P. Servigne, R. Stevens, G. Chapelle, Une autre fin du monde est possible.

Il ne m’arrive pas si souvent de sortir de la lecture d’un ouvrage dans un état de grande exaspération, mais ce fut bel et bien le cas avec l’ouvrage de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre) (Paris : Seuil, 2018).

En effet, ce livre, par bien des aspects, m’a paru comme le comble de la naïveté, comme le retour inattendu du bon Docteur Pangloss pour lequel tout va finalement pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pour qui connait les thèses des auteurs, ma perception pourra paraître étrange. En effet, Pablo Servigne et Raphaël Stevens se sont faits connaître du grand public par un livre précédent, au titre encourageant en diable, Comment tout peut s’effondrer (Paris : Seuil, 2015), paru dans la même collection « Anthropocène » du même éditeur.  Il sont sans doute depuis lors les « collapsologues » les plus connus du grand public français, ou du moins ceux qui font le plus grand effort de vulgarisation des thèses de la « collapsologie ». Cette science, ou ce domaine de la science, étudie les tenants et les aboutissants de l’effondrement des sociétés complexes. Il s’agit à la fois d’une science historique – qui rend compte des effondrements passés (à la manière de Jared Diamond, dans son très célèbre livre  Effondrement) – et d’une science prospective – qui nous prévient que nous (les êtres humains du XXIème siècle) sommes à la veille même d’un effondrement de notre « civilisation thermo-industrielle ».

Le livre grand public précédent synthétisait donc tout ce qu’on peut raisonnablement savoir sur la possibilité, fort probable, d’un effondrement de notre civilisation au cours du XXIème siècle. Il est certain qu’entre 2015 et 2019, aucune des données, études, savoirs rendus publics (par exemple sur l’écroulement rapide de la population d’insectes sur la planète ou sur la fonte bien plus rapide que prévue des glaces antarctiques) ne laisse présager que le diagnostic selon lequel la trajectoire de notre civilisation en direction de difficultés d’une ampleur presque inimaginable soit erroné. Nous sommes à un peu moins d’un degré de réchauffement par rapport à l’ère pré-industrielle et déjà cela tangue sérieusement dans le manche. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le journal Le Monde, le « quotidien vespéral des marchés » pour reprendre à son sujet un quolibet sans doute vieilli, n’est plus du tout  fermé à de telles thèses. Un numéro du Monde2, le magazine hebdomadaire, alias leur aspirateur dominical à publicités, a d’ailleurs fait sa une sur la sortie du déni du changement climatique en 2018, tout en donnant au lecteur-consommateur au fort pouvoir d’achat toutes les occasions de l’accentuer.  Il faut noter aussi que le présent livre bénéficie d’une préface élogieuse (p.11-14) d’un Dominique Bourg, philosophe de l’environnement qu’on a connu bien plus modéré, et d’une postface pacificatrice (p. 283-289) d’un Cyril Dion, toujours aussi allant vers un autre monde.

Bref, le diagnostic d’énormes difficultés (euphémisme!) à venir étant acquis, que fait-on? C’est la question à laquelle entendent répondre les trois auteurs.

Et là, globalement, la réponse donnée m’a paru plus qu’énervante. C’est essentiellement la joie de l’orchestre sur le Titanic de se livrer aux joies de la musique jusqu’au bout dont ils font ici l’éloge. (Ils se doutent d’ailleurs qu’ils vont en énerver quelques uns dans mon genre de pisse-froid, vu les remarques éparses dans le livre à ce sujet.) En résumé, sur le plan individuel et collectif, ils suggèrent de faire son deuil, de profiter pleinement de vie, et de vivre avec une spiritualité (à inventer) toute cette situation. Comme ils le disent, en conclusion, « Il ne s’agit pas de rechercher, ni de cultiver ces émotions dites ‘négatives’ comme la peur, la colère, la tristesse ou le désespoir, et encore moins de se complaire dedans, mais simplement de les accueillir si elles arrivent, de les partager afin de retrouver un peu de paix, de joie et de plaisir d’être ensemble »(p. 269). (On notera au passage la contradiction présente dans cette phrase : quelle différence y a-t-il entre « se complaire » et « accueillir »?).  C’est l’idée de ne pas se refuser de vivre pleinement le temps qu’il reste parce que l’on sait que notre civilisation va s’achever dans un chaos indescriptible à ce stade, et donc d’inventer en commun d’autres fins du monde. Plus généralement, ils appellent à un tournant spirituel qui, au delà des aspects concrets de survie, permettrait de réinscrire l’humain dans le vivant en général, une « collapsosophie » (pour reprendre leur terme qui donne son titre à leur troisième partie).

