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Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques.

Il y a des livres dont la lecture s’inscrit immédiatement dans son histoire personnelle pour le lecteur. J’ai en effet lu l’ouvrage du philosophe Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques (Paris : La Découverte, 2020) dans les semaines mêmes qui ont précédé le « grand confinement » que nous sommes en train de vivre. Je ne trouve cependant que maintenant le temps d’y revenir. Or il se trouve que la question de la temporalité de ce que nous sommes en train de vivre – celle d’une accélération  du temps et des événements – s’inscrivait par avance dans le livre lui-même. Son introduction commence en effet par cette phrase: « Durant le temps nécessaire à l’écriture de ce livre, le site américain de Mauna Lao, à Hawaii, indique que la concentration de CO2 atmosphérique a franchi la barre des 400, puis des 410 ppm. » (p.5) Après avoir listé toute une série de changements récents et profonds (écologiques, politiques, sociaux), il souligne : « Cinq ans suffissent donc à enregistrer des mutations capitales. Cinq ans suffisent à regarder un passé pourtant proche comme un univers totalement différent de celui dans lequel on évolue désormais, et vers lequel on ne reviendra jamais. La rapidité de ces évolutions nous laisse aussi devant une question plus sombre: où en serons-nous lorsque cinq ans de plus se seront écoulés? » (p.7) Au regard des jours que nous vivons, on pourrait presque trouver à ces quelques phrases une tonalité prophétique, qualification qui aura sans doute le don d’agacer le dit philosophe s’il tombe sur mon compte-rendu tant il se veut d’un rationalisme sans failles, mais qui pourrait être aussi un hommage à sa capacité à inscrire son propos dans son temps, dans notre temps de mutations rapides.

Cet exorde sur le temps qui s’accélère et défie la temporalité dont a pourtant besoin une pensée philosophique pour se construire s’explique aisément par l’objectif premier de l’ouvrage. L’auteur se propose en effet de relire l’histoire de la philosophie politique (occidentale) à l’aune de cette nouvelle condition historique, que l’on peut résumer par le terme d' »anthropocène ». Il s’agit largement d’y trouver la source de nos maux présents (réchauffement climatique, écroulement de la biodiversité, etc.), mais aussi, en étant ainsi revenu à la source, de dégager des perspectives pour en sortir, de renouer avec une pensée critique capable d’aider chacun à s’orienter politiquement. P. Charbonnier ne veut en effet  à aucun prix s’inscrire dans une vision de l’avenir où tout serait déjà perdu, et l’on comprend vite qu’il n’apprécie, ni les collapsologues, ni les partisans intéressés du business as usual till the end, ces deux groupes si opposés par ailleurs  formant un étau bien digne de désespérer celui qui croit encore en l’humanité (p. 409).

L’exercice consiste alors à relire toute la philosophie occidentale depuis le XVIIe siècle pour montrer à quel point elle a été aveugle aux conditions mêmes de sa réussite à donner un sens à ce qui arrivait à l’Occident, à savoir le triomphe conjoint de la liberté et de l’abondance. « Le socle écologique des controverses politiques était souvent implicite, comme quelque chose qui obsède la pensée sans pour autant être formulé. » (Conclusion, p. 423) Cette histoire d’une cécité, oserai-je dire, prend de très nombreuses pages (correspondant aux chapitres 1 à 8, p. 15-314). Fort bien écrites parfois, elles témoignent de l’enracinement de l’auteur dans la connaissance des textes et de leurs interprétations. Mais, pour résumer l’idée centrale de ces huit premiers chapitres, l’erreur fondatrice serait la suivante: le libéralisme classique, politique et économique, s’élabore au XVIIe et au XVIIIe siècles dans la visée de rendre à la fois plus libre, plus autonome et plus productive une société particulière, sur un territoire donné, avec des ressources agraires par définition limitées. Les sociétés européennes qui adoptent cette doctrine libérale les premières (Royaume-Uni, Pays-Bas, France) connaissent effectivement le succès économique, mais ce dernier s’explique surtout au départ par l’aventure coloniale qu’elles connaissent au même moment. Elles croient bénéficier  de leur meilleure organisation (« croissance intensive ») qui permet d’allier liberté et abondance, mais profitent surtout de leur prise de possession coloniale de vastes parties du globe (« croissance extensive »).

Puis, rebelote, au XIXe siècle, ces mêmes sociétés connaissent effectivement à la fois la « Révolution industrielle », la libéralisation politique et quelques décennies plus tard un début de solution de la « Question sociale », mais elles sont aveugles au double Deus ex machina, qui permet ce nouveau succès : la poursuite de la colonisation, directe ou indirecte, et l’exploitation d’une énergie fossile, le charbon. Et, re-rebelote, lors de la « Grande Accélération », d’après 1945, où croissance forte, État-providence et consensus social reposent en fait la manne énergétique représentée par le pétrole, manne qui, contrairement au charbon encore perçue par certains auteurs du XIXe siècle comme la source de tous ces bouleversements positifs en terme de liberté et d’abondance, finit par être complètement oubliée par un philosophe critique comme Herbert Marcuse, pris par P. Charbonnier comme exemple de cette cécité, en dépit même de sa critique radicale du capitalisme tardif, au moment même où le pétrole remplace le charbon comme énergie dominante en Occident (p.297-305).

La démonstration de Pierre Charbonnier est sur tous ces points difficilement réfutable: aucun des auteurs, en particulier les classiques (J. Locke ou A. Smith en particulier), n’avait pu imaginer une société et une économie aux succès, justifiés par leurs idées, mais fondés en réalité sur l’exploitation coloniale et sur la divine surprise de l’énergie fossile. Pourtant, ce sont tous ces auteurs qui seront à la source de la légitimité politique de nos sociétés dites développées, ou que  les diverses pensées critiques des deux derniers siècles prendront pour cible sans jamais réussir à dépasser fondamentalement l’erreur de perception qu’ils ont permis.  Pour ce qui concerne le rôle (réel comme peuvent le montrer les historiens, mais dénié ou ignoré par les philosophes d’alors) de la colonisation et des échanges internationaux (inégaux) dans le succès des sociétés libérales et riches de l’Europe de l’ouest, selon P. Charbonnier, seul le philosophe allemand Johann G. Fichte aurait perçu et critiqué le tour de passe-passe libéral dans son livre de 1800, L’Etat commercial fermé. Ce dernier pose en effet que, pour qu’une société soit vraiment autonome et juste sur son territoire, il faut qu’elle ne fasse appel à aucune extériorité pour lui éviter de faire ainsi recours à la violence ou à l’injustice dans l’acquisition de biens qui lui seraient utiles. « Son élaboration théorique met ainsi les États européens face à leur constitution invisible, à leur incapacité à se tenir au régime de la loi, qu’ils affirment pourtant si haut: la question spatiale n’est que la manifestation tangible d’un inachèvement de l’idéal juridique, dont la nécessaire clôture géographique est immédiatement relativisée par l’ouverture commerciale. »(p. 124) P. Charbonnier acclimate dans son propos le concept d’exaptation (p. 131-133) pour  résumer l’une de ses idées essentielles présentée dans son texte sous forme d’une question rhétorique : « (…) la théorie libérale classique n’est-elle pas la théorie d’une pratique devenue obsolète au cours du XIXe siècle? » (p.132)

Le XIXe et le XXe siècle ne vont donc pas arriver à se sortir vraiment de cette illusion première. P. Charbonnier parle à ce sujet de projet d’« autonomie-extraction ». Les sociétés veulent se définir comme autonomes de toute détermination, de toute limite pré-imposée par autre chose que la libre volonté collective, mais, en réalité, cette autonomie suppose d’oublier les interdépendances avec les ressources, les milieux, les espaces, situés de fait en dehors de ces mêmes sociétés.  P. Charbonnier montre ainsi que la pensée socialiste, même si elle intègre des éléments oubliés par les libéraux, comme le travail concret, ne fait guère pas vraiment mieux qu’eux de ce point de vue, si l’on raisonne toujours en terme de cécité vis-à-vis des déterminations dont les sociétés industrielles profitent. Comme P. Charbonnier  se fait un obligation de faire l’histoire de toutes ces cécités, le lecteur finit tout de même par s’ennuyer un peu à voir défiler tous ces grands auteurs qui, certes effectivement, n’ont pas posé les questions telles qu’il aurait peut-être fallu les poser. Le seul penseur un peu clairvoyant, vu de 2020, n’est autre que l’économiste William Stanley Jevons. Dans The Coal Question, livre paru en 1865, il voit bien que le succès du Royaume-Uni tient tout entier dans ses ressources exceptionnelles en charbon, mais que ces dernières ne sont pas infinies et qu’il faut donc se poser la question de la suite (p. 142-150). En fait, dans les trois quarts de son ouvrage, P. Charbonnier produit donc largement l’inverse du travail d’un autre philosophe contemporain Serge Audier. Ce dernier, dans ses deux imposants ouvrages sur les prodromes de la pensée écologique en Occident (La société écologique et ses ennemis, 2017, L’âge productiviste, 2019, tous deux parus à la Découverte, le même éditeur que celui de l’ouvrage de P. Charbonnier), montre à quel point des auteurs, qu’ils soient marginaux ou bien connus mais peu écoutés sur ce point de leur œuvre, ont pensé les difficultés nouvelles crées par la multiplication de la puissance d’agir de l’homme sur son environnement depuis le début du XIXe siècle. Il dément ainsi l’idée que la pensée écologique n’apparaitrait que dans les années 1970. Elle fut présente dès l’exorde de la Révolution industrielle, mais toujours ignorée, récupérée ou minimisée. P. Charbonnier travaille à l’inverse : il prend des auteurs importants en leur temps, soit qu’ils soient des auteurs conservateurs de l’existant d’alors ou qu’ils en soient des critiques acerbes, et il montre qu’ils n’arrivent jamais à toucher complètement cette question, qu’ils restent prisonniers (volontaires?) d’une vision qui ignore toutes les ressources prises à l’extérieur de leur société idéale pour y assurer conjointement la liberté et l’abondance .

Je dois avouer préférer très nettement l’approche de S. Audier. Cette dernière possède l’avantage de montrer que, sur le plan du discours au moins, des possibilités autres que celles qui ont été empruntées par nos sociétés étaient ouvertes. Certes, elles ne l’ont pas été, et, d’ailleurs, S. Audier explique aussi pourquoi l’insuccès fut au rendez-vous, mais, tout de même, si ces minoritaires avaient été pris au mot et s’ils avaient conquis les esprits, nous n’en serions sans doute peut-être pas là où nous en sommes arrivés.

Si le livre de P. Charbonnier se contentait donc de faire une longue histoire des cécités de tous les penseurs occidentaux depuis quatre siècles qui nous ont mené à la situation actuelle de l‘ »anthropocène », il n’aurait finalement guère d’intérêt, sauf à montrer que tout cela ne fut pas à l’honneur de la clairvoyance de la philosophie politique du passé.  Fermez le ban. Heureusement, les trois derniers chapitres (9. Risques et limites, 10. La fin de l’exception moderne et l’écologie politique, et 11 L’autoprotection de la terre)  réveillent le lecteur, assommé jusque là par de trop longues – et il faut bien le dire quoique bien tournées presque pédantesques digressions sur Proudhon, Marx, Guizot, Durkheim, Veblen et tutti quanti. Ces trois chapitres essayent de se mettre en effet dans les pas de Karl Polanyi. Cet auteur est connu pour avoir décrit le mouvement de désencastrement et de réencastrement de l’économie dans la société. La révolution libérale du XVIII-XIXe siècle selon Polanyi, c’est l’économie qui devient autonome de la société, au point de commencer à la détruire, et, inversement, le socialisme du XIX-XXe siècle, c’est le réencastrement de l’économie dans cette dernière, qui préserve toutefois la liberté, contrairement au contre-mouvement fasciste, qui annihile la liberté au passage. Or, comme le montre de manière plutôt convaincante P. Charbonnier, avant de pouvoir mettre en œuvre ce réencastrement, encore faut-il que l’idée même de  société existe – ou pas. Car, comme le répétait comme un mantra de Margaret Thatcher, « There is no such thing as society ». Et bien sûr les socialistes, qu’elle entendait éradiquer jusqu’au dernier,  avaient dit depuis plus d’un siècle qu’au contraire, la société existait bel et bien, et qu’il s’agissait de lui donner des droits contre la prédation capitaliste.

Du coup, ce que P. Charbonnier recherche dans les trois derniers chapitres, c’est ce qui fut l’équivalent de la « société » pour le socialisme du XIXe et du XXe siècle, soit un sujet historique capable de se constituer, de s’opposer à ce qui nous arrive et enfin de se sauver. L’idée s’avère fort séduisante que cette ouverture que le philosophe entrevoit vers un sujet possible, encore à  décrire et à nommer, car elle permet d’y intégrer aussi des êtres non-humains qui ne sont pas aujourd’hui compris dans l’idée de société, et de dépasser complètement le productivisme liée au naturalisme. « L’autonomie politique des peuples se joue, se jouera, dans une réponse aux affordances de la terre susceptibles de contourner le mode de relation productif qui domine le naturalisme depuis au moins la révolution industrielle, dans un abandon du régime de souveraineté fondé sur l’ubiquité et dans la libération d’un sujet collectif critique qui ne répond pas à la définition traditionnelle de la société qui implique son opposition à la nature. » (p.390)   En s’appuyant ainsi  beaucoup sur les pensées post-coloniales, sur toute la mise en question du naturalisme comme mode exclusif de saisie du réel, sur les luttes des subalternes,  il essaye donc de reconstituer toutes les pièces d’un « contre-mouvement » à la Polanyi pour notre temps, qui se situerait dans la filiation du socialisme, tout en dépassant ses impasses. « En voulant freiner la tendance libérale consistant à déléguer au marché la responsabilité d’organiser les rapports aux ressources et au territoire, le socialisme a fait des relations collectives au monde un enjeu politique. Et c’est son legs principal à une époque marquée par les mutations écologiques majeures. Au delà de ses échecs, et en particulier de ses échecs sur le plan environnemental, le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique. Et c’est en ce sens que le contre-mouvement suscité aujourd’hui par le changement climatique se situe dans cette tradition: il remet en scène, dans des termes et dans un contexte entièrement nouveau, la capacité collective à identifier une menace, à définir le sujet collectif qui se lève contre elle, et à faire de cette mise à l’épreuve l’occasion d’une reformulation de l’idéal de liberté des égaux. » (p. 395) P. Charbonnier ajoute quelques lignes plus loin : « C’est en ce sens que l’écologie politique reste un avatar de la modernité: elle suppose une autocritique et une correction de la réflexivité politique, une transformation volontaire des moyens par lesquels le collectif se prend en charge – et, pas, surtout pas, une soumission à des normes externes, qu’elles soient « naturelles » ou théologiques. » (p. 396)

Ces quelques lignes aident à comprendre que P. Charbonnier ne se conçoit pas lui-même sans adversaires au sein même du camp des possibles de l’écologie politique. Il réfute en fait toute idée de limitation « réelle » – au double sens d’un réel physico-chimique qui échapperait à toute médiation collective des êtres humains, ou du réel de règles générales de fonctionnement des sociétés humaines . C’est son côté logiquement anti-malthusien, un peu anti-Jevons, voire un peu anti-Club de Rome. Il n’apprécie guère non plus les partisans d’une Mère Nature apte à se venger de nos excès et nous demandant désormais de nous mieux nous tenir au grand banquet de la Nature. Il ne doit guère apprécier l’écologie profonde, ni l’Encyclique « Laudato Si’ « , ni toute forme d’autorité transcendante. Son désintérêt pour l’histoire de tous ceux qui ont dit et pensé l’importance de la Nature en elle-même, qui transparait à quelques reprises dans son ouvrage, se comprend alors aisément. Sa gentille moquerie à l’égard de ceux qui pensent que sortir du « naturalisme » pour retrouver l’« animisme » va nous sortir d’affaire se justifie aussi ainsi (p.372).

