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Sergio Mattarella, l’homme qui aura tué deux fois la démocratie italienne.

Sergio Mattarella, l’actuel Président de la République italienne, était déjà connu pour avoir donné son nom à la loi électorale adoptée en 1993 au sortir de la crise politique connu sous le nom de « Mains Propres ». Cette loi électorale, un scrutin mixte, était tellement mal fichue selon le grand politiste italien, Giovanni Sartori, qu’il avait inventé le terme de « Mattarellum », en faisant un jeu de mot avec le terme de Parabellum. En effet, selon Sartori, la loi électorale était destinée à tuer l’expression populaire des Italiens – et, en tout cas, très pragmatiquement, à sauver la mise aux anciens partis politiques, défaits par la crise politique de l’époque, aux prochaines élections – ce qui advint effectivement.

Ce démocrate-chrétien imperturbable dans son conservatisme mâtinée de bonhomie vient hier soir d’afficher un nouveau fait d’arme à son actif. Il a en effet refusé la nomination de Paolo Savona, un économiste « eurosceptique », mais des plus qualifiés et  aussi ancien Ministre dans les années 1990, au ministère de l’Economie dans le gouvernement en formation appuyé par la Ligue de Matteo Salvini et le M5S. Il s’en est justifié derechef par un message télévisé en soulignant que la présence d’un tel personnage à cette fonction perçue comme un signal anti-Euro, pour avoir tenu des propos critiques sur l’Euro et sa gestion par le passé, allait inquiéter les marchés et les épargnants en laissant planer le doute sur la volonté de maintenir à tout prix l’Italie dans la zone Euro. Or le contrat de gouvernement entre le M5S et la Ligue ne fait pas du tout allusion à ce projet, et cela n’a pas été évoqué par les deux partis dans leur campagne électorale. C’est donc ce qu’on appelle un procès d’intention. Dans la journée, le dit Savona,  avait pourtant diffusé un message explicitant sa volonté de rester dans l’Euro  et rappelant ses convictions europhiles. Par contre, il est vrai que le dit Savona et le texte du contrat de gouvernement allaient dans le sens d’une discussion ouverte, publique, européanisé sur la gestion de l’Euro et ses conséquences. En somme, il était question de poser la question qui fâche vraiment : à qui profite l’Euro?

Bref, on ne saurait être plus explicite et clair : il est strictement interdit pour un gouvernant italien – selon le Président Mattarella – de même penser qu’éventuellement, au cas où, dans des circonstances exceptionnelles, etc. , il pourrait être question de se passer de l’Euro. Et, en l’occurrence, c’est surtout la discussion au niveau européen qu’entendait ouvrir P. Savona, avec son autorité d’ancien trop informé des tenants et aboutissants de la monnaie unique,  dont il est vraiment urgent de se passer. Cela montre d’ailleurs en creux à quel point l’Euro comme construction institutionnelle parait fragile à ceux-là même qui s’en disent les plus chauds partisans.

Et, pour couronner le tout,  le dit Mattarella va sans doute nommer un « gouvernement technique », avec à sa tête un ancien du FMI, un cost-killer déjà à l’œuvre sous le gouvernement Renzi.  Ce nominé d’en haut n’aura bien sûr pas de majorité dans le Parlement actuel, mais, vu les règles constitutionnelles italiennes, il pourra gouverner jusqu’à la formation d’un gouvernement issu des prochaines élections… Il aura donc le temps d’appliquer le programme de restrictions budgétaires prévues par les accords préalables pris avec les partenaires européens de l’Italie (dont une hausse de la TVA…), et il pourra siéger au nom de l’Italie au Conseil européen de juin prochain où l’on doit décider d’une feuille de route pour les réformettes de la zone Euro.

Comme il se doit pour des forces aussi éloignées dans leur histoire respective, les deux partenaires de la coalition ainsi avortée – le M5S et la Ligue de Salvini – réagissent pour l’instant de manière non coordonnée. Le leader du M5S vient d’accuser Matteo Salvini d’avoir voulu provoquer des élections en s’arc-boutant sur le nom de P. Savona. Cette situation de conflit probable entre le M5S et la Ligue laisse donc toutes leurs chances à un retour à bonne fortune des vaincus de mars 2018 : le PD et FI – qui pourront dire que voter pour eux « en se bouchant le nez » (comme aurait dit Indro Montanelli), c’est éviter la crise liée à une sortie de l’Italie de la zone Euro. Si tout se passe comme le prévoit sans doute Mattarella en misant sur la peur des (vieux) Italiens de perdre leur épargne, ils devraient pouvoir former la « grande coalition » habituelle en Europe désormais en de telles circonstances. Et, puis, sans doute, Silvio Berlusconi redeviendra même Président du Conseil, puisqu’il est de nouveau éligible. Je ne crois pas en effet que Matteo Salvini ait joué sciemment la carte des élections en tenant à avoir P. Savona comme Ministre, parce qu’en cas d’élections (très) anticipées à l’automne, se pose pour lui la question des alliances. Je vois mal Berlusconi accepter de revenir s’allier avec un Salvini leader de fait de la coalition des droites, qui, vu les sondages disponibles, ferait éventuellement de ce dernier le Président du Conseil en cas de victoire de cette dernière.

