Guillaume Gourgues, Les politiques de démocratie participative.

gourguesAu printemps 2013, Guillaume Gourgues, l’un de mes anciens étudiants de Master à l’IEP de Grenoble, depuis peu Maitre de conférences en science politique à l’Université de Franche-Comté, a livré au jugement des lecteurs  Les politiques de démocratie participative (Grenoble : PUG, Coll. Libres cours, 2013, 148 p.). J’ai reçu un exemplaire envoyé par l’éditeur à sa parution, mais je n’ai eu le loisir de le lire qu’au cours de l’automne, et je ne  trouve enfin le temps d’en dire quelques mots sur mon blog que maintenant. C’est là un manquement à tous mes devoirs de critique dont je ne peux que m’excuser platement auprès de l’auteur s’il vient à me lire. Cela d’autant plus cet ouvrage était en droit de m’intéresser tout particulièrement vu le sujet dont il traite. En effet,  la « démocratie participative » fut l’objet de quelques discussions animées entre Guillaume et moi lorsqu’il débutait dans le métier de chercheur, et j’ai le sentiment de faire partie des gens auxquels il a pensé comme lecteur éventuel lorsqu’il a écrit cet ouvrage (cf. l’introduction, « Pourquoi s’intéresser (encore) à la démocratie participative? », p.5-11).

En effet, je représente (certes sans doute pas seul) l’un des pôles possibles de réception de l’ouvrage, à savoir les gens qui pensent que la « démocratie participative » n’est rien moins qu’une escroquerie intellectuelle et un miroir aux alouettes. La raison principale de ce refus chez certains dont je suis de prendre au sérieux la « démocratie participative » (par exemple les « budgets participatifs », les « jurys citoyens », etc. ) tient au fait que, dans la vie politique des nations démocratiques, seules comptent au final les institutions, légales ou conventionnelles, qui impliquent directement une décision effective et importante pour la collectivité concernée. En effet, ce qui est actuellement désigné sous le terme, fort englobant au demeurant comme le souligne d’ailleurs dès les premières pages de son ouvrage G. Gourgues, de « démocratie participative » consiste, soit en diverses formes de consultation ordonnée des citoyens concernés sans obligation ni sanction pour les gouvernants de l’heure,  soit à l’attribution de la prise de décision effective au grand public, mais pour des choses de peu d’intérêt, ce que j’appelle – un peu trop cyniquement sans doute – « avoir le droit de choisir la couleur des rideaux des cabines de troisième classe du Titanic pendant qu’il se dirige droit sur l’iceberg ».  Toutes les prétentions des multiples formes de « démocratie participative » à influer le cours des événements me paraissent en effet assez risibles d’un  point de vue historique au moment où la crise économique des années 2008-2013 a montré l’importance des instances les plus classiques de la décision collective contemporaine, à savoir les exécutifs nationaux, les banques centrales et les institutions économiques internationales. Comment ne pas voir que la période que nous venons de vivre depuis 2007 a confirmé  les intuitions (certes lugubres) de tous ceux qui voyaient  à l’œuvre dès la fin des années 1990 une évolution « post-démocratique » de nos régimes politiques?  N’est-on pas allé d’ailleurs dans les faits bien au delà des dites intuitions? Ne vivons-nous pas en pratique déjà dans une dystopie? En effet, les solutions trouvées jusqu’ici à la crise économique et sociale sont garanties « à 0% de contenu participatif », si, par participatif, on entend prises de parole  et discussions informées et encadrées des citoyens ordinaires pour influer sur les politiques publiques à mettre en œuvre. A-t-on en effet lu ou entendu quelque part que Jean-Claude Trichet, Mario Draghi & Cie aient consulté de quelque manière que ce soit le bon peuple grec, irlandais, espagnol, etc. avant de décider de son sort? Il faudrait être bien enfermé dans sa tour d’ivoire pour ne pas constater que ces années représentent le triomphe du gouvernement du monde occidental par des élites pour le moins restreintes, et, selon beaucoup, sous influence.

L’autre pôle de réception (sans doute bien plus nombreux et plus structuré) de l’ouvrage est évidemment constitué par l’ensemble des personnes dans le monde académique qui croient que la « démocratie participative » de quelque manière qu’on l’entende représente une avancée importante à la fois dans la pratique politique contemporaine et dans la théorie – ou qui sont simplement agnostiques en la matière et veulent faire le point sur le sujet. Du coup, le pari de l’ouvrage de G. Gourgues est de se maintenir sur la ligne de crête entre les quelques incroyants dans mon genre qu’il faut ramener au bercail de la vraie foi science politique, les agnostiques en la matière qu’il faut informer des tenants et aboutissants de l’affaire, et surtout les nombreux croyants en la démocratie participative dont il faut à la fois reconnaître les apports et les mérites et dont il faut modérer les enthousiasmes (comme ils le font d’ailleurs souvent eux-mêmes).

