Philippe Val ou le super-troll

(Je ne devrais pas écrire ce post, parce que prêter attention à Philippe Val et à ses élucubrations, c’est « nourrir le troll ».)

En vue de lancer son pamphlet, Malaise dans l’inculture (Paris : Grasset, 2015), P. Val a été invité dans la matinale de France-Inter il y a quelques jours, et il a eu tout le loisir de déverser tout son fiel sur ce qu’il appelle le « sociologisme » – cette vision du monde qui, en expliquant les raisons d’agir de tout un chacun en toutes circonstances par l’économique et le social, aboutirait à nier la responsabilité individuelle de chacun dans les méfaits qu’il peut commettre et à ne pas voir l’enracinement culturel du Mal chez certains de nos contemporains. Julien Salingue a eu le courage de lire la prose de P. Val, et de la commenter. Ce collègue a le cœur bien accroché.  Il a donc dû acheter le livre (… ou le voler?). Je n’ai pas eu ce courage méthodologique, mais ce qu’en rapporte J. Salingue correspond bien au contenu des quelques lignes que j’ai pu en saisir en feuilletant la chose dans une de mes librairies préférées. Il y a eu des énervements plus circonstanciés encore, tout en sérieux, comme cette longue défense et illustration de la sociologie par Christian De Montlibert, « Philippe Val et la haine de la sociologie », Le Monde, 22 avril 2015 (p. 15). Ou encore cette satire, par Eric Fassin, pour le site du NouvelObs. Il y a eu aussi l’énervement de Sylvie Tissot, qui n’apprécie guère que toute critique de l’ordre établi finisse aux yeux de P. Val par vous faire soupçonner d’antisémitisme. (Il me semblait bien avoir moi aussi entendu cet enchaînement délirant sur France-Inter, mais mal réveillé sans doute, je n’y avais cru qu’à moitié.)

De fait, toutes ces réactions – qui ne sont rien sans doute par rapport aux silences affligés de beaucoup – ne serviront pourtant à rien. Au contraire, P. Val en sortira renforcé, déjà à ses propres yeux, dans son statut d »‘intellectuel », briseur de tabous, injustement persécuté par ces « chiens de garde » d’universitaires et de chercheurs – il fera facilement remarquer d’ailleurs que les réactions les plus vives viennent des sociologues classés politiquement les plus à gauche. Que du bonheur, sans doute.

Cette situation m’inspire trois remarques.

D’une part, de tout ce que j’ai pu recueillir sur le contenu de l’ouvrage, il ressort que P. Val semble bien revisiter tous les poncifs de la pensée la plus réactionnaire du passé et du présent. Comme tout réactionnaire qui se respecte, il s’en prend vivement à J.J. Rousseau, source du « totalitarisme » et du « sociologisme »; tel un néo-conservateur à l’américaine, il s’en prend à l’écologie ou aux « lanceurs d’alerte ». Comme par un heureux hasard, tout ce qui peut ressembler vaguement à une critique de la société tel qu’elle est est désormais vu par notre P. Val version 2015 comme un signe de décadence intellectuelle, morale et culturelle. Il est désormais vraiment du côté obscur de la Force.

D’autre part, comme il s’agit d’un pamphlet et d’une parole pamphlétaire, il faut bien faire remarquer la faible qualité du propos jugé à cette aune historique. Notre bon P. Val veut jouer désormais au grand penseur de la Réaction – ce qui constitue son droit le plus strict – luttant contre les maux qui menacent la Civilisation libérale, mais son argumentation et son style restent adaptés aux médias généralistes de notre temps. Elle est simpliste, péremptoire, ne tenant aucun compte de ses contradictions évidentes. Même le commentaire, pourtant vraiment très poli du journaliste Michel Guerrin dans le Monde (« Paradoxal Philippe Val », 17/04/15, p1. et p. 24) le note.  C’est une forme singulièrement affaiblie de la polémique intellectuelle que P. Val propose. De fait, n’est-ce pas d’ailleurs une particularité du débat français contemporain que d’abaisser sans cesse le seuil de recevabilité dans le débat public d’une œuvre polémique pourvu qu’elle se situe nettement dans le registre du propos réactionnaire? Autrement dit, je finis par me demander si le fait que  P. Val soit autorisé à parler comme un « intellectuel », même réactionnaire et à la veste retournée, n’est pas clairement pour le coup un signe de la Décadence du pays! De Charles Maurras à Philippe Val… tout de même, comme dirait Nicolas Baverez qui s’y connait ès décadences, c’est vraiment la France qui tombe.

Enfin, ce qui en fait un super-troll, c’est qu’il tient ces propos au nom de valeurs qu’on peut par ailleurs partager : les Lumières, la liberté d’expression, la défense de l’esprit critique. C’est cela qui le rend parfaitement troll. Un destructeur de la pensée critique qui s’autorise de celle-ci pour s’exprimer contre elle.

10 réponses à “Philippe Val ou le super-troll

  1. Après lecture du papier de Julien Salingue, au-delà des opinions douteuses exprimées par Philippe Val, je suis surtout surpris par le niveau de bêtise de ses arguments, ce qui est quand même inquiétant quand on sait qu’il a dans le passé dirigé France Inter et Charlie Hebdo… Néanmoins, je perçois plutôt la promotion de ce livre au sein des médias généralistes comme un énième signe de leur lente fin.. Ces médias exploitent les arguments réactionnaires un peu comme le sexe, les Le Pen ou les reportages sur la délinquance en banlieue, ça fait de l’audience et ce n’est pas trop chez à produire… Comme si c’était tout ce qui leur restait. Et en réalité, le pamphlet de Philippe Val de 150 pages, écrit en caractère 18, et vendu vingt euros (je caricature à peine ?), je ne suis pas sur que cela intéresse grand monde, au delà de l’effet d’annonce.

