Rationnelle bourgeoisie?

Qu’ajouter à ce que j’écrivais il y a un mois sur le « macronisme »? Tout se confirme et embellit. L' »Acte II » ne sera d’évidence que la suite et l’approfondissement de la première partie du quinquennat. Les annonces du jour en matière de « réformes » de l’assurance-chômage illustrent encore une fois le caractère caricarituralement anti-social du « macronisme » – même la CFDT de Laurent Berger en est indignée, c’est dire. La réforme des retraites s’annonce déjà  de son côté comme un désastre sans appel, en particulier pour la malheureuse corporation de fonctionnaires auquel j’appartiens, les enseignants. Affirmer  qu’il s’agit d’un « thatchérisme » tardif, pour ne pas dire attardé,  fera donc désormais figure de banalité. Il n’est aussi que trop facile de constater que l’éternel « parti de l’ordre » s’est reconnu en son champion, Emmanuel Macron, l’Adolphe Thiers des « Gilets jaunes ».

Le résultat des élections européennes y est pour beaucoup. Comme tout le monde l’aura compris au vu des cartes électorales et des mouvements de voix enregistrés par les sondages – selon un écho du journal Le Monde, même un ministre venu de la droite, Gérald Darmanin, l’a compris-, la bourgeoisie s’est en effet ralliée, presque toute entière, au « macronisme ». Il ne reste guère aux Républicains que la part la plus sénile ou la plus catholique de leur électorat d’antan – souvent la même d’ailleurs.  N’eût été ce prompt renfort des retraités, rentiers et autres winners CSP+ de tous les beaux quartiers de France et de Navarre, Emmanuel Macron aurait côtoyé de prés le désastre électoral. Mais la bourgeoisie sait reconnaître qui la sert! Le RN aurait été loin devant sans ces deux, trois, quatre pourcents décisifs venus de la droite. L’histoire retiendra en effet que les derniers sondages publiés avant l’élection donnaient toujours la liste des Républicains au dessus des 10%. C’est donc dans les tous derniers jours que le secours bourgeois s’est résolu à venir à l’aide d’un « macronisme » sur le point d’être défait par l’hydre « lepéniste », choisie de son côté comme leur champion par la part toujours restreinte (malgré la hausse de la participation) des classes populaires et moyennes croyant encore à l’utilité de voter pour se faire entendre . Une telle défaite face au RN aurait eu quelques conséquences. Il aurait tout de même fallu constater que le pouvoir est très minoritaire dans le pays. Mais quoi, un point d’écart ce n’est rien, un match nul en fait, non, encore mieux, une grande victoire en réalité, un triomphe même vu les circonstances.

Dans le cas présent, il est évident pourtant que le pouvoir est bel et bien très minoritaire dans l’opinion, puisque la liste LREM/MODEM/AGIR n’a recueilli que 22,4% des suffrages (pour une participation de 50%, soit moitié moins en terme d’inscrits). Non seulement la majorité présidentielle arrive légèrement derrière le Rassemblement national (RN) – qui n’a certes obtenu que 23,3% des suffrages-, circonstance qui était censée constituer selon E. Macron lui-même une défaite majeure pour son camp encore quinze jours avant l’échéance , mais il faut rappeler que 77,6% des suffrages exprimés vont vers une liste d’opposition, puisqu’aucune autre liste que celle LREM/MODEM/AGIR ne peut raisonnablement s’ajouter au camp présidentiel. En particulier, l’électorat résiduel des Républicains ou de l’UDI lors de ces européennes n’est pas à compter ailleurs que dans l’opposition.

Dans une démocratie où les dirigeants seraient encore attentifs à l’évolution de l’opinion publique, les résultats des élections européennes auraient fait réfléchir. Visiblement, à juger des actes, il n’en est rien. On continue et on accélère. Comment l’expliquer?

D’une part, il faut bien constater que certains votes comptent plus que d’autres: rallier ainsi à soi la bourgeoisie du 7ème et du 16ème arrondissements, ce n’est pas rien. Les votes se comptent certes, mais ils se pèsent aussi. Avoir tout le capital derrière soi et tout ce qu’il peut faire pour influencer la vie politique n’est vraiment pas une carte négligeable. Il suffit pour s’en convaincre de regarder un peu l’état de nos médias de masse.

