Réaction à « Démolition »(J. Siméant)

Ma collègue politiste Johanna Siméant a publié en ligne le 6 janvier 2018 un texte important, intitulé Démolition. Cette collègue y décrit son effarement face à l’évolution de son monde vécu, face à tous les ravages du néo-libéralisme qu’elle y constate et qui n’ont fait que croître et embellir depuis qu’elle est en âge de réfléchir à la société, depuis les désormais lointaines années 1980.  Je dois dire, par proximité générationnelle avec cette collègue,  que je partage sans l’ombre d’un doute son constat pessimiste. Vu le succès d’audience de ce texte, je ne doute pas que je ne suis d’ailleurs pas le seul.

De fait son texte m’a inspiré ces quelques remarques tout aussi désabusées.

En le lisant ce fort texte, je me suis demandé si nommer l’idéologie, dont nous constatons les ravages dans le présent, « néo-libéralisme », n’est pas devenue à ce stade un euphémisme, une édulcoration, une manière de se rassurer encore. Pour ma part, je commence, faute de mieux, à utiliser le terme de « (néo-)darwinisme social » – en effet, ce n’est pas seulement que les plus forts, efficaces, intelligents, entreprenants (alias les « premiers de cordée ») ont droit à plus que les autres comme dans la théorisation néo-libérale standard à la Hayek, mais c’est aussi que la situation présente dérive vers l’idée, encore implicite certes, que les faibles doivent disparaître purement et simplement de la surface de la terre. Ce ne sont encore des « assistés », ou des « expulsés » pour reprendre les termes d’une sociologue comme Saksia Sassen – mais on peut présager qu’ils seront, à un horizon pas si lointain, des « solutionnés ». Il faut n’est-ce pas « une solution finale » au problème des migrants, comme l’a dit malencontreusement un politicien conservateur allemand il y a quelques jours – en faisant certes scandale tant l’allusion à ce à quoi on ne doit pas penser était linguistiquement évidente. En finir avec les étrangers, cela serait effectivement déjà un début… Pour l’instant, aucun auteur, intellectuel,  tout au moins un peu reconnu par l’Université, n’a théorisé à nouveaux frais cette nécessaire élimination des plus faibles, il n’y a pas de nouveau Malthus ou Spencer à l’horizon, et c’est peut-être cela qui est trompeur. Nous appelons les idées hégémoniques « néo-libéralisme », voire « libertarianisme », parce qu’il existe des dizaines d’études sur le mouvement intellectuel transnational qui a présidé, presque partout dans le monde, à l’adoption depuis près de quarante ans aux politiques de retour au marché, de marchandisation, de délégitimation de l’État social, de New Public Management, etc., mais est-ce que, abusés par cette profusion de récits bien étayés, nous ne nous trompons pas sur le fin mot de l’histoire? Sur l’état d’esprit réel d’une part au moins des « premiers de cordée », qui couperaient volontiers la corde pour se débarrasser du poids que nous représentons tous autant que nous sommes? Ceux qui « ne sont rien » sont encore trop pour certains de ceux qui sont! Après tout, le néo-libéralisme – peut-être a contrario même des valeurs de ses thuriféraires les plus convaincus – est-ce que ce n’est pas un faux semblant, pour une pulsion plus fondamentale de domination/destruction de la part de certains êtres humains à l’encontre d’autres êtres humains?

