Timothée Parrique, Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance

Un jeune économiste, Timothée Parrique, en poste à l’Université de Lund en Suède, a choisi de présenter au grand public francophone une synthèse de l’option « décroissance » pour lutter contre le changement climatique et contre toutes les autres menaces qui pèsent sur l’habitabilité humaine et non-humaine de la Terre. Il a choisi le titre provocateur de Ralentir ou périr, sous-titré L’économie de la décroissance (Paris: Seuil, 2018).

Comme il s’en explique bien dans l’ouvrage lui-même, il a préféré maintenir l’usage du terme de « décroissance » (degrowth) avec tout ce que cela implique de polémiques, parce que ce terme, dont il impute la naissance politique à des auteurs français (cf. chapitre 5, Petite histoire de la décroissance. De l’objection de croissance à la post-croissance, p. 155-189), souligne la radicalité du virage qu’on se propose d’opérer. Il ne s’agit donc pas d’édulcorer le propos, mais de bien faire entendre dans l’espace public une voix qui souligne qu’il faut rompre avec la société et l’économie de croissance. Cette conviction repose sur les acquis de l’économie écologique, que pratique l’auteur, selon laquelle il n’existe pas de solutions aux problèmes écologiques de l’humanité sans une réduction drastique de la taille matérielle et énergétique de l’économie (tout au moins dans les pays se situant au delà d’un revenu minimal par habitant) (cf. chapitre 2, L’impossible découplage. Les limites écologiques de la croissance, p. 53-90). Il écarte ainsi les termes de « a-croissance » ou de « post-croissance » (post-growth), parce qu’ils ont tendance à gommer la charge polémique du terme de « décroissance », même s’il doit bien reconnaitre que le second tend à s’imposer dans le débat académique (cf. fin du chapitre 5 déjà cité, où l’on trouvera aussi une bonne bibliographie commentée).

Le livre est clairement organisé en une première partie comportant toute une série de chapitres décrivant les impasses (économiques, écologiques, sociales) de la croissance . Un objectif (chiffré) pourtant visé par tous les politiciens depuis des décennies, mais qui ne résout aucun des problèmes qu’elle est censée résoudre (chômage, pauvreté, etc.) et qui en crée à foison (pollution, congestion, inégalités, stress, etc.). Les lecteurs avisés de ces chapitres reconnaîtront leur caractère pédagogique, tout en regrettant de n’y trouver guère de nouveautés pour qui connait depuis longtemps ces critiques – déjà pour certaines présentes dans les manuels de SES dans les années 1990. La seconde partie est plus prospective tente d’illustrer à la fois le chemin de transition vers une société en décroissance, et le but final d’une telle société, où il s’agirait de vivre bien tous sans avoir à aller au delà de la satisfaction des besoins démocratiquement choisis comme essentiels. Là encore, tout cela est bien synthétisé, mais guère nouveau, une utopie anticapitaliste à la William Morris à peine modernisé. Il finit par un chapitre destiné à répondre aux principales polémiques à l’encontre de cette approche (chapitre 12, Controverses. 12 critiques de la décroissance, p. 241-268). En lisant ce dernier chapitre, on admirera le talent de polémiste de l’auteur, tout en craignant d’en être soi-même victime si l’on se permet d’émettre quelques dures critiques à son encontre.

Je m’y risque cependant, et envisage donc à ce titre d’être rangé par l’auteur de l’ouvrage au rang des fameux « chiens des garde » académiques que dénonçait en son temps Paul Nizan.