(Je me suis permis d’annoncer d’emblée et quelque peu lourdement mes a-priori de lecture, pour permettre à chacun de décrypter mes propos avec le biais qui y est nécessairement inclus.)

Pour ce qui concerne les incroyants, ces hommes de peu de foi science, G. Gourgues a sans doute raison de leur faire remarquer qu’ils vont bien trop vite en besogne, et qu’il ne saurait être question de juger d’une part du réel sans y être allé voir de plus près, sans avoir suspendu le jugement et sans avoir fait jouer le travail empirique. Dont acte. Le livre de G. Gourgues entend en effet proposer une synthèse des connaissances issues de la recherche empirique (dont sa propre thèse de doctorat) sur le sujet. Autant que je puisse en juger, par  la clarté du propos, rarement prise en défaut, et l’ampleur des références utilisées à l’appui des propos tenus, c’est très réussi.  Je dois faire amende honorable en admettant que cela vaut la peine d’étudier ce sujet – mais en tant qu’incroyant, j’y verrais plutôt (voir plus loin) des raisons supplémentaires (pas nécessairement cités par G. Gourgues) d’envoyer les croyants au bourreau à fin d’éducation définitive. (Mais ils en ont sans doute autant à mon égard. Je reste leur serviteur. Heureusement que les mœurs se sont policées dans l’Université européenne depuis le temps de Jan Hus.)

Le livre est divisé en trois chapitres : chapitre 1, « De la démocratie participative à la participation publique » (p. 13-35), chapitre 2, « Le gouvernement de la participation publique » (p. 37-86), chapitre 3, « Les dispositifs participatifs: qui, comment, pour quoi faire? » (p. 87-126). L’enchaînement des chapitres correspond en gros à un approfondissement de la saisie empirique de ce que les chercheurs étudient sous ce terme. On part en effet de diverses prophéties, venues d’horizons idéologiques très différents – de la « démocratie radicale » au néo-libéralisme à visage humain -, qui annoncent sous ce terme de « démocratie participative » un renouvellement ou un approfondissement de la démocratie représentative (p. 14-21) pour aller vers la mise en œuvre effective de ce que G. Gourgues nomme des « dispositifs participatifs » (p. 21-28)Pour lui, un tel terme désigne deux tensions fondamentales à l’œuvre dans les cas empiriques de participation du public dont il va rendre compte : d’une part, une tension entre le caractère large et inclusif de la participation et la possibilité d’avoir un débat rationnel entre participants. « Il existe une incompatibilité potentielle du nombre et de la qualité procédurale : la recherche d’une bonne qualité délibérative peut justifier la fermeture du cercle des délibérants, et, inversement, le fait d’étendre la participation menace la qualité de la délibération ». (p. 23). Il insistera assez peu dans l’ouvrage sur cet aspect. D’autre part, une tension entre le fait que ce sont toujours les gouvernants qui proposent telle ou telle forme de participation, mais que ce sont toujours les gouvernés qui font usage ou non de ces dispositifs et qui conservent toujours des marges de subversion par rapport à ce qui était attendu d’eux. Cet aspect retiendra particulièrement son attention. « L’idée centrale que nous [G.G.] retenons est la suivante : la mise en œuvre d’un dispositif ne se résume pas à la rationalité de ses commanditaires, pas plus qu’aux objectifs officiellement attachés à sa mise en place.(…) Les dispositifs ne peuvent jamais se réduire à un seul acte de gouvernement (les dispositifs neutralisent les protestations) ou d’émancipation (les participants sont dotés d’un pouvoir de décision) ». (p. 25) En particulier, à travers cette seconde tension, G. Gourgues entend réinscrire les divers « dispositifs participatifs » dont il peut avoir connaissance par ses travaux ou par ceux d’autrui dans une histoire plus large des rapports entre gouvernants et gouvernés. En effet, pour lui, ces derniers ne sont jamais définitivement stabilisés, et dans le fond, pour lui, la démocratie participative d’aujourd’hui ressort d’une démarche similaire à celle que les socio-historiens du politique ont fait subir à l’acte de voter (p.27). « Parler de dispositif, c’est imbriquer en permanence l’étude de la production d’une offre de participation publique et les reconfigurations que cette offre est susceptible de provoquer dans la production de l’ordre et des désordres démocratiques. » (p. 28) En effet, comment ne pas s’étonner que ce terme de « démocratie participative » émeuve à la fois les partisans de donner enfin tout le pouvoir au peuple et les plus illustres représentants de la technocratie internationale (par exemple la Banque mondiale, p. 25-26)? En même temps, faut-il s’étonner vraiment ? L’un des régimes totalitaires les plus réussis du XXème siècle n’a-t-il pas fait son miel du slogan « Tout le pouvoir aux soviets »? La ficelle est connue, et j’ai bien peur qu’il y ait déjà quelques siècles que les gouvernants prétendent laisser le pouvoir aux gouvernés tout en l’assumant pleinement eux-mêmes sans guère de remords particuliers.

