L’arrogance n’attend pas le nombre des années, oui, mais pourquoi?

La sortie dans l’espace médiatique des deux anciens proches collaborateurs à l’Élysée de l’actuel Président de la République a été pour moi un moment d’énervement, de colère, voire même de véritable sidération. J’en suis resté mal pendant une semaine. Déjà les entendre lors d’une matinale sur France-Inter fut une épreuve, voir ensuite l’un d’entre eux se faire prendre en totale contradiction (à propos de sa participation à la diffusion d’une vidéo par un compte Twitter anonyme) par un journaliste audiovisuel bien peu connu pourtant son côté mordant en fut une autre, lire les commentaires des lecteurs avisés de leur ouvrage commun (unanimement critiques et acerbes) sur les différents sites de presse (Mediapart, AOC, La Croix, etc.) fut un calvaire – même si la qualité des diverses recensions n’est bien sûr pas en cause.

Serais-je donc devenu subitement un macroniste, un intellectuel organique de LREM?

Non, bien sûr. Dieu ou le Diable m’en préserve! Mais je n’arrive pas à me réjouir que la politique française en soit rendu là, et que les mœurs publiques – au sens ancien du terme – se soient à ce point dégradées.

D’une part, comment peut-on expliquer la vacuité des propos et écrits de nos deux compères? Ils prétendent définir une vision du monde pour guider la politique française: le « progressisme » , terme presque parfaitement mal venu en 2019 pour définir quelque nouveauté en politique que ce soit, puisque le  mot même de « progrès » ne peut représenter qu’une scorie du XIXème siècle et son usage ne traduire par définition qu’un grave défaut de réflexion en ces temps de crise écologique/identitaire. A les entendre, ils arrivent juste à un brouet infâme, indigne de l’histoire pourtant bien longue des idées dans ce pays. Je crois pour ma part, et à ma plus grande honte, y avoir reconnu des relents de J. Rawls et d’A. Sen, très mal digérés certes. D’autres de l’utilitarisme. D’autres y voient simplement du néo-libéralisme. D’autres une vision technocratique ou managériale. D’autres une mauvaise dissertation en trois parties. Il faut dire que, de leur côté, les deux compères ne manquent pas d’audace : ils voudraient que ce livre destiné à définir le « progressisme » reste et soit même traduit dans d’autres langues. Mais comment peut-on avoir une telle prétention sur des fondements si faibles? N’est pas Anthony Giddens qui veut! (et encore le dit Giddens n’a pas été très inspiré d’associer son nom à la « Troisième voie » blairiste).  Ils nous ont épargné l’auto-comparaison avec Marx et Engels… ouf!

Quoi qu’il en soit, la vraie question est pour moi : comment ces gens se sont retrouvés à conseiller un Président de la République? Est-ce donc cela nos élites émergentes? Nos deux compères semblent  en effet à les entendre constituer une sorte de caricature de la pensée « science-pipeau » que l’on reproche  si souvent aux établissements type Science Po de diffuser. Il faut bien avouer ici que je me suis senti, indirectement certes, mis en cause par un tel degré de vide intellectuel et politique. Je vois ricaner d’ici tous les universitaires critiques du modèle Science Po. CQFD, doivent-ils penser. Comment les institutions éducatives d’élite de ce pays peuvent-elles produire de telles personnalités? Mes étudiants de Science Po Grenoble me paraissent heureusement plus cohérents dans leur manière de penser que ces deux-là.  J’ai rapidement essayé aussi de comparer les propos de ces deux personnes avec ceux des conseillers présidentiels qui s’étaient exprimés publiquement par le passé (de Marie-France Garaud à Dominique de Villepin, en passant même par Jacques Attali dans sa lointaine jeunesse), et je me suis rendu compte que je ne trouvais pas d’exemple d’autres personnages issus d’un cabinet présidentiel ou primo-ministériel ayant ainsi tenté d’exister publiquement avec un tel degré de vacuité intellectuelle. J’ai bien pensé au pauvre Michel Jobert, mais je me suis dit que j’insultais la mémoire d’un mort à seulement penser le comparer à ces deux-là. Il se passe donc bien quelque chose: au moins à juger par ces deux cas, le niveau baisse extraordinairement, et la prétention augmente à proportion.

D’autre part, au delà de la banalité des propos et écrits de nos deux compères, comment expliquer cette capacité de ces personnes à ne pas se rendre compte qu’elles étalent publiquement leurs turpitudes? L’aplomb de ces deux personnes m’apparait comme un phénomène en soi. J’imagine bien qu’elles vivent ainsi leur « moment warholien ». Il vaut mieux exister publiquement, faire le buzz, que ne pas exister, mais à quel prix?

