E. Macron : populiste, mais pas démagogue, et surtout responsable.

Quand j’ai vu circuler sur les réseaux sociaux, la phrase où Emmanuel Macron disait de lui-même qu’il était le « vrai populiste » (sic), j’ai sincèrement cru à une fausse nouvelle diffusée par ses plus vils adversaires, quelques rouges-bruns stipendiés par Moscou via des comptes off-shore aux Iles vierges. Je me suis aperçu ensuite qu’il s’agissait d’une partie d’une tirade, improvisée visiblement, faite devant des maires invités à l’Élysée à l’occasion du Congrès des maires de France. Le fil du discours apparait alors dans toute sa magnifique incohérence: premier temps, E. Macron s’affirme « populiste » au sens qu’il est, comme les maires, à l’écoute du peuple et qu’il fait son bien; second temps, effrayé peut-être par l’énormité de sa provocation, il insiste sur le fait qu’il n’est pas « démagogue », au sens pas du genre à faire des promesses intenables pour séduire ce même peuple, et  pas non plus « nationaliste »; et dans un troisième temps, il finit cette valse des notions, par la notion de responsabilité. Populiste, pas démagogue, pas nationaliste, responsable.

Quand j’ai entendu ces paroles élyséennes, il se trouve que je sortais à peine d’une journée d’étude sur le populisme de droite, organisée vendredi 23 novembre à l’IEP de Grenoble dans le cadre de l’UMR PACTE et de son équipe « Gouvernance ». Les jeunes collègues qui avaient (bien) organisé cette journée avaient pris soin de n’inviter que des éminents collègues fidèles à l’idée, simple somme toute, que, pour parler à bon escient d’un objet du monde social, il vaut déjà mieux se mettre d’accord sur les définitions. Il se trouve que, parmi les intervenants, le consensus prévalait pour accepter comme fondement de la réflexion la définition (paraissant) dominante dans le monde anglo-saxon de la recherche en science politique, celle donnée par Cas Mudde en 2007. Le populisme, c’est ce discours, adaptable à de nombreux contenus idéologiques, qui réduit la vie politique à une opposition entre une ou des mauvaises élites d’un côté et le bon peuple de l’autre, avec bien sûr un appel à se débarrasser des unes pour redonner tout son rôle à ce dernier.  C’est ce que je me suis amusé, en réagissant à un papier d’un collègue néerlandais, à appeler le « M-Populisme », tant cette définition reste tout de même fort spécifique par rapport à  l’univers sémantique charrié par le terme de populisme qui s’avère bien plus large, même en se limitant à la seule science politique.

Notre Président dans ses errements langagiers s’est chargé de me rappeler à quel point ce terme de « populisme » se trouve au cœur du discours politique contemporain. Je doute fort que E. Macron se soit pensé lui-même comme le bon peuple incarné opposé aux élites. Si tel était le cas, s’il se prend pour la nouvelle Jeanne d’Arc ou le nouveau Soldat de l’An II,  il faudrait s’inquiéter de sa santé mentale.  Il a plutôt bien illustré par ce triptyque, étrange a priori, l’impasse que sa politique représente: il se veut populiste en ce sens qu’il se présente, comme tout politicien en démocratie, comme au service des intérêts de la majorité des électeurs, donc des classes moyennes et populaires; il repousse toutefois l’idée de la démagogie, qui se trouve pourtant être un synonyme de populiste, en faisant appel à l’idée de contrainte du réel qu’ignore parfois le bon peuple, et bien sûr il repousse aussi le nationalisme, puisqu’il se veut le héraut du multilatéralisme et de l’intégration européenne; d’où, à la fin, le retour à la responsabilité. Il faut satisfaire le peuple, ne pas lui promettre la lune, tenir compte des contraintes, voilà le discours tenus aux maires. Que c’est classique en fait!

