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Darmanin-Johnson: deux vieilles démocraties, une même irresponsabilité au pouvoir.

L’affaire de la finale au Stade de France est lue par la plupart des médias et des commentateurs comme une autre démonstration de l’incurie du Préfet de police de Paris et de l’irresponsabilité du Ministre de l’Intérieur. La droite et l’extrême-droite soulignent que les supporters de Liverpool ont été attaqués autour du Stade de France par des « sauvages », à savoir les suspects habituels en pareil cas, « jeunes de banlieue » et « mineurs étrangers isolés », sans que la police, pourtant présente en masse, ne réagisse. La gauche s’indigne plutôt de la n-ième démonstration d’un maintien de l’ordre « à la française » contre ces mêmes supporters, à grands renforts de gazeuses et de gaz lacrymogène. Au regard des témoignages des dits supporters de Liverpool, les deux camps hexagonaux ont d’ailleurs sans doute raison tous les deux – ce qui bien sûr ne les excite que plus l’un contre l’autre (« Racistes! » vs. « Laxistes! Islamo-gauchistes! »). L’affaire est cependant vue comme essentiellement française.

On peut aussi y voir une concordance des temps franco-britannique. En effet, l’actualité britannique est actuellement occupée par les suites de ce que la presse appelle le « Partygate », à savoir le scandale lié à toutes ces fêtes organisées par les personnes travaillant pour Boris Johnson dans les locaux mêmes de l’administration de Westminster au moment des confinements décrétés pour lutter contre le CCVID-19 en 2020 et 2021. Malgré l’évidence d’une responsabilité de B. Johnson dans le fait d’avoir (au minimum) laissé faire ces fêtes et d’y avoir participé lui-même, ne serait qu’à l’insu de son plein gré, ce dernier se refuse de son côté à démissionner, de manière tout aussi résolue qu’un Darmanin de ce côté de la Manche. Ils s’excusent, reconnaissent certes quelque manquement, mais ne démissionnent point.

Dans les deux vieilles démocraties, on se trouve donc rendu au même point. Selon les éléments rassemblés par la presse, les réseaux sociaux, et éventuellement des enquêtes policières ou administratives, un responsable politique ment effrontément, ou,si l’on veut y voir le côté comique, galéje tel un personnage de Pagnol. Les déclarations de notre Ministre de l’Intérieur sur les dizaines de milliers de billets d’entrée contrefaits ne correspondent ainsi visiblement pas à grand chose. Les photos de B. Johnson verre en main dans l’une ou l’autre fête en principe interdite ne sont même pas dénoncées par lui comme des deep fake produites par les services secrets russes. De notre côté, des soutiens de la majorité présidentielle ont été jusqu’à voir dans la situation autour du Stade de France l’intervention de la mafia russe. (C’est Poutine qui a dû bien rire si l’information lui est parvenue.) Les réactions de B. Johnson à toutes les preuves accumulées qu’il était au courant de ces fêtes ont surtout consisté à virer des lampistes, et il semble que, du côté français, on s’oriente dans la même direction.

Il est difficile de ne pas voir dans ces deux situations une évolution très inquiétante pour les deux vieilles démocraties. Certes le mensonge fait partie depuis toujours de la vie politique des États, de la raison d’État, mais, dans les deux cas, on se trouve face à deux personnages qui sont pris, comme on dit en italien, les mains dans le pot de confiture, et, malgré l’évidence de leurs manquements respectifs, ils ne démissionnent pas de leur poste. C’est cet affichage du mensonge – ne serait-ce que parce qu’on n’en tire pas la seule conséquence morale possible, démissionner – qui me parait grave. Comment maintenir ensuite une norme minimale de comportement chez tout un chacun? Mentir suppose de ne pas se faire prendre en train de mentir. C’est une norme de la vie sociale, que les enfants apprennent assez tôt je crois, et la vie politique ne peut guère s’en abstraire. Ou alors on passe vraiment à autre chose… (Et, dans le cadre de la raison d’État, il ne saurait être question d’être pris sur le fait, ou alors il faut assumer ce manquement à la morale au nom d’une valeur politique supérieure, tel un Mussolini assumant le meurtre de Matteoti par ses partisans.)

En même temps, rassurons-nous tout de même : dans les deux pays, le droit reste préservé de dire publiquement que les deux personnages arrangent la vérité à leur manière. C’est déjà cela. Et comme dirait notre bon Président, Emmanuel Macron, qui s’y connait en vie démocratique, ce n’est pas la dictature, pas la Corée du nord tout de même. Juste le triomphe de l’irresponsabilité des deux côtés de la Manche, une belle « Entente cordiale » en somme.

Et, du coup, comment prétendre éduquer la jeunesse après ça? Il ne vaut mieux pas y penser.

PS (en date du 11 juillet 2022) : Lueur d’espoir. Boris Johnson a tout de même fini par démissionner suite à la révolte de près de la moitié de son Cabinet ministériel. Mais il reste pour expédier les affaires courantes jusqu’au choix de son successeur par le Parti conservateur. Il n’est pas complètement certain qu’il soit vraiment parti pour de bon. Visiblement, sa tendance à mentir sur tout et n’importe quoi, y compris à ses plus proches alliés, a fini par le couler.

Jusqu’ici tout va bien…

Voilà, les résultats du premier tour de la présidentielle sont là depuis une semaine. Il n’y a, comme prévu, pas eu de miracle pour la gauche. Jean-Luc Mélenchon a certes fait un bon score, mais cela ne lui a pas suffi pour se qualifier au second tour.

Maintenant, nous voilà donc face au match retour de 2017 : Macron/Le Pen.

D’après les sondages disponibles, l’avantage resterait au sortant. Il faut dire que, du point de vue des soutiens de toute nature (politiques, associatifs, religieux, etc.), les appels au vote en faveur de ce dernier l’emportent de très loin. Ces appels ne convainquent sans doute personne, mais au moins permettent-ils d’objectiver les rapports de force dans la société française. La « société civile » d’extrême-droite reste tout de même singulièrement pauvre (ou discrète?), même si la « société politique » (organisations, médias, influenceurs, etc.) de cette dernière est elle foisonnante.

Cependant, tout cela ne me rassure qu’à moitié. Comme l’a souligné Dominique de Villepin, un événement au sens historique du terme peut encore se produire: si Marine Le Pen était élue ce 24 avril, en dehors des conséquences pour la France et ses habitants, c’est tout l’ordre international d’après 1945 qui vacillerait sur ses bases. Poutine aurait gagné une alliée et serait en mesure de semer la discorde chez l’ennemi.

Les raisons qui me font douter de la victoire d’Emmanuel Macron dimanche prochain sont à la fois liées à sa campagne et au déroulement de son quinquennat.

D’une part, comme à beaucoup d’observateurs, sa campagne me parait affreusement mauvaise. On le retrouve ces derniers jours tel que l’éternité le change. Plus il prétend avoir changé, moins, par expérience, on se trouve porté à le croire. La mise en scène de sa volte-face sur l’écologie constitue l’un des éléments les plus risibles de ce point de vue quand on a suivi les péripéties du quinquennat. Cinq années de greenwashing acharné, une Convention citoyenne humiliée et un soutien sans faille du grand chef des chasseurs à la veille du premier tour pour en arriver à cette ode in extremis à la Nature que Macron veut désormais fêter (comme la Musique). Les interventions de tous les médiocres qu’il a promu depuis 2017 font peine à voir, et surtout à entendre, et donnent furieusement envie d’avoir piscine le 24 avril. Pour ajouter au tableau, au lendemain même du premier tour, Macron n’a rien trouvé mieux que de nier l’existence d’un « front républicain » en 2017. Effectivement, dans sa pratique de gouvernant, Macron a fait pendant cinq (longues) années comme si cela n’avait pas présidé à son élection, fort de sa majorité parlementaire de Playmobils, il n’en a certes fait qu’à sa tête. Il officialise ainsi en 2022 ce qu’on a vu à l’œuvre depuis 2017, mais, sauf à diffuser une vraie fake news pour le coup, c’est bel et bien grâce à la volonté de barrage face à Marine Le Pen de beaucoup d’électeurs (de gauche et de droite) qu’il a été élu en 2017. Bref, pour un électeur de gauche, le seul argument qui justifie que l’on vote pour lui reste « le front républicain », la volonté de faire barrage à Marine Le Pen. Il n’y a de ce côté-là aucun autre argument recevable.

D’autre part, toute l’action de son quinquennat constitue une somme de désastres, grands ou petits, dans toutes les politiques publiques. Éducation, santé, logement, université, recherche, police, grand âge, immigration, travail, environnement, etc., c’est à un florilège de manquements auquel on a assisté, que ce soit en matière de financement ou surtout de stratégie. Il n’y a pas un problème d’intérêt public qu’on puisse dire avoir été (un peu) réglé depuis 2017. Il n’y a guère que la (lente) remontée en gamme de nos forces armées dont on pourrait le créditer (même si l’enlisement de ces dernières au Mali constitue un autre point noir du quinquennat). Surtout, comme l’a montré l’enquête d’une commission sénatoriale sur l’usage des cabinets de conseil, c’est à un évidement de l’État auquel on assiste, à une éviscération, dont le dernier épisode en date n’est autre que le sabordage en règle de notre corps diplomatique, qui vient d’être acté par un décret publié entre les deux tours. La haute fonction publique « à la française » ne sera bientôt plus qu’un pieux souvenir. L’avenir est désormais aux illusionnistes aux bonnes recommandations, à des clones de Macron par milliers. La réélection de Macron acterait de fait le triomphe de la compétence feinte à tous les niveaux. Ou serait-ce plutôt que, pour une partie des électeurs, compte seulement en matière d’action publique le fait de ne pas payer trop d’impôts? C’est certes le seul vrai grand succès d’Emmanuel Macron (suppression de l’ISF, mise en place du PFU sur les revenus du capital mobilier, suppression de la taxe d’habitation, etc.) qui lui a permis de phagocyter au premier tour de cette élection presque tout l’électorat de droite (celui non raciste en tout cas).

Du coup, même si une part de moi-même comprend bien le gain électoral qu’apporte à Emmanuel Macron son positionnement central, une autre part n’arrive pas encore à croire qu’un tel dysfonctionnement de toutes les politiques publiques ne finisse pas par se payer cash au final. De fait, en dépit des sondages, je me demande si un vote venu de l’abstention au premier tour ne va pas lui jouer un bien mauvais tour, et à nous avec. Tous ces gens dont il s’est fait haïr (« Gilets jaunes », « No-vax », etc.) ne vont-ils pas dimanche prochain se ruer vers le vote Le Pen au second tour dans un « Tout sauf Macron » vengeur? Et tous les gens qu’il a blessé, au propre ou au figuré, ne vont-ils pas s’abstenir (ou voter blanc ou nul) et donner ainsi la victoire à Le Pen? Pour ces derniers, personne ne saurait par ailleurs leur faire grief de quelque manière que ce soit de leur choix: nul ne doit être en effet sommé de voter pour son bourreau (et chacun reste seul juge de ses propres souffrances). Si une partie des électeurs, par ailleurs parfaitement démocrates, ne peuvent que s’abstenir au second tour, même face à la menace Le Pen, c’est bien en effet à cause de l’action d’Emmanuel Macron pendant son mandat. Le vote pour Jacques Chirac en 2002, pourtant créateur du RPR, Premier Ministre au moment de l’affaire d’Ouvéa (1988), entouré d’affaires « abracadabrantesques », etc., avait posé moins de dilemme à beaucoup, parce que, malgré tout, la somme de ses manquements à la common decency apparaissait au final moins lourde, moins évidente, moins revendiquée, que celle d’Emmanuel Macron, le petit prince du mensonge ou de la demi-vérité. J’ose cette formule qui pourra paraitre excessive, car j’ai eu le malheur de lire récemment Le Traitre et le Néant des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Paris : Fayard, 2021). Je n’y ai pas appris grand chose, mais cela m’a remis en mémoire à quel point ce quinquennat n’a été qu’une succession de faux-semblants, de demi-vérités, de n’importe quoi du point de vue de la morale la plus élémentaire de la vie publique. Nous aurions été sous la IIIème ou la IVème République (ou chez l’un de nos voisins nordiques actuellement), Macron Président du Conseil aurait été viré du pouvoir cent fois depuis 2017.

En conclusion de ce post, j’ose espérer du coup qu’en cas d’événement, nul commentateur n’aura l’outrecuidance et la mauvaise foi d’en attribuer la responsabilité à un autre qu’à Emmanuel Macron lui-même et à la belle équipe de seconds, troisièmes et quatrièmes couteaux qu’il a soudé derrière lui depuis 2017. L’élection de Marine Le Pen serait le couronnement de toute leur œuvre.

Puisse ce post être sans objet le 25 avril prochain au matin.

P. Charbonnier, Culture écologique

Pendant que l’Ukraine agonise en raison d’une « opération militaire spéciale », pendant que l’on se dirige droit vers la réélection sans gloire à la Présidence de la République du meilleur client français d’un cabinet de (mauvais) conseil (sauf pour lui-même) , pendant que l’on bat des records de chaleur en Antarctique pour un mois de mars, il faut tout de même continuer de penser à l’avenir et à la formation de la jeunesse. Lire et recenser le manuel de Pierre Charbonnier, Culture écologique (Paris : Les Presses de Science Po, 2022) me parait une bonne occasion pour se (re)mettre dans cette optique.

P. Charbonnier est un philosophe qui, visiblement, a adopté en pratique une relation à son propre travail intellectuel semblable à celle d’un Durkheim jadis. Il ne s’agit pas seulement de penser la réalité dans sa tour dorée, mais de servir directement au plus grand bien de la société dans laquelle il vit. Après avoir produit une ambitieuse histoire des idées (Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris : La Découverte, 2020), dont je m’étais permis de faire une recension (quelque peu acide, j’en conviens) sur ce même blog, il propose un manuel voulant porter les bases d’une « culture écologique ». Il s’agit d’une nouvelle forme de manuel mis en place par les Presses de Science Po (Paris) dans une collection nommée « Les Petites Humanités ». J’avais déjà pu apprécier ce format avec le livre de Dominique Cardon, Culture numérique (2019). L’idée est de proposer au lecteur (étudiant) une synthèse aussi précise que percutante sur des fronts nouveaux du savoir (dont bien sûr une institution comme Science Po Paris ne peut se désintéresser). Cela signifie des chapitres courts et très lisibles, illustrés avec mesure, suivis de deux ou trois pages de « A lire, à voir, à écouter », à savoir des références de tous ordres (bibliographies, webographies, filmographies, etc.). Autrement dit, ce sont des manuels qui se veulent de réelles introductions pour permettre ensuite au lecteur d’aller plus loin (et non pas des manuels qui se voudraient exhaustifs sur un sujet et qui chercheraient surtout à épater les collègues).

Pour ce qui concerne le manuel de P. Charbonnier, on trouvera effectivement dans ses 343 pages de quoi se faire une « culture écologique ». Mais, du coup, qu’est-ce donc que cela une « culture écologique »? C’est un ensemble de savoirs et de problématiques qui nous permettent de saisir les rapports entre les sociétés humaines et leur environnement « naturel ». Le mot « naturel » doit ici recevoir de très gros guillemets, car, justement, ce que le livre entend nous apprendre par a+b est qu’il n’y a plus guère de « Nature » (au sens d’un univers bien séparé de l’homme), il n’y a que des interactions entre les processus naturels (physico-chimiques, biologiques, etc. ) et les processus économiques, sociaux, politiques, démographiques, etc.

