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Romaric Godin, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire

Il reste encore en France des journalistes qui travaillent à fond leur sujet et qui entendent en faire la démonstration aux yeux du monde par des livres bien conçus. Romaric Godin (actuellement à Mediapart, et auparavant à la Tribune) est de ceux-là – un anti-« éditorialiste »  en quelque sorte, un journaliste à l’ancienne. Son ouvrage, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire (Paris : La Découverte, 2019)  constitue en effet une belle présentation et analyse de ce qui a produit le « macronisme » et sa dérive de plus en plus nette vers une vision pour le moins autoritaire de la démocratie française. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur la perquisition ordonnée au siège de Mediapart le 4 février 2019 faisant suite aux révélations de ce média sur les dessous de l’affaire Benalla (p.7-8). L’auteur sait donc de quoi il parle en matière de dérive autoritaire en cours.

Pour Romaric Godin, le « macronisme » n’est au fond que la revanche ultime sur les concessions faites par le Capital au Travail en 1945, le néo-libéralisme fait homme dans la personne d’Emmanuel Macron. C’est l’État – au sens de sa force répressive, légale et physique –  qui bascule de nouveau complètement dans le camp du Capital. L’équilibre ou la neutralité entre ces deux camps, Travail et Capital, que l’État avait adopté après les deux guerres mondiales et les mobilisations populaires depuis la fin du XIXème siècle, n’est donc plus d’actualité, et il est significatif que, pour l’auteur, le néo-libéralisme d’aujourd’hui revient de fait mutatis mutandis à la situation du XIXème, ce siècle de la bourgeoise triomphante, au libéralisme d’avant 1914. « Le capitalisme français du XIXème siècle n’est pas très éloigné d’un idéal néolibéral où la puissance publique vient garantir la protection des profits. »(p. 92) R. Godin rappelle en effet contre la propre auto-définition du néo-libéralisme par lui-même, reprise par la plupart des commentateurs dont moi-même quand je fais cours à mes étudiants (l’État régulateur au service de l’instauration de marchés libres et concurrentiels, vs. le pur laissez-faire déstabilisant du libéralisme classique) que l’histoire de France ne manque pas au XIXème siècle d’épisodes où l’État (impérial, royal, républicain) se met manu militari au service de la bourgeoisie pour préserver les marchés libres et permettre le profit des capitalistes.  En somme, on n’a pas attendu dans la douce France Margaret Thatcher et Ronald Reagan pour briser les reins des syndicats et des mobilisations populaires, un Adolphe Thiers savait très bien le faire en son temps. Ce grand bond en arrière que diagnostique Romaric Godin justifie largement la radicalité du titre choisi pour son ouvrage, et l’allusion au Marx des Luttes de classe en France et de la Guerre civile en France est transparente. (Voir aussi les citations de K. Marx, K. Polanyi, et J. Garnault, mises en exergue de l’ouvrage, p. 5)

Romaric Godin retrace donc la genèse et le développement des idées néo-libérales dans la France contemporaine. Pour qui connait le sujet, la démonstration est plutôt classique et nourrie de bonnes sources, en montrant par exemple que ces idées ne sont pas importées, mais s’enracinent profondément dans les élites françaises. Au delà de ce récit qui informera le lecteur sur les sources du « macronisme », il insiste, à juste titre, sur trois points.

Le premier qui revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage est que le néo-libéralisme se présente comme l’absolue vérité de l’économie, comme la science définitive de la société, la seule description possible du réel. Comme il s’agit de la vérité, comme le réel ne se discute pas, toute personne qui n’y croit pas doit être soumis à de la « pédagogie », et aucune discussion rationnelle n’est possible pour amender la doctrine. Ce côté inflexible de la doctrine – appuyé sur son scientisme – se présente lui-même de manière quelque peu trompeuse comme du « pragmatisme », parce qu’il s’agit simplement de s’adapter au réel. Selon Romaric Godin – textes et déclarations à l’appui -, Emmanuel Macron, tout comme son actuel Premier Ministre ou son Ministre de l’économie,  croient donc s’inspirer d’une science – ce qui se voit aussi bien dans leurs actes et leur insistance à persévérer en toute chose. Ce n’est bien sûr par la moindre ironie de l’ouvrage qu’un journaliste ose se référer à Marx en parlant de Travail et de Capital, tout en décrivant la dérive scientiste du néo-libéralisme, aboutissant à la même rigidité doctrinale que le défunt marxisme scientifique.

Le second est que le néo-libéralisme se vend comme une promesse d’amélioration de la justice entre individus et d’augmentation du niveau de vie de tous. Le marché, désormais libéré des rentes et autres entraves à une saine émulation par l’action résolue de l’État, permettra à chacun d’y être valorisé et reconnu à sa juste valeur. La libération des forces de la concurrence permettra par ailleurs l’innovation, et donc l’augmentation du niveau de vie. « L’individu néolibéral par essence est le consommateur, à qui on promet, par la libre concurrence et le jeu du marché, le meilleur prix. » (p. 48)  La promesse de « progrès social », associé au néo-libéralisme, est donc dûment rappelée par R. Godin (p.46-54), avec l’obligation qu’y ont toutefois les travailleurs de se plier à toutes les volontés des entrepreneurs, car eux seuls créent de la valeur. Dans ce discours, il y a de fait un horizon de sens offert par le néo-libéralisme aux sociétés qu’il entend régir. C’est là l’une des clés de son succès, et de sa capacité à séduire y compris à gauche, cette gauche néo-libéralisée qui passe de Fabius et Rocard en Hollande, dont finalement Emmanuel Macron, par son parcours, n’est que le dernier avatar en date. Comme de nombreux auteurs avant lui, R. Godin souligne que cette promesse d’amélioration du sort de tous par le néo-libéralisme n’est guère tenue en pratique si l’on regarde l’augmentation des inégalités dans les sociétés occidentales contemporaines depuis les années 1970 (p.55-60). Il ajoute qu’au delà du succès économique proprement dit, les dirigeants néo-libéraux, dont Emmanuel Macron, visent aussi à convertir la grande majorité de la population à leur doctrine, et, que, malgré les déboires évidents que le néo-libéralisme connait, en particulier depuis 2007-08, ils attendent encore et toujours une conversion de la grande masse des individus à leurs idées. « Parvenu au pouvoir grâce à une alliance de circonstance, avec une partie des opposants au néo-libéralisme pour empêcher l’extrême-droite d’accéder au pouvoir, Emmanuel Macron a estimé que son élection valait adhésion à ses idées. Mais, pour transformer cette illusion légale en réalité et réalisé son rêve de ‘transformation néo-libérale’, il lui faut d’avantage que gagner des élections : il lui faut mener un combat culturel et faire accepter aux Français une marchandisation et une individualisation croissantes de la vie sociale, ainsi que l’abandon progressif des systèmes de solidarité et de protection mis en place depuis 1945. » (p. 236) « Macron tente de gagner du temps, persuadé qu’une fois les réformes établies, le combat culturel sera gagné et qu’il pourra aller encore plus loin » (p. 237). Cet aspect culturel du néo-libéralisme mérite en effet d’être souligné.