Quoi qu’il en soit, tout le génie de l’ouvrage est en effet de décentrer le regard de la question des effets directs et tangibles sur la décision publique de la « démocratie participative » – qui obsède à tort selon lui des gens dans mon genre – vers les raisons, multiples et variées, qui amènent des acteurs politiques, bureaucratiques, associatifs, entrepreneuriaux, etc. à mettre en place des « dispositifs participatifs ». C’est à dire du point de vue de la méthode de supposer que, si toute une série d’acteurs en France et ailleurs dans le vaste univers (y compris dans la République de Chine populaire comme je l’ai appris, p.119-120) se mettent à faire du participatif, ce n’est pas sans qu’il existe des raisons fort profondes à cette épidémie.  En admettant même que cela ne serve à rien au sens des vieux bougons dont je suis, pourquoi tous ces gens se sont-ils impliqués dans la mise en place de tels dispositifs participatifs? On notera en passant qu’une petite élite technocratique, publique ou privée, de spécialistes, amateurs ou professionnels, nationaux ou internationalisés, de la mise en participation des politiques publiques s’est mise en place (p. 28-34), et vit désormais de tout cela, mais ce n’est sans doute pas la raison de l’existence d’une telle industrie de la participation pour inventer ici une expression polémique dont G. Gourgues se garde bien de faire usage.

Tout le second chapitre est consacré à la constitution d’un « modèle » d’émergence d’une offre de participation publique, essentiellement sur le cas français (p. 65-86). Celle-ci résulte de la conjonction entre ce qui se passe au niveau du « champ politique » (institutionnel), de l’existence d’une « coalition de cause » en faveur d’une telle innovation, et enfin des jeux d’acteur au sein des politiques publiques concernées (ce que G. Gourgues nomme « l’action publique »). J’aurais tendance à discuter de l’usage du terme de « modèle » (p.81), il s’agit plutôt à mon sens, comme le dit  d’ailleurs l’auteur quelques lignes plus loin, d’un « cadre général d’analyse, applicable à tout dispositif participatif produit par une autorité publique » (p.81), c’est-à-dire d’un vademecum permettant face à un nouveau terrain de recherche de poser les questions pertinentes pour ne rien oublier de la complexité de la situation. Le livre en ce sens sera fort utile aux jeunes doctorants se lançant sur un tel sujet, mais il ne s’agit pas d’un modèle, ou d’une théorisation, au sens fort, dans la mesure où G. Gourgues n’entend pas proposer une hiérarchisation des facteurs dont il souligne ici l’importance et encore moins la mise au jour d’un facteur particulier qui devrait toujours être présent pour qu’il y ait dispositif participatif. G. Gourgues illustre ainsi son modèle en montrant comment un dispositif participatif est apparu dans la gestion des lycées par la région Bourgogne (encadré 9, p. 83-85). Toutefois ce « modèle » constitue pas vraiment la base d’une étiologie des dispositifs participatifs. En effet, pour aller vers l’explication au sens fort du terme, il faudrait comparer avec tous les cas semblables dans lequel un tel dispositif n’est pas apparu. Plus généralement, il manque ici une macro-étude  qui comparerait systématiquement les domaines de l’action publique où apparaissent de tels dispositifs participatifs et ceux où ils n’apparaissent pas.  En suivant les informations disponibles dans l’ouvrage et d’après ce que nous avons pu lire par ailleurs, on se rendrait sans doute compte que tout ce qui ressort de l’économie en tant que fondement de la puissance de l’État et tout ce qui ressort du régalien au sens fort du terme (armée, police politique, espionnage, haute justice) n’est jamais mis en débat dans un dispositif participatif.  Enfin, peut-on se laisser aller à rêver : un dispositif participatif appliqué à la réforme de la DGSE, au financement de Dassault Aviation, ou de la « force de frappe nucléaire »,  voilà qui serait digne d’intérêt pour le chercheur.