De toute façon, les Italiens savent désormais que voter ne peut plus changer la politique économique et sociale de leur pays : les marchés ont toute priorité sur leurs choix. Pourquoi iraient-ils donc se déranger pour voter? La première économie à faire, cher cost-killer, c’est donc de supprimer l’électivité du Parlement italien.

Et nous, pourquoi irions-nous nous aussi voter?  Eh oui, « Démocratie derniers temps », voilà l’esprit de l’époque.

 

 

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Affreux, sales et… pas méchants?

Depuis que j’ai lu hier soir que le père de l’expulsée « Leonarda » aurait déclaré à la presse qu’en fait, sa femme et la plupart de ses enfants seraient italiens (car nés sur le territoire italien), je ne cesse de revoir en pensée des scènes de vieux films italiens des années 1970, où des sous-prolétaires de ce pays montent des embrouilles aussi mirifiques que foireuses qui finissent par se retourner contre eux de manière tout à fait hyperbolique : le sous-prolétaire ne saurait en effet échapper à sa condition. Le titre de ce post renvoie bien sûr à l’un de ces films fameux.

De fait, le coup de théâtre de l’italianité (légale) des membres de la famille n’en est peut-être pas un, il peut s’agir d’une autre embrouille encore, mais une fuite d’Italie, c’est tout à fait possible, c’est crédible,  cela en dit long sur la condition des « zingari » en Italie. De fait, ils sont particulièrement honnis par une bonne part de la population italienne – qui les voit aussi comme des « Slaves », ce qui rappelle de vieilles et sanglantes querelles de frontières entre Italiens et Yougoslaves. On peut donc imaginer que cette famille ait voulu fuir cette situation, en se faisant passer pour entièrement kosovare. Il me semble aussi avoir lu quelque part qu’une partie de cette population posait justement problème en Italie, parce qu’en fait, entre leur mobilité et l’écroulement de la Yougoslavie, il était très difficile d’établir leur nationalité. On peut d’ailleurs supposer qu’ils ne savent pas eux-mêmes quelle est leur nationalité réelle en fait. Le père aurait déclaré à la presse que sa femme et ses enfants avaient des papiers italiens qu’ils auraient détruits, c’est bien possible qu’ils n’aient justement pas eu de tels documents de la part d’une administration italienne assez peu prompte à démêler les fils compliqués de ces vies transnationales.

En tout cas, en l’état des informations données à ce jour par la presse, cette affaire « Leonarda » semble avoir été scénarisée par un réalisateur stipendié par l’extrême droite. Tous les poncifs de ce camp semblent se rassembler les uns après les autres autour de cette « cause célèbre ».  Le Président de la République a eu la chance ou le flair de ne rien dire, espérons qu’il saura continuer à se taire, et qu’il n’interviendra que lorsque cet emballement médiatique sera apaisé.

Par ailleurs, cette affaire en dit long aussi sur la lenteur de la justice, et sur sa légèreté à établir les faits les plus basiques. Tous les degrés de jugement passés et pas de soupçon sur leur statut en terme de nationalité… S’il s’avère que ces gens sont vraiment italiens (ce dont je doute tout de même), on pourra s’interroger sur les manières de juger en France d’un pareil cas.

Et là c’est le drame : Berlusconi flanche.

Là franchement, je ne m’attendais pas à ce coup de théâtre, j’en ai été estomaqué. Hier, lors du vote de confiance sur le gouvernement Letta, S. Berlusconi a opéré un revirement d’une théâtralité digne des plus grandes heures du parlementarisme. Il a flanché au dernier moment, il a en effet choisi finalement d’appeler tout « son » parti, le « PDL »( Peuple de la liberté) à voter la confiance au gouvernement Letta.  Il ne faut pas y voir une ultime ruse du personnage, c’est une capitulation de sa part, il se trouve en effet battu sur toute la ligne, puisque c’est lui-même qui avait choisi de provoquer cette crise gouvernementale à la veille d’un vote décisif pour lui sur son statut de sénateur. Il voulait priver le gouvernement de majorité au Sénat, obliger ainsi E. Letta à démissionner et forcer  ainsi G. Napolitano faute de majorité de rechange à appeler à des élections (très) anticipées dans la foulée (dès novembre 2013). Il voulait ainsi juger son différend avec la justice par le peuple italien. C’est pour le coup complétement raté, et, dans les prochains jours, il est à parier que la mécanique institutionnelle qui prévoit sa déchéance de son mandat sénatorial suite à sa condamnation continue sa marche. (Prochain épisode donc, ce vendredi 4 octobre.) En appelant à voter la confiance au gouvernement Letta, il sauve peut-être ce qui reste de l’unité de son propre parti, mais, pour la première fois depuis le début de sa carrière, il n’a plus la possibilité d’utiliser l’arme politique contre les décisions de justice le concernant.

