Lassitude 1989-2019

J’ai longtemps hésité avant de rédiger ce post, car, après tout, mes sentiments ne devraient regarder que moi. Or il se trouve que, depuis quelque temps, je ressens une grande lassitude – des collègues de la noble institution où j’enseigne l’ont d’ailleurs remarqué à ma mine parfois défaite. Au moins cela expliquera-t-il sans doute aux lecteurs de ce blog pourquoi j’y me fais rare.

La première raison est tout simplement qu’en cet automne 2019, c’est ma trentième rentrée comme enseignant, du secondaire, puis du supérieur, et dans ce dernier cadre, ma vingtième rentrée (sic) à l’Institut d’études politiques de Grenoble. Pas exactement trente rentrées à dire vrai, car il me semble ne pas avoir fait la rentrée 1991, car, cette année-là (1991-1992),  j’étais alors payé (comme normalien) seulement pour faire ma thèse sans avoir d’enseignements à assurer. Ce fut la seule année depuis où je n’eus pas à enseigner. Or, quoiqu’on en dise l’enseignement, même dans le supérieur, finit par lasser par son aspect nécessairement répétitif. En effet, par force, il faut bien raconter à peu près la même chose aux générations qui se suivent. Certes, heureusement, des nouveautés dans l’actualité ou dans les publications, ou l’évolution de sa propre réflexion obligent à des changements – comme je le dis à mes actuels étudiants, je me suis radicalisé au fil des années -, mais on reste tout de même au sein d’une même matière d’enseignement. Même un nouveau cours, sur un sujet de sa propre matière qu’on ne connait pas si bien que cela au début et que d’obligeants collègues ont quand même bien voulu vous confier, finit par déclencher à terme les mêmes réflexes, les mêmes routines, le même ennui. Il faut aussi constater qu’après tant d’années, des défauts dans la manière d’enseigner restent, et, contrairement au mythe de l’évaluation des enseignements qui aiderait à progresser les vieux singes dans mon genre, plus rien ne se passera en fait de ce côté-là. Aucune réinvention de son être-devant-une-classe ne me parait plus possible à ce stade – en dehors du ne-plus-être-devant-une-classe. Enfin, inexorablement, l’écart générationnel se creuse avec les étudiants qu’on trouve devant soi. On finit un jour par se découvrir plus proche en années calendaires d’un public de jeunes retraités que de jeunes étudiants, et partager en pratique plus de références avec les premiers qu’avec les seconds. Ainsi de cette chute du Mur de cet « inoubliable mois de novembre 1989 », qui, pour nos actuels étudiants, fait partie d’une histoire déjà toute refroidie dont ils n’ont, au mieux, qu’une compréhension livresque.

La seconde raison est que ce retour sur 1989, pour le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ne peut que souligner la très mauvaise pente de nos sociétés occidentales en  général, et de la France en particulier. Entre la n-ième polémique sur le voile islamique, la n-ième émeute de banlieue, la n-ième réforme sécuritaire n’apportant rien à la sécurité des citoyens mais tout à un État autoritaire 2.0 à venir et la n-ième réforme néo-libérale destinée à mettre à mal l’édifice de droits économiques et sociaux construits depuis la fin du XIXème siècle au nom d’une très fantasmatique compétitivité du pays et surtout d’un intérêt de classe, aussi bien compris que désormais restreint à la haute bourgeoisie d’affaires, j’ai vraiment bien du mal à me réjouir. La Présidence d’Emmanuel Macron me semble tellement contraire à tout ce qu’il faudrait faire pour apaiser ce pays qu’il m’est en effet difficile de ne pas penser que tout cela va très mal finir. En fait, cela a déjà très mal fini si l’on pense à tous ces manifestants Gilets jaunes bien amochés par les forces de l’ordre au cours de l’année qui vient de s’écouler, à cette incapacité inouïe à entendre les maux de la société de la part du pouvoir en place.