Cette refonte de notre vision, où les affaires humaines ne doivent plus du tout être séparées de celles de la Nature, est proposée en huit chapitres bien calibrés : La terre, le vivant, la technique, La nature domestiquée, L’invention de la nature, Le capitalisme et ses limites, Les critiques du progrès, Les chemins de l’écologisme, L’économie du changement climatique, La réinvention de la société. Il y a de fait un côté encyclopédique dans le propos, puisque le lecteur passe des considérations très générales sur l’homme comme animal coopératif doué de technique aux projets contemporains de « Green New Deal », en passant par la domestication animale, le capitalisme tel que vu par K. Marx ou K. Polanyi et quelques auteurs visionnaires comme Gandhi ou Rachel Carson. Un étudiant qui lirait et assimilerait tout ce propos n’aurait pas lieu de se plaindre à l’auteur de la marchandise ici vendue pour moins de 20 euros. (La seule vraie faiblesse qu’il m’a été donné de repérer dans le propos concerne le passage dédié à l’« environnementalisme partisan », p. 232-238, en particulier en Occident, où peu de politistes se reconnaitront tant la vision de la naissance de ces partis écolos parait platement fonctionnaliste.)

De fait, P. Charbonnier tient ici la ligne qu’il a défini dans son livre plus théorique d’histoire des idées. Il s’agit, comme l’explique l’introduction, d’ajouter de la nature aux contraintes juridiques et économiques sur leur action que doivent intégrer les futurs décideurs que forme un lieu comme Science Po. Attention toutefois, comme il le dit très explicitement, il ne s’agit pas de plaider pour le « naturalisme » (pour une nature qui imposerait désormais des choix à l’humanité, une sorte de néo-malthusianisme): « Pourtant, il est possible d’entendre autrement la référence à l’écologie. On peut simplement affirmer que le réseau d’interactions et d’obligations qui structure la vie sociale doit être redéfini pour intégrer un meilleur usage de la Terre, plus juste, plus durable, mieux informé. Autrement dit, la référence à la nature n’impose pas nécessairement un carcan à l’action et à l’imagination, comme le craignent les plus réticents à l’écologie politique [allusion au grand contempteur des Amish qui nous gouvernera encore cinq ans de plus? ], elle permet d’interroger à nouveau nos orientations collectives. » (p. 17-18) On retrouve de fait la même idée-force que dans son livre plus théorique: préserver les libertés fondamentales des Modernes et leur sens de la justice sociale dans ce nouveau cadre de l’action humaine (« préservation des libertés fondamentales sous la contrainte écologique », p. 14). Dans la conclusion, il compare même le rôle de cette « culture écologique » pour « intégrer des coordonnées écologiques » dans les choix collectifs avec « la procédure administrative (…) garant de contre l’arbitraire, la corruption ou la force » (p. 326). En quelque sorte, après l’État de droit, il faut aussi l’État écologique, pour inventer une expression qui n’est pas, me semble-t-il, dans l’ouvrage.

Le lecteur de ce blog aura compris que je suis guère opposé à cette idée. Ne suis-je pas enseignant dans un Science Po Grenoble contrôlé selon certains collègues à la lucidité sans pareille par les « islamo-gauchistes intersectionnels queers »? (Attention second degré). Par contre, j’ai cru percevoir dans la conclusion de P. Charbonnier (« Pour une culture écologique », p. 321-332) une bonne dose d’illusions.

Première illusion, la moins grave. Il fait comme s’il suffisait à un futur décideur de savoir tout ce qu’il explique dans l’ouvrage pour se convertir à l’État écologique. Au niveau des (futures) élites, je doute pour le moins du sens de la causalité. Je crois plutôt que ce seront les étudiants déjà orientés vers cette approche que j’appelle d’État écologique qui y trouveront des sources, des justifications. Je doute que cela convertisse qui que ce soit. En passant, je note que cette conversion des convaincus sera d’autant plus facile que le livre de P. Charbonnier m’est apparu comme tout entier orienté vers l’avenir immédiat, vers l’avenir des individus déjà nés au monde. Il ne s’agit plus, comme avec un Hans Jonas à la fin des années 1970 ou du rapport de Club de Rome en 1972, de se préoccuper de nos (hypothétiques) descendants, mais d’agir hic et nunc pour sauver (ou pas) notre propre peau ou éventuellement celle d’autrui. De ce point de vue, le fond de ce manuel marque le moment où les affaires d’écologie deviennent de plein droit des affaires du présent. (On pourrait d’ailleurs se demander s’il ne s’agit pas d’une nouvelle victoire du « présentisme » : l’écologie ne serait plus une perspective d’un avenir de nouveau radieux, mais plus simplement un état du monde à affronter.)

Deuxième illusion: au delà de ce seul manuel destiné à des étudiants type Science Po, P. Charbonnier plaide dans sa conclusion pour une meilleure connaissance de l’écologie, des processus d’interaction homme-nature, à tous les niveaux d’enseignement. Il fait ici comme s’il n’existait pas déjà des cours de biologie, de physique, de chimie, d’histoire ou de géographie, et toutes ces formes de pédagogie qui visent à faire de nos successeurs des personnes mieux informées sur ces points-là. Comme me l’ont dit, il y a déjà quelques années, mes propres étudiants de Science Po Grenoble, ils sont « bassinés » (sic) par tous ces aspects « écologiques » depuis le collège. Et, pour citer mon propre exemple, et parce que P. Charbonnier fait allusion aux flux matériels qui constituent la vie urbaine moderne dont tout un chacun devrait avoir connaissance, je crois bien me souvenir d’avoir été moi-même amené visiter une station d’épuration lors de mes années de collège (soit, hélas, dans les années 1970!). Un auteur allemand de ma génération, Harald Welzer, raconte la même chose dans Selbst Denken (livre paru en 2015 en poche en allemand) pour en tirer la même conclusion : le discours pédagogique sur ces sujets n’a aucun effet grandiose sur le cours du réel. (Pour lui, cela tient à l’« industrialisation profonde » de notre psyché par les processus consuméristes.) Dans les pays les plus développés, il y a donc en fait des lustres que l’éducation scolaire s’efforce de mettre l’accent sur ces sujets. L’« alphabétisation écologique » (p. 331) existe déjà. Cependant, cela ne change pas grand chose dans les comportements d’adultes. De la même manière que l’instruction civique ne fait guère par ailleurs de bons citoyens ou l’initiation à la sécurité routière de bons conducteurs.

Probablement, comme le ferait remarquer tout sociologue, parce que ces comportements d’adultes sont déterminés par bien d’autres choses que l’éducation scolaire. A mon sens de politiste, tout cela n’imprime pas beaucoup dans les pratiques parce qu’il n’existe pas assez de modes d’encadrement de la population adulte qui guident vers cette vision. Nous sommes là face à l’impasse d’une société d’individus, qui ne peuvent plus (ou surtout ne veulent plus?) se raccrocher à un syndicat, une Église, une association d’éducation populaire, un parti, pour guider leur action au jour le jour. Faute de vouloir encore déléguer, il ne leur reste donc plus qu’à s’informer par eux-mêmes, ce qui est en pratique impossible sur tous les sujets d’intérêt commun.

Quoi qu’il en soit, P. Charbonnier avec Culture écologique a produit un bel outil d’initiation pour nos étudiants, et l’on ne peut que lui souhaiter d’être réédité, enrichi et mis à jour, de façon que l’on dise un jour « le Charbonnier » pour désigner l’ouvrage dans la pure tradition des grands manuels issus des cours de Science Po (Paris).

2022: toujours pas de miracle en vue pour la gauche.

Nous sommes début février 2022. La campagne présidentielle se déroule cahin-caha, et la situation parait de plus en plus désastreuse pour la gauche en général.

Dans mon dernier post sur le sujet datant de septembre 2021, j’avais fait allusion à la « primaire populaire » en y voyant une éventuelle voie de sortie qui aurait fait émerger une candidature (presque) commune. Je laissais alors mon jugement en suspens.

Cette dernière a bien eu lieu finalement, in extremis, à la fin du mois de janvier 2022, mais elle aboutit pour l’instant à l’exact inverse de ce qu’elle prétendait faire. à savoir promouvoir le choix d’une candidature commune de la gauche capable de se porter au seuil de qualification pour le second tour (autour de 20% des suffrages, voire seulement 15%, vu l’opération Zemmour en cours sur le flanc droit de l’offre politique).

Comme chacun sait, Christiane Taubira a en effet fini par être la seule candidate d’importance (?) acceptant la règle du jeu posée par les organisateurs, et elle l’a emporté en un tour grâce au mode de scrutin choisi (le « jugement majoritaire »). Résultat : elle se considère désormais vraiment comme candidate à l’élection présidentielle. Or ses premières interventions en tant que candidate investie montrent qu’en fait elle n’a rien travaillé en aval et qu’elle s’est fait prendre au piège de son envie de revenir sur le devant de la scène médiatique. Un bel exemple de « protagonismo », comme disent les Italiens, de ce besoin irrépressible de certains acteurs politiques sur le retour d’exister encore, alors que leur temps est passé et que l’on sait bien d’expérience que ces personnes n’apportent rien à la vie politique d’autre que leur envie d’avoir encore une fois leur heure de gloire médiatique. Quelques absences de plus, et quelques personnes malintentionnés pour rappeler son passé politique pour le moins sinueux, sans compter son caractère peu amène en réalité, et la mascarade sera vite finie.

Comment en est-on arrivé là? Tout d’abord, il y a l’erreur de stratégie de la candidate investie par le Parti socialiste, Anne Hidalgo. Dans un premier coup de théâtre, après avoir dit le contraire, elle accepte de participer au processus proposé par les initiateurs de la « primaire populaire », elle lui offre donc un début de légitimité. Dans un second temps, voyant que même le candidat investi par la « primaire écologiste », qu’elle pouvait raisonnablement avoir l’espoir de battre, Yannick Jadot, refuse de se plier à l’exercice (pour ne pas parler de celui de l’Union populaire, Jean-Luc Mélenchon ou du PCF, Fabien Roussel), elle fait machine arrière toute, en voyant en plus l’apparition dans ce jeu-là de Christiane Taubira. Les organisateurs de la « primaire populaire » face à ces refus, qui montraient que même le regroupement du PS, de ses anciens et nouveaux satellite partisans (PRG, Nouvelle Donne, etc.) et des divers partis écologistes, était impossible, auraient pu déclarer forfait. Ils ont décidé d’aller jusqu’au bout, en inscrivant d’office, pour faire semblant de rassembler, dans les possibilités de vote Jadot, Hidalgo et Mélenchon, tout en signalant bien que ces derniers avaient refusé de participer. Un éminent juriste lié au PS a souligné juste avant le vote de la « primaire populaire » que, selon lui, la procédure proposée revenait à organiser un sondage sans en respecter les normes légales. Le PS n’a pas été plus loin et n’a pas souhaité faire donner l’artillerie légale pour essayer de tout bloquer. Selon le journal Libération, Fabien Roussel a été exclu parce qu’il n’avait pas reçu assez de parrainages dans le processus préalable au vote proprement dit. Il n’était pas du côté masculin parmi les cinq mieux parrainés. Cette circonstance qui m’avait échappé souligne que tous les électeurs possibles de gauche ne se sont pas reconnus dans cette « primaire populaire », en tout cas pas ceux proches du candidat du PCF, pour ne pas parler des électeurs séduits par nos trois trotkystes en lice.

Comme le temps manquait désormais, nous étions tout de même fin janvier 2022, le vote, exclusivement en ligne, de la « primaire populaire », rassemblant tout de même quelques centaines de milliers de braves gens, n’a été précédé d’aucun vrai débat entre les candidats retenus (le plus fort dans l’affaire est que la favorite Christiane Taubira s’est fait remplacer pour le seul débat organisé entre les quatre candidats ayant accepté la procédure), l’effet escompté de mobilisation de l’attention des médias sur les propositions des candidats a donc été complètement raté. Et, à la fin, « la gauche » (avec des gros guillemets tant la revendication de représenter tout ce camp en est devenu peu assurée) se retrouve avec une candidate de plus: la dame Taubira, dont le caractère présidentiable m’échappe un peu. Qu’a-t-elle fait d’important depuis 2017 pour le « peuple de gauche »? Exister? Évidemment, Anne Hidalgo tient perinde ac cadaver à rester candidate, n’étant pas prête à jouer les Montebourg elle aussi, et à retourner en plus à sa gestion de la capitale. Du coup, elle se réclame dans le journal Libération, dont la une la montrant sur un fond rouge sang restera dans les annales, d’une légitimité naturelle, en quelque sorte historique. Ne représente-t-elle pas le parti dominant de la gauche depuis les années 1970? Il se murmure que François Hollande et son dernier Premier Ministre, Bernard Cazeneuve, viendraient sous peu à son secours.

Le niveau d’incompréhension qu’elle affiche face à sa situation confine au tragique-comique. Elle est désormais à moins de 5% des intentions de vote dans tous les sondages disponibles. Les données de sondages collectées par notre collègue Emiliano Grossman sont sans appel : une moyenne de presque 6% des intentions de vote début octobre 2021 pour la candidate du PS, et, en ce début février 2022, moins de 3%. L’actuelle maire de Paris ne comprend visiblement rien à ce qui lui arrive. C’est pourtant simple : Hollande. Elle aurait dû le comprendre dès le départ de sa campagne aux réactions outrées suscitées par sa promesse de « doubler le salaire des enseignants ». Personne n’y a cru, et surtout pas les premiers intéressés. Sa participation houleuse à la grande manifestation des enseignants de ce mois de janvier2022 pour protester contre l’ « Ibiza-blanquérisme » aurait dû l’éclairer encore plus. Les électeurs traditionnels de la gauche, y compris sa frange la moins radicale (les enseignants), se sont sentis trahis par les (basses) œuvres du dit Hollande. Ils n’ont pas oublié, et ils ne sont prêts d’oublier. La marque PS est donc aussi grillée que celle de celle de la SFIO en son temps. (Remarque bien sûr bien désolante: il a fallu aller de 1956-58 à 1981 pour que les socialistes français reviennent aux affaires.)

Mais, au sein du PS, ils n’ont visiblement pas compris que le quinquennat Hollande les a tués. Ils ne comprennent décidément pas que les choix économiques et sociaux de ce quinquennat 2012-2017 sont à la source de tous leurs déboires actuels. C’est amusant de voir certains d’entre eux, dont Anne Hidalgo elle-même à demi-mot dans un oral de rattrapage organisé par Médiapart, admettre que le PS n’a pas assez travaillé entre 2017 et 2021. Ce n’est pas de travail proprement dit qu’il aurait dû être question, ce ne sont pas les propositions en terme de politiques publiques qui manquent, mais de reformulation complète de l’histoire du « hollandisme » au pouvoir, d’affirmation d’une ligne politique de rupture radicale avec ce passé-là. Il aurait fallu rompre radicalement avec François Hollande et tout ce qui l’entourait dont bien sûr le fait d’avoir engendré un Emmanuel Macron et quelques autres personnages dont l’histoire de France se serait fort bien passé (C. Castaner, JL. Guérini, O. Dussopt, M. Schiappa, etc.). Or le dit Hollande et ce qui lui reste de proches semblent bien vouloir revenir mettre leur grain de sel dans la candidature Hidalgo. La pauvresse, serait-on tenté de dire tant on finit par plaindre la toujours candidate du PS.