Malheureusement, pour notre  futur jeune ex-Président brillamment non réélu en 2022, il ne fait guère de doute qu’en cet automne 2018, la satisfaction populaire n’est pas du tout au rendez-vous: entre des sondages de plus en plus caricaturalement défavorables  pour ce qui concerne sa popularité au sein des classes moyennes et populaires d’un côté et la mobilisation improbable totalement « hors-orga » des « Gilets jaunes » depuis deux semaines de l’autre, il est difficile de douter encore d’un certain détachement entre le « peuple » (la majorité des classes moyennes et populaires) et le « macronisme » (les politiques publiques poursuivies depuis le début de ce quinquennat). Le bloc bourgeois qu’il représente si bien n’est décidément pas apprécié de la plèbe des Gaulois récalcitrants. A ce stade, j’ai bien peur en plus qu’E. Macron puisse être qualifié de populiste en un autre sens encore, connu de la science politique (et aussi de l’économie) : populiste au sens de dirigeant incapable d’adopter la bonne politique économique et sociale pour son pays, et le projetant à terme vers un désastre. Ce n’est bien sûr pas en ce sens qu’il l’entendait, ne se pense-t-il pas lui-même comme  responsable et destiné par son évident sens des réalités économiques, acquis à l’ENA et à l’Inspection des Finances, à sauver la France de son marasme et la planète d’une fin funeste?

Quoi qu’il en soit, cette utilisation désordonnée du terme populiste par notre propre Président de la République m’amène à une conclusion plus générale sur l’usage du terme populiste par les politistes. Est-ce bien raisonnable de notre part en tant que politistes d’essayer de donner un sens précis  à ce terme alors même qu’il est vraiment employé n’importe comment par tous les autres acteurs de la vie politique, économique et sociale? Ne vaudrait-il pas l’étudier uniquement comme un fait de langage mis en œuvre par les acteurs? On pourrait remplacer de notre côté ce terme de populisme, par anti-élitisme, anti-représentativisme, basisme, démocratisme, ou d’autres termes qu’on voudra inventer, en tout cas pour parler du M-Populisme à la C. Mudde. Et ainsi de suite pour tous les autres acceptions possibles du terme populisme. C’est à vrai dire une vieille question que de se demander si l’on peut donner en sciences sociales un sens précis à un terme vague des acteurs. Il me semble que déjà W. Pareto s’en était inquiété à la fin du XIXème siècle.

Sur le populisme, on devrait à ce niveau de confusion s’abstenir. Mais la raison pour laquelle la plupart des politistes se retiennent de bannir le mot de leur arsenal conceptuel, c’est qu’il permet de jouer le double jeu de l’expert médiatisable (the two-level game of political punditry, as I said it), acceptant le flou du terme et son côté moralisateur de la part des acteurs d’un côté (la « menace populiste »), et s’armant de son sérieux académique en s’appuyant sur une définition fixée du terme dans le cadre de la controverse scientifique d’un autre côté. Comme le monde est désormais plein de gens qui se traitent de populistes à tort et à travers, et en conséquence de journalistes que trop avides d’éclairer ce terme,  il n’est que trop tentant d’en profiter pour intervenir en tant qu’expert ès populisme(s), quitte d’ailleurs à démentir cette prénotion, pour imposer sa propre définition savante du populisme et pour parler de ce qui nous intéresse vraiment. Dont acte dans le présent post : ce qui m’intéresse en traitant le Président de populiste, c’est de souligner l’inanité de sa politique économique et sociale, qui, visiblement, ne règle rien du tout. Bien moins que ses propos de table de plus en plus incohérents, à force d’esprit de finesse de sa part.

Et, pour finir ces trop longues disgressions, qu’il me soit permis d’ajouter, que,  puisqu’un de ces ministres se croit déjà revenu dans les années 1930, je ne crois pas que les leaders anti-fascistes de l’époque se soient eux-mêmes qualifiés de vrais fascistes pour contrer les fascismes.

 

 

 

 

 

 

10 réponses à “E. Macron : populiste, mais pas démagogue, et surtout responsable.

  1. En effet, on imagine bien, pour paraphraser la tirade du crétin élu : « Fasciste, pas démagogue, pas nationaliste, pas antisémite, responsable et au service du capital botoxé au CICE et créateur d’emplois. » Merci pour votre papier.

  2. « en cet automne 2019 » ?

    « Est-ce bien raisonnable de notre part en tant que populistes » : vous vouliez écrire « politistes », non ? Ou alors c’est de l’humour et je ferais mieux de désactiver le mode correcteur. :-)

    • @ Jeanne à vélo : J’ai corrigé en orange. Je me sens sans doute déjà en 2019 tant les obligations s’enchaînent pour moi d’ici la fin de cette année calendaire 2018. Et bien sûr que c’était un sale coup de mon inconscient, de me traiter moi, et mes collègues, de populistes et non de politistes. (Les plus anciens diront que gardant le terme de politologue, on n’aurait pas cette confusion). Merci de ce signalement.

