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Déchéance de l’Union européenne.

Désolé d’abuser de titres similaires, mais l’accord entre l’Union européenne et la Turquie sur la gestion des réfugiés à la frontière entre la Grèce et la Turquie me parait d’une telle hypocrisie et d’une telle absence de vision géopolitique que je n’en ai pas trouvé d’autre à ce post. (Comme le lecteur peut le constater, j’ai du mal à continuer ce blog, tant les temps me paraissent s’assombrir. A quoi bon perdre son temps à analyser le malheur qui vient? Pourquoi ne pas profiter de ces derniers temps un peu heureux qui nous restent?)

L’accord de la fin de la semaine dernière qui consiste à renvoyer tous les réfugiés arrivés illégalement en Grèce de Turquie vers ce pays à partir d’une certaine date constitue en effet un summum de l’hypocrisie. Les dirigeants européens prétendent en effet respecter le droit international de l’asile et son examen individualisé des cas, tout en cherchant à organiser dans les îles grecques concernées un mécanisme massif de renvoi automatique des réfugiés vers la Turquie – ce qui est déjà en soi une idée contradictoire, un oxymoron. Si l’on considère que toute personne arrivée illégalement sur le sol européen n’a pas droit à l’asile, il vaudrait mieux le dire tout de suite, plutôt que de faire semblant de respecter les anciennes règles. Si l’on considère que l’Union européenne ne veut plus accorder l’asile à qui que ce soit, autant supprimer ce droit, cela serait plus simple et plus honnête.

De même, les dirigeants européens pour prix payé à la Turquie de gardien de nos frontières (en dehors de 3, puis 6 milliards d’euros promis) sont prêts à rouvrir les négociations d’adhésion de ce pays sur un « chapitre », un seul il est vrai alors que les Turcs en voulaient cinq, chapitre peu décisif en plus. Cette réouverture parait cependant d’autant plus risible que, s’il existe un motif  à la crise des réfugiés, c’est bien l’angoisse montante dans l’opinion publique européenne à l’égard des musulmans. Tous ces damnés de la terre qui se pressent aux portes de l’Union ont en effet un défaut en dehors même de leur détresse : ils sont musulmans pour la plupart, et c’est pour cela que le refus de leur arrivée est aussi marquée chez certains Européens – dont un chef de gouvernement comme V. Orban ou R. Fico. Quelle bonne idée du coup de rouvrir les négociations d’adhésion avec un pays de 80 millions d’âmes, dont il semble bien aux dernières nouvelles que la plupart d’entre elles soient promises au paradis (ou à l’enfer?) d’Allah. Laisser ouverte la promesse d’adhésion à l’Union européenne à un pays  comme la Turquie est de fait une hypocrisie qui n’honore personne. Cela n’aura jamais lieu – sauf si l’on suspend sine die la démocratie dans la plupart des pays européens.  En effet, avant même cette crise, il était déjà  évident que, dans l’opinion publique de quelques pays clés, comme la France par exemple, l’adhésion de la Turquie ne passait décidément pas. La perspective d’adhésion pouvait certes se concevoir il y a quelques années avec une Turquie encore largement kémaliste  en voie de démocratisation. Elle tient désormais du théâtre de l’absurde avec un personnage tel que le « sultan » Erdogan  au pouvoir.  En effet,  l’actuel Président turc se trouve sans doute à peu près dans la situation de Mussolini en 1925-26 en Italie, c’est-à-dire au moment où la mise au pas de toute l’opposition est en marche. On est avec lui ou contre lui. La démocratie turque se meurt en effet depuis 2013 et la répression des manifestations du Parc Gezi. La concomitance entre les négociations  sur les réfugiés et la répression en Turquie contre la presse et les universitaires dissidents est une manière pour Erdogan d’humilier les dirigeants européens, de se moquer ouvertement des valeurs libérales dont l’Union européenne se prétend(ait) le défenseur universel.  La mesure consistant à lever l’obligation de visas pour les citoyens turcs que le même Erdogan a obtenu pour le mois de juin 2016 doit être d’ailleurs considérée à cette aune de la mise en place d’un pouvoir dictatorial en Turquie. Quelle meilleure façon de se débarrasser de tous ces jeunes et moins jeunes empêcheurs de sultaner en rond que de leur permettre de partir tous vers cette belle Union européenne dont ils partagent les valeurs libérales et occidentales? Une nouvelle version de « la valise ou le cercueil » en somme. (Mais, sur ce point, je crois bien que les dirigeants européens, dont F. Hollande en premier, ont tout de même compris la manœuvre, puisqu’ils ont exigé des complications bureaucratiques qui devraient empêcher ces opposants de partir en masse à la faveur de la libéralisation du régime des visas.) La situation risque en effet d’être fort peu réjouissante sous peu. D’un côté, les Européens vont renvoyer par milliers vers la Turquie, « pays sûr » selon la nouvelle terminologie en vigueur, des Syriens, des Irakiens, des Afghans, etc., et, de l’autre, ils vont commencer à voir affluer des milliers de Turcs « démocrates » et « laïcs », dont nos collègues universitaires, fuyant le régime d’Erdogan – pour ne pas parler de ces autres malheureux que sont les Turcs « kurdes ». A terme, pour échapper à quelques centaines de milliers de réfugiés syriens, irakiens, afghans, etc., supplémentaires, les pays de l’Union européenne risquent bien d’avoir à gérer la demande d’asile de quelques dizaines millions de Turcs devenus étrangers dans leur propre pays.

Ce choix de l’Union européenne de sous-traiter la défense de ses frontières à des régimes dictatoriaux n’est certes pas nouveau.  Après tout, le régime libyen sur sa fin servait bien à cela – et on le regrette d’ailleurs de ce côté-ci de la Méditerranée essentiellement pour ce beau motif. La différence était cependant que personne à ma connaissance n’a alors proposé à ce pays dictatorial  l’adhésion à terme à l’Union européenne.  Par ailleurs, lorsque l’on négociait avec Kadhafi, il était déjà de longue date un dictateur, il n’était pas en train de le devenir, et il n’y avait nulle chance alors de l’en empêcher de le devenir.  La situation turque est tout autre: Erdogan est dans sa poussée finale vers le pouvoir personnel, pourquoi l’aider?

Quoiqu’il en soit, en l’espèce, la déchéance de l’Union européenne tient  aussi au fait que tous les dirigeants européens ont préféré faire un accord avec Erdogan, plutôt que d’affronter leurs opinions publiques sur la question des réfugiés et plutôt que d’arriver à définir une politique européenne de l’asile.

A. Merkel a lancé un processus de révision de la politique européenne d’asile,  elle a certes été incapable de le maîtriser, mais personne n’est venue à son secours, surtout pas la France. Du coup, elle a fini par aller négocier avec Erdogan la solution qui évitait aux Européens d’avoir à trouver entre eux une solution.

Mais une fois arrivé à ce point, aucun dirigeant européen n’a eu le courage de ne pas céder au racket d’Erdogan, aucun n’a apparemment eu l’idée de faire comprendre aux dirigeants turcs que leur pays avait vraiment besoin du marché européen pour ne pas être confronté à un écroulement économique (d’autant plus que des sanctions russes sont en place), qu’il fallait peut-être du coup en tenir compte aussi dans le rapport de force et qu’il était donc  hors de question que l’Union européenne cautionne de facto le tournant dictatorial en cours ou la répression à l’égard des Kurdes. (Cette dernière contredit en plus les nécessités de la lutte contre le djihadisme en Syrie et en Irak en affaiblissant le camp kurde. Le pire de ce  point de vue géopolitique est de surcroît de devoir constater que V. Poutine de son côté semble avoir trouvé les mots pour se faire respecter de la Turquie d’Erdogan, puisqu’elle a renoncé pour l’heure à toute incursion en Syrie.)

Cet écroulement géopolitique  résulte du fait que tous les dirigeants européens semblent obéir  à la considération suivante, qui l’emporte sur toute autre considération : « J’ai peur de la montée de l’extrême droite dans mon pays, l’arrivée de réfugiés fait monter l’extrême droite, donc je dois tout faire pour éviter l’arrivée de réfugiés, y compris faire fi de toute considération morale ou juridique, de toute crédibilité de la parole européenne,  ou de toute visée géopolitique de long terme ».

Cela correspond au fait qu’aucun de ces dirigeants – les Français encore moins que les autres – n’a eu l’idée de donner une version rassurante de l’avenir des réfugiés en Europe. En réalité, tous font comme si l’hégémonie de l’extrême droite sur les esprits était totale et irréversible. Du coup, ils sont  incapables de contre-argumenter, découragés d’avance qu’ils semblent être de convaincre qui ce soit avec un discours raisonnable sur les migrations. Il ne s’agirait pas seulement d’expliquer qu’accueillir des réfugiés est une obligation de droit international, mais aussi par exemple que ces gens qui fuient n’ont que le désir d’une vie tranquille et  que leur accueil ne signifie pas un changement de civilisation en cours.

En même temps, que pouvait-on espérer de tous ces dirigeants européens qui proviennent de traditions politiques démocrates-chrétiennes, socialistes, libérales dont les raisons d’être sont mortes depuis bien longtemps ou qui sont des convertis aux raisons de l’extrême droite, même s’ils n’en portent pas officiellement l’étiquette partisane (comme un Orban ou un Fico)? Tous ne sont au mieux  que de bons stratèges électoraux cherchant à se maintenir au pouvoir dans leur pays, mais aucun ne propose par ailleurs de vision cohérente de l’avenir de l’Union européenne. La crise des réfugiés n’est dans le fond que l’indice plus général d’une perte d’orientation des dirigeants européens – sur laquelle par ailleurs toutes les réformes institutionnelles de l’Union n’ont eu aucun effet, comme on peut le voir avec le rôle tenu par D. Tusk ou de F. Mogherini dans la pantalonnade actuelle.

En tout cas, pour ma part, face à tant d’hypocrisie et d’impéritie, je propose que, désormais, toute célébration du « devoir de mémoire » et autres billevesées du même tonneau sur les valeurs européennes soient interdites. Assumons au moins nos actes.