Tout cela m’a paru, même en le relisant, d’une naïveté confondante. En effet, à mes yeux de politiste, si, véritablement,  la collaposologie devait avoir raison dans sa grande prédiction, les temps à venir seront pour le moins très désagréables, et il n’y a pas lieu de vouloir les vivre.

Le point nodal de tout leur livre tient ainsi selon moi dans leur décision d’avoir des enfants (p. 100-105). Ils parlent à ce propos de « l’élan de vie » (p. 102), de la « pulsion de vie » (p. 103), et ils disent avoir « confiance en la capacité des humains, en tant qu’être vivants, à traverser les tempêtes entre peines et joies, à s’adapter aux situations, et à inventer une culture qui soutient la vie »(p. 103). Plus Bisounours que cela… En effet, si la certitude est que l’humanité va rencontrer au cours du XXIème siècle des tempêtes jamais vues, le minimum à faire sur le plan des choses qui dépendent directement de nous pour diminuer la souffrance à venir se trouve justement le fait de ne pas avoir d’enfants. Ma réflexion apparaîtra sans doute typiquement « utilitariste ». Il faut éviter la douleur à autrui, et cela dépasse  l’élan vital – pour ne pas parler de la satisfaction d’avoir des enfants.

Elle est renforcée par le point suivant : tout enfant est par définition socialisé dans l’état présent d’une certaine société. On peut bien être décroissant ou se préparer à une résilience locale faisant suite à l’effondrement de notre économie nationale/internationale, personne ne peut socialiser ses enfants à ce que sera la société de l’effondrement, sauf à tomber actuellement sous le coup des lois de protection de l’enfance. Or, si les thèses de la collapsologie disent vraies, les adultes que notre génération a déjà enfanté et peut encore enfanter seront confrontés à un monde auquel ils ne seront pas du tout, quoi qu’on fasse, pratiquement préparés. Rien ne peut en effet préparer dans l’enfance de nos pays riches et paisibles à ce que serait vraiment un effondrement – comme les enfants des années 1920-30, malgré les préparatifs à l’école, ne surent vraiment qu’entre 1940 et 1945 ce que c’est vraiment un bombardement aérien ou un mitraillage venu du ciel. De même, pour avoir été élevè au temps de la crainte d’un conflit nucléaire, je ne sais toujours pas – par bonheur – ce que c’est, et j’y suis toujours aussi peu préparé.

De fait, beaucoup des dysfonctionnements présents de nos sociétés peuvent déjà être attribués aux débuts de l’effondrement à venir. Il ne fait guère de doute que notre société post-industrielle est rentrée dans une zone de son histoire où les choses se passent pour le moins médiocrement, ne serait-ce que si on la juge dans ses propres termes d’accroissement de la richesse matérielle. Or que constate-t-on? Une grande poussée de spiritualité et de bienveillance? Une solidarité accrue entre êtres humains et entre nations? Tout le contraire. Tout le monde disserte sur la « montée des populismes », s’interroge sur l’avenir compromis des droits de l’homme dans un monde où les aspirants dictateurs (de droite en général) semblent avoir le vent en poupe. Même dans notre douce France, on n’est pas loin, avec le mouvement des Gilets jaunes et sa répression aveuglante, de réinventer la bonne vieille « lutte des classes » à la façon du XIXème siècle, voire les « émotions populaires » de l’Ancien Régime. Nos intellectuels et journalistes les plus médiatiques ressemblent déjà pour plupart à ces bourgeois apeurés qui demandaient au printemps 1871 qu’on fusillât sans trêve et sans merci les Communards. Cela augure déjà fort bien de la suite. Inutile d’infliger à qui ce soit ce spectacle ou cette expérience, si cela dépend de nous.