  3. Bonjour Monsieur Bouillaud, merci pour ce papier. Je commenterais juste a propos de la question de savoir si oui ou non les chercheurs doivent definir eux memes des notions, quite a ajouter du bruit au bruit, ou juste analyser la maniere dont ces notions sont utilisees dans les differents champs de la vie sociale. Je dirais les 2 mon capitaine! Mais cela ne revelera pas de la meme sous-discipline. La philosophie politique serait autorisee, il me semble, a construire des concepts pour produire une pensee originale, là où la sociologie politique, par exemple, aurait davantage comme rôle de deconstruire l’utilisation politique et sociale du concept (notamment, bien sur, a des fins de domination dans les differents champs). Je ne sais pas si aujourd’hui les differents sous champs en science politique sont toujours bien definis… Bonne journee

    • @ Mathieu : Je serais assez prêt à accepter cette différentiation: la philosophie politique crée du concept, la sociologie politique étudie les termes utilisés par les acteurs. En même temps, nous avons besoin aussi en sociologie politique de nommer les phénomènes (éventuellement inaperçus des acteurs), donc nous aussi nous pouvons créer du concept, mais à mon sens, il vaut mieux éviter les termes utilisés par les acteurs.
      Pour ce qui est de la définition des sous-champs, je trouve cela plutôt bien défini, du moins du côté des collègues un peu sérieux qui disposent d’un minimum de réflexivité sur leur pratique (normative et/ou descriptive).

  4. « notre futur jeune ex-Président brillamment non réélu en 2022″… Ah… Voilà un pronostic séduisant mais aussi risqué non ? On verra quel est le paysage politique en 2022 mais, aujourd’hui, je ne vois pas vraiment d’alternative à Macron, que ce soit à droite (Wauquiez, trop clivant) ou à gauche (Mélenchon, idem et le reste de la gauche éparpillé en petits bouts façon puzzle). J’ai donc tendance à penser qu’en cas d’élection présidentielle aujourd’hui, nous aurions le même second tour et la même victoire par défaut d’EM, avec peut-être toutefois un ordre d’arrivée inversé entre MLP et EM au 1er tour et à coup sûr de nouveaux records d’abstention aux deux tours. Et je pense qu’EM s’accomode très bien de cette situation : il entend incarner la seule politique raisonnable, « responsable », en fait « possible » et tous ceux qui sont en désaccord sont considérés comme illégitimes.

    • @ POC : Je me suis permis de faire cette prédiction, car E. Macron est en train de perdre le gros de son capital politique auprès des électeurs et il n’a pas la loyauté d’un camp (la droite ou la gauche ou l’extrême-droite) pour le soutenir dans l’adversité. C’est déjà net en 2018, qu’est-ce que cela sera en 2020? 2021? 2022? Les oppositions, surtout la droite traditionnelle, a largement le temps de se donner un leader plus populaire, et si Wauquiez ne fait pas éclater son propre camp, il sera ce leader.

      Même maintenant, si l’on refaisait l’élection présidentielle et donc une campagne, je parierai pour un Le Pen/ Wauquiez au second tour. N’oubliez pas qu’E. Macron n’a été au second tour en 2017 que par l’empêchement de F. Fillon. La France est « à droite », la gauche est très minoritaire suite au quinquennat horribilis de F. Hollande, donc pourquoi ne se donnerait-elle pas un président de la « vraie droite »? alias les Républicains, alias l’UMP, alias le RPR, etc. Et si E. Macron arrivait au second tour, je ne suis pas sûr qu’il passerait si facilement que cela. Il referait d’autant plus difficilement le coup du « front républicain » que, depuis 2017, il applique son seul projet à lui, sans tenir aucunement compte des circonstances de son élection.

      A vrai dire, la question que je me pose, c’est comment E. Macron va tenir à ce rythme de rupture avec le « populo » jusqu’en 2022, et s’il tient, dans quel état d’exaspération l’électorat français sera alors.

      • Ah oui, Fillon, je l’avais oublié celui-là, vous avez raison. Cela dit, Wauquiez / Le Pen au second tour, quel cauchemar…

  5. Tout récemment, Rooduijn a publié un papier avec un graphique pour essayer de « sauver » le terme. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/1475-6765.12314

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