Sylvain Laurens, Les courtiers du capitalisme.

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  J’ai enfin trouvé le temps de lire l’ouvrage de Sylvain Laurens, Les courtiers du capitalisme. Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles (Marseille: Agone, 2015). Je l’ai vraiment trouvé excellent, et, pour une fois, j’ai découvert quelqu’un que ses recherches rendaient encore plus pessimiste que moi sur l’avenir de l’Union européenne, ou tout du moins sur son avenir de gauche. La dernière phrase de la conclusion (voir plus bas) parait sans appel.

Que dit donc de si effrayant pour une personne de gauche Sylvain Laurens?

A travers une enquête empirique, à la fois historique (sur archives) et sociologique (par entretiens et observations, quantitative et qualitative), il établit clairement les liens structurels qui existent entre la bureaucratie communautaire (essentiellement les services de la Commission européenne) et le monde des entreprises privées. Il le fait en restant au plus prés d’acteurs bien spécifiques présents à Bruxelles : les lobbyistes au service de ces entreprises privées, qu’il appelle les « courtiers du capitalisme ». Ces personnes qui travaillent pour la représentation collective des entreprises au niveau européen (fédérations patronales, sociétés de service en lobbying, think tanks, etc.)  expliquent les règles du jeu communautaire au monde des entreprises et transmettent à la bureaucratie communautaire les attentes de ces dernières en les mettant en forme présentable au niveau communautaire. Contrairement à la vulgate reçue sur le lobbying comme influence unilatérale des entreprises privées sur l’administration communautaire, S. Laurens montre à la fois par un travail d’archives, par ses entretiens et par ses observations,  que la demande de la part de la bureaucratie communautaire d’une représentation européenne des entreprises d’un secteur économique donné se trouve à la source de la création même de l’intérêt patronal européen. Ce dernier n’alla jamais de soi, et il faut sans cesse que les « courtiers » qu’il étudie le créent et l’entretiennent. L’une des raisons de cette particularité tient au fait qu’au delà des différences nationales entre entreprises, patrons et types de représentation patronale concernés, les firmes sont en concurrence les unes avec les autres pour ce nouveau marché européen que la Commission entend créer. S. Laurens rappelle que créer un intérêt patronal commun entre entreprises concurrentes ne va pas de soi, et qu’un travail de courtage doit être effectué pour le faire exister. Au delà du rôle d’agrégateur de préférences que jouent les salariés des fédérations patronales européennes d’un secteur particulier, ces derniers font  valoir auprès des entreprises ainsi représentées un « capital bureaucratique » pour reprendre les termes de l’auteur, correspondant à leur connaissance fine des arcanes de la bureaucratie communautaire. Ce dernier permet in fine de faire passer dans le droit européen ce qui arrange le plus les entreprises tout en restant communautairement correct si j’ose dire. Ce « capital bureaucratique » des courtiers, qui est surtout constitué d’un sens du jeu qui se joue entre bureaucrates au sein même de la bureaucratie communautaire, justifie leur existence auprès des entreprises privées qui les financent, et elle leur permet donc de vivre de cette médiation. Bref, c’est à un démontage en règle de toute illusion d’une séparation réelle entre la bureaucratie européenne et les firmes que se livre S. Laurens.

Par ailleurs, S. Laurens montre bien que les entreprises, en particulier les plus grandes, sont devenues de plus en plus conscientes au fil des décennies que l’activité normative de la Commission peut déterminer leur avenir compétitif sur le marché européen (cf. par exemple le chapitre III, Le lobbying, un levier pour capter des ressources bureaucratiques utiles aux batailles économiques, p. 127-164). Elles investissent donc de plus en plus en lobbying, comme le montrent les chiffres compilés l’auteur, à raison des risques et opportunités que cette activité normative leur fait courir ou leur ouvre. De fait, l’ouvrage aurait pu s’appeler « Big is beautiful » : en effet, une des leçons à retenir de l’ouvrage, c’est moins le poids des entreprises en général ou des représentants du secteur privé en général, que le poids croissant du big business.  Lorsque la bureaucratie européenne demande l’aide des entreprises pour créer une norme européenne, ce sont surtout les grandes entreprises qui répondent présent, très souvent pour la période la plus récente à travers leur poids disproportionné dans les fédérations patronales du secteur concerné. La norme finalement choisie les favorise donc inévitablement. Plus on entre d’ailleurs dans les tréfonds des comités techniques, plus il semble que les grandes entreprises jouent un rôle essentiel (soit en propre, soit sous le déguisement d’une représentation nationale, soit sous celui d’une représentation sectorielle). Par cette action de lobbying, elles peuvent  ensuite mettre hors marché ou racheter leurs plus petits concurrents. Au tour suivant de re-définition de la norme européenne quelques années plus tard, les entreprises qui seront concernées dans un secteur donné se trouvent donc moins nombreuses et plus puissantes, et ainsi de suite, jusqu’à la formation d’oligopoles, comme dans le secteur de la chimie ou de la pharmacie. Ces chimistes et pharmaciens, comme par un heureux hasard, sont parmi les firmes les plus présentes et les plus dépensières à Bruxelles en matière de lobbying. Cet aspect de domination discrète via le processus d’agrégation des préférences et de normalisation communautaire du big business, européen ou intercontinental, contient aussi un aspect Est/Ouest dans la mesure où, non seulement les petites et moyennes entreprises sont victimes de ces mécanismes structurels liées au droit communautaire, mais où les entreprises des nouveaux entrants subissent un sort similaire d’un terrain de compétition que leurs concurrents mieux lotis réussissent à modifier au nom même de l’intérêt général européen, ceci faute de disposer des ressources des grandes firmes capitalistes de l’Ouest du continent ou des États-Unis permettant de mobiliser les courtiers du capitalisme .

S. Laurens note aussi que cette montée en puissance du big business s’accompagne dans les années récentes d’une scientifisation de la discussion autour des normes européennes. Comme cela a déjà été dit maintes fois d’ailleurs, la bureaucratie communautaire manque de ressources scientifiques pour fonder la norme qu’elle veut promouvoir. Elle tend donc à se reposer sur la science que financent les industries concernées.  Le chapitre VII, Une expertise savante au service des affaires : mobilisations patronales face à l’Agence chimique européenne (p. 369-404) constitue ainsi une magnifique illustration de ce rôle croissant d’une science, la toxicologie, financée directement (avec des instituts dédiés) ou indirectement (dans le monde universitaire proprement dit), par les entreprises chimiques concernées, dans la définition des normes européennes. Pour S. Laurens, il ne s’agit pas de corruption au sens journalistique du terme, mais de capture structurelle d’une discipline scientifique par les entreprises et par la bureaucratie communautaire. La description de la procédure d’enregistrement des substances chimiques par l’Agence chimique européenne, prévue par la Directive Reach, montre à quel point il ne peut en réalité rien se passer de désagréable à ce niveau pour les entreprises concernées, pourvu qu’elles respectent formellement les procédures. Au delà de la complexité du parcours d’une norme européenne, souvent remarquée par ailleurs, qui exclut déjà beaucoup d’acteurs sans ressources, cette scientifisation de la discussion autour des normes constitue l’un des éléments contemporains qui hausse démesurément la barre pour toute intervention d’un autre intérêt dans la régulation d’un secteur économique que celui des entreprises concernées: les représentants des consommateurs, les écologistes, etc. se haussent de plus en plus difficilement au niveau faute de ressources à faire valoir. L’application de la directive Reach constitue un exemple d’autant plus tragique que la bataille pour l’obtenir avait été très longue et compliquée, en particulier de la part des élus écologistes du Parlement européen, et de fait, à lire S. Laurens, on comprend qu’elle ne sert à rien pour ce qui concerne son but affiché de protection des populations contre la chimie toxique  – à part éventuellement aux grands acteurs de la chimie à tuer les petits!

En somme, comme le dit l’auteur dans sa phrase conclusive, « Tant que le libéralisme restera soluble dans les valeurs limites d’exposition [aux produits chimiques], les nanotechnologies et les normalisations techniques et tant que les combats sociaux resteront cantonnés aux arènes autorisés mais désertés du dialogue social européen, aucun véritable contre-pouvoir ne pourra enrayer cette clôture silencieuse du champ des possibles » (p. 415) La lecture du livre dans ce qu’elle apporte d’épaisseur concrète à la description des mécanismes structurels à l’œuvre depuis des décennies qui entrelacent une bureaucratie fédéraliste et le monde des (grandes) entreprises ne laisse effectivement entrevoir que cette conclusion. Elle permet aussi de remettre en perspective historique et sociale un scandale comme celui de Volkswagen et de ses tricheries sur les normes d’émission de CO2. Il devient du coup une illustration d’un état des lieux contemporains de l’Europe bien plus large.