Au final, le gouvernement Letta sort renforcé de l’épreuve que S. Berlusconi voulait lui imposer, bien plus qu’aucun commentateur ne l’avait prévu la veille : désormais, c’est moins à une majorité de nécessité faute de mieux qu’à une vraie majorité politique qu’on a affaire : les ailes gauche et droite du Parlement (SEL, M5S, LN) restent  toujours exclues de cette majorité « néo-centriste », dirigée par un « figlio d’arte » post-démocrate chrétien,  et (r)établie au nom des contraintes européennes qui pèsent sur l’Italie. Le « gouvernement du Président » (Napolitano) a tenu bon. On remarquera incidemment que cette majorité « néo-centriste » n’est autre que celle qui gouverne l’Italie depuis novembre 2011 (chute du gouvernement Berlusconi IV),  sans que les résultats de son action législative se traduisent à ce jour dans une reprise de l’activité économique. Le chômage se situe au plus haut depuis 1977, la dette publique devrait atteindre de nouveau des sommets en 2013, et la récession dure depuis huit trimestres. Il y aurait eu en Italie quelques bonnes raisons économiques de changer de gouvernants et de ligne générale – mais bon, cela ira mieux, parait-il, en 2014.

Surtout, comme s’est exclamé hier mon collègue du bureau, pour la première fois depuis 20 ans, le centre-droit italien a vu naître un parti. Ce qu’il voulait dire, c’est que, depuis 20 ans,  depuis ces fatidiques années 1993-1995, le gros de l’électorat italien de droite et de centre-droit a accepté de se  faire représenter au Parlement par un « parti personnel » (« Forza Italia », puis le PDL après 2008), c’est à dire une organisation qui n’existe que par la seule vertu de son chef, S. Berlusconi. Le refus d’une bonne part des députés et sénateurs du PDL de suivre ce mercredi 2 octobre 2013 la ligne de ce dernier dans un moment aussi décisif marque la (re-?)naissance de quelque chose qui dépasse sa personne. Contrairement à mon collègue Guillaume Musso, je ne crois pas à ce stade que S. Berlusconi puisse reprendre la main : les élus du PDL vont à partir de maintenant chercher à distancier le « nouveau parti », ou peut-être les « nouveaux partis », qu’ils vont mettre en œuvre, du sort personnel de S. Berlusconi.

Ce dernier, surtout s’il se retrouve sous peu sous main de justice, aura sans doute le temps d’écrire ses mémoires du coup, un peu comme une Margaret Thatcher lâchée par les siens -ou alors, il va simplement en mourir rapidement comme un A. De Gasperi abandonné lui aussi par les siens. Je préférerais la première option, cela serait sans doute très drôle à lire.

Italie: « et une crise gouvernementale, une! servie bien fraîche. »

C’est peu dire que je ne suis pas particulièrement étonné de l’ouverture formelle de la crise gouvernementale en Italie. A partir du moment où la Cour de Cassation avait confirmé définitivement la condamnation de S. Berlusconi pour fraude fiscale à 4 ans de prison (ramené en pratique à 1 an), il était certain que S. Berlusconi ne se laisserait pas faire, et cela d’autant moins qu’accepter ce verdict aurait impliqué la perte de son immunité sénatoriale à court terme. Or, en dehors des dégâts d’image qu’une telle condamnation peut lui poser (pas très grands en fait pour son propre électorat qui tolère la fraude fiscale comme une nécessité de la vie en société),  S. Berlusconi doit affronter d’autres procès avec des résultats éventuellement tout aussi désagréables… Depuis un mois, il a exploré toutes les voies possibles pour échapper à cette condamnation, sans choisir de partir en exil toutefois. Il prépare par ailleurs la transformation de son parti, le « Peuple de la Liberté » (PDL), en une nouvelle formation « Forza Italia »(FI) qui tiendrait un discours plus radical que ce dernier et qui reviendrait à l’esprit de 1994, il se prépare donc ostensiblement à revenir aux urnes.