Du coup, il me semble percevoir dans tout cet ouvrage une contradiction, ou tout au moins un pari. Il nous démontre d’abord par a+b que toute la pensée occidentale moderne de la liberté depuis le XVIIe siècle, versions socialistes comprises, nous a mené à ce désastre – ou tout au moins ne l’a pas empêché, pensées critiques comprises -, il nous dit ensuite, fort justement, que « la transformation de nos idées politiques doit être d’une magnitude au moins égale à celle de la transformation géo-écologique que constitue le changement climatique » (p. 403, en italique dans l’original), et il conclut pourtant qu’il faut sauver les idées d’égalité, de liberté et d’autonomie de la société  (ou de quelque chose à inventer encore sur un registre similaire). Il veut en effet, dit-il, réinventer « l’ambition démocratique hors du socle de l’abondance » (p. 417) Et, ai-je envie de dire, et si c’était pour le coup impossible! Et, si P. Charbonnier nous présentait sa version, certes aux intentions noblement démocratiques, du « tout changer pour que rien ne change »?

Tout d’abord, je me permettrais de souligner que, rhétoriquement, la formulation du problème posé par la poursuite des idéaux modernes de liberté et d’autonomie dans un monde où l’abondance ne sera peut-être plus au rendez-vous, tout en posant dans un même mouvement les penseurs de ces mêmes idéaux à la source de nos ennuis,  ne risque guère de séduire grand monde. En effet, face à une difficulté inédite liée à notre propre héritage intellectuel, n’est-il pas  plus raisonnable alors de tout repenser, de sortir complètement du monde intellectuel précédent? Ou bien ne vaut-il pas mieux, pour sauver notre glorieux passé, s’empresser de retrouver l’embranchement où l’erreur a été commise pour repartir de là? Je me permettrais d’esquisser une comparaison avec l’Encyclique ‘Laudato Si’ du Pape François (Loué sois-tu, Laudato Si’. Sur la sauvegarde de la maison commune, Paris : Bayard/Cerf/Mame, 2015) . Dans ce texte, le Pape François prend bien soin dans le deuxième chapitre, L’évangile de la création, de récuser l’accusation lancée contre le christianisme d’être la source du mauvais usage du monde que nous constatons. « S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens nous avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. » (p.59) Bien sûr, il est facile d’y voir un artifice pour sauver la doctrine chrétienne de ses responsabilités qui ne convaincra au final que les croyants, mais il reste que, du point de vue de la défense et illustration de sa thèse d’un sauvetage des idéaux de la modernité et du socialisme, P. Charbonnier me parait être un bien piètre stratège au regard de la subtilité du jésuite devenu Pape.

(En passant, je me permets aussi de signaler que P. Charbonnier réduit d’un coup à l’insignifiance toute pensée critique de la modernité libérale qui ne soit pas socialiste [cf. sa formule déjà citée, « le socialisme a laissé un héritage qui ne trouve aucun équivalent dans la mémoire de la pensée politique »]. C’est, pour le moins, rapide, très rapide. Je ne me permettrais pas d’enseigner cela à mes étudiants.)

Ensuite, seconde critique, j’ai été frappé par la tendance de P. Charbonnier à passer sous silence un autre grand épisode où la liberté des égaux eut une base matérielle et où elle eut une traduction philosophique, à savoir la période athénienne classique. La démocratie athénienne des hommes libres reposait in fine sur l’existence des esclaves, des étrangers et des femmes qui leur donnait le loisir de palabrer sur les affaires de la Cité. Que quelqu’un doive apporter les ressources en temps, doive payer l’addition, pour permettre aux autres d’être libres et autonomes n’est donc pas une idée très novatrice, et d’ailleurs à ce compte-là, toute la démonstration de P. Charbonnier sur la base matérialiste déniée des idées politiques depuis le XVIIe siècle me parait par bien des côtés très classique. Les libres citoyens des Cités grecques ne connaissaient certes pas l’autonomie-extraction (charbonnière et pétrolière), mais ils profitaient de ce qu’on pourrait appeler l’autonomie-esclavagisme (et déjà de l’apport de colonies). Cet oubli fait d’ailleurs proférer à P. Charbonnier une énorme bêtise quand il critique H. Marcuse : « Marcuse, lui, fait reposer sa réflexion sur une répartition sévère des activités entre une sphère déterminées par les besoins, dont il s’agit de s’affranchir, et une sphère ouverte aux possibilités esthétiques et ludiques. Soyons clairs : aucune autre société que le capitalisme industriel avancé n’a jamais rendu possible (ou disons, envisageable) une telle définition de la liberté. » (p. 304) P. Charbonnier n’aurait-il donc jamais entendu parler de cette dichotomie entre l’otium et le negotium qui, parait-il, faisait partie de l’idéologie des élites antiques?  Et après tout, qu’est-ce que Marcuse, et un siècle avant lui Marx, réinjectent dans le discours critique philosophique, sinon justement cette idée que l’être humain en général, et pas seulement, la petite élite des possédants ou des élus, a un droit à l’otium? Au libre usage de leurs facultés? A la liberté en ce sens-là? Et  le fameux droit à la paresse de Paul Lafarge, qu’est-il, sinon une vulgarisation de cette idée? Je pourrais presque écrire, comme dans une mauvaise dissertation, « de tous temps », dans toutes les sociétés de grande taille, certains ont pu être libres et autonomes grâce aux ressources des autres (esclaves, étrangers, serfs, femmes, colonies, etc.). Or, effectivement, d’abord grâce au colonialisme, et ensuite grâce à l’abondance énergétique, nos sociétés ont pu depuis le XIXe siècle élargir les possibilités d’action d’individus de plus en plus nombreux, leur liberté au sens subjectif. Sans cette abondance énergétique fossile, qui, par ailleurs, nous tue et nous tuera littéralement par ses effets destructeurs sur le climat, il est vraiment à parier que nous retomberons dans la situation précédente: une minorité, libre et autonome, vivra plutôt bien, les autres bosseront et crèveront, des penseurs justifieront. En même temps,  P. Charbonnier est conscient de cet aspect, car il décrit bien le raidissement des élites néo-libérales (p.397-400), qui traduit bien cette tendance lourde dans le comportement des élites.  De fait, je ne vois à l’horizon aucune espérance d’une refondation néo-socialiste telle que l’envisage P. Charbonnier , car, justement, vu sur le fond colonial, pétrolier et charbonnier qu’il propose, l’histoire du socialisme montre que les élites n’ont cédé du terrain aux classes inférieures que si cela ne leur coûte pas trop en terme de niveau de vie. C’est cela le miracle de l’abondance due aux énergies fossiles et au colonialisme, cela permet aux élites de céder sans trop maugréer aux revendications populaires dans leur propre société, sinon, suivant leur habitude, elles font donner la garde et tirent dans le tas, et jusqu’à récemment, dans l’histoire humaine, cela leur a plutôt en moyenne bien réussi. Déjà Machiavel dans son Discours sur les décades de Tite-Live remarquait que, si la plèbe de Rome avait obtenu sa liberté du Sénat, c’est parce que l’expansion impériale permettait de faire payer à d’autres qu’aux élites sénatoriales l’addition de leurs largesses envers cette dernière.

Enfin, troisième point de critique, les propositions de P. Charbonnier manquent quelque peu paradoxalement de s’affronter à l’exceptionnalité du moment « anthropocène ». Est-ce que justement, comme il le dit lui-même, il ne faudrait pas mettre en avant des idées radicalement nouvelles?

La première, qu’il rejette à travers son mépris affiché pour les collapsologues, est que nous pourrions vivre vraiment le temps de la fin. Personnellement, quand je vois des spécialistes du climat évoquer de plus en plus sérieusement l’hypothèse de la « Hot House Earth », soit un basculement rapide et irréversible vers un climat de la terre radicalement différent où l’on grille tous littéralement, je me dis que la tâche de la philosophie politique devient démesurée: quel devoir-être peut-on encore penser dans une telle situation? La survie de l’espèce? Le retour de la « Liberté des Anciens », comme aurait dit Benjamin Constant, soit le primat du groupe sur l’individu? Et même si nous échappons à cette perspective proprement effrayante, ne devrait-on pas justement admettre que les contraintes et les limites existent? En effet, ce qui parait étonnant dans le projet de P. Charbonnier, c’est cette réaffirmation d’une autonomie de la collectivité humaine, contre des « normes externes », mais n’est-ce pas là justement le problème? La démesure. Et il n’est pas besoin d’être moraliste vieux jeu un peu catho pour la dénoncer, il suffit à ce stade de croire vraiment ce que les scientifiques ont à nous dire.

La deuxième, plus politique que la précédente remarque, sans doute liée à mon pessimisme foncier, est la nature de ce sujet dont P. Charbonnier évoque la naissance. Comme la citation que j’ai fait de lui plus haut, P. Charbonnier pense visiblement à une construction par la base de ce sujet. Il parle ainsi de « peuples », s’appuyant largement ici sur les luttes en cours dans l’ancien Tiers Monde en matière écologique. Or je me demande si l’anthropocène n’appelle pas exactement l’inverse, à savoir un véritable  État mondial. Pour donner un exemple simple, plutôt que d’avoir une multiplication de luttes locales contre l’exploitation des gaz de schistes ou les sables bitumineux, ne vaudrait-il pas mieux, dans l’idéal, un État mondial qui interdit purement et simplement ce genre de forages pour trouver du pétrole, et qui soit capable d’imposer à tous, y compris par la violence contre les récalcitrants, cette interdiction. Je sais bien combien la tradition philosophique libérale se déclare hostile à cette idée d’un véritable État mondial, et combien elle préfère des versions plus souples de l’ordre international qui respectent les peuples, les nations, les communautés. Il est certain que, dans le cadre d’un État mondial, les dissidents n’auraient guère plus le choix que de disparaître, ne pouvant pas émigrer sur une autre planète. Toutefois, si l’on suit la filiation socialiste à la Polanyi que nous propose P. Charbonnier pour la politique à venir, ce n’est pas complètement contradictoire : après tout, les luttes décentralisées du prolétariat du XIXe siècle aboutissent in fine aux États providence du milieu du XXe siècle. Nous sommes peut-être si loin du but que nous ne pouvons mêmes pas envisager pour l’instant cet État mondial écologique et social comme résultat – d’autant plus que les négociations interétatiques dans le cadre de l’ONU ont donné depuis qu’elles existent des résultats totalement piteux et qu’en plus, les acteurs privés les plus mondialisés, les multinationales, constituent justement les acteurs principaux des désordres écologiques mondiaux. Il est vrai aussi qu’un véritable État mondial ne pourrait sans doute s’établir que par le force, et qu’en l’état de nos armements, cela résoudrait effectivement les problèmes posés par l’existence d’une civilisation humaine industrielle sur la planète Terre.

Au total, le livre de P. Charbonnier, qui rebutera sans doute certains lecteurs par son style parfois trop relevé et par ses longueurs, est une lecture qui en vaut tout de même la peine, ne serait-ce par l’hommage rendu à Karl Polanyi. Il n’est certes pas parfait, il est même très irritant par moments, mais il possède le mérite de vouloir vraiment penser la situation contemporaine, d’être de son temps. A le reparcourir en pleine pandémie, on se dit qu’il semble devoir bien vieillir.

 

 

 

Romaric Godin, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire

Il reste encore en France des journalistes qui travaillent à fond leur sujet et qui entendent en faire la démonstration aux yeux du monde par des livres bien conçus. Romaric Godin (actuellement à Mediapart, et auparavant à la Tribune) est de ceux-là – un anti-« éditorialiste »  en quelque sorte, un journaliste à l’ancienne. Son ouvrage, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire (Paris : La Découverte, 2019)  constitue en effet une belle présentation et analyse de ce qui a produit le « macronisme » et sa dérive de plus en plus nette vers une vision pour le moins autoritaire de la démocratie française. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur la perquisition ordonnée au siège de Mediapart le 4 février 2019 faisant suite aux révélations de ce média sur les dessous de l’affaire Benalla (p.7-8). L’auteur sait donc de quoi il parle en matière de dérive autoritaire en cours.

Pour Romaric Godin, le « macronisme » n’est au fond que la revanche ultime sur les concessions faites par le Capital au Travail en 1945, le néo-libéralisme fait homme dans la personne d’Emmanuel Macron. C’est l’État – au sens de sa force répressive, légale et physique –  qui bascule de nouveau complètement dans le camp du Capital. L’équilibre ou la neutralité entre ces deux camps, Travail et Capital, que l’État avait adopté après les deux guerres mondiales et les mobilisations populaires depuis la fin du XIXème siècle, n’est donc plus d’actualité, et il est significatif que, pour l’auteur, le néo-libéralisme d’aujourd’hui revient de fait mutatis mutandis à la situation du XIXème, ce siècle de la bourgeoise triomphante, au libéralisme d’avant 1914. « Le capitalisme français du XIXème siècle n’est pas très éloigné d’un idéal néolibéral où la puissance publique vient garantir la protection des profits. »(p. 92) R. Godin rappelle en effet contre la propre auto-définition du néo-libéralisme par lui-même, reprise par la plupart des commentateurs dont moi-même quand je fais cours à mes étudiants (l’État régulateur au service de l’instauration de marchés libres et concurrentiels, vs. le pur laissez-faire déstabilisant du libéralisme classique) que l’histoire de France ne manque pas au XIXème siècle d’épisodes où l’État (impérial, royal, républicain) se met manu militari au service de la bourgeoisie pour préserver les marchés libres et permettre le profit des capitalistes.  En somme, on n’a pas attendu dans la douce France Margaret Thatcher et Ronald Reagan pour briser les reins des syndicats et des mobilisations populaires, un Adolphe Thiers savait très bien le faire en son temps. Ce grand bond en arrière que diagnostique Romaric Godin justifie largement la radicalité du titre choisi pour son ouvrage, et l’allusion au Marx des Luttes de classe en France et de la Guerre civile en France est transparente. (Voir aussi les citations de K. Marx, K. Polanyi, et J. Garnault, mises en exergue de l’ouvrage, p. 5)

Romaric Godin retrace donc la genèse et le développement des idées néo-libérales dans la France contemporaine. Pour qui connait le sujet, la démonstration est plutôt classique et nourrie de bonnes sources, en montrant par exemple que ces idées ne sont pas importées, mais s’enracinent profondément dans les élites françaises. Au delà de ce récit qui informera le lecteur sur les sources du « macronisme », il insiste, à juste titre, sur trois points.

Le premier qui revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage est que le néo-libéralisme se présente comme l’absolue vérité de l’économie, comme la science définitive de la société, la seule description possible du réel. Comme il s’agit de la vérité, comme le réel ne se discute pas, toute personne qui n’y croit pas doit être soumis à de la « pédagogie », et aucune discussion rationnelle n’est possible pour amender la doctrine. Ce côté inflexible de la doctrine – appuyé sur son scientisme – se présente lui-même de manière quelque peu trompeuse comme du « pragmatisme », parce qu’il s’agit simplement de s’adapter au réel. Selon Romaric Godin – textes et déclarations à l’appui -, Emmanuel Macron, tout comme son actuel Premier Ministre ou son Ministre de l’économie,  croient donc s’inspirer d’une science – ce qui se voit aussi bien dans leurs actes et leur insistance à persévérer en toute chose. Ce n’est bien sûr par la moindre ironie de l’ouvrage qu’un journaliste ose se référer à Marx en parlant de Travail et de Capital, tout en décrivant la dérive scientiste du néo-libéralisme, aboutissant à la même rigidité doctrinale que le défunt marxisme scientifique.

