Tiphaine Rivière, Carnet de thèse

tiphaineriviereFaire le compte-rendu d’une bande dessinée est une chose auquel je ne suis pas accoutumé, mais il me faut faire une exception pour les Carnets de thèse, de Tiphaine Rivière (Paris : Seuil, 2014).

L’auteure y narre avec un brio certain, graphique et narratif, les déconvenues d’une thésarde en lettres modernes faisant une thèse sur Kafka à la Sorbonne. Je suppose que, du point de vue du sous-genre de BD auquel cela correspond, il s’agit d’une autre manifestation de cette tendance à l’autobiographie – ou à l’autofiction plutôt -, dans la BD française depuis quelques années, sans doute sur la lancée d’une BD à l’immense succès international comme Maus, mais aussi en lien avec les tendances similaires présentes dans la littérature française en général.

Il se trouve que, par son illustration des travers de l’Université  contemporaine, cette BD m’a fait rire aux larmes. Littéralement. C’est là donc du bel ouvrage jugé à l’aune du divertissement procuré au lecteur.  Cela faiblit cependant un peu sur la fin. En effet, malgré toutes les difficultés rencontrées, la thésarde fictive achève sa thèse et la soutient. Contrairement à l’auteure qui, elle, a abandonné sa propre thèse pour se consacrer justement à la BD. Le happy end (partiel) gâche un peu le propos, mais je comprends que faire finir au mieux l’héroïne dans un centre de télémarketing ou au pire à mendier sur la place de la Sorbonne aurait été un peu troublant.

Quoi qu’il en soit, cette BD constitue une excellente introduction à la thèse en sciences humaines et sociales. Je suggère donc qu’elle devienne de lecture obligatoire pour tous les M2 (master 2, année 5 des études post-bac) visant la recherche dans nos disciplines sinistrées (car superfétatoires). Et, puisque nous nous trouvons en pleine bureaucratisation de la recherche, je suggèrerais même que, selon le décret en préparation sur le doctorat,  les Écoles doctorales avant de valider l’inscription en thèse demandent une déclaration sur l’honneur de tout doctorant selon laquelle il a bien lu cette BD et qu’il en a compris le sens. On aurait une perfection dans le kafkaïsme bien fait pour me plaire.

Que peut donc apprendre de si important l’aspirant docteur en sciences humaines et sociales dans cette BD?

Tout d’abord, les (més)aventures de l’héroïne montrent qu‘il ne faut pas s’engager en thèse sans un financement – ou sans un moyen de vivre pendant la durée prévisible de la thèse qui ne prenne pas trop de temps. Ici, après quelques galères, l’héroïne finit par être recrutée comme bureaucrate de base à l’Université (visiblement la Sorbonne). De fait, aujourd’hui, si quelqu’un ne trouve pas de financement pour sa thèse, cela veut déjà dire qu’il est déjà très mal parti, et qu’il vaut mieux ne pas insister. L’absence de financement signale en effet fortement à l’aspirant doctorant que sa recherche n’intéresse pas les personnes qui définissent les domaines sur lesquels il serait bon de faire des recherches. Une thèse en lettres modernes sur Kafka représente sans doute la quintessence de ce qui n’intéresse pas les décideurs. En effet, les aspirants doctorants doivent prendre conscience du basculement général de la conception de la recherche vers une vision « schumpétérienne » de cette dernière. La recherche ne vaut en effet à leurs yeux (comme les documents de la Stratégie de Lisbonne l’officialisent depuis le début du millénaire pour l’Union européenne) que si elle permet de soutenir l’innovation, qui permet de développer la rentabilité du capital national (ou européen) face à la concurrence du monde extérieur. Les sciences humaines et sociales de ce point de vue là ne servent pas directement à grand chose, même s’il existe au niveau du CNRS un salon de l’innovation en sciences sociales. Bref, si tu n’as pas créé ta start-up à 30 ans, tu as raté ta vie, et tu n’auras ni poste au CNRS, ni bien sûr ta Rolex. Plus sérieusement, un aspirant doctorant doit comprendre que bien des disciplines de sciences humaines et sociales disparaitraient s’il fallait décider aujourd’hui de commencer à les financer sur fonds publics. En effet, les sciences humaines et sociales vivent encore largement  sur un effet d’hystérèse lié à leur institutionnalisation au moment des révolutions nationales et bourgeoises, et à leur boom d’après 1945. Nous sommes tous en sciences humaines et sociales comme le latin et le grec ancien au collège, dont plus personne en haut lieu n’aurait l’idée d’introduire sous cette forme l’étude sur fonds publics si elle n’existait pas déjà. Une scorie du passé national et bourgeois, et des « Trente Glorieuses ».