La dernière réunion du gouvernement Letta aurait pu déboucher, d’après ce que j’ai pu lire, sur l’émanation d’un décret qui aurait sauvé encore une fois S. Berlusconi des foudres de la justice italienne – cela n’aurait pas été la première fois, c’est le cas depuis… 1985 (décrets dits de la « Saint-Sylvestre »). D’évidence, Enrico Letta n’a pas jugé bon d’émettre un tel sauf-conduit, qu’il aurait d’ailleurs été difficile de transformer en loi par la suite devant le Parlement. Du coup, c’est la guerre totale,  avec démission des cinq ministres berlusconiens du gouvernement Letta, et obligation de trouver une nouvelle majorité parlementaire pour ce dernier. A la Chambre des députés, c’est facile, mais au Sénat, les chiffres sont en principe contre E. Letta.

Le vote de confiance a été fixé à mercredi 2 octobre 2013. Je suppose que ce délai est destiné à montrer aux parlementaires hésitants du PDL, qui pourraient trahir leur leader, ce qui va advenir à l’Italie si le pays n’a plus de gouvernement : lundi et mardi, les marchés financiers devraient se déchainer en faisant voler le spread italien. De fait, il n’y a pas que les marchés financiers qui vont montrer d’ici mercredi qu’ils veulent un gouvernement fonctionnel. Toutes les réactions des corps constitués italiens (syndicats, Confindustria, autres associations professionnelles, Église catholique, grande presse, etc.) ont été jusqu’ici contre la tentative de S. Berlusconi d’empêcher le gouvernement Letta de poursuivre son action.

Tout va donc se jouer d’abord lors du vote de confiance au Sénat. A mon avis, si des sénateurs PDL quittent la barque, et permettent le vote de confiance à Letta, cela finira en bataille rangée, avec des larmes, des cris, et les huissiers pour séparer les deux camps du PDL. It will be a gread show.

Si E. Letta est sauvé cette fois-ci, probablement le PDL va ensuite se déliter, et le Sénat va voter dans la foulée la déchéance de son mandat de sénateur pour S. Berlusconi. Il sera alors un justiciable (presque) comme les autres.

Si E. Letta n’a pas de majorité, le Président G. Napolitano a déjà répété qu’il ne veut pas de nouvelles élections. Il pourrait donc tenter d’explorer les voies d’un autre gouvernement. En cas d’échec, il devra se résoudre à dissoudre les Chambres. Il pourrait d’ailleurs démissionner pour marquer son désaccord avec le comportement des parlementaires, et laisser à son successeur le soin de dissoudreles Chambres, mais je doute que G. Napolitano veuille compliquer encore les choses à ce point.

Si de nouvelles élections devaient avoir lieu, ma première réaction serait de bien regarder avec quel système d’alliance elles se feraient. Est-ce qu’on repartirait dans la configuration de février 2013, ou est-ce qu’on aurait une autre configuration? Avec le mode de scrutin actuel (le « porcellum »), cela peut changer très fortement le résultat, même si les électeurs italiens ne changent pas beaucoup leur choix par rapport à février 2013.

Un dernier mot sur B. Grillo, le leader du M5S : ce dernier réclame d’aller à de nouvelles élections, en prétendant pouvoir les gagner. C’est pour le coup fort improbable à ce stade. En cas d’élections anticipées, avec S. Berlusconi dans le jeu, il aurait en fait tout à perdre, puisque, inévitablement, ce dernier transformerait ce scrutin en jugement dernier sur sa personne, et qu’il est sans doute prêt à bien plus de coups de théâtre que l’ancien acteur comique lui-même.

Italie, fevrier 2013, Allemagne, septembre 2013.

Tout se passe donc prévu. Les élections fédérales allemandes du 22 septembre 2013 ont donc confirmé et au delà toutes les attentes de la veille. Angela Merkel triomphe. Son heure de gloire est arrivé.

Comme spécialiste de l’Italie, je ne peux qu’apprécier l’exploit à sa juste mesure. Le jour et la nuit en somme.

En effet, la comparaison entre le résultat des élections italiennes de fin février 2013 et celui des élections allemandes de septembre 2013 est cruelle, même si, au final, le résultat en terme de gouvernements nationaux sera probablement le même, une grande coalition entre les partis du PPE et du PSE – comme au niveau européen depuis toujours.