Le second est que le néo-libéralisme se vend comme une promesse d’amélioration de la justice entre individus et d’augmentation du niveau de vie de tous. Le marché, désormais libéré des rentes et autres entraves à une saine émulation par l’action résolue de l’État, permettra à chacun d’y être valorisé et reconnu à sa juste valeur. La libération des forces de la concurrence permettra par ailleurs l’innovation, et donc l’augmentation du niveau de vie. « L’individu néolibéral par essence est le consommateur, à qui on promet, par la libre concurrence et le jeu du marché, le meilleur prix. » (p. 48)  La promesse de « progrès social », associé au néo-libéralisme, est donc dûment rappelée par R. Godin (p.46-54), avec l’obligation qu’y ont toutefois les travailleurs de se plier à toutes les volontés des entrepreneurs, car eux seuls créent de la valeur. Dans ce discours, il y a de fait un horizon de sens offert par le néo-libéralisme aux sociétés qu’il entend régir. C’est là l’une des clés de son succès, et de sa capacité à séduire y compris à gauche, cette gauche néo-libéralisée qui passe de Fabius et Rocard en Hollande, dont finalement Emmanuel Macron, par son parcours, n’est que le dernier avatar en date. Comme de nombreux auteurs avant lui, R. Godin souligne que cette promesse d’amélioration du sort de tous par le néo-libéralisme n’est guère tenue en pratique si l’on regarde l’augmentation des inégalités dans les sociétés occidentales contemporaines depuis les années 1970 (p.55-60). Il ajoute qu’au delà du succès économique proprement dit, les dirigeants néo-libéraux, dont Emmanuel Macron, visent aussi à convertir la grande majorité de la population à leur doctrine, et, que, malgré les déboires évidents que le néo-libéralisme connait, en particulier depuis 2007-08, ils attendent encore et toujours une conversion de la grande masse des individus à leurs idées. « Parvenu au pouvoir grâce à une alliance de circonstance, avec une partie des opposants au néo-libéralisme pour empêcher l’extrême-droite d’accéder au pouvoir, Emmanuel Macron a estimé que son élection valait adhésion à ses idées. Mais, pour transformer cette illusion légale en réalité et réalisé son rêve de ‘transformation néo-libérale’, il lui faut d’avantage que gagner des élections : il lui faut mener un combat culturel et faire accepter aux Français une marchandisation et une individualisation croissantes de la vie sociale, ainsi que l’abandon progressif des systèmes de solidarité et de protection mis en place depuis 1945. » (p. 236) « Macron tente de gagner du temps, persuadé qu’une fois les réformes établies, le combat culturel sera gagné et qu’il pourra aller encore plus loin » (p. 237). Cet aspect culturel du néo-libéralisme mérite en effet d’être souligné.

Le troisième point est le long conflit qui oppose depuis les années 1970 des élites économiques et administratives converties au néo-libéralisme et la majorité de la population française qui s’y montre décidément réticente, avec les politiciens de droite ou de gauche en médiateurs entre ces deux volontés. En effet, Romaric Godin montre, après d’autres auteurs, que le modèle économique et social français bascule à petite vitesse dans le néo-libéralisme depuis les années 1970 – d’où l’idée d’un « modèle mixte ». Cette lenteur à tout privatiser, flexibiliser, à se débarrasser des compromis d’après guerre, etc. dure dans le fond jusqu’à la Présidence Hollande, où les choses commencent vraiment à s’accélérer, pour devenir ensuite frénétiques sous la Présidence Macron. Elle s’explique par le fait que chaque camp partisan qui détient le pouvoir depuis les années 1970 le perd systématiquement lorsqu’il va trop loin sur le chemin du néo-libéralisme. Nos politiques sont donc prudents, ne voulant pas perdre les élections, alors même que les élites néo-libérales, non-élues, ne cessent de les presser d’agir pour le bien suprême du pays. Il se trouve que j’ai participé au jury d’une thèse en science politique portant sur le destin du néo-libéralisme dans la France contemporaine, celle de Kevin Brookes, lui-même un militant libéral, qui ne dit pas dans le fond autre chose. Il insiste en particulier sur l’échec de Jacques Chirac en 1988 après les deux années de cohabitation où la droite RPR-UDF avait adopté publiquement le néolibéralisme comme doctrine de gouvernement. Cet échec aurait vacciné les dirigeants de la droite de rejouer pleinement cette partition, jusqu’à la campagne de N. Sarkozy de 2007 (marqué aussi comme le rappelle R. Godin par une bonne dose de law and order et de xénophobie pour retenir l’électeur de droite de voter FN) et celle de F. Fillon en 2017. De fait, selon les divers indicateurs développés par K. Brookes, le néo-libéralisme s’impose en France depuis les années 1970 dans les politiques publiques, mais plus lentement qu’ailleurs et à un coût budgétaire plus élevé. Il n’observe d’ailleurs pas de différence notable entre les gouvernements de droite (RPR-UDF) et de gauche (dominés par le PS) sur ce point (après 1988). Les « gilets jaunes » ont donc rationnellement raison de se méfier aussi bien des politiciens de gauche que de droite.

Pour ce qui est du présent, ce long conflit n’est pas résolu, la guerre sociale va faire rage: il n’existe pas en effet de majorité populaire pour adopter des politiques néo-libérales. Emmanuel Macron a réussi à être élu par la vertu d’une configuration bien particulière, sans avoir l’appui d’une majorité réelle de la population pour faire ses réformes, mais nul n’ignore qu’il les fait quand même à marche forcée, d’où l’inévitable tentation autoritaire pour les faire passer. Même si Christophe Barbier et tous les autres éditorialistes de sa classe font des efforts presque surhumains pour faire la pédagogie de la réforme, et si nos forces de l’ordre ont été mobilisés depuis 2016 au moins pour faire de la propagande par le fait auprès des manifestants récalcitrants aux promesses du néo-libéralisme, nos concitoyens ne sont en effet décidément pas convaincus. Romaric Godin se pose d’ailleurs la question de la raison de cette réticence au néo-libéralisme de la part de la masse des Français. Il les voit dans l’histoire de France, justement dans ce XIXème siècle libéral qui aurait laissé de forts mauvais souvenirs à la population française (p. 90-101). Il aurait pu aussi citer à l’appui de sa thèse les travaux de l’historien Gérard Noiriel montrant que les paysans français ont tout fait au XIXème siècle pour rester paysans et pour ne pas devenir eux-mêmes prolétaires laissant souvent cette triste condition aux premiers immigrés sur le sol de la Grande Nation. Il se trouve aussi que, lors de la soutenance de thèse de Kevin Brookes, certains membres du jury lui ont reproché de simplement constater, grâce aux sondages d’opinion, la réticence des citoyens français face aux propositions néo-libérales comme facteur de blocage ou de ralentissement des réformes néo-libérales, mais de ne pas être en mesure de l’expliquer. Dans le même ordre d’idée, il faudrait aussi se demander pourquoi, comparativement, les Français valorisent tellement le travail, et surtout le travail bien fait, ce qui constitue un point d’achoppement majeur avec la vision néo-libérale de la vie qui néglige complètement cet aspect.

Par contre, Romaric Godin, s’il se pose la question de la source des réticences populaires envers le néo-libéralisme, n’ouvre pas  complètement le dossier des raisons profondes qui poussent nos élites à s’en tenir à ce néo-libéralisme. Il reconstruit cependant très bien le cheminement de ces idées (du Rapport Armand-Rueff du début des années 1960 au Rapport Attali de 2007), il rappelle quelques grand noms de cette saga (M. Pébereau, A. Minc, etc.), il explique aussi très bien les intérêts économiques derrière cette re-marchandisation de divers champs d’activité. L’intérêt de classe de la bourgeoisie pourrait certes suffire  à expliquer cette belle ténacité de la part de ses représentants éclairés à imposer au fil des décennies des politiques publiques dont le grand public ne veut pas. Cependant, je crois qu’il manque quelques pièces du puzzle. Tout d’abord, pourquoi les politiciens, constatant que le néo-libéralisme est bien peu populaire et mène  à coup sûr en France à la défaite électorale, n’ont-il pas été chercher d’autres idées? Quand J. Chirac utilise l’idée de « fracture sociale » en 1995 pour s’imposer face à Balladur, pourquoi se retrouve-t-on ensuite avec un Juppé à Matignon? Est-ce parce que, de toute façon, les élites politiques et administratives ne savent plus mettre en œuvre que du néo-libéralisme horizon indépassable de leur temps? Ou est-ce parce que, derrière le mot de « fracture sociale », il n’existe pas alors de doctrine économique et sociale permettant vraiment de faire autre chose? C’est sans doute ce que dirait R. Godin puisqu’il souligne qu’il n’existe pas, même aujourd’hui, de paradigme économique et social alternatif au néo-libéralisme (p. 240). Ensuite, s’il est vrai que les plus dominants parmi les membres de l’élite économique et administrative du pays sont des néo-libéraux convaincus, pourquoi n’a-t-on jamais vu jusqu’ici une élite alternative de challengers frustrés mettre en danger cette prééminence? Est-ce lié au fait que, dans nos grandes écoles (dont bien sûr l’ENA), le recrutement est de plus en plus bourgeois de fait, et qu’il n’y existe plus que des futurs clients des dominants déjà en place? Ou que, globalement, l’enseignement qui y est professé y a été tellement néo-libéral dans son esprit depuis des décennies – merci Raymond!- que personne ne pense autrement? Et puis est-ce que le néo-libéralisme ne se maintient pas dans nos élites parce qu’il constitue un credo simple, voire simpliste, pas bien coûteux à retenir et à resservir ensuite en toute circonstance?

Pour ce qui est de l’avenir, Romaric Godin est plutôt d’un optimisme mesuré, et c’est là un euphémisme. Il constate que, si le néo-libéralisme d’Emmanuel Macron ne dispose d’aucune majorité dans le pays, il est soutenu par une solide minorité d’électeurs et par la plupart des élites étatiques et économiques. Ses opposants sont eux aussi en mauvaise posture: le Rassemblement National (RN) reste honni par une majorité d’électeurs pour sa xénophobie, la droite n’a plus de doctrine distincte du néo-libéralisme, et les gauches sont plus désunies que jamais. En outre, R. Godin souligne que le RN et les gauches ne peuvent se coaliser contre E. Macron.  Comme les mécanismes institutionnels de la Vème République semblent incapables de médiatiser cette tension à l’œuvre entre le projet des élites néo-libérales incarné par E. Macron et les refus populaires de ce dernier, il ne reste du coup que l’inédit, comme le mouvement des Gilets jaunes, ou la tentation autoritaire d’un pouvoir « au service d’une seule classe » bien servi par l’armature d’une République présidentielle sans contrepouvoirs institutionnels forts. Pour ne pas désespérer son lecteur, R. Godin finit par le souhait qu’une alternative crédible à la fois sociale et écologique se construise (p. 240-243) pour éviter le néo-libéralisme au forceps, le lepénisme par désespoir ou la glissade dans la violence entre classes sociales . Ces trois dernières pages ne sont pas les plus convaincantes de cet ouvrage, par ailleurs si bien vu, mais avait-il le droit de laisser son lecteur sans espérance aucune? Sans doute non.

 

 

 

F. Gemmene, A. Rankovic, Atlas de l’Anthropocène

Les Presses de Science Po ont publié pour fêter dignement cette rentrée, venant après un bel été caniculaire sur la France, un livre qui devrait rester comme le singulier témoignage d’une époque, la nôtre,  où il devint  des plus légitime de clamer dans les salons, sauf si l’on était lobotomisé d’avoir trop suivi les chroniques d’un quelconque Christophe Barbier & Co, que la situation était grave mais pas désespérée.

Ce livre qui prend acte du moment que nous vivons, c’est Atlas de l’anthropocène, dirigé par François Gemmene et Aleksandar Rankovic. Quoi qu’il soit réalisé avec le soutien de l’Atelier de cartographie de Science Po, et qu’il comporte certes de nombreuses cartes, graphiques et autres infographies, c’est un ouvrage qui usurpe le titre d’atlas, dans la mesure où des cartes ne sont pas présentes à toutes les pages et qu’elles ne forment en réalité qu’un des outils de la démonstration. Ce livre de 160 pages aurait tout aussi bien pu s’appeler « Introduction illustrée à l’anthropocène », « L’anthropocène pour les nuls », « L’anthropocène racontée à Christophe Barbier ma petite fille/mon petit fils », « Mes premiers pas dans l’anthropocène », « Petit bréviaire de l’anthropocène », « Anthropocène, qui suis-je vraiment? ». J’ai l’air de me moquer en multipliant ces titres de pacotille, mais il faut vraiment saluer la qualité de la vulgarisation ici proposée. En parcourant cet Atlas qui n’en est pas un, j’ai retrouvé la plupart des connaissances que j’ai pu accumuler sur le sujet depuis quelques années dans une présentation à la fois simple et attrayante (du moins en ai-je eu l’impression). Pour qui n’en aurait pas encore entendu parler (?), l’anthropocène est le nom possible (mais pas encore acté par les géologues) d’une ère géologique nouvelle marquée par l’action des hommes sur la terre elle-même succédant à l’Holocène (à une date à préciser, cf. Anthropocène, année zéro, p.24-25). Comme concept désormais sorti du seul secteur scientifique de la géologie qui l’a vu naître en 2000-02 grâce au Prix Nobel de chimie, Paul Crutzen, l’anthropocène signifie surtout la prise de conscience, à la fois rationnelle et émotionnelle, que la crise environnementale, certes bien perçue dès les années 1970, a muté dans les dernières années en une situation englobante qui change déjà (ou changera) toutes les données acquises de l’expérience humaine. C’est le réveil douloureux où l’on comprend enfin que rien de ce qui est humain ne peut déjà (ou ne pourra) en effet échapper au choc en retour de l’action humaine sur la nature, par exemple, aux conséquences du réchauffement global que la croissance économique carbonée des deux derniers siècles provoque pour ne citer que l’aspect le plus évident de l’anthropocénisation en cours du monde. Au delà du seul réchauffement climatique (Climat, p. 38-61),  d’autres grandes thématiques sont abordées, comme la perte de biodiversité (Biodiversité, p. 62-81), les différentes formes de pollutions (Pollutions, p. 82-103),  les modes de vie consuméristes (Démographie, p. 104-119) et les (absences de) réactions politiques (Politiques de l’Anthropocène, p. 120-135) . Bien sûr, c’est à chaque fois seulement une synthèse sur quelques pages qui est proposée, et les auteurs ne prétendent pas nous proposer ici une encyclopédie. Les textes sont courts, les illustrations finalement pas si nombreuses que cela, mais, à chaque fois, l’essentiel est dit ou illustré. Un index (p. 152-157) permet une lecture transversale. La bibliographie (p. 146-151) permet d’aller plus loin. Il ne manque, du point de vue pédagogique, qu’une webographie, qui listerait les sites des diverses organisations concernées où l’information fiable sur ce sujet est disponible (et peut-être aussi la liste des sites qui désinforment à dessein sur le sujet?).

L’autre aspect – en dehors de cette synthèse attrayante qu’il faut vraiment saluer que tout étudiant un peu intéressé comprendra et qui peut être mise dans les mains de lycéens – est un message politique. Le moment n’est pas au désespoir. Comme le disent les auteurs dans leur préface, « Il ne s’agit pas d’accabler les lecteurs avec la litanie des crises et des catastrophes à venir – même si cet effet n’est pas totalement évitable [ admirez la formule!] -, mais plutôt, autant que faire se peut, de leur montrer tous les chantiers politiques qui s’ouvrent à eux pour répondre à ce défi. L’époque est angoissante, mais pas désespérante.[admirez là encore la formule!] L’Anthropocène fait ressortir notre immense responsabilité, mais il crée aussi l’opportunité de redéfinir notre rapport à la Terre. » (p. 13) Le livre bénéfice dans cette même perspective  d’une Postface de Bruno Latour (p. 143-145), qui commence par ces mots : « D’abord ne pas se désespérer ». Le livre fait d’ailleurs significativement une place au cas de la couche d’ozone (Ozone, p. 28-37) comme exemple plutôt réussi de maîtrise d’une problème environnemental mondial. Bref, le message politique est largement : « mobilisons-nous, luttons, innovons, expérimentons, et cela n’ira pas si mal que cela ». C’est en somme, en partant des mêmes constats appuyés sur l’état des connaissances scientifiques (celles synthétisées par le GIEC en premier), l’envers exact du discours de la collapsologie. Pour ce dernier, tout est déjà perdu, et il faut se préparer à la fin de ce monde. Pour les auteurs de ce livre optimiste, il faut se mobiliser avec force, et il faut tout changer (« redéfinir notre rapport à la Terre » tout de même… vaste programme… ) pour sauver au moins les meubles de l’humanité et les aspects positifs de ce monde-ci. D’ailleurs le cas Greta Thunberg n’est-elle pas l’une des preuves que la mobilisation en ce sens est déjà  en cours?

Bien sûr, d’un point de vue politique (et aussi du point de vue du pédagogue face à la jeunesse), il vaut mieux militer (au sens le plus large du terme), ou pousser à le faire, que se désespérer ou pousser au désespoir. En même temps, un tel Atlas de l’anthropocène – si  esthétique dans sa composition par ailleurs – n’aurait-il pas dû oser présenter une vue encore plus réaliste de la situation pour mieux faire comprendre les enjeux politiques d’un tel militantisme?