On pourra cependant trouver ce livre un peu trop unilatéral. Cela tient sans doute au fait qu’il s’intéresse au cœur de métier historique de l’Union européenne, à savoir la constitution d’un marché commun des marchandises et des services. Il aurait été en somme bien étonnant que les entreprises, sollicitées par la bureaucratie communautaire, oublient qu’un marché ne va pas sans des normes qui le créent et qui donc déterminent largement les résultats à en attendre. Ce livre, appuyé sur la sociologie critique d’origine bourdieusienne et sur les travaux que cette dernière a inspiré sur l’objet européen sur les vingt dernières années, rejoint en fait, sans doute à son corps défendant, une analyse (« public choice ») à la Mancur Olson de l’économie politique européenne. En effet, à travers l’étude de terrain, S. Laurens rend bien compte du fait que l’établissement d’une norme européenne induit des bénéfices et des pertes à venir pour les entreprises concernées. Elles se mobilisent donc. Fort logiquement, dans le cadre d’un calcul olsonien, les plus grandes agissent plus, directement ou indirectement (via les fédérations), puisqu’elles voient mieux le bénéfice attendu. Elles emportent donc le plus souvent la bataille de la norme, et du coup elles deviennent encore plus importantes sur leur secteur. Les intérêts dispersés des petits acteurs économiques et du grand public sont perdants faute d’arriver à se mobiliser. Un critique « public choice » de la situation pointerait du doigt, comme S. Laurens le fait, l’existence d’une bureaucratie qui propose d’avoir une norme pour créer ou réguler le marché. En effet, pour un libéral de cette école, toute norme (de sécurité par exemple) constitue une manipulation étatique/corporative du vrai marché libre, où seule la concurrence décide de ce qui est bien ou mal (un produit toxique sera enlevé du marché après quelques décès de consommateurs, c’est tout!). De ce point de vue, S. Laurens montre donc incidemment que la Communauté économique européenne et ensuite l’Union européenne ne sont pas du tout libérales en ce sens. Elles veulent peut-être l’être, en interdisant les cartels et les ententes, qui constituent la limite à ne pas franchir pour une association patronale européenne (comme S. Laurens le rappelle par des exemples observés sur son terrain), mais, en pratique, elles ont été des machines bureaucratiques à concentrer le capital, à faire advenir au mieux des oligopoles, au pire des cartels. Il me semble qu’à ce point de la réflexion, nous manquons actuellement de vocabulaire. Faut-il créer  une nouvelle expression par exemple comme « Capitalisme monopoliste et scientiste d’Europe »(CMSE), calqué sur le vieux « Capitalisme monopoliste d’État »(CME) des économistes du PCF dans les années 1970? Comment rendre compte du fait que tout cela se produit largement par inadvertance, tout au moins au regard des bureaucrates européens ici interrogés (qui semblent bien se méfier d’être dupes des plus gros acteurs, mais le sont quand même au final), soit en large opposition avec l’idéologie officielle de la « concurrence libre et non faussée »?

Ne faut-il  pas alors dialectiser la situation pour la rendre moins unilatérale – et donc moins désespérante? En effet, une fois qu’une entreprise devient un monopole dans un secteur économique européen, il devient difficile aux bureaucrates européens de ne pas la remarquer, et surtout de ne pas remarquer la contradiction que son importance même implique dans le cadre de l’idéologie officielle de la concurrence. Les récentes procédures ouvertes par la Commission européenne contre Google – certes une firme nord-américaine – correspondent peut-être à cette logique dialectique, qui reproduirait à l’échelle européenne ce qui s’est déjà produit jadis à l’échelle nationale. En effet, que les entreprises se développent en synergie avec les bureaucraties d’État ne me parait guère un scoop pour qui connait un peu l’histoire économique et politique, mais il faut aussi noter qu’à trop grandir, une entreprise peut provoquer de l’hostilité à son égard et peut surtout se retrouver au centre de jeux politiques élargis à l’opinion publique générale (comment expliquer autrement les nationalisations de jadis, sinon justement par cette rupture de l’entre soi?) Peut-on imaginer quelque chose de semblable au niveau européen?  Est-ce si impossible pour une mobilisation trans-européenne de re-politiser le rôle d’une entreprise particulière? Le jour  apparemment pas si lointain où il n’y aura plus qu’une entreprise pharmaceutique en Europe, cela se verra, et ne manquera pas d’être discuté. On pourra lui demander par exemple à elle, et à elle seule, pourquoi si peu de nouveaux médicaments antibiotiques sont développés. Ou faut-il voir justement dans la volonté de créer un marché transatlantique un contre-feux à cette inévitable constat que les oligopoles dominent désormais le marché européen? Une façon de repousser encore plus loin le moment de vérité du capitalisme des trusts, comme on aurait dit jadis.

D’ici là c’est sûr l’Union européenne, c’est vraiment open bar pour le big business. Et le travail de S. Laurens ne saurait être ignoré par qui veut comprendre l’Union européenne.

Pablo Iglesias, La Démocratie face à Wall Street.

arton4520  Les librairies françaises accueillent ces jours-ci un livre de Pablo Iglesias, le leader actuel du parti Podemos, titré La Démocratie face à Wall Street (Les Arènes : Paris, 2015, 279 p.). Ce livre est paru à la fin de 2014 en Espagne. Il est marqué par le moment d’enthousiasme qu’a représenté pour Podemos sa performance aux élections européennes de 2014. Depuis lors, le vent a quelque peu changé de direction : les sondages d’opinion sont loin d’être aussi favorables à ce nouveau parti qu’ils pouvaient l’être alors; les récentes élections régionales catalanes ont représenté une défaite pour la branche catalane de Podemos; et surtout l’allié grec de Podemos, Syriza, semble se trouver en bien piètre posture, condamné qu’il se trouve être par le Mémorandum du 13 juillet 2015 à appliquer à la lettre une politique économique et sociale qu’il réprouve. La Préface de Thomas Piketty, en date du 31 juillet 2015, laisse d’ailleurs entrevoir ce changement d’ambiance en ne cachant pas l’ampleur de la défaite du gouvernement grec face aux diktats conservateurs de Wolfgang Schäuble, elle laisse cependant ouverte la possibilité de l’émergence en cas de la victoire de la gauche aux prochaines élections générales espagnoles d’un basculement de la majorité politique dans l’Eurozone au détriment des conservateurs (en supposant qu’un certain François H. au pouvoir dans le second pays de l’Eurozone soit finalement de gauche).

Quoi qu’il en soit de ces développements récents et des perspectives de réorientation de la politique économique et sociale de l’Eurozone, le livre de P. Iglesias permet d’avoir une idée de l’arrière-plan idéologique du leader de Podemos.  C’est d’ailleurs largement qu’il semble avoir été conçu par son auteur, comme un instrument d’élucidation du réel tel qu’il le voit.

Tout d’abord, P. Iglesias explique comment il comprend l’histoire de l’Espagne depuis 150 ans. Elle n’aurait été dans le fond que la longue lutte entre les oligarchies et le peuple cherchant à s’émanciper. Lors d’un très long chapitre II, Histoire. La bataille de la démocratie (un combat vieux de plus de cent ans) (p. 79-160), il décrit le caractère illusoire des différentes étapes de la démocratie représentative qu’a connu l’Espagne depuis le milieu du XIXème siècle. Derrière la façade des pluralismes partisans qui se succèdent (lorsqu’une dictature n’est pas en vigueur), il décèle l’existence d’une oligarchie, toujours bien en place au fil des décennies, dont la Royauté se trouve être  à la fois le défenseur et le symbole, une oligarchie prête à frapper dur et fort dès que son pouvoir réel sur les richesses de l’Espagne se trouve menacé par les avancées démocratiques. Pour la période la plus récente, il s’en prend vivement aux leaders de la gauche syndicale et partisane lors de la « transition démocratique » des années 1970 pour avoir accepté de pactiser avec les tenants du régime franquiste en ne poussant pas leur avantage (cf. p. 158 son coup de griffe à l’encontre des vieux leaders du PCE [Parti communiste espagnol] se vantant encore aujourd’hui des accords d’alors), et pour avoir en quelque sorte trahi par prudence excessive les revendications populaires de l’époque appuyé sur de forts mouvements sociaux.  Ces pages consacrées à la relecture de l’histoire espagnole sont malheureusement ternies pour le lecteur français et l’universitaire que je suis par un amateurisme déplacé de la part d’un leader politique venu de l’Université: d’une part, beaucoup de livres ou d’auteurs sont cités sans une référence précise en note;  d’autre part, le discours reste trop cursif et allusif pour un lecteur qui ne connaîtrait pas toutes les péripéties de l’histoire politique espagnole. Je me suis d’ailleurs demandé si la version espagnole de l’ouvrage souffrait des mêmes maux, car, au delà des notes, tout cela ne m’a paru bien trop allusif. En tout cas, pour un lecteur français, on se perd largement dans les méandres de la politique espagnole, et la maison d’édition n’a presque pas fait le travail qui aurait été nécessaire en matière d’adaptation du texte, même si quelques notes de bas de pages ont été mises par la traductrice (Amandine Py) lorsque cela devenait franchement incompréhensible (y compris pour elle sans doute).

Ces pages sur l’histoire de l’Espagne, telle qu’elle est vue par P. Iglesias, permettent en tout cas d’entrevoir pourquoi Podemos ne prend pas vraiment en Catalogne. En effet, pour P. Iglesias, les élites catalanes, économiques et politiques, ne sont pas substantiellement différentes des élites espagnoles en général, auxquelles elles apportent le plus souvent depuis le milieu du XIXème siècle leur appui sous des dehors d’opposition de façade à Madrid. La même analyse vaut pour le Pays Basque, même si la question se trouve bien moins abordée dans l’ouvrage. Pour P. Iglesias, seule la question démocratique qu’il entend porter avec Podemos  existe en Espagne, et les questions nationales (catalane, basque, etc.) ne sont que des ruses de la domination oligarchique.

Ce dédain pour les questions nationales internes à l’Espagne m’a paru d’autant plus paradoxal que le discours de P. Iglesias est dirigé par ailleurs contre des ennemis extérieurs qui empêchent la majorité du peuple espagnol de vivre dignement, seul but qu’affirme poursuivre Podemos selon les mots de P. Iglesias (p. 254) Ces ennemis extérieurs sont au nombre de trois : l’Allemagne conservatrice qui domine l’Union européenne; cette dernière en elle-même comme organisation destinée à castrer les démocraties nationales (P. Iglesias adopte la vision d’un Hayek inspirateur de l’UE en dernier ressort); et enfin une plus vaste oligarchie financière internationale, centrée sur les États-Unis, qui chapeaute le tout (« le parti de Wall Street » pour utiliser son propre terme) et qui organise la contre-révolution néo-libérale depuis les années 1970 pour en finir avec l’Etat-Providence en Occident. Il insiste aussi beaucoup sur la mise en périphérie de l’économie espagnole par le modèle de développement européen des dernières années, avec la prééminence en résultant du tourisme et de l’immobilier dans la Péninsule ibérique. Cette analyse qui incrimine clairement un parti de l’étranger et ses alliés espagnols ne l’incite pourtant pas à réclamer l’indépendance de l’Espagne vis-à-vis de cette Union européenne qu’il décrit pourtant comme un pur instrument de domination des peuples au profit des oligarchies financières, mais à demander une réorientation du projet européen dans un sens démocratique. C’est là une position incohérente, en tout cas bien plus incohérente que celles des nationalistes catalans, de droite comme de gauche, qui veulent, plus modestement certes, se débarrasser de la tutelle de Madrid à laquelle ils font par ailleurs les mêmes reproches de négation de la volonté populaire des Catalans que P. Iglesias fait lui-même à l’Union européenne pour les Espagnols et les européens du sud en général. Il me parait en effet plus logique de quitter un système de domination dans lequel vous êtes structurellement minoritaire que de chercher à le réformer de l’intérieur. C’est un peu la base de toute lutte anti-impérialiste ou anti-coloniale.