De fait, d’un point de vue plus comparatif, en Europe, tous les partis socialistes et sociaux-démocrates qui ont trahi depuis les années 1990 leurs bases électorales historiques (le « petit salariat » pour simplifier) en mettant en place, ou en laissant mettre en place dans le cadre d’une coalition gouvernementale, des politiques économiques et sociales d’inspiration néo-libérale, des chocs d’austérité expansive, finissent par le payer très cher électoralement. On peut penser aux naufrages sans retour à ce jour des partis socialistes en Pologne, en Hongrie, en Grèce, voire aux Pays-Bas. Inversement, lorsque les dirigeants d’un parti socialiste ou social-démocrate comprennent à temps, non souvent sans des fortes batailles internes pour le leadership, qu’il faut revenir aux fondamentaux de l’offre politique socialiste (comme l’ont fait non sans mal, ceux du SPD en Allemagne ces dernières années, rompant avec le très néo-libéral et très poutinien G. Schröder, ou ceux du PSOE en Espagne) sans verser toutefois dans la radicalité et la complexité (en gros, en n’oubliant pas de promouvoir d’abord la hausse du salaire minimum et la hausse des retraites par exemple) ou ont compris qu’il ne faut jamais les quitter (comme le PSD en Roumanie), il peut rebondir nettement, ou tout au moins se maintenir dans le jeu. En 2012, le PS était dans cette situation. Le « peuple de gauche », fervent lecteur d’Indignez-vous de S. Hessel, avait voté cette année-là pour ce retour aux bases du socialisme après les cinq années de « sarkozysme ». C’est bien toute l’importance du discours de février 2012 de François Hollande (« Mon ennemi, c’est la finance. ») qui promettait ce retour aux bases de l’offre politique du socialisme. Or, à moins d’être membre du dernier carré des « hollandistes », le PS au pouvoir a fait exactement le contraire sur ce plan-là de ce que le cœur de son électorat populaire, et pas seulement d’ailleurs, attendait. Plus le quinquennat avançait, plus cela devenait évident, et plus les défaites électorales du PS s’enchainaient avec une belle régularité On finit tout de même la mascarade du hollandisme au pouvoir sur la « loi El Khomry » et la « loi Macron ». Et, à la fin, courageux mais pas téméraire, François Hollande n’a même pas jugé bon de se représenter au jugement du bon peuple de France – ce qui aurait pourtant soldé la facture en quelque sorte. (Un Hollande à 5% des suffrages au premier tour des présidentielles de 2017 aurait bien clarifié les choses.)

Malheureusement, pour le PS et la gauche en général, les dirigeants actuels du PS n’ont pas su tirer les leçons de cette situation. Certes, ils ont fait par toute une série de documents l’inventaire des années Hollande (ce qui a irrité bien sûr le dit personnage et ses proches), mais ils n’ont pas su marquer le coup en se débarrassant de lui radicalement (comme l’a fait par exemple le Labour britannique avec Tony Blair en raison de son rôle dans la légitimation de seconde Guerre du Golfe en 2003). Pas physiquement bien sûr, mais politiquement.

En effet, de deux choses l’une.

Soit François Hollande était fondamentalement d’accord avec la politique économique et sociale inspirée par son secrétaire général adjoint à l’économie à l’Élysée, alias Emmanuel Macron, et, dans ce cas-là, un parti socialiste en quête de reconquête électorale de l’électorat populaire ne doit rien avoir à faire avec cela. Il faut exclure cette personne et ses proches du Parti socialiste. Tout leur mettre sur le dos, changer de nom, interdire à tout ministre du dit Hollande de représenter le parti ou la gauche plus généralement (coucou dame Taubira, très loyale Ministre du brave homme), et repartir de l’avant en oubliant ce désastre. (En réalité, avec le départ de Benoit Hamon, pour créer Génération(s), l’inverse exact s’est passé. Les « hollandistes » sont restés pour pourrir la barque déjà bien vermoulue, et F. Hollande reste « socialiste ».) Il est vrai que dans le cadre de la Vème République, il était difficile aux nouveaux dirigeants du PS de dire que, parmi les deux Présidents élus par le PS depuis 1962, les deux étaient en réalité de droite dans leurs convictions profondes, et que le dernier en date était vraisemblablement le plus à droite des deux. (Mitterrand était sans doute philosophiquement de droite, mais il savait au moins que le pays avait besoin de mesures de gauche.) Cela ne fait pas un récit très glorieux. De ce point de vue, le PS français souffre désormais de ces anciens leaders bien peu reluisants, surtout celui qui n’est pas encore mort et enterré. Enfin, il leur restera toujours Jaurès et Blum… en attendant que Jospin soit mort pour pouvoir le célébrer lui aussi.

Soit François Hollande s’est fait vraiment couillonner dans les grandes largeurs par Emmanuel Macron, comme Hollande lui-même aurait tendance à le dire, mais là c’est presque pire. En effet, quel est ce parti de gouvernement où un ennemi idéologique (car il ne fait guère de doute désormais que le dit Macron, s’il a des convictions, a gardé et développé celles de son milieu d’origine) monte au plus haut du pouvoir d’État lorsque ce parti le détient en principe? Plus généralement, quel est ce parti dit « socialiste » qui engendre de fait par scission d’une partie de son aile droite un parti aussi « (néo-)libéral » que LREM? Pour l’instant, le PS en tant qu’organisation n’a eu aucun réflexion sur ce développement, et ne semble guère avoir pris la mesure de l’impact que cette filiation PS-LREM peut avoir sur l’électorat de gauche. (Il se trouve que le Parti démocrate (PD) italien a connu un phénomène assez similaire. Matteo Renzi a réussi à s’emparer de la direction du PD, puis de la tête du gouvernement, en écartant le groupe dirigeant de centre-gauche. Heureusement pour le PD, la réforme constitutionnelle très à droite visant à pouvoir faire passer en force toutes les réformes néo-libérales possibles et imaginables, que le dit Renzi avait fait voter par le Parlement élu en 2013, a été très largement refusée par les électeurs italiens fin 2016, provoquant la chute du gouvernement Renzi et le retour à une direction de centre-gauche à la tête du PD. Finalement, après quelques années de flottement, le dit Renzi a quitté le PD en 2020 avec ce qu’il faut bien appeler ses obligés (les députés et sénateurs qu’il avait fait élire en 2018 en les plaçant sur les listes du PD) . Il a créé ses propres groupes parlementaires à la Chambre et au Sénat, et son propre petit parti centriste, très très centriste, sans aucun attrait sur l’électorat italien d’ailleurs. Le PD se repositionne depuis lors au centre-gauche, il est certes très très loin d’être à gauche, mais, au moins, n’est-il plus dirigé par un homme dont tout porte à croire qu’il a toujours été un homme de droite. )

Au final, cette situation lié au quinquennat Hollande est tragique pour toute la gauche. Car, clairement, le parti qui occupait le centre-gauche depuis les années 1970 est électoralement mort, au moins à l’échelle nationale. Les actuels dirigeants du PS ont cru ne pas l’être en regardant les résultats des municipales, départementales et régionales de 2020 et de 2021. Ils auraient tout de même pu regarder le score d’une ancienne ministre de F. Hollande dans la région Auvergne Rhône-Alpes. Cela ne laissait présager rien de bon. La plus-value auprès des électeurs apportée par le fait d’avoir été Ministre sous Hollande semble bien faible.

Cette situation de carence de l’offre au centre-gauche est d’autant plus tragique que le « peuple de gauche » aurait encore plus qu’en 2012 quelques revendications à faire valoir. Il ne se passe en effet pas un jour sans qu’on entende parler d’un secteur de l’action publique en souffrance (éducation, justice, santé, logement, etc.) et sans qu’on se dise que tout cela correspond(ait) à des aspirations en général assumées par la gauche de gouvernement (et par la droite républicaine quand elle n’était pas encore devenue « décomplexée »). Tout le bilan des politiques publiques pendant le quinquennat Macron, qui a déjà été et va être publicisé par diverses instances (privées ou publiques) à l’occasion de cette présidentielle 2022 va montrer que tout ce qui était pris en charge par la gauche de gouvernement depuis un siècle a souffert. Les macronistes vont se défendre bien sûr, en soulignant les quelques avancées qu’ils mettent toujours en avant (ah oui, le dédoublement des classes de CP dans les écoles aux publics difficiles, le reste à charge zéro pour les appareils auditifs et les lunettes…). Mais il sera difficile d’y croire, l’arbre ne fait pas la forêt. Plus les divers spécialistes sectoriels font les bilans pour leur secteur, plus le désastre d’ensemble pour les politiques publiques apparait. Pour ne prendre qu’un seul exemple, les macronistes, pourtant des libéraux en économie, n’ont même pas été capables de légaliser l’usage du cannabis (avec THC), malgré un rapport en ce sens d’un de leurs propres députés, et font tout pour saboter l’émergence en France d’un marché légal du CBD (le cannabis sans THC) pourtant avalisé par un jugement européen, alors même que cette légalisation du cannabis (avec THC) aurait pu correspondre à une désescalade dans les relations entre une partie de la population et la police, à la création d’un marché nouveau, à une aide bienvenue à un secteur de l’agriculture française, et surtout à l’idéologie libérale professée en 2017 (et mise en œuvre par ailleurs avec la foi du charbonnier). Ou encore pensons au refus obstiné de donner accès au RSA à tous les jeunes le nécessitant au profit d’usines à gaz bureaucratiques censées atteindre le même but. Ou à la catastrophe depuis 2017 en matière d’offre immobilière (y compris par les promoteurs privés). Ou au sous-financement des Universités face à la hausse du nombre d’étudiants (dans toutes les filières [par ex. droit, médecine, gestion], pas seulement celles menant aux bien connues licences, masters et doctorats en « islamo-gauchisme intersectionnel ») . Ou aux EPHAD qu’il s’agit surtout de ne pas trop surveiller. Bref.

Bien sûr, au delà d’une Hidalgo touchée coulée et d’une Taubira qui va devoir sérieusement bosser ses dossiers pour ne pas connaître le même sort, il reste trois autres candidats à gauche (en excluant les trois trotskystes). Roussel, Jadot, Mélenchon. Le candidat issu de la « primaire écologiste » baisse lui aussi nettement (de plus de 8% en octobre 2021 à moins de 5% début février 2022). Inversement, Roussel augmente un peu (de 2 à 3%). Mélenchon lui oscille autour de 10%. On marquera que les deux qui se maintiennent ou progressent se trouvent être les plus traditionnellement à gauche. De fait, il reste encore l’hypothèse d’un décollage plus franc de Mélenchon, le « trou de souris » comme il le dit lui-même. On serait alors dans la situation qu’a connu la Grèce en 2012-2015 quand à l’écroulement du PASOK a fait pièce la percée de SYRIZA. Vu les incertitudes sur le flanc droit de la compétition(Pécresse/Zemmour/Le Pen), ce n’est bien sûr pas totalement impossible de voir Mélenchon se qualifier au second tour, qu’il l’emporte à ce second tour est encore une autre paire de manche. Ce serait en effet vraiment une première dans toute l’histoire politique de la France qu’une majorité de gauche gagne avec un leadership issu de son aile gauche. Ce ne fut pas le cas en 1936 (Blum), en 1956 (Mollet), en 1981 (Mitterrand), en 1988 (Mitterrand), en 1997(Jospin), ou en 2012 (Hollande). Ou alors il faudrait (re-)découvrir d’ici le 10 avril 2022 que Mélenchon n’est dans le fond qu’un social-démocrate un peu bourru. (En vérité, vu sa longue carrière au sein du PS, c’est bien le cas, mais les deux sont valables : social-démocrate et bourru.)

Le candidat des écologistes (Jadot) pourrait incarner ce leadership de gauche plus centriste, mais encore aurait-il fallu que cela soit acté depuis des mois par un ralliement de toutes les forces issues du PS (sauf bien sûr Hollande et consorts si l’on suit mon raisonnement). C’est vraiment bien tard pour une telle opération.

L’enjeu à ce stade commence du coup à être tout autre : que va-t-il rester de toute la gauche, écologistes compris, aux législatives? Pas grand chose à mon avis. Les députés survivants vont être très rares. On peut comprendre du coup la stratégie du PCF d’essayer d’exister lors de cette campagne. Il faut sauver les derniers députés du parti de Maurice Thorez, et le camarade Roussel semble mener ce combat-là non sans une certaine efficacité.

Bref, à part un miracle... les cinq prochaines années seront encore celles de l’opposition pour la gauche. Et là, il va bien falloir une vraie remise à plat. Or, vu les projets des deux candidats les plus susceptibles d’être élus ou réélus à ce stade, Macron ou Pécresse, il va y avoir du sport, car toutes les difficultés que les spécialistes décrivent du côté des politiques publiques ne vont pas disparaître le lendemain de l’élection, et nos deux vainqueurs probables n’ont aucune idée un peu crédible pour redresser la trajectoire, bien au contraire. De larges secteurs de la société française vont avoir de quoi se mobiliser.

Ah, mais homme de peu de foi que je suis, pour nous éviter ce long chemin de croix, ô Sainte Taubira, patronne des causes désespérées, sauvez-nous! Dites-nous un psaume, un poème, un discours, de vous, ô génie de notre belle langue, et notre peuple, votre peuple désormais, se lèvera en ce 10 avril, et l’espoir des jours heureux renaitra! Amen.

Post-scriptum (en date du 9/2/22): les intentions de vote de dame Hidalgo et de dame Taubira plongent plus vite que je n’arrive à mettre à jour mes propos. Par exemple, dame Hidalgo aux derniers pointages du Conseil constitutionnel dispose de ses 500 parrainages et plus, et dame Taubira n’en a que moins de 40. C’est là une extraordinaire illustration de la force maintenue du PS parmi les élus locaux et de son image désastreuse auprès des électeurs. A confirmer bien sûr le 10 avril. Mais vraiment là remonter de presque plus rien à quelque chose, cela serait là pour le coup une vraie « remontada », n’est-ce pas Arnaud?

Erratum (en date du 11/2/22) : J’avais mis dans une première version de ce post que l’on ne savait pas pourquoi F. Roussel n’était pas dans la liste des candidats-malgré-eux (comme Jadot, Hidalgo et Mélenchon). Selon Libération, il n’a pas reçu des parrainages en nombre suffisant pour être proposé. Il n’y a donc rien d’obscur là-dedans, mais cela constitue plutôt un indice intéressant des électeurs qui ont été intéressés par cette démarche. Pas les partisans de Roussel et/ou du PCF tel qu’il l’incarne en tout cas. L’évolution et les bons résultats dans les sondages de la ligne « 100% terroir, diesel et nucléaire » de Fabien Roussel constitue le reflet inverse de cette non-qualification.

J. Fourquet & J.-L. Cassely, La France sous nos yeux.

Peut-on encore prétendre en 2021 dresser un tableau crédible de l’état général de la société française en ne faisant appel qu’à deux auteurs, en se dressant ainsi de fait contre la spécialisation disciplinaire des sciences sociales et en essayant de ne pas tomber dans l’essai à la Zemmour ou dans le roman à la Houellebecq? C’est le pari du duo, formé par le sondeur Jérôme Fourquet (Directeur du département Opinion de l’IFOP) et le journaliste Jean-Laurent Cassely, dans leur ouvrage commun, La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie (Paris : Le Seuil, 2021).

Probablement, beaucoup de collègues universitaires auront été exaspérés à la lecture de cet ouvrage – s’ils l’ont lu. Je dois avouer avoir été plutôt séduit. Le livre m’a fait penser à une sorte de Mythologies à la Roland Barthes adapté à notre époque. Les auteurs mettent ainsi l’accent sur des phénomènes sociaux, qui, pour limités soient-ils, la symbolisent. Ils proposent par exemple tout un passage sur l’implantation de la danse country dans les milieux populaires (p. 390-398), qui fait partie de ce qu’ils appellent la couche d’américanisation des pratiques culturelles, ou bien un autre sur le tacos français (p. 424-429). Un sujet finalement moins anodin qu’il n’y parait puisque le maire de Grenoble, Eric Piolle, a récemment revendiqué la dite invention culinaire au nom de sa ville (selon un article du Progrès de Lyon qui m’est tombé sous les yeux) relançant ainsi le derby en cours avec Lyon sur ce sujet.