En résumé,

Italie     (février    2013) Allemagne (septembre 2013)
Participation électorale En forte baisse (-5%) En légère hausse (+0,7%)
Résultats des partis au pouvoir. Écroulement en % et en voix du PDL, PD, UDC, FLI.Résultat médiocre de SC (Monti). Progression de la CDU-CSU (+7,7%), mais écroulement du FDP (-9,8%).
Résultats des oppositions traditionnelles de droite et de gauche. Médiocre ou en forte baisse (LN, SEL, cartel « RC »). Progression limitée du SPD (+2,7%)En baisse (die Linke, die Grünen).
Résultat des extrémistes de droite et de gauche façon XXe siècle. Anecdotique (néo-fascistes, communistes ultra-orthodoxes). Anecdotique (néo-nazis).
Résultats des émergents. Extraordinaire : M5S (B. Grillo), 24% des voix.Thématique : « les partis et l’Euro m’a tuer ». Décevant : PP, 2,2%Remarquable : AfD, 4,7%

Thématique : « les partis et l’Euro nous coûtent trop cher. »

Résultat gouvernemental. Grande coalition (gouvernement E. Letta)(PD, PDL, SC). Grande coalition?(gouverment Merkel III?)(CDU/CSU, SPD)

Il sera difficile de nier que ces situations pour le moins contrastées résultent de la place respective de l’Allemagne et de l’Italie dans la crise de zone Euro. Il y a décidément en Europe des pays des « winners » et il y a des pays des « losers », mais, au total,  pour cette fois, les électeurs du pays des gagnants n’ont pas voté pour se débarrasser des perdants (l’AfD ne fait que 4,7% des voix), et ceux du pays des perdants avaient malgré tout encore voté majoritairement cet hiver pour des partis leur promettant de rester dans le jeu européen.

Dans les deux pays, les forces anciennes ou émergentes qui contestent radicalement les choix actuels des élites dirigeantes de l’Europe se trouvent donc encore fort loin de pouvoir espérer gouverner leur pays avant que la crise européenne actuelle n’ait trouvée sa solution dans la droite ligne de ce qui a été fait jusqu’ici.

Donc, n’en déplaise à certains économistes, l’Euro va continuer à exister dans son périmètre actuel, les maux sociaux de toute nature continuer à s’accumuler dans certaines régions de la zone Euro, et les réussites économiques dans d’autres. Vae victis.

Donc, tout va vraiment très bien.

Serge Quadruppani (éd.), Bel Paese.

quadruppaniPendant que la crise gouvernementale couve en Italie, j’ai eu le temps de finir de lire l’anthologie de textes littéraires sur ce pays, Bel Paese (Paris : Métailié, 2013, 323 p.), paru en ce printemps 2013. Serge Quadruppani, l’auteur bien connu de polars, a sélectionné et traduit les textes (sauf un qui a été directement écrit en français). La douzaine de textes rassemblés ainsi donne une image extrêmement négative de l’Italie contemporaine, et, bien sûr, le titre (« Beau Pays ») prend dès lors une tournure extraordinairement sarcastique. La seule chose de « belle » dans cette Italie, c’est éventuellement ce qui reste de beautés naturelles ou historiques – une forme d’éternité qui rachète (parfois) un présent sans espoir. Si ce n’étaient pas des auteurs italiens qui écrivaient toutes ces pages, souvent d’une grande qualité littéraire par ailleurs, probablement, on les accuserait de (se) nourrir d’un mépris infini pour ce pays et pour ses habitants. Le court texte de Valerio Evangelisti, « La péninsule des célébrités «  (p.194-200) est exemplaire en sens : l’Italie peut-elle proposer désormais à l’admiration du monde entier autre chose qu’une famille de la Camorra qui a réussi à sortir de la misère? Elle au moins s’est élevé, non sans risques encourus, par son travail, et crée de la richesse et de l’emploi. A ce stade,  il vaut mieux en effet en rire qu’en pleurer. Le texte d’Andrea Camilleri (« Qu’est-ce qu’un Italien? Note pour une définition », p. 296-321, paru en italien en 2009), qui conclut l’anthologie, ne passerait guère venant d’un auteur étranger. En effet, en gros, pour le plus vendu des auteurs italiens de fiction depuis des années, ses compatriotes ont globalement pour idéal d’être une motocyclette (sic), c’est à dire de se comporter comme un conducteur de motocyclette (en fait de « vespa ») totalement irrespectueux de toute norme de bonne conduite. « (…) les motocyclettes ne respectent aucune règle. Elles grimpent sur les trottoirs, passent au rouge, foncent à contresens, font demi-tour où elles ne devraient pas, se glissent entre deux autos, ne tiennent aucun compte des passages cloutés. En somme leur parcours est une infraction continue. Le plus grand arbitraire leur est accordé. (…) Voilà, peut-être l’idéal de l’Italien d’aujourd’hui est-il d’être une motocyclette. »(p. 320-321) A dire vrai, l’image se comprend particulièrement bien si l’on connait la Sicile, dont A. Camilleri représente une des voix autorisés, c’est tout à fait cela… Il a juste oublié l’absence généralisé de port du casque, le bruit assourdissant des moteurs et des klaxons, et la multiplication des passagers sur chacun de ces engins qui force l’admiration du profane en la matière, sinon, l’image parait assez juste. Cette question de l’incivisme italien pourrait apparaître comme un ancien topos du discours sur ce pays – ce qu’elle est aussi -, il reste qu’il correspond toujours à des phénomènes bien concrets dont je m’étonne encore : je lisais récemment dans la presse italienne qu’en 2013, la Guardia di Finanza (police financière spécialisée) continue (comme en 1990 quand je découvrais ce pays) à débusquer chaque année son lot d’« evasori totali » (fraudeurs totaux),  c’est-à-dire de gens qui ont essayé d’être totalement invisibles au fisc (près de 3000 cette année), il s’agit parfois d’entreprises de taille moyenne qui avaient pignon sur rue. Dans le même ordre d’idée, il y a cette épidémie d’escroqueries à l’assurance automobile qui a fini par rendre cette dernière hors de prix pour les Italiens. On pourrait multiplier les exemples : la part de citoyens italiens contournant les règles établies pour le bien de la collectivité, quelles qu’elles soient, semble décidément avoir un effet déstabilisant sur l’ensemble.