Le troisième et dernier chapitre prône l’approche inverse du second, en se mettant plutôt du côté de ceux qui reçoivent le dispositif participatif plutôt que du côté de ceux qui l’émettent. Il s’agit de se demander:  Qui participe? Comment participe-t-on? Et à quoi cela peut mener? Là encore, il s’agit plutôt de la proposition d’un vademecum pour le chercheur -ou l’évaluateur (comme l’annonce le quatrième de couverture) -, qui se fonde sur l’ensemble des travaux antérieurs, que de la présentation d’une théorie achevée des dispositifs participatifs pris du point de vue de leurs ressortissants. G. Gourgues insiste cependant beaucoup dans ce chapitre sur les effets imprévus et inattendus de ces dispositifs, sur les changements subreptices dans les rapports de pouvoir qu’ils peuvent introduire à l’insu du plein gré de leurs initiateurs. L’ensemble de l’ouvrage (voir la conclusion en particulier, « La participation publique, entre police et politique », p. 217-131) se trouve en effet irrigué par une anthropologie optimiste de la vie sociale, inspirée par le philosophe Jacques Rancière. Pour G. Gourgues, il existe un réel désir de maîtrise de leur propre vie par les individus qui passerait à travers l’action collective, à travers « la politique » au sens de J. Rancière (p. 127-128). L’offre de participation des gouvernants peut alors être saisi par les gouvernés comme une opportunité  de faire valoir leurs désirs de décision collective. « Inversement, la participation peut être pensée comme un espace politique, potentiellement mobilisable comme un levier de subjectivation. (…) la participation publique ne peut jamais être considérée comme totalement verrouillée, contrôlée, administrée. » (p. 129) Sur le point de savoir si les individus peuvent trouver un levier de « subjectivation » dans de tels dispositifs, je ne doute pas que cela puisse exister, mais j’ai bien peur que ce soit là, pris comme une généralité possible, une croyance collectiviste, pré-moderne. Il me semble en effet que la réalisation de soi à travers la participation à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une décision collective n’est sans doute pas l’alpha et l’oméga de l’individu contemporain. Je ne suis pas très sûr que les individus aient envie tellement de participer, mais bien plutôt que les choses qui les concernent directement marchent! Ce qui n’est pas vraiment la même chose.

En effet, je suis frappé par le hiatus entre tous ces propos sur l’accueil par la population de dispositifs participatifs et une vie économique contemporaine où l’un des motifs principaux d’achat d’un produit ou d’un service se trouve être au contraire : « achetez, vous ne vous occuperez de rien, et cela marchera! » Et où les entreprises qui ont du succès du point de vue économique sont justement celles qui tiennent, sans faire exploser leurs coûts, cette simple promesse. Ceux qui étudient la démocratie participative constatent pourtant tous que, dans la plupart des cas disponibles, cette offre de participation ne mobilise finalement guère à proportion des personnes concernées. Ils ne manquent pas de constater les déterminants sociaux et politiques de la participation des uns et de l’absentéisme des autres. Cependant peu de chercheurs seraient prêts à en conclure que, si peu de personnes participent, c’est parce que la plupart d’entre elles ont mieux à faire de leur temps libre, et qu’elles ont peut-être par ailleurs déjà voté et payé pour avoir le service que les gouvernants ne leur rendent pas. De fait, la récurrence du thème de la participation et l’échec systématique à terme de toute procédure en ce sens (comme le montre, sans le vouloir sans doute, G. Gourgues en faisant une archéologie des expériences de participation dans les années 1970 – dans le cas de Lip par exemple, p. 45-46) devraient interroger les chercheurs dans le domaine sur leurs a priori anthropologique. Ne voient-ils pas les individus bien plus intéressés à la vie collective qu’ils ne le sont en réalité? Ne pourrait pas trouver dans la vie sociale des exemples de lieu de participation qui ennuient profondément les gens? L’assemblée générale de copropriété – qui constitue d’ailleurs un topos négatif contemporain – ne serait-elle pas l’exemple même du dispositif participatif (pourtant décisionnel) dont chacun se passerait fort bien? Ou l’on pense sans cesse à la phrase, « l’enfer, c’est les autres ».