Quelque peu paradoxalement, puisque l’un des deux auteurs est un sondeur, la méthodologie de l’ouvrage semble moins de demander leurs opinions aux Français que de les observer dans leurs comportements, d’où le titre et l’accent mis sur ce qui est clairement visible. De ce fait, le livre s’apparente par bien des côtés à une France vu par la lorgnette d’un agent immobilier ou par celui d’un institut de marketing pour biens et services de grande consommation. Qui achète quoi? Qu’achète-t-il? Où l’achète-t-il? C’est du coup un joyeux fourre-tout où un graphique ou une carte bien choisie remplacent bien souvent ce qui serait l’objet par ailleurs d’une longue démonstration, un mélange d’impressions personnelles et de données quantifiées, plus ou moins maîtrisées. Cela donnera sans doute lieu à quelques habiles réfutations à fins pédagogiques dans les cours de méthodologie de première année par des collègues moins bien disposés que moi.

De fait, une très grande attention est apportée à établir un lien fort entre la qualité (ou la non-qualité) des lieux d’habitation et la sociologie que cela induit, ce qui n’est certes pas totalement une nouveauté sociologique. Ils distinguent ainsi dans leur seconde partie (La France désirable: une nouvelle hiérarchie des territoires): « La France ‘triple A' » (chap. 1) , « La banlieue entre boboïsation et ghettoïsation » (chap. 2), « La maison individuelle avec jardin ou l’idéal ‘Plaza majoritaire' » (chap.3) . Leur approche consiste plus généralement à affirmer que, désormais, toute l’organisation économique, spatiale, sociale du pays correspond à une détermination par la consommation, et non plus comme autrefois par la production. Leur première partie (Des usines aux zones commerciales et aux parcs de loisirs: un nouveau modèle économique) et leur quatrième partie (Les nouveaux visages des classes sociales: les métiers de la France d’après) reprennent ainsi le thème bien connu de la désindustrialisation/tertiarisation, en lui donnant une tournure (trop?) radicale. Tout tournerait donc désormais autour de la consommation de biens essentiellement venus d’ailleurs (d’où l’importance prise par la logistique [entrepôts, axes routiers, etc.]) et de services de loisirs (comme les parcs d’attraction), de soins (comme les EPHAD) ou orientés vers le bien-être de la personne (cf. leur liste à la Houellebecq de ce genre de professions qu’ils ont repérée à l’accueil d’un centre de coworking du sud de la France, p. 313-314), avec en arrière-plan un grand capitalisme français aux réussites de moins en moins liées à l’industrie, mais plutôt à l’immobilier ou à la grande distribution (chap. 4 de la quatrième partie, « Les métamorphoses des 0,01% »). Ils citent d’ailleurs comme indice de cette mutation l’arrivée de Laurence Parisot, alors patronne de l’IFOP, à la tête du MEDEF en 2005, contre la volonté de l’UIMM (bastion historique des industriels français). Cette référence ne manque pas d’ailleurs d’humour auto-référentiel pour un J. Fourquet employé lui-même de l’IFOP. Ne situe-t-il pas ainsi lui-même au cœur de ce qui crée de la valeur (du profit) dans la France actuelle?

Ils soulignent aussi, en bons (?) adeptes du marketing, la tendance à la différentiation croissante de l’offre avec à la fois une polarisation, entre une offre premium et une offre discount, et une nouvelle différentiation par le bio, le local, l’éthique. Leurs comparaisons de prix entre des produits similaires dans l’usage (bière et hamburger, p. 246, vêtements, p. 249), mais différents dans l’image qu’achète avec eux le consommateur, sont plutôt grinçantes. Au total, il n’est pas très difficile de se situer soi-même au fil des pages dans cet univers version 2021 de la « Distinction » (là encore une idée plutôt classique en sociologie) par le lieu d’habitation et par la consommation, dont ils décrivent les tenants et les aboutissants.

Sans doute est-ce un effet de l’angle consumériste/immobilier choisi par les deux auteurs, mais force est de constater que le livre donne au final l’impression d’une France où n’existeraient plus que des individus tout occupés à chercher des jouissances (ou des soins ou consolations) dans l’usage de divers biens et services, un pays où n’existeraient presque plus aucun collectif sinon ceux de la similitude dans le voisinage ou de la communauté d’un goût (ou besoin) particulier. Le symbole de leur vision de la France se trouve sans doute bien résumé dans l’accent qu’ils mettent sur le développement de l’habitat pavillonnaire avec le développement en sein d’un mode de vie spécifique, centré sur le jardin, le barbecue et la piscine. Perfidement, ils intitulent l’un de leur passage, « Du droit à la ville du droit à la piscine » (p. 166-172). Cette allusion au « droit à la ville » (du sociologue marxiste Henri Lefebvre) amène à la conclusion totalement inverse aux espoirs collectivistes de ce dernier selon laquelle « Posséder une piscine, fût-elle de taille modeste, c’est l’assurance de pouvoir recevoir les membres de sa famille autour d’une bulle protectrice. C’est pour cette raison que de nombreuses maisons en zone littorale font de la piscine un marqueur social, puisque cet équipement permet de contourner la piscine municipale, mais aussi la plage dont le public est composé par définition d’une population qu’on ne choisit pas. » (p. 171). Selon eux, c’est le repli sur l’entre-soi des semblables qui l’emporte partout ou presque.

A les suivre, en dehors des grandes métropoles, même s’ils prennent le soin de décrire les autres options possibles (comme par exemple des segments de la ruralité revigorés par des aspirations écologistes/alternatives, ou ailleurs par les tenants du télétravail à haute valeur ajoutée), le mode de vie pavillonnaire/automobile reste très largement majoritaire. Ils montrent a contrario à quel point les grandes villes (Paris en particulier) se situent en contre-tendance à ce mode de vie, ne serait-ce que parce sans doute l’on y est déjà rentré dans la période post-automobile. De ce point de vue, même si cela peut paraitre trop schématique, le livre constitue comme un rappel utile de la géographie sociale du pays, surtout pour quelqu’un qui, comme moi, vit au cœur d’une métropole et qui ne connait comme expérience de la baignade que la piscine municipale ou le bord de mer. De fait, les hiérarques du Parti socialiste se seraient-ils donné le temps de lire cet ouvrage avant de choisir leur candidate à l’élection présidentielle de 2022 qu’ils auraient exclu totalement de choisir la maire de Paris pour cette tâche. Ce choix apparait à la lumière de l’ouvrage de Fourquet et Cassely en effet comme le moins congruent possible avec le vécu de ce ventre mou des classes moyennes et populaires qu’il s’agit pour le PS de séduire et qui vit sans doute désormais majoritairement dans ce paradis (enfer?) pavillonnaire. (A noter que l’ultramarine Taubira ne parait guère mieux faire l’affaire. C’est Stéphane Le Foll qu’il fallait choisir, camarades!)

Au delà du cas d’Anne Hidalgo, il n’est pas trop difficile du coup d’en tirer des (tristes) considérations politiques. Contrairement au livre précédent de J. Fourquet (L’Archipel français) qui insistait lourdement sur la différentiation culturelle en cours, en particulier autour de l’islam (peu évoqué ici, sinon sous la forme de la nourriture hallal, du kebab et de la chicha, p.413-423), le lecteur reste plutôt ici frappé par l’enfermement d’une France majoritaire (socialement) dans un mode de vie guère adapté aux contraintes éventuelles d’une hausse du prix de l’énergie ou bien d’une détérioration des termes de l’échange international. En lisant ces deux auteurs, on comprend mieux que la première préoccupation des Français soit actuellement leur pouvoir d’achat. Ils y font allusion directement en traitant en conclusion du clivage observable au sein du département de la Drôme (‘Idéal pavillonnaire contre néo-ruralité : deux modes de vie, deux dominantes politiques‘, p. 472): « Dans cet espace, la civilisation de la voiture (toujours elle) et du pavillon individuel domine. Mais dans ce département modeste, toute une partie de la population locale relève de la nouvelle constellation populaire et occupe des emplois peu rémunérés. Du fait du coût de l’immobilier (beaucoup ont ‘fait construire’ selon la formule consacrée et sont lourdement endettés), de l’importance de la part du budget consacré à l’automobile, du poids des taxes et des dépenses contraintes, les reste-à-vivre est minime – voire inexistant. C’est la raison pour laquelle cette partie du département a constitué un important foyer de mobilisation et d’action des Gilets jaunes. » (p.472)

On l’aura compris sans doute, ce livre se situe au total dans la lignée du déclinisme, un déclinisme soft, mais un déclinisme tout de même. On est bien loin de la légèreté des Mythologies. On se surprend à rire jaune bien souvent. Que l’on raisonne en libéral productiviste (qui se désolerait des pertes de capacités industrielles), en socialiste planificateur (qui ajouterait à cette désolation le rôle du marché financier/immobilier dans ces évolutions) ou en écologiste (qui s’affligerait de l’enfermement de la plupart de ses contemporains dans un mode de vie consumériste insoutenable à terme), le tableau ici dressé n’est pas très encourageant. Mais comme disait le titre d’un vieux film des années 1970 décrivant une autre période de désarroi français, « Que la Fête commence! » N’est-ce pas aujourd’hui le premier jour des soldes d’hiver? J’y cours. Moi aussi, il me faut me distinguer par quelque achat éthique au meilleur prix!

2022 : Il faudrait un miracle…

Pour qu’un candidat de gauche gagne la présidentielle l’année prochaine en France. A ce stade de la précampagne de l’élection présidentielle 2022, ma rationalité de politiste me dit en effet qu’il n’y a aucune chance de voir un candidat de gauche (écologiste compris) gagner la présidentielle. Il ne me reste que ma fréquentation de l’histoire où, parfois, les événements déjouent les attentes les plus solidement ancrées pour me donner quelque espoir de me tromper.

Les choses se précisent en effet sérieusement.

D’une part, tous les partis de gauche en présence font mine de s’organiser de leur côté pour aller à la présidentielle : le PS autour d’Anne Hidalgo (même si Stéphane Le Foll ne va sans doute pas se laisser faire – vas-y Stéphane t’es le meilleur!); EELV et ses petits alliés autour du candidat ou de la candidate qui sera choisi par les (trop rares) personnes qui auront bien voulu participer à leur primaire ouverte; FI autour du son grand leader, toujours le même, charismatique en diable encore en cette année 2021; le PCF lui-même, ce centenaire, autour de son chef, presque aussi charismatique que le précédent; et pour corser le tout, quelques sans-parti, comme Arnaud Montebourg, prêt à tenter leur (dernière) chance au grand loto de la présidentielle. Chacun revendique donc son droit à exister pleinement en plaidant bien évidemment l’union naturelle et indispensable des forces de progrès autour de sa modeste personne. (Il devrait bien sûr y avoir aussi une candidature LO et peut-être une NPA pour achever de mobiliser les masses prolétariennes.) A ce stade, il faudrait donc vraiment un miracle pour que tout ce beau monde se mette d’accord sur une candidature unique au printemps 2022, la seule en l’état de l’opinion publique susceptible de passer la barre du premier tour. Le suivi des sondages d’intention de vote pour la présidentielle, mis en place par le collègue Emiliano Grossman, s’avère pour l’instant totalement déprimant de ce point de vue. Au 20 août 2021, selon la moyenne sur 7 jours calculée par ce dernier en prenant les résultats de tous les sondages publiquement disponibles, aucun des trois candidats testés actuellement (Jadot, Mélenchon, Hidalgo) ne dépasse même la barre des 10% d’intention de votes. Par contre, en additionnant les scores de tous les candidats marqués à gauche (Roussel, Jadot, Mélenchon, Hildalgo), tous les sondages récents amènent ce camp à 25-30% des intentions de vote, donc au niveau permettant d’espérer une qualification au second tour.

Certes, des militants associatifs et des intellectuels de gauche engagés essayent d’organiser une « primaire populaire » via un site internet dédié pour dégager par un vote des sympathisants de gauche un ou une candidate qui soit jugée le ou la plus consensuelle. Le processus en est au stade des parrainages (un peu plus de 75000 à ce jour), avant la sélection proprement dite. Elle aurait lieu avec un mode de scrutin dit au « jugement majoritaire ». Chaque candidat/e serait noté/e par les électeurs de cette primaire, et le/la mieux noté/e serait retenu/e. Ce mode de scrutin, qui revient à choisir un ou une prétendante très appréciée dans son camp, n’est peut-être pas sans risque, puisqu’il est possible d’apparaitre bien sympathique au cœur de cible de son camp, tout en étant guère présidentiable par ailleurs (ce qu’on pourrait appeler perfidemment « l’effet Hamon »). Il y a seize candidats parrainés actuellement. Le cinq premiers en termes de parrainages citoyens sont dans l’ordre: Taubira, Rousseau, Autain, Hidalgo, Batho, côté femmes, et Ruffin, Larrouturou, Giraud, Piolle, Mélenchon, côté hommes. Cette initiative tend à inventer un parti unique de la gauche, des écologistes et des sans-partis, que les promoteurs de la primaire populaire appellent « Bloc des justices« . Fort habilement, elle vise à tenir compte de la réalité du rapport de force dans l’électorat qui suppose de regrouper toute la gauche et quelques électeurs sans orientation précise pour espérer qualifier un candidat de gauche au second tour. Cependant, je vois mal tous les partis et tous les candidats accepter son résultat, comme le font les démocrates ou les républicains aux États-Unis pour leurs primaires respectives, même si, selon les organisateurs de cette primaire populaire, la plupart d’entre les partis de gauche (EELV, PS, PCF, FI) ont accepté la plate-forme programmatique en dix points issue du travail de synthèse de ces associatifs à partir de diverses plate-forme associatives. Il faudrait donc un premier miracle démocratique, à savoir que plusieurs millions d’électeurs inscrits participent à la phase de sélection, dont la date ne semble pas fixée par ailleurs à ce jour. De fait, si les promoteurs de cette initiative réussissaient à amener autour de 5 millions d’électeurs à s’exprimer lors de cette primaire populaire, cela changerait la donne, surtout si le résultat était suffisamment tranché. Cela ne va évidemment pas de soi, car il faudrait déjà que tous les partis concernés prennent eux-mêmes l’initiative au sérieux et appellent leurs soutiens à y participer. Or on ne dirait pas que cela doive être tellement le cas à juger de leurs comportements actuels en cette fin d’été 2021, ou alors, ils cachent vraiment bien leur jeu.

Chacun d’entre eux semble en effet prisonnier de son histoire, au delà même des ambitions de leurs présidentiables respectifs. Les partis de gauche ont évolué en effet depuis des décennies dans un contexte où il leur était loisible au niveau local et au niveau national de se concurrencer entre eux sans oblitérer leurs chances de victoire au second tour. La concurrence entre PS et PCF a représenté la forme canonique de cette situation. Les municipales, les régionales et les départementales de 2020 et de 2021 leur ont permis de rejouer cette vieille partition. Il n’est que de voir à quel point les dirigeants du PS se croient redevenus tout d’un coup des cadors. De fait, tout se passe comme si tous les dirigeants des partis de gauche étaient incapables d’accepter leur niveau réel dans l’électorat, très bas selon tous les sondages disponibles concernant l’élection présidentielle, l’orientation de l’électorat national sur l’axe droite/gauche ou bien pour la proximité avec l’un ou l’autre parti. A cette considération générale, il faut ajouter la tendance de plus en plus nette à la multiplication des scissions, et à la mise en place de petites organisations partisanes, totalement à contre-courant de la réalité implacable du caractère très majoritaire de l’élection présidentielle. Le PS a ainsi essaimé au fil des ans toute une série de scissions, faisant à l’envers le chemin parcouru en 1969-1971, scissions elles-mêmes incapables de se regrouper vraiment en un seul nouveau parti à gauche du PS même si, au fond, elles tiennent des positions très proches. (Même si j’ai suivi la politique française depuis quelques décennies, j’ai toujours l’impression de découvrir une nouvelle de ces organisations à l’occasion).