Le reste de l’ouvrage, celle qui ne porte pas sur l’histoire de l’Espagne, apparaîtra plus familière à un lecteur français (et encore plus à un lecteur français connaisseur de l’Italie par ailleurs comme je le suis). En effet, P. Iglesias décrit, non sans verve d’ailleurs, la corruption des grands partis espagnols de gouvernement et l’impunité presque totale des principaux bénéficiaires de cette corruption en raison d’une justice ibérique lente et empêchée, la collusion de ces partis dans les circonstances importantes de la vie politique espagnole des dernières décennies (dont la ratification du TSCG), leur tendance à rejeter le coût de la crise économique et sociale sur les plus faibles et à défendre au contraire les institutions financières, la mainmise des grandes entreprises sur les médias espagnols, le poids démesuré des lobbys catholiques, l’héritage au sein de l’appareil d’État espagnol des méthodes franquistes de répression des mobilisations populaires. Le portrait de la vie politique espagnole que dresse P. Iglesias est donc fort sombre, et il ressemble fort à celui que les leaders du M5S pourraient dresser de l’Italie contemporaine. On y retrouve à peu de choses près les mêmes pathologies – issues d’ailleurs toutes deux d’une continuité de l’État et du capital privé au delà de l’épisode dictatorial du XXème siècle qu’ont connu ces pays (fascisme et franquisme respectivement). P. Iglesias n’ignore d’ailleurs aucunement les parallèles entre les deux grands pays de l’Europe du sud, et cela nourrit son propos. Il déclare ainsi emprunter le terme de « caste » pour désigner la classe politique de son pays au livre paru en 2007 en Italie sous la plume de journalistes du Corriere della Sera qui décrivit l’accumulation presque risible des privilèges des politiciens italiens au fil des décennies d’après guerre.

Le point le plus intéressant de l’ouvrage est sans doute la description par P. Iglesias de sa conception de la stratégie politique (cf. les premières pages du livre,  le chapitre  I de l’ouvrage, Politique, et l’Épilogue. Gagner les élections ce n’est pas gagner le pouvoir). Elle se veut réaliste, au double sens suivant : d’une part, P. Iglesias entend mener Podemos à des victoires dans le cadre de la démocratie représentative telle qu’elle existe et telle qu’elle se joue (il faut donc par exemple aller dans les médias), et il récuse donc tout usage de la violence révolutionnaire, nécessairement perdante dans les circonstances actuelles de l’Espagne, comme il le dit, il faut « jouer aux échecs » et non pas « faire de la boxe »; d’autre part, il se défend de toute illusion selon laquelle la légitimité populaire ainsi acquise dans les urnes  permettrait en elle-même de changer les rapports de force. En effet, les luttes entre l’oligarchie et le peuple ne se résument pas à l’arène électorale, parce que les élites peuvent user de leurs pouvoirs concrets comme d’un rapport brut de force dans la société et l’État pour briser l’élan populaire issu des élections.

Probablement, ce qui s’est passé en Grèce depuis la victoire de Syriza aux élections de janvier 2015 n’a pas déçu les attentes théoriques de P. Iglesias : le blocus financier de la BCE à l’encontre de la Grèce constitue en effet une magnifique illustration de ce pouvoir des élites financières européennes sur le reste des habitants de l’Eurozone. Il écrit lui-même en décrivant ses discussions avec les leaders de Syriza aux lendemains des élections européennes (donc quand ceux-ci sont encore dans l’opposition) que « Nous n’avons pas choisi ce terrain : nous l’avons reçu. C’est l’Europe d’aujourd’hui » (p. 251).  P. Iglesias insiste sur les alliances à nouer : « Et surtout, il faudra travailler à consolider nos alliances en Europe comme dans le monde entier, car, sans alliés extérieurs, mettre en œuvre un programme de changement tiendrait de l’impossible, même pour le plus volontariste des gouvernements » (p. 253) Or comment ne pas voir que le gouvernement Tsipras se trouve  en train de vérifier chaque jour depuis sa victoire de janvier 2015 la validité de cette phrase? Faute d’alliés véritables parmi les gouvernements de la zone Euro, il est allé à Canossa en juillet 2015, et, dans les jours qui viennent, il risque d’avoir à aller encore plus loin dans le reniement. Le secours rose se fait toujours attendre…

Je serais largement prêt à souscrire à ce genre d’analyse, si je ne voyais pas par ailleurs, un Viktor Orban réussir de son côté grâce au soutien de l’opinion de son pays à imposer sa voie autoritaire sans guère disposer d’alliés en Europe. Certes, malgré toutes ses frasques, V. Orban a réussi à rester membre du PPE et il n’est pas isolé en ce sens, mais il n’y a pas tout de même pas grand monde parmi les élites européennes (de l’ouest riche et dominant) qui approuve le modèle économique et social qu’il impose dans son pays. Il est vrai que la Hongrie n’est pas membre de la zone Euro, il est vrai aussi que la Hongrie demeure un petit pays dont le sort importe finalement peu à quiconque. On pourrait cependant aussi citer le cas de l’Islande ou de la Suisse. On pourrait aussi citer les demandes de renégociation de la place du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne de la part de David Cameron. Dans tous ces cas, les orientations choisies par ces pays, qu’ils soient membres de l’UE ou simplement sous son influence, sont celles de s’en éloigner  pour s’assurer un minimum d’autonomie dans leurs choix politiques (ce qui peut correspondre comme dans le cas britannique à une volonté de profiter de l’Union sans en payer les coûts). Or, à chaque fois, c’est le nationalisme (de droite) qui s’empare de cette fonction d’autonomie démocratique. Personnellement, je trouve cela à la fois logique et tragique. Logique, parce qu’il est plus facile de défendre l’autonomie politique des habitants d’un territoire à partir de positions nationalistes et souvent xénophobes. Tragique parce que la gauche de la gauche reste bloqué dans un européisme contradictoire : peut-on dire autant de mal de l’Union européenne que ne le fait P. Iglesias (cf. p183-193 par exemple), tout en espérant transformer ce plomb oligarchique en or démocratique? Est-ce que ce n’est pas là être soi-même prisonnier du rêve fédéraliste à la Altiero Spinelli des années 1950-1980? Une « Europe sociale » est-celle encore possible à ce stade? 

C’est donc peu dire que le livre de P. Iglesias m’a laissé une impression pour le moins mitigée. On aurait envie de dire fraternellement : encore un effort camarade pour être réaliste!

Ces compromis qui tuent l’Europe (2)

(Version légèrement révisé le 14 juillet en milieu de journée.)

L’accord auxquels sont arrivés les dirigeants européens dans la nuit de dimanche à lundi constitue vraiment un pur chef d’œuvre. Il restera indéniablement dans les annales de l’histoire européenne. François Hollande a eu raison de le qualifier d’historique, il l’est d’évidence, une vraie pierre de Rosette de l’Euro. Tout est clair désormais. Pour sauver l’intégrité de la zone Euro, les dirigeants européens ont en effet choisi de piétiner toute raison économique et politique. Il suffit de lire l’accord dans sa version anglaise (qui, je suppose, est la version sur laquelle nos dirigeants ont négocié et qui m’a paru différer de la version française en quelques points qui peuvent être des erreurs de traduction) pour se rendre compte à quel point il constitue une négation de la démocratie souveraine de la Grèce, à quel point il n’est que diktat, à quel point il n’est que méfiance vis-à-vis des autorités grecques (cf. la première phrase : « The Euro Summit stresses the crucial need to rebuild trust with the Greek authorities as a pre-requisite for a possible future agreement on a new ESM programme. ») La mise sous tutelle de ce pays, tout au moins dans tout ce qui concerne sa vie économique et sociale, est évidente. Il y est écrit explicitement que, s’il n’y a pas de déblocage de fonds à la fin du processus engagé, cela sera entièrement la faute de la partie grecque (cf. le passage suivant : « The above-listed commitments are minimum requirements to start the negotiations with the Greek authorities. However, the Euro Summit made it clear that the start of negotiations does not preclude any final possible agreement on a new ESM programme, which will have to be based on a decision on the whole package (including financing needs, debt sustainability and possible bridge financing). », ce qui veut dire en clair que ce n’est pas parce que vous aurez fait tout cela au préalable que l’on vous donnera nécessairement de l’argent). Il ne manque à ce document que la nomination à Athènes d’un « Haut commissaire plénipotentiaire extraordinaire »  à la place de toutes les autorités légales du pays pour compléter le tableau. Cela reste juste un peu plus discret, « post-moderne » en somme, avec le retour prévu (la « normalisation » de leur situation selon le texte) des hauts fonctionnaires de la « Troïka » (les « Institutions ») dans les ministères grecs pour surveiller ce qui s’y passe (cf. la formule, [la Grèce s’engagera] « to fully normalize working methods with the Institutions, including the necessary work on the ground in Athens, to improve programme implementation and monitoring ») , et avec l’engagement de revoir toute la législation prise depuis le 20 février 2015 quand elle ne correspond pas à ce que les MoU (Memorandum of Understanding) précédents avaient prévu (cf. « With the exception of the humanitarian crisis bill, the Greek government will reexamine with a view to amending legislations that were introduced counter to the February 20 agreement by backtracking on previous programme commitments or identify clear compensatory equivalents for the vested rights that were subsequently created. »)  – clause  vexatoire pour Syriza et son Premier Ministre. En tout cas, il est désormais évident que, dans la zone Euro, certains sont vraiment plus égaux que d’autres. Ce texte ressemble à s’y méprendre à un document de capitulation, avec toute l’acrimonie que peut comporter un tel texte de la part des vainqueurs.