    • @leo : vous avez raison, le livre est surtout une occasion d’être invité à faire la tournée des plateaux, et c’est cela qui porte à conséquences.

  2. Mouais… C’est quand même embêtant de critiquer un livre sans l’avoir lu. Je veux bien admettre qu’il contient beaucoup de bêtises ou d’idées simples. Cela dit, les idées complexes, ma brav’ dame, faut aussi s’en méfier! Et après tout, si cela conduit à s’interroger sur la place de la sociologie aujourd’hui, et surtout sur son soutien implicite aux idéologies les plus régressives, ça ne me dérange pas.

    • @ Vince38 : je ne suis pas sûr franchement qu’un tel livre (que j’ai parcouru tout de même pour vérifier de quel tonneau il était, et je n’ai pas été déçu…) lance le débat en quoi que ce soit sur la sociologie et son rôle supposé de soutien aux idéologies les plus régressives. Il ne se situe pas à un niveau de polémique suffisant. Cela ne vaut pas par exemple l’effet du canular ayant conduit à la publication d’un faux article de sociologie a-empirique à la Maffesoli., canular qui est une vraie application de la méthode scientifique expérimentale pour le coup. Tu devrais te lancer dans ce genre d’entreprise si tu veux vraiment dénoncer cette partie de la sociologie qui, selon toi, trahit les ambitions rationalistes de ses fondateurs (A. Comte, E. Durkheim, M. Weber. etc.), Il me semble qu’au contraire le « troll Val » stérilise le débat éventuel par son intervention méprisante à l’égard de tout un corps de métier.

      • Ben franchement, après avoir entendu Emmanuel Todd, j’ai bien envie d’aller acheter le livre de Val…

  3. Les médias sont aux mains de la réaction, et tout le monde s’étonne que ces gusses soient sélectionnés par eux. Les « intellectuels » de nos médias sont tous devenus comme Val. Ce n’est pas un hasard. Les sociologues devraient savoir ça (Bourdieu, Chomsky et d’autres l’ont déjà bien expliqué).
    Il faut voir Val comme un troufion de la propagande patronale. Et on n’argumente pas face à la propagande, on l’analyse…

    • @MonPesudo : oui, les sociologues auraient dû se contenter d’analyser la propagande comme vous dites, mais ils ont aussi une réputation publique à tenir comme profession attaquée. Imaginez la même chose pour les médecins, les policiers ou pourquoi pas les tourneurs-fraiseurs. Aucun groupe professionnel ne peut laisser dire dans l’espace public qu’il se trouve à l’origine d’une déviance (en l’occurrence le « sociologisme » dénoncé par P. Val) nuisible pour la société en général. Vous remarquerez cependant que les réactions se sont faites à titre individuel, sans doute parce que la profession sociologique (par la voix de ses associations) trouve le propos de P. Val vraiment trop bête et trop clairement idéologique pour lui accorder plus d’importance de cela, sauf comme preuve comme vous le disiez d’une propagande encouragée par certains dirigeants pour nier la réalité sociale de ce pays (trop bien?) décrite par les sciences sociales (non, non, l’exclusion, la ségrégation politico-sociale, la désaffiliation, etc., même si cela existe, cela ne devrait avoir aucun impact… si ces gens n’étaient pas aussi méchants… comme disait un titre de film italien, « affreux, sales et méchants »).

      • madeleine

        Si on parle de Val, on ne parle du reste. Le volume horaire dans l’espace publique consacré à la sociologie est déjà suffisamment mince, pourquoi perdre du temps. Les attaques contre la sociologie ne sont pas nouvelles : Depuis Durkheim à la Sorbonne. Ces attaques ne menacent pas l’existence de la discipline. Il n’y a pas lieu d’en faire état. On a déjà l’expérience des nouveaux philosophes : en répondant à ces gens-là, on légitime leurs prétentions. Ne pas nourrir le troll !

  4. @Vince38 : oui, j’ai moi aussi entendu (partiellement) Emmanuel Todd, et j’ai bien aimé son allusion au fait que traiter la question méthodologique « corrélation et causalité » était un pont-aux-ânes façon SciencePo. Cela fait toujours plaisir le matin d’entendre ce genre de propos dépréciatifs. Jolie manière de mettre la poussière sous le tapis et de jouer sur l’image (négative) de SciencePo chez certains auditeurs. Tu remarqueras aussi que toutes ces polémiques éclatent avant que les critiques « hors presse » aient pu lire les livres en question. C’est aussi une tactique éditoriale de lancement qui m’énerve de plus en plus. Un peu comme pour les films en somme.
    Au fait, tu as manifesté le 11 janvier? tu es un « catho zombie »? en proie à un « flash totalitaire »? Je m’en doutais, Torquemada, sors de ce corps! Aïe, aïe, aïe, on n’est pas sorti de l’auberge.

    • Autant je sympathise politiquement avec E. Todd, autant je n’apprécie guère la prostitution en place publique de  » la sociologie religieuse de Max Weber », l’invocation outrancière de  » Durkheim », d’une manière si pauvre qu’elle me rappelle mes très mauvais cours de SES au lycée et d’université. Pourquoi se draper dans la science ? Pourquoi nous infliger pareille vulgate !

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