Le troisième point est le long conflit qui oppose depuis les années 1970 des élites économiques et administratives converties au néo-libéralisme et la majorité de la population française qui s’y montre décidément réticente, avec les politiciens de droite ou de gauche en médiateurs entre ces deux volontés. En effet, Romaric Godin montre, après d’autres auteurs, que le modèle économique et social français bascule à petite vitesse dans le néo-libéralisme depuis les années 1970 – d’où l’idée d’un « modèle mixte ». Cette lenteur à tout privatiser, flexibiliser, à se débarrasser des compromis d’après guerre, etc. dure dans le fond jusqu’à la Présidence Hollande, où les choses commencent vraiment à s’accélérer, pour devenir ensuite frénétiques sous la Présidence Macron. Elle s’explique par le fait que chaque camp partisan qui détient le pouvoir depuis les années 1970 le perd systématiquement lorsqu’il va trop loin sur le chemin du néo-libéralisme. Nos politiques sont donc prudents, ne voulant pas perdre les élections, alors même que les élites néo-libérales, non-élues, ne cessent de les presser d’agir pour le bien suprême du pays. Il se trouve que j’ai participé au jury d’une thèse en science politique portant sur le destin du néo-libéralisme dans la France contemporaine, celle de Kevin Brookes, lui-même un militant libéral, qui ne dit pas dans le fond autre chose. Il insiste en particulier sur l’échec de Jacques Chirac en 1988 après les deux années de cohabitation où la droite RPR-UDF avait adopté publiquement le néolibéralisme comme doctrine de gouvernement. Cet échec aurait vacciné les dirigeants de la droite de rejouer pleinement cette partition, jusqu’à la campagne de N. Sarkozy de 2007 (marqué aussi comme le rappelle R. Godin par une bonne dose de law and order et de xénophobie pour retenir l’électeur de droite de voter FN) et celle de F. Fillon en 2017. De fait, selon les divers indicateurs développés par K. Brookes, le néo-libéralisme s’impose en France depuis les années 1970 dans les politiques publiques, mais plus lentement qu’ailleurs et à un coût budgétaire plus élevé. Il n’observe d’ailleurs pas de différence notable entre les gouvernements de droite (RPR-UDF) et de gauche (dominés par le PS) sur ce point (après 1988). Les « gilets jaunes » ont donc rationnellement raison de se méfier aussi bien des politiciens de gauche que de droite.

Pour ce qui est du présent, ce long conflit n’est pas résolu, la guerre sociale va faire rage: il n’existe pas en effet de majorité populaire pour adopter des politiques néo-libérales. Emmanuel Macron a réussi à être élu par la vertu d’une configuration bien particulière, sans avoir l’appui d’une majorité réelle de la population pour faire ses réformes, mais nul n’ignore qu’il les fait quand même à marche forcée, d’où l’inévitable tentation autoritaire pour les faire passer. Même si Christophe Barbier et tous les autres éditorialistes de sa classe font des efforts presque surhumains pour faire la pédagogie de la réforme, et si nos forces de l’ordre ont été mobilisés depuis 2016 au moins pour faire de la propagande par le fait auprès des manifestants récalcitrants aux promesses du néo-libéralisme, nos concitoyens ne sont en effet décidément pas convaincus. Romaric Godin se pose d’ailleurs la question de la raison de cette réticence au néo-libéralisme de la part de la masse des Français. Il les voit dans l’histoire de France, justement dans ce XIXème siècle libéral qui aurait laissé de forts mauvais souvenirs à la population française (p. 90-101). Il aurait pu aussi citer à l’appui de sa thèse les travaux de l’historien Gérard Noiriel montrant que les paysans français ont tout fait au XIXème siècle pour rester paysans et pour ne pas devenir eux-mêmes prolétaires laissant souvent cette triste condition aux premiers immigrés sur le sol de la Grande Nation. Il se trouve aussi que, lors de la soutenance de thèse de Kevin Brookes, certains membres du jury lui ont reproché de simplement constater, grâce aux sondages d’opinion, la réticence des citoyens français face aux propositions néo-libérales comme facteur de blocage ou de ralentissement des réformes néo-libérales, mais de ne pas être en mesure de l’expliquer. Dans le même ordre d’idée, il faudrait aussi se demander pourquoi, comparativement, les Français valorisent tellement le travail, et surtout le travail bien fait, ce qui constitue un point d’achoppement majeur avec la vision néo-libérale de la vie qui néglige complètement cet aspect.