Ensuite, je me suis dit que ce texte, déjà par son sous-titre (« Le vertige du savoir inutile »), témoignait fort bien d’une certaine impasse des sciences sociales contemporaines. L’une des raisons pour laquelle il existe des sciences sociales, c’est d’offrir à la société une  réflexivité rationnelle qui permet, en principe, aux gouvernants de faire prévaloir le « Bien commun », d’aller vers le mieux de la dite société.  Ces sciences sociales et leurs résultats sont pris bien sûr elles-mêmes dans des luttes sur ce qu’est le « Bien commun », et tout le néo-libéralisme n’est lui-même qu’une définition à la fois du « Bien commun » (en l’occurrence, le seul bien des individus) et de la méthode infaillible pour l’obtenir (le libre jeu des marchés appuyé sur un État fort, promoteur et gardien de ces derniers en particulier). Cependant, que deviennent les sciences sociales quand les gouvernants, ou plus généralement les dominants, les élites, etc. n’ont rien à faire de leurs résultats, parce qu’ils ne visent plus du tout le « Bien commun », mais leurs seuls avantages, petits et grands plaisirs, commodités, etc.? Bref, comme dirait Aristote – désolé pour la référence vieillotte! -, qu’ils sont des tyrans et non des monarques? (Même des théoriciens néo-libéraux seraient d’ailleurs en droit de se plaindre de ce point de vue, puisque leur théorisation fait l’éloge de la concurrence libre et égale, alors que les grandes économies ont été en leur nom de plus en plus en proie aux entreprises monopolistiques de toute nature).

Le récent « Sommet de Davos » constitue une illustration parfaite de ce hiatus : il est censé œuvre au « Bien commun » de l’humanité, il donne plus l’impression d’être le bûcher de toutes les vanités et de tous les égoïsmes. Certes, les personnes qui s’y expriment peuvent déplorer la montée des inégalités, bien documentée désormais par les sciences sociales les plus officielles (genre OCDE par exemple), et leurs effets déstabilisants sur les sociétés du monde développé, et, en même temps, elles n’agiront en rien pour lutter en pratique contre ces dernières, bien au contraire. Emmanuel Macron s’y est révélé un grand artiste de ce point de vue : aller raconter à Davos qu’il s’inquiète des inégalités dans le monde, alors même qu’il a fait supprimer en France la part de l’impôt sur le capital frappant les plus riches de nos riches déjà bien riches par ailleurs. Les termes de double langage, de tartufferie, ou d’hypocrisie me paraissent en fait bien faibles, quoi que leur existence même dans notre langue montre bien qu’il ne s’agit guère d’une nouveauté dans les affaires humaines. A l’exception du terme anglais de « greenwashing », nous ne savons cependant pas bien nommer  cette stratégie politique qui s’empare de toutes les critiques reposant sur des valeurs largement partagées pour les admettre hautement en paroles en les niant ardemment dans les actes. Contrairement à ce qu’écrivent les journalistes de Mediapart, qui ont remarqué la réitération de cette stratégie par Emmanuel Macron et par bien d’autres dirigeants du monde,  il ne s’agit pas au sens technique d’une critique interne, parce qu’un tel mouvement de la pensée suppose que le critique soit lui-même de bonne foi dans sa remise en cause de son propre système de pensée. (C’est par exemple le « socialisme à visage humain » de Dubcek à Prague en 1968.) Or, en l’occurrence, il s’agit là d’une simple affichage pour la galerie, d’un pur faux-semblant. Et Davos n’est qu’un exemple d’une attitude plus générale.  Le féminisme du machiste, l’écologisme du pollueur, le sens de la fraternité humaine du raciste, l’internationalisme du xénophobe, le sens du respect de l’homophobe, l’égalitarisme de l’exploiteur, le libéralisme du dictateur, la rationalité du bureaucrate, le communisme des réseaux collaboratifs, etc., voilà ce qui domine le monde occidental, et pas une critique interne!  C’est l’éternel hommage du vice à la vertu. Qui témoigne au moins d’une chose – plutôt positive pour le coup- : il est bien difficile aux salauds de défendre publiquement leurs saloperies. On peut certes revenir en actes au XIXème siècle, mais on ne peut plus parler comme au XIXème siècle. Cela donne du coup de l’Orwell généralisé (« La guerre, c’est la paix », etc.), heureusement pour l’instant sans la contrainte faite à tous d’y croire et de répéter ces inversions de la vérité. Malheureusement, le dit Orwell ne nous a pas légué un concept, un terme, pour nommer ce qu’il décrit si bien dans sa dystopie.