Contrairement aux dénégations de nos trois compères, le monde en effondrement sera en effet nécessairement extrêmement violent, cruel, et en proie à toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme, à tous les exclusions racistes ou ethniques. Il aura sans doute, de notre point de vue, tous les défauts possibles et imaginables. Il n’y a pas une autre fin d’un monde que la pire. En effet, face à la raréfaction des ressources disponibles, de l’énergie, de la nourriture, de toutes les commodités actuelles de la vie, les groupes les mieux organisés, les plus forts et les plus décidés à survivre à tout prix, à persister  en somme dans leur être au nom de valeurs qui existent déjà (la Nation, la Race, la Religion), seront les seuls à tirer leur épingle de ce dernier jeu avant extinction. De ce point de vue, les « survivalistes » d’extrême-droite me paraissent plus raisonnables face à la perspective de l’effondrement, ils sentent bien que le plus fort crèvera en dernier, mais doit-on  vouloir des enfants qui survivraient à ce prix-là? Doit-on vouloir vivre soi-même ce temps-là?  En citant le monde à la Mad Max qu’il faut éviter, les auteurs le savent d’ailleurs, mais ils font mine d’avoir à proposer une alternative. Avec son appel à une spiritualité à inventer, celle-ci me parait d’une faiblesse insigne. A part les saints et les exaltés, qui a envie de vivre bien son calvaire?

Sur un plan  plus général, toujours si l’on admet qu’il faille inventer d’autres façons de vivre, pendant et après l’effondrement, ce dont je conviens bien volontiers du point de vue de Sirius de ce qui serait idéalement souhaitable, les auteurs sont exaspérants dans leur refus de poser la question de la violence, de la contrainte, de l’autorité, bref de la politique au sens fort entre la force et le droit. En effet, toute forme de réinvention d’un ordre du vivant qui devrait succéder à terme au « monde thermo-industriel » (p. 281) devrait tout de même réfléchir un instant à tout ce que les représentants de ce monde déchu feront pour le conserver en état, du moins en état pour eux.

C’est ainsi bel et bon de se sentir dans le fond proche des Indiens d’Amazonie, qui disposent sans doute d’un meilleur rapport au monde naturel que le nôtre, mais il est fort naïf de croire que l’on puisse répliquer leur propre rapport au monde, alors même que la phase finale de leur éradication s’annonce avec l’arrivée au pouvoir au Brésil d’un dirigeant bien décidé à raser l’Amazonie manu militari pour relancer l’économie du pays. Autrement dit, pour généraliser, toutes les tentatives d’inventer autre chose que la civilisation thermo-industrielle n’auront aucune chance d’aboutir tant que cette dernière aura la force, la violence, la suprématie techno-scientifique, de son côté. La belle utopie d’une résilience locale aux bouleversements n’aura qu’un temps si des structures prédatrices restent en place et peuvent exercer sur elles une violence extractrice. Comme le montre le cours de l’histoire depuis l’invention de l’agriculture, il est en effet tout à fait possible de vivre confortablement dans un monde pauvre, pourvu d’avoir la force de son côté.

Plus directement, si les auteurs croient que les dominants de cette planète vont les laisser gentiment inventer une autre fin du monde que celles où ces derniers continuent de faire la fête jusqu’au dernier jour, ils sont rien moins que de gentils jeunes parents de notre classe moyenne, un peu dépassés par leur propre savoir et essayant comme ils peuvent de se donner une contenance, tout en vendant à leurs semblables tout aussi dépassés quelques livres bénéficiant pour leur impression du label Imprim’vert.

La fin du monde ne sera pas un dîner de gala… 

 

 

26 réponses à “P. Servigne, R. Stevens, G. Chapelle, Une autre fin du monde est possible.

  1. Avant que de critiquer cette spiritualité qu’évoquent les auteurs, il serait bon que Mr Bouillaud en fasse lui-même l’expériencepar exemple avec un atelier de Travail Qui Relie (Work that reconnects de Joanna Macy).
    Les groupes les plus forts seront ceux qui qui s’en sortiront le mieux ; sans doute ! Et ce sera certainement les plus coopérants. J’invite donc Mr Bouillaud à lire L’entraide, l’autre loi de la jungle. Ainsi peut-être s’abstiendra-t-il de qualifier les auteurs de « Bisounours ». C’est d’ailleurs un peu fort de café quand ce sont ces collapsologues qui les premiers ont alerté sur l’effondrement, son imminence et sa violence potentielle !