Par contre, Romaric Godin, s’il se pose la question de la source des réticences populaires envers le néo-libéralisme, n’ouvre pas  complètement le dossier des raisons profondes qui poussent nos élites à s’en tenir à ce néo-libéralisme. Il reconstruit cependant très bien le cheminement de ces idées (du Rapport Armand-Rueff du début des années 1960 au Rapport Attali de 2007), il rappelle quelques grand noms de cette saga (M. Pébereau, A. Minc, etc.), il explique aussi très bien les intérêts économiques derrière cette re-marchandisation de divers champs d’activité. L’intérêt de classe de la bourgeoisie pourrait certes suffire  à expliquer cette belle ténacité de la part de ses représentants éclairés à imposer au fil des décennies des politiques publiques dont le grand public ne veut pas. Cependant, je crois qu’il manque quelques pièces du puzzle. Tout d’abord, pourquoi les politiciens, constatant que le néo-libéralisme est bien peu populaire et mène  à coup sûr en France à la défaite électorale, n’ont-il pas été chercher d’autres idées? Quand J. Chirac utilise l’idée de « fracture sociale » en 1995 pour s’imposer face à Balladur, pourquoi se retrouve-t-on ensuite avec un Juppé à Matignon? Est-ce parce que, de toute façon, les élites politiques et administratives ne savent plus mettre en œuvre que du néo-libéralisme horizon indépassable de leur temps? Ou est-ce parce que, derrière le mot de « fracture sociale », il n’existe pas alors de doctrine économique et sociale permettant vraiment de faire autre chose? C’est sans doute ce que dirait R. Godin puisqu’il souligne qu’il n’existe pas, même aujourd’hui, de paradigme économique et social alternatif au néo-libéralisme (p. 240). Ensuite, s’il est vrai que les plus dominants parmi les membres de l’élite économique et administrative du pays sont des néo-libéraux convaincus, pourquoi n’a-t-on jamais vu jusqu’ici une élite alternative de challengers frustrés mettre en danger cette prééminence? Est-ce lié au fait que, dans nos grandes écoles (dont bien sûr l’ENA), le recrutement est de plus en plus bourgeois de fait, et qu’il n’y existe plus que des futurs clients des dominants déjà en place? Ou que, globalement, l’enseignement qui y est professé y a été tellement néo-libéral dans son esprit depuis des décennies – merci Raymond!- que personne ne pense autrement? Et puis est-ce que le néo-libéralisme ne se maintient pas dans nos élites parce qu’il constitue un credo simple, voire simpliste, pas bien coûteux à retenir et à resservir ensuite en toute circonstance?

Pour ce qui est de l’avenir, Romaric Godin est plutôt d’un optimisme mesuré, et c’est là un euphémisme. Il constate que, si le néo-libéralisme d’Emmanuel Macron ne dispose d’aucune majorité dans le pays, il est soutenu par une solide minorité d’électeurs et par la plupart des élites étatiques et économiques. Ses opposants sont eux aussi en mauvaise posture: le Rassemblement National (RN) reste honni par une majorité d’électeurs pour sa xénophobie, la droite n’a plus de doctrine distincte du néo-libéralisme, et les gauches sont plus désunies que jamais. En outre, R. Godin souligne que le RN et les gauches ne peuvent se coaliser contre E. Macron.  Comme les mécanismes institutionnels de la Vème République semblent incapables de médiatiser cette tension à l’œuvre entre le projet des élites néo-libérales incarné par E. Macron et les refus populaires de ce dernier, il ne reste du coup que l’inédit, comme le mouvement des Gilets jaunes, ou la tentation autoritaire d’un pouvoir « au service d’une seule classe » bien servi par l’armature d’une République présidentielle sans contrepouvoirs institutionnels forts. Pour ne pas désespérer son lecteur, R. Godin finit par le souhait qu’une alternative crédible à la fois sociale et écologique se construise (p. 240-243) pour éviter le néo-libéralisme au forceps, le lepénisme par désespoir ou la glissade dans la violence entre classes sociales . Ces trois dernières pages ne sont pas les plus convaincantes de cet ouvrage, par ailleurs si bien vu, mais avait-il le droit de laisser son lecteur sans espérance aucune? Sans doute non.

 

 

 

F. Gemmene, A. Rankovic, Atlas de l’Anthropocène

Les Presses de Science Po ont publié pour fêter dignement cette rentrée, venant après un bel été caniculaire sur la France, un livre qui devrait rester comme le singulier témoignage d’une époque, la nôtre,  où il devint  des plus légitime de clamer dans les salons, sauf si l’on était lobotomisé d’avoir trop suivi les chroniques d’un quelconque Christophe Barbier & Co, que la situation était grave mais pas désespérée.