Enfin, en conséquence de ce qui précède, je me suis dit que les pratiquants des sciences sociales ne devaient pas croire à l’impact en soi de leur recherches sur la société – et découvrir ensuite que leur travail ne sert à rien. La phrase toujours cité du bon vieux Durkheim à ce sujet, qui sert souvent à justifier notre travail, est trompeuse. Décrire en long, en large et en travers les effets délétères pour le « Bien Commun » du « néo-libéralisme », ou du « (néo-)darwinisme social » comme je préfèrerais l’appeler, ne fait que renforcer chez les auditeurs des convictions déjà là. Tout ce qu’on pourra écrire ou dire dans le cadre académique ne change pas grand chose en dehors de rapports de force, qui existent ou pas dans la société. La seule question à se poser en tant que spécialiste des sciences sociales, si l’on tient au « Bien commun », est alors de se demander comment aider à créer un rapport de force favorable, mais cela ne passe pas que par la seule publicisation des recherches. Ainsi, depuis combien de temps parle-t-on en France de « souffrance au travail » (pour reprendre les terme de Christophe Desjours)? Plus de vingt ans à mon avis? Et que se passe-t-il? Pas grand chose – sinon qu’en pratique, cela empire. Bref, dénoncer, décrire, déplorer, etc. ne sert à pas grand chose si les rapports de force n’évoluent pas. De ce point de vue, j’aurais tendance à ne pas trop prendre au sérieux l’infatuation gramscienne de certains à gauche. Reprendre la parole dans l’espace visant le grand public, reconquérir à terme l’hégémonie, comporte sans doute des éléments porteurs pour l’avenir, mais il ne faut pas confondre cette prise de parole en elle-même avec toute la constitution des rapports de force. Ce dont tout le mouvement émancipateur souffre – partout dans les pays développés- , c’est bien plutôt par exemple de ne pouvoir rien bloquer d’important pour le fonctionnement au quotidien de la société, contrairement au mouvement ouvrier en son temps. Passerait-on ainsi des décennies à ratiociner sur l’égalité hommes/femmes si les femmes pouvaient littéralement tout bloquer ? si elles s’emparaient du pouvoir électoral que leur donne leur majorité démographique? etc. Du coup, en tant que politiste, je me dis que les chercheurs qui veulent œuvrer pour le ‘Bien Commun » devraient consacrer plus de temps à réfléchir sur ce qui change effectivement les rapports de force dans nos sociétés qu’à continuer à décrire les désormais trop évidents ravages du néo-libéralisme, du capitalisme, du sexisme, du racisme, etc. Bref, réfléchir plus  à être collectivement un peu plus Gandhi, Freud ou Jaurès que Durkheim ou Weber.

Et sur ce, en ce dernier jour de janvier, bonne année 2018!

 

10 réponses à “Réaction à « Démolition »(J. Siméant)

  1. Merci pour cette réaction, et cet appel à une science tournée vers la compréhension des rapports de force fondamentaux dans nos sociétés. Que je partage bien sur. Deux, trois choses :

    – Je ne pense pas que les riches (ou super élites ou les ‘Davos members’, etc) veulent solutionner les pauvres. En fait, ils auraient largement les moyens aujourd’hui de s’organiser leur société privée et de se rendre visite d’iles artificielles en iles artificielles. Je pense que cette élite possède les moyens financiers politiques et sécuritaires pour organiser sa propre sécession du monde politique « commun » des aujourd’hui. En fait, c’est une solution que j’aimerais, si on pouvait leur construire leur propre casino où ils joueraient leurs jeux sordides entre eux, nous irions bien mieux. Mais voila, les conditions de l’accumulation de leur richesse dépendent quand même d’un certain niveau d’exploitation des classes travailleuses (je me retiens de pas écrire extraction de la plus-value et fétichisation, mais j’en aurais bien envie). Si on considère comme tu le fais que les riches ont des intérêts de classe relativement homogènes et affirmés, je ne pense pas que ceux-ci soient en faveur d’une élimination des plus faibles ou alors d une élimination politique des plus faibles. Pas physique.