Par ailleurs, G. Gourgues, en montrant bien l’omniprésence contemporaine de ces dispositifs participatifs, montre incidemment, là encore sans qu’il le souligne, que le citoyen paye ainsi deux fois pour le même service rendu: d’une part, il entretient des élites politiques et techniques pour gérer la chose publique, et, en plus, ces mêmes élites voudraient lui faire faire le boulot pour lesquelles elles sont censément payées. Tout cela m’a fait penser à toutes ces sociétés, comme les compagnies d’aviation, qui vous font remplir des formulaires sur Internet pour vous faciliter soit disant la tâche, mais essentiellement pour faire elles des économies de main d’œuvre. La couleur des rideaux du Titanic importe peu aux gouvernants, ils peuvent vous laisser choisir, mais ils étaient quand même payés pour trouver la couleur qui apaise vos inquiétudes.  De fait, heureusement pour être cynique, comme le montre aussi en creux l’ouvrage par l’ensemble des exemples cités de dispositifs participatifs, tous plus anodins les uns que les autres selon moi (je pourrais justifier exemple par exemple si nécessaire, mais cela serait un peu long), les gouvernants gardent pour eux-mêmes les décisions les plus importantes à leurs propres yeux.

De manière plus grave, ce livre tendrait à montrer – si on le regarde de mon côté de la crête –  la distance, pour le coup très contemporaine, entre gouvernants et gouvernés. G. Gourgues n’entre nullement dans de telles considérations pour le moins sulfureuses, mais qui correspondent bien à ce que les enquêtes d’opinion révèlent sur la perception par le grand public des gouvernants. La majorité des répondants affirment en effet depuis quelques années, en France et ailleurs en Occident, croire que « les hommes politiques ne se soucient pas des gens comme eux ». Du coup, on serait tenté en effet d’en conclure, après la lecture de l’ouvrage, que la multiplication de ces dispositifs participatifs témoigne avant tout de l’abime qui s’est créé depuis un demi-siècle entre les gouvernants et les gouvernés. Toute cette floraison témoignerait alors  de cet écart croissant, sociologique, économique, éthique, politique, entre gouvernants et gouvernés. Sans que je puisse justifier pleinement mon intuition, en lisant G. Gourgues, j’ai parfois eu l’impression de lire un livre d’histoire de l’Ancien Régime ou du Moyen Age. Gouvernants et gouvernés constituent alors deux mondes presque absolument séparés, et les gouvernants pour les détails ne concernant que la vie quotidienne des gouvernés leur concèdent volontiers l’auto-gouvernement, tout en affirmant par ailleurs sur tous les tons qu’ils sont toujours au service du bon peuple chrétien. Dans tous ces dispositifs participatifs, je vois ainsi à l’œuvre une nécessité croissante de faire encore (ou de nouveau?) comme si les gouvernés avaient quelque chose à dire sur leur sort.  On ferait alors d’autant plus appel à ces dispositifs que la démocratie au sens que lui ont donné les vieux partis de masse des années 1880-1950 – qui représentaient des demandes populaires bien réelles – se viderait de tout contenu.  Dans le cas français, si les gouvernants avaient eu la moindre intention de rendre ces dispositifs  participatifs vraiment opérants du point de vue décisionnel sur des affaires d’importance, il leur suffirait de renforcer les bonnes vieilles institutions de la démocratie directe, à savoir par exemple le référendum, ou de mettre en place des possibilités de votes de destitution à l’américaine (« recall »). Il est ainsi assez risible de voir que les mêmes élites politiques françaises se rengorgent de dispositifs participatifs, en veux-tu en voilà, et, dans le même temps, approuvent dans une belle unanimité une réforme constitutionnelle qui institue un  « référendum d’initiative populaire », tout en le rendant aussi impossible en pratique que bien peu décisionnel.(Mon voisin de bureau, spécialiste de ces question, en rit encore.) Si l’on prend du coup une vision d’ensemble, les dispositifs participatifs semblent surtout des leurres, au sens militaire du terme, de plus en plus nécessaires, destinés à attirer les citoyens qui croient encore qu’ils ont le droit de décider quoi ce soit. Chers veaux, vous aurez le droit de décider de la largeur du trottoir devant chez vous – c’est cela la démocratie! réjouissez-vous! -, mais nous nous réservons de décider du sort de vos enfants et petits-enfants… qui sera fort triste il faut bien le dire…

