MEDEF. Sans doute également, mais pourquoi à ce point ? Surtout que je doute que l’ensemble des milieux d’affaires se retrouve vraiment dans cette croisade pour l’austérité…

    Bref, je n’ai peut-être pas pris le temps, mais je n’ai encore rien lu qui me convainque absolument sur les ressorts actuels, précis, de la prise de décision à l’Elysée.

    • @ PLM : vous posez de très bonnes questions.

      Première hypothèse : il ne faut pas croire (comme j’ai tendance à le faire) ce que raconte (et fait) F. Hollande sur son « socialisme de l’offre », en fait il est keynésien, mais subrepticement, c’est l’analyse de l’économiste X. Timbeau paru dans le Monde et sur son blog. Dans ce cas, toutes vos remarques sont pertinentes pour expliquer la brillante manœuvre stratégique de F. Hollande, qui ferait croire au monde entier (sauf à l’OFCE) qu’il est la réincarnation de J.B. Say alors que l’esprit de Keynes vit en lui! J’ai quelques doutes sur cette hypothèse du machiavélisme hollandien, parce que le budget de la France se trouve surveillé par les austériens de Bruxelles et de Berlin et qu’ils ne vont se laisser avoir aussi facilement. Et qu’en pratique j’appartiens à un secteur de l’action publique (enseignement supérieur) qui se trouve mis au régime sec depuis quelque temps… alors même qu’il est stratégique pour l’avenir du pays.

      Deuxième hypothèse : en fait, F. Hollande est bien un Schröder français version 2014 (et il l’était dès 2012). Pourquoi?
      On ne saurait trop insister sur les pressions européennes, explicites, légales, institutionnelles, mais aussi implicites liées à la situation qui s’est créé avec les dévaluations internes dans les pays du sud de l’Eurozone. Je soupçonne fort que ce qui arrive en France se trouve être une conséquence de l’ajustement de ces pays, de l’Espagne en particulier. La dévaluation interne a eu lieu dans ce pays, et il faut que la France suive (comme on dit au poker) en remettant une couche de baisse de coût du travail de ce côté des Pyrénées. Plus généralement, vous ne sauriez non plus sous-estimer la demande pressante du MEDEF en ce sens, face aussi, à la réalité de taux de marge des entreprises très bas. Sauf à sortir de la zone Euro, ou à avoir une concertation de tous les pays de l’Eurozone sur le coût du travail dans la zone, il n’y a guère d’ailleurs d’autre solution selon la doxa économique actuelle.
      Il faut enfin indiquer que les élections municipales s’annoncent moins sanglantes que prévues pour le PS territorial: atonie de l’UMP, difficulté du FN pour boucler ses listes, éclatement du Front de gauche – donc il est possible d’aller plus loin dans la direction des demandes du MEDEF et des partenaires européens sans courir de trop grands risques électoraux.

  6. Oui, on voit se dégager de plus en plus une spécificité européenne du traitement de la crise. Sortez les fouets. On dirait une procession de flagellants au temps de la peste, des remèdes tout aussi efficaces. J’ai bien aimé le billet de Krugman dans le NYT, même si ce n’était pas surprenant, venant de lui. Celui de Munchau dans le FT aussi, avec cette très belle phrase (même s’il idéalise un peu Mitterrand là dessus quand même) : « the purpose of the Mitterrand’s decision was to allow France to coexist in a semi-fixed exchange rate regime with West Germany. It was a political choice of macroeconomic adjustment, not one of supply-side voodoo and ideological convergence. ». Au-delà de tout ça. Entre toutes ces absurdités et la réforme du secteur bancaire, je commence à vraiment m’énerver. Comment contredire ceux qui disent que la politique économique du PS diverge de celle de l’UMP? La taxation? Même pas, cosmétique. ON est en plein dans l’introduction du livre de Streeck et Schafer, cela en devient flippant.

    • @clementfontan : eh oui, cela en devient flippant, ou troublant. Il y a quelques jours j’entendais Jean-Marc Ayrault prétendre sur France-Inter que la France était le seul pays occidental à avoir fait une réforme bancaire d’envergure. Les journalistes ne l’ont pas repris au bond, mais cela dit assez la mesure du problème. S’il le croit vraiment, le Premier Ministre se trouve assez mal informé du cours des événements ailleurs dans le monde. S’il a menti en sachant qu’il mentait, on ne peut que constater qu’il compte ainsi sur le faible niveau d’information de l’électorat français en ces matières. « Les Français sont des veaux. », pour rester dans les normes de la politesse.

  7. Même si lui-même ne semble pas vraiment convaincu, je trouve les trois variables proposées par PLM assez convaincantes, quoique peut-être à remettre dans un autre ordre. Ce serait à mes yeux le poids de la techno-structure et du MEDEF qui primerait. L’aspect européen est plus un habillage qui rend les choses un peu moins dures à dire. En effet, c’est plus facile de mettre les réformes structurelles sur le dos de l’Europe que sur les problèmes de rapports de force nationaux.
    Ce qui nous manque dans cette analyse, c’est plutôt le mécanisme exact par lequel ces variables exercent leur effet, notamment pour marginaliser des idées « progressistes » plus innovantes.
    Il reste aussi le doute quant à la temporalité : pourquoi maintenant ? Le discours sur la finance comme ennemie n’était-il qu’un rideau de fumée ? Probablement…

    Pour continuer cette tentative d’explication, il me semble qu’il faut aussi ajouter une variable qui frappe par son absence : la mobilisation. On ne voit pointer aucune contestation de cette politique pour l’instant. Les combats inhérents aux coupes budgétaires sont renvoyés à des négociations au cas par cas, qui auront probablement du mal à se fédérer (on peut d’ailleurs faire le lien avec votre très intéressant post sur le conseil d’administration de décembre).

    • @antoinemaillet : en pratique, c’est la formation des conseillers qu’il faudrait incriminer, elle est totalement liée à une vision néoclassique de l’économie, qui n’offre pas d’autres perspectives ; elle correspond aussi à ce qui représente la vulgate européenne actuellement en matière d’économie. L’idée de « réformes structurelles » est typique de cette pensée incorporée dans des centaines de conseillers de haut niveau: par exemple, en France, le marché du travail est toujours et encore à « rendre plus flexible ». C’est toujours la même vieille histoire depuis les années 1980.

      Vous avez entièrement raison sur la faiblesse (pour ne pas dire l’inexistence) des mobilisations. En matière de politique économique, c’est difficile de se mobiliser tant que les « perdants » (potentiels) de la réforme sont trop diffus pour se regrouper. Les taxis se mobilisent, pas les consommateurs qui payent plus de TVA depuis le 1er janvier. Il est pourtant possible que le gouvernement fasse la réforme de trop qui touche un secteur social capable de lancer une mobilisation de masse, mais, pour l’instant, le gouvernement s’est montré très prudent, et cela lui a réussi (cf. réforme des retraites). Il peut toutefois finir par faire une erreur. Par ailleurs, les mobilisables potentiels finiront peut-être par sortir de leur état de sidération actuelle, lié d’évidence à la continuité forte entre le sarkozysme et le hollandisme en matière économique et sociale. Cela suppose aussi que les syndicats en général acceptent de se situer dans l’opposition à ce gouvernement.

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