    – De ce point de vue, le ‘double talk’ est-il radicalement nouveau? Est ce que le concept « apolitisation » ne conviendrait pas pour décrire 1984 et Macron?

    – Enfin, une dernière remarque, peut-être plus une réflexion générationnelle . D un cote, j’aime à lire les mots crispés et énervés de mes collègues « en place », cela aide à la construction d un sentiment de partage de constat de la situation, etc. De l’autre, cela me fait toujours bizarre de voir les annonces de destruction future être exprimés par ceux et celles , qui, du fait de leur placement générationnel, ont de facto participe à la mise en place de cette destruction. Ensuite, je sais bien qu une appartenance générationnelle (comme nationale, genrée, ou qu elle qu elle soit) ne saurait définir une personne et ses responsabilités. J’aurais du mal a accepter qu’en étant français, j ai ma part de responsabilité dans le traitement des exile.es à Calais (est-ce que j’en ai une d’ailleurs?). Et je ne juge d ailleurs personne ici- Mais si on accepte l’idée qu il existe des devoirs intergénérationnels, on se rend compte que la mienne de génération débarque dans un monde bien pété et qu’on hérite de structures qui ne vont pas aider à le changer. Peut-être que ton appel à devenir des Gandhi (ou Karl) collectifs peut-il s accompagner d’un exercice d’auto-analyse (comme peut-être à l’échelle universitaire, le fait d’avoir « joue le jeu » de la science comme technique neutre) par les personnes de bonne volonté et en poste aujourd’hui hui?

    • @ Clem Fon :
      Sur le premier point, j’aurais tendance à dire qu’il y a trop d’exploités potentiels… Certes, les masses restent utiles comme consommateurs appauvris.. de Nutella par exemple pour garantir les profits de certaines entreprises liées à la consommation de masse, mais, pour le reste, l’armée de réserve des exploités potentiels est tellement vaste à l’échelle du monde que c’est plutôt sa surabondance qui frappe. Mais là je ne fais que m’inspirer de S. Sassen.

      Sur le second point, je ne dis pas que c’est nouveau, mais que les mots ne rendent pas assez le sel de cette stratégie. « Apolitisation » me parait une suggestion à discuter pour la nommer. Je ferais bien un concours pour trouver un bon terme.

      Sur le troisième point des responsabilités générationnelles, c’est une question que je me pose souvent, mais pas prioritairement pour ce qui concerne le monde universitaire. Je me demande souvent si je n’aurais pas dû choisir à 20 ans le pur militantisme (en dehors de l’Université s’entend) – ce qui aurait été aussi plus satisfaisant pour moi, j’aurais au moins le sens du devoir accompli. En même temps, pour les causes qui me tenaient à cœur déjà à l’époque (l’écologie en particulier), je serais bien orgueilleux de croire que j’aurais fait à moi seul la différence et que j’aurais cassé les logiques qui ont fait l’insuccès de ces causes. Les mécanismes sociaux, économiques, et politiques qui font qu’une véritable contre-révolution anti-écologique s’est opérée à compter des années 1970-80 dans le monde occidental n’auraient pas été arrêtés par une seule personne. Il aurait fallu que toute une génération bascule en ce sens. Cela n’a pas été le cas, bien au contraire : nous sommes la génération du 4×4 et des petits week-ends à l’autre bout de l’Europe ou du monde. Sur un plan plus général, peut-on reprocher à des gens d’avoir toujours été minoritaires par leurs idées et leurs pratiques dans leur génération? Le vrai reproche que je me fais du coup, c’est plutôt d’avoir abandonné trop facilement le terrain de la haute administration qui m’attirait comme carrière, quitte à être là aussi mal reçu et minoritaire. (Sans doute, serais-je actuellement dans quelque placard bien poussiéreux si j’avais choisi cette voie.) C’est en effet là où des gens manqueront si l’on veut un jour changer les choses. (Et là, pour le coup, c’est un acquis de la recherche, que ce virage à droite toute de la haute fonction publique.)