D’une part, il manque un état des lieux des institutions, États, entreprises, groupes humains, idéologies, qui constituent les adversaires de ces mobilisations présentes ou à venir. Il y a certes une double page sur La fabrique du doute au service de l’industrie fossile (p. 130-131), avec une infographie sur les principales entreprises du secteur de l’énergie fossile (p.131), mais c’est un peu le seul endroit du livre où des entreprises capitalistes de grande taille sont nommément mises en cause. Or il suffit de voir ces jours-ci la réaction outragée d’Emmanuel Macron et de ses ministres, nos greenwasheurs à nous, aux propos un peu vifs de Greta Thunberg cette semaine à l’ONU pour se rendre compte qu’il existe de très solides intérêts qui bloquent toute avancée sérieuse vers ce à quoi les auteurs de cet Atlas de l’anthropocène aspirent. Aurait-il été de si mauvaise politique que de les nommer et les lister? Un peu de Carl Schmidt et de sa distinction amis/ennemis n’aurait pas fait de mal – d’autant plus que le camp d’en face ne se gêne pas lui pour établir ses listes de gens à abattre (au propre ou au figuré).

D’autre part, pour parachever le (sombre) tableau que dresse cet Atlas de l’anthropocène , il faudrait aussi signaler au (jeune) lecteur que l’on souhaite informer au mieux que tous les grands États – États-Unis, Chine, Inde, Russie, etc. – sont entrés ces dernières années dans une nouvelle course aux armements, et qu’ils recherchent visiblement tous à se donner les moyens de maîtriser les sources de leur croissance matérielle façon XXème siècle (pétrole, gaz, matières premières, débouchés, etc.). Cette frénésie de puissance est-elle liée chez leurs dirigeants à la prise de conscience de l’anthropocène comme situation? Il y a de bonnes chances que cela soit le cas, comme le montre, quoique par inadvertance, la proposition « loufoque » de Donald Trump d’acheter le Groenland au Danemark. Chacun de ces grands acteurs semble se préparer au cas où (fort probable) tout commencerait à devenir très instable sous nos pieds (pour paraphraser Latour). Cela peut de ce fait faire fort mal tourner pour les mobilisations que les auteurs souhaitent. Atteinte à la sécurité nationale…

En résumé, un grand bravo aux auteurs pour l’effort pédagogique, mais encore un petit effort pour présenter les  bien réelles difficultés de la mobilisation salvatrice qu’ils proposent, à laquelle je souscris par ailleurs pleinement comme citoyen, mais dont je m’effraie et me désole des difficultés comme politiste.

 

 

Jérôme Fourquet, L’archipel français.

fourquetLe directeur du département Opinion à l’IFOP, Jérôme Fourquet a fait paraître à la veille des élections européennes un livre de synthèse sur l’évolution de la société française depuis les années 1970, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (avec la collaboration de Sylvain Manternach, Paris: Seuil, mars 2019).

A l’aide de résultats de sondages, de géographie électorale, et d’un usage intensif de la sociographie des prénoms, et aussi de très nombreuses lectures, J. Fourquet en arrive à proposer à son lecteur une description plutôt inquiétante de la société française – même s’il prend bien soin de ne pas trop apparaître comme le Cassandre de service – qui tendrait à éclater en multiples îles séparées aux valeurs et aux votes bien distincts.

Sa grande idée est en effet que les années 1970-2010 voient l’écroulement d’une structuration de la société française en deux grands blocs, structuration issue du XIXème siècle et ayant accompagné presque tout le XXième siècle : catholiques vs. laïcs, puis droite(s) vs. gauche(s.).  L’élection présidentielle de 2017 constituerait du coup l’aboutissement de cette déstructuration, avec le montée en puissance de LREM, le « parti des premiers de cordée » (p.364-368) et la création d’un « bloc libéral-élitaire » (p. 361-363).

Pour synthétiser son propos, cette déstructuration/restructuration opère sur trois plans: spirituel, matériel et spatial.

#Sur le plan spirituel, il insiste beaucoup sur l’écroulement de la pratique catholique en France depuis le début des années 1960. En dehors des études classiques de sociologie religieuse qu’il cite et des sondages à sa disposition, il fait un grand usage de la sociographie des prénoms. Grâce à la base de données constituée par l’INSEE de tous les prénoms donnés aux nouveaux-nés depuis 1900 sur le territoire métropolitain, il peut montrer l’affaiblissement net de la référence catholique dans les choix des parents. Cet étiolement du catholicisme accompagne d’une part le bouleversement bien connu des mœurs acceptables (homosexualité par exemple). D’autre part, s’inscrit dans une individualisation des choix, bien visible dans l’éclatement de l’espace des prénoms donnés par les parents, y compris d’ailleurs des prénoms catholiques. Enfin, quoi que l’auteur y insiste moins, signifie l’écroulement d’une raison fondatrice de la solidarité entre riches et pauvres, savants et ignorants, chanceux et malchanceux, à savoir la communauté d’appartenance à l’humanité crée par Dieu. Le libéralisme, à tous les sens du terme, semble bien devoir remplacer chez la majorité des élites françaises la référence historique aux aspects sociaux, ou paternalistes si l’on veut, du catholicisme.

A cet étiolement du catholicisme, et en regard de son adversaire laïc, républicain, socialiste ou communiste, s’ajoute la montée en puissance d’une autre référence religieuse, celle à l’Islam. S’appuyant toujours sur la sociographie des prénoms, J. Fourquet montre qu’au début des années 1960, moins de 2% des naissances enregistrées en métropole correspondaient (chez les garçons) à un prénom d’origine « arabo-musulmane ». Désormais, selon ses comptages (qui supposent bien sûr d’établir une liste de tels prénoms masculins et de lui faire confiance sur la pertinence de cette liste), ce serait autour de 18% des prénoms donnés qui s’inscriraient dans une telle référence (cf. graphique 30, p. 137). En plus, cette montée en puissance de la référence musulmane dans les prénoms connaîtrait une diffusion spatiale. Parti des vieilles terres de l’industrie (où les immigrés « nord-africains » avaient été recrutés dans les années 1950-1960), des naissances auxquelles les parents souhaitent donner un prénom musulman se répandent sur le territoire en tâche d’huile (cf. carte 7, p. 146). Ce choix de prénom ne dit pas certes si la personne qui est nommé ainsi sera ou non musulmane dans les choix de sa vie adulte – et cela d’autant plus dans une société individualiste -, mais il témoigne qu’au moment de sa naissance, ses parents attachaient quelque importance à ce choix d’une telle référence. Par comparaison avec d’autres sous-populations (Corses, Bretons, descendants d’immigrés portugais, polonais, etc.), Jérôme Fourquet montre bien que le choix du prénom n’est pas anodin. Le maintien à un haut niveau dans les seconde, troisième, quatrième générations d’immigrations venues de pays à majorité musulmane de tels prénoms « arabo-musulman » traduit donc bien une affirmation d’identité de la part des parents en cause. Elle fait sens.

Du point de vue de la vie politique, pour Jérôme Fourquet, il ne fait par ailleurs guère de doute que le fond de sauce de l’existence même du Front national sur le plan électoral n’est autre qu’un choc en retour liée à la visibilité nouvelle de ces immigrés « arabo-musulmans » au début des années 1980 (cf.p. 221-246). Il donne même à voir une carte électorale des élections européennes de 1984, avec le tracé en rouge de la « Marche des Beurs » de 1983 dans cette vieille France de l’industrie là même où le FN connaîtra l’année suivante ses meilleurs scores (p. 237).  J. Fourquet reprend là la thèse de notre collègue Pierre Martin, thèse exprimée dès les lointaines années 1980, et la développe en y ajoutant une dimension de déplacement des populations se sentant menacées par cette « islamisation » perçue, d’où l’existence d’un seuil de présence perçue de « musulmans » au delà duquel l’effet sur le vote FN s’étiole.

# Sur le plan matériel, la concomitance de la désindustrialisation liée à la mondialisation et de montée en puissance d’une vaste secteurs de « producteurs symboliques », disposant d’un niveau d’éducation élevée (pour parler comme Robert Reich au début des années 1990), aboutit à une séparation de plus en plus nette entre les classes populaires et les classes moyennes et supérieures. Pour J. Fourquet, vu leur poids acquis dans la population, les classes moyennes et supérieures peuvent donc vivre désormais en vase clos, sans avoir à fréquenter les classes populaires.

#Sur le plan spatial, J. Fourquet illustre ce nouveau clivage entre les gagnants et les perdants des évolutions économiques en cours. Mutatis mutandis, elles correspond à l’opposition entre des territoires qui profitent de la mondialisation (parce qu’ils sont des lieux de décision/conception des flux de cette dernière, ou parce qu’ils sont des lieux de résidence de ceux qui décident/conçoivent ou de ceux qui bénéficient encore de bonnes retraites)  et ceux qui en souffrent (lieux de ce qui reste de l’industrie traditionnelle en particulier, lieux de résidence de ce qui reste du prolétariat industriel et du nouveau prolétariat des services). Les pages consacrées au département de la Sarthe (p. 299-305) sont parmi les plus inspirantes de l’ouvrage. Il montre comment ce département est passé d’un vieux clivage issu de la Révolution française encore visible en 1978 à ce clivage centre urbain/périphérie, bien visible lors du vote référendaire de 1992, puis lors de l’élection présidentielle de 2017.

Au total, tout cela n’est vraiment pas très réjouissant. Cassandre a frappé fort. Les élections européennes de 2019, si elles étaient prises en compte, confirmeraient à l’envi la présentation de J. Fourquet. D’un côté, la partie de la société française qui va bien semble concentrer toutes ses billes dans le vote LREM, de l’autre côté, la seule force qui prend vraiment dans les classes populaires et moyennes n’est autre que le RN, ontologiquement xénophobe. Dans ses pages conclusives, J. Fourquet tend à accréditer l’idée que les classes supérieures, concentrées spatialement, ont fait le deuil d’une maîtrise possible de leur part des classes moyennes et populaires. Ces dernières sont par ailleurs incapables de menacer vraiment le pouvoir des « premiers de cordée ». Il cite ainsi les « Gilets jaunes » n’ayant jamais réussi à prendre dans le cœur des métropoles.

Je suis sorti d’autant plus déprimé de cette lecture que la grande absente de cette reconstruction des cinquante dernières années n’est autre que la question écologique. Du point de vue des grandes mutations que J. Fourquet met en lumière, cette question n’est aucunement structurante selon lui. Elle n’apparait de fait que très à la marge dans les pages qu’il consacre à la montée en puissance d’une autre vision de l’animal (« Quand la hiérarchie des espèces est remise en cause », p. 61-67) dans le cadre du déclin de l’emprise de vision catholique de l’homme sur les esprits. Du point de vue des grandes masses électorales, J. Fourquet n’a sans doute pas tort dans sa négligence. Sa lecture devrait donc être rendue obligatoire pour tout dirigeant écologiste ayant un peu le melon ces temps-ci. L’anti-écologie du FN/RN existe quant à elle et ne demande donc qu’à prospérer, tant la situation objective de l’électeur-type du FN/RN, tel que rappelée ici par J. Fourquet, le rend dépendant de sa voiture et donc de l’abondance de l’énergie fossile. De fait, ce genre de livres permettra aux historiens de mesurer à quel point la politique n’aura pas su anticiper les problèmes écologiques, faute bien sûr d’avoir des électeurs pour lesquels cela fasse sens.

 

 

 

 

 

 

 

Michaël Foessel, Récidive 1938.

foesselLe livre de Michaël Foessel, Récidive 1938 (Paris : PUF, 2019) aurait tout eu a priori pour m’énerver au plus haut point. Voilà en effet un philosophe de profession qui s’essaye à dire quelque chose d’un peu intéressant sur notre temps (2018) à travers la seule lecture des journaux français de l’année 1938  – certes tous désormais disponibles sur Internet- en allant y chercher une analogie éclairante.  Cette façon de procéder paraîtra sans aucun doute désinvolte au spécialiste de ces années-là, d’autant plus que l’auteur se met lui-même en scène armé de ses seuls souvenirs scolaires et de quelques réminiscences issues de lectures philosophiques.

Par ailleurs, comme politiste, j’aurai pu être fort agacé par cette lecture. En effet, Michaël Foessel n’est pas loin de redécouvrir la méthode comparative. Il l’explique bien dans son Épilogue (p. 171-173) en effet: « Une analogie n’est pas une simple ressemblance, mais une égalité des proportions. Elle n’affirme pas que A = B (1938 = 2018), mais que A/B = C/D : il s’agit d’une identité des rapports entre des réalités hétérogènes. En l’occurrence, l’hypothèse finale de ce livre est que la politique Daladier, faite d’assouplissement économique et de reprise en main autoritaire, est aux régimes totalitaires qu’elle combat ce que les politiques néolibérales menées depuis plus d’une décennie sont au nationalisme autoritaire qui menace de venir dans nombre de pays européens. » (p. 170-71). Il ajoute quelques lignes plus loin: « L’analogie entre 1938 et 2018 présente aussi l’intérêt de mettre en garde contre des mesures prises pour défendre la démocratie, et qui, dans les faits, risquent de la mettre à terre. » (p. 172).

En fait, Michaël Foessel, sans le thématiser explicitement,  suppose qu’il existe des régularités dans le fonctionnement des sociétés humaines en général, et des « démocraties bourgeoises » en particulier.  Je suis très loin d’être opposé à l’idée que la recherche puisse dégager des régularités de (dys)fonctionnement des démocraties représentatives. Mais au nom de quel juridiction un philosophe s’exerce-t-il à cette légitime recherche de régularités  en amateur – quand il existe  des travaux scientifiques sur le sujet (celui de la dé-démocratisation) par ailleurs? J’entends d’ici ricaner des collègues sociologues qui verront dans l’ouvrage de Michaël Foessel la énième illustration des prétentions de nos philosophes franchouillards à « dire l’universel » dans l’espace public – que ce soit dans la version old chap, BHL ou Badiou, ou dans celle des plus jeunes philosophes médiatisés, qui disposent d’une opinion (modérée) sur tout sans jamais avoir travaillé aucun sujet.

Cependant, au delà de ces énervements possibles, on peut aussi juger cet ouvrage seulement comme une intervention politique au sens strict. Une manière, pour le coup fort socratique, d’avertir autrui, en montrant comment en soi-même, à travers la lecture de cette presse de 1938, une conscience de la situation du présent se crée. Après tout, rien n’interdit à un philosophe de montrer sa naïveté, ses affects, ses ignorances,  pour inciter autrui, son lecteur, à réfléchir par ce biais sur le présent. Michaël Foessel ose ce qui pourrait paraître à première vue comme le bon moyen d’être humilié par ses pairs des différentes sciences sociales au nom du message alarmiste qu’il pense ainsi transmettre à un large public. A force de se défendre contre la contestation sociale pour faire perdurer un modèle économique en grande difficulté et d’instrumentaliser la question des étrangers pour détourner l’attention du bon peuple, les « démocrates » à la Daladier/Macron ressemblent en effet de plus en plus à leurs adversaires (de droite). J’ai bien peur d’ailleurs que M. Foessel ne soit pas le seul à remarquer et à vouloir faire remarquer ce glissement autoritaire au nom même de la défense des libertés républicaines. Le récent entretien donné au Monde, par Jean-Marie Delarue, le nouveau président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, est assez éclairant sur l’état de la question. La « criminalisation des mouvements sociaux » est d’ailleurs en train de devenir une banalité sociologique, et la répression du mouvement des « Gilets jaunes » en est une illustration sans appel. Tous les éléments semblent désormais en place pour aller vraiment très loin dans la répression de toute contestation de quelque nature que ce soit. L’avantage paradoxal d’une vision par la seule lecture de la presse est aussi de bien nous faire mesurer tout ce que ces évolutions de pratiques répressives doivent à une évolution parallèle du langage utilisé. Jean-Marie Delarue le dit à sa manière: avec l’argument-massue de « la sécurité première des libertés », il n’est guère difficile d’installer toutes les restrictions possibles des libertés. Là encore, tout ce que certains éditorialistes ont dit depuis novembre 2018 à propos du mouvement des Gilets jaunes peut n’apparaître que comme une vaste récidive des propos de la presse bourgeoise de 1938 à l’encontre des derniers feux du Front populaire.