Visiblement, cela ne leur fait ni chaud ni froid. Vu de l’extérieur, ils ont l’air fiers d’eux et sûrs de leur affaire. L’arrogance incarnée, mais complétement à l’insu de leur plein gré. Un phénomène qui en soi ne laisse pas de m’intriguer, et dont j’attends une solide explication sociologique ou psychologique que j’avoue ne pas avoir à disposition pour mes lecteurs. Peut-être faut-il la trouver directement dans leur propre doctrine de la « maximisation des possibilités » pour chacun, qui serait l’essence du « progressisme ». Ils ont effectivement maximisé leurs propres possibilités, à nos dépens certes, mais ils sont au top du top. Des individus sans surmoi, des winners, des Master of the world.

En outre, au delà de leurs personnes, sans doute avides d’avoir leur moment de célébrité (c’est pour cela que je ne cite pas leurs noms!), pourquoi n’y a-t-il eu personne autour d’eux pour leur dire qu’ils allaient ainsi droit dans le mur? N’y a-t-il aucun (vieux) sage dans la « macronie » capable de leur expliquer que cela ne paraissait pas bien raisonnable que d’étaler publiquement de telles contradictions? J’ai ainsi failli m’étouffer avec mon café du matin quand l’un d’eux a osé souligner que les chômeurs ne pouvaient sortir seuls du chômage, alors que tout le message gouvernemental depuis 2017 repose sur l’idée que les chômeurs sont fondamentalement responsables de leur propre chômage. Il leur suffirait pourtant de traverser la rue…  C’est du double langage, ou une absence de sens de la situation politique réelle dans le pays qui confine au sublime de la bêtise à l’état pur?

Et surtout, comment le Président de la République a-t-il pu accepter que ces deux-là publient un tel livre en se réclamant de lui? (Il paraitrait même selon la rumeur que ce livre aurait même dû être signé par lui directement.) Les contradictions politiques suintent pourtant dans tous les propos tenus, et à toutes les pages si j’en crois ceux qui l’ont lu. Si le Président croit vraiment suivre ce « progressisme »-là (avec ses aspects ‘basistes’ par exemple! tout en étant pour les syndicats, mais aussi contre…), force est de constater qu’il ne serait même pas au courant de la politique qu’il mène depuis son élection (c’est donc la faute à son Premier Ministre?…). Ou, s’il est effectivement ce néo-libéral tardif à la Thatcher que sa politique illustre chaque jour pour ses opposants de gauche (dont moi-même) depuis son élection (son Premier Ministre suit la ligne du Président), quelle utilité de laisser s’exprimer ces deux compères qui n’ont vraiment rien compris au jeu? Un ultime piège pour électeur social-démocrate désorienté? Ou une sorte de punition quelque peu sadique de sa part à l’encontre de ses deux anciens collaborateurs? L’envie de se moquer d’eux en les faisant sortir dans l’arène publique, après avoir lui-même mesuré le degré presque infini de leur fatuité? Au lieu, s’il était vraiment bienveillant, comme le narrait la légende qu’ils ont eux-mêmes contribué à bâtir auprès de l’opinion, de leur suggérer d’aller se ressourcer dans un quelconque désert et si possible sans réseau Internet du tout – ou d’aller silencieusement revendre au prix du marché leur carnet d’adresse à quelque lobby bien achalandé.

Bref, au delà du cas de ces deux personnes, il reste à expliquer pourquoi il devient désormais si évident que « le poisson pourrit par la tête », alors même que le monde académique français n’a sans doute jamais produit autant de bonnes analyses sur l’état du monde, de l’économie, de la société, et que la philosophie politique ne se réduit pas à une version pour les nuls de Rawls et Sen.

Au total, je suis très perplexe et mal à l’aise, car, quand j’entends par ailleurs le niveau affligeant en rhétorique politique d’une ancienne directrice de l’ENA s’improvisant tête de liste pour les élections européennes, j’ai comme le doute que le problème est bien plus large que celui posé par les deux individus ici épinglés. On n’est pas sorti des ronces…

 

13 réponses à “L’arrogance n’attend pas le nombre des années, oui, mais pourquoi?

  1. Comment ne pas penser au pastiche du dictionnaire des idées reçues que Bourdieu et Boltanski ont fait dans  » la production de l’idéologie dominante  » ?

    On y voit la même logorrhée modernisatrice et néolibérale, la même médiocrité plastronnante et qui s’ignore.

    • @ Madeleine: oui, bien sûr, mais il me semble qu’il s’agit d’une version encore plus molle que cette dernière. Nos deux héros font apparaître par comparaison les vieux éditocrates comme des êtres supérieurs.

  2. françois vinci

    IMPLACABLE, la médiocratie s’impose, d’Ormesson en guide de la littérature française ça donnait déjà une orientation… Et dans l’art on est aussi affligé.