      Pour ce qui est de l’Université, il est vrai que nous sommes la génération qui paye le prix de l’ostracisme lancé contre le marxisme. C’est un effet des traumatismes de nos propres enseignants, qui avaient eux-mêmes dû rompre avec le marxisme de ces derniers pour dire des choses un peu censées. Il ne fallait pas être du tout (directement) politique, il fallait être « sérieux » et « empirique ». Je me souviens de discussions avec des jeunes MCF des années 1990 complètement traumatisés de leur propre absence de formation empirique. Ce retour à l’empirie avait des bons côtés dans la mesure où cela obligeait à ne pas raconter des bêtises comme certains prédécesseurs, mais cela laissait de côté toute réflexion un peu utopique ou simplement morale sur le réel que l’on décrivait. Ou plutôt, il y avait la croyance chez certains qu’il suffisait de décrire bien le réel et ses dominations pour contribuer à le changer. C’est là l’influence de Bourdieu sur ce point (décrire = dévoiler), et d’ailleurs, inversement, les « sociologues » conservateurs croient eux aussi dur comme fer à cet effet révolutionnaire du simple dévoilement de la domination, et essayent du coup de tout faire pour l’empêcher (cf. les récentes contributions dans le Débat). Enfin, pour ma part, il me semble que j’ai essayé de me détacher du jeu académique, tel qu’il a été redéfini dans les années 2000. Mais il est certain que je ne ferais pas du tout les mêmes choix (d’objet d’étude par exemple) si je devais repenser à une carrière académique en repartant du départ – et d’ailleurs, je doute fort que je choisirai encore une carrière académique.

  2. Bonjour Monsieur Bouillaud, merci pour tous ces articles que je lis avec enthousiasme 0 chaque fois que je les reçois… Seulement là je pense que vous nous commencez une bonne petite dépression! Je crois que c’est toute l’ambiguïté des sciences sociales: ce sont des « sciences » qui expliquent mais aussi qui servent à prescrire… D’où l’idée qu’elles ont un « rôle », pour éclairer la population mais aussi le Prince… Il se peut qu’en effet elles ne soient plus très écoutées… Je pense qu’il y a plusieurs raisons: la profilération d’infos qui noient les analyses approfondies ; le temps de la décision politique ; le temps qui se restreint, les gens consomment de l’information ; le cote « gauchiste » accole aux sciences sociales ; des chercheurs qui sont souvent également des militants (ceux qui se disent les héritiers de Bourdieu notamment, la sociologie comme « sport de combat » et comme outil pour révéler les domination à l’oeuvre… J’ai une question: ne trouvez-vous plus de plaisir dans la seule explication du monde tel qu’il est? Le monde va tel qu’il va, il n’est pas censé être quelque chose d’autre… Si l’on ne se préoccupe que de cela, peut-être que les sciences sociales peuvent être davantage performantes… et pourraient mettre en lumiere des tendances… Pour ma part je pense que cela va nécessairement dans le bon sens… aujourd’hui le roi est nu si je puis dire, ce sont des dirigeants politiques pris dans le piège des institutions de la finance, les citoyens, de plus en plus éduqués, en ont de plus en plus conscience. C’est pourquoi la France insoumise fait son chemin… J’aimerais savoir aussi votre avis sur ce mouvement…
    Bonne journée.

    • @Matarnaudet : De fait, j’ai une analyse très différente du monde contemporain. Pour moi, il n’y a pas de quoi se réjouir, et de fait la prise de conscience de la situation par beaucoup de gens éduqués ne semble – pour l’instant – rien changer à l’affaire. Ces gens éduqués, auxquels vous appartenez sans doute, pèsent extrêmement peu dans les évolutions réelles du monde contemporain. C’est d’ailleurs un mystère en un sens: la hausse du niveau de l’éducation (qui devrait pousser à gauche ou vers l’écologie les opinions) ne se voit nulle part ou presque dans les rapports de force électoraux réels en Occident, et encore moins dans les pratiques économiques.

