L’austérité, la nier toujours et encore.

Au risque d’ennuyer mes lecteurs, je ne résiste pas à l’envie de souligner encore une fois à quel point le mot « austérité » se trouve refusé par les gouvernement successifs de ce pays au risque évident de se faire prendre en flagrant délit de mensonge par les citoyens – il ne faudra pas s’étonner ensuite du  manque de confiance de ces derniers envers les politiques en général.

Manuel Valls, en tant que Premier Ministre, vient d’annoncer hier toute une série de mesures qui font partie de l’attirail habituel de toute politique d’austérité qui se respecte (blocage du point d’indice des fonctionnaires, blocage de la revalorisation des retraites, blocage de celle de la plupart des aides sociales, etc.; diminution des dépenses de l’État, des agences publiques, et des collectivités locales, etc.). Certes, jadis, dans les années 1970-80, un plan d’austérité visait aussi à maîtriser le dynamisme de la demande interne et à juguler l’inflation. Pour l’heure, nous sommes au bord de la déflation, et parler de dynamisme excessif de la demande parait désormais du dernier comique. Désormais, l’austérité vise d’une part  à satisfaire (au moins en principe) les attentes des marchés financiers et à préserver ainsi le crédit du pays auprès des investisseurs internationaux (alias le grand, moyen et petit capital), et, d’autre part, à obéir fissa fissa aux obligations européennes à laquelle les gouvernements français successifs ont souscrit.

Il reste que les mesures de politique économiques qui ont été annoncées hier par M. Valls ne peuvent décemment recevoir d’autre nom que celui d’austérité. Certes, en stricte orthodoxie néo-libérale, on pourrait aller plus loin, plus fort, plus vite. Par exemple, on ne fait que continuer à bloquer le point d’indice des fainéants de fonctionnaires, on ne diminue pas d’un coup leurs traitements de nababs surpayés de 5% ou de 20% comme dans d’autres pays européens depuis 2008. Idem pour les retraites de ces inutiles de vieux ou les aides sociales des assistés. Certes, l’austérité pourrait donc être faite à la mode lettone, mais il reste que la politique économique  suivie vise bel et bien à limiter autant que possible toutes les dépenses publiques en s’en prenant directement aux revenus de ceux qui dépendent des budgets publics ou étatisés.  Pourquoi refuser le terme d’austérité alors? Pourquoi continuer à dire que ce n’est pas de l’austérité, au risque d’apparaître comme insincère?

A mon sens, par le même réflexe, qui fit nier l’évidence au moment de la « Guerre d’Algérie », ne parlait-on pas en effet des « événements »? Refuser de dire qu’on se trouve désormais en plein dans l’austérité, c’est refuser d’admettre que F. Hollande a enfermé la France dans le même piège que celui qui s’est refermé sur l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie. Et que de ce piège, dans le cadre actuel de la zone Euro, on ne pourra pas sortir sans une diminution des salaires, des retraites et des droits sociaux d’une ampleur inédite pour la France. Puisqu’on veut jouer au grand jeu européen de la « dévaluation interne », ce qui est bien l’objectif du « pacte de responsabilité », il va falloir s’aligner, remettre au pot.

Paradoxalement, si Manuel Valls refuse le terme d’austérité, il affirme dans le même mouvement que la France a vécu au dessus de ses moyens depuis 30 ans, or c’est là le postulat fondamental de toute politique d’austérité contemporaine : il supposerait que la France se trouve effectivement en déclin productif, et que tout le progrès scientifique, technologique, intellectuel depuis 30 ans est en fait nul et non advenu! Les Français sont selon les statistiques plus éduqués qu’il y a 30 ans, mais ils seraient moins productifs en général et donc vivraient au dessus de leurs (petits) moyens, conclusion logique : soit les statistiques par niveau d’éducation sont fausses, soit l’éducation rend idiot et improductif! (La preuve : je suis éduqué et je critique le gouvernement!)

Maintenant, il ne nous reste qu’à observer, avec sadisme ou commisération au choix, les contorsions de ces pauvres députés de la majorité parlementaire. Pour ceux qui disposent d’un minimum de lucidité, ils ont désormais le choix entre voter une politique d’austérité qui mènera à terme leur propre parti au désastre électoral (et moral) en 2015 et en 2017 sans doute à la manière du PASOK, ou ne pas la voter et provoquer dans la foulée une destruction en vol du PS. Je ne doute pas un instant que les très courageux députés socialistes qui se plaignaient déjà avant les annonces de M. Valls, comme  Laurent Baumel et autres Christian Paul, sauront au moment opportun avaler leurs grosses couleuvres avec la dignité qui convient à des élus de la République « responsables », et se dire pleinement satisfaits des quelques modifications (symboliques) apportés aux propositions de Manuel Valls.

Avec tout cela, il sera fort intéressant de voir quelles seront les catégories d’électeurs qui voteront pour le PS aux européennes, quel sera la nature et l’ampleur du noyau dur des croyants de ce parti, qui domina les institutions de la France en 2012. Les paris sont ouverts.