    • @ Lacour MD: Vous m’avez mal lu peut-être. Je dis bien que ma lecture peut paraître surprenante. Je sais bien que les auteurs indiquaient dans leur précédent ouvrage qu’il y avait un lien entre l’effondrement et la violence potentielle. Simplement, pour moi, contrairement à ce qu’ils semblent bien penser, il n’y a pas d’échappatoire réaliste à cette violence à venir.
      Leur solution (qui est aussi exposé dans L’entraide, l’autre loi de la jungle) pour éviter le pire qui vient fait l’impasse sur les réseaux d’entraide qui existent déjà, et qui ne sont pas du « bon côté de la force » (nations, religions, ethnies).
      Pour prendre un exemple de quasi-effondrement, celui de l’Union soviétique après 1991, qui s’en sort? Les membres les plus entreprenants des « organes », autrement dit des services de sécurité, dont notre cher Vladimir P. représente à ce jour la personne la plus connue. Les plus jeunes membres de l’ex-Nomenklatura, qui forment le cœur de ce qu’on appelle les oligarques. Une partie de l’Église orthodoxe. Et c’est le même schéma dans toutes les ex-Républiques soviétiques (sauf les pays baltes, où là il existe une « solidarité ethnique » anti-Russes qui va jouer).
      Bref, d’un point de vue de politiste, s’il y a « entraide » au sein de groupes qui survivent à tout prix, ce seront ceux qui sont déjà là, qui dominent déjà la scène politique. Et ces gens-là s’en sortiront, car ils sont les plus solidaires, autoritaires et prêts à être violents si nécessaire.
      Pour utiliser un autre exemple, que m’inspire la préface de Dominique Bourg, si l’on pense à la « chute de l’Empire romain d’Occident », il ne faut pas se leurrer sur l’importance des solidarités déjà là qui sont à l’œuvre pendant tout son déroulement : les groupes ethniques/politiques de « Barbares » et l’ancienne aristocratie romaine, qui essaye de s’accrocher à ses privilèges grâce à son repli de fait dans la hiérarchie ecclésiastique. Les deux solidarités existent avant l’effondrement de l’Empire.
      Bref, je ne nie pas du tout que l’entraide, la coopération, la solidarité, ou la communauté, pour prendre des termes proches soient importante, mais je souligne qu’elle se fait et se fera à l’intérieur d’un « in-group » déjà là, et qu’on connait donc déjà les groupes qui vont s’affronter dans la société de l’effondrement. Les dirigeants de ces groupes chercheront à les faire persister à tout prix, et surtout au prix de la survie des autres groupes. Il n’y a donc pas pour moi d’échappatoire. Personne d’un peu censé ne peut avoir envie de vivre cela. D’où ma critique de l’enfantement.

      Pour ce qui est d’expérimenter les groupes de parole dont les auteurs font grand cas – passages qui m’ont donné envie de mettre directement le livre à la poubelle « verte » -, cela pourrait être une recherche en soi, mais j’avoue ne pas avoir envie de m’intéresser à ce qui ressemble fort à mes yeux à une forme de manipulation mentale, pour tout dire à l’embryon d’une secte. Désolé, je suis totalement fermé à ce genre de spiritualité. Tant qu’à faire, je préfère nettement un bon verre de vin ou une promenade à vélo.

  2. La dernière phrase aurait pu être le titre du billet.

    Sinon, je suis d’accord sur le fond.

    • @ setnibaro: Vous avez raison, mais j’ai coutume de mettre la référence de l’ouvrage en titre lorsqu’il s’agit d’un compte-rendu de lecture.
      Merci en tout cas pour votre appréciation.

  3. L’idée qu’il y a derrière ce livre je pense est : Si la projection de l’effondrement est Mad Max, cela deviendra Mad Max…’ et les autours essaient de raconter une autre histoire possible pour espérer un autre chemin, mais je doute fort qu’ils soient naïfs. Là où je suis d’accord avec vous, c’est sur le manque de prise en compte des rapports de force et surtout du rôle de l’État, mais je pense que cela sera le sujet d’un projet livre. Bonne soirée.

    • @ Isabelle Jardon: Je comprends bien leur idée d’un autre récit, ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à aller dans cette direction, mais, pour ma part, je me tiens aux déductions qu’il est loisible de faire en fonction de nos connaissances sur le fonctionnement passé des sociétés face à de grands troubles. Et rien ne me parait encourageant de ce point de vue.