      Et, de fait, il faut bien avouer que je suis un peu las d’examiner en détail ce désastre. Il y a des spécialités intellectuelles qui sont plus reposantes que les sciences politiques.

      Quant à la France insoumise, il me semble que son existence et sa croissance ne peuvent cacher à elles seules le désastre en cours des forces émancipatrices en France, du point de vue électoral. Si l’on continue ainsi, nous allons finir par avoir un système politique à la polonaise, avec deux grands partis de droite : droite conservatrice eurosceptique, titillée par une extrême-droite divisée, et droite libérale europhile – et une gauche devenue résiduelle.

      C’est vrai : je suis pessimiste, et sans doute aussi déprimé!

  3. D’une autre génération que vous, plus jeune, je prends toujours plaisir à vous lire.
    Autodidacte en sciences politiques, vous lire me permet d’affiner ma pensée.
    Merci à vous et bonne année 2018.
    Pour bien expliquer d’où je parle, je dois d’abord expliquer ma position sociale.
    Je suis enseignant dans le primaire, dans le sud de la France et dans les quartiers difficiles. Par choix (militant). Je pourrais vous en dire sur les politiques de l’EN…
    Sur la question des réfugiés et plus largement, j’aimerai vous faire part de ma réflexion. Si au sein du monde, l’armée de réserve est suffisante et qu’ici on mette en place le containement, les « gestion » des migrants est une manière non dite de mettre en place cette éradication. En effet, le but étant d’amener des pauvres à se serrer encore plus, le tout dans une misère grandissante. A terme de telles tensions sont explosives. Mais les dominants ayant fait sécession de l’espace collectif, il ne seront que peu touchés par ces conséquences (et auront les moyen de s’en prémunir, « on peut toujours payer la moitié des pauvres pour tuer l’autre moitié »).
    Pour l’avoir vu de mes yeux, cela peut très mal finir…
    Ma seconde remarque sur le prééminence du discours à « gauche » et chez les chercheurs, j’y souscris absolument. Bien sûr dévoiler les mécanismes de la domination, c’est important. Mais cela est important pour guider une action. Or si le mouvement ouvrier a pu être aussi puissant et si le PCF a pu tant oeuvré pour établir un rapport de force, c’est parce que des intellectuels « organiques » ont passé leur vie parmi les classes populaires pour les structurer. A cette époque suivait-on plus le parti, l’idéologie ou la personne présente parmi eux qui était toujours présente quand ils avaient besoin de lui? C’est cette action dans, avec les classes populaires qui n’existe plus.
    Dans la domination actuelle, les classes populaires et les « classes moyennes » vivent à coté mais ne se mélangent plus. Et donc sont aussi opposition larvée. Au profit des dominants.
    C’est là que se joue le départ d’une inversion possible du rapport de force. Dans l’émergence de liens, incarnés par des individus, pour mettre en ordre de marche une contestation.
    Et c’est pourquoi je ne crois pas en la France Insoumise. Elle reste dans sa sphère de « classe moyenne » dont elle est issue et dont elle a les « réflexes ». Elle a une stratégie populiste (au sens de Laclau et Moufle) mais ne se donne pas les moyens de « faire peuple ».
    Et pour l’avoir approchée, elle bloque les initiatives porteuses d’avenir pour préserver les baronnies locales.
    Des axes fédérateurs possibles sont la réindustrialisation du pays (qui emploi généralement une majorité d’ouvriers issus des classes populaires), la pérennisation des emplois pour la personne (idem) et la dénonciation de la criminalisation de la misère.
    Un « emploi pour nos enfants et non la prison  » tel seraient le slogan. Bien sûr la forme d’organisation et la part d’exploitation supportable seraient à définir.
    Mais pour que ces liens existent, il faut en effet que l’on sorte du « dire » pour aller mettre les mains dans le cambouis du « faire » (je conçois que c’est dur pour des intellectuels, j’en côtoie beaucoup dans les conférences surtout avec des « prolos qui comprennent rien »).
    Mais sans cela, point de salut.
    Naïveté de la jeunesse, je continue à croire « qu’il faut allier le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté. »