Ce livre qui prend acte du moment que nous vivons, c’est Atlas de l’anthropocène, dirigé par François Gemmene et Aleksandar Rankovic. Quoi qu’il soit réalisé avec le soutien de l’Atelier de cartographie de Science Po, et qu’il comporte certes de nombreuses cartes, graphiques et autres infographies, c’est un ouvrage qui usurpe le titre d’atlas, dans la mesure où des cartes ne sont pas présentes à toutes les pages et qu’elles ne forment en réalité qu’un des outils de la démonstration. Ce livre de 160 pages aurait tout aussi bien pu s’appeler « Introduction illustrée à l’anthropocène », « L’anthropocène pour les nuls », « L’anthropocène racontée à Christophe Barbier ma petite fille/mon petit fils », « Mes premiers pas dans l’anthropocène », « Petit bréviaire de l’anthropocène », « Anthropocène, qui suis-je vraiment? ». J’ai l’air de me moquer en multipliant ces titres de pacotille, mais il faut vraiment saluer la qualité de la vulgarisation ici proposée. En parcourant cet Atlas qui n’en est pas un, j’ai retrouvé la plupart des connaissances que j’ai pu accumuler sur le sujet depuis quelques années dans une présentation à la fois simple et attrayante (du moins en ai-je eu l’impression). Pour qui n’en aurait pas encore entendu parler (?), l’anthropocène est le nom possible (mais pas encore acté par les géologues) d’une ère géologique nouvelle marquée par l’action des hommes sur la terre elle-même succédant à l’Holocène (à une date à préciser, cf. Anthropocène, année zéro, p.24-25). Comme concept désormais sorti du seul secteur scientifique de la géologie qui l’a vu naître en 2000-02 grâce au Prix Nobel de chimie, Paul Crutzen, l’anthropocène signifie surtout la prise de conscience, à la fois rationnelle et émotionnelle, que la crise environnementale, certes bien perçue dès les années 1970, a muté dans les dernières années en une situation englobante qui change déjà (ou changera) toutes les données acquises de l’expérience humaine. C’est le réveil douloureux où l’on comprend enfin que rien de ce qui est humain ne peut déjà (ou ne pourra) en effet échapper au choc en retour de l’action humaine sur la nature, par exemple, aux conséquences du réchauffement global que la croissance économique carbonée des deux derniers siècles provoque pour ne citer que l’aspect le plus évident de l’anthropocénisation en cours du monde. Au delà du seul réchauffement climatique (Climat, p. 38-61),  d’autres grandes thématiques sont abordées, comme la perte de biodiversité (Biodiversité, p. 62-81), les différentes formes de pollutions (Pollutions, p. 82-103),  les modes de vie consuméristes (Démographie, p. 104-119) et les (absences de) réactions politiques (Politiques de l’Anthropocène, p. 120-135) . Bien sûr, c’est à chaque fois seulement une synthèse sur quelques pages qui est proposée, et les auteurs ne prétendent pas nous proposer ici une encyclopédie. Les textes sont courts, les illustrations finalement pas si nombreuses que cela, mais, à chaque fois, l’essentiel est dit ou illustré. Un index (p. 152-157) permet une lecture transversale. La bibliographie (p. 146-151) permet d’aller plus loin. Il ne manque, du point de vue pédagogique, qu’une webographie, qui listerait les sites des diverses organisations concernées où l’information fiable sur ce sujet est disponible (et peut-être aussi la liste des sites qui désinforment à dessein sur le sujet?).

L’autre aspect – en dehors de cette synthèse attrayante qu’il faut vraiment saluer que tout étudiant un peu intéressé comprendra et qui peut être mise dans les mains de lycéens – est un message politique. Le moment n’est pas au désespoir. Comme le disent les auteurs dans leur préface, « Il ne s’agit pas d’accabler les lecteurs avec la litanie des crises et des catastrophes à venir – même si cet effet n’est pas totalement évitable [ admirez la formule!] -, mais plutôt, autant que faire se peut, de leur montrer tous les chantiers politiques qui s’ouvrent à eux pour répondre à ce défi. L’époque est angoissante, mais pas désespérante.[admirez là encore la formule!] L’Anthropocène fait ressortir notre immense responsabilité, mais il crée aussi l’opportunité de redéfinir notre rapport à la Terre. » (p. 13) Le livre bénéfice dans cette même perspective  d’une Postface de Bruno Latour (p. 143-145), qui commence par ces mots : « D’abord ne pas se désespérer ». Le livre fait d’ailleurs significativement une place au cas de la couche d’ozone (Ozone, p. 28-37) comme exemple plutôt réussi de maîtrise d’une problème environnemental mondial. Bref, le message politique est largement : « mobilisons-nous, luttons, innovons, expérimentons, et cela n’ira pas si mal que cela ». C’est en somme, en partant des mêmes constats appuyés sur l’état des connaissances scientifiques (celles synthétisées par le GIEC en premier), l’envers exact du discours de la collapsologie. Pour ce dernier, tout est déjà perdu, et il faut se préparer à la fin de ce monde. Pour les auteurs de ce livre optimiste, il faut se mobiliser avec force, et il faut tout changer (« redéfinir notre rapport à la Terre » tout de même… vaste programme… ) pour sauver au moins les meubles de l’humanité et les aspects positifs de ce monde-ci. D’ailleurs le cas Greta Thunberg n’est-elle pas l’une des preuves que la mobilisation en ce sens est déjà  en cours?

Bien sûr, d’un point de vue politique (et aussi du point de vue du pédagogue face à la jeunesse), il vaut mieux militer (au sens le plus large du terme), ou pousser à le faire, que se désespérer ou pousser au désespoir. En même temps, un tel Atlas de l’anthropocène – si  esthétique dans sa composition par ailleurs – n’aurait-il pas dû oser présenter une vue encore plus réaliste de la situation pour mieux faire comprendre les enjeux politiques d’un tel militantisme?

D’une part, il manque un état des lieux des institutions, États, entreprises, groupes humains, idéologies, qui constituent les adversaires de ces mobilisations présentes ou à venir. Il y a certes une double page sur La fabrique du doute au service de l’industrie fossile (p. 130-131), avec une infographie sur les principales entreprises du secteur de l’énergie fossile (p.131), mais c’est un peu le seul endroit du livre où des entreprises capitalistes de grande taille sont nommément mises en cause. Or il suffit de voir ces jours-ci la réaction outragée d’Emmanuel Macron et de ses ministres, nos greenwasheurs à nous, aux propos un peu vifs de Greta Thunberg cette semaine à l’ONU pour se rendre compte qu’il existe de très solides intérêts qui bloquent toute avancée sérieuse vers ce à quoi les auteurs de cet Atlas de l’anthropocène aspirent. Aurait-il été de si mauvaise politique que de les nommer et les lister? Un peu de Carl Schmidt et de sa distinction amis/ennemis n’aurait pas fait de mal – d’autant plus que le camp d’en face ne se gêne pas lui pour établir ses listes de gens à abattre (au propre ou au figuré).