      Je serais effectivement intéressé de voir ce qu’ils pourraient dire sur les rapports de force et l’État. A ce stade de leur réflexion, ils ont quelque travail à faire…

  4. «  Il n’y a pas une autre fin d’un monde que la pire. » Si je trouve ça beau, j’imagine que ça fait un peu de moi un bourgeois qui apprécie la qualité de l’orchestre sur le Titanic…

  5. P.Servigne et ses amis essaient peut être de réguler le stress dû à la focalisation de leur réflexion sur le sujet de l’effondrement en cherchanr des pistes pour une autre fin du monde…
    Beaucoup d’autres auteurs ont travaillé sur le sujet de l’effondrement, mais les travaux spécialisés sur les aspects histoire/ sciences Po ne sont pas légion…
    L’étude de scénarii réalistes d’effondrement et de réaction des populations, des appareils d’État et des groupes de pouvoir reste limitée. Difficile dans ce cas de chercher des pistes de réaction.
    De +en+ de gens tentent de vulgariser le sujet, pour des raisons qu’il serait bon d’analyser, comme vous dites.
    J’en fais partie, je travaille avec plusieurs amis à l’organisation d’un we d’information dans quelques mois, à côté de Grenoble.
    Votre expertise et vos conseils seraient appréciés pour rester dans le réaliste, dans l’essentiel et dans l' »utile ».
    Merci de me contacter.

    • @ Bret Daniel : Vous avez raison de dire que les travaux ne sont pas légion, sauf si l’on raisonne par « analogie ».

      • Vous êtes un pessimiste – (les auteurs catégorisent les optimistes et les pessimistes en + et –, vous vous souvenez ?) et vos connaissances de politiste vous rendent triste. Je comprends, il y a de quoi. Nous (coucou Daniel ! contente de te trouver ici :-), on vit à la campagne, on se rassemble, on travaille le sujet, on construit, on cultive du beau, de la chaleur, des amitiés, des jardins, des solutions, du présent… avec les jeunes, les pauvres, les vieux. On expérimente et on vit. Je ne suis pas beaucoup plus optimiste que vous quant à l’avenir mais il y a beaucoup de joie à vivre ces expériences. On prend des forces. De quel livre parlez-vous à propos du mycelium ? Ma référence venait de celui dont nous parlons (Une autre fin du monde est possible), mais je suis preneuse de tout ce qui concerne le mycelium : ça sent si bon !

  6. Je ne le partage pas votre point de vue sur ce livre. Et pour tout dire, votre ironie à son propos (ou à propos des auteurs) me paraît un peu suspecte. Je trouve très intéressant qu’un mouvement (la collapsologie) ose proposer autre chose qu’une Xème vision apocalyptique de ce que sera la fin du ou d’un monde ; vision sidérante, qui incite davantage à désespérer du genre humain qu’à agir. Pour ma part, ce livre est le premier qui m’a permis d’aborder ces sombres perspectives d’avenir avec mes enfants, jeunes adultes lucides, tourmentés, mais pas encore désespérés.Vous caricaturez le propos des auteurs de sorte que vos lecteurs croient qu’il ne s’agit que d’une bande d’illuminés en attente d’un secours divin. On sent que le terme «spiritualité» vous agace, comme si la spiritualité était forcément antagoniste de clairvoyance, et surtout d’action politique. Vous n’êtes pas le seul à entretenir la confusion entre spiritualité et religion, et à vouloir encore jeter l’une avec l’eau de l’autre. Or, même la religion (ce p… d’opium du peuple) a réussi à inspirer des hommes vers l’action révolutionnaire (le pasteur Luther King ou Gandhi, pour ne citer qu’eux). Mais de toute façon, les auteurs ne parlent pas de religion. Peut-être manque-t-il un concept pour nommer autrement que « spiritualité » les pratiques qui visent à affranchir les individus des croyances et des addictions créées et entretenues par la société industrielle et matérialiste : la consommation, le tout technologique, le pognon comme unique signe de réussite d’une vie… Pratiques diversifiées, qui se nourrissent de philosophie, de psychologie, de pédagogie, de pragmatisme scientifique, et qui permettent à chacun de repenser l’essentiel. Mais c’est peut-être sur cet essentiel que vous coincez : les collapsosophes proposent de rompre avec l’esprit de division, de séparation des espèces, de domination, de compétition, d’appropriation des biens communs. Se fondant sur des études scientifiques ils préconisent l’entraide. Et la croire (à nouveau) possible – passage obligé pour commencer à la mettre en œuvre – est déjà une révolution en soi. En tout cas, si ce projet, peu spectaculaire, ne fait pas encore grand bruit, il fait «mycelium», il touche discrètement de plus en plus de gens, et pourrait finir par vous surprendre par sa portée subversive.