Sur le plan strictement économique, c’est à tout prendre du pur délire. Je n’ai pas lu pour le moment un commentaire à contenu économique qui ne souligne pas ce fait. Les dirigeants européens reprennent dans ce plan du 12 juillet 2015, qui constitue en fait les lignes directrices du troisième Memorandum et qui vise à ouvrir la voie à un prêt du MES (Mécanisme européen de stabilité), tout ce qui n’a pas marché jusque là et qui a mené la Grèce vers l’abîme, et, pour bien faire, ils en rajoutent une bonne pelletée. Tsipras lui-même l’a dit en sortant de la réunion lundi matin 13 juillet : « Cet accord est récessif ». Il espère certes que les fonds européens apportés pour investir en Grèce vont compenser cet effet. C’est illusoire bien sûr, parce que la détérioration de l’économie ira bien plus vite que le déblocage de ces fonds européens. La hausse immédiate de la TVA par exemple va plonger encore plus l’économie dans la récession. (Et va sans doute encourager la fraude fiscale!) Les choix de politique économique imposés à la Grèce restent donc inchangés, comme l’a dit clairement le spécialiste de l’Euro, Paul De Grauwe (dans un entretien donné à la Libre.be) : austérité, privatisations et réformes structurelles, le tout accompagné de prêts conditionnés surtout destinés à rembourser les prêts déjà consentis, et à sauver les banques privées grecques de la faillite (due entre autre au ralentissement économique qui a rendu beaucoup de leurs emprunteurs insolvables). Quant à la cagnotte des privatisations, évaluée à 50 milliards d’euros, c’est là encore une redite des plans précédents, un chiffre fétiche (pourquoi 50 et pas 25,  75 ou 100?). Le  montant a sans doute été choisi pour faire croire que les créanciers n’auraient rien de plus à prêter à la Grèce que ce qu’ils n’ont déjà prêté. Bien sûr, tous ces choix, à tout prendre délirants, dépendent de deux constantes inchangées : le maintien de la Grèce dans la zone Euro et le montant nominal de la dette grecque face à une économie diminuée d’un quart par rapport à 2010. Comme les dirigeants européens se sont mis d’accord pour ne rien changer sur ces deux points (cf. « The Euro Summit stresses that nominal haircuts on the debt cannot be undertaken. » suivi de « The Greek authorities reiterate their unequivocal commitment to honour their financial obligations to all their creditors fully and in a timely manner. ») , il ne reste plus qu’à continuer sur la lancée des plans précédents, qui ont si bien fonctionné. Et bien sûr c’est sûr, cette fois-ci, cela va bien marcher. (En dehors des aspects macroéconomiques, un tel accord va pousser encore plus de jeunes grecs à quitter le pays, ce qui aggravera à terme encore la situation économique et sociale de la Grèce.) Les difficultés  à rester dans les clous du Memorandum précédent sont d’ailleurs attribués explicitement et exclusivement dans le texte au relâchement de l’effort depuis un an, autrement dit au cycle électoral grec, et souligne même que les autres Européens ne sont pour rien dans la situation, bien au contraire, ils ont fait leur devoir et plus encore (cf. « There are serious concerns regarding the sustainability of Greek debt. This is due to the easing of policies during the last twelve months [sic, je souligne], which resulted in the recent deterioration in the domestic macroeconomic and financial environment. The Euro Summit recalls that the euro area Member States have, throughout the last few years, adopted a remarkable set of measures supporting Greece’s debt sustainability, which have smoothed Greece’s debt servicing path and reduced costs significantly. ») Là encore, je me demande encore comment Tsipras a pu donner son accord à un tel document, qui exonère les autres Européens de toute responsabilité dans la situation de la Grèce.

Sur le plan politique, la démonstration est en effet ainsi faite  à travers ce texte : un pays débiteur dans le cadre de la zone Euro n’a plus besoin d’organiser des élections libres et compétitives, et encore moins des référendums. Ces institutions démocratiques à l’occidentale s’avèrent même contre-productives pour le bonheur des populations dans ces pays, qui sont entièrement à la merci du bon-vouloir des pays créditeurs et des institutions européennes (Commission et surtout BCE) que ces derniers dominent, et qui n’ont qu’à attendre que l’austérité fasse son effet positif à moyen terme sans se plaindre. Les populations des pays débiteurs n’ont  d’ailleurs pas lieu de se plaindre vraiment puisqu’on les aide – il est même question d’aide humanitaire -, et, par ailleurs, elles n’ont sans doute que ce qu’elles méritent pour avoir de tout temps bien mal utilisé leur droit de vote, d’abord en élisant des dirigeants corrompus nationalistes, dispendieux et inefficaces jusqu’en janvier 2015, pour ensuite passer le relais à des rêveurs gauchistes, et pour avoir enfin voté courageusement bêtement lorsqu’on leur a demandé leur avis par une démagogie d’un autre temps. A ce compte-là, les Grecs étant au fond de grands enfants, il serait certes plus simple qu’ils ne votent plus, cela ferait des économies, éviterait toutes ces discussions oiseuses et éviterait de faire dérailler les beaux programmes de redressement conçus pour l’économie grecque. De toute façon, les autres pays membres de la zone Euro n’ont à ce stade besoin que d’un prête-nom, d’un fantoche, qui maintient l’illusion de la souveraineté. Quand on demande un pays de voter autant de lois dans les trois jours ou les dix jours (dont un code de procédure civile pour le 22 juillet, « the adoption of the Code of Civil Procedure, which is a major overhaul of procedures and arrangements for the civil justice system and can significantly accelerate the judicial process and reduce costs »), on fait d’évidence bien peu de cas de ses soit-disant législateurs – l’insulte est d’autant plus énorme que jamais cela ne se passerait ainsi au Bundestag ou encore moins au Parlement européen. Ce genre de mise sous le joug d’un pays par un autre s’est vu bien souvent dans l’histoire, et c’est d’ailleurs justement par la dette que certaines colonies françaises ont commencé à exister (comme la Tunisie si mes souvenirs sont exacts). L’Euroland vient donc par la déclaration du Conseil européen daté du 12 juillet 2015 (rendu publique le 13 au matin) de se doter de sa première colonie intérieure. Un Premier Ministre, soit disant d’extrême-gauche (?), vient ainsi de prouver au monde que, sous la ferme pression de ses pairs européens, il peut accepter un programme de la plus stricte orthodoxie néo-libérale. C’est du pur TINA – avec des détails tragi-comiques, comme cette obligation de légiférer  sur l’ouverture des magasins le dimanche. (C’est vrai que dans un pays touristique, le client devrait être roi en toute heure et en tout lieu.) A lire l’accord, on ne peut que penser que le résultat du référendum a vraiment été tenu pour rien, voire moins que rien. (Ou pire qu’il aurait donné l’envie aux autres dirigeants européens d’obliger Tsipras à se renier entièrement, y compris sur des points de détail.) Il a simplement accéléré les choses. De fait, si le gouvernement Tsipras avait signé avant et sans référendum, il aurait de toute façon eu à négocier cet automne un autre mémorandum. Simplement, avec le référendum, les choses sont allées directement à la négociation suivante. Et comme les autres dirigeants européens ne veulent rien changer à leurs recettes de « sauvetage » économique, on aurait de toute façon abouti au même résultat. Il n’y a donc pas grand chose à regretter, et en plus, l’épisode du référendum constitue un acquis pour la connaissance de l’Union européenne en général et de la zone Euro en particulier qui ne sera pas oublié.

Les premières  leçons de tout cela sont terribles.

Du point de vue économique, les gestionnaires actuels de l’Eurozone ne connaissent d’évidence qu’une seule potion pour régler les problèmes d’un pays. Si cette potion d’aventure ne marche pas, c’est la faute des dirigeants  nationaux concernés qui ne se la sont pas assez « appropriés », qui ont relâché l’effort. Elle ne peut que marcher, puisqu’elle a marché en Lettonie, Estonie, etc.  Le principe de « subsidiarité », qui supposerait au minimum une adaptation des politiques économiques européennes aux spécificités de chaque pays membre, est totalement mort et enterré.  Il n’existe qu’une one best way européenne, point barre. Cela ne peut que marcher.

Du point de vue politique, le dénouement de la nuit du 12 au 13 juillet 2015 montre que les dirigeants européens sont prêts à tout sacrifier au maintien de la zone Euro – enfin, à vrai dire, surtout le bonheur des autres – , et qu’ils ne comptent en même temps pour rien la légitimité du projet européen comme lieu de progrès démocratique, économique et social et comme moyen de pacifier les relations entre peuples européens. L’élection comme moyen de signaler un désarroi populaire n’a pas de valeur dans la zone Euro : les rapports de force entre États l’emportent sur toute considération démocratique de légitimité. Le résultat du référendum grec (61% de non à plus d’austérité) aurait dû aboutir au minimum à un début de réflexion sur une autre approche du problème grec, il n’en fut rien. Et je crois qu’il faudra un certain temps pour bien digérer ce fait politique, presque inédit à ma connaissance dans les annales de la vie démocratique des nations, surtout dans l’immédiateté du déni du résultat populaire par les élites concernées (aussi bien d’ailleurs en Grèce qu’ailleurs en Europe). Il n’y a même pas eu de « période de réflexion » comme il y en eut après les référendums français et néerlandais de 2005.