D’autre part, pour parachever le (sombre) tableau que dresse cet Atlas de l’anthropocène , il faudrait aussi signaler au (jeune) lecteur que l’on souhaite informer au mieux que tous les grands États – États-Unis, Chine, Inde, Russie, etc. – sont entrés ces dernières années dans une nouvelle course aux armements, et qu’ils recherchent visiblement tous à se donner les moyens de maîtriser les sources de leur croissance matérielle façon XXème siècle (pétrole, gaz, matières premières, débouchés, etc.). Cette frénésie de puissance est-elle liée chez leurs dirigeants à la prise de conscience de l’anthropocène comme situation? Il y a de bonnes chances que cela soit le cas, comme le montre, quoique par inadvertance, la proposition « loufoque » de Donald Trump d’acheter le Groenland au Danemark. Chacun de ces grands acteurs semble se préparer au cas où (fort probable) tout commencerait à devenir très instable sous nos pieds (pour paraphraser Latour). Cela peut de ce fait faire fort mal tourner pour les mobilisations que les auteurs souhaitent. Atteinte à la sécurité nationale…

En résumé, un grand bravo aux auteurs pour l’effort pédagogique, mais encore un petit effort pour présenter les  bien réelles difficultés de la mobilisation salvatrice qu’ils proposent, à laquelle je souscris par ailleurs pleinement comme citoyen, mais dont je m’effraie et me désole des difficultés comme politiste.

 

 

Jérôme Fourquet, L’archipel français.

fourquetLe directeur du département Opinion à l’IFOP, Jérôme Fourquet a fait paraître à la veille des élections européennes un livre de synthèse sur l’évolution de la société française depuis les années 1970, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (avec la collaboration de Sylvain Manternach, Paris: Seuil, mars 2019).

A l’aide de résultats de sondages, de géographie électorale, et d’un usage intensif de la sociographie des prénoms, et aussi de très nombreuses lectures, J. Fourquet en arrive à proposer à son lecteur une description plutôt inquiétante de la société française – même s’il prend bien soin de ne pas trop apparaître comme le Cassandre de service – qui tendrait à éclater en multiples îles séparées aux valeurs et aux votes bien distincts.

Sa grande idée est en effet que les années 1970-2010 voient l’écroulement d’une structuration de la société française en deux grands blocs, structuration issue du XIXème siècle et ayant accompagné presque tout le XXième siècle : catholiques vs. laïcs, puis droite(s) vs. gauche(s.).  L’élection présidentielle de 2017 constituerait du coup l’aboutissement de cette déstructuration, avec le montée en puissance de LREM, le « parti des premiers de cordée » (p.364-368) et la création d’un « bloc libéral-élitaire » (p. 361-363).

Pour synthétiser son propos, cette déstructuration/restructuration opère sur trois plans: spirituel, matériel et spatial.

#Sur le plan spirituel, il insiste beaucoup sur l’écroulement de la pratique catholique en France depuis le début des années 1960. En dehors des études classiques de sociologie religieuse qu’il cite et des sondages à sa disposition, il fait un grand usage de la sociographie des prénoms. Grâce à la base de données constituée par l’INSEE de tous les prénoms donnés aux nouveaux-nés depuis 1900 sur le territoire métropolitain, il peut montrer l’affaiblissement net de la référence catholique dans les choix des parents. Cet étiolement du catholicisme accompagne d’une part le bouleversement bien connu des mœurs acceptables (homosexualité par exemple). D’autre part, s’inscrit dans une individualisation des choix, bien visible dans l’éclatement de l’espace des prénoms donnés par les parents, y compris d’ailleurs des prénoms catholiques. Enfin, quoi que l’auteur y insiste moins, signifie l’écroulement d’une raison fondatrice de la solidarité entre riches et pauvres, savants et ignorants, chanceux et malchanceux, à savoir la communauté d’appartenance à l’humanité crée par Dieu. Le libéralisme, à tous les sens du terme, semble bien devoir remplacer chez la majorité des élites françaises la référence historique aux aspects sociaux, ou paternalistes si l’on veut, du catholicisme.

A cet étiolement du catholicisme, et en regard de son adversaire laïc, républicain, socialiste ou communiste, s’ajoute la montée en puissance d’une autre référence religieuse, celle à l’Islam. S’appuyant toujours sur la sociographie des prénoms, J. Fourquet montre qu’au début des années 1960, moins de 2% des naissances enregistrées en métropole correspondaient (chez les garçons) à un prénom d’origine « arabo-musulmane ». Désormais, selon ses comptages (qui supposent bien sûr d’établir une liste de tels prénoms masculins et de lui faire confiance sur la pertinence de cette liste), ce serait autour de 18% des prénoms donnés qui s’inscriraient dans une telle référence (cf. graphique 30, p. 137). En plus, cette montée en puissance de la référence musulmane dans les prénoms connaîtrait une diffusion spatiale. Parti des vieilles terres de l’industrie (où les immigrés « nord-africains » avaient été recrutés dans les années 1950-1960), des naissances auxquelles les parents souhaitent donner un prénom musulman se répandent sur le territoire en tâche d’huile (cf. carte 7, p. 146). Ce choix de prénom ne dit pas certes si la personne qui est nommé ainsi sera ou non musulmane dans les choix de sa vie adulte – et cela d’autant plus dans une société individualiste -, mais il témoigne qu’au moment de sa naissance, ses parents attachaient quelque importance à ce choix d’une telle référence. Par comparaison avec d’autres sous-populations (Corses, Bretons, descendants d’immigrés portugais, polonais, etc.), Jérôme Fourquet montre bien que le choix du prénom n’est pas anodin. Le maintien à un haut niveau dans les seconde, troisième, quatrième générations d’immigrations venues de pays à majorité musulmane de tels prénoms « arabo-musulman » traduit donc bien une affirmation d’identité de la part des parents en cause. Elle fait sens.

Du point de vue de la vie politique, pour Jérôme Fourquet, il ne fait par ailleurs guère de doute que le fond de sauce de l’existence même du Front national sur le plan électoral n’est autre qu’un choc en retour liée à la visibilité nouvelle de ces immigrés « arabo-musulmans » au début des années 1980 (cf.p. 221-246). Il donne même à voir une carte électorale des élections européennes de 1984, avec le tracé en rouge de la « Marche des Beurs » de 1983 dans cette vieille France de l’industrie là même où le FN connaîtra l’année suivante ses meilleurs scores (p. 237).  J. Fourquet reprend là la thèse de notre collègue Pierre Martin, thèse exprimée dès les lointaines années 1980, et la développe en y ajoutant une dimension de déplacement des populations se sentant menacées par cette « islamisation » perçue, d’où l’existence d’un seuil de présence perçue de « musulmans » au delà duquel l’effet sur le vote FN s’étiole.