Un point toutefois détraque quelque peu l’analogie heuristique que Michaël Foessel veut faire ressentir à son lecteur. En 1938, la France n’est pas en conflit avec des groupes terroristes qui prétendent agir au nom d’opprimés réels ou supposés venus eux ou leurs aïeuls d’ailleurs. Les luttes anticolonialistes en métropole, quoique durement réprimées, restent légalistes. Surtout, la haine montante des Juifs et des étrangers, et tout ce qu’elle peut justifier de dire ou de faire (dont Michaël Foessel montre de fait bien la continuité avec ce qui va se passer de 1940 à 1944), n’ont en fait rien dans la France de 1938 pour s’ancrer dans la réalité – en dehors de l’assassinat à Paris en novembre 1938 du consul allemand qui sera d’ailleurs la justification de la « Nuit de Cristal » . L’agression juive, que ressent l’extrême-droite de l’époque, c’est bien sûr l’arrivée de Léon Blum au pouvoir en 1936, mais cela ne correspond à rien comme mouvement de fond dans la société (sauf à supposer que « les Juifs » manipulaient toute la mobilisation de la gauche de l’époque). En 2018-19, il sera difficile de ne pas mettre dans le tableau de la société française l’existence du terrorisme djihadiste, bien réel malheureusement en France ou dans des zones d’intérêt pour la France (Sahel, Levant). Cette circonstance complique encore la tâche de ceux qui voudraient une fin heureuse, libérale, démocratique, sociale, à nos tribulations. Toute lutte pour éviter un recul des libertés doit désormais passer par une réflexion sur ce sujet dont il faut bien le rappeler nos concitoyens de 1938 attachés à leurs libertés républicaines n’avaient pas à se préoccuper. C’est à mon sens peut-être la limite heuristique de cette analogie.

Mais, à tout prendre, cette Récidive vaut la lecture, surtout parce que tout dans l’époque nous crie désormais que nous sommes à la veille d’un pire des mondes possible si nous n’y prenons pas garde. Là vraiment, Winter is coming.

 

 

 

Timothy Morton, La Pensée écologique.

Désolé , voici encore le commentaire d’un livre qui ne m’a guère plu. Un éditeur  (Zulma Essais) vient (février 2019) en effet de faire traduire le livre de Timothy Morton, La Pensée écologique (paru originellement en anglais en 2010 à Harvard University Press). Selon le quatrième de couverture, il aurait eu un grand succès auprès du lectorat anglo-saxon, et l’auteur s’avère être un digne philosophe exerçant au plus haut de la hiérarchie universitaire des postes dans ce même univers anglo-saxon. J’ai pourtant eu l’impression en lisant cette traduction, pourtant visiblement d’un bon niveau, d’avoir affaire à la fois, à un vaste trolling et à  une vaste récupération, de toutes les réflexions environnementalistes ou écologistes, qui l’ont précédé. En résumé, à la fois, rien ne lui va vraiment et tout lui va par quelque côté. Notre auteur s’assoit en effet avec l’allégresse sur le principe de non-contradiction. Cette manière d’écrire où l’on mélange tout et son contraire au fil des pages me parait exactement ce qu’il faudrait refuser d’emblée si l’on prétend intervenir comme philosophe – ou alors faut-il expliquer pourquoi le principe de non-contradiction ne vaut plus.

L’environnementalisme classique, beurk! L’écologie profonde, beurk! La Nature beurk! L’Humanité beurk! etc. Place à la moins clairement définie des choses, du moins dans le détail du texte : la  pensée écologique, autrement dit la pensée du grand génie intergalactique Timothy Morton, qui s’arroge le droit de dire ce qu’elle doit être et de lui donner ce nom. Heureusement, il y a les titres de l’introduction et des trois chapitres: Penser critique, Penser grand, Sombres pensées, et Penser prospectif, qui permettent de se raccrocher à quelque chose d’un peu cohérent pour ne pas sombrer dans l’indifférenciation. En gros, il faut être critique, car rien ne va; il faut penser à la fois en très gros et en très intime; le monde est à fois très étranger et très familier; il faut en reconnaitre le maillage déjà toujours là partout, mais il faut aussi faire du lien, mais pas avec tout le monde, c’est impossible, mais sans exclure personne; la situation est certes très grave et attristante, car l’apocalypse écologique est déjà là, mais, dans notre désespoir rationnel pourtant, il ne faut pas nous désespérer, l’avenir est ouvert; la science nous a mis dans les difficultés, mais il faut faire plus de science, il faut que la science nous aide même à résoudre des questions philosophiques comme celle de la source et de la nature de la conscience (sic, p. 186-192); le capitalisme c’est ben sûr très mal, mais attention à ne pas régresser vers l’anti-modernité et le fascisme du local ; la solution est dans l’art, ah non pardon, dans l’éthique, ah non dans l’art, désolé, ah non dans la discussion éthique. Ne soyons surtout pas holistes, puisque la Nature n’existe pas, c’est un fantasme humain, mais pensons le maillage infini du tout et des parties, qui bien sûr n’est qu’une représentation humaine.  Etc. , ad libitum sur 220 pages. La phrase de conclusion des Remerciements constitue un résumé involontaire à lui tout seul de ce pensum: « Je dédie ce livre à ma fille Claire. Penser à elle me transporte dans les royaumes de l’indicible, tout comme la pensée écologique. Dans les royaumes de l’indicible amour » (p. 259). Sic, sic, et re-sic (attention tout de même, ne surtout pas être lacanien en plus en lisant cette phrase de Morton). De la mièvrerie comme art de justifier son incapacité de penser, après s’être dûment moqué de tous ceux qui aiment la Nature pour son côté beau ou sublime.

En fait, si l’on essaye de démonter cette machine rhétorique, on comprend d’abord que Morton fait un usage massif de la culture académique littéraire la plus classique, surtout de langue anglaise, pour impressionner le chaland, tout en montrant à quel point il connait aussi la culture populaire contemporaine (les Pink Floyd, Blade Runner, etc.). Un américain cool de ma génération en somme (il est né en 1968). Quelques extraits de poètes sont mis en jalons et commentés tout au long de l’ouvrage  pour montrer la profondeur de réflexion auquel notre auteur se situe. Évidemment, pour un lecteur qui ne dispose pas de ces références, celles de littérature anglaise en particulier, cela tombe complètement à plat. L’appel à l’art pour nous ouvrir l’esprit m’a surtout être une façon de réitérer son refus de la pensée conceptuelle. Un philosophe analytique doit probablement être pris de convulsions au bout de la lecture de quelques pages de ce livre.

Deuxièmement, l’auteur utilise sans retenue des grands auteurs critiques du passé, aussi bien lointain, comme Freud, Marx, Fromm, ou plus proche comme la « French Theory » (Derrida, Deleuze, Guattari, etc.) ou d’autres auteurs  de la seconde moitié du siècle dernier (Levinas, Zizek), pour impressionner là encore le chaland. Or se revendiquer de grands auteurs critiques ne constitue pas en soi une preuve que sa propre pensée s’avère vraiment critique ou simplement digne d’intérêt. Ce livre use et abuse donc de l’argument d’autorité. Selon une réflexion inaperçue du grand Z cité le grand exégèse X , alors on peut dire avec certitude que… Il faut noter aussi, que, comme par un hasard, les grands précurseurs de l’écologie sont eux plutôt absents. Hans Jonas n’est pas cité, sinon peut-être implicitement en reformulant son impératif de responsabilité (p. 203). Un William Morris attendra, tout un Jacques Ellul et tant d’autres, à la porte de l’érudition de cet auteur qui prétend définir à nouveaux frais la pensée écologique sans leur demander à eux quoi que ce soit.

Troisièmement, ces propos plutôt littéraires, prétendant à une bonne connaissance de la poésie (W. Blake, Mallarmé) et de la philosophie classique (Descartes, Kant), sont parsemées de quelques références scientifiques qui se veulent les plus au fait de l’état de l’art pour appuyer ses remarques. Or, d’expérience, c’est un indice prédicteur de difficultés intellectuelles quand un auteur philosophique/littéraire/de sciences sociales prétend appuyer son raisonnement sur des références scientifiques mal digérées. Cela impressionne bien sûr le lecteur de voir un tel Pic de la Mirandole si bien au fait des avancées de la Science avec un grand S, mais cela donne souvent des résultats intellectuels piteux. Les avancées de la pensée ne se produisent que dans des lignées cohérentes.

Quatrièmement, c’est sur le fond un retour à Darwin que prétend opérer Timothy Morton (en fait via des auteurs qui ont travaillé sur Darwin) . En gros, si j’ai bien compris sa thèse (car, tout de même, j’ai cru en discerner une, mais je peux me tromper!), la Nature séparée du sort de l’humanité n’existe pas, et inversement, l’Humanité n’a plus d’environnement si elle en a jamais eu. Morton refuse en particulier de voir dans la nature tout ce qui pourrait la rendre « sublime », en tapant ainsi contre toute forme d’écologie profonde. De fait, il insiste sur sa monstruosité si on prend en considération tout ce qui vit dans son entièreté. Il faut apprendre à aimer les monstres, nous dit-il. Par ailleurs, tout ce qui existe est « maillé » dans le grand jeu de l’évolution qui à la fois s’étale sur les temps géologiques et se trouve présent à chaque instant. Il faut donc voir grand, accepter de ne pas être seul dans ce grand jeu de l’évolution avec des « étranges étrangers » partout en lien avec nous et en nous. Il faut accepter en bon darwinien orthodoxe que l’on ne sait pas où tout cela nous mène. Il ajoute pour faire bonne mesure que les « hyperobjets » (d’origine humaine) et autres IA (intelligence artificielle) doivent être inscrits dans ce cours de l’évolution – tout en pensant tout de même en passant à dépasser le capitalisme. Comme il le dit, « Dans la pensée écologique, il s’agit autant d’ouvrir son esprit que de savoir telle ou telle chose en particulier. A terme, c’est une ouverture radicale à tout. »(p. 35) Mouais, mais encore? Pour donner une idée de son désir d’avenir à lui, il dit : « J’aurais plaisir à voir des chimpanzés promener des chiens dans la rue, et des pays adopter une charte de conduite à l’égard des robots » (…) « Et par dessus tout, je serais heureux si le dérèglement climatique ne se soldait pas par un renforcement du capitalisme, mais par un examen sérieux des raisons pour lesquelles nous sommes en vie et de ce que nous voulons en faire, ensemble ». (p. 169) Certes, moi aussi, c’est vraiment novateur comme idée: définir l’avenir souhaitable, personne n’y avait jamais songé avant.  Surtout en posant soi-même ses propres désirs d’avenir d’entrée de jeu. Non, vraiment personne n’avait jamais eu une telle audace.

En fait, en nous proposant ce vaste magma de réflexions, j’ai surtout l’impression que Timothy Morton désarme tout début de pensée un peu politique. Quelles sont ses priorités? Qu’est-ce qui possède de la valeur et qu’est-ce qui n’en a pas? Que peut-on espérer ou pas? C’est vague, il faut en discuter, mais, à part ça, imaginer des chimpanzés qui promènent des chiens, c’est top sympa. On pourrait sans doute aller plus loin en remarquant que, certes Morton attaque bille en tête les Républicains (américains) « climatosceptiques », mais qu’il ne manque pas une occasion de flinguer en passant toutes les formes réellement existantes d’environnementalismes ou d’écologie politique. Il trouve finalement plutôt intéressant par exemple les organismes génétiquement modifiés, tant que le capitalisme n’en fait pas mauvais usage en privatisant le tout. Certes. L’arme nucléaire, c’est sympa aussi, tant que les politiques et les militaires ne s’en occupent pas.  Il moque comme par un heureux hasard le véganisme comme menant à l’anorexie (sic, « haine  furieuse, érotique, du corps qui se manifeste dans la  ‘véganorexie’ et les vêtements de taille XXS », p. 169). La cause animale  ne semble pas d’ailleurs lui tenir à cœur, du moins pas à la manière d’un Peter Singer par exemple. De fait, au fil des pages, il lance du coup toute une série de débats qui permettront effectivement aux partisans de l’environnementalisme ou de l’écologie politique de perdre leur temps à lui répondre, d’où son côté troll. Et ne suis-je pas moi-même en train de perdre mon temps à commenter rationnellement ce livre, qui ne dit sans doute qu’une chose l’égo surdimensionné d’un universitaire. (Et quant à moi, je suis puni de ma curiosité.)

Et, pour finir cette recension fort désabusée, allez donc lire en librairie les quelques pages (Des Tibétains dans l’espace, p. 50-54) qu’il consacre à une prétendue vision tibétaine du cosmos, qu’il aurait comprise grâce  à son propre séjour d’une quinzaine de jours sur le plateau tibétain (lors d’un trekking je suppose), et qui permettrait aux Tibétains de faire des bons astronautes (sic, p.52). Elles  devraient vous faire bien rire. Comme si la pensée du bouddhisme tibétain résultait du fait de vivre à 5000 mètres d’altitude et de voir le ciel étoilé de prés (en écrivant ces mots, je sens que c’est tellement fleur bleue qu’on ne me croira pas, allez lire le passage). Ce sont en tout cas les spécialistes du bouddhisme qui vont apprécier. Ce genre de délire passe facilement sans doute parce que Timothy Morton se livre à la fin de ce même passage à une descente en flamme d’Heidegger (p. 54). Quelqu’un qui déteste ce fasciste territorial d’ Heidegger (tout le citant ailleurs dans l’ouvrage plus favorablement) ne peut pas être un mauvais homme – même si bien sûr avec cette allusion à une vision bouddhiste tibétaine du cosmos, il n’est nullement question de s’en inspirer pour circuler soi-même sur une voie parallèle à celle du classique émerveillement romantique devant la Nature. So You Shall Be Damned for Eternity, You Morton the cosmic troll!

 

R. F. Ingelhart, Les transformations culturelles.

InglhartLes travaux de Ronald F. Inglehart et sa très célèbre notion de « post-matérialisme » émise dès les années 1970 sont sans doute bien connus des politistes français, mais, jusqu’ici, il était impossible de lire dans notre langue un ouvrage un peu consistant, et si possible bien traduit, de ce dernier. Les PUG (Fontaine : Presses universitaires de Grenoble) ont décidé de combler cette lacune, à l’occasion de la parution du dernier livre en date d’Inglehart, Cultural Evolution. People’s motivation are changing, and reshaping the world (Cambridge : Cambridge University Press, 2018). Sa traduction est donc parue récemment, en novembre 2018, sous le titre, Les transformations culturelles. Comment les valeurs des individus bouleversent le monde? (traducteurs: Camille et Marie-Christine Hamidi, préface de Pierre Bréchon). C’est pour le moins remarquable qu’il ne se soit passé que moins d’un an entre la publication en langue anglaise et sa traduction en français, et, comme on va le voir, cela fait sens de faire paraitre ce livre aujourd’hui et pas dans cinq, dix ou vingt ans.

L’ouvrage offre au lecteur ce qu’on trouve très peu actuellement sous la plume d’un auteur écrivant en français pour un lectorat français : une grande théorie du changement social, voire une très grande théorie. Inglehart, probablement pas une personne de la plus grande modestie, ne manque pas par ailleurs lui-même de citer abondamment dans son ouvrage les grands auteurs du passé lointain (Marx, M. Weber, etc.) ou du passé proche (Acemoglu & Robinson, Almond & Verba, K. Deutsch,  R. A. Easterlin, etc.) pour valider (ou plus rarement invalider) leurs propres grandes théories du changement social. Il se situe ainsi d’emblée à un niveau de discussion ‘macro’ dont on peinerait à trouver actuellement en France beaucoup d’équivalents, surtout en science politique. De fait, cet auteur américain (né en 1934), ayant commencé sa vie académique comme européaniste et europhile (comme le rappelle la préface de notre collègue P. Bréchon, p. 5-12), publie à 83 ans un livre inspiré par la grande tradition européenne de réflexion sur le changement social  formé au XIXème siècle. La grande théorie d’Inglehart n’est autre bien sûr que celle qui l’a fait connaître depuis des décennies. Elle expliquait la « révolte de la jeunesse » de la fin des années 1960-début des années 1970 dans les pays développés par les conditions apaisées de l’enfance de ces générations de la reconstruction ou du boom d’après-guerre. Elles rendait compte aussi de la nature nouvelle des revendications portées alors par cette jeunesse de l’abondance (écologie, féminisme, défense de la liberté sexuelle, y compris l’homosexualité, etc.), dépassant (pour le cas ouest-européen) les discours de la droite (social-chrétienne, conservatrice, libérale ou nationaliste) et de la gauche (socialiste ou communiste) issues du XIXème siècle.