Par ailleurs, comme je l’ai dit plusieurs fois sur le présent blog, les investissements politiques dans l’Euro sont décidément tels qu’il est totalement impossible aux dirigeants européens de s’en passer. Les économistes auront beau montrer qu’il n’est pas rationnel de s’entêter dans cette mauvaise idée, cela ne sert absolument à rien. Dans le cas présent, ce sont d’après ce qu’on a pu savoir surtout les dirigeants français qui ont fait pression pour qu’une solution soit trouvée à tout prix – probablement les États-Unis ont aussi fait leur part plus discrètement pour des raisons géopolitiques et financières. En effet, le présent accord doit aussi être vu du côté des pays « créditeurs ». Les dirigeants allemands étaient sans doute sérieux dans leur menace de provoquer le Grexit. Le témoignage de l’ancien Ministre grec de l’Économie, Yanis Varoufakis, donné à un journal britannique, le NewStateman, va dans ce sens. De fait, il correspond bien à la tonalité du texte adopté par les dirigeants européens. Il apparait sans doute absurde  aux dirigeants allemands et à leurs proches alliés dans cette affaire de financer à fonds perdus un État comme la Grèce, d’où leur demande d’un alignement total de la Grèce sur leur idée de la bonne politique économique, d’où leur volonté de tirer le maximum de ressources de la Grèce elle-même en prévoyant le plus de privatisations possibles, d’où leur refus d’envisager la moindre annulation de dettes. En somme, il ne faut pas sous-estimer le fait que ces États créditeurs se trouvent eux aussi prisonniers de l’impasse que constitue l’Euro, et qu’ils y défendent ce qu’ils croient être leur meilleur intérêt – payer le moins possible.   Cependant, il faut souligner aussi que les derniers jours ont clairement fait apparaître la difficulté des États « créditeurs » à continuer la mascarade de l’Euro comme promesse d’une  Union politique à venir. En effet, ces États « créditeurs », dont bien sûr l’Allemagne, défendent aussi désormais publiquement leur idée d’un Euro sans aucune solidarité entre États. Il y a en somme désormais deux versions d’un « Euro intangible », celle des Français qui y voient encore le projet d’union politique de l’Europe et celle des Allemands et de leurs alliés qui n’y voient que le « super- Deutsche Mark » partagé entre les seuls États « sérieux » du continent européens, mais les deux s’accordent encore (pour l’instant) sur l’idée d’un Euro qui doit perdurer. L’illusion d’une concordance pourrait ne pas durer, sauf si la France se rallie pleinement à la version allemande- le choc risque d’être rude de ce côté-ci du Rhin: « L’Europe sociale n’aura pas lieu », et donc tout le projet socialiste français établi dans les années 1980 est caduc.

Pour les forces qui voudraient s’opposer aux règles et fonctionnements de l’Eurozone actuelle, la leçon grecque est difficile à accepter dans toute son horreur et dans toute son exigence. En pratique, il n’existe donc aucune sorte d’accommodements possibles, tout au moins dans le cadre d’un État « débiteur ». Pour reprendre la terminologie bien connue, « Voice » (la protestation) est inutile, il ne reste que « Loyalty » (la soumission silencieuse) ou « l’Exit » (la sortie). Les électeurs grecs ont tenté la voie de la protestation, et sont allés jusqu’à voter massivement non à un référendum. Cela n’a servi absolument à rien. Les autres électeurs ailleurs en Europe sont prévenus : il ne sert vraiment plus à rien d’aller voter sur ce genre d’enjeux, ou alors il faut voter pour des forces authentiquement décidés à en finir avec l’Euro. De fait, tout ce qui arrive aux Grecs et au parti qu’ils ont choisi pour les représenter en janvier dernier, Syriza, tient à leur illusion qu’il puisse y avoir une autre voie dans l’Euro. Le politiste Cas Mudde a raison de souligner qu’il ne peut pas y avoir d’euroscepticisme conséquent, ou de volonté de créer une « autre Europe », qui ne passe pas  d’abord par une sortie de la zone Euro. Cette dernière est en effet de par sa conception même, sans doute moins néo-libérale qu’ordo-libérale, et par la domination des États « créditeurs » qui s’y exerce incapable – y compris via la BCE – d’accepter d’autres options de politique économique que celles de l’austérité permanente. En fait, depuis l’adoption du TSCG et des autres mesures de contrainte budgétaire (« Six Pack », « Two Pack », etc.), il s’agissait déjà d’une évidence de papier, mais, désormais, la Grèce nous offre à son corps défendant un exercice en vraie grandeur de cette évidence – avec la BCE dans le rôle de l’exécuteur des basses œuvres de l’Eurogroupe, de bras séculier en quelque sorte. Le service de la dette publique et la stabilité de la monnaie comme réserve de valeur l’emportent décidément sur la volonté populaire, comme dirait le sociologue allemand Wolgang Streeck, qui décidément a bien cadré notre époque (cf. Du temps acheté. Paris : Gallimard, 2014).

Cela pose bien sûr un problème de cohérence : pour être sérieux face à l’Euro, il faudra désormais, non pas être gentiment réformiste et « européiste » comme le fut Tsipras (qui, rappelons-le, s’était présenté à la Présidence de la Commission lors des européennes de mai 2014 au nom du « Parti de la gauche européenne » [PGE] et sous le slogan éculé d’une « Autre Europe »), mais méchamment révolutionnaire et  « nationaliste ». Je doute que ce triste constat fasse les affaires de la (vraie) gauche européenne, et encore moins de la (vraie) gauche française.

Les électeurs grecs auront-ils le courage rationnel de dire « non »?

Le gouvernement « rouge-brun » d’Athènes (comme diraient les Gracques et quelques autres) par la voix d’Alexis Tsipras a décidé dans la nuit de vendredi à samedi d’appeler à un référendum dimanche 5 juillet 2015 sur les dernières propositions en date (25 juin) des créanciers européens et internationaux de la Grèce. Il estime en effet ne pas avoir de mandat populaire pour continuer la politique d’austérité demandée de fait par les créanciers, comme cinq mois de négociations l’ont amplement confirmé. Il considère par ailleurs qu’un nouveau plan d’austérité ne fera qu’enfoncer encore plus l’économie et la société grecques dans la crise ouverte en 2010. Une majorité au Parlement grec a approuvé cette décision gouvernementale dans la nuit de samedi à dimanche. Les néo-nazis d’Aube dorée ont même voté avec les partis gouvernementaux pour faire bonne mesure. La réaction à cette annonce a été au départ extrêmement négative de la part des partenaires européens de la Grèce.  La réunion de l’Eurogroupe du samedi 27 juin a d’ailleurs tourné court pour cette raison, et, sous l’impulsion de son président néerlandais, l’Eurogroupe a diffusé un communiqué sans l’aval du représentant grec et s’est réuni sans lui après la fin de la réunion qui a pris acte du désaccord.

J’ai cependant l’impression à écouter les déclarations de Michel Sapin, notre Ministre de l’économie, ce matin sur France-Inter, que la perception de ce même référendum grec du 5 juillet a rapidement changé. En effet, M. Sapin n’a pas du tout critiqué le droit des Grecs à se prononcer par référendum.

Ce changement se trouve sans doute lié au fait qu’à Paris, les dirigeants se sont vite rendus compte qu’en réalité le « oui » (aux mesures d’austérité proposées par les partenaires européens) pouvait l’emporter. Yanis Varoufakis, le Ministre grec de l’économie, dans les propos qu’il dit avoir tenu devant l’Eurogroupe de samedi,  évoque lui-même cette possibilité d’un « oui ». Il souligne de manière (trop) honnête qu’en réalité le gouvernement Syriza-ANEL n’a été soutenu que par une minorité d’électeurs en janvier 2015 : « Our party received 36% of the vote and the government as a whole commanded a little more than 40%. Fully aware of how weighty our decision is, we feel obliged to put the institutions’ proposal to the people of Greece. » La demande grecque d’étendre de quelques jours le programme de sauvetage de 2012 correspondait aux dires même du Ministre Varoufakis samedi dernier à la nécessité de laisser voter les électeurs grecs dans un climat (relativement) apaisé. Cela ne va bien sûr pas être le cas. Les partenaires européens et les partisans grecs d’une poursuite de la politique menée depuis 2010 ne vont surtout pas se gêner pour effrayer les électeurs grecs au dernier degré, afin qu’ils fassent le bon choix. On va laisser voter les « mémés » grecques (pour reprendre le terme de quelqu’un qui s’offusquait il y a deux jours de ce droit donné au  peuple de décider de son sort) tout en leur expliquant que voter non, c’est, non seulement le retour à la Drachme et à la misère, mais que cela provoquera aussi  à terme le retour des Janissaires…

Avec le blocage des comptes bancaires en Grèce, lié à la décision de la Banque centrale européenne, de ne pas augmenter les liquidités d’urgence (ELA) fournies aux banques grecques, l’ambiance dans lequel le référendum va se tenir en Grèce  constitue en effet  presque une garantie que le « oui » l’emporte. En fait, le gouvernement Syriza-ANEL organise  du coup un vote de recall à son égard – ce qui devrait enchanter les esprits dans toutes les autres capitales européennes. Sa chute parait en effet inévitable en cas de « oui » des électeurs grecs à l’austérité quoi que puisse en dire par ailleurs Yanis Varoufakis. Selon tous les sondages disponibles (réalisés ces derniers mois), les électeurs grecs ne veulent pas que la Grèce quitte la zone Euro, or le « oui » , quelque soit son contenu précis en termes de mesures d’austérité, va apparaître comme un espoir de maintien dans cette même zone Euro, et le « non » comme un risque de sortie définitive. Il faudrait vraiment qu’une majorité d’électeurs grecs soient donc très courageux  à court terme pour voter non, et qu’en plus, ils admettent que les risques liés au retour à la drachme sont moindres à moyen terme que ceux liés à une stagnation de très longue durée au sein de la zone Euro.

N’en déplaise à certains, l’Euro est un piège dont on ne sort pas si facilement.

Ces compromis qui tuent l’idée européenne.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps sur ce blog, et en particulier sur la crise européenne en cours. Je continue pourtant à suivre jour par jour, parfois heures par heures, les développements de cette crise européenne. Mon pessimisme, devenu légendaire auprès des jeunes et moins jeunes collègues comme j’ai encore pu le constater lors de mon (bref) passage au Congrès de l’AFSP (Association française de science politique) à Aix-en-Provence, me voile sans doute une bonne part de la réalité.

