« Toutes les données sont nominales ».

Depuis que les résultats du premier tour et du second tour des municipales de cette année 2014 sont connus, je ne peux m’empêcher de penser que tout cela était écrit, depuis au moins l’automne 2012. J’arrive très difficilement à croire que les gouvernants de l’heure aient été surpris de la débâcle électorale de leur parti. Comme on a pu le lire partout, les élections intermédiaires constituent depuis des décennies des sanctions pour le gouvernement en place. Certains socialistes actuels ont d’ailleurs commencé ainsi leur ascension politique (en 1977). Comment aurait-il pu alors en être autrement dans un contexte : a) où le chômage continue d’augmenter; b) où le gouvernement Ayrault n’a été en mesure de réaliser aucune amélioration notable aux yeux de la majorité de nos concitoyens dans leur vie quotidienne; c) où son chef et le Président de la République se trouvent en plus particulièrement impopulaires selon tous les sondages disponibles ? Le scénario était écrit d’avance.

C’est la même chose pour le changement de gouvernement. A-t-on vu ces dernières années que les forces politiques au pouvoir, face à une déroute électorale lors d’une élection intermédiaire, se décident de changer vraiment de chemin? Je n’en ai pas souvenir. On ne se refait pas… En l’occurrence, F. Hollande vient d’annoncer qu’il allait continuer et approfondir ce qui (lui) a si bien réussi jusqu’ici. C’est son devoir. Pour la France. La nomination de Manuel Valls à Matignon, qui n’a guère émis de critiques virulentes contre la politique économique et sociale menée depuis 2012, constitue un signal fort de continuité – sauf si ce dernier se transforme d’un coup en cet accoucheur inattendu du « hollandisme révolutionnaire » que prédisait bien imprudemment un Emmanuel Todd au printemps 2012. Cela serait assez drôle comme surprise pour le coup : le candidat le plus à droite des primaires du PS en 2011 qui se découvre une âme de communard prêt à toutes les audaces. Cela n’en prend pas le chemin : prudemment, les deux ministres écologistes ont déjà décidé ce soir de quitter le navire, il faut avouer qu’ils n’ont guère pesé depuis 2012 et qu’ils sont peut-être las de jouer les utilités,  il faut dire aussi qu’il y a des élections européennes à deux pas, et qu’il semble qu’à en juger par les résultats des municipales, un vote critique de centre-gauche ait envie de s’exprimer dans les urnes plutôt que dans l’abstention, ce serait bien  bête de ne pas essayer de le capter. (Avec EELV dans l’opposition, certes récente, les Européennes s’annoncent encore plus désastreuses que prévues pour le PS. On pourra en effet voter à gauche, pour l’Europe mais contre le gouvernement.)

La suite semble donc entendue. Manuel Valls va continuer la même politique économique et sociale, mais avec plus d’allant et de fermeté. Il va essayer de trouver 50 milliards d’économies (ou plus?) sur les dépenses du secteur public en trois ans pour financer une dévaluation interne au profit des entreprises, tout en essayant de faire du « social-cosmétisme ». Le choix de son ministre de l’économie et des finances risque déjà d’être fort intéressant, aura-t-on finalement droit à Pascal Lamy? ou à l’invitation de quelque grand patron à la table du gouvernement?

La vraie (petite) inconnue est alors de savoir si il n’y aura pas quelques députés socialistes pour refuser d’aller à Canossa, pour refuser de continuer d’endosser la version austéritaire du socialisme de gouvernement. C’est peu probable, les enjeux de carrière sont trop importants pour eux, et puis ce serait aussi donner raison à leur ancien (mauvais) camarade désormais à la tête du Parti de gauche, mais qui sait? Certains préféreront peut-être une fin dans l’horreur, qu’une horreur sans fin. Mais je me demande toutefois  si, de ce pas-là, le PS n’est pas destiné à finir comme le PASOK grec, balayé par ses propres contradictions.

Ps. en date du jeudi 3 avril 2014 : il n’y a pas à dire l’usage par les médias du terme de « remaniement » pour le passage alors à venir du gouvernement Ayrault au gouvernement Valls était fort bien vu. Normalement, le mot est utilisé pour le cas où l’on change seulement quelques ministres, alors que le chef du gouvernement reste en place. Dans le cas présent, c’est presque le contraire, on change le chef du gouvernement en gardant presque tous les ministres importants à la même place ou à une autre place plus idoine en principe, d’où l’usage impropre, mais finalement bien vu, du terme de « remaniement ». C’est effectivement de cela qu’il s’agit.  Le resserrement du gouvernement sur sa base socialiste (et radicale), très minimum winning coalition,   me fait penser qu’on devrait moins parler de « gouvernement de combat » que de « gouvernement d’assiégés ».

Par ailleurs, sur le fond, il se confirme que rien ne va changer à la ligne générale, on reste encore dans l’ambiguïté sur les 50 milliards d’euros d’économies à faire (cf. Michel Sapin, nouveau Ministre des Finances, ce matin sur France-Inter). Il va bien falloir pourtant annoncer les mauvaises nouvelles un de ces jours.

Enfin, un petit détail pour s’amuser (ou s’affliger au choix), le Ministère confié à l’ancienne (et fort méritante vu les circonstances) porte-parole du gouvernement Ayrault, réjouira par son intitulé protéiforme tous ceux qui y verront rassemblés toutes les minorités politiques du pays (majoritaires en nombre en réalité) dont un seul Ministère de plein exercice suffira ainsi à s’occuper : les « femmes », les « habitants des banlieues », les « jeunes » et même les « sportifs ». Bref, excusez du peu, toutes ces minorités qui n’ont pas de cerveau! du moins pas de cerveau politique! Ah, ces socialistes qui trahissent ainsi leur bon vieux géronto-machisme gaulois, tout en pérorant sur les droits des minorités! Les « pétroleuses » ne leur font pas peur.

4 réponses à “« Toutes les données sont nominales ».

  1. Le hollandisme est destiné à passer aux oubliettes de l’histoire; la France a toujours été ingouvernable, ingouvernée, dans le passé, dans le présent, et je crains pour encore longtemps!

  2. Ne pensez-vous pas aussi qu’il n’y a guère de différences fondamentales entre les programmes municipaux de gauche et ceux de droite ?
    Quand deux listes prétendument opposées proposent des programmes globalement identiques (non-augmentation des impôts locaux, amélioration du cadre de vie, renforcement du tissu associatif, installation d’entreprises, sécurité…), quels critères prendre en compte pour voter mis à part des « sanctions pour le gouvernement en place » ?
    La personnalité des candidats, leur supposée compétence, leur apparence physique, les petits services rendues en échange du vote ?
    Les 36,3% d’abstentions ne m’étonnent pas.

    • @EricJean : entièrement d’accord, c’est une idée bien connue depuis Anthony Downs (1957) : quand le menu est identique ou la différence entre les deux vous indiffère, vous vous abstenez. Effectivement, lors de ces municipales de 2014, il y a sans doute eu peu de batailles réelles sur le sort futur d’une ville. Même les candidats du FN sont restés proche de ce programme classique de gestion. Grenoble fait un peu figure d’exception. Il restera à voir si cela se traduira durablement dans les choix faits par la nouvelle municipalité « rouge-verte-citoyenne ».

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