E.M. Conway, N. Oreskes, L’effondrement de la civilisation occidentale

ConwayOreskesLe petit ouvrage, récemment traduit en français, de Erik M. Conway et Naomi Oreskes, deux historiens des sciences, L’effondrement de la civilisation occidentale (Paris : LLL Les liens qui libèrent, 2014), est un petit bijou de propagande en faveur d’une réaction immédiate face aux risques, largement désormais avérées du point de vue scientifique, que font courir  à l’humanité le réchauffement climatique.

En effet, au lieu de simplement décrire les conséquences catastrophiques de ce dernier comme d’autres ouvrages (ce qu’il fait cependant en s’appuyant sur des nombreuses références ), il se place du point de vue d’un historien de l’avenir, qui aurait à décrire en 2093 les conséquences du désastre advenu quelques années auparavant (vers 2060-70). Or, comme chacun devrait le savoir, l’histoire n’est écrite que par les vainqueurs, et, en l’occurrence, le vainqueur est représenté ici par un historien chinois, au service de l’État chinois héritier de l’actuel régime autoritaire et ayant gardé les mêmes caractéristiques dictatoriales. Dans le scénario de prospective ici présenté, le « communisme »  reste donc toujours en place à la fin du présent siècle en Chine, alors que les États-Unis d’Amérique et leur démocratie libérale auraient disparu dans la tourmente. L’idée principale du livre est en effet qu’au train où vont désormais les choses, les seules forces humaines organisées qui survivront sur une Terre bouleversée et martyrisée par le changement climatique seront des régimes autoritaires, car ils s’avéreront les seuls capables de gérer politiquement de manière centralisée  -et de fait non démocratique – les conséquences tragiques du réchauffement climatique sur leur territoire. On peut douter en réalité que ces régimes survivent mieux que les autres, ne serait-ce que parce qu’il ne me semble pas certain qu’ils disposeraient des ressources de loyauté populaire suffisante pour survivre aux chocs annoncés, mais  l’expérience des deux guerres mondiales montre que, face à une catastrophe,  les États n’ont eu d’autre choix pour survivre que de recourir à des contraintes très fortes sur les libertés économiques des individus et des entreprises. Par exemple si la production agricole s’écroule, il faut bien en finir par recourir au rationnement, on ne pourra plus laisser jouer les mécanismes de l’offre et de la demande, sauf à laisser sciemment les pauvres mourir de faim, ce qui reste tout de même difficile dans un pays (un peu) démocratique.

Le message du livre constitue donc une spéciale dédicace aux libéraux et autres libertariens nord-américains qui veulent à tout prix défendre les vertus du libre marché : d’accord, old chaps, vous ne voulez pas réguler maintenant les émissions de CO2 au nom de la Liberté en allant jusqu’à nier la Science, très bien, libre à vous; vous choisissez donc de lancer à pleine vitesse l’humanité dans une série de catastrophes que la science peut prédire désormais, or celles-ci ne seront surmontées que, par certains régimes autoritaires mettant fin pour longtemps à la liberté telle vous l’entendez. C’est là user d’une ligne argumentative classique : chers conservateurs, si vous ne faites rien maintenant, vous aboutirez à une révolution ou un bouleversement de l’existant où vous perdrez vraiment tout, par contre, des réformes vous permettraient de sauver l’essentiel. Je trouve cela d’autant mieux vu que c’est la Chine populaire actuelle qui joue dans leur scénario le rôle du futur vainqueur de l’attentisme occidental. Le livre  joue  donc à plein sur le « péril jaune/communiste », sur le fantasme pour le coup bien (vieil-)occidental celui-là d’un monde dominé par les « méchants et pervers jaunes/communistes ». L’argument serait probablement encore plus fort s’il annonçait à la droite américaine la domination mondiale des salafistes les plus éloignés de leurs valeurs libérales et bien décidés à l’occasion à éradiquer toute forme de christianisme partout, y compris au Texas, mais, là, la crédibilité du récit historique imaginé aurait été plus faible.