Le ton général de tous les écrits rassemblés par la sagacité de S. Quadruppani va donc dans ce même sens, « il y a vraiment quelque chose de pourri en Italie »… Tous ces auteurs sont d’accord sur l’état du pays : cela ne va absolument pas, mais alors pas du tout.  Gianni Bondillo (« Durs à Milan », p.242-248)  suggère à celui qui voudrait comprendre l’Italie contemporaine d’aller voir avant tout Milan parce que, justement, rien de bon ne se présage dans cette métropole qui a toujours été à l’avant-garde des évolutions italiennes depuis deux siècles.

Après, il m’a semblé qu’il existe cependant deux lignes dans cette anthologie : une première ligne, celle de A. Camilleri par exemple, selon laquelle l’absence de civisme, de règles morales, voire de rationalité, touche l’ensemble des Italiens; une seconde ligne selon laquelle « le poisson a pourri par la tête », pour laquelle les élites sont bien pires que les gens ordinaires. La fable de Michele Serio, « Noël Trans » (p. 168-192), qui transpose l’histoire de Pinocchio dans l’Italie contemporaine, souligne ainsi, un peu lourdement d’ailleurs tant c’est dit sans ambiguïté aucune, que les élites (professions libérales, politiciens, hauts fonctionnaires, etc.) sont par essence des menteurs. En effet, si un virus qui faisait se rallonger les nez en cas de mensonge proféré se répandait dans une ville, elles seraient les premières victimes à souffrir, et les premières à devoir le combattre. Mais, la seconde ligne plus discrète, c’est dans le fond plus une hésitation qu’autre chose : est-ce que les Italiens (qui ne font pas partie des élites) conservent un bon fond d’humanité, voire de raison, ou pas?  Au delà de la joie de l’écriture, de la création littéraire, j’ai eu l’impression que les auteurs se demandaient par devers eux ce qu’ils pouvaient attendre de bon de tout cela… mais c’est seulement mon sentiment de lecteur.

En tout cas, je ne peux que conseiller la lecture de cette anthologie qui permettra au lecteur français d’avoir une assez bonne idée du désarroi d’une bonne part de l’intelligentsia italienne face à l’état actuel du pays, et dont je peux certifier qu’aucune absurdité qu’on y trouvera n’est en fait une invention.

Italie : « compromis historique » – le remix.

Les derniers rebondissements de la crise politique ouverte en Italie à la suite des élections politiques de février 2013 représentent à ce stade un retour vers le passé que même mon pessimisme, bien connu de mes proches et étudiants, ne m’avait pas permis d’envisager.

Bien sûr, la réélection de Giorgio Napolitano comme Président de la République à 87 ans pour un mandat (théorique) de 7 ans, constitue l’élément le plus visible de ces dysfonctionnements de la vie politique italienne  – ou plutôt de la tendance de ceux qui la dirigent à persister dans leur être au détriment désormais de tout semblant de justification autre que le poids des circonstances. De fait, l’élection du Président de la République semble avoir ouvert la voie à une solution impensable encore il y a quelques mois : un nouveau « compromis historique » comme dans les années 1970 entre la droite et la gauche. G. Napolitano semble avoir négocié avec les partis désirant le réélire, malgré son opposition affirmée à cette hypothèse de réélection à l’âge où même les Papes demandent désormais à pouvoir se reposer. Il a obtenu d’eux une promesse formelle de créer et d’appuyer un gouvernement d’union nationale – dans le cas contraire, il démissionnera!  On se trouve ainsi dans une solution inédite en Italie – et ailleurs peut-être : la menace de démission d’un chef de l’État, irremplaçable pour l’instant, lui donne tout pouvoir pour imposer sa politique aux partis majoritaires au Parlement. C’est donc lui ou le chaos, donc désormais, il faut lui obéir! Il n’aurait pas 87 ans, tout le monde se méfierait un peu plus, car cela revient à lui offrir la dictature.