A ce stade, se pose le problème de la responsabilité professionnelle du politiste. En effet, est-il acceptable de participer de près ou de loin à cette vaste entreprise d’enfumage? Certes, comme je l’ai dit, les chercheurs qui ont étudié le sujet comme G. Gourgues et bien d’autres ont bien le droit d’en décrire la réalité empirique, c’est le travail de la science, mais, justement, au vu de cette réalité empirique assez bien établie semble-t-il désormais, ne serait-il pas temps de condamner, au moins moralement, tous ceux qui, usant de la science politique, prétendent encore que la « démocratie participative » constitue l’avenir de la démocratie? Au mieux, ces dispositifs participatifs permettront à certains individus de se rendre compte qu’en réalité la décision est ailleurs, et, du coup, ils se mobiliseront peut-être ensuite de manière plus efficace, mais, au pire, cette avalanche de dispositifs participatifs laisse surtout penser que les gouvernants y trouvent leur compte à détourner ainsi l’attention de la réalité de leur pouvoir, et que ce n’est pas le rôle d’un politiste indépendant de les aider à le faire.

Bref, comme on l’aura compris, ce n’est donc pas la lecture de cet excellent livre qui m’aura fait changer d’opinion sur la question de la « démocratie participative ». J’y ai trouvé au contraire une myriade d’exemples concrets, qui me renforcent dans mon impression qu’il s’agit là au total d’une pratique d’enfumage. Je l’ajouterais donc volontiers au rayon des symptômes de cette phase sombre de l’évolution de nos démocraties. J’espère que l’auteur ne m’en voudra pas de ranger son ouvrage dans ce rayon, mais je sais que, me connaissant, il reconnaîtra mes obsessions.

17 réponses à “Guillaume Gourgues, Les politiques de démocratie participative.

  1. Peut-être peut-on ajouter deux autres dimensions, ou envisager d’autres formulations sur certains aspects. Sur le versant pessimiste, derrière les effets de normalisation transparaît aussi une tendance à transformer la « démocratie participative » en « technologie de gouvernement », ce que j’avais commencé à repérer dans mes travaux sur les politiques de « développement durable » (Cf. http://yannickrumpala.wordpress.com/2010/02/14/quand-le-developpement-durable-rencontre-la-gouvernance/ ). Sur un versant plus optimiste, les différentes formes de reprise de cette « démocratie participative » pourraient être interprétées comme un vecteur de réflexivité (potentiellement croissante) sur ce que pourrait être la démocratie. Pour ce que j’en ai vu à travers le « développement durable », on semble naviguer entre les deux : http://vertigo.revues.org/4996

    • @yannickrumpala : effectivement, on pourrait espérer qu’à force de voir tout ce qui se passe comme un moment de « réflexivité » comme tu dis, en même temps, je me dis que cela suppose que beaucoup des citoyens seraient vraiment « un peu lent à la comprenettte » comme on dit vulgairement. La différence entre « être consulté sur » et avoir un droit de veto sur » devrait être assez vite évidente.

  2. Entièrement d’accord sur l’idée qu’en proposant du « participatif », les gouvernants chargent les gouvernés de faire le travail à leur place, et que ces derniers paient en quelque sorte deux fois, en entretenant des gouvernés, et en travaillant sur les dossiers qu’ils veulent bien leur laisser regarder. La formule type est celle des « Etats généraux de… », une formulation très à la mode depuis quelques décennies, ambiguë puisque les Etats généraux étaient bien des institutions strictement consultatives (je suis historien du 18e siècle, donc l’expression m’irrite quelque peu aujourd’hui quand elle se pare d’une aura soit-disant démocratique).
    A vous lire, il m’est revenu un épisode enfoui dans ma mémoire et particulièrement caricatural de cette « double peine » que pourrait être le dispositif participatif. Début 1989, alors que j’étais en 1ère, le ministère nous a consulté sur le thème « la réforme du lycée ». J’étais déjà totalement interloqué devant la magnitude du sujet à traiter et des difficultés à résoudre, et j’ai dit à mes camarades (à l’unisson avec un de nos professeurs ouvertement critique) que le ministère nous demandait de faire quelque chose que ses responsables étaient eux-mêmes incapables de faire, à savoir réformer ou améliorer le lycée. Inutile de vous dire que nous nous sommes replongés très vite dans nos chères études.

    • @ vjdenis : votre souvenir me dit quelque chose, je n’étais plus au lycée en 1989, mais je me souviens quelques années plus tard d’une grande consultation sur l’avenir de la jeunesse du même genre.
      Très content qu’un historien ressente la même chose que moi sur ce sujet.