Par ailleurs, ce petit livre s’attaque aussi en passant à la « géo-ingénierie ». Pour les deux auteurs, l’idée d’une modification du climat par une action technique s’avère au moins aussi dangereuse que le déni du changement climatique lui-même (p.44-46). C’est en effet une tentative de « géo-ingénierie » qui, dans leur vision des années 2050-60, accélère encore le désastre climatique, et fait s’écrouler la civilisation occidentale pour de bon. Le message est clair: ce n’est pas la technique qui rattrapera notre refus actuel de réguler les émissions de gaz à effets de serre.

En dehors de son aspect de propagande – qui essaye de jouer sur les ressorts profonds du conservateur -, les éléments concrets du scénario ici élaborés sur la base des données de la science du climat (cf. les références) incitent par contre le lecteur à bien profiter de la vie d’avant. Les auteurs sous-estiment en effet sans doute l’étendue des troubles politiques qui résulteraient de leurs prévisions si elles s’avéraient exactes. J’ai bien peur que cela ne soit pas seulement la civilisation occidentale qui soit amené à s’écrouler, mais aussi la civilisation en général. Et dans ce cas-là, il n’y aura pas d’historien pour un bon moment…

Ps. On attribuera aussi à ce livre le prix du photomontage de couverture le plus disgracieux de l’année.

9 réponses à “E.M. Conway, N. Oreskes, L’effondrement de la civilisation occidentale

  1. C’est peut-être qu’il faut laisser la science-fiction à des « professionnels ». Même si l’exercice est réalisé avec maladresse, que cela n’empêche pas de considérer que la SF peut aussi avoir une utilité pour penser les enjeux écologiques (Cf. http://yannickrumpala.wordpress.com/2014/02/14/la-science-fiction-au-secours-de-lecologie/ ). Et, en la matière, ce ne sont pas les conseils de lecture qui manquent (quelques exemples : http://yannickrumpala.wordpress.com/2013/10/11/et-la-science-fiction-entra-elle-aussi-dans-lanthropocene/ ).

    • @ YR : oui, tu as raison, il existe bien d’autres choses en la matière. Pour les auteurs, il ne s’agit pas du tout de faire œuvre d’imagination, comme tu l’indiques par ailleurs pour d’autres livres, mais de mettre en avant des arguments dans le présent.

  2. Christophe encore plus pessimiste que les auteurs ! J’aurais pu le parier ;-) J’ai aussi beaucoup aimé la réflexion des auteurs sur la science occidentale. Et notamment le passage sur les deux types d’erreurs scientifiques : croire à ce qui n’existe pas (ce qui est la pire des erreurs aux yeux des scientifiques occidentaux) ; ne pas croire à ce qui existe (ce dont tout le monde se fout). En clair, la science occidentale n’est pas du tout prête à intégrer véritablement le principe de précaution, malgré toute la (plus ou moins) bonne volonté de notre Constitution.

    • @ Simon Persico : désolé, j’ai un biais de perception du monde très fortement pessimiste. Tout le monde me le dit : mes collègues, mes étudiants, mes parents, ma femme. Il n’y a bien que mes chats qui ne me le disent pas…
      C’est vrai que je n’ai pas insisté du tout sur la critique par les auteurs des biais de la science occidentale. Ce sont des historiens des sciences, et cela les intéresse apparemment beaucoup. Or il me semble que cet argument-là est déjà un peu daté dans la mesure où, par exemple, les rapports du GIEC deviennent de plus en plus incisifs. Tout simplement, il n’existe plus de doute raisonnable sur le réchauffement climatique. Pour le passé, il a certes existé ce biais, et cela a aidé les « climato-sceptiques », mais aujourd’hui? Or je juge leur livre à l’aune de l’objectif qu’ils se fixent, faire bouger l’opinion publique conservatrice.