# Sur le plan matériel, la concomitance de la désindustrialisation liée à la mondialisation et de montée en puissance d’une vaste secteurs de « producteurs symboliques », disposant d’un niveau d’éducation élevée (pour parler comme Robert Reich au début des années 1990), aboutit à une séparation de plus en plus nette entre les classes populaires et les classes moyennes et supérieures. Pour J. Fourquet, vu leur poids acquis dans la population, les classes moyennes et supérieures peuvent donc vivre désormais en vase clos, sans avoir à fréquenter les classes populaires.

#Sur le plan spatial, J. Fourquet illustre ce nouveau clivage entre les gagnants et les perdants des évolutions économiques en cours. Mutatis mutandis, elles correspond à l’opposition entre des territoires qui profitent de la mondialisation (parce qu’ils sont des lieux de décision/conception des flux de cette dernière, ou parce qu’ils sont des lieux de résidence de ceux qui décident/conçoivent ou de ceux qui bénéficient encore de bonnes retraites)  et ceux qui en souffrent (lieux de ce qui reste de l’industrie traditionnelle en particulier, lieux de résidence de ce qui reste du prolétariat industriel et du nouveau prolétariat des services). Les pages consacrées au département de la Sarthe (p. 299-305) sont parmi les plus inspirantes de l’ouvrage. Il montre comment ce département est passé d’un vieux clivage issu de la Révolution française encore visible en 1978 à ce clivage centre urbain/périphérie, bien visible lors du vote référendaire de 1992, puis lors de l’élection présidentielle de 2017.

Au total, tout cela n’est vraiment pas très réjouissant. Cassandre a frappé fort. Les élections européennes de 2019, si elles étaient prises en compte, confirmeraient à l’envi la présentation de J. Fourquet. D’un côté, la partie de la société française qui va bien semble concentrer toutes ses billes dans le vote LREM, de l’autre côté, la seule force qui prend vraiment dans les classes populaires et moyennes n’est autre que le RN, ontologiquement xénophobe. Dans ses pages conclusives, J. Fourquet tend à accréditer l’idée que les classes supérieures, concentrées spatialement, ont fait le deuil d’une maîtrise possible de leur part des classes moyennes et populaires. Ces dernières sont par ailleurs incapables de menacer vraiment le pouvoir des « premiers de cordée ». Il cite ainsi les « Gilets jaunes » n’ayant jamais réussi à prendre dans le cœur des métropoles.

Je suis sorti d’autant plus déprimé de cette lecture que la grande absente de cette reconstruction des cinquante dernières années n’est autre que la question écologique. Du point de vue des grandes mutations que J. Fourquet met en lumière, cette question n’est aucunement structurante selon lui. Elle n’apparait de fait que très à la marge dans les pages qu’il consacre à la montée en puissance d’une autre vision de l’animal (« Quand la hiérarchie des espèces est remise en cause », p. 61-67) dans le cadre du déclin de l’emprise de vision catholique de l’homme sur les esprits. Du point de vue des grandes masses électorales, J. Fourquet n’a sans doute pas tort dans sa négligence. Sa lecture devrait donc être rendue obligatoire pour tout dirigeant écologiste ayant un peu le melon ces temps-ci. L’anti-écologie du FN/RN existe quant à elle et ne demande donc qu’à prospérer, tant la situation objective de l’électeur-type du FN/RN, tel que rappelée ici par J. Fourquet, le rend dépendant de sa voiture et donc de l’abondance de l’énergie fossile. De fait, ce genre de livres permettra aux historiens de mesurer à quel point la politique n’aura pas su anticiper les problèmes écologiques, faute bien sûr d’avoir des électeurs pour lesquels cela fasse sens.

 

 

 

 

 

 

 

Rationnelle bourgeoisie?

Qu’ajouter à ce que j’écrivais il y a un mois sur le « macronisme »? Tout se confirme et embellit. L' »Acte II » ne sera d’évidence que la suite et l’approfondissement de la première partie du quinquennat. Les annonces du jour en matière de « réformes » de l’assurance-chômage illustrent encore une fois le caractère caricarituralement anti-social du « macronisme » – même la CFDT de Laurent Berger en est indignée, c’est dire. La réforme des retraites s’annonce déjà  de son côté comme un désastre sans appel, en particulier pour la malheureuse corporation de fonctionnaires auquel j’appartiens, les enseignants. Affirmer  qu’il s’agit d’un « thatchérisme » tardif, pour ne pas dire attardé,  fera donc désormais figure de banalité. Il n’est aussi que trop facile de constater que l’éternel « parti de l’ordre » s’est reconnu en son champion, Emmanuel Macron, l’Adolphe Thiers des « Gilets jaunes ».