Les derniers développements en date de la partie grecque de la crise européenne ne risquent pas de me détourner de mes sombres pensées. En effet, où en arrive-t-on au bout de près de six mois de négociations entre le nouveau gouvernement grec Syriza-ANEL – le gouvernement « rouge-brun » d’Athènes selon les très démocrates Gracques (anciens hauts fonctionnaires « socialistes ») – avec les « États » créditeurs de la Grèce  (Allemagne, France, etc.) au sein de l’Eurogroupe, et avec les « institutions » (ex-« Troïka »: la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international)?

Comme, d’habitude dans les négociations intra-européennes (ici étendues au FMI), à ce qui est nommé un compromis. Les créditeurs vont libérer les sommes promises à la Grèce et encore dues au titre du « second plan de sauvetage » de 2012, permettant ainsi à ce pays d’honorer les appels de fonds de ces mêmes créanciers dans les semaines qui viennent, et le gouvernement grec s’engage à prendre d’urgence les mesures de politique économique demandées par les créanciers pour prix de leur apport de liquidités. Et ces mesures, à adopter d’ici quelques jours pour leur partie législative, s’inscrivent à ce qu’on peut en savoir par les médias  dans la ligne de tout ce que les créanciers ont déjà demandé aux gouvernements grecs successifs depuis le printemps 2010, et qui n’a pas marché jusqu’ici! Du moins si l’objectif visé n’était pas de provoquer une dépression en Grèce de 25% du PIB…  Tout ce que les médias ont pu apprendre des négociations en cours va en effet dans ce sens de la répétition du même scénario. De fait, le gouvernement Syriza-ANEL a débloqué les négociations lors des Eurogroupe et Conseil européen extraordinaires de lundi 22 juin 2015 en promettant d’adopter des mesures « austéritaires » dont il ne voulait  absolument pas lors de son élection en janvier. D’après ce que l’on sait par la presse, le gouvernement Tsipras accepterait par exemple d’augmenter la TVA, y compris sur l’hôtellerie-restauration. Il n’y aurait pas de baisse directe de toutes les pensions de retraite, mais des hausses des cotisations des retraités, ce qui revient au même. La liste complète des mesures acceptées par le gouvernement Syriza-ANEL ne sera sans doute connue  lorsque le compromis final sera acté, mais cela apparait d’ores et déjà comme l’habituel monceau de stupidités.

En effet, si l’on veut relancer l’économie grecque, qui a souffert depuis 2010 de l’écroulement de la demande adressée aux entreprises grecques, il parait totalement stupide de continuer sur la même voie, avec en particulier une hausse de la TVA! Et, en plus, sur le secteur des services (l’hôtellerie-restauration) exposé à la concurrence internationale, puisque la Grèce compte beaucoup sur le tourisme des étrangers pour faire tourner son économie. On peut d’ailleurs imaginer encore plus rémunérateur pour les finances publiques grecques : je suggérerais bien une taxe de 1000 euros par touriste entrant en Grèce!  Je suis certain que cela rapporterait beaucoup.

Le résultat de ces mesures, si elles sont appliquées, sera donc exactement le même que celles prises dans le cadre de tout le scénario précédent : l’économie grecque continuera, au pire, à s’enfoncer dans la dépression, ou, au mieux, à avoir un rythme de croissance à peine positif qui ne réglera aucun des problèmes du pays (chômage, endettement, évasion fiscale, fuite des cerveaux, etc.).

Et tout cela parce que l’Union européenne et la zone Euro fonctionnent sur des compromis liés à des rapports de force (chacun poursuit ce qu’il croit être son intérêt) et non pas sur la définition en commun de stratégies (la discussion rationnelle sur un problème qui aboutit à un choix avisé).

Dans le cas grec, cette culture du compromis est en train d’aller jusqu’à la caricature d’elle-même.

Les États créanciers  et les institutions, surtout le FMI, ne veulent pas dévier de la ligne adoptée en 2010. Il leur faut donc encore et toujours de l’« austérité » et des « réformes structurelles ». Ils ne peuvent renier l’idéologie qui les inspire, et ils ne peuvent surtout pas réagir autrement vu l’évolution des électorats dans les « États créanciers » qu’ils ont eux-mêmes favorisée par la promotion de l’explication de la crise par le caractère prodigue et corrompu des Grecs. Ils sont  donc en passe d’obtenir à peu de choses près la poursuite de ce qui a échoué, alors même qu’un rapport issu du FMI paru dès 2013 expliquait que les plans précédents avaient sous-estimé l’effet multiplicateur récessif des mesures d’austérité prises en 2010-12. Il leur faut aussi maintenir à tout prix devant leurs propres électeurs la fiction selon laquelle la Grèce remboursera à la fin tout ce qu’on lui a prêté depuis 2010, et qu’il ne s’agit donc que de prêts à ces « fainéants de Grecs » et non pas de dons. On imagine donc des scénarios où, pendant des décennies, l’État grec se désendette lentement mais sûrement. Or tous les économistes répètent sur tous les tons que c’est impossible.

Le gouvernement grec Syriza-ANEL, même s’il sait (en particulier via son Ministre Yanis Varoufakis) et dit que ce qu’on exige qu’il  fasse constitue une erreur de politique économique, se trouve cependant sur le point de le faire, parce qu’il reste lui-même pris dans cette volonté européenne de compromis à tout prix et aussi parce qu’il n’a pas le mandat de la part des électeurs grecs pour sortir de la « zone Euro ». A ce compte-là, il serait en effet à tout prendre plus raisonnable de tenter la voie de la sortie de la monnaie unique: une forte dévaluation de la nouvelle monnaie grecque permettrait de regagner la compétitivité, en particulier pour le secteur touristique. L’idée selon laquelle la Grèce ne bénéficierait pas d’une dévaluation m’a toujours paru étrange, alors même que les politiques de change agressives sont légion dans le monde contemporain (ne se félicite-t-on pas au même moment à Paris de la baisse de l’Euro qui relance nos exportations et qui fait revenir les touristes américains à Paris? ). Quoi qu’il en soit les deux partis qui constituent l’actuel gouvernement avaient promis de concilier le maintien de la Grèce dans la zone Euro et la sortie de la tutelle de la « Troïka » sur la politique économique et sociale grecque pour s’attirer les suffrages des électeurs grecs. Ces derniers ont eu la faiblesse de les croire. Aux dernières nouvelles, A. Tsipras mettrait dans la balance son propre sort en tant que chef du gouvernement pour faire passer au Parlement grec le texte signé avec les « créanciers ».

Très probablement, un compromis sera donc trouvé, mais il ne réglera rien parce qu’il ne constitue pas une stratégie de sortie de crise. Il est possible en plus que le gouvernement Syriza-ANEL y perde sa majorité, et que cela donne lieu à de nouvelles combinaisons parlementaires en Grèce. En effet, l’un des éléments du scénario  en cours est aussi constitué par la volonté de nombreux gouvernements européens de faire tomber le gouvernement Syriza-ANEL. Les Gracques (des anciens hauts fonctionnaires socialistes) explicitent dans un article récent le raisonnement : il faut que le gouvernement Syriza-ANEL échoue pour éduquer tous les autres populistes du reste du continent. TINA doit être démontré et défendu.  En effet, en prolongeant pendant près de six mois les négociations, les États créditeurs ont créé de l’incertitude politique en Grèce, et ont par conséquent affaibli l’économie grecque. Si le sort de la Grèce et de son économie avait vraiment été important pour les autres pays, il aurait fallu conclure rapidement pour permettre aux opérateurs économiques grecs de savoir à quoi s’en tenir. C’est bien là une autre preuve qu’il n’existe pas une stratégie européenne pour la Grèce, mais la défense d’intérêts de boutique par chacun.

Et puis, au delà de toute cette mécanique économique, il faut souligner le désastre que représente cette crise européenne, commencée en 2010, pour la constitution (souhaitable?) dans les esprits et les cœurs d’une communauté de destin européenne . La manière dont les médias parlent, en France et ailleurs en Europe, de ces négociations, qu’ils soient d’ailleurs défavorables à l’actuel gouvernement grec (95% des médias) ou favorables (5% des médias), revient à répéter à longueur de journée qu’il existe, d’un côté, « la Grèce », et de l’autre, « l’Europe ».  Le cadrage de la crise européenne selon laquelle « c’est avant tout un problème grec » l’a (définitivement?) emporté sur celui selon lequel « une monnaie unique sans État fédéral pour prévenir et gérer les chocs asymétriques sur une partie de la zone monétaire ainsi constituée aboutit à des résultats sous-optimaux ». J’ai formulé sciemment ce second cadrage de manière longue et compliquée pour souligner que le premier est tellement plus simple à diffuser dans l’opinion publique qu’il aurait été fort étonnant qu’il ne l’emporte pas, porté en plus qu’il était par des rapports de force entre le centre et la périphérie de l’Eurozone. Il aurait fallu là encore pour éviter cet effet de stigmatisation d’un pays membre, et par là de ces habitants, une stratégie européenne.

Combien de temps une « union toujours plus étroite » fondée sur le seul compromis peut-elle survivre à l’absence de stratégie d’ensemble? Je commence à me le demander.

L’Union européenne, cette copropriété en difficulté…

La lettre signés vendredi soir 20 février 2015 entre le gouvernement grec d’Alexis Tsipras et les autres pays de la zone Euro rend encore plus évident, s’il en était encore besoin, les apories auxquelles la « construction européenne » se heurte de plus en plus.

Le gouvernement grec a accepté de continuer à respecter le cadre général de la tutelle que le pays subit depuis 2010 en contrepartie de l’aide que les autres pays de l’Eurozone, le FMI et la BCE lui allouent. Il doit proposer lundi 22 février une liste de « réformes structurelles » que ses créanciers doivent agréer ensuite, afin que le pays et ses banques aient accès à des liquidités suffisantes pour ne pas faire faillite et pour refinancer les dettes de la Grèce.  En vertu de cet accord qui prolonge de fait le plan de sauvetage de 2012, un délais de quatre mois (et non de six) a été négocié pour que le gouvernement grec propose autre chose que la politique économique choisie jusqu’ici, mais, d’ici là, il doit respecter comme avant les consignes agréées par ses partenaires. En échange, il reçoit le droit de faire un tout petit plus de dépenses publiques en 2015 que prévu initialement (et encore à condition que les impôts et taxes rentrent comme prévu), ce qui devrait lui permettre de répondre aux urgences sociales les plus pressantes.