  3. « Un phénomène qui en soi ne laisse pas de m’intriguer, et dont j’attends une solide explication sociologique ou psychologique que j’avoue ne pas avoir à disposition pour mes lecteurs. »
    Peut-être faut-il lire ou relire J. Gabel, La Réification (ed. Allia). Tout ce que vous décrivez ressemble aux ravages psychopathologiques de l’entre-soi sectaire idéologique, qui, selon Gabel, génère une forme de paranoïa canalisée, « normalisée », en « idées » politiques et économiques, dépourvues de toute confrontation au réel, à l’Autre… et donc au dialogue.
    Telle est la folie qui transpire de ces éléments de langage, tous plus incohérents les uns avec les autres, hors-sols et creux.
    C’est la traduction d’un grand refus du réel qui a son origine dans la terreur qu’il leur inspire (insaisissable, changeant, rétif au sens totalisant, dialectique). Ils n’ont alors pour seul remède que d’essayer de le figer (c’est leur conservatisme fondamental), pour le tordre à leur désir morbide, et s’engager dans une fuite en avant autoritaire lorsqu’il résiste.
    Et le « Grand débat des idées » présidentiel en fut la preuve évidente : 8 heures à ne pas écouter ce qu’on lui dit, 8 heures à faire la leçon aux professeurs, 8 heures à combattre le réel. Comme un « exercice », dit-il.

    • @ Arréguy P. : Je ne connais pas le livre de J. Gabel – merci de la référence -, mais, à en lire le résumé, cela peut coller effectivement. De fait, la science politique contemporaine est très désarmée face à ce qui peut apparaître comme de la « pathologie », de l’écart non-stratégique aux normes sociales admises.

  4. Dans mes brumeux souvenirs, nos enseignants grenoblois nous exhortaient à penser par nous mêmes. Faire fi des origines sociales et du prêt à penser spongieux, viser à devenir un honnête Homme, en affirmant avant tout d’où l’on parle. Bien loin de la rue St Guillaume, de l’entre-soi, du culte des conventions. Un esprit qui ne prend pas le risque de la confrontation s’émousse. La lucidité est un sport de combat.

    • @ Christophe : c’est toujours le cas, du moins j’espère, et c’est probable que notre statut et notre recrutement « provinciaux » nous évitent certaines dérives, ne serait-ce parce que nous sommes bien loin des sphères des pouvoirs nationaux.

  5. V. Guglielmelli

    Je partage le même embarras 🤦‍♂️ : une amie économiste italienne a écrit un ouvrage embarrassant sur la classe politique italienne (qu’elle a étudiée sur la période 1945-2018) : l’ignorance et l’incompétence prospèrent de façon tendancielle. Vous parlez de vos élèves, mais en tant que membre de jury, je constate que le niveau baisse. Savoir que de tels branquignols conseillent la présidence me sidère : nous sommes tombés bien bas.

    • @ V. Guglielmelli : Je serai bien intéressé d’avoir connaissance de la référence que vous citez. En Italie, effectivement, on observe peu ou prou le même phénomène : comment est-on passé des subtils débats des années 1950-1970 à la situation actuelle d’invectives en guise de débat?

      • V. Guglielmelli

        Elle s’appelle Irene Tinagli et son essai La grande ignoranza (2019) qui a un succès public et critique. C’est une économiste (et ancienne députée), très factuelle. Souvent les Italiens sont précurseurs en la matière : vous n’imaginez pas le niveau d’ignorance et sa progression dans la classe politique italienne, notamment depuis la disparition des partis traditionnels qui savaient former une classe politique décente (même si souvent corrompue).

  6. Philippe Le Corroller

    Par chance, au même moment, Pierre-Henri Tavoillot , professeur à La Sorbonne et à Sciences Po , vient de publier Comment gouverner un peuple-roi ? Sur la crise actuelle de la démocratie libérale, sur le cauchemar de l’impuissance publique et sur les moyens de  » réconcilier la liberté du peuple et l’efficacité du pouvoir « , c’est remarquable ! Les députés ne s’y sont d’ailleurs pas trompé, qui viennent de lui attribuer leur prix. Alors, oublions les amateurs et bonne lecture !

  7. GIRAUD Jean-Louis

    Chronique d’un désastre annoncé…
    La France est devenu la république des enfants rois…Quelle misère !

  8. Sortir des grandes écoles n’est plus depuis plusieurs années la garantie d’une culture encyclopédique.
    La longues liste des « bardés de diplômes » autour de Macron (lui-même considéré par Voici (!) comme un « grand intellectuel », a essuyé 3 échecs à Normale Sup et 1 à l’ENA) témoigne bien de ces nouveaux sachants qui en savent si peu mais dont l’arrogance et le mépris des classes populaires en sont les signes distinctifs!

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