Le résultat des élections européennes y est pour beaucoup. Comme tout le monde l’aura compris au vu des cartes électorales et des mouvements de voix enregistrés par les sondages – selon un écho du journal Le Monde, même un ministre venu de la droite, Gérald Darmanin, l’a compris-, la bourgeoisie s’est en effet ralliée, presque toute entière, au « macronisme ». Il ne reste guère aux Républicains que la part la plus sénile ou la plus catholique de leur électorat d’antan – souvent la même d’ailleurs.  N’eût été ce prompt renfort des retraités, rentiers et autres winners CSP+ de tous les beaux quartiers de France et de Navarre, Emmanuel Macron aurait côtoyé de prés le désastre électoral. Mais la bourgeoisie sait reconnaître qui la sert! Le RN aurait été loin devant sans ces deux, trois, quatre pourcents décisifs venus de la droite. L’histoire retiendra en effet que les derniers sondages publiés avant l’élection donnaient toujours la liste des Républicains au dessus des 10%. C’est donc dans les tous derniers jours que le secours bourgeois s’est résolu à venir à l’aide d’un « macronisme » sur le point d’être défait par l’hydre « lepéniste », choisie de son côté comme leur champion par la part toujours restreinte (malgré la hausse de la participation) des classes populaires et moyennes croyant encore à l’utilité de voter pour se faire entendre . Une telle défaite face au RN aurait eu quelques conséquences. Il aurait tout de même fallu constater que le pouvoir est très minoritaire dans le pays. Mais quoi, un point d’écart ce n’est rien, un match nul en fait, non, encore mieux, une grande victoire en réalité, un triomphe même vu les circonstances.

Dans le cas présent, il est évident pourtant que le pouvoir est bel et bien très minoritaire dans l’opinion, puisque la liste LREM/MODEM/AGIR n’a recueilli que 22,4% des suffrages (pour une participation de 50%, soit moitié moins en terme d’inscrits). Non seulement la majorité présidentielle arrive légèrement derrière le Rassemblement national (RN) – qui n’a certes obtenu que 23,3% des suffrages-, circonstance qui était censée constituer selon E. Macron lui-même une défaite majeure pour son camp encore quinze jours avant l’échéance , mais il faut rappeler que 77,6% des suffrages exprimés vont vers une liste d’opposition, puisqu’aucune autre liste que celle LREM/MODEM/AGIR ne peut raisonnablement s’ajouter au camp présidentiel. En particulier, l’électorat résiduel des Républicains ou de l’UDI lors de ces européennes n’est pas à compter ailleurs que dans l’opposition.

Dans une démocratie où les dirigeants seraient encore attentifs à l’évolution de l’opinion publique, les résultats des élections européennes auraient fait réfléchir. Visiblement, à juger des actes, il n’en est rien. On continue et on accélère. Comment l’expliquer?

D’une part, il faut bien constater que certains votes comptent plus que d’autres: rallier ainsi à soi la bourgeoisie du 7ème et du 16ème arrondissements, ce n’est pas rien. Les votes se comptent certes, mais ils se pèsent aussi. Avoir tout le capital derrière soi et tout ce qu’il peut faire pour influencer la vie politique n’est vraiment pas une carte négligeable. Il suffit pour s’en convaincre de regarder un peu l’état de nos médias de masse.

D’autre part, dans ce genre de configuration où les deux camps les plus importants électoralement sont, d’une part, le RN et, d’autre part, LREM et ses alliés, il n’est pas difficile d’imaginer la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. Cette hypothèse présente dans toutes les têtes repose toutefois sur le fait qu’une part, minoritaire certes, mais significative tout de même, de l’électorat de gauche se résigne à voter Macron au second tour de l’élection présidentielle à venir. Or on aura peut-être noté que le terme péjoratif de « castor »  (au sens d’électeur « faisant barrage ») a été utilisé lors de la campagne électorale des européennes par un personnage aussi peu radical par ailleurs que Raphaël Gluksmann. Il y a bien sûr une part d’esprit de boutique dans cette utilisation, mais elle traduit aussi le fait que certains dirigeants de gauche ont bien perçu que leur électorat n’est plus disposé à cette attitude républicaine (déjà expérimentée en 2002 et en 2017). Comme ce même électorat va bien être obligé d’avaler encore quelques belles couleuvres d’ici 2022, il ne faudra pas s’étonner s’il se trouve, certes par le plus grand des hasards, qu’il a piscine lors du second tour d’une élection présidentielle qui opposerait un E. Macron et un membre  de la famille Le Pen.

Du coup, la rationalité bourgeoise qui a adoubé E. Macron parait à double tranchant. Victorieuse à court terme, elle dessille les yeux à ce qui reste de l’électorat de gauche susceptible de voter Macron. Les élections municipales de l’an prochain seront un premier test de cette hypothèse : que choisiront de faire les électeurs de gauche lors de seconds tours entre un candidat LREM et un candidat RN?  Auront-ils piscine?

 

Deux ans de macronisme, hélas sans doute encore trois ans à tirer.

L’élection d’Emmanuel Macron ne date que de deux ans. Mai 2017- mai 2019. Cela m’a pourtant paru bien long.  Le bilan de ces deux premières années  de la Présidence Macron m’apparait à la fois comme la continuation de dérives déjà anciennes de la Vème République et comme l’apparition de nouveautés pour le moins peu rassurantes. Les trois ans de Présidence Macron encore à tirer comme une condamnation sans appel possible me remplissent du coup d’allégresse. Je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager.

Du côté des dérives anciennes, il faut bien sûr commencer par la « présidentialisation » de la Vème République sans contreparties institutionnelles, pour ne pas dire la montée en puissance de plus en plus évidente du « bon plaisir monarchique » sous couvert de démocratie. La prétention présidentielle d’une remise en état de Notre-Dame-de-Paris en cinq années seulement, au mépris de toutes les bonnes pratiques en la matière, me parait l’illustration caricaturale de cet état de fait. Le quinquennat n’avait certes déjà rien arrangé en la matière pour ses prédécesseurs immédiats à la tête du régime conçu comme un « coup d’État permanent », mais, avec la Présidence Macron, la disparition d’un vrai parti présidentiel a réduit à rien toute dialectique interne à la majorité qui permette d’aller au delà des intuitions, tocades, et autres coups de génie présidentiels (ou de son entourage?). L’incapacité du MODEM de François Bayrou à exister comme contre-pouvoir interne à la majorité présidentielle est tout aussi flagrante. En dehors du seul Jean-Louis Bourlanges (né en 1946…), encore doté  d’un minimum d’autonomie politique, les politiciens qui s’expriment au nom du MODEM ont tous atteint l’état de diffuseurs zélés d’éléments de langage de leurs alliés LREM.  Nous sommes bien loin des alliances conflictuelles à la RPR-UDF, à la PS-PCF, ou façon « Gauche plurielle », qui faisaient tout le sel des coalitions du « régime semi-présidentiel » . C’est le grand retour du monarchique « L’État, c’est moi. », avec la logorrhée présidentielle en prime.