Ensuite, il ne faut pas seulement avoir un directeur de thèse, mais il faut bien le choisir. Il faut à la fois quelqu’un de connu sur le domaine de recherche et qui veuille bien s’occuper du sort de ses thésards et pas seulement les exploiter. Ici le directeur de thèse est un parfait salaud, uniquement préoccupé d’accumuler plus de thésards que ses concurrents directs, et ne montrant aucun intérêt pour les sujets de thèse qu’il prend en charge. Il développe donc toute une série de tactiques pour ne pas s’occuper de ses nombreux doctorants qui sont d’un ennui total pour lui. Les pages où il conseille à la doctorante – transformée en images en gentil cocker auquel on lance une baballe – d’aller lire tout Schopenhauer pour s’en débarrasser pour un an au moins sont géniales. En tout cas, ce personnage, particulièrement odieux, ne va pas améliorer l’image des professeurs d’université. De vieux beaux, courant les colloques internationaux. Et, sans doute, de tels personnages existent. (L’auteure prend d’ailleurs soin de remercier son propre directeur de thèse et de le distinguer du personnage de la BD.) Avec une bonne oreille et un peu d’attention sur l’état de la discipline, un aspirant doctorant doit toutefois savoir le repérer. Sinon, tant pis pour lui.

Par ailleurs, il faut choisir un sujet de thèse qui ne soit pas battu et rebattu. La thésarde fictive a choisi un sujet sur « l’absurde chez Kafka » (sic). Cela sert bien sûr le propos de la BD qui insiste beaucoup sur l’absurdité de tout cela, mais cela correspond surtout pour moi à l’avertissement implicite selon lequel il ne faut surtout pas prendre un sujet sur lequel tout a été écrit, ou tout au moins tellement de choses qu’il devient un peu difficile de se montrer original. A un moment de la BD, l’héroïne prétend avoir « fiché » (mis en fiche) plus de deux mille ouvrages et articles, cela m’a paru un  peu excessif, mais c’est très significatif de la difficulté à aborder un sujet sur-travaillé. Normalement, une thèse devrait porter sur un sujet qui n’a pas été fait et refait. Cet avertissement vaut aussi pour ma propre discipline, la science politique.

Enfin, il faut bien se rendre compte du degré montant de bureaucratisation de l’environnement de la recherche. C’est usant, mais inévitable.  L’auteur consacre même deux pages à une simili-Ministre de la recherche, ressemblant fort à notre chère Geneviève Fioraso, expliquant qu’il faut tout compliquer pour emmerder les chercheurs afin qu’ils se tiennent tranquilles. Bonne idée, et d’ailleurs en parlant de doctorat, le futur texte sur les Écoles doctorales à l’étude ces jours-ci semble bien constituer à ce que j’ai pu en comprendre en le lisant (via la version préliminaire diffusée par les syndicats) une perfection en matière de bureaucratisation. C’est vraiment un hommage émouvant à Kafka, à Orwell et à Zinoviev. Tant de bêtise bureaucratique en si peu de lignes ne peut qu’impressionner. Personnellement,  j’ai choisi de ne diriger aucune thèse pour ne pas ajouter des malheureux docteurs sans poste à la liste des losers du jeu absurde que sont devenus les études doctorales, mais j’ai tout de même une pensée pleine de compassion pour les collègues, sincères et dévoués, qui vont devoir se battre pour faire fonctionner cette belle usine à gaz.  J’ai beaucoup aimé la « commission Théodule », formé de membres extérieurs à l’ED, chargée de vérifier chaque année que les doctorants de la dite ED avancent. Et dire que ce gouvernement prétend  « simplifier »! Ah les cons…