  3. Pingback: Guillaume Gourgues, Les politiques de dé...

  4. La « démocratie participative », ça me fait penser au « développement durable » et aussi à un bref cours de marketing que j’ai eu dans ma jeunesse. Allez savoir pourquoi…

  5. Pour une fois je me glisse dans ces débats et bien que ce soit au pire moment dans la mesure où ils impliquent collègues et amis (du moins, de mon point de vue). Ayant un peu abordé ces questions, à propos des conseils de développement, je connais assez bien maintenant la position cynique qui exprime son scepticisme tant sur ces travaux que sur leurs objets. Or, s’ll y a sans doute des profits extra scientifiques à s’intéresser à des objets relativement neufs portés par un mood incontestable (tant au sein de l’action publique que des milieux académiques), il y a non moins de profits symboliques à engranger sans trop de peine en campant sur une position dubitative et gentiment moqueuse. A l’inverse, au petit jeu de cette économie des profits symboliques, prêter un peu d’attention à la démocratie participative, devient vite une forme de naïveté coûteuse.
    Mais les sciences politiques ne sont pas avares de ressources pour retourner le compliment. Les gouvernants ou dirigeants préservent leur enclos décisionnel et le monopole des choix influant réellement sur la marche du monde ? Allons donc ! Qui peut encore croire, dans la complexité des processus décisionnels et l’enchevêtrement des décisions, qu’un ministre ou même un chef d’Etat (sans parler d’un Trichet ou Draghi) aient sur bien des sujets une vraie capacité à peser ? Nos élus locaux s’acharnent à préserver une autonomie de décisions sur de grandes stratégies territoriales ? Rires ! Entre expertises influentes, échanges divers, lobbying efficaces, anticipations électorales, que reste–t-il de cette autonomie ? Pire : quelle est la capacité de ces domaines réservés, inaccessibles à la participation, à avoir des effets concrets sur la vie de nombre de nos concitoyens ? Les bordures de trottoirs, oui, les crottes de chien, également, des projets de transports ou d’aménagements urbains, bien entendu. Or ce sont justement les questions les plus ouvertes à la participation. Au fond, nos concitoyens n’ont-ils pas clairement cerné le faible impact du politique pour préférer s’investir sur des questions qu’on peut juger secondaires mais où se joue effectivement une part non négligeable de leurs conditions de vie. Enfin, l’hallucination n’est-elle pas plus forte en s’intéressant à une élection présidentielle et en y participant avec dans les mains 1/43 millionième du corps électoral, soit rien ? Il vaut peut-être mieux conserver de son temps et de son énergie à participer à quelques réunions sur un plan de circulation dans son quartier.

    Inutile d’aller plus loin dans ce retournement des accusations de naïveté. Je partage avec Guillaume Gourgues le sentiment selon lequel, par-delà la mesure des effets de la participation, celle-ci nous propose avant tout de regarder ce qui s’investit dans ces processus et plus largement ce qui, à cette occasion, bouge dans les relations gouvernants / gouvernés, même s’il s’agit d’une forme de recomposition instable des élites.

    • @ Teillet : je te remercie de ta réaction.

      Tu as raison sur la faible autonomie décisionnelle de certains grands dirigeants officiels (en tant que personne unique prenant seule la décision), MAIS, par contre, je crois que tu la sous-estimes dans certains cas (en particulier pour les banquiers centraux) et que tu veux négliger du coup que certains groupes restreints, « au sommet des sociétés nationales » et « au sommet de la société mondiale », aient une énorme influence sur le sort quotidien de chacun d’entre nous. Je suis sans doute totalement obsédé par la crise de la zone Euro, mais là les historiens (voire avant eux les juges?) pourront établir la liste nominative de tous ceux et celles qui ont pris les décisions qui ont amené à ce que je considère comme une catastrophe du point de vue économique et social. Les millions de chômeurs, les suicides qui augmentent, la pauvreté, les générations de jeunes perdues, il existe des gens qui ont pris les décisions (par ex. « bail-out » plutôt que « bail-in » dans le cas irlandais) et qui prennent encore les décisions qui vont dans ce sens-là. Il me semble que « certains sont plus égaux que d’autres », et qu’il ne faut pas exagérer dans le constat que, dans le fond, le Titanic n’a de toute façon plus de capitaine, et que c’est le destin compliqué et illisible qui mène le monde, et, que, comme dirait Candide, « il nous faut cultiver notre jardin ».