Probablement, il faut plusieurs défaites de suite pour faire comprendre à un camp ou à un parti qu’il faut modifier sa stratégie perdante. (Sans compter qu’il y a aussi des partis qui choisissent de continuer à persister dans l’insignifiance électorale au nom de la pureté de leur cause.) Cela risque donc de durer encore. On se consolera en constatant que la droite classique n’est guère plus vaillante en matière d’unité partisane.

D’autre part, il faut bien constater que la gauche et les écologistes partent en cette fin d’été 2021 avec un très sérieux handicap en terme de médiatisation des enjeux dont ils sont propriétaires. Les grands médias donnent en effet un écho aux enjeux de la droite et de l’extrême-droite : immigration, insécurité, Islam, cela tourne en boucle. Le retour au pouvoir des Talibans à Kaboul constitue sans doute un événement de plus de nature à renforcer encore ce tropisme des grands médias. Certes, les feux de forêts et autres catastrophes, liés désormais clairement dans les grands médias au réchauffement climatique, sont traitées, mais, pour l’instant, il n’existe pas une armée d’éditorialistes pour vitupérer, dans la foulée de ces nouvelles et du dernier rapport du GIEC et ce à longueur de journée, le laxisme coupable des autorités envers… Total, Airbus et autres carbo-capitalistes. Nous sommes tous dûment sermonnés par ces bons apôtres hostiles à la bien-pensance islamo-woke que, de ce train-là, nous finirons « soumis », mais pas « grillés » ou « noyés ». De ce point de vue, il faudrait que la gauche et les écologistes s’interrogent sur la stratégie poursuivie par un certain industriel breton. Ce dernier en (extrême-)droitisant deux médias de sa propriété (C-News et maintenant Europe 1), qui semblent entrainer derrière eux tout le champ médiatique, vise-t-il simplement à s’assurer que jamais la gauche ne pourra revenir au pouvoir en lui savonnant la planche du point de vue de l’opinion publique (tout Président de droite, de Macron à Bertrand en passant par Pécresse ou Barnier lui allant bien), ou bien vise-t-il à porter l’extrême-droite (que cela soit sous sa forme Le Pen ou sous forme Zemmour) directement au pouvoir? Dans le second cas, la prise de conscience d’une telle stratégie – pour la première fois depuis des décennies, un industriel militerait pour un tel développement, risqué par ailleurs pour le capitalisme français en général – pourrait peut-être pousser à l’union de toutes les gauches pour empêcher une telle victoire. En effet, ce que semble montrer la poursuite de leur routine par tous les dirigeants des partis de gauche en cette rentrée 2021, c’est qu’aucun ne croit vraiment à la victoire de l’extrême-droite en 2022. Les élections régionales de cette année semblent avoir fait pour eux la preuve définitive de la non-compétitivité du RN de Marine Le Pen au second tour. Paradoxalement, les dirigeants de gauche semblent donc d’accord sur ce point avec Zemmour et ses soutiens : cette femme est nulle, aucun risque de ce côté-là. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter. On se résigne à l’inévitable réélection d’Emmanuel Macron, un homme sans convictions certes comme dirait François Hollande, mais on n’envisage pas sérieusement l’idée que ce dernier puisse être battu au second tour par un candidat d’extrême-droite.

En outre, pour vaincre le biais des grands médias à l’encontre de leurs thématiques de prédilection, il faut constater qu’à ce stade, aucun parti de gauche n’a su développer ou mettre en valeur une ou des propositions qui soient compréhensibles par la masse des électeurs. Du côté droit de l’échiquier politique, c’est un florilège de propositions toutes plus liberticides, racistes, xénophobes, ou inconstitutionnelles les unes que les autres qui sont énoncées pour faire nouvelle, pour faire jaser au café du commerce. Par exemple, Michel Barnier, sans doute pour casser son image de modéré, propose d’arrêter toute immigration pendant cinq ans. Infaisable, inconstitutionnel, contraire aux engagements internationaux de la France, mais ça claque. Valérie Pécresse se la joue comme Tchatcher en proposant d’en finir avec ces hordes de fonctionnaires surpayés qui encombrent … euh nos écoles, nos hôpitaux, nos commissariats. Ils y vont tous de leurs propositions choc ayant bien compris qu’il faut augmenter la dose de c… pour se faire remarquer. La proposition de rétablissement du bagne de la part de l’un d’entre eux ne saurait donc trop tarder. Et, à gauche, pas grand chose pour attirer le chaland. Cela peut encore venir (la semaine de quatre jours?), mais, à ce stade, cela reste trop peu concret. Toutes les grandes victoires électorales de la gauche au XXème siècle (1936, 1981, 1997) ont été associées à la promesse d’une ou plusieurs réformes sociales clairement compréhensibles et visualisables dans leurs conséquences par l’électorat dans sa vie quotidienne. Pour l’instant, force est de constater qu’on ne voit rien venir de tel. Sans compter que ces victoires furent précédées de mobilisations sociales autour des dites réformes sociales, or, aujourd’hui, on serait bien en peine de discerner un équivalent en ce sens. Depuis 2017, on s’est mobilisé contre, et bien trop peu pour. Certes, il y a des mobilisations, essentiellement juvéniles, autour du climat, mais leurs demandes restent trop générales pour atteindre le grand public, et elles n’apportent guère un avantage individualisable à l’électeur. (Ne pas mourir de canicule en 2033 ou en 2037, cela reste un peu abstrait tout de même pour la plupart des gens.)

Cette atonie programmatique et partisane de la gauche, tout au moins dans ce que le grand public peut en percevoir, parait d’autant plus dommageable que, par ailleurs, l’évolution des valeurs des Français au fil des générations ne lui est pas entièrement défavorable. Tout n’est pas perdu de ce point de vue. Notre jeune collègue Antoine Bristielle fait ainsi remarquer, dans une courte note pour la Fondation Jean Jaurès, que les idées de gauche ne sont pas mortes, elles sont souvent majoritaires dans l’électorat: aspiration à la justice sociale, laïcité, défense de l’environnement, soutien à plus de démocratie. (Certes, des interprétations de droite de ces idées peuvent aussi exister.) Les travaux de Vincent Tiberj sur le renouvellement générationnel du rapport à la politique pointent aussi cette aspiration à plus de démocratie du côté des jeunes générations. Cela se traduit certes par un rapport distant à la politique politicienne (dont je parle dans le présent billet de blog) et intermittent au vote, ce qui induit un cercle vicieux d’éloignement entre leurs aspirations et les choix du pouvoir politique de l’heure pour lesquels trop nombreux parmi eux ont négligé de voter. Pour l’instant, les partis de gauche et leurs candidats à la présidentielle ne semblent pas réussir à profiter de cette réalité, à en faire une force. Il est possible que la déception de 2022, avec ce qui s’en suivra pendant cinq ans d’avanies diverses et variées, donne à ces générations montantes la force de renverser la table en 2027.

Comme la gauche ne gagnera sans doute pas en 2022, force est alors de s’inquiéter pour la suite. Un Macron réélu sera encore plus méprisant que le Macron actuel. Il aura en effet réalisé ce que les Présidents précédents n’ont pas réussi à faire : se faire réélire. On ne mesure sans doute pas assez ce que cela voudra dire en terme de valeurs morales dans notre pays. Que le grand bonimenteur, le grand greenwasheur, le grand saboteur du modèle social français, le digne successeur d’Adolphe Thiers, soit réélu, risque de renforcer encore la désaffection pour la politique chez la plupart de nos compatriotes. Par ailleurs, inévitablement, vu son âge, il voudra assurer la suite, et il ne manquera pas d’évoluer façon Orban vers une volonté de ne plus jamais quitter le pouvoir. Un ou une Présidente d’extrême-droite nous promet des temps troublés. Et c’est là un euphémisme. Un ou une Présidente de droite (hors Macron of course) aurait au moins le mérite d’éviter ces deux écueils. Sa majorité présidentielle serait par ailleurs plus ancrée dans les territoires, et le ou la nouveau/nouvelle Président/e devrait un peu plus respecter cette part-là au moins du pays. Face à des gens n’ayant rien appris, rien compris, dépassés par le cours des événements, voulant surtout parler à leur électorat vieillissant, la gauche et les écologistes seraient sans doute à même de briller dans l’opposition. Mais bon, Bertrand, Pécresse, Barnier, cela ne fait vraiment pas rêver. Pour l’instant, c’est pourtant là à mes yeux de politiste pessimiste l’issue rationnellement la moins défavorable de cette élection 2022.

Puissé-je me tromper complètement, et ce post être cité un jour comme un exemple d’aveuglement sur les lendemains radieux qui étaient à portée de mains. Le printemps 2022 sera ainsi le nouveau jour de gloire de la gauche française, et je me serai fait du mouron pour rien. Sur ce, je m’en retourne préparer ma trente-deuxième rentrée d’enseignant.

« Vous n’avez pas le monopole de la haine. »

Là visiblement, avec la discussion de la loi dite sur le « séparatisme » (pour utiliser la pratique journalistique qui s’est imposée), nous venons d’entrer dans une nouvelle dimension des bouleversements politiques français.

A quoi assiste-t-on sinon en effet à un magnifique exercice d’union de toutes les droites? Qui peut encore douter qu’en cas de victoire à la Présidentielle de 2022, Marine Le Pen n’aura aucun mal à constituer une majorité parlementaire entre ses troupes, l’immense majorité des LR et même sans doute quelques LREM ayant su trahir au bon moment? Il leur suffira juste de se répartir le butin. Le débat entre le Ministre de l’Intérieur actuel, Gérard Darmanin, et la cheffe du RN, Marine Le Pen, aura constitué une illustration parfaite de cette concurrence pour occuper cet espace très à droite où chacun croit déceler la clé de la victoire à la Présidentielle.

La loi est proposée par la majorité LREM/MODEM, mais aussi bien la plupart des élus LR que les rares élus RN de l’AN sont prêts à l’amender pour qu’elle aille encore plus loin dans ses aspects répressifs. Or cette loi, de l’aveu même de ses promoteurs, ne combat qu’un seul ennemi : les islamismes, bien distingués d’ailleurs pour l’occasion du terrorisme proprement dit. C’est tellement cousu de fil tricolore que personne ne fait plus vraiment semblant. La loi n’est pas officiellement une loi exclusivement contre les islamismes, uniquement pour ne pas donner prise à une accusation de cibler explicitement une religion et certains de ses pratiquants (puisqu’il n’est guère possible de nier que, pour être islamiste, il faut se revendiquer de son appartenance à une forme ou l’autre de l’Islam), ce qui peut-être pourrait choquer le Conseil constitutionnel, voire la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Cette hypocrisie ne trompe donc personne. Mais cette manière de procéder en généralisant à tout le monde des restrictions, contrôles, surveillances, etc. au nom du renforcement des « principes républicains » constitue une porte grande ouverte à tous les usages liberticides qu’ une future majorité voudra faire de cette loi contre n’importe quelle forme d’expression de la société civile, religieuse ou autre, qui ne soit pas compatible avec ce que le pouvoir du moment entendra alors sous le terme de « valeurs de la République ». Les autorités des différents cultes ne se s’y sont pas trompés. Les protestants en particulier ont été les premiers à comprendre le piège dans lequel les libertés religieuses sont en passe de tomber. Il est vrai qu’ils y ont été fortement aidés par le fait que le Ministre de l’intérieur s’en est pris aux protestants évangéliques pour essayer de faire croire que la loi ne viserait pas seulement certains musulmans.

Avec la discussion de cette loi, nous assistons de fait à une union profane des droites par l’affaiblissement de trois traditions politiques de ces mêmes droites : l’anti-républicanisme, la référence au catholicisme et le libéralisme politique, et par l’affirmation de deux tendances au sein de ces mêmes droites : l’adoption du matérialisme vulgaire comme référence et le déni de réalité (sociale) comme doctrine.

Un premier point à constater est en effet qu’en 2020, toutes les droites, y compris le Rassemblement National (RN), tissent des louanges à longueur de temps à « la République ». Elle fut pourtant pour une partie de leurs ancêtres politiques, « la Gueuse ». Surtout la dernière expérience de gouvernement très à droite qu’a connu notre pays se fit au nom d’un « État français », qui ne se revendiquait pas vraiment des acquis républicains et libéraux des années 1870-1940, et qui avait changé la devise du régime en « Travail, famille, patrie » à défaut de pouvoir statuer sur la nature exacte de ce dernier. De fait, il ne devrait pas échapper à grand monde à ce stade que le même mot de République a été utilisé il y a deux siècles par les partisans des libertés (publiques, syndicales, religieuses, etc.) et du pluralisme (politique, religieux, social, etc.) et qu’il est maintenant monopolisé dans le débat public par des politiciens qui veulent diminuer en son nom les libertés et le pluralisme au nom d’une menace existentielle « à la Houellebecq » pesant sur le pays des Droits de l’Homme. La « Soumission » menace dans nos quartiers, donc supprimons des libertés à foison, telle est en résumé la doctrine actuelle de nos politiciens. Je ne suis pas sûr que le mot en sorte grandit. Personnellement, j’ai comme une petite nausée à entendre ce beau mot de République, si chargé d’histoire, ainsi employé à contre-emploi. Mais sans doute suis-je dans le fond un conservateur dans l’âme, qui n’aime guère voir ainsi le sens des mots changer. OK, I am a Boomer, I am so vintage now.

Le second point à constater, c’est l‘effacement de la référence catholique. En effet, avec toutes ces propositions visant à mieux contrôler la pratique religieuse de certains croyants (les musulmans, what else?), nous voilà dans une situation où toutes les religions, y compris le catholicisme, pourraient tomber sous le coup de la loi. Qui peut-on trouver en effet de plus critique des « valeurs de la République » que les catholiques de la « Manif pour tous »? En effet, à leurs yeux, comment les législateurs républicains ont-ils pu oser aller à l’encontre de la loi divine et de la loi naturelle qui veut que le mariage soit l’union d’un homme et d’une femme? De fait, c’est l’idée même de liberté religieuse, voire de liberté de conscience, qui semble désormais complètement échapper à tous ces députés des droites, qui, avec tous leurs amendements, font parler leur (absence de) cœur. La France Insoumise (FI) l’a bien compris d’ailleurs. Pour mettre les partisans de cette loi devant leurs contradictions, elle multiplie de son côté les amendements « bouffeurs de curé », en proposant par exemple de supprimer le régime concordataire en Alsace-Moselle ou de défaire les compromis passés autour de la « Question scolaire » au cours des deux derniers siècles au profit d’une vision étatisée de l’enseignement. Cette porte ainsi grande ouverte à une répression de toutes les religions et croyances devrait faire réagir. Or, visiblement, ce genre de considérations ne fait plus désormais ni chaud ni froid aux quatre partis de droite (RN, LR, LREM et MODEM) qui sont d’accord désormais sur l’essentiel, à savoir sur l’objectif d’éradication de l’islamisme – sans compter le PS, le PCF et la FI qui ne sont guère sur une ligne si différente au nom de leur vieux fond laïcard commun. Ce dernier doit primer sur toute autre considération, même si tous ces partis de droite et d’extrême-droite s’accusent mutuellement, soit d’impéritie, soit d’extrémisme, dans les moyens choisis pour y parvenir. Il est vrai que tous légifèrent en partant du principe que ces restrictions de liberté concerneront en pratique d’autres personnes que leurs propres électeurs, et qu’en fait pour ce qui reste de la religion majoritaire traditionnelle du pays (le catholicisme) rien ne changera.