Il y a donc une « présidentialisation de fait » du régime –  le politiste Ilvo Diamanti parle de « présidentialisme sans intention de l’instituer ». Ce dernier est totalement contraire à l’esprit de la Constitution italienne de 1947-48, qui refusait tout pouvoir personnel. Ce « présidentialisme de fait » se trouve en contradiction, au moins partielle, avec toute l’évolution institutionnelle depuis les années 1990, qui avait  visé à aller vers un système politique parlementaire à la manière de Westminster. Cette évolution devait permette des alternances entre deux camps bien différenciés. Contrairement à l’époque de la « partitocratie » (1946-1992) et de son sommet, le « compromis historique » des années 1970, les électeurs devaient être en mesure de choisir directement la majorité gouvernementale et le chef du gouvernement. Ce fut le but de la réforme instituant un scrutin mixte (majoritaire-proportionnel) en 1993-94, ce fut encore le but du mode de scrutin mixte (proportionnel-majoritaire) créé en 2005-06 qui institua des primes de majorité pour la coalition de listes  ou la listes arrivée en tête au niveau national ou régional et qui fit en sorte que chaque coalition de listes ou liste déclare par avance son candidat à la Présidence du Conseil. A la fin des années 2000, la création du « Parti démocrate » d’une part, et celle du « Peuple de la Liberté » d’autre part, allaient aussi dans le sens de cette « démocratie de l’alternance ». Les « primaires » régulièrement organisées par le Parti démocrate ce dernier automne allaient encore dans cette direction. Et, là que fait-on, parce que nécessité oblige, on jette tout cela par dessus bord, au nom de l’urgence – comme dans les années 1970. On évoque même comme possible Président du Conseil le nom de Giuliano Amato, 75 ans, ancien Président du Conseil par deux fois, n’ayant pas laissé des souvenirs impérissables de bonheur aux Italiens – euphémisme. J’ose encore espérer à cette heure où j’écris que tel ne sera pas le cas. En effet, j’imagine sans peine la rancœur, l’amertume, voire la désespérance, que cela pourrait soulever chez tous les Italiens  voulant sincèrement un renouvellement de leur pays. Il n’y aurait guère pire insulte à leur faire… J’espère au moins que ce gouvernement d’union nationale aura l’hypocrisie de choisir un homme moins marqué, plus jeune si possible.

On semble en effet se diriger en effet vers un gouvernement d’union nationale entre la droite (PDL), le centre-gauche (PD) et le centre (Monti). On retrouverait au gouvernement exactement les mêmes forces qu’avant l’élection où toutes ces forces ont perdu massivement des suffrages. En effet, depuis novembre 2011, un « gouvernement du Président », formé de « techniciens »,  a été dirigé par Mario Monti, avec le soutien parlementaire de ces mêmes trois forces. Toutes trois, en particulier le PDL et le PD, ont perdu plusieurs millions de suffrages par rapport à leurs scores des élections de 2008. Deux petits partis du centre (UDC et FLI), qui soutenaient avec enthousiasme, le gouvernement Monti, ont même disparu de la scène parlementaire à cette occasion faute d’électeurs.

Le seul résultat de l’élection de février 2012 aura donc été d’obliger  ces mêmes forces – ou de leur permettre?- à continuer à gouverner ensemble. Ce n’est sans doute pas ce que la majorité des électeurs voulaient quand ils se sont exprimés en février… On ne saurait imaginer déni plus cinglant des promesses d’organiser désormais les élections en Italie comme le choix direct des dirigeants par le vote populaire.

Quoi qu’il en soit, il devrait pourtant y avoir une majorité parlementaire en ce sens: le centre (Monti) et le PDL de Berlusconi étaient sur cette ligne depuis la proclamation des résultats en février, et le PD va suivre le mouvement comme un poulet décapité… En effet, la coalition autour du PD, arrivée en tête en février, est morte en cette fin d’avril, et en tant qu’acteur unitaire sur la scène politique italienne, il faut sans doute admettre que le PD n’existe plus.