Rappelons donc la théorie en question : les manières de penser la vie d’un individu, ses valeurs, attitudes, conceptions, sont essentiellement fixées par les conditions de sécurité matérielle vécues ou non dans son enfance. Une enfance vécue dans une situation de besoins primordiaux pas ou mal satisfaits (nourriture, habitat, sécurité physique) implique pendant tout le reste de la vie de l’individu de poursuivre des valeurs matérialistes et de privilégier la sécurité du groupe auquel on appartient sur la liberté de l’individu, y compris la sienne; une enfance vécue dans une situation de besoins primordiaux bien satisfaits permet de passer à la recherche d’une « réalisation de soi » qui aille au delà du matérialisme et des demandes de la collectivité à laquelle on appartient, d’afficher des valeurs dites « post-matérialistes » et de se comporter en étant guidées par elles. C’est une sorte de nouvelle version de la « Liberté des Anciens » contre la « Liberté des Modernes », comme aurait dit Benjamin Constant en 1819. La preuve de cette grande théorie repose sur la multiplication de sondages d’opinion portant sur les valeurs depuis les années 1970 dans de très nombreux pays – multiplication, dont Inglehart, comme l’explique fort bien P. Bréchon dans sa préface, se trouve être l’un des principaux entrepreneurs scientifiques. Partout dans le monde, où l’on peut disposer de sondages (selon les World Value Surveys en particulier), en fonction de la date de naissance, qui signale un environnement plus ou moins sûr et riche dans l’enfance, sous l’effet de la croissance économique et de la paix étrangère et intérieure,  les individus se révèlent dans leurs réponses plus ou moins matérialistes dans leurs valeurs et attitudes. De fait, cet ouvrage de 2018 reprend tous les sondages disponibles jusqu’à ces dernières années pour montrer que cet effet de cohorte de naissance sur les valeurs existe partout et perdure. L’effet décalé et persistant de la socialisation dans le temps sur les valeurs et attitudes explique bien sûr l’expression de « révolution silencieuse » liées aux travaux d’Inglehart. Le livre dans ses huit premiers chapitres  entend donc constituer une nouvelle réaffirmation de la validité de cette grande théorie. C’est pédagogique à souhait pour qui ne connaitrait pas l’auteur. C’est du coup parfois un peu redondant pour un lecteur qui connaitrait ses thèses. (En fait, il faudrait écrire « qui ne connaitrait pas l’auteur, ses co-auteurs, et ses équipes », tant les collaborations d’Inglehart sont nombreuses pour permettre toute cette accumulation de données et d’analyses. Beaucoup de chapitres correspondent à des travaux déjà publiés en collaboration, et ici retravaillés pour donner une synthèse.)

A cette première considération macro-sociale, Inglehart en ajoute deux autres. D’une part, les valeurs des individus évoluent à la fois sous l’effet des conditions de la socialisation dans l’enfance correspondant à la fois au niveau de développement économique et culturel de leur environnement à ce moment-là (effet de cohorte) et sous celui des conditions économiques actuelles (effet de période). Plus encore, au delà de cet effet de période, les individus doivent être adaptés par leurs valeurs et attitudes aux conditions de l’état des forces productives de leur société. On ne peut pas avoir des valeurs de bohèmes écolos, typique d’une société post-industrielle, dans une société agraire pauvre.  Chaque société humaine se trouve de fait durablement marquée par son histoire économique passée qui a demandé l’existence d’une certaine culture – voire qui a déterminé une certaine génétique (sic!).  D’autre part, l’évolution culturelle, liée à l’enrichissement matériel, s’opère sur deux axes (chapitre 3, Les schémas culturels mondiaux) : d’une part, il existe un axe qui oppose des valeurs de survie et des valeurs d’expression de soi; d’autre part, il existe un axe qui oppose des valeurs traditionnelles/religieuses et des valeurs séculières/rationnelles. Là encore, il s’inspire des grands sociologues du passé : l’axe qui oppose le traditionnel/religieux au séculier/rationnel correspond au passage d’une société agraire à une société industrielle. C’est la bonne vieille opposition entre la « solidarité mécanique » et la « solidarité organique » de Durkheim.  L’axe survie/réalisation de soi correspond au passage de la « société industrielle » à la « société post-industrielle » (p. 60). Inglehart, même s’il établit que les valeurs sont fixées par l’enfance de chacun, reprend donc l’idée classique que les valeurs des individus doivent correspondre aux nécessités fonctionnelles de la société dans laquelle ils vont vivre. Pour donner un exemple, les sociétés agraires, dans lesquelles la survie du groupe est rendue compliquée par des pénuries alimentaires récurrentes, et où il faut assurer la reproduction biologique de la société dans le temps, sont intolérantes à ce que nous appelons l’homosexualité dans les cas où cette pratique en entrave la reproduction biologique. Et il faut bien constater que les religions issues de cette adaptation aux nécessités matérielles d’une société agraire sont très intolérantes à cette pratique. Une société industrielle sera déjà moins gênée par cette pratique, et une société post-industrielle encore moins, puisque la survie et la reproduction biologique des producteurs ne sont plus un problème systémique qui se pose –  et cela, encore plus dans la société de l’intelligence artificielle, puisque la plupart des êtres humains y deviennent inutiles pour faire mon cynique, ou bien, parce que même les homosexuels peuvent avoir une descendance biologique pour faire mon conservateur effrayé. Avec ce double axe, envisagé au niveau agrégé d’un pays, cela permet d’établir ce qu’il appelle des « cartes culturelles des civilisations ». On en trouve toute une série dans le livre (p. 64, p.69, p.70, p.82, p. 289-290).  En résumé, « La pénurie et l’insécurité contraignent fortement les choix humains, tandis que la modernisation libère progressivement les individus des contraintes culturelles rigides qui prévalent en temps d’insécurité. » (p. 77)  Cependant, dans ce schéma général, il constate que, dans certains pays, sur les quarante dernières années, les répondants se déclarent plus religieux qu’auparavant. C’est en particulier le cas des pays de l’ex-zone soviétisée du monde, où on observe un fort effet de période. Pour Inglehart, l’écroulement du système soviétique en 1989-91 (avec « la fin de l’homme rouge » comme dirait une auteure bien connue) y a provoqué un retour à la religion et au nationalisme comme un refuge face aux difficultés du présent (p. 83-84). Il revient de même sur le cas des pays soviétisés et plus particulièrement sur celui de la Russie dans le chapitre 8, Les nouvelles sources du bonheur (p. 177-214). Il y montre (p. 198-205) l’écroulement du sentiment subjectif de bonheur des habitants de ces pays dès la fin des années 1980, leur refuge dans la religion et le nationalisme dans les années 1990-2000, puis leur retour à meilleure fortune dans les années 2000, sans toutefois que le Russe « poutinien » se déclare en moyenne aussi heureux que le Russe ‘brejenvien’ du début des années 1980. Pour Inglehart, contrairement à Easterlin, la richesse fait le bonheur, au moins jusqu’à un certain point, où, ensuite, c’est la liberté de choisir son style de vie, qui fait le bonheur (cf. graphique conceptuel, p. 181).

Pour les connaisseurs d’Inglehart, une interrogation s’impose en passant : où est passée dans ce livre de la maturité ou tardif (comme on dirait pour un romancier) la « mobilisation cognitive »? (sans mauvaise allusion de ma part) Dans ses travaux antérieurs, Inglehart montrait que l’élévation du niveau d’éducation de la population changeait la donne en matière politique. Pour le lecteur de 2018, il ne met plus beaucoup l’accent sur cette thèse – la sécurité matérielle et morale dans l’enfance et le contexte du moment semblent bien plus déterminants. La « mobilisation cognitive » n’est évoquée que, dans le chapitre 7, Développement et démocratie, comme le fait que, grâce à l’éducation, les masses ont  désormais  les moyens de faire mieux et plus pacifiquement pression sur les élites gouvernantes.

Quoi qu’il en soit, les processus étudiés par Inglehart promettent en gros un avenir radieux à l’humanité : premièrement, un développement économique se produit (pour des raisons plutôt institutionnelles); deuxièmement, les valeurs des individus changent, ils deviennent tolérants, ouverts aux différences, etc., puis ils réclament de vivre en démocratie si ce n’est pas déjà le cas; troisièmement, grâce à la richesse et à la liberté de choix que les nouvelles sociétés offrent aux individus, ils sont plus heureux que leur prédécesseurs. Bref, une sorte d’idylle, liée à la base à la satisfaction matérielle des besoins dans l’enfance et à la richesse maintenue de la société.

Or Inglehart, qui visiblement n’a pas arrêté de s’intéresser au monde qui l’entoure,  se rend bien compte que « tout ne se passe pas comme prévu ». En fait, son livre semble destiné à défendre la validité de sa grande théorie dans un monde où Donald Trump a été élu Président des États-Unis. Les « déplorables », matérialistes, racistes, homophobes, antiféministes et conservateurs ont tout de même élu un personnage à leur image qui affiche des valeurs pour le moins opposées à celles de la « révolution silencieuse ». Les deux derniers chapitres (chapitre 9, La révolution silencieuse à l’envers, et chapitre 10, L’avènement de la société de l’intelligence artificielle) tentent donc de rendre compte du fait que ce soit Trump qui soit devenu Président des États-Unis en 2016  et non pas B. Sanders… alors que, normalement, le changement culturel de longue période qu’Inglehart décrit devrait donner l’avantage à ce dernier.

Son premier argument est que les effets de cohorte (date de naissance) n’excluent en rien les effets de période. Pour prendre son explication de la montée en puissance d’un vote xénophobe en Europe, il souligne, que, pour six pays d’Europe de l’Ouest de 1971 à 2009, « A un temps t, les plus jeunes cohortes étaient toujours plus postmatérialistes (et plus susceptibles de voter pour un parti écologiste) que leurs ainées (plus favorables, elles, aux partis xénophobes). Mais à n’importe quel date, les conditions socio-économiques du moment pouvaient rendre l’ensemble de la population plus ou moins matérialiste – et donc plus ou moins susceptibles de soutenir des partis xénophobes. » (p. 227).  Plus généralement, pour Inglehart version 2018, il existe « un puissant effet de période -suffisamment puissant pour réussir à plus que compenser l’effet du renouvellement de la population » (p. 227).

De fait, pour expliquer la montée en puissance électorale de partis qui ne souhaitent pas poursuivre dans la voie ouverte par les nouveaux mouvements sociaux des années 1960-70 (écologique, féministe, tolérant l’homosexualité, etc.), de tous ces partis qui se font les entrepreneurs d’un vaste backlash à leur encontre, Inglehart souligne l’importance de l’augmentation de l’inégalité économique d’une part, et celle de l’immigration d’autre part. L’analyse est donc ici très marquée par le contexte nord-américain, où l’augmentation de l’inégalité économique est vraiment devenue après la publication des travaux de Thomas Piketty (2013), sauf pour un frange d’économistes néo-libéraux fondamentalistes, une évidence partagée. Les deux derniers chapitres, fondés largement sur des données de seconde main (dont celles par exemple de Branko Milanovic et sa « courbe de l’éléphant », p. 237-239), sont ainsi consacrés à montrer que les bouleversements technologiques que connaissent les économies les plus avancées en allant vers l’économie de l’intelligence artificielle produisent massivement de l’inégalité économique (y compris pour les plus éduqués) (p.246-255), que le marché du travail américain est en train d’éclater entre des gagnants de moins en moins nombreux qui prennent tout (les « 1% » et la petite minorité de salariés très bien payés dans les secteurs à très haute valeur ajoutée: finance et haute technologie) et des perdants de plus en plus nombreux (cf. graphique 49, p. 253) et que cela ne peut que renforcer, dans un contexte d’immigration massive, la poussée vers la droite la plus réactionnaire si aucune contre-mesure, sous la forme d’une offre politique novatrice, n’est prise.

Il faut noter qu’ Inglehart reste dans l’idée que les effets de cohorte (les jeunes sont plus post-matérialistes que les vieux) vont toujours encore aujourd’hui dans le même sens. Il reste en ce sens optimiste, jusqu’à ces deux derniers chapitres qui font l’effet d’une douche froide au lecteur. Pierre Bréchon, dans son propre compte-rendu de l’ouvrage (« L’évolution des valeurs. A propos du lire de Ronald Inglehart. Les transformations culturelles. Comment les valeurs des individus bouleversent le monde? », Futuribles, janvier-février 2019, n°428, p. 17-31), souligne à juste titre ce retournement (qui frappera tout lecteur connaissant les thèses d’Inglehart), pour le moins excessif à ses yeux : « Ronald Inglehart est aujourd’hui trop pessimiste car aucune enquête ne démontre que 99% des populations des pays développés se sentent marginalisés et en danger » (p.31). Comme je suis un pessimiste, il m’est loisible de remarquer pour ma part qu’Inglehart ne fait pas pour l’instant l’hypothèse que les conditions dégradées de l’enfance des plus jeunes générations actuelles peuvent finir par les rendre plus matérialistes que les générations immédiatement précédentes. (Comme le fait remarquer dans sa recension P. Bréchon, personne n’est jamais un pur matérialiste ou un pur post-matérialiste, tout le monde mélange, dans des proportions différentes certes, ces deux aspects.) Or on pourrait faire l’hypothèse que les enfants élevés dans le cadre de la Grande Récession post-2008 une fois arrivé à l’âge adulte, vers 2028, se révèlent des néo-matérialistes. Mais il est vrai que le niveau d’insécurité matérielle des années 2010 n’est sans doute pas l’équivalent de celui des années 1910 ou 1930, même pour les enfants des classes populaires.

Cependant, on pourrait déjà faire remarquer à Inglehart que, si du point de vue des valeurs les jeunes entrants sont en moyenne moins matérialistes que leurs aînés sortants (vers la tombe), et que si cela correspond bien à l’alignement des électorats jeunes vs. vieux lors de l’élection de Donald Trump ou lors du vote du Brexit, il n’explique pas bien pourquoi dans beaucoup de pays, les partis d’extrême droite, anti-immigration, disposent désormais d’une pénétration importante dans l’électorat jeune et peu éduqué : est-ce un simple effet de période (les jeunes peu éduqués sont particulièrement menacés sur le marché du travail et/ou se sentent concurrencés par les immigrés en période de très fort chômage), ou est-ce déjà un effet de leur socialisation par la pénurie et la précarité dans l’enfance?

Pour prendre un point de vue plus général sur l’ouvrage, il est difficile de ne pas être séduit, inquiet et dubitatif à la fois.

Séduit. En effet, cette grande théorie et ses ramifications éclairent beaucoup de situations et donnent un point de vue global de la situation politique mondiale. Le livre d’Inglehart permet par exemple de comprendre le tour de vis en cours en République populaire de Chine. La demande de changement politique ne peut qu’y augmenter en raison du renouvellement des générations élevées dans un environnement plus riche et plus sûr – du coup, la direction du parti unique n’a d’autre choix face à la demande de démocratie qui monte mécaniquement qu’augmenter le niveau de répression. S’il y a dans les années à venir, une révolution démocratique en Chine, on pourra dire qu’Inglehart l’avait prévu.

Inquiet. Parce que toute cette évolution culturelle à long terme repose à 100% selon Inglehart sur des fondements pour le coup extrêmement matérialistes. C’est en dernière instance le développement économique qui produit à long terme des effets de tolérance vis-à-vis des groupes minoritaires, de l’égalité hommes-femmes ou la sortie de la religion. Toute cette belle mécanique, où l’individu se sent en droit d’exprimer ses désirs personnels, ne reposerait au final que sur l’accroissement préalable de la richesse matérielle. (Inglehart dément la thèse de la transition à la démocratie par la richesse accrue qui permet de redistribuer sans trop léser les riches, mais il suppose que les populations ne vont faire pression pour la démocratie que si elles ont été élevées dans un contexte de richesse matérielle, cf. chapitre 7).