Et pour finir, la BD est explicite sur le niveau de concurrence actuel pour les postes des maîtres de conférences ou de chercheurs. La thèse n’est pas grand chose, il faut aussi publier, publier, publier, et avoir ses réseaux (en l’espèce, le fait d’être normalien dans la BD). Il faut tuer ou être tué. La métaphore graphique y est littéralement, mais elle correspond bien à la réalité d’un niveau de concurrence – tout au moins dans la plupart des disciplines que je connais – qui ne cesse de monter. Nous vivons une « crise des ciseaux » : plus de candidats brillants et vraiment très bien préparés, et de moins en moins de postes d’enseignants-chercheurs et de chercheurs réellement ouverts. Du coup, pour gérer le hiatus, les collègues en place montent la barre chaque année pour justifier les recrutements. Ainsi, pour la science politique, mes collègues semblent s’orienter, comme en économie, sur un critère de recrutement dominant : le nombre d’articles publiés dans les  « grandes » revues « à comité de lecture ». J’ai saisi ainsi des discussions où l’on comparait du coup le candidat à x articles et celui à y articles, sachant que x est significativement différent de y. C’est sûr que cela simplifie beaucoup le travail de recrutement, que cela le rend « juste », au moins en apparence, y compris devant les tribunaux administratifs, dans un contexte de pénurie de postes et de surcroît de candidats de très grande valeur. Tant qu’il reste au moins un poste à pourvoir, on peut l’attribuer avec justice, après on verra. En même temps, si les aspirants doctorants sont d’ores et déjà mis au courant de cette tendance (qui n’est pas propre qu’à la France d’ailleurs! c’est pire ailleurs en Europe du sud), cela finira sans doute par changer leurs calculs. En effet, si l’on a  vingt ans ou un peu plus, est-ce qu’il est du coup bien raisonnable de s’engager avec une énergie de sportif de haut niveau ou de cadre à potentiel dans un cabinet d’audit  pour être engagé in fine comme fonctionnaire seulement à la veille de mes quarante ans – avec un salaire de débutant qui n’est même plus désormais le double du salaire minimum et avec comme employeur un État qui, par ailleurs, semble avoir quelques problèmes financiers, enfin surtout pour son personnel de la « main gauche ». Il est peut-être plus raisonnable d’assurer autrement l’avenir.

Bien sûr, tout le monde ne pourra pas faire de la BD – domaine qui, d’ailleurs, connait lui aussi ses problèmes de revenu du côté de ses auteurs comme l’a montré une manifestation lors du Festival d’Angoulême de cette année, mais au moins que personne ne s’engage en doctorat sans savoir à quoi il s’expose. Donc allez lire cette BD!

7 réponses à “Tiphaine Rivière, Carnet de thèse

  1. Les professeurs honnêtes en viennent à dissuader leurs élèves.

    La variable internationale du CV commence également à prendre du poids : selon la discipline et son degrés d’ouverture, bien sûr.

    Il reste l’exil. Le repeuplement du tiers-monde par la transplantation de haut-diplômés.

    • @ madeleine : oui, en science politique, l’aspect international devient vital. Il faut publier en anglais dans des bonnes revues.