Le troisième point à constater, c’est l’écroulement en cours de la référence au libéralisme (politique). Cette majorité issue d’une confrontation au second tour entre la candidate de l’extrême-droite et celui de l’extrême-centre montre à mesure que les mois et les années passent son profond mépris pour les libertés telles que pensées et mises en œuvre par la tradition libérale du XIXe siècle. La censure presque intégrale de la « loi Avia » par le Conseil constitutionnel et l’absence totale de remise en cause au sein de LREM à la suite de cette dernière resteront comme le symbole de ce changement d’époque. Cette loi contre « le séparatisme » vise certes d’abord les pratiquants trop zélés d’une religion, mais elle s’inscrit bien sûr dans un cadre plus vaste de restrictions des libertés. La lutte contre le terrorisme avait déjà ouvert les vannes, mais toute contestation de l’ordre social en vigueur semble devoir être à terme, criminalisée, censurée. Les partisans de ces restrictions des libertés de tous au nom des « valeurs de la République » le font sans aucune retenue, car ils sont bien persuadés qu’ils ne seront jamais eux-mêmes dans l’opposition, et qu’ils n’auront jamais eux-mêmes à subir les effets de leurs propres lois liberticides. Ils n’ont certes pas tort du point de ce que l’on peut savoir en ce début de 2021 des rapport de force électoraux dans le cadre de cette longue agonie de la Ve République comme démocratie libérale. Autant une arrivée au pouvoir de l’extrême-droite, qui ne gênera guère le reste des droites (comme le débat entre le Ministre de l’Intérieur et Marine Le Pen l’a montré), est désormais de l’ordre du pensable et du probable, autant celle d’une (vraie) gauche ou des (vrais) écologistes apparait de plus en plus comme une possibilité, toujours légale certes, mais rendu impossible en pratique par les divisions de ce camp et l’absence d’un leader reconnu en son sein. En tout cas, malgré tout le discours des LREM ou des LR qui fait de Mélenchon un Chavez en puissance, assoifé du sang de la bourgeoisie, les droites ne craignent pas de mettre dans la législation du pays tout ce qui permettrait à un Mélenchon ou quelque autre gauchiste/écologiste devenu Président de la République et appuyé par une majorité parlementaire d’installer une République sociale/écologique en réprimant durement les forces réactionnaires qui auraient l’outrecuidance de s’opposer à « la République » (encore!). Cette asymétrie est sans doute à tenir à l’esprit pour comprendre cette débauche de restrictions. Nos droites ont visiblement oublié cet aspect constitutif de tout régime libéral. Parfois, il y existe des alternances, et l’on peut y occuper chacun à son tour la place d’opposant, donc méfiance, méfiance, sur ce que le pouvoir du moment est autorisé à faire aux opposants. De fait, dans notre République, tout ce qui restera bientôt comme droit d’opposition au simple citoyen, ce sera son droit de vote – car, pour l’heure, sans vote, personne ne sait légitimer une dictature dans une ancienne démocratie. Tout le reste sera criminalisé, ou simplement ignoré. Et l’on se gaussera pourtant de ce qui se passe en Hongrie et en Pologne. La convergence en cours devrait pourtant nous alerter.

Cet affaiblissement des vieilles références des droites laisse place à deux tendances, certes visibles depuis des décennies, mais désormais exprimées crûment.

D’une part, l’affirmation d’un matérialisme au sens le plus vulgaire du terme. Certains à propos de la discussion de la loi sur le séparatisme ont pu parler d’athéisme d’État. C’est à mon avis plus grave encore : le vieil athéisme d’État (communiste ou rationaliste) était fondé sur une idée du destin de l’Humanité et de son émancipation par la Science des ténèbres de la religion ou de la superstition. Il y avait en quelque sorte un côté fort religieux dans cet athéisme, une spiritualité chassait l’autre. Comme nos députés, tout particulièrement les députés LREM issus du secteur privé, sont pour la plupart des gens qui sont mus par le carriérisme le plus élémentaire et ont, comme l’ont montré les débats sur la loi de réforme de la recherche, autant d’amour de la Science (désintéressée) qu’il est possible d’en avoir quand on pense 100% business plan, mon pari est qu’en réalité, ces élus ne peuvent même pas comprendre que des personnes aient des valeurs, convictions, indignations, etc. qui aillent au delà du simple prendre et avoir. Ces boutiquiers pourtant diplômés des meilleures écoles, ces hommes et femmes unidimensionnels au sens le plus fort du terme, ignorent toute référence morale ou philosophique allant au delà de l’utilité immédiate du profit, et surtout de leur profit propre. Ce n’est pas exactement ce que des libéraux comme Benjamin Constant entendaient promouvoir par l’octroi de libertés individuelles et politiques. Vu les circonstances sanitaires, on pourrait appeler cela le « théorème Sanofi » qui domine nos élites actuelles. Il n’est alors pas étonnant que ces gens ne comprennent pas l’importance de la spiritualité dans la vie humaine – sauf, éventuellement, comme escroquerie rémunératrice qu’ils croient déceler chez autrui. Des fins dernières en somme, ils ne sauraient même comprendre que, pour certains êtres humains, elles existent comme préoccupation. Les quelques extraits de la rencontre entre des jeunes issus d’une fédération de centres sociaux et de la secrétaire d’État à la jeunesse, qui ont été diffusés par les médias, resteront ainsi comme le témoignage de cette incompréhension profonde: ces jeunes, visiblement issus des banlieues populaires, admettaient les différences religieuses ou philosophiques entre eux, et leur donnaient un sens positif à travers le terme de « respect ». Pire encore, certains d’entre eux soulignaient les aspects pacifistes des messages religieux, à l’encontre de notre hymne national (qui, comme ils l’ont appris dans leurs cours d’histoire, est effectivement au départ un hymne guerrier). Face à cette réalité, la secrétaire d’État donnait l’impression, pour le coup, d’avoir vu le Diable en personne. Pourtant, ce n’est pas là une information très nouvelle : même si la population française apparait comme l’une des plus détachées des religions qui soit au monde (d’après les sondages), le phénomène de la religiosité n’a pas disparu complètement, y compris chez les jeunes. (Il faudra aussi l’avertir à l’occasion qu’il existe encore des scouts de diverses obédiences religieuses. J’en ai croisé récemment dans ma rue. Il me semble qu’ils avaient ce qui ressemblait fort à une croix sur leur uniforme. ) Du coup, face à tant d’incompréhension du phénomène religieux, il est fort à parier que les islamistes les plus clairvoyants et surtout les plus radicaux se réjouissent de toutes ces restrictions qui vont faire en France de leur forme toute particulière d’Islam un martyre pour le coup bienvenu. Toutes ces difficultés que la nouvelle loi entend mettre à leur pratique, prosélytisme, organisation, sociabilité, etc. va sans doute leur donner l’aura du martyre pour la vrai foi. Ils pourront donc se présenter en victimes d’un État français « islamophobe ». Et, probablement, l’obligation de discrétion qu’on leur fait ainsi, en pouvant dissoudre toutes les associations proches des plus radicaux d’entre eux, ne va pas faciliter la tâche des services de police dans leur surveillance. (Pour mémoire, à ma connaissance, aucune politique anti-religieuse n’a jamais vraiment réussi à éradiquer une religion dans une population donnée, sauf à recourir comme ultima ratio à des pratiques aux tendances quelque peu génocidaires, ce qui évidemment résout le problème. C’est sûr que les Dragonnades de notre cher Louis le Quatorzième ont eu quelque efficacité sur les parpaillots, tout au moins pendant un siècle. Par ailleurs, ce sont souvent les politiques de conversion à une autre religion qui s’avèrent les plus efficaces à long terme, comme pour les Tchèques re-convertis manu militari au catholicisme par les missionnaires jésuites après la défaite de la Montagne Blanche.) La vraie question que nos élus auraient dû se poser est: non pas comment les islamistes attirent à eux les fidélités (en pénétrant la vie associative ou les associations sportives par exemple), mais pourquoi ont-ils du succès? A quelle demande de la part des personnes qu’ils mobilisent répondent-ils? J’ai bien peur que nos gouvernants y donnent au mieux une réponse matérialiste, en luttant contre les discriminations, pour permettre à chacun (dans les populations discriminées) de devenir un producteur/consommateur satisfait, sans voir que le fait religieux n’est pas réductible à une simple frustration que l’achat d’une télévision grand écran ou un voyage all inclusive en Thaïlande dissiperait.

D’autre part, la discussion de cette loi sur le séparatisme me semble témoigner d’un refus des droites de voir la réalité sociologique du pays. Désolé, chers gens de toutes les droites, la France a connu des nombreuses vagues d’immigration depuis des décennies, et il se trouve qu’une partie de cette dernière n’a pas hérité de l’une ou l’autre religion chrétienne ou que l’autre partie n’a pas hérité de la même couleur de peau que les habitants de la France métropolitaine avant 1900, ou même les deux. C’est un fait. Sous la référence à la « République », s’opère une vaste opération de déni. Les victimes collatérales de ce déni sont, comme le lecteur le sait sans doute, les universitaires pratiquant les sciences sociales accusés d’être infiltrés par une horde d’« islamo-gauchistes », de« racialistes », d’« indigénistes », de « décolonialistes », de se livrer aux joies perverses de l’« intersectionnalité », et j’en oublie sans doute. Ah oui, j’oubliais, très important, nous sommes infiltrés par la pensée américaine. (L’anti-américanisme français, ce long récit interminable.) Sous ce florilège d’accusations, que diffusent d’ailleurs certains universitaires se sentant submergés par cette vague de nouveautés, le refus de voir la nouvelle complexité de la société française actuelle me parait tristement évident. Le plus étrange à mes yeux est de voir ces dénonciations se contredire largement elles-mêmes: en effet, les mêmes qui alertent sur le danger de l’islamisme sur notre sol et le lient à la présence d’une immigration venue de pays majoritairement musulmans ont tendance à refuser que le fait musulman soit pris en compte par la sociologie de la France contemporaine. Le musulman les intéresse dans les potentialités islamistes ou terroristes qu’il porte (naturellement?) en lui, beaucoup moins en tant que citoyen français ou résident légal se sentant éventuellement discriminé pour son accès à l’emploi ou au logement. Des Gilles Kepel, Hugo Micheron ou Bernard Rougier, autant de chercheurs alertant sur la pénétration des formes les plus extrêmes de l’islamisme sur le territoire français, que font-ils sinon de l’intersectionnalité à l’insu de leur plein gré, et certes en lui donnant un sens politique complètement différent de celui que lui donnent certains partisans affichés de cette approche? Pas en parlant de victimes, mais en repérant des subversifs. Quand j’entends l’un d’entre eux lors d’une émission de France-Inter à laquelle il était invité proposer de relancer les études d’arabe à l’Université pour mieux saisir le phénomène islamiste, ne bat-il pas en brèche les « valeurs de la République » en soulignant que, en France, tout ce qui peut importer pour comprendre la société telle qu’elle est ne se passe pas nécessairement exclusivement en français? Pour habiter un quartier où cette même langue arabe est souvent pratiquée par des passants, je ne saurais entièrement lui donner tort. Au fond, les fanatiques de l’universalisme républicain, qui refusent de voir toute la complexité du social contemporain, nous renvoient à un homme abstrait dont toute la sociologie – qu’elle soit progressiste ou conservatrice dans son orientation politique – a démenti l’existence depuis plus de deux siècles.

J’ai du coup le soupçon que cet immense déballage de haine contre une grande partie des sciences sociales, et particulièrement de la sociologie, tient au fait que, du côté du « Parti de l’ordre », dé-catholicisé, il existe désormais un manque en matière de légitimation de l’ordre social existant. Il a dû abandonner le principe de hiérarchie naturelle entre les êtres humains (qui faisait partie du bagage conservateur), et il a dû se rallier au principe égalitaire et au principe méritocratique. On peut s’en féliciter. Mais la contrepartie de cette acceptation, c’est que, lorsqu’il reste dans la société française des inégalités difficiles à justifier en bonne raison, il faudrait en principe les réduire. Or que font la plupart des sociologues, ces gêneurs, ces empêcheurs de dominer en rond? Sinon démontrer par a+b qu’il reste des inégalités non fondées en raison, sinon expliquer les mécanismes, parfois tout simples, parfois fort complexes, qui, malgré (voire grâce à) l’égalité formelle et la méritocratie, recréent sans cesse de l’inégalité? Cette contradiction n’est pas nouvelle (Marx en parlait déjà) entre égalité formelle et égalité réelle, mais elle devient sans doute de plus en plus violente, difficile à assumer, à mesure que la référence (surnaturelle) à une priorité des uns sur les autres devient moins crédible, moins légitimée par un grand récit (religieux, civilisationnel, ou national) et qu’il n’y a donc plus de raison vraiment dicible pour que le « mâle blanc hétérosexuel » (pour causer à la manière de Zemmour ou de nos collègues partis en croisade contre le décolonialisme) soit en haut de la hiérarchie des êtres humains. Le mot de République et l’appel à l’universalisme républicain semblent alors devenir le totem ultime qui permet de justifier sans trop argumenter vraiment cette supériorité. (Cette attitude tranche d’ailleurs avec la filiation fasciste du XXe siècle, pour laquelle la supériorité des uns sur les autres allait de soi et pouvait se dire clairement. Rome ou Germanie éternelles. Il y avait une hiérarchie naturelle entre les individus, les sexes, les groupes sociaux, les nations, les civilisations. )

Pour finir une question se pose, pourquoi en 2021 les partis de droite et d’extrême-droite se battent-ils pour s’attribuer avec tant de hargne ce « monopole de la haine »? Comment est-on passé de la bataille pour le « monopole du cœur » qui opposait le droite et la gauche dans les années 1970 à ce débat politique où tout l’espace politique semble rempli par cette « Question musulmane »? Fait d’autant plus frappant que nous sommes en plein pandémie, et que, pour le coup, le lien entre Islam, islamisme et pandémie parait fort difficile à construire, même pour l’esprit le plus chafouin. Pourquoi ne semble-t-on plus se battre que pour les faveurs des électeurs qui ne pensent qu’à « écraser l’infâme »? Sont-ils donc tous persuadés qu’en 2022 n’iront voter à la Présidentielle que des électeurs majoritairement satisfaits de toute ce barouf fait autour d’une République qui se défend contre la Soumission?

Il est vrai que, pour l’instant, faute d’une gauche unie et face à des LR confits dans le néo-libéralisme austéritaire à la Larcher, les électeurs qui rêvent de discuter d’autre chose que de s’offusquer de l’évitement des cours de natation par les trop pudiques jeunes filles des quartiers risquent bien de devoir se contenter de ce spectacle-là.

Tout va très bien, Madame la Marquise, il faut que je vous dise…

Le lecteur de ce blog aura facilement constaté que mes interventions s’y font bien rare. Désolé pour celles et ceux qui en apprécient le contenu. Il se trouve que le semestre dernier, presque entièrement « en distanciel », fut plutôt épuisant . J’en suis sorti bien rincé, étonné moi-même d’être rincé à ce point, et je me remets à peine que, déjà, il faut ré-attaquer pour un autre semestre tout aussi folklorique visiblement. Le « démerdentiel«  (inspiré par le bon vieux « système D » à la française) va continuer de plus belle.

De fait, les annonces en date du 21 janvier du Président de la République sur la réouverture des universités « à 20% de la jauge » et « un jour par semaine pour tous les étudiants » m’ont mis en rogne. Dans une rogne noire. Je n’attends certes bien sûr plus rien, et cela depuis fort longtemps, de cette équipe de gouvernants à l’amateurisme hautement revendiqué, mais leur capacité à se montrer en dessous de tout me parait de plus en plus hors concours – enfin passons… Boris Johnson n’est évidemment pas mal non plus dans le genre.