Lors de l’élection présidentielle par les députés, sénateurs et délégués des régions (1007 électeurs), le PD a en effet explosé façon puzzle au delà de tout ce qu’on pouvait même imaginer. S. Berlusconi aurait télé-contrôlé avec quelque dispositif de science-fiction la direction du PD qu’il n’aurait pas pu mieux servir ses intérêts – à part peut-être organiser sa propre élection à la Présidence. Avec de tels adversaires, le jeu en devient trop facile. Premier essai de faire élire un Président de la République par le centre-gauche : le leader du PD propose de voter pour un vieux dirigeant post-démocrate-chrétien issu de leurs rangs,  Francesco Marini, qui serait acceptable par le centre, et surtout par la droite de Berlusconi. Première catastrophe : face à la perspective de cette alliance de fait avec Berlusconi, une partie des élus PD se rebiffent. Certains font même défection pour Stefano Rodotà, un autre noble vieillard issu de la gauche communiste, le candidat soutenu par le M5S, et aussi par l’allié de gauche du PD, le SEL. Échec cuisant de Marini, qui se retire de la course. Deuxième essai, après avoir voté blanc aux tours suivants de scrutin : Bersani, le leader du PD, fait acclamer par l’assemblée des grands électeurs PD (députés, sénateurs, délégués des régions) la candidature de Romani Prodi, ancien Président du Conseil, père spirituel du « centre-gauche » des années 1990. C’est là choisir un personnage dont ne veut pas S. Berlusconi comme ce dernier l’a déclaré à maintes reprises. Et, là, re-catastrophe, un quart des votants du PD font défection à leur candidat… sans aucune explication de vote bien sûr de la part des traîtres. A ce stade, la direction du PD semble avoir complètement perdu pied. Elle ne s’attendait pas à un tel niveau de duplicité. Au lieu de temporiser et de chercher un candidat « technique », sans passé politique marqué, qui aurait au moins pu apparaître comme un renouvellement normal de la charge présidentielle, elle se rallie à Napolitano. Elle accepte par la même occasion le gouvernement d’union nationale que ce dernier veut depuis quelque temps.  Elle en  vient exactement là où Bersani et l’ensemble de la direction du PD déclaraient depuis des mois ne pas vouloir aller, tenant compte à mon avis de l’aversion profonde d’une bonne partie des militants et électeurs du PD envers une telle hypothèse. Le petit parti allié du PD, SEL, a toute de suite annoncé qu’il ne participerait pas à cette alliance au centre, faisant donc éclater la coalition arrivée en tête en février 2013 à la Chambre des députés. Le M5S de Beppe Grillo fait ainsi la preuve que le PD, avec lequel il ne voulait pas s’allier, n’était pas vraiment opposé à S. Berlusconi. Je ne suis pas sûr cependant que cette preuve profite électoralement au M5S; en effet, beaucoup de ses électeurs voulaient un changement tout de suite, et vont lui reprocher de ne pas avoir au moins essayé de gouverner avec le PD. S. Berlusconi, sans même avoir dû trop se fatiguer, gagne sur toute la ligne. Finalement, on va faire comme il a dit…

Au final, le vote de confiance pour le nouveau « gouvernement du Président » marquera sans doute la fin du PD. L’une de ses rares raisons d’être était justement de s’opposer à S. Berlusconi.

Il faudra aussi prévenir F. Hollande que son objectif d’avoir un « gouvernement de gauche » à Rome, c’est fini pour un temps dépassant a priori de loin le terme de son propre mandat.

Ps 1. Allez voir ce rapide entretien dans les  Echos avec le politiste italien Sergio Fabbrini. C’est l’un des Italiens qui rêve pour son pays d’institutions « gaulliennes ». L’un des éléments serait d’adopter le scrutin majoritaire à deux tours. En effet, c’est le mode de scrutin qui permet de se débarrasser de tous les petits partis, extrémistes de deux bords et autres empêcheurs de gouverner l’État en rond. Bonne idée, cher collègue!

Ps. Ce matin, mercredi 24 avril 2013, G. Napolitano a finalement choisi de donner la charge de former le gouvernement à Enrico Letta, vice-secrétaire (démissionnaire) du PD. Le « nouveau » Président aura eu au moins la décence d’épargner aux Italiens le retour de G. Amato. J’ai même l’impression que le bruit du retour de ce dernier a couru justement pour souligner que, tout de même, E. Letta est « un petit jeune », de même pas 50 ans. Ouf. En même temps, son oncle, Gianni Letta, a été l’homme-lige de S. Berlusconi dans les belles années 2000, en dirigeant son cabinet de Président du Conseil. Il pourra donc donner des conseils à son neveu sur le fonctionnement d’un gouvernement. Pour être aimable, on dira que les Letta représentent bien la continuité de l’État italien.

En tout cas, ce choix de G. Napolitano est entièrement cohérent avec le choix pro-européen de ce dernier; en effet, E. Letta, un post- démocrate chrétien s’est fait un (pré)nom dans la politique italienne justement parce qu’il prétendait vouloir prendre l’Europe au sérieux (c’est-à-dire ne pas dire simplement que l’Europe était l’avenir de l’Italie, ce que prétendent tous les politiciens italiens ou presque depuis 1980, mais rechercher vraiment à « européaniser » l’Italie). C’est le représentant par excellence de la nouvelle génération de politiciens professionnels pour lesquels l’Europe a toujours fait partie de l’équation.