    • @ Anne Gallet :
      Votre réaction mériterait un plus long discours que la simple réponse, mais ce que je puis dire pour faire court.
      En fait, ce que vous n’arrivez pas à comprendre de votre côté, c’est que ce livre est pour un lecteur frotté d’un peu d’histoire, de sociologie, de science politique, une insulte grave à l’intelligence accumulée par les sciences sociales, économiques et historiques depuis deux ou trois siècles, pour ne pas dire plus.
      D’une part, effectivement, cela serait bien pour la survie de la vie sur Terre telle que nous la connaissons que les individus humains se libèrent de ce qu’un auteur allemand a nommé l’ « industrialisation profonde » de nos esprits, c’est-à-dire de la mise en conformité de nos désirs avec les nécessités du capitalisme thermo-industriel. Mais je sais qu’à l’échelle globale, nous (l’humanité) n’en prend pas du tout le chemin, il n’y a sans doute jamais eu autant de consommateurs aliénés sur la planète qu’en cette année 2019, et qu’il est stupide de rêver à cette conversion, un peu à la William Morris (auteur du milieu du XIXème siècle), pour nous sauver avant qu’il soit vraiment beaucoup trop tard. Pour ma part, je ne pense pas que l’humanité et le vivant en général sortiront vivants du capitalisme – sauf événement qui bouleverse tout (mais lequel?). De même, retrouver collectivement un rapport de non-domination avec le vivant me parait souhaitable, mais on n’en prend pas le chemin. Ou, au minimum, pour être optimiste, cela arrivera après beaucoup de tribulations, soti dans quelques siècles, après de graves tribulations que je n’ai pas envie de voir.

      D’autre part, je veux bien appeler à l’entraide, à la solidarité, à la collaboration, mais je fais remarquer en politiste que cela fonctionne d’abord pour ce qui existe déjà comme solidarités. Face à la fin qui vient, ou simplement face à une crise majeure, les nations, les ethnies, les groupes déjà établis, voudront persister dans leur être, et ceux qui disposent de la violence, survivront un temps – grâce probablement à la technologie la plus avancée, et, paradoxalement, par une dépense d’énergie (fossile), qui aggravera encore le problème pour les autres. Rappelez-vous par exemple, que le monde (riche et moins riche) se dote de climatiseurs à grande échelle. Le progrès pour 99% des êtres humains concernés par la chaleur montante, c’est de se doter d’un moyen technique de ne pas crever de chaud – ce qui, bien sûr, aggrave les choses. (Même si l’on invite chez soi par « entraide » la vieille dame qui n’a pas de climatiseur pour lui éviter de crever de chaud.)

      Pour ce qui est de la portée « subversive » du « mycelium » (on sent la référence à un autre livre), je veux bien, mais vous sous-estimez le rôle que seront amenées à jouer les nouvelles technologies dans le contrôle des populations. « La sécurité est la première des libertés », c’est bien connu.

  7. Je me demande parfois si cette collapsomanie n’est pas un symptôme de pulsions mortifères bien plus profondes ancrées dans notre culture moderne. Depuis disons les années 60, combien de fins du monde n’ont-elles pas été annoncées? La guerre atomique, la disparition de la couche d’ozone, l’éclatement des inégalités et l’effondrement inéluctable du système capitaliste, le réchauffement climatique (qui date quand même d’il y a presque 30 ans maintenant). Je sais, cela n’est pas correct de le dire mais je pense que cette pulsion est une dimension du problème: nous sommes fascinés par la destruction, cela fait partie de notre culture. Et peut-être l’espérons-nous autant que nous la provoquons…

    • @ Casimir : Pour ma part, je ne crois pas trop à la « pulsion de mort », mais plutôt à la conscience, plutôt partagée en fait, que la maîtrise des technologies et de leurs conséquences ne va du tout de soi. L’armement nucléaire est de ce point de vue fondateur de notre époque: c’est certes risqué, mais on maîtrise (sur le plan pratique et théorique) – jusqu’à preuve du contraire. Et même dans ce cas-là (Tchernobyl, Fukushima, etc.), on continue.