Or, déjà, à court terme, si la situation économique se dégrade, les valeurs et attitudes d’une population tendent à revenir vers une vision fermée, réactionnaire, de l’existence. Que se passera-t-il si un jour prochain, le niveau de vie et de sécurité matérielle s’écroule? Et surtout s’écroule durablement?  La logique à la Inglehart nous prédit un retour  aux valeurs matérialistes, nationalistes, religieuses. D’ailleurs, en étudiant le cas de l’évolution des valeurs en Russie, et plus généralement dans les anciens pays du bloc soviétique, il montre bien cette régression vers la religion et la nation. Son modèle est finalement très simple : si vous êtes dans la misère, la religion est un « opium du peuple » bienvenu pour permettre de supporter cette vie; si vous avez accès à tout le confort moderne – l’eau courante , les water-closets et le gaz à tous les étages – , elle est moins importante. Je caricature à peine. Pierre Bréchon fait remarquer dans son compte-rendu que ce modèle néglige par exemple l’apport de la rationalité scientifique dans la baisse de la religiosité. Il a raison. Ou alors les Lumières et leur lutte contre la superstition auraient été une simple illusion.

Dubitatif. En fait, on pourrait faire des critiques encore plus générales à Inglehart : il prétend souligner le rôle du changement de valeurs des individus  dans le changement social, mais, au final, le Deus ex machina s’avère purement économique. L’état des forces productives détermine, via l’enfance, la superstructure. Et, si l’on pense de manière écologiste, on ne peut qu’être un peu effrayé par ce constat : puisque c’est la croissance extraordinaire de la production matérielle d’après 1945, appuyé sur une débauche sans limite d’énergie fossile et de matières premières,  qui permet la diffusion progressive d’une vision de la vie plus ouverte aux autres chez les êtres humains. C’est un fait d’ailleurs que l’électorat écologiste se trouve partout où la richesse matérielle est bien établie – et encore en nombre limité. A raisonner ainsi, il n’y aura donc assez d’écologistes sur la planète pour faire basculer le rapport de force en leur faveur que lorsque le monde entier aura été consommé pour nous enrichir.

Par ailleurs, avec ce mode de raisonnement où, en gros, l’humanité commence à sortir de sa « minorité » comme dirait E. Kant seulement pendant la « Grande Accélération » post-1945, on écrase totalement la diversité culturelle et les conflits au sein des sociétés pré-industrielles et industrielles. Du point de vue historique, le désir de liberté, d’épanouissement personnel, le désir d’être entendu par les élites gouvernantes, la naissance de la science moderne (à la Bacon), me paraissent bel et bien précéder l’élévation générale du niveau de vie d’après 1945 – ce qu’Inglehart reconnait d’ailleurs. C’était sans doute des demandes marginales et minoritaires, mais elles existaient bel et bien. Plus encore, les luttes victorieuses pour la liberté de conscience et la liberté religieuse existaient avant 1945. Elles ont même fondé un pays, les États-Unis. D’un point de vue historique, je me demande si Inglehart, en travaillant à partir de sondages faits uniquement après 1945 ou surtout 1970, n’est pas prisonnier de son instrument, qui lui empêche de voir que les populations nées en 1890, 1900, 1910, … ont été soumises à un très fort endoctrinement et encadrement par des institutions de moralisation (religieuse, nationale, ethnique, entrepreneuriale), d’où peut-être la tonalité de leurs réponses. Bref, les aventures et mésaventures de la liberté humaine et de la réalisation de soi n’ont sans doute pas commencé en 1970.

 

 

P. Servigne, R. Stevens, G. Chapelle, Une autre fin du monde est possible.

Il ne m’arrive pas si souvent de sortir de la lecture d’un ouvrage dans un état de grande exaspération, mais ce fut bel et bien le cas avec l’ouvrage de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre) (Paris : Seuil, 2018).

En effet, ce livre, par bien des aspects, m’a paru comme le comble de la naïveté, comme le retour inattendu du bon Docteur Pangloss pour lequel tout va finalement pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pour qui connait les thèses des auteurs, ma perception pourra paraître étrange. En effet, Pablo Servigne et Raphaël Stevens se sont faits connaître du grand public par un livre précédent, au titre encourageant en diable, Comment tout peut s’effondrer (Paris : Seuil, 2015), paru dans la même collection « Anthropocène » du même éditeur.  Il sont sans doute depuis lors les « collapsologues » les plus connus du grand public français, ou du moins ceux qui font le plus grand effort de vulgarisation des thèses de la « collapsologie ». Cette science, ou ce domaine de la science, étudie les tenants et les aboutissants de l’effondrement des sociétés complexes. Il s’agit à la fois d’une science historique – qui rend compte des effondrements passés (à la manière de Jared Diamond, dans son très célèbre livre  Effondrement) – et d’une science prospective – qui nous prévient que nous (les êtres humains du XXIème siècle) sommes à la veille même d’un effondrement de notre « civilisation thermo-industrielle ».

Le livre grand public précédent synthétisait donc tout ce qu’on peut raisonnablement savoir sur la possibilité, fort probable, d’un effondrement de notre civilisation au cours du XXIème siècle. Il est certain qu’entre 2015 et 2019, aucune des données, études, savoirs rendus publics (par exemple sur l’écroulement rapide de la population d’insectes sur la planète ou sur la fonte bien plus rapide que prévue des glaces antarctiques) ne laisse présager que le diagnostic selon lequel la trajectoire de notre civilisation en direction de difficultés d’une ampleur presque inimaginable soit erroné. Nous sommes à un peu moins d’un degré de réchauffement par rapport à l’ère pré-industrielle et déjà cela tangue sérieusement dans le manche. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le journal Le Monde, le « quotidien vespéral des marchés » pour reprendre à son sujet un quolibet sans doute vieilli, n’est plus du tout  fermé à de telles thèses. Un numéro du Monde2, le magazine hebdomadaire, alias leur aspirateur dominical à publicités, a d’ailleurs fait sa une sur la sortie du déni du changement climatique en 2018, tout en donnant au lecteur-consommateur au fort pouvoir d’achat toutes les occasions de l’accentuer.  Il faut noter aussi que le présent livre bénéficie d’une préface élogieuse (p.11-14) d’un Dominique Bourg, philosophe de l’environnement qu’on a connu bien plus modéré, et d’une postface pacificatrice (p. 283-289) d’un Cyril Dion, toujours aussi allant vers un autre monde.

Bref, le diagnostic d’énormes difficultés (euphémisme!) à venir étant acquis, que fait-on? C’est la question à laquelle entendent répondre les trois auteurs.

Et là, globalement, la réponse donnée m’a paru plus qu’énervante. C’est essentiellement la joie de l’orchestre sur le Titanic de se livrer aux joies de la musique jusqu’au bout dont ils font ici l’éloge. (Ils se doutent d’ailleurs qu’ils vont en énerver quelques uns dans mon genre de pisse-froid, vu les remarques éparses dans le livre à ce sujet.) En résumé, sur le plan individuel et collectif, ils suggèrent de faire son deuil, de profiter pleinement de vie, et de vivre avec une spiritualité (à inventer) toute cette situation. Comme ils le disent, en conclusion, « Il ne s’agit pas de rechercher, ni de cultiver ces émotions dites ‘négatives’ comme la peur, la colère, la tristesse ou le désespoir, et encore moins de se complaire dedans, mais simplement de les accueillir si elles arrivent, de les partager afin de retrouver un peu de paix, de joie et de plaisir d’être ensemble »(p. 269). (On notera au passage la contradiction présente dans cette phrase : quelle différence y a-t-il entre « se complaire » et « accueillir »?).  C’est l’idée de ne pas se refuser de vivre pleinement le temps qu’il reste parce que l’on sait que notre civilisation va s’achever dans un chaos indescriptible à ce stade, et donc d’inventer en commun d’autres fins du monde. Plus généralement, ils appellent à un tournant spirituel qui, au delà des aspects concrets de survie, permettrait de réinscrire l’humain dans le vivant en général, une « collapsosophie » (pour reprendre leur terme qui donne son titre à leur troisième partie).

Tout cela m’a paru, même en le relisant, d’une naïveté confondante. En effet, à mes yeux de politiste, si, véritablement,  la collaposologie devait avoir raison dans sa grande prédiction, les temps à venir seront pour le moins très désagréables, et il n’y a pas lieu de vouloir les vivre.

Le point nodal de tout leur livre tient ainsi selon moi dans leur décision d’avoir des enfants (p. 100-105). Ils parlent à ce propos de « l’élan de vie » (p. 102), de la « pulsion de vie » (p. 103), et ils disent avoir « confiance en la capacité des humains, en tant qu’être vivants, à traverser les tempêtes entre peines et joies, à s’adapter aux situations, et à inventer une culture qui soutient la vie »(p. 103). Plus Bisounours que cela… En effet, si la certitude est que l’humanité va rencontrer au cours du XXIème siècle des tempêtes jamais vues, le minimum à faire sur le plan des choses qui dépendent directement de nous pour diminuer la souffrance à venir se trouve justement le fait de ne pas avoir d’enfants. Ma réflexion apparaîtra sans doute typiquement « utilitariste ». Il faut éviter la douleur à autrui, et cela dépasse  l’élan vital – pour ne pas parler de la satisfaction d’avoir des enfants.

Elle est renforcée par le point suivant : tout enfant est par définition socialisé dans l’état présent d’une certaine société. On peut bien être décroissant ou se préparer à une résilience locale faisant suite à l’effondrement de notre économie nationale/internationale, personne ne peut socialiser ses enfants à ce que sera la société de l’effondrement, sauf à tomber actuellement sous le coup des lois de protection de l’enfance. Or, si les thèses de la collapsologie disent vraies, les adultes que notre génération a déjà enfanté et peut encore enfanter seront confrontés à un monde auquel ils ne seront pas du tout, quoi qu’on fasse, pratiquement préparés. Rien ne peut en effet préparer dans l’enfance de nos pays riches et paisibles à ce que serait vraiment un effondrement – comme les enfants des années 1920-30, malgré les préparatifs à l’école, ne surent vraiment qu’entre 1940 et 1945 ce que c’est vraiment un bombardement aérien ou un mitraillage venu du ciel. De même, pour avoir été élevè au temps de la crainte d’un conflit nucléaire, je ne sais toujours pas – par bonheur – ce que c’est, et j’y suis toujours aussi peu préparé.

De fait, beaucoup des dysfonctionnements présents de nos sociétés peuvent déjà être attribués aux débuts de l’effondrement à venir. Il ne fait guère de doute que notre société post-industrielle est rentrée dans une zone de son histoire où les choses se passent pour le moins médiocrement, ne serait-ce que si on la juge dans ses propres termes d’accroissement de la richesse matérielle. Or que constate-t-on? Une grande poussée de spiritualité et de bienveillance? Une solidarité accrue entre êtres humains et entre nations? Tout le contraire. Tout le monde disserte sur la « montée des populismes », s’interroge sur l’avenir compromis des droits de l’homme dans un monde où les aspirants dictateurs (de droite en général) semblent avoir le vent en poupe. Même dans notre douce France, on n’est pas loin, avec le mouvement des Gilets jaunes et sa répression aveuglante, de réinventer la bonne vieille « lutte des classes » à la façon du XIXème siècle, voire les « émotions populaires » de l’Ancien Régime. Nos intellectuels et journalistes les plus médiatiques ressemblent déjà pour plupart à ces bourgeois apeurés qui demandaient au printemps 1871 qu’on fusillât sans trêve et sans merci les Communards. Cela augure déjà fort bien de la suite. Inutile d’infliger à qui ce soit ce spectacle ou cette expérience, si cela dépend de nous.

Contrairement aux dénégations de nos trois compères, le monde en effondrement sera en effet nécessairement extrêmement violent, cruel, et en proie à toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme, à tous les exclusions racistes ou ethniques. Il aura sans doute, de notre point de vue, tous les défauts possibles et imaginables. Il n’y a pas une autre fin d’un monde que la pire. En effet, face à la raréfaction des ressources disponibles, de l’énergie, de la nourriture, de toutes les commodités actuelles de la vie, les groupes les mieux organisés, les plus forts et les plus décidés à survivre à tout prix, à persister  en somme dans leur être au nom de valeurs qui existent déjà (la Nation, la Race, la Religion), seront les seuls à tirer leur épingle de ce dernier jeu avant extinction. De ce point de vue, les « survivalistes » d’extrême-droite me paraissent plus raisonnables face à la perspective de l’effondrement, ils sentent bien que le plus fort crèvera en dernier, mais doit-on  vouloir des enfants qui survivraient à ce prix-là? Doit-on vouloir vivre soi-même ce temps-là?  En citant le monde à la Mad Max qu’il faut éviter, les auteurs le savent d’ailleurs, mais ils font mine d’avoir à proposer une alternative. Avec son appel à une spiritualité à inventer, celle-ci me parait d’une faiblesse insigne. A part les saints et les exaltés, qui a envie de vivre bien son calvaire?

Sur un plan  plus général, toujours si l’on admet qu’il faille inventer d’autres façons de vivre, pendant et après l’effondrement, ce dont je conviens bien volontiers du point de vue de Sirius de ce qui serait idéalement souhaitable, les auteurs sont exaspérants dans leur refus de poser la question de la violence, de la contrainte, de l’autorité, bref de la politique au sens fort entre la force et le droit. En effet, toute forme de réinvention d’un ordre du vivant qui devrait succéder à terme au « monde thermo-industriel » (p. 281) devrait tout de même réfléchir un instant à tout ce que les représentants de ce monde déchu feront pour le conserver en état, du moins en état pour eux.

C’est ainsi bel et bon de se sentir dans le fond proche des Indiens d’Amazonie, qui disposent sans doute d’un meilleur rapport au monde naturel que le nôtre, mais il est fort naïf de croire que l’on puisse répliquer leur propre rapport au monde, alors même que la phase finale de leur éradication s’annonce avec l’arrivée au pouvoir au Brésil d’un dirigeant bien décidé à raser l’Amazonie manu militari pour relancer l’économie du pays. Autrement dit, pour généraliser, toutes les tentatives d’inventer autre chose que la civilisation thermo-industrielle n’auront aucune chance d’aboutir tant que cette dernière aura la force, la violence, la suprématie techno-scientifique, de son côté. La belle utopie d’une résilience locale aux bouleversements n’aura qu’un temps si des structures prédatrices restent en place et peuvent exercer sur elles une violence extractrice. Comme le montre le cours de l’histoire depuis l’invention de l’agriculture, il est en effet tout à fait possible de vivre confortablement dans un monde pauvre, pourvu d’avoir la force de son côté.

Plus directement, si les auteurs croient que les dominants de cette planète vont les laisser gentiment inventer une autre fin du monde que celles où ces derniers continuent de faire la fête jusqu’au dernier jour, ils sont rien moins que de gentils jeunes parents de notre classe moyenne, un peu dépassés par leur propre savoir et essayant comme ils peuvent de se donner une contenance, tout en vendant à leurs semblables tout aussi dépassés quelques livres bénéficiant pour leur impression du label Imprim’vert.

La fin du monde ne sera pas un dîner de gala… 

 

 

Ludovic Lamant. Bruxelles Chantiers. Une critique architecturale de l’Europe.

Dans la vague(lette) des livres qui vont revenir sur l’état de l’Union européenne (UE) à la veille des élections européennes de ce printemps, le livre du journaliste  Ludovic Lamant, ancien correspondant de Mediapart à Bruxelles de 2012 à 2017, Bruxelles Chantiers. Une critique architecturale de l’Europe (Lux éditeur, Montréal, 2018) sera sans doute le plus original, et l’un des plus agréables à lire.