  2. Voilà un post qui va avoir beaucoup de grand succès auprès des doctorants. Cela dit, les statistiques (disponibles sur sur rapport de l’Assemblée nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/14/budget/plf2014/a1429-tIX.asp) invitent à ajouter deux remarques. La première est que le nombre de doctorants est en baisse depuis le pic de 2005-2007, ce qui laisse présager que la situation pourra s’améliorer dans les années à venir, d’autant que la France est plutôt en déficit. La seconde remarque, très politiquement incorrecte, est que les doctorants nationaux sont maintenant beaucoup plus concurrencés par les doctorants étrangers. D’après le rapport, ceux-ci représentent désormais 42% des doctorants (contre 30% en 2001). On peut évidemment se féliciter de cette ouverture internationale, mais je me demande si cela ne risque pas de provoquer un certain ressentiment de la part des élites.

    • @Vince38 : attention, si tu regardes attentivement les chiffres du rapport en question, le nombre d’inscrits en doctorat baisse toutes disciplines confondues, mais le nombre de doctorats délivrés continue lui à augmenter régulièrement. Par ailleurs, le rapport corrobore largement les intuitions de la BD, en particulier sur le cas des sciences humaines et sociales et des thèses non financées, En tout cas, je ne crois pas que, pour la science politique, la pression à la hausse des exigences soit prête à s’arrêter de sitôt – du moins à en juger par mes conversations avec les docteurs concernés.
      Pour les étudiants étrangers, il faudrait voir où ils s’inscrivent, et, par ailleurs, le rapport fait lui-même remarquer qu’ailleurs, le doctorat est un diplôme qui permet de faire brillamment carrière dans le privé ou le public, il n’est pas impossible que ces étudiants étrangers viennent faire un doctorat en France pour ensuite le valoriser pleinement dans leur pays d’origine.

  3. Tony Vairelles

    Christophe – il me semble que le gros problème des recrutements est que justement le critère des publications n’est pas encore intégré par nombre de comités de sélection. Beaucoup de comités se cachent derrière les critères plus labiles (conjectures sur la capacité d’enseignement… suppositions sur la collégialité du candidat… divinations sur son investissement supposé dans les tâches administratives…), sans compter les critères franchement non-académiques, pour surtout ne pas recruter les candidats qui ont les meilleurs dossiers scientifiques. Le problème n’est donc pas « trop de bons candidats, pas assez de postes », mais « peu de postes, et sur la plupart des recrutements sur critères extra-académiques ». C’est à mon avis pour cette raison que tant de gens font des thèses et candidatent même s’ils savent que leur dossier est faible : il y a une telle part de n’importe quoi dans les recrutements que sur un malentendu, tout est possible pour n’importe qui.

    • @ Tony Vairelles : au moins pour ce que je connais un peu, la science politique, j’ai tout de même l’impression que les doctorants sont loin d’être des idiots, et les docteurs encore moins. Et, subjectivement, j’en vois peu qui se lanceraient dans une thèse sans penser dans le fond qu’ils sont quelque part un génie! Et, sur les recrutements, tout particulièrement pour les dernières années, j’aurais du mal à citer quelqu’un en science politique qui ait été recruté sur un mauvais dossier (surtout jugé à l’aune du passé proche ou lointain) – ce qui n’est pas la même chose que de citer des,gens recrutés dont les travaux ou l’approche ne me plairaient pas (mais je suis atrabilaire). J’aurais plutôt tendance à inverser le raisonnement : face à tant de bons dossiers et par ailleurs, face à un réel pluralisme persistant des approches intellectuelles et des objets réputés importants, les commissions peuvent jouer effectivement sur des critères extra-académiques au sens strict, du genre : parmi les très bons candidats de notre approche intellectuelle, « celui-là ou celle-là a la tête de l’emploi ». En effet, en regardant la composition des commissions de recrutement, on voit le plus souvent très bien l’orientation intellectuelle qu’il s’agit de promouvoir, mais rarement une préparation nette au copinage en faveur de quelqu’un (comme dans le cas du poste de professeur à l’Université Lyon III cette année dénoncé par toutes instances disciplinaires de la science politique).

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