L’interprétation de ce résultat diffère selon les commentateurs. Certains libéraux, comme Eric Le Boucher, y voient, avec un plaisir non dissimulé, la défaite sans appel du populisme de Syriza. L‘économiste Jacques Sapir – pour une fois optimiste! – y voit plutôt un bon début de partie pour le Ministre grec de l’économie, Yanis Varoufakis, sans que rien ne soit acquis. Le journaliste de la Tribune, Romaric Godin, pense qu’il s’agit d’un match nul, ou d’une courte défaite pour le côté grec, ce qui vu les circonstances (les humiliations subies depuis 2010) constitue une victoire morale pour la partie grecque. La détermination du vainqueur de la confrontation fait pleinement partie du jeu : vendredi soir, lors de sa conférence de presse, pour signifier sa victoire, le Ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a déclaré que l’accord serait « difficile à vendre à l’électorat grec » – autant dire que le Ministre allemand aimerait bien que l’accord échoue et qu’il provoque la chute du gouvernement Syriza-ANEL. La réaction de ce jour du vieux résistant grec, Manolis Glezos, devenu eurodéputé Syriza, parlant de trahison par les négociateurs grecs des demandes populaires exprimées par l’élection du 25 janvier 2015, va largement dans le sens de ce qu’anticipait avec délectation le très conservateur W. Schäuble. Il est possible cependant que le fait même que le dit Ministre allemand souhaite un tel développement contribue à l’arrêter, et atteste de la victoire grecque. Plus généralement, dans toute l’Union européenne, il y a ceux qui espèrent dans le succès du gouvernement Tsipras et ceux qui en font des cauchemars. Dans une perspective plus pessimiste (ou simplement plus financière), on peut aussi interpréter ce qui est en train de se passer comme un vaste jeu de « blame avoidance » : la sortie de la Grèce de la zone Euro se trouve en fait inévitable (ce que pense un J. Sapir par ailleurs), mais ni le gouvernement grec ni ses partenaires ne veulent endosser la responsabilité ultime de cet événement (« Grexit »), l’accord servirait du coup simplement à en repousser le moment, et surtout à essayer des deux côtés à rejeter le moment venu la faute sur l’autre.

Au delà de ces considérations immédiates, l’accord du vendredi 20 février, à la fois dans sa négociation et son résultat, illustre à mon sens encore une fois cette double aporie de la zone Euro : la sortie pour un pays est impossible; la solidarité entre habitants des différents pays y est inexistante.

Premier point. Comme l’ont fait remarquer rapidement les commentateurs, la faiblesse de la partie grecque dans les négociations tient au fait que le gouvernement Tsipras n’a pas été élu pour faire sortir le pays de la zone Euro. De ce fait, il ne peut menacer ses partenaires de faire faillite sur l’ensemble de sa dette, et il ne peut utiliser la Banque centrale de Grèce pour se financer (au moins temporairement). Cette absence de volonté de quitter la zone Euro correspond avant tout à une crainte dûment exprimée comme telle par une majorité d’électeurs grecs. Les votants du 25 janvier auraient pu s’exprimer en faveur des partis qui proposaient ce choix de l’exit, ils ne l’ont pas fait. Du coup, le gouvernement grec est mandaté pour rester dans la zone Euro, et c’est d’ailleurs ce qu’a annoncé avant la négociation le nouveau Ministre grec de l’économie. Il a même tissé des louanges au projet européen, et il a dit lui-même qu’il ne savait pas ce qui se passerait en cas de « Grexit » – manière élégante de dire qu’il voyait se profiler l’apocalypse à cette occasion.

Faute de cette solution du « Grexit », refusée par la population grecque (pour des raisons à expliquer par ailleurs), les nouveaux gouvernants grecs comme les anciens et sans doute les suivants sont contraints de passer par les fourches caudines de leurs partenaires pour boucler leurs fins de mois. L’accord signé vendredi soir réitère ainsi que la Grèce doit payer tout ce qu’elle doit à ses partenaires européens, à la BCE et au FMI. C’est selon l’avis de la plupart des économistes impossible – sauf miracle économique jamais vu pour un tel pays -, mais il faut faire continuer à faire semblant que cela l’est, pour avoir droit à une aide supplémentaire. Il faut du coup continuer à dégager un excédent primaire du budget pour pouvoir rembourser. Cette condition s’avère d’ailleurs d’une logique imparable : vous ne pouvez prêter une somme à quelqu’un, si vous admettez par ailleurs dans le même temps qu’elle ne vous remboursera jamais ce qu’elle vous doit déjà. Ce financement à la Grèce indispensable à son maintien dans l’Euro se trouve de plus d’autant plus difficile à accorder que certains pays de l’Eurozone sont officiellement moins riches que la Grèce, qu’ils ont eu eux-mêmes à faire face à un plan similaire d’ajustement structurel, ou que leurs contribuables ne veulent pas payer pour les Grecs.

La seconde leçon de toute cette triste histoire de l’Euro, c’est en effet qu’il n’existe en réalité aucune « solidarité » entre européens. D’abord, d’un point de vue technique, tout ce dont on discute à longueur d’années désormais lors des Eurogroupes (qui me font penser aux « marathons agricoles » des années 1970 en pire), ce sont des prêts sous conditions. (Ils ne sont sans doute pas remboursables d’un strict point de vue économique, mais, légalement, ce sont vraiment des prêts, et pas des dons.) Et il suffit de regarder les pages de Bild, le grand journal populaire allemand, ces derniers temps pour comprendre que ces prêts ne sont vraiment pas accordés de gaité de cœur par une bonne partie de la population du pays qui se trouve être le principal créditeur. Du côté grec, ils n’ont pas été reçus non plus avec gratitude (et, pour cause, vu ce que cela a signifié en pratique pour la plupart des gens). Chaque gouvernant européen n’est donc comptable des deniers publics que devant ses électeurs, et, globalement, des nettes majorités d’électeurs quelque que soit le pays européen concerné ne veulent payer d’impôts que pour eux-mêmes et pour leurs semblables – et un Grec n’est en général pas un semblable pour un électeur européen d’un autre pays. C’est du coup la folie institutionnalisée par ces « mécanismes de solidarité », constituant un contournement de la clause de no bail-out du Traité de Maastricht, qui devrait frapper : l’accord de vendredi, s’il est finalisé, devra ensuite être avalisé par les parlements des pays européens qui fournissent un financement à la Grèce pour bien montrer encore une fois qui paye. L’inexistence d’un budget européen suffisant pour aider une partie en difficulté financière aboutit en effet à cette situation qui revient à souligner à chaque fois à quel point chacun n’a nullement envie de payer pour le voisin (comme dûment prévu dans le Traité de Maastricht) – même si, certes, il finit par payer tout en disant d’ailleurs prêter, mais de très mauvaise grâce et sous conditions. Appeler cela de la « solidarité » revient à tordre le sens du mot.

On ne s’attarde pas non plus assez sur l’absurdité de cette situation dans le cas grec du point de vue du réalisme géopolitique. Si l’on regarde une carte du monde, la Grèce constitue l’une des pointes avancées (avec Chypre) de l’Union européenne vers une région du monde dont l’instabilité politique se trouve actuellement à son comble. On pourrait imaginer que la Grèce du coup soit soutenue par le centre européen comme on traitait jadis les postes avancés d’un Empire, par des aides fiscales ou autres sans contrepartie compensant le danger même de sa situation. En pratique, aujourd’hui, il existe une armée grecque, un pays (relativement) calme qui peut servir de base arrière aux Occidentaux à des opérations au Moyen-Orient ou en Afrique. Cette stabilité coûte au contribuable grec. Après tout, les Grecs pourraient aussi bien supprimer leur armée pour faire des économies, et décider même de vivre sans État. Les autres États occidentaux seraient bien marris d’une telle situation d’anarchie, et iraient occuper, sans doute à grands frais, cette zone dégarnie de leur défense. On pourrait donc imaginer aussi que la Grèce soit payée pour assurer la garde sur le flanc sud-est de l’Union européenne. Il n’en est rien. Au contraire, certains européens ne se privent pas de les accuser de dépenser trop pour leurs forces armées, et ne voient dans leur effort militaire disproportionné à la taille du pays que le seul effet de leur rivalité avec la Turquie (cela compte certes). Dans le fond, la Grèce comme périphérie sous-développée de l’Union européenne se trouve dans une situation de dépendance économique similaire à celle de l’île de la Réunion dans la République française, mais, en plus, elle ne peut même pas compter sur l’existence d’une armée européenne pour la décharger des coûts de sa défense. Dans un ensemble étatique, qu’il soit centralisé ou fédéral, une entité locale pauvre qui fait du déficit se trouve certes le plus souvent obligée de remettre ses comptes en ordre, mais, au moins, elle dispose d’un État central qui assure quelques (gros) frais pour elle. C’est dire en d’autres termes que la zone Euro n’est vraiment pas à ce stade une fédération en devenir, ni même un Empire un peu soucieux de ses « marches », mais qu’elle ressemble plutôt à une copropriété litigieuse où les charges communes seraient réparties sans même tenir compte des sujétions particulières de certains.

Cela pourra sembler fort terre à terre, mais ces négociations au sein de la zone Euro me font en effet de plus en plus penser par analogie à une réunion de copropriétaires. On est forcé de s’entendre par le fait même d’être propriétaire dans le même immeuble, mais on ne s’aime pas du tout, et sans doute de moins en moins à mesure que les litiges s’accumulent au fil des années. L’aporie de la zone Euro est alors qu’elle ne cesse de miner la possibilité même de ce qu’elle était censée construire à terme, une fédération européenne. Une copropriété aussi litigieuse ne prend guère le chemin d’une communauté de destin, et l’on voir rarement des copropriétaires faire de grandes choses ensemble.