La troisième raison est que j’ai le sentiment que tout le travail des sciences sociales un peu critiques ne sert vraiment à rien pour influencer le cours des choses par les mauvais temps qui courent. Mon moi « durkheimien » souffre de ce hiatus. Désolé, j’ai été formé à une autre époque, avec d’autres attentes que d’établir froidement une description subtile et circonstanciée de maux sans remèdes dans de magnifiques articles bien gonflés à l’hélium d’une méthodologie sans faille. L’article pour l’article me parait de plus en plus vain dans un monde qui va à vau l’eau, surtout quand la valeur ajoutée de cet article avoisine par ailleurs Epsilon quand on connait un peu le sujet.  Il est vrai que nous rejoignons ainsi la cohorte de tous ces scientifiques des sciences dites dures qui alertent sans succès sur le changement climatique, l’écroulement de la biodiversité, etc. Publiez, publiez, braves gens, nous doutons encore et encore de ce que vous avancez si doctement, et, pendant ce temps-là, nous mènerons à bon terme nos petites et grandes affaires. Plus spécifiquement, tout le travail académique mené sur ce qu’il faut bien appeler en suivant l’usage qui s’est imposé, le populisme, depuis plus d’un quart de siècle n’a servi strictement à rien, si l’on juge ce travail à l’aune d’une amélioration de nos sociétés – sauf à juger que Trump, Orban, et Cie constituent de fait la solution à la plupart de nos maux. Les collègues les plus concernés s’en rendent d’ailleurs compte, en essayant d’introduire dans les conférences à ce sujet, comme par exemple celle qui aura lieu à Prague au printemps prochain, une réflexion sur les remèdes à apporter. De ce point de vue, il me faut bien constater que la science politique a été globalement pusillanime, et que ce sont des économistes aux marges de l’orthodoxie (comme Thomas Piketty ou Dani Rodrik) qui s’essayent à faire circuler dans l’espace public des remèdes en se centrant bien sûr sur les causes économiques du phénomène – ce qui ne manquera pas d’apparaitre réducteur par bien des côtés. En tout cas, pour ce qui est de la France contemporaine, les récents choix d’Emmanuel Macron et de certains de ses ministres sont exactement ceux qu’il faut faire pour encourager encore plus l’électorat à considérer le Rassemblement national  comme un choix électoral des plus légitime – plus légitime que cela, à poser toujours et encore les bonnes questions comme disait déjà en son temps un ministre socialiste, il va mourir de sa belle mort.

La quatrième raison est que, vu le contexte politique français, je vois difficilement quelle force politique de gouvernement pourrait combler ce hiatus entre les réflexions issues des sciences sociales destinées à apaiser la société et les choix de l’État – pour ne pas parler de tout ce qu’il faudrait faire pour lutter contre le réchauffement climatique et pour s’y adapter. Le camp de la gauche (écologistes compris) me parait tellement éclaté et sans leader acceptable par toutes les chapelles partisanes que son retour aux affaires nationales en 2022 via la présidentielle me parait bien improbable vu de ce triste automne 2019. Un François Hollande s’est même essayé encore cet automne, toute honte bue,  à proposer au pays des réformes institutionnelles, sans doute dans l’intention à peine dissimulée de revenir dans le jeu politique, or son simple souvenir ne peut que rendre le mot même de gauche haïssable à une part de nos concitoyens. (Une simple mesure de salubrité pour tout renouveau de la gauche, c’est déjà de se débarrasser définitivement de sa présence à gauche: qu’attend donc le PS lui-même pour s’en débarrasser vraiment? Il l’a déjà fait en théorie avec son bilan de la Présidence Hollande, il reste à le faire symboliquement par une exclusion retentissante. ) Par ailleurs, peut-on espérer que la droite républicaine (ou ce qu’il en reste) se saisisse de ces savoirs?  A écouter leurs représentants dans les médias, coincés entre un néolibéralisme sécuritaire à la Macron  et un nativisme sécuritaire à la Le Pen, cela n’en prend  vraiment pas le chemin, et c’est peu dire. Quant aux thuriféraires  et autres féaux du bon Emmanuel Macron, il n’y a rien à espérer de leur côté, leur sport favori semble même être désormais de casser les thermomètres en matière de politiques publiques, en tout cas ceux qui sont informés par le travail des sciences sociales (comme le CNESCO en matière éducative ou l’Observatoire de la pauvreté), qui les dérangent  – à la manière d’un Trump ou d’un Bolsonaro en matière de changement climatique . Un néo-libéralisme de fer et de pacotille à la fois, agrémenté de quelques rares douceurs pour les forces de l’ordre, leur sert de boussole. Et nous avons tout de même une sorcière autoproclamée au gouvernement pour tout le reste…  Quant au Rassemblement national, n’en parlons même pas: ils vivotent sur leur pré carré sans trop avoir besoin de réfléchir à la suite. Du coup, à chaque publication de bons collègues proposant à la fois un état des lieux et souvent une palette de solutions, ou du moins d’erreurs à éviter, sur quelque politique publique que ce soit, ce bel effort, bien inutile en fait, me déprime de plus en plus. En sciences sociales comme en sciences de l’environnement, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas ce qu’il aurait fallu faire – mais, visiblement, on ne le fera pas. Pas en France en tout cas. Sauf bien improbable miracle politique d’ici les prochaines présidentielles.

Toutes ces raisons font que je tends à être las – simplement las, pas désespéré. Trop las d’ailleurs pour le désespoir. Mais sans doute ne suis-je pas un de ces battants qui font de nécessité vertu. Et, puis, ne suis-je pas comme universitaire en fin de carrière « un odieux privilégié membre d’une corporation d’oisifs vivant aux crochets des contribuables qui n’ont donc pas le droit de se plaindre »… Je me tais donc, en tout cas pour ce soir.