      • Si c’était aussi simple qu’une question d’opinion publique et de bonne volonté (des décideurs et même de tout le monde), cela fait bien longtemps que l’affaire serait résolue et qu’il n’y aurait pas eu de violences au Moyen-Age, en tous cas entre chrétiens (pour prendre un exemple historique typique, vu la forte croyance aux valeurs chrétiennes d’alors et le nombre de prêcheurs semblables à ceux-ci). Cette manie si peu scientifique de penser que notre comportement dépend d’un libre-arbitre que personne n’a jamais constaté et qu’un bon laïus peut changer les choses…
        Ils feraient mieux de se pencher sur les raisons structurelles qui poussent à ce comportement suicidaire de notre civilisation. Mais là on rentre dans des domaines politiquement dangereux qui obligeraient à critiquer en profondeur le capitalisme (ses institutions donc, pas les valeurs encore une fois). Le rapport « bonne conscience vs coût (en terme de carrière) » devient du coup beaucoup moins intéressant pour eux… Rebelles mais pas trop…

  3. Je suis à chaque fois déçu que le débat se restreigne à la controverse entre ceux qui sont convaincus du réchauffement climatique et ceux qui n’y croient pas (les « climato-sceptiques »).
    1) Je trouve la démarche du trop décrié Bjorn Lomborg plus intéressante : s’intéresser à une allocation raisonnable des ressources, qu’on peut quantifier en kgCO2 évité par Euro investi (paramètre très très rarement évoqué : voir l’exemple des énergies non renouvelables – éoliennes, biocarburants entre autres, subsidiées à tour de bras).
    2) Le processus de décision découlant du Protocole de Kyoto, d’une lourdeur épouvantable, et la politique climatique européenne, sont réservés aux politiques qui prennent des décisions sans que les citoyens ne soient consultés sur les conséquences des décisions prises ni sur les outils à mettre en oeuvre pour atteindre les objectifs visés. On discute à longueur de session sur le pourcentage de réduction de CO2 qui sera adopté, mais à aucun moment les citoyens ne sont informés des choix qui leur seront imposés pour pouvoir les réaliser.

    • @ Grunchard
      Sur le point 1, il existe différentes manières de calculer le coût total d’une énergie, par exemple, le pétrole et le gaz ont une fâcheuse tendance à faire proliférer les « pétro-dictatures », ce qui n’est pas non plus une si bonne chose…en terme d’euros investis. (On se retrouve avec un Moyen-Orient ou une Russie fort désagréables…)
      Sur le point 2, le rôle du grand public est très discuté actuellement. Idéalement, il faudrait pouvoir associer les gens aux décisions prises, mais si le temps manque pour faire ce travail? Et puis on sous-estime toujours le fait qu’une grande partie de la population ne veut pas changer.

  4. Parcourant ma documentation, j’ai retrouvé un article qui montre que la croissance illimitée des émissions de CO2, c’est en Chine qu’elle a lieu :
    « …qu’il n’y a aucune analogie entre les comportements dans le domaine des émissions de CO2 de l’une et l’autre de ces deux nations. Pour démontrer cela il me semble important, tout d’abord, d’examiner les courbes qui représentent les milliards de tonnes de CO2 relarguées durant les dernières années par l’une et l’autre (FIG.I). » (voir l’article)
    http://www.leblogenergie.com/2014/02/18/emissions-de-gaz-carbonique-peut-on-mettre-la-chine-et-les-etats-unis-dans-le-meme-panier/

    • @ Grunchard : c’est vrai qu’un abandon des énergies fossiles par la Chine parait ne pas être à l’ordre du jour, mais les auteurs soulignent simplement qu’une société gérée de manière autoritaire sera la seule à supporter le choc d’un changement climatique majeur et rapide. Par ailleurs, il faut rappeler que ces chiffres correspondent au fait que l’Asie et en particulier la Chine est devenue l’usine du monde. On émet du CO2 en Chine pour produire les biens de consommation de l’Amérique et de l’Europe…

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