Ps. Sur cette même idée que l’austérité, c’est maintenant, voir aussi Pascal Riché, « Alors l’austérité, ce serait couper un doigt à chaque Français? », sur Rue 89 (qui oublie toutefois dans sa présentation pédagogique le sens ancien du terme, de ralentissement voulu de la demande pour freiner l’inflation), ou Martine Orange, « Ce que Valls devrait apprendre de l’expérience Zapatero »,  sur Médiapart qui fait le lien avec l’expérience espagnole en la matière.  L’économiste de l’OFCE, Xavier Timbaud, sous le titre, « Hollande fait ce que Sarkozy voulait faire« , mise lui toujours sur le calcul selon lequel F. Hollande voudrait faire croire qu’il fait effectivement de l’austérité selon les souhaits de  la Commission européenne (ce qui nous mènerait droit dans le précipice), mais qu’en réalité,  notre très subtil et machiavélique Président en fait bien moins qu’il ne le prétend publiquement (tout en le niant par ailleurs), et que, de ce fait, cela ira moins mal que s’il faisait vraiment ce qu’il dit faire à la Commission (vous avez compris?).  Quoiqu’il ne soit, il restera à expliquer cette incapacité des dirigeants socialistes à penser autre chose que leurs petits camarades de classe libéraux et conservateurs. Apparemment, selon les Echos, Martin Schulz, le candidat du Parti socialiste européen au poste de Président de la Commission européenne, veut faire campagne sur le thème du refus de l’austérité. « L’austérité de Bruxelles est une erreur. Par un autre vote, imposons une nouvelle croissance. », serait le slogan du PSE.  Cela va tout même faire un drôle d’effet à l’électeur français que de constater ce chiasme parfait entre les politiques suivies, ou au moins annoncées, en France au nom de l’Europe par le PS au pouvoir et les discours tenus à propos de l’Europe par le PSE. C’est peut-être aussi pour cela que M. Valls & Cie s’évertuent à nier faire de l’austérité en France, et nient que cela ait rien à voir avec les obligations européennes de la France. Il aurait peut-être mieux valu être honnête au niveau du PSE, avec un slogan plus honnête du genre : « L’austérité, oui, mais dans la justice sociale », ou « Vers l’abîme économique, oui, mais dans la justice », ou « La croissance, c’est fini pour longtemps, mais la justice sociale c’est maintenant! »

4 réponses à “L’austérité, la nier toujours et encore.

  1. Ce que j’ai du mal à comprendre dans la politique d’austérité, c’est pourquoi la polarisation actuelle des socialistes sur les « petites retraites » qu’il s’agit de préserver. Que je sache, les retraités ne sont pas le « coeur de cible » du PS… Donc, pourquoi cete volonté de sauver les retraités, alors que le sacrifice des fonctionnaires ne pose apparemment aucun problème (alors que, eux, forment vraiment les gros bataillons du PS) ?

  2. @vince38 : mon pari est que les dirigeants socialistes actuels font le raisonnement suivant : « nous allons continuer à bloquer les salaires des fonctionnaires, parce que, de toute façon, la droite façon Coppé proposera en 2017 la suppression du statut des fonctionnaires avec licenciements massifs à la clé pour équilibrer le budget de l’Etat, ou toute une série d’horreurs approchantes (retour du temps de travail au 39h ou au 40h, voire plus, suppression de semaines de congés payés, alignement total des systèmes de retraite, etc.), des horreurs telles que, de toute façon, les dits fonctionnaires voteront encore pour nous, ne serait-ce que pour éviter le pire, par peur panique de l’avenir » (ne pas oublier : les fonctionnaires sont « risquophobes », ce sont majoritairement des « bonnes femmes » travaillant [ mal ] pour « l’Educ’nat », des moins que rien en somme!). Ces gentils dirigeants du PS parient en somme sur le fait qu’« un juif » de toute façon ne peut pas voter pour un « nazi », ou une dinde pour un volailler pour être plus poli. De fait, dans les explications de texte de l’austérité façon Ministère Valls, cet argument de la minimisation du dommage selon lequel on (les fonctionnaires, retraités et autres ci-devants charges pour les productifs) devrait être déjà bien content de ne se faire couper qu’un avant-bras, et pas les bras et les deux jambes affleure. « Ce n’est pas de l’austérité, nous ne diminuons pas les salaires de 5%! », n’as-tu pas toi aussi entendu cet argument. « La mobilisation n’est pas la guerre », comme disait l’autre.
    Pour ce qui est des petites retraites, il se trouve que l’argument ne peut guère porter. La droite ne menace pas à ma connaissance de réduire à néant le statut même de retraité, elle ne dit pas : « Oh vous les vieux de 65 ans et plus, il faudrait quand même vous remettre au boulot, bande d’assistés! ». Donc, dans ce cas-là, le risque est grand que le petit retraité décidé d’aller voter ailleurs que pour le PS (ou de s’abstenir), y compris si la dite retraitée se trouve être une ancienne institutrice méritante et syndiquée. Avec le retour de la droite au pouvoir, le déjà retraité n’a rien à craindre.
    Donc, en somme, mon explication est relationnelle, en lien avec le discours tenu par la droite républicaine pour laquelle un « fonctionnaire » – tout au moins comme mythe social! – est un nuisible par essence, et qu’en principe, cette espèce nuisible est défendue par la gauche.
    Une note personnelle : je suis ravi de savoir mon salaire de base bloqué jusqu’en 2017! (en plus je fais partie des gens qui n’auront sans doute aucune promotion d’ici là) Je vais rationaliser mon train de vie.

  3. L’année prochaine sera très difficile : l’austérité va commencer à se faire sentir, et la cartouche Valls sera épuisée…les élections seront encore loin…on se demande comment ils vont tenir…une casserole de lait sur la gazinière…

    Un pronostic sur les élections européennes ? Sur leurs conséquences ? Vous pensez que c’est faisable pour le PSE ?

    • @ madeleine : c’est déjà l’après élections européennes de 2014 qui risque d’être pénible, tout au moins pour les citoyens.

      Sur les élections européennes, je ne crois pas beaucoup que cela soit possible pour le PSE de passer devant le PPE, et, au mieux, cela sera une parité entre les deux grands. En tout cas, en France, la logique voudrait que le PS fasse un score historiquement bas, encore pire qu’en 2009 (quand il était dans l’opposition). On aurait donc une « victoire » du PSE en Europe et une « déroute » en France…

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