  8. @ Casimir. La question que vous posez l’est souvent dans les rencontres autour de la collapsologie, et elle est intéressante. Mais… ne détourne-t-elle pas de la seule vraie question : on fait quoi ?! Face au réchauffement climatique qui s’annonce de plus en plus catastrophique et irréversible, face à l’effondrement de la biodiversité, face aux désordres sociaux qui en découlent de plus en plus visiblement, et surtout face à la lenteur de la prise de conscience des dirigeants et à leur approche court-termiste de l’action qui vise à préserver leurs intérêts immédiats, on fait quoi !? Les auteurs n’inventent rien, ils synthétisent les données du problème, ils nous réveillent (alors qu’on aimerait tellement dormir et rêver encore un peu !), et donc ils ont le mérite de la poser, cette question : on fait quoi !? Leurs réponses n’excluent pas l’action politique, la désobéissance civile, l’activisme, voire le sabotage, mais ils proposent que les gens se préparent, s’organisent, se rassemblent, se renforcent, se structurent (y compris intérieurement) pour agir le moins possible isolément et sous le coup de la colère et du désespoir, qui ont mené à l’échec beaucoup de mouvements populaires / révolutionnaires. En soupçonnant ceux qui révèlent la gravité de la situation d’être fascinés et d’accélérer ainsi la venue de la catastrophe, vous inversez complètement les responsabilités. C’est un peu comme d’accuser le médecin qui découvre un cancer de l’avoir déclenché. C’est d’ailleurs un problème vieux comme l’écologie : la détestation de ce mouvement (scientifique et politique) tient beaucoup au fait qu’on en a fait un « oiseau de mauvais augure ». Et maintenant que ce qu’il annonce depuis plus d’un siècle devient réalité, on le déteste encore plus. « Le poète a dit la vérité, il doit être exécuté… » (Guy Béart)

  9. @ Anne Gallet: Sur mon pessimisme, il est certain, et effectivement, il est n’est pas douteux que mes connaissances me rendent très pessimiste.
    Par contre, je ne suis pas triste. Si j’ai des raisons de tristesse (par exemple une vieille mère dépendante façon ‘Tatie Danielle’), elles sont de fait plus banales que ma conscience de l’effondrement à venir/en cours. J’ai une forte conscience de ma finitude, et ne me me soucie point de ce qui ne dépend pas de moi.

    Pour le livre, c’est celui-là, un grand hit de la sociologie mondialisée contemporaine. https://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Le_champignon_de_la_fin_du_monde-9782359251364.html

  10. Bonjour Christophe,
    J’aie beaucoup apprécié ton analyse de cet ouvrage que je partage entièrement.
    Pierre Martin

  11. Je trouve que ce livre a au moins l’avantage d’en finir avec la culpabilisation lancinante du type « devenez un colibri ». Arrêtons de croire que nous pouvons y changer quelque chose quand chaque millilitre de pétrole non consommé en France sera avidement utilisé par un africain/chinois/damné de la terre… Et au moins il offre un dérivatif crédible pour exorciser le mal être individuel: des sortes de réunions de dépressifs anonymes. On peut considérer ça comme une secte, mais ça me fait plus penser à un gentil groupe de parole.

    Il est vrai que l’étape d’après est moins réaliste; je vous rejoins là-dessus: le scoutisme en forêt ne me semble pas être une solution suffisante dans une société qui s’effondre. Il suffit de penser à des problèmes comme les centrales nucléaires…

    Ces gens demeurent des optimistes sincères indécrottables (leur livre précédent parlait d’une forme de théorie de l’évolution altruiste). Et ils sont assez nombreux. Je vous ai déjà dit dans un commentaire qu’il n’existe pas à ma connaissance de livre expliquant pourquoi nous allons échouer collectivement. Cela peut s’aborder par des comparaisons historiques, comme vous le faites, ou par le tragédie des biens communs, la logique de l’action collective, les biais cognitifs etc… Tout cela repose sur un triste constat: l’homme est égoïste et court-termiste. Pour la même raison que les gens ne comprennent pas pourquoi la société actuelle n’arrive pas à trouver de solution au problème du réchauffement, ils ne comprennent pas non plus pourquoi ça se déroulera très mal une fois trop tard. Et puis ils partent en avion en Thaîlande (j’y pense puis j’oublie…).