J’avais déjà trouvé que la mauvaise préparation de l’arrivée des vaccins – pourtant attendue par eux comme l’arme fatale contre la pandémie – était presque incroyable, hallucinante, bien digne d’une blague à la Gorafi. Comment peut-on ne pas avoir réfléchi, dès la fin du printemps dernier, à cette vaccination de masse, ne pas l’avoir organisée dès l’automne dans les moindres détails, et arriver au pied du mur apparemment bien peu préparé à ce qu’on annonce soi-même depuis des mois comme la solution? Il est vrai qu’on a payé à cet effet des consultants pour réfléchir sur le dit sujet, avec le beau résultat que l’on sait. Cela mériterait remboursement des sommes payées, tant les conseils de ces derniers ont dû être visiblement d’une bien haute tenue. On n’a pas non plus pensé à la production du dit vaccin qui a été laissée aux bons soins de braves capitalistes à l’efficience évidente, et nous voilà d’un bout à l’autre de l’Europe face à des pénuries de doses de vaccins.

Mais, là, annoncer une mesure aussi vague et prometteuse aux étudiants qu’un droit pour tous les étudiants à avoir partout un jour de cours « en présentiel » par semaine, sans dépasser toutefois la jauge de 20% de présence globale dans les locaux par rapport aux effectifs normaux des établissements concernés, et cela à la toute dernière minute, au moment même de la rentrée scolaire du second semestre universitaire, c’est vraiment le pompon. Le tout bien sûr, noblesse oblige (« Nous sommes la France! »), sans annoncer le moindre début de commencement de moyens conséquents de quelque nature que ce soit (locaux, enseignants, administratifs, matériel informatique, etc.) pour faire face à cette nouvelle contrainte de toute dernière minute (déjà l’organisation des TD en demi-jauge pour les premières années, annoncé in extremis le 19 décembre, n’était pas des plus facile à mettre en place).

A ce stade, je me demande si Emmanuel Macron ne veut pas simplement tester la servilité des dirigeants des universités et s’assurer de leur loyauté jusqu’au bout à sa personne. On leur demande quelque chose qui s’annonce comme du grand n’importe quoi pédagogique, et on observe ensuite avec le plaisir sadique d’un dirigeant nord-coréen s’ils obtempèrent. On vérifie ainsi sur pièces jusqu’à quel point ils feront preuve de courtisanerie pour ne pas dire plus, prêts à faire bon marché de cette piétaille que représentent les responsables de diplômes et autres enseignants de base – dont il est vrai que bien peu se reconnaissent encore dans le macronisme en l’an 2021. (Un universitaire de base qui serait encore macroniste en 2021 après la loi scélérate sur l’avenir de la recherche votée en pleine pandémie, c’est en effet devenu une rareté à sortir seulement un jour de visite ministérielle dans les locaux, une fois éloignés tous les autres à grand renfort de forces de l’ordre.) Il semble que, déjà, à l’heure où j’écris, certains présidents d’Université parmi les plus obséquieux ont signifié à sa Majesté qu’ils étaient prêts à travailler en direction du Roi Ubu jusqu’à ce que mort des universitaires (consciencieux) de tous rangs et conditions s’en suive par épuisement, exaspération ou Covid-19 au choix.

Je ne nie certes pas que les étudiants souffrent (comme leurs enseignants d’ailleurs, moi y compris) de la situation d’un enseignement dégradé à distance, qu’ils se sentent bien isolés, etc., mais j’aimerais constater aussi un peu de cohérence dans la stratégie du pouvoir face à la pandémie.

D’une part, l’ensemble de la population française est actuellement soumise en métropole à un « couvre-feu » à 18h00, les discothèques, bars, restaurants, lieux de spectacle, salles de sport, etc. sont fermés sine die depuis quelques mois, les stations de ski sont priées de ne pas ouvrir leurs remontées mécaniques pour la meilleure partie de la saison hivernale, les conseils sur les masques à porter se font plus contraignants, les frontières sont de plus en plus fermées, etc., et, d’autre part, on en vient par ce genre de mesure de dernière minute à permettre à tous les étudiants de revenir en cours au moins une fois par semaine. Du point de vue de la maîtrise de l’épidémie par limitation des contacts sociaux, le gouvernement appuie donc en même temps sur le frein et l’accélérateur. C’est parfaitement incohérent. C’est surtout destiné à rendre fous les gens comme moi qui suivent d’un peu de près l’actualité de l’épidémie sans avoir basculé du côté complotiste – c’est sûr que, face à tant d’incohérence, d’absence de stratégie, il serait vraiment plus simple, plus rassurant pour sa propre santé mentale, d’interpréter tout cela comme un complot.

Pour un habitant de la région Auvergne-Rhône-Alpes comme je le suis, je doute fort qu’il y ait du coup plus de risques de contagion ajoutée dans la fréquentation des pistes d’une station de ski alpin avec application de protocoles sanitaires que dans la multiplication de possibilités pour les étudiants de revenir en cours en intérieur, avec application de nos bien médiocres protocoles sanitaires. Qui peut croire par ailleurs que les étudiants ne vont pas en profiter pour socialiser de nouveau en dehors des locaux universitaires (sur le trajet par exemple) si l’on rouvre tout, ne serait-ce qu’un jour par semaine pour tout le monde par roulement? J’ai bien vu en octobre, lorsque nous avons maintenu les conférences de méthode et certains cours à faibles effectifs dans mon établissement, que les étudiants ne rentraient pas mécaniquement chez eux en rang par deux après mes enseignements, ils socialisaient, fumaient une cigarette ensemble, voire mangeaient leur déjeuner tiré de leur sac les uns à côté des autres en parlant sur un banc de fortune. C’est humain, ordinaire, inévitable, sauf à mettre un robocop ou un drone derrière chaque étudiant.

Certes c’est toute l’Europe qui souffre de son incohérence stratégique face à la pandémie, mais, avec cette décision venue de Jupiter (ou de Héra?), pour se concilier la jeunesse étudiante, la France semble vouloir battre des records d’incohérence. En effet, pour l’instant, à l’échelle mondiale, face à la pandémie, la seule stratégie gagnante, c’est celle de la « suppression ». Elle suppose des mesures drastiques, très liberticides certes, mais pour un temps court. Ensuite, pour maintenir le gain obtenu, il faut filtrer avec soin les entrées dans le territoire ainsi « libéré » du virus (quarantaines longues et réelles). Cette stratégie est bien sûr plus facile à mettre en place pour un État autoritaire bien organisé (République populaire de Chine, Vietnam) ou pour une démocratie insulaire (Nouvelle-Zélande, Australie, Taïwan) ou quasi-insulaire (Corée du sud). Aucun pays européen n’a osé pour l’instant se lancer dans cette stratégie-là. On préfère donc vivre avec le virus, ou plutôt mourir avec.

Pourtant, avec la preuve montante de semaines en semaines du fait que, plus ce virus du Covid-19 circule dans la population humaine, plus il trouve des occasions de muter pour devenir plus contagieux et/ou dangereux, toute stratégie visant à vivre avec le virus devient elle-même de plus en plus illusoire. On peut certes espérer que la vaccination de la plus grande partie de la population française permettra à terme de limiter le poids de cette infection nouvelle sur notre système de santé, mais, en cette fin du mois de janvier, nous n’en sommes pas là. Sauf à croire à un miracle sauvant du pire les zélés défenseurs d’une République laïque, la France, pas plus que l’Irlande ou le Portugal, ne pourra pas éviter une troisième (grosse) vague, liée à la conjonction de l’arrivée de plusieurs variants (anglais, sud-africains, brésiliens) sur son territoire. Alors pourquoi charger encore la barque des contagions en se mettant totalement à contre-temps à rouvrir les universités? Et pourquoi pas alors les bars, les restaurants, les musées, les théâtres, les salles de sport, etc.? Veut-on se retrouver à devoir annuler aussi toute la vie sociale de cet été 2021?

Au contraire, vu les preuves de plus en plus nombreuses qu’il est impossible de cohabiter avec ce virus (Manaus docet) , il faudrait plutôt commencer à penser à une vraie stratégie de suppression. Or, pour l’instant, aucun pays n’a réussi cette stratégie sans bloquer toute la vie sociale de manière drastique, au moins en certains points du territoire national concerné. Je comprends fort bien que Macron et son gouvernement ne disposent plus guère de la légitimité pour se lancer dans un confinement renforcé au point d’annihiler la circulation du virus, et, ensuite, pour rendre ensuite le territoire ainsi libéré du virus étanche à toute nouvelle introduction de ce dernier (ce qui supposerait de renoncer, pour un temps au moins, à toute circulation entre pays en Europe), mais, avec un virus qui change aussi vite, peut-être faudra-t-il finalement se résoudre à cette solution, le plus tôt ne sera-t-il pas le mieux.

Ou alors, si l’on considère en haut lieu que la suppression du virus est devenue désormais impossible, ne faut-il pas créer d’ores et déjà les conditions d’une nouvelle normalité, celle où la mortalité serait beaucoup plus élevée qu’elle ne l’était en moyenne jusqu’à l’arrivée du Covid-19, et de tout rouvrir alors au plus vite en prévenant tout le monde de ce que cela signifie. Cela supposerait alors de dimensionner bien autrement les services hospitaliers, et surtout de redéfinir tout le parcours qui précède et suit le décès d’une personne humaine dans notre société. C’est théoriquement possible, même si, en pratique, cela ne sera pas facile de changer les mœurs des soignants trop habitués à sauver des vies par les progrès de la médecine depuis des décennie : après tout, le Covid-19 ne tue pas tant que cela, diront les Corona-sceptiques, surtout des vieux (plus de 65 ans) en plus . Il faudrait donc ajuster l’organisation sanitaire du pays à une jauge de mortalité durablement (définitivement?) plus élevée. Cela résoudrait d’ailleurs en passant le problème de l’allongement de l’espérance de vie qui met en danger nos systèmes de retraite. Cela aurait même un aspect plutôt féministe, puisque ce sont surtout des hommes âgés (à partir de 50/55 ans) qui meurent – ironie suprême de ce discours des Corona-sceptiques quand on constate que la plupart de ceux d’entre eux qui le tiennent dans les médias ou sur les réseaux sociaux sont des vieux mâles de plus de 60 ans (avec peu de femmes parmi eux, étrange non?). Après tout, pourrait-on dire, nos sociétés humaines ont bien vécu avec la syphilis et la tuberculose, elles vivent depuis les années 1980 avec le VIH, et certaines vivent encore avec le paludisme et autres maladies endémiques. Tout cette nouvelle mort qui rôde nous redonnera goût à la vie, ajouteront les plus festifs, et les plus cyniques y verront même une occasion d’épurer la population de tous ces éléments dégénérés qui s’y sont accumulés depuis des siècles. (Après « la guerre, hygiène du monde », la pandémie? )

On remarquera que, pour l’instant, aucun gouvernement, sauf peut-être celui de Bolsonaro au Brésil, n’a sciemment choisi cette option souvent qualifiée de « libertarienne ». Trump a visiblement été tenté par cette option. Cela ne lui a pas trop réussi.

En fait, cette option de l’acceptation d’une mortalité plus élevée de manière permanente à cause de la pandémie de Covid-19 apparait comme bien peu crédible. Je vois mal en tout cas les Français accepter cette nouvelle norme éventuelle. Un petit rhume, et hop hop, trois ou quatre semaines après le cimetière avec parcours express dûment organisé par les autorités, cela risque de pourrir quelque peu l’ambiance. Surtout, plus sérieusement, pour un pays touristique comme la France (première destination touristique mondiale avant la pandémie de Covid-19), cela voudrait donc renoncer à l’être pour les ressortissants de tous les pays qui auraient choisi de leur côté la « suppression » du virus sur leur sol. Adieu donc définitif aux touristes chinois, néo-zélandais, ou autres à haut pouvoir d’achat. Impossible. Donc, logiquement, il ne reste donc que la « suppression ». Or, Madame la Marquise, cela suppose de sortir de la routine dans laquelle le gouvernement semble désormais installée avec sa gestion de l’épidémie qui consiste simplement à « écraser la courbe des hospitalisations », en le faisant juste au tout dernier moment bien sûr. Sans compter qu’en plus, il n’aura échappé à personne qu’avec leur répétition depuis l’an dernier, les mesures dites de confinement sont de moins en moins respectées, et que la courbe redescend de plus en plus lentement. Le télétravail, supposément privilégié par exemple, est devenu d’après les échos que je peux en avoir et d’après ce que je peux constater dans les rues de Lyon une vaste fumisterie. Mais je le répète, je comprends bien aussi qu’une équipe de dirigeants qui ont été aussi souvent pris en faute depuis le début de la pandémie se trouve sans doute très mal placée pour changer totalement de braquet. Puisque c’est une guerre, il faudrait déjà changer les généraux en chef pour la gagner. Mais là il n’en est pas question. Le général en chef ne va pas se limoger lui-même.

En tout cas, comme universitaire, je n’ai guère envie de donner de faux espoirs aux étudiants. Une reprise d’un ou deux semaines suivie d’un retour à un confinement, ou suivi d’une explosion des clusters dans les Universités que les ARS devront cacher sous le tapis à la façon soviétique, serait la pire des choses. Mais, grâce au sens de la situation de notre excellent Président de la République, ce si grand stratège, nous fonçons droit vers cela. Iceberg en vue. En avant toute. Hourra, hourra, hourra, vive la France!

Oui, je suis en rogne. (Et que le lecteur sache que j’ai fait tous mes efforts pour rester poli.)

Re-con-fin-e-ment

Il parait que notre Président de la République actuel aime les répliques des films de Michel Audiard. Depuis que l’annonce du reconfinement a été distillée dans les médias et que les détails en ont été donnés hier soir, la célèbre phrase du dit Audiard – « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » – ne cesse de me venir à l’esprit. Je sais que je ne devrais pas avoir de telles pensées iconoclastes et ne surtout pas les exprimer publiquement, mais les partager ici m’évitera de hurler par ma fenêtre et de finir par alarmer mes voisins.

Parce qu’il vaut mieux en rire (jaune) encore qu’en pleurer, il est maintenant évident que la phrase s’applique pleinement.

D’une part, le pouvoir en place a l’outrecuidance de prétendre avoir été surpris par cette deuxième vague de l’épidémie. Qui peut croire à une telle fable. Le Conseil scientifique, mis en place par le pouvoir lui-même à l’hiver dernier, l’avait dûment prévenu dès début septembre, et avait rendu public son avis. Le Monde, journal dont on peut espérer qu’il soit encore un peu lu en haut lieu, faisait d’ailleurs son titre là-dessus début septembre. Les historiens n’auront pas beaucoup de mal à écrire dans les manuels d’histoire des années 2040: « Malgré les nombreux avertissements des scientifiques, incapable de comprendre la notion d’exponentielle, le pouvoir d’alors décida d’ignorer ces alertes, et il tenta de faire comme si l’épidémie n’allait pas reprendre et concentra son attention sur la relance de l’économie carbonée (sic) et sur la crise dans la Méditerranée orientale autour d’enjeux gaziers (sic). L’hiver 2020-2021 fut le plus terrible en terme de mortalité que la France ait connu depuis le milieu du XXème siècle. «  Il n’était pas non plus très difficile d’utiliser le cas d’Israël pour avoir une idée de ce qui allait se passer. Probablement, le fait que les informations diffusées par les médias français se soient concentrés sur le refus des Juifs ultraorthodoxes de suivre les consignes de distanciation sociale a pu donner l’impression que ce cas national de reprise épidémique était spécifique. Un pouvoir un peu éclairé aurait dû y voir au contraire un avertissement, et tout bien préparer en conséquence.

D’autre part, le second confinement semble en effet accumuler les défauts par rapport au premier et témoigne que le pouvoir n’a pas du tout les capacités d’apprentissage requises à ce niveau de responsabilité.