Premièrement, T. Parrique explique (à juste titre) que toute cette transition doit se faire dans la justice sociale, reprenant d’ailleurs les savoirs élaborés à ce sujet par le GIEC à ce sujet, et donc que ce sont essentiellement et d’abord les riches actuels qui devront profiter moins d’une croissance qui n’existera plus et que ce sont ces mêmes riches actuels qui devront renoncer à la plupart des supériorités (matérielles, énergétiques, symboliques) qu’ils affichent actuellement face au reste de la population. Il souligne bien par ailleurs que cette approche est anticapitaliste (« Martelons-le: depuis l’origine, le courant de pensée décroissant est fondamentalement anti-capitaliste », p.256), et la conclusion, titrée Déserter le capitalisme (p.269-p. 277) appelle à un nouvel imaginaire au delà du capitalisme. Il veut aussi démocratiser le fonctionnement des entreprises. Fort bien. Le problème est que l’auteur semble vouloir ignorer à la fois le poids des riches sur tout processus politique (surtout en démocratie libérale, tout en le faisant dûment remarquer p. 266, en citant Julia Cagé, Le prix de la démocratie, en note 78) et surtout la motivation de tout (très) riche (ordinaire) à le rester (très riche). Il se contente dans une réponse à l’objection de l’inacceptabilité par la population du programme de décroissance qu’il propose par citer des sondages qui iraient dans son sens (p. 264-265), sans réfléchir un seul moment sur la marginalité de toute tentative électorale d’utiliser le terme (marginalité qu’il connait pourtant, cf. chap. 5), et, dans une autre, sur le caractère totalitaire du projet d’appeler à « la mobilisation courageuse de toutes la force de la société » (p.267). Le problème de notre auteur – et éventuellement de ses lecteurs trop enthousiastes – est donc de se leurrer totalement sur la faisabilité politique d’un tel programme. Ou tout au moins de ne pas voir qu’a minima pour le réaliser, cela supposerait un Lénine ou un Mao pour lui donner une stratégie de passage à la décroissance, ou pour être plus pacifique, une Rosa Luxembourg ou un Jaurès pour amener de tels bouleversements dans l’ordre politique, économique et social de nos pays. Pour ma part, je ne connais pas d’exemple (en dehors des deux guerres mondiales et des révolutions socialistes russes, chinoises, etc.) où les riches acceptent sans mener une lutte à mort avec les « partageux » une diminution de leurs avoirs, privilèges, revenus, etc. Je ne suis pas sûr du tout que la perspective d’un écroulement écologique, même à court terme, soit suffisante pour les convaincre de coopérer de bon cœur à la grande œuvre humanitaire qui nous est ici proposée. Au mieux, ils donneront quelques moyens de recherche à des économistes du genre de Thomas Parrique pour faire patienter le bon peuple. Au pire, à force de leur dire publiquement que ce sont eux le premier problème, ils vont finir par en tenir compte en faisant tout ce qui est en leur (grand pouvoir pour que l’économie de décroissance ne s’impose dans les cœurs et les esprits. Bolloré n’a pas fini de financer CNews.

Deuxièmement, Thomas Parrique, bien qu’il connaisse comme tout le monde les liens entre la puissance économique (mesurée par le PIB) et la puissance militaire, l’innovation pour la guerre et celle dans la paix des marchés concurrentiels mondialisés, fait comme si une économie décroissante était possible dans un monde de rivalités de puissance. Ce qui se passe en Ukraine depuis février 2022 et ce qui va se passer sous peu autour de Taïwan devrait rappeler à tout le monde, y compris aux économistes de la décroissance, aux spécialistes de l’économie écologique, que la puissance des États dépend de leur capacité à mobiliser énergie, matières premières, innovations, etc. pour la guerre . Comme me le disait il y a bien longtemps (dans les années 1970) mon professeur d’histoire au lycée pour nous expliquer le miracle économique allemand d’après 1945, une usine et ses savoirs-faire peuvent servir à la fois à faire des machines à coudre ou des mitrailleuses. Plus sérieusement, il n’aura échappé à personne que les années de forte croissance de l’après Seconde guerre mondiale sont largement liées aux progrès technologiques dans les méthodes de production pendant les deux premières guerres mondiales. « La Grande Accélération » résulte des « Grandes Guerres ». Très prosaïquement, pour une puissance d’aujourd’hui, ralentir (ses innovations technologiques, son enrichissement matériel, sa finance, etc.), c’est (prendre le risque de) périr. L’armée russe serait depuis longtemps à la frontière polonaise si les pays occidentaux n’avaient pas livrés tant et plus d’armements les plus modernes à leur disposition à l’armée ukrainienne, et si l’Occident n’avait pas les moyens d’assurer la survie financière de l’Ukraine.

En somme, je doute fort que nos sociétés sachent ou même puissent ralentir. Sauf révolution mondiale décroissantiste bien sûr! Qu’elles doivent périr est par ailleurs une autre histoire à plus court terme. Plus prosaïquement le combat à mort entre autocraties et démocraties en cours décidera.

Mais mes propos de « chien de garde » étant posés, rien n’interdit aux lecteurs de T. Parrique de rêver et d’espérer. C’est bon pour le moral.

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