    Et après tout je ne suis pas si sûr de moi non plus. Une économie de guerre peut faire des miracles, mais une guerre implique un ennemi identifié, un sentiment de communauté (ici un sentiment de communauté planétaire…) et elle est sensée se finir un jour… Bref il y a de quoi réfléchir sur les conditions d’une réaction collective suffisante à la menace.

  12. Je suis tombé sur le compte-rendu du précédent ouvrage des auteurs, sorti en 2015. François Bonnet a fait une critique qui rappelle celle de Christophe Bouillaud. Les grands esprits se rencontrent…
    https://laviedesidees.fr/Introduction-a-la-collapsologie-3188.html

    • @setnibaro : Vous avez entièrement raison. Je l’ai lue, et, effectivement, les aspects déjà présents dans le premier livre annonçaient la dérive « spiritualiste en toc » du second.
      Pour la petite histoire, François Bonnet est chercheur CNRS au même laboratoire de recherche que moi, et je ne savais pas qu’il avait écrit cette recension. (Mais je savais qu’il était intéressé par ces sujets sans en faire à ma connaissance un objet de recherche). Merci en tout cas de la référence.

  13. Le livre de Servigne est mièvre et sans idée, MON livre est sorti plus d’un an avant (le seuil l’avait reçu à cette époque) … des extraits ici
    https://uneautrefindumondeestpossible.blogspot.com/

    • @ françois vinci: Du coup, c’est étrange que le Seuil ait eu le droit d’utiliser ce titre… même si le long sous-titre du livre de Servigne & Co permet de les distinguer.

  14. françois vinci

    Ceux qui on enregistré mon ISBN mon dit que cette phrase sans noms « propres » étaient pratiquement impossible à réserver. (de plus cette phrase était sur un mur à « Dauphine » et dans mon livre je remercie le couple d’activistes qui l’ont inventée, il y a plus de 10 ans (ce que ne fait pas Servigne et cie). Cdlt.

  15. Yannick Rumpala

    Ou, comme dirait un certain slogan : « Goldman-Sachs doesn’t care if you raise chicken ».
    Pour avoir eu l’occasion de débattre récemment avec lui, le récent livre de Pierre-Henri Castel (Le mal qui vient) pourrait être un moyen de rééquilibrer.
    L’avantage, quand on est amené à fréquenter professionnellement les représentations et imaginaires de l’apocalypse, c’est qu’on peut aussi choisir la version qu’on préfère. Mais on est quand même obligé de concéder qu’elle risque en effet de ressembler fort à l’hypothèse « élitiste » évoquée dans le commentaire du livre. Cf. https://www.theguardian.com/news/2018/feb/15/why-silicon-valley-billionaires-are-prepping-for-the-apocalypse-in-new-zealand

    • @ Yannick Rumpala : Oui, Pierre-Henri Castel, dont j’ai lu l’ouvrage, m’a paru bien plus intéressant, quoi qu’un peu crypté par moments.
      Pour ce qui est des préparatifs des ultra-riches, j’ai constaté que nos étudiants de l’IEP de Grenoble en avaient pour une part d’entre eux entendu parler, et certains adoptent spontanément une vision plutôt à la Castel qu’à la Servigne & Co – preuve qu’ils ont un peu compris leurs cours de science politique…
      Reçois toutes mes salutations amicales.

  16. P. Servigne indique parfois, sans beaucoup insister, que la collaboration telle qu’il la souhaite n’est possible que si un facteur exogène, violent ou hostile, vient souder la communauté. La condition de l’entraide serait donc la menace ? On aurait aimé davantage de précisions de sa part. Vous avez raison de souligner que l’autorité est en partie (pas entièrement) un impensé dans ce livre. Le survivalisme vient compléter le propos.

    Sinon, pour quelques analyses sur la place de la collapsologie, dans les fictions cette fois :

    https://collapsofictions.wordpress.com/

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