      Pour le faible poids du vote individuel sur la décision collective dans une démocratie de masse, tu as bien sûr raison, c’est indubitable, mais il reste que, bizarrement, les êtres humains se trouvent mieux quand ils peuvent avoir la possibilité de congédier leurs dirigeants par cette étrange méthode du vote que quand ils ne l’ont pas (cf. la situation actuelle en Syrie ou en Corée du Nord). Plus directement pour ce qui nous concerne, le vote n’a sans doute pas beaucoup d’importance pour influer les politiques publiques, la vie quotidienne, le destin individuel de chacun, tant que l’on reste dans les paramètres habituels des résultats électoraux connus auparavant (encore que le cas de M. Thatcher pourrait être un contre-exemple). Si d’aventure un parti extrémiste de droite ou de gauche, ou d’ailleurs, venait à être majoritaire dans un pays démocratique, il serait intéressant de voir ce qui se passerait. Il me semble que l’actuel cas hongrois n’est pas loin d’illustrer mon propos. On pourrait y ajouter aussi le cas de la Russie de V. Poutine, rappelons que tout cela a commencé par une écrasante victoire électorale.

      Pour finir, je ne t’ai peut-être pas bien compris, mais je ne crois pas que les gens qui s’intéressent à la démocratie participative manquent de « profits symboliques » et qu’ils soient considérés comme des « naïfs » par la plupart des collègues. Déjà, vu le nombre de personnes qui s’inscrivent dans ce champ de recherche, je vois mal comment ces collègues n’auraient pas des « profits symboliques », sauf à imaginer un grand masochisme de leur part.

  6. Si j’ai bien compris, l’approche proposée par V.Teillet est que les contours d’application des techniques et dispositifs de démocratie participative concernent les domaines où l’activité politique et citoyenne peut avoir encore un impact. Par un étrange renversement, dans ce cas, cette vision est bien pessimiste. S’il est vrai que les phénomènes de délégation à des agences indépendantes, de financiarisation des économies et de la perte de contrôle des instruments de régulations macro-économiques du fait de contraintes extérieures à l’Etat-nation est bien réel, il faut se rappeler que ces phénomènes sont eux-mêmes la conséquence de choix politiques fait il y a 30-40 ans. Ce qui a été fait peut se défaire. Et le choix de perdre le contrôle reste un choix politique, sur lequel il est possible d’agir. Et pour le coup, le processus de résolution de crise de la zone euro n’a pas été enchevêtre et n’a concerné qu’un nombre restreint d’acteurs. Mais ces considérations s’éloignent fort de l’ouvrage de Guillaume Gourgues dont il est question ici, et qu’il faut que je lise de toute urgence.

  7. Merci pour ce billet :)

  8. Bonjour Christophe,
    Ton post sur la démocratie participative est non seulement drôle, mais il me voit totalement d’accord. Fondamentalement, les gens participent pour deux raisons: soit quand la participation ne leur coute rien (le vote électronique en Estonie, par exemple), soit quand la décision à prendre est importante (le référendum sur l’immigration en Suisse). Les dispositifs participatifs sont à la fois exigeants en efforts et peu ambitieux en résultats. Ils sont voués, d’après moi, a attirer, en fin de comptes, les mêmes gens qui se sont déjà investis dans les partis traditionnels: des militants dont les ambitions politiques vont au delà de leur simple participation au dispositif participatif. Les exceptions à cette logique se comptent sur les doigts d’une main.

  9. J’aimerais savoir ce que pense l’auteur du livre, le Coup de état citoyen de Lewis et des exemples cités, notamment internationaux?

    • @ Monnier : il faut lui demander directement, il enseigne à l’Université de Besançon. Son adresse mail doit se trouver facilement.

  10. Pardon, je me suis mal exprimé. Je voulais dire: je souhaite savoir ce que vous, auteur de l’article sur le livre de Guillaume Courgues, vous pensiez du livre « Le coup d’Etat citoyen » et notamment des exemples finlandais, islandais, estonien ? – Merci

    • @ monnier : Je n’ai pas d’opinion particulière sur ce livre que je n’ai pas lu. Par contre, je suis très sceptique sur toutes les promesses d’une révolution démocratique en cours. Au contraire, je pense que nous assistons à une nouvelle crise de la démocratie libérale à l’échelle mondiale. Je suis plus intéressé/affligé par ce qui se passe par exemple en Turquie, en Hongrie ou en Pologne, avec l’avènement de « démocraties illibérales » que par les petites étincelles de démocratisation ici ou là dans le monde.

      • Merci pour votre réponse.
        Pensez-vous qu’il existe un moyen d’être optimiste en continuant à s’intéresser à notre organisation collective (locale, nationale et internationale) ?
        Existe-il encore des moyens d’intervenir collectivement, individuellement ?

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