Le point de vue proposé au lecteur est plutôt étonnant. Comme le titre l’indique, l’auteur se propose de réfléchir sur l’état de l’UE à travers l’architecture des bâtiments et la configuration des quartiers où se déroule en pratique la vie bureaucratique et politique de cette dernière. Il retrouve ainsi un constat assez classique et évident, même pour qui n’est allé qu’une fois ou deux à Bruxelles : le quartier où se situent les institutions européennes et les bâtiments qui les abritent  ne se démarquent en rien d’un quartier d’affaires très ordinaire, construit dans les années 1960-1990 ailleurs dans le monde. De fait, si l’on ne sait pas grâce à un plan de ville que les institutions européennes et tout ce qui gravite autour sont là, s’il n’y avait pas (parfois) des indications écrites à l’entrée des bâtiments, il n’y aurait aucun moyen de le deviner. C’est nul esthétiquement, froid comme une comptabilité en partie double, minéral comme une pierre tombale d’aujourd’hui, sans aucun intérêt pour l’œil, et en plus sans aucune vraie place publique. Il vaut mieux ne pas y avoir peur des vents glaciaux en hiver et des chaleurs étouffantes en été.  Et, à l’intérieur, ce sont des bureaux et des salles de réunion des plus ordinaires. C’est de cette absence d’inscription symbolique, spatiale et architecturale à la fois, de l’UE dans l’espace bruxellois, dont L. Lamant souhaite rendre compte, tout en faisant le bilan des connaissances  qu’il a accumulées sur l’Europe comme correspondant. Il faut ajouter aux propos de l’auteur que cette considération de nullité esthétique/symbolique saute d’autant plus aux yeux du visiteur qu’à la fois la ville de Bruxelles proprement dite avec sa « Grand Place » du temps des Pays-Bas espagnol et l’État belge d’après 1830 avec tous ses monuments (dont le très décrié Palais de Justice) dans le centre-ville ne sont pas avares de symbolismes lisibles.

Au fil des pages, L. Lamant essaye donc  d’expliquer pourquoi les institutions européennes en sont arrivés là, à cet état de (presque) parfaite aboulie symbolique. Il rappelle que toute cette installation fut officiellement provisoire des années 1950 à 1992 (moment où la question du siège de la Commission est en effet fixée par les traités) et que la question du siège du Parlement européen (entre Bruxelles de fait et Strasbourg en droit) a amené à des contorsions légales et pratiques qui se ressentent dans l’architecture choisie. Il rappelle que toute cette installation ne fut jamais pensée au départ, mais laissée aux bons soins de promoteurs privés trop heureux de loger la Commission, le Parlement et tout ce qui gravite autour en y voyant l’occasion de magnifiques spéculations immobilières – à grand peine combattues par quelques (Gallo-)Bruxellois récalcitrants. Il interroge les architectes ou urbanistes qui ont essayé de corriger sans grand succès le laissez-aller des débuts ou de construire des bâtiments un peu plus porteurs de sens. Il décrit avec justesse et avec un grand sens du détail le post-modernisme à deux centimes d’Euro qui préside à la conception de la plupart des bâtiments construits ces dernières années. Il s’amuse aussi de ces artistes qui se moquent de l’Europe dans ses propres murs, comme ces sculptures d’autruches la tête dans le sable installées à deux pas du siège bruxellois du Parlement européen (p. 225). Pour qui connait les lieux, cela confirme bien des choses, et, pour ceux qui ne les connaîtraient pas, il me semble que l’ambiance de « Bruxelles l’européenne » se trouve très bien rendue. L. Lamant ne dit peut-être cependant pas assez à quel point pour un flâneur, amoureux des ambiances urbaines, le reste de Bruxelles, malgré la « bruxellisation » qui a détruit des merveilles d’architecture « Art Nouveau » dans les années 1960, reste une des villes les plus agréables d’Europe. Le contraste avec le « Quartier européen » n’en est alors que plus radical.

Le plus intéressant dans l’ouvrage est sans doute la comparaison avec la situation architecturale à Francfort (p. 187) et à Luxembourg (p. 106). La BCE s’est dotée d’un nouveau siège avec une architecture remarquable, la Cour de justice aussi. C’est la puissance exaltée dans les formes choisies dans les deux cas. L. Lamant y voit la trace dans le bâti de la plus grande détermination de ces deux institutions à exister, et aussi sans doute de leurs procédures décisionnelles plus claires que celles des institutions qui siègent à Bruxelles : le Conseil de l’Union européenne/Conseil européen et la Commission.

Pour le reste, L. Lamant entremêle son enquête sur les dessous du ratage architectural et urbanistique bruxellois avec des considérations sur le fonctionnement tout aussi raté de l’UE ces dernières années. Qui a suivi les affaires européennes n’y apprendra pas grand chose qu’il ne connaisse déjà (entre autres par les articles de l’auteur dans Médiapart), mais il est réjouissant de voir un journaliste s’appuyer sur toute une série de travaux d’européanistes pour éclairer son propos. Au total, il donne une image mélancolique de l’UE actuelle. Tout semble certes perdu, tout le monde attend la fin, surtout les artistes/créateurs à vrai dire, mais c’est tout de même « une gigantesque occasion manquée, alors même que le chaos au dehors rend son existence plus nécessaire que jamais » (p. 227, dernière phrase de l’ouvrage, de l’Épilogue Clôture de Bruxelles). Il rend compte dans les dernières pages d’un entretien avec le socialiste belge, Paul Magnette, et il semble largement se rallier à sa vision d’une gauche radicalisant son action à l’intérieur même des institutions européennes. C’est sans doute là un moyen de ne pas désespérer le lecteur de gauche. Quoi qu’il en soit, la lecture du livre rend bien compte du Bruxelles de ces années-là, avant la fin ou avant le renouveau. Who ever knows?

 

 

François Fourquet, Penser la longue durée.

img20180611_20502686Il y a de ces livres dont on se demande comment un éditeur sérieux (en l’occurrence, François Gèze. cf. p.4) a pu le travailler sans se rendre compte qu’il offrait ainsi aux lecteurs un produit (presque) sans intérêt. Le livre (posthume) attribué à François Fourquet, Penser la longue durée. Contribution à une histoire de la mondialisation (Paris : La Découverte, 2018) fait partie de ceux-là.

Ce livre partait pourtant d’une bonne intention. Il s’agissait de rendre hommage à un économiste hétérodoxe trop tôt disparu.  Né en 1940, auteur d’un classique souvent cité (Les comptes de la puissance, 1980), F. Fourquet est mort en effet en  2016 – à 76 ans donc. Il avait mis en chantier un livre qui aurait été une histoire de la mondialisation. Un collègue du  disparu, Alain de Toledo,  a voulu au moins publier l’introduction théorique de cet opus à jamais inachevé (« Avertissement », p. 5-6). Fort bien.  Cela constitue à peu près les deux tiers de l’ouvrage (p. 17-172). Comme tout de même l’éditeur a dû penser que ce texte n’était pas des plus passionnant, il a eu l’idée de republier un article de F. Fourquet, paru en 2004 dans l’Année de la Régulation (n°8), « Le rapport international est toujours dominant » (p. 183-236). Et, comme les thèses exprimées dans cet article constituaient une critique en règle de l’approche de l’international par « l’École française de la Régulation », l’éditeur a proposé à Robert Boyer, son plus éminent représentant, un droit de réponse dans une longue postface, « Vertus et limites  d’une histoire globale de la mondialisation: un dialogue entre François Fourquet et la théorie de la régulation », en date du 31 janvier 2018 (p. 237-306). Pour donner quelque légitimité à cet ensemble un peu brinquebalant, Christian Chavagneux livre une Préface, « La méthode Fourquet » (p. 7-15), à moitié convaincue, qui ne cache pas qu’il n’est pas d’accord avec tout ce que F. Fourquet peut dire dans l’ouvrage.

Comme chacun sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. (Enfin, bon d’accord, c’est une fake news…). Le texte laissé par F. Fourquet (et mis en forme par A. De Toledo) constitue en effet plus un  document pour les historiens des sciences sociales qu’un apport vraiment novateur. En effet, comme fort honnêtement, F. Fourquet cite ses références intellectuelles à plusieurs reprises (dont dans ses « Remerciements », p. 17-21, qui ouvre son propos), on se rend compte avec quelque effroi qu’il semble avoir arrêté la plupart de ses opinions dans les années 1960 et n’en avoir guère bougé ensuite. J’ai eu l’impression en le lisant de parcourir les rayonnages des librairies d’occasion que j’affectionne tant par ailleurs.  Quelqu’un qui, au cœur des années 2010, cite sérieusement (dès la page 19, et p. 57-58) Sartre, Critique de la raison dialectique (1960), comme une œuvre qui lui a inspiré des concepts (dont ceux de « pratico-inerte » et  de « quasi-sujet », deux des points les plus contestables de toute la démonstration par ailleurs) fait preuve d’un beau courage – ou d’une absence totale de sens de l’à propos par rapport à l’état des sciences sociales de son temps. Idem pour l’hommage à A. Toynbee (p. 17), lui aussi utilisé ensuite. A ces références pour le moins vieillies (pas toutes heureusement), il faut ajouter que le lecteur comprendra rapidement que F. Fourquet étale pour le moins complaisamment une vieille rancœur contre le mouvement communiste si typique  d’un ancien croyant de la foi communiste de sa génération. C’est peu dire que ce genre de ratiocinations n’intéressera guère en 2018 le lecteur de moins de 70 ans – dont je suis tout de même! Sans doute pour bien se démarquer de ses anciens camarades de parti, F. Fourquet en vient ainsi à prétendre que, d’un certain point de vue, « le capitalisme » ne peut pas exister puisque c’était le nom de l’adversaire que le communisme et le socialisme s’étaient construits, et, comme ces derniers n’existent plus comme perspectives historiques et bien le capitalisme non plus (p. 113-115). Ce genre de truisme  est certes fort plaisant à enregistrer pour l’historien des idées, ou plus exactement pour celui des générations intellectuelles en France, mais fort rebutant pour le lecteur contemporain.

Pour ce qui est de la thèse centrale de F. Fourquet – rassurons tout de même les mânes de l’auteur : elle existe -, le problème qui apparait tout de suite au lecteur un peu informé est qu’elle n’est pas si nouvelle que cela. Il le dit d’ailleurs lui-même: il s’inspire largement des travaux de François Braudel sur l’économie-monde, les généralise et les amène jusqu’à l’époque la plus contemporaine. On pourrait ainsi  résumer sa thèse en disant qu’il propose une version économique de l’hypothèse Gaïa. Pour F. Fourquet, le tout de l’économie-monde (une fois devenu économie mondiale au XIXème siècle par absorption de toutes les économies-mondes dans l’économie-monde dominée par Londres) détermine en dernière instance tout le reste. Le tout (de l’économie mondiale capitaliste) l’emporte sur les parties (nationales/régionales/locales). Le tout permet en réalité la création des parties qui n’existent que comme parasitage ou hèlage (national/régional/local) du capital.  Les États sont  en effet des organisations territoriales qui tendent, soit à taxer le capital, soit à essayer de le séduire pour qu’il s’installe sur leur territoire (ce que F. Fourquet appelle le hèlage). Et, concrètement, si on le suit, ce sont les grandes familles marchandes/financières/capitalistes qui dominent le centre de l’économie-monde et qui forment le cœur de l’économie mondiale. Les États ne représentent eux qu’un parasitage de ce mécanisme fondamental d’une vie économique, sociale et culturelle du monde, organisée par cette super-élite marchande centrale. Cette dernière vit de la richesse créée par la coopération, par l’intelligence collective, de toute l’humanité. En dehors des auteurs que cite F. Fourquet, cette thèse ressemble beaucoup pour le passé à celles de K. Polanyi sur la naissance du capitalisme (années 1950), et, pour le présent, aux thèses de T. Negri et M. Hardt sur la « multitude » et l' »empire » (début des années 2000) – ou dans un autre registre, à celle de Yuval Noah Hariri dans Homo Deus (2015) insistant sur la « collaboration » comme source ultime du pouvoir d’Homo sapiens sapiens sur la planète .

Cette thèse centrale – respectable en elle-même- se trouve malheureusement encombrée de considérations annexes (sur la religion, sur les civilisations, sur le changement social par effervescence [sic] à la Durkheim, etc.) qui rendent le propos des plus énervants. Par moments, j’aurais eu envie de renvoyer une version corrigée de son ouvrage à F. Fourquet s’il avait encore été de ce monde, et je détesterais que certains propos de ce livre soient repris par des étudiants naïfs. (Désolé, j’ai vraiment les défauts de mon métier). Le pire est que l’article de 2004, ici reproduit, dit finalement les choses plus clairement, et il pose d’ailleurs une objection à la théorie de la régulation: y aurait-il pu avoir le « compromis fordiste » au niveau des nations occidentales s’il n’y avait pas eu la Guerre froide, et le changement, observé dès les années 1970, n’est-il pas lié à ces aspects géopolitiques? C’est là à dire vrai une très bonne question. Et j’aurais tendance à répondre avec les historiens de la Guerre froide que les compromis nationaux n’auraient décidément pas été les mêmes si la menace communiste n’avait pas existé.

Malheureusement, pour ajouter de la confusion, R. Boyer dans sa réponse ne se saisit pas vraiment ce point d’histoire – qui, il est vrai, n’est pas de son domaine de compétence. Il explique encore une fois la théorie de la régulation dans son dernier état – avec force schémas plus ou moins clairs-, et il montre comment celle-ci peut rendre compte du changement de régulation du compromis fordiste vers le néo-libéralisme financiarisé. Revenant sur l’idée de compromis socio-politique, R. Boyer insiste sur l’importance du niveau national, sans vouloir se confronter à cet argument (juste à mon sens) de la Guerre froide.  En outre, même s’il prend en compte l’ensemble du propos de F. Fourquet, R. Boyer répond surtout à l’article de 2004, qui portait plutôt sur la période contemporaine, mais pas à l’argument ultra-mondialiste de F. Fourquet sur la longue période. Trompé peut-être par les formulations vraiment un peu mystiques par moment de F. Fourquet (Hegel sort de ce corps!), R. Boyer croit seulement y voir une idée philosophique – facile à réfuter, ou à ne pas prendre en compte-, mais il manque la question tout à fait historique. L’économie est-elle d’abord mondiale, avant d’être nationale?

En même temps, à vouloir répondre à F. Fourquet, on retomberait sans doute sur la réponse de Braudel: il y le proche et il y a le lointain. La période contemporaine est peut-être celle où tout le proche (l’économie de subsistance) se trouve pris dans le lointain (l’économie de marché). F. Fourquet aurait pu d’ailleurs argumenter qu’avec les effets multiformes de l’économie mondiale sur l’écologie de la planète terre, toute activité (y compris celle de groupes de chasseurs-cueilleurs au fin fond de l’Amazonie) est prise dans ce tout et en subit les conséquences (externalités). Bizarrement, il n’évoque pas ces aspects écologiques. Il voit l’économie mondiale comme le résultat productif de toutes les intelligences humaines et les économies nationales comme la résultante de la répartition politique de ce résultat, mais il ne voit pas que son raisonnement pourrait être facilement étendu aux pollutions. Par exemple, si les riches électeurs de D. Trump encaissent les profits de leurs capitaux investis à Wall Street, c’est aussi grâce au fait que les Inuits par exemple sont forcés de subir des température élevées qui détruisent ce qui restait de leur mode de vie et qu’ils ne disposent pas des moyens de coercition pour contrer cette destruction. Leur mode de vie est négociable.

Par ailleurs, la seule intuition de F. Fourquet qui m’a semblé vraiment originale est celle selon laquelle le centre de l’économie-monde, une ville ou une conurbation entre plusieurs villes (actuellement New York – Washington), doit être un lieu de tolérance religieuse, culturelle et politique. L’intolérance nuit aux (bonnes) affaires qui forment le cœur de  l’économie monde. Cela semble bien être le cas pour les cas du passé (Venise, Anvers, Amsterdam, Londres), et il serait logique que cela soit le cas dans l’avenir. C’est là un argument qui laisse à penser à F. Fourquet que la Chine (communiste) ne peut pas devenir à terme le centre de l’économie mondiale (en particulier p. 169-170, et p. 173-175, reproduisant un point de vue donné au journal le Monde en 2010). (Ou est-ce que cela veut dire que Singapour sera le centre du monde du XXIème siècle?) Pour le coup, c’est là une prédiction que les historiens de l’avenir auront le loisir de falsifier ou de confirmer. Si elle est vraie, l’idée que le centre de l’économie-monde est par nécessité tolérant me parait aussi un message d’espoir pour la liberté intellectuelle de l’humanité.

Au final, la publication de cet ouvrage, dont je déconseillerai la lecture aux étudiants même avancés, dessert la cause que F. Fourquet entendait sans doute servir. L’idée est bonne, mais la réalisation terrible. Il aurait donc mieux valu s’abstenir de proposer au lecteur de 2018, d’une part, des preuves si éclatantes d’une pensée vieillie à bien des sens du terme, et, d’autre part, des démonstrations si bancales. Faire les fonds de tiroir n’est jamais très raisonnable, même par amitié. A chacun son époque.