Le retour de l’attestation de déplacement dérogatoire signe en effet son échec. En dehors de son aspect courtelinesque, qui, certes, fait partie des « valeurs de la République » (si, si, vraiment!), je suis en particulier frappé par le fait que, pour les « déplacements brefs » (prendre l’air et/ou faire un peu d’exercice physique), le pouvoir ait gardé les limites vexatoires d’« une heure » et d’« un kilomètre ». Voilà bien la preuve que le gouvernement n’a aucune capacité à entendre la population dont il a la charge. Il n’a rien appris du confinement précédent, et il se contente donc de recopier à la va-vite sa (mauvaise) copie du printemps dernier. En effet, qui peut croire sérieusement qu’aller faire un tour, avec les membres d’un même foyer, à pied, à vélo, à cheval, à moto, en quad, etc. dans un lieu de plein air, moins fréquenté que le métro parisien, pendant quelques heures à une distance plus éloignée que ces limites de son domicile va entrainer une recrudescence de l’épidémie? Au contraire, tout indique qu’il serait bon que les gens s’aèrent, fuient la pollution urbaine, ne serait-ce que, pendant quelques heures, fassent des efforts physiques en plein air pour maintenir leurs défenses immunitaires et leur santé mentale. (Ce qui en plus leur permettrait de voir l’action du gouvernement sous un meilleur jour.) Je ne vois pas en quoi interdire aux Parisiens d’aller faire un tour en forêt de Fontainebleau ou de Sénart va permettre de lutter contre l’épidémie. Le pouvoir français serait bien inspiré de regarder ce qui se passe sur ce point outre-Rhin. Il est vrai que l’Allemagne dispose d’un fond de culture hygiéniste et scientifique qui ne semble pas être celui de nos élites.

De même, je n’ose même pas m’imaginer ce que vivent les petits commerçants de mon quartier, et d’ailleurs en France, forcés à la fermeture, car considérés comme « commerces non essentiels ». Il va falloir être très intelligent et très subtil pour expliquer qu’il est plus risqué d’aller acheter au coin de la rue du fil à coudre dans une mercerie ou un livre de cuisine dans une librairie qu’aller faire ses courses de la semaine au grand hypermarché de périphérie (en achetant au passage le dit fil à coudre et le dit livre). Autant la mesure de fermeture des discothèques, des bars et restaurants peut se justifier au nom de la nécessité de casser la sociabilité sans masques, autant la fermeture de certains – généralement petits – commerces atteint un niveau d’inégalité de traitement et d’impéritie qui me parait sublime. Un magnifique cadeau fait à la distribution en ligne, déjà bien monopolisé par un acteur dont on taira ici le nom, et à la grande distribution. Si l’on veut vraiment que les gens n’aillent pas s’entasser dans un lieu clos, mal aéré, il faudrait au contraire n’autoriser que les marchés en plein air et obliger tous les autres commerces à fonctionner en drive, en click-and-collect. Mais, bien sûr, ça ce n’est vraiment pas pensable! Trop « Startup Nation » sans doute. (Bien sûr, que le lecteur ne s’y trompe pas, je suis pour l’ouverture de tous les commerces avec l’application de consignes de sécurité, mais je veux souligner que, même dans le cadre de son propre logiciel modernisateur, le gouvernement se trouve pris en défaut, sauf pour les restaurants, me semble-t-il, où la vente à emporter va devenir possible.)

Par ailleurs, en dehors du côté absurde et inégalitaire de ces mesures – dont le coût pour les finances publiques va finir par ailleurs par être hallucinant -, il faut ajouter qu’elles ne vont sans doute pas beaucoup ralentir l’épidémie. En effet, les écoles, de la maternelle au lycée, restent ouvertes. La Garderie nationale doit tenir son rôle dans l’effort productif de la Nation. Le gouvernement prétend que des mesures supplémentaires seront appliquées au sein des établissements, dont le port du masque par les enfants des écoles primaires. Admettons. Le gouvernement oublie cette donnée indépassable du réel : même si, à l’intérieur des établissements scolaires, des mesures étaient effectivement prises telles que zéro contamination soit observée en leur sein même, la dissémination de l’épidémie reste inévitable aux abords des locaux scolaires. Nos gouvernants n’ont pas dû beaucoup aller voir ce qui se passe à la sortie d’une maternelle ou d’une école primaire, le matin et le soir, ils n’ont pas non plus de souvenirs de la sociabilité pré-adolescente et adolescente avant et après le collège et le lycée. Peut-être les adolescents lyonnais de mon quartier sont particulièrement tactiles, dé-masqués et conviviaux entre eux, mais il me semble qu’il est totalement illusoire à les voir de penser qu’ils ne vont pas être vecteurs de contamination entre eux. Je n’ai pas de raison de supposer que cela se passe différemment ailleurs en France.

La même remarque pourrait être faite pour beaucoup de lieux de travail, qui ne seront pas en télétravail. Croit-on sérieusement que les gens ne vont pas socialiser dé-masqués? Prendre une clope ou un café ensemble? Après des mois d’épidémie, je vois bien aussi la capacité de beaucoup de gens à mal porter le masque, ou ne pas le porter du tout, dans un contexte de travail. (Dont le gentil livreur qui m’a soufflé son haleine hier en plein visage en me demandant un renseignement.) J’ai bien peur que la communication du gouvernement y soit aussi pour quelque chose. A force d’entendre sur les ondes le message que « 80% des personnes qui décèdent de la Covid-19 ont plus de 65 ans », il est assez logique que de très nombreux actifs en aient tiré la conclusion qui s’impose: l’épidémie ne les concerne guère directement – un peu comme si on disait aux automobilistes à longueur de journée que ce sont presque toujours des cyclistes ou des piétons qui meurent sur les routes.

En somme, ce retour de l’épidémie, si prévisible, il aurait fallu le préparer avec soin, et surtout le préparer en tenant compte de l’expérience acquise et en s’appuyant vraiment sur les diverses composantes de la « société civile » (et pas seulement du MEDEF). On aurait pu imaginer cet été une grande conférence nationale sur le deuxième confinement, ou, pour être moins radical mais plus réaliste en fait, sur l’installation de la France dans la longue durée d’une épidémie telle que la Covid-19, au lieu de se consacrer à une relance de l’économie illusoire dans ses conditions ou à des affaires méditerranéennes qui devraient être déléguées à la diplomatie européenne. (Pourquoi sinon paie-t-on un Haut Représentant de l’Union aux Affaires étrangères et à la sécurité? )

Bref, nos gouvernants sont d’une nullité effrayante. (Certes, ils ne sont pas les seuls dirigeants européens à mal mener leur barque, mais ils se distinguent par leur faible capacité d’apprentissage de leurs erreurs.) Maintenant que fait-on? Normalement dans une organisation humaine de qualité, lorsque ses dirigeants l’amènent à la défaite (qui prétendra que le reconfinement n’est pas une défaite?), on doit pouvoir en changer sans violence. Dans les règles. Institutionnellement. En France, le Premier Ministre est normalement le premier concerné, le « fusible », surtout dans la situation où il se trouve que cette personne se trouve avoir été l’homme qui a géré « le déconfinement » avec le bonheur que l’on sait. Il est temps que le Felix Gaillard de notre temps retourne à la gestion de sa bonne ville, et à l’aurea mediocritas dont il n’aurait jamais dû sortir.

Le Sénat a ouvert la voie en votant hier majoritairement contre la politique du gouvernement sur ce point. Bien sûr, du point de vue constitutionnel, cela n’engage vraiment à rien, mais cela donne déjà au Président une belle porte de sortie. Dans le cadre de la Vème République, il n’est en effet pas interdit au Président de la République de demander à son Premier Ministre de laisser la place, surtout quand le capital propre du dit Premier Ministre est significativement proche d’epsilon, et quand le vote du Sénat, qui vient juste d’être renouvelé, peut en être le prétexte.

Pour nommer qui à la place? Je ne sais pas. Chacun aura son idée. Par contre, il serait logique d’élargir la base politique du pouvoir en allant vers une forme d’union sacrée. Après tout, notre Président n’a-t-il pas dit ce printemps que nous sommes en guerre? (Il a visiblement cru l’avoir gagnée au printemps et a bêtement célébré la victoire au 14 juillet.) Probablement, cette hypothèse de l’ouverture de la majorité gouvernementale à d’autres forces politiques que les seuls partisans et affidés du Président ne sera pas choisie, car elle supposerait un retour du centre du pouvoir d’État au niveau du gouvernement et non plus de la Présidence. Il faudrait que le Président prenne donc ses pertes et accepte une forme de cohabitation d’un nouveau genre. Au contraire, ces derniers mois voient une dérive de plus en plus visible vers une « hyperprésidentialisation » encore accrue autour du Conseil de défense et de sécurité nationale, qui zappe le Conseil des Ministres, et il serait question de repousser les élections régionales et départementales prévues au printemps prochain, ce qui évitera d’officialiser que le camp présidentiel ne représente plus grand monde dans l’électorat et dans « les territoires ».

L’autre solution, encore impensable par beaucoup à ce stade, est que le Président laisse gentiment la place…. à ce bon Gérard Larcher, auquel il reviendra de choisir un Premier Ministre de qualité. Le malheur de notre Constitution de 1958 est qu’elle a été conçue par un Général qui avait vu faillir la volonté politique du pays lors de la défaite de 1940. Il a donc tout fait pour le chef de l’État puisse continuer à gouverner dans les pires adversités quel que soient les réticences de la base et des corps intermédiaires – d’où le trop célèbre article 16. Il n’avait pas prévu, notre brave Général ayant évolué dans un monde d’avant-hier où tout le monde politique avait quelques qualités et où l’intendance suivait, la situation pénible dans laquelle nous nous trouvons.

Maintenant, il ne nous reste plus qu’à prier – pour les croyants – et à pester – pour les incroyants. Et à remplir consciencieusement nos attestations dérogatoires de sortie.

Élève Blanquer, au piquet!

Depuis quelques jours, notre Ministre de l’Éducation nationale se répand en déclarations de plus en plus péremptoires allant toutes dans le même sens : les promoteurs de l »islamo-gauchisme », ayant infiltré entre autres milieux, l’Université, l’UNEF, le parti France Insoumise, et le journal Médiapart, seraient, pour résumer les choses, les responsables, moraux, idéologiques, de l’acte terroriste commis sur la personne de Samuel Paty. Les propos du Ministre sont tellement outranciers qu’il a réussi l’exploit de faire réagir la Conférence des Présidents d’Université (CPU), et qu’il a dû préciser ne pas viser toute l’Université, mais seulement quelques mauvais éléments infiltrés en sein, en particulier dans les sciences sociales.

Ainsi le Journal du Dimanche de ce jour bien gris d’octobre 2020, il s’en prend désormais plus explicitement à « une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les identités et les communautés, aux antipodes de notre modèle républicain, qui, lui, postule l’égalité des êtres humains indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe ou de religion. C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes ». En somme, Judith Butler et Oussama Ben Laden, même combat?

De fait, le contresens de notre Ministre sur l’évolution des sciences sociales, visiblement fort informé, est total. En effet, s’il y a quelque chose qui fait partie des évolutions des sciences sociales contemporaines, aux États-Unis et ailleurs, c’est bien au contraire le refus de toute essentialisation des identités et des communautés. Il n’y a en effet rien de plus banal, depuis au moins les années 1960, dans nos disciplines que de publier des travaux qui vont montrer comment telle ou telle identité ou telle ou telle communauté se trouve justement « construite » par des acteurs au cours de processus historiques et sociaux, parfois fort compliqués à décrire. Pour s’en convaincre, je suggère une lecture pédagogique au Ministre : l’Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux (dir. Juliette Rennes, Paris : La Découverte, 2016). Si cette somme lui est trop difficile d’approche, je lui suggère l’analyse des mêmes recherches vues par le Vatican lui-même publiée en 2019. Je m’excuse d’avance auprès du Ministre d’enfreindre ainsi la « laïcité » en osant me référer à un texte publié par cet officine religieuse, étrangère de surcroît, mais ce texte rappelle fort bien que, s’il y a quelque chose que ces recherches promeuvent, c’est bien justement la fluidité ou la plasticité des identités de genre et de sexe contre le fixisme défendu par la doctrine catholique. J’ajouterai que, loin d’être aux antipodes de notre « modèle républicain », toutes les études qui insistent sur la caractère construit des identités et des communautés, le font pour permettre à l’individu de se réaliser pleinement comme personne « seule maître d’elle-même et de son destin » – ce qui constitue peut-être d’un autre point de vue une illusion fort partagée de notre temps.

C’est plus généralement le cas quand, en sciences sociales, on décrit une inégalité, c’est bien pour la dépasser. Le gouvernement auquel vous appartenez ne dit pas autre chose d’ailleurs, puisqu’il promeut par exemple toujours à ma connaissance une plus grande égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines, en s’appuyant sur des travaux de sciences sociales qui ont montré, comme on dit, « le chemin restant à parcourir ». De même, tous les fonds publics qui ont été investis depuis 2015 dans la recherche en sciences sociales pour comprendre la radicalisation islamiste l’ont été afin de lutter contre cette dernière en s’intéressant le plus finement possible à des mécanismes sociaux, et non pour s’en tenir à l’équation de bistrot essentialisante (« musulman= terroriste »).

En réalité, dans l’histoire intellectuelle occidentale, il faut remonter très loin en arrière pour trouver des auteurs qui essentialisent vraiment quelque chose dans le monde social et qui trouvent que cela est fort bien ainsi. Pour ce faire, il faut revenir à un stade pré-scientifique antérieur à l’invention au XIXème siècle des sciences historiques et sociales, dont nous sommes tous les héritiers. Un bon exemple de cette essentialisation voulue et recherchée pourrait être constitué par les poèmes épiques attribués à des auteurs du Moyen-Age qui sont inventés (prétendûment trouvés dans les archives, mais en réalité écrits par leurs inventeurs) à la fin du XVIIIème siècle ou au début du XIXème à fin de créer une identité immuable d’une communauté nationale. (Comme le montrent les travaux de synthèse d’Anne-Marie Thiesse). De fait, c’est encore aujourd’hui un poncif des droites extrêmes nationalistes, en Europe et ailleurs, de poser qu’il existe une identité et une essence de la communauté humaine qu’ils entendent défendre. La ressemblance sur ce point avec la vision des fondamentalistes islamistes sur une essence de l’Islam dont seuls eux auraient connaissance doit d’ailleurs être remarquée.

Je me permets enfin de faire remarquer à notre Ministre que les « valeurs de la République » qu’il entend inculquer à tous les élèves de France et de Navarre ne peuvent pas toujours se prévaloir d’une si grande profondeur historique que celle qu’il sous-entend dans ses propos. Malheureusement, les pouvoirs politiques qui se sont succédé depuis 1789 à la tête de la France n’ont pas été toujours très respectueux des personnes soumises à leur autorité: leur origine, leur sexe ou leur religion leur a valu des traitements quelque peu différents. Faut-il vous rappeler que les Françaises n’eurent le droit de vote qu’en 1944 et que le camp « républicain » d’alors y fut pour quelque chose? que l’histoire des départements français d’Algérie n’est pas vraiment un exemple en matière d’égalité des citoyens en fonction de la religion? que le traitement d’une bonne part des travailleurs polonais dans les années 1930 ou des réfugiés espagnols dans les années 1940 ne nous fait pas honneur? Il serait facile de multiplier les exemples. Cela ne veut pas dire qu’actuellement, ces valeurs de la République, telles qu’inscrites dans les lois, n’existent pas et n’auraient aucune valeur qui les rendraient indignes d’être défendues, mais la rigueur historique oblige à en mesurer toute leur minceur et fragilité au regard du passé.

Ainsi, si je me donne la peine d’écrire ces quelques lignes, c’est surtout parce que, dans les amalgames, ni faits, ni à faire, d’un Ministre préemptant sans plus aucune retenue les thèmes de l’extrême-droite pour mettre dans le même sac toute personne ayant une vision un tant soit peu instruite par les sciences sociales de la réalité sociale du pays (« un idiot utile » selon notre Ministre), j’ai bien peu que ce soient ces valeurs républicaines – au sens d’acquis des luttes de longue durée pour la liberté et l’égalité – qui finissent par disparaître. Puissé-je me tromper.