    • @ Nicolas M : merci de votre réaction. Vos réflexions sont très pertinentes. Qu’il manque des militants intellectuels vivant au contact des gens ordinaires pour faire le contact entre les divers partis de l’émancipation et les classes populaires est une évidence qu’on ne souligne effectivement pas assez – cela a été vu d’ailleurs en premier lieu pour les Noirs américains, qui ont perdu leurs intellectuels « de contact » à compter des années 1960 quand la ségrégation s’est faite moins absolue et que les classes moyennes noires ont pu vivre ailleurs que les classes populaires noires. C’est là le paradoxe de la moindre ségrégation sur les mobilisations populaires des dominés, mais aussi l’effet du fait que les grandes institutions se soucient moins de ce que pense le peuple qu’au XIXème siècle ou au début du XXème. Les « hussards noirs » de la République – dont vous êtes le lointain héritier – sont en effet l’effet d’une volonté des élites républicaines de formater le peuple. Et ce sont ces mêmes « hussards », formés dans les Écoles normales d’instituteurs, qui donneront au socialisme français son ancrage social dans bien des régions (cf. les travaux de F. Sawicki). On pourrait raconter la même histoire sur les prêtres catholiques envoyés mener la Contre-Réforme dans les campagnes européennes et qui finissent souvent par devenir des défenseurs des régionalismes (comme en Pays Basque ou en Flandre par exemple). Aujourd’hui, les élites étatiques se moquent largement de ce que pense le peuple en réalité – d’où le désinvestissement de l’éducation, mais aussi la difficulté d’avoir des gens envoyés par le pouvoir auprès du peuple qui retournent pour une bonne part d’entre eux la situation contre ce pouvoir alors même qu’ils avaient été envoyés par ce pouvoir gagner les esprits.
      Peut-être l’espoir, si j’ose dire, réside dans le fait que bien des jeunes éduqués se retrouvent précarisés, et qu’ils peuvent du coup apporter leur vision plus large des choses aux personnes qui partagent la même condition. Mais il est sûr que cela reste un espoir ténu.

  4. Merci pour votre reponse. Pour ma part je crois qu’il faut donner le temps au temps… Les « gens eduques » sont tres differents des uns des autres et une tres grande majorite de l’electorat de Macron en fait partie Pourquoi? Parce qu’il y a cette croyance, qui peut etre expliquee a mon sens par une plus grande atomisation de la societe aujourd’hui (societe d’auto entrepreneur, « si tu veux tu peux », developpement personnel, coatching etc.), que la liberte d’entreprendre est la chose la plus important et que les gens sont assez sensibilises pour entreprendre de maniere ethique. Vous mentionnez dans les messages ci dessus le role d’intellectuel. En fait dans la societe macronienne (ou de l’ere de l’entrepreneuriat personnel) l’intellectuel n’existe plus ou a travers CE QUIL ENTREPREND. Le reve macronien est une societe d’entrepreneurs ou chacun « se prend en main ». Et cette idee a seduit un bon nombre de personnes! Toutes les personnes dites a Gauche qui en fait se retrouvent la dedans! Le probleme bien sur est que c’est de l’ideologie… le systeme est pervertie et le role de l’Etat doit etre plus important que seulement donner les moyens aux gens d’etre entrepreneurs de leur vie. La question sociale est a repenser en un sens. redefinir ce qu’est un intellectuel, ceux qui font avancer la societe dans le bon sens… faire venir ceux qui essayent de changer la societe a leur niveau (les agro ecolo, les decroissants etc.) dans le champ politique national. Parce que pour beaucoup le champ traditionnel de la politique est un repoussoir! Bonne journee!