D’autre part, dans ce genre de configuration où les deux camps les plus importants électoralement sont, d’une part, le RN et, d’autre part, LREM et ses alliés, il n’est pas difficile d’imaginer la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. Cette hypothèse présente dans toutes les têtes repose toutefois sur le fait qu’une part, minoritaire certes, mais significative tout de même, de l’électorat de gauche se résigne à voter Macron au second tour de l’élection présidentielle à venir. Or on aura peut-être noté que le terme péjoratif de « castor »  (au sens d’électeur « faisant barrage ») a été utilisé lors de la campagne électorale des européennes par un personnage aussi peu radical par ailleurs que Raphaël Gluksmann. Il y a bien sûr une part d’esprit de boutique dans cette utilisation, mais elle traduit aussi le fait que certains dirigeants de gauche ont bien perçu que leur électorat n’est plus disposé à cette attitude républicaine (déjà expérimentée en 2002 et en 2017). Comme ce même électorat va bien être obligé d’avaler encore quelques belles couleuvres d’ici 2022, il ne faudra pas s’étonner s’il se trouve, certes par le plus grand des hasards, qu’il a piscine lors du second tour d’une élection présidentielle qui opposerait un E. Macron et un membre  de la famille Le Pen.

Du coup, la rationalité bourgeoise qui a adoubé E. Macron parait à double tranchant. Victorieuse à court terme, elle dessille les yeux à ce qui reste de l’électorat de gauche susceptible de voter Macron. Les élections municipales de l’an prochain seront un premier test de cette hypothèse : que choisiront de faire les électeurs de gauche lors de seconds tours entre un candidat LREM et un candidat RN?  Auront-ils piscine?

 

5 réponses à “Rationnelle bourgeoisie?

  1. Je suis sceptique sur la possibilité de re-conditionner le castor pour lui apprendre à faire des ponts à la place des barrages.

    • @ Vince: oui, par définition même du terme (péjorative), le « castor » est un peu limité dans son raisonnement (contrairement au vrai castor, l’animal de nos rivières, qu’il ne faudrait pas décrier ainsi en usant de ce terme nouveau de la langue politique française, mais bon c’est une autre histoire).

  2. La tactique pour berner les classes populaires avec le « Tout Sauf Le Pen » c’est vrai pourrait encore marcher en 2022 comme elle pourrait…échouer!
    Je m’explique: les « réformes » à venir (chômage,retraites,privatisations prévues au cas où le référendum ADP ne se tiendrait pas,etc.) pourraient alimenter,voire augmenter la colère qui s’exprime depuis un certain 17 novembre 2018 et qui couve également chez ceux qui ne sortent pas de chez eux mais n’en pensent pas moins.
    Le véritable baromètre pour juger l’état de l’opinion c’est la légitimité de Macron qui est désormais autour de 10% des inscrits et ce socle à lui seul n’est pas suffisant pour garantir sa réélection en 2022 même contre une incapable comme Le Pen!
    Les gens sensés de son entourage (mais si il y en a quelques uns!) en ont bien conscience et commencent à s’en inquiéter mezzo voce.
    De plus n’oublions jamais que l’Histoire réservant toujours des surprises,une crise majeure pourrait advenir d’ici la date des élections présidentielles et bouleverser tous les schémas actuels (explosion de la bulle financière,tensions Italie-UE,Zone Euro en crise,conséquences imprévues du Brexit ou d’une guerre « chaude » économique USA-Chine,etc.).
    Je serais membre de l’Oligarchie je ne miserais pas tout sur le cheval Macron au Grand Prix de l’Élysée!

  3. Désolé mais les élections municipales n’ont pas de valeur en termes de représentativité du pouvoir et de ses oppositions,car le facteur vote pour une personnalité locale transcende les choix idéologiques des électeurs.
    Par contre ce qui pourrait bousculer M. Macron c’est bien le référendum contre la privatisation d’ADP (RIP),si bien entendu les différentes « embûches » législatives (prévues en leur temps par le législateur « démophobe ») ne l’empêchent pas de se tenir.
    Il faut savoir que même en cas d’obtention des 4,7 millions de signatures, les manoeuvres de MM. Ferrand à l’Assemblée Nationale et Larché au Sénat pourraient empêcher la tenue du RIP (donc que le Peuple se prononce) et ainsi sauver M. Macron d’une possible (probable?) débâcle à deux ans du terme de son mandat.
    Après le traitement policier, judiciaire et politique réservé au mouvement des Gilets Jaunes,plus rien ne saurait m’étonner de ce président à la légitimité démocratique douteuse avec ses 18,19 % des électeurs inscrits lors du premier tour! (Source: Ministère de l’Intérieur,rubrique élections présidentielles de 2017).

    • @ Jean-Paul B. : la possibilité d’atteindre les 4,7 millions de signature est vraiment faible, mais si l’on y arrivait cela serait un désaveu extraordinaire pour le pouvoir d’E. Macron. Cependant, du point de vue des rapports de force, les municipales comptent. Est-ce que la marque LREM s’impose ou non? est-ce que la bourgeoisie des villes continue à suivre la radicalisation que représente le « macronisme »? est-ce que le RN engrange enfin au niveau local à la mesure de son poids dans l’électorat? est-ce que la gauche se reconstitue « à la base »? Bref, il y a matière à s’y intéresser.

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