7 réponses à “Lassitude 1989-2019

  1. Si je puis me permettre, votre rôle en ce moment est celui des « corps intermédiaires » formés, intelligents, à l’écoute, prêts à expliquer patiemment ce qui se joue en ce moment. Vous êtes totalement légitimes pour être un porte-voix, un passeur de sciences, un jardinier du savoir, la jeunesse vous attend, faites-vous entendre ! Peut-être regardez du côté du renouveau du PS américain, les résultats sont enthousiasmants :-)

    • @ Bougnat : merci de vos encouragements. Beaucoup de gens le font déjà en réalité que cette éducation populaire d’un nouveau genre. (ATTAC a commencé dès les années 1990…) La différence avec les États-Unis apparait cependant: nous n’avons pas un espace de confrontation que personne en remet en cause comme le Parti démocrate. Le multipartisme à gauche sans parti dominant à plus de 20% des intentions de vote implique dans notre système institutionnel de Vème République la défaite à coup sûr, et, en plus, nous manquons à ce stade d’incarnations possibles. D’où ma remarque sur « Pas en France en tout cas » vers la fin de mon texte. La Vème République est ici vraiment une difficulté.

  2. Cette analyse (sombre) est intéressante, mais ne repose-t-elle pas sur une tendance à idéaliser les sciences sociales ? Ont-elles vraiment su dresser un diagnostic pertinent de nos difficultés et proposer des solutions adaptées et acceptables ? Ne doit-on pas au contraire considérer qu’elles nous ont amenés dans de mauvaises directions, ou même qu’elles nous ont rendus aveugles ?

    • @ Vincent38: sans doute, mais est-ce à la mesure des espoirs que j’y ai mis dans mon adolescence et ma jeunesse. On ne fait pas une carrière dans ce domaine sans de fortes motivations.

      Par ailleurs, on pourrait effectivement renverser mon raisonnement de deux façons. Premièrement, en mettant au rang des sciences sociales, tout le discours néo-libéral qui inspire nos dirigeants. Après tout ce qui arrive, n’est-il pas le triomphe des idées et théories de Hayek, Schumpeter, M. Friedman et G. Becker? E. Macron n’est-il pas finalement que l’épigone (tardif) de toute une réflexion économique, sociale et philosophique issue du cœur du XXème siècle? C’est pour cela que je parle dans mon post de « sciences sociales un peu critiques », pour exclure toutes ces justifications de l’ordre du monde ou de sa modification en un sens néo-libéral. J’utilise le terme « un peu » pour souligner que même des économistes très modérés dans leur éloignement de la doxa néo-libérale (comme récemment O. Blanchard sur le niveau souhaitable de l’endettement public) finissent par souligner que les choses ne vont pas dans le bon sens, mais qu’ils ne sont pas du tout écoutés. Pour prendre un exemple, l’idée même qu’on puisse encore accepter en France la « théorie du ruissellement » (alors même que tous les travaux récents démentent cette thèse de pure convenance pour les plus riches) montre bien l’état d’autisme de ce pouvoir. Que trop d’inégalités finissent par mener à terme un pays à la dictature ou à la guerre civile, on ne le sait que trop.

      Deuxièmement, on pourrait me faire remarquer que certaines propositions issues des sciences sociales (comme par exemple celle de repenser notre rapport à la nature de fond en comble avant même de pouvoir agir contre le réchauffement climatique) n’aident pas à résoudre les problèmes ici et maintenant. Cependant, pour ma part, je me contente de remarquer que les critiques faites dans la plupart des domaines de l’action publique par les chercheurs chargés de faire œuvre de réflexivité auraient, si elles étaient écoutées, des effets positifs. Je pense en particulier à tout ce qui a été dit depuis des décennies maintenant sur le travail en général et sur la souffrance au travail (cf. le livre fondateur de C. Dejours sur ce sujet central pour la société française qui date de 1998), sur la crise du logement, ou tout ce qui est en train d’être dit sur la « fracture numérique » liée à la digitalisation des administrations (What a surprise). On pourrait multiplier les exemples: les praticiens d’une science sociale, « ordinaire » si l’on veut mais « critique » puisque attentive aux désirs, besoins et capacités réels des individus, ont beaucoup de choses à dire qui pourrait être utile à une société apaisée. C’est cela que je regrette, pas que tout le monde se convertisse à la Pachamama (terre-mère).

  3. Là, c’est Voice. Après 30 ans de Loyalty ? Prochaine étape Exit ? Au moins sous la forme d’un exil intérieur, délaissement des cours minés par la routine et épanouissement personnel dans la recherche ou au moins la lecture ? Je ne vous le souhaite pas : je vous souhaite de retrouver le plaisir d’enseigner. Et en tout cas de continuer à publier sur ce blog (d’ailleurs, si on pouvait aussi y trouver vos interventions dans Atlantico, ce serait top) : ça ne vous apportera pas grand-chose de le savoir mais je me sens toujours plus intelligent (au sens où j’ai l’impression de mieux comprendre le monde) après vous avoir lu. Et je ne désespère pas de suivre bientôt au moins un de vos conseils de lecture !
    Cordialement

    • @ POC : merci pour vos encouragements. Bravo pour l’analyse Exit, Voice et Loyalty, c’est plutôt bien vu.
      Vous avez raison : je suis tenté de me réfugier dans la lecture, des classiques en particulier, mais je vais y résister au moins pour ce qui concerne la recherche.

  4. Pingback: Fin d’année – Polit’bistro

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