  5. Cher professeur,

    J’adore vous lire de temps en temps. Faisant partie des « riches » ou « élites » tant critiquées, je suis naturellement à l’opposé de vos idées. (Pourtant, il me semble travailler pas seulement pour moi mais aussi pour la collectivité, mais qu’importe, ce n’est pas sur ce point que je souhaitais réagir).

    Effectivement, avec Macron la France peut sembler (enfin !) se convertir au bon sens c’est à dire au libéralisme, mais uniquement économique et non politique (quel dommage). Mais ce n’est qu’une illusion due au talent du bonhomme, comme vous l’avez souligné, car à mon avis les français adorent toujours autant ce qui vient d’en haut et croient toujours au sauveur imposant sa vision de l’Olympe. Ils sont prêts à essayer de laisser les entreprises respirer davantage et les investisseurs investir, mais uniquement par pragmatisme, si et seulement si cela fonctionne.

    Mais ils ne sont ouverts si sur le monde ni sur les autres, ont peur des chinois qui sont sortis massivement de la pauvreté en un temps record, des migrants qui ne coûtent pourtant pas bien cher à accueillir, de la technologie qui volent leur job et représente une menace plutôt qu’une chance, du progrés en général qui nous mène nécessairement vers l’abime. Bref dans le monde ils sont réputés fermés, antilibéraux et passéistes.

    Voyageant beaucoup je vois aujourd’hui depuis Macron que les regards changent, il y a un frémissement et certains commencent presque à y croire. La France serait-elle en train de s’ouvrir ? De guérir ? Il est trop tôt pour le dire et je continue de penser que le mal est profond. Je reste sceptique.

    Pourquoi une telle fascination pour le dirigisme ou le planisme qui ne fonctionnent pas, et un tel rejet de l’idée de liberté ou d’auto-organisation (qui ont toujours bien mieux fonctionné) ? Si Malthus et les politiques anti-natalistes ont été des catastrophes pourquoi vouloir imposer d’en haut d’autres plans tout aussi bien conçus au lieu de laisser les gens trouver d’eux-mêmes et collectivement les solutions qui fonctionnent ? Je pense que c’est un frein certain pour notre pays mais une tradition profondément ancrée dans notre histoire et nos valeurs.

    Tout cela pour vous dire que je serais curieux de savoir ce que vous pensez (dans cette veine) du libertarien Matt Ridley ? Je viens de terminer le livre « The Evolution of Everything », que j’ai trouvé très convaincant. Pardonnez moi si vous avez déjà réagi à cette publication ou à cet auteur par le passé.

    En vous souhaitant le meilleur,

    Un de vos anciens élèves.

    • @ Nicolas Gros : je dois avouer ne pas avoir lu le livre du libertarien Matt Ridley, et je serai donc bien en peine de réagir à son propos.

      Probablement, vous avez raison : la Présidence Macron est un bon coup de pub pour le pays. Par contre, la mauvaise ambiance qui règne en France me parait surtout liée à une mauvaise insertion dans la division internationale et européenne du travail. C’est largement la même chose en Italie avec les mêmes effets en réalité. Il y a trente ans (années 1980) que j’entends qu’il faudrait « monter en gamme » (dans l’industrie, et maintenant dans les services et l’agriculture), et ce n’est toujours pas fait. Il y a donc aussi un problème de choix des directions (trop ‘énarchiques’ pour le coup?) et pas seulement de mentalité des populations.

      En tout cas, bien à vous.

  6. Vous devez sûrement le connaître, mais si ce n’est pas le cas, je vous conseille les écrits et les tweets de Branko Milanovic, vos propos, leur ton, et vos humeurs vous rapprochent de lui – du moins est-ce mon avis, celui d’un lecteur fidèle de votre blog :)

    http://glineq.blogspot.hu/2018/01/dutiful-dirges-of-davos.html

    Bonne soirée.

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