Ensuite, mais cela date là aussi, l’approfondissement néo-libéral des politiques publiques menées se trouve largement confirmé.  Je ne me vois même pas y revenir tant cela me parait désormais d’une triste évidence (sauf à gloser sans fin sur la définition à donner du néo-libéralisme pour amuser la galerie). Surtout le « macronisme » accentue à l’envi ce tournant, pris certes il y a quelques décennies déjà, dont il n’est pas très difficile par ailleurs de constater qu’il constitue l’une des principales sources de l’exaspération des classes populaires, et maintenant des classes moyennes. Le « macronisme » m’apparait du coup comme la réactualisation continue de la phrase (attribuée) à Bossuet: « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » E. Macron et ses gens prétendent pourtant faire de la lutte contre le populisme et le nationalisme l’alpha et l’oméga de leur « progressisme ». Leur capacité à apaiser la société française à coup de « réformes », aussi anxiogènes que pleines de chausse-trappe dans les petits détails qui changent tout en pire (par exemple la réforme à venir des pensions de réversion), risque bien de les amener là où ils ne souhaitaient pas aller. On risque d’ailleurs d’en voir les premiers effets lors des élections européennes. On aura bien de la chance à LREM  si, après tout cela, le RN, pourtant plus inepte que jamais dans ses propositions, ne lui brûle pas la priorité en passant en tête des suffrages.

Cette « Révolution » (néo-libérale), qui avait déjà bien progressé sous F. Hollande, n’est pas sans lien avec le fait que le « macronisme » au pouvoir représente sans doute le rétrécissement le plus net de la base électorale d’un pouvoir politique en France depuis…. eh bien là j’hésite vraiment… en fait, même en remontant à 1848 (à l’établissement du suffrage universel), je ne trouve pas d’exemple si net de pouvoir politique un peu durable qui se soit appuyé (officiellement) sur si peu de Français et qui ne semble pas prêt, ni même désireux, de reconquérir à terme la confiance d’une majorité parmi la population française. Napoléon III lui-même fut populaire à en croire les historiens, le régime de Vichy ne fut sans doute vraiment impopulaire qu’au tournant de la guerre mondiale. C’est donc vraiment là une situation exceptionnelle au regard de l’histoire longue du pays, sauf si l’on admet pour se rassurer quelque peu que l’opposition des Républicains, de l’UDI, voire d’une partie du PS, est en réalité fallacieuse. La majorité de leurs bases électorales respectives sont certes, selon les sondages disponibles, dans l’opposition à Emmanuel Macron, mais les élites partisanes du « vieux monde » suivent souvent en réalité le mouvement du « macronisme » – comme l’a montré la tournée des popotes de ce dernier lors du « Grand débat ». Après tout, le Premier Ministre et quelques ministres importants sont très officiellement de droite, le PS ne s’est pas vraiment affairé à sanctionner au niveau local les renégats passés à LREM, ne faut-il pas alors compter dans la semi-opposition ou la quasi-majorité la droite, le centre et le PS (profond)?  En dehors de cette considération (que l’on pourrait contrebalancer par le réveil d’une droite sénatoriale parfois bien incisive tout de même), le « macronisme » représente une caricature de ce que peut faire en France un scrutin majoritaire à deux tours en terme de restriction de la base électorale du détenteur du pouvoir. La diversité des choix électoraux s’accentue comme partout ailleurs dans les vieilles démocraties, mais le mode de scrutin masque chez nous cette évolution et la transforme en primat de la plus grosse des petites minorités. La comparaison avec d’autres régimes démocratiques  en proie à une dérive autoritaire, « populiste », me parait d’ailleurs cruelle. En Hongrie, en Pologne, en Italie, en Turquie, aux États-Unis, la base populaire des autorités au pouvoir apparait bien plus large que les un peu plus de 20% d’électeurs encore « macronisés » en ce printemps 2019. En électeurs inscrits, les alliés LREM/Modem s’apprêtent à recueillir aux Européennes  autour de 8/9% des voix de nos concitoyens. Pas énorme tout de même. La France d’Emmanuel Macron est donc une belle exception française. Si Emmanuel Macron réussit à faire passer la réduction du nombre de parlementaires, jointe à sa pincée demowashing de scrutin proportionnel, la possibilité de créer une majorité parlementaire avec une minorité d’électeurs sera encore accentuée. A quand donc 10% des électeurs déterminant en France une majorité politique stable contre 90% d’opposants? Voilà qui serait disruptif.

Aussi nouveau et encore plus inquiétant me semble être l’éthos du nouveau personnel politique du « macronisme ». La capacité de ces gens à mentir, à biaiser avec la réalité disponible sous les yeux de tous, à distiller avec culot et détermination des « éléments de langage », est à tout prendre affolante. Nous sommes là devant des exemples parfaits de politiciens maximisateurs (à court terme) de leur carrière. Cela vaut aussi au niveau de leurs subordonnés, comme par exemple pour les recteurs en matière d’éducation. Des parfaits office-seeker qui jouissent du pouvoir et de ses avantages intrinsèques sans aucun interdit moral d’aucune sorte. Pas vu, pas pris, et encore… Emmanuel Macron leur demanderait de dire publiquement tous en chœur pour le soutenir que « la Terre est plate », nul doute qu’ils le feraient avec un bel élan de sincérité. Cela me fait tragiquement penser au rapport à la réalité des apparatchiks dans les régimes communistes finissants des années 1970-1980. J’espère en tout cas pour eux que tous ces gens savent tout de même qu’ils mentent, biaisent, manipulent, communiquent, sinon je m’inquiéterais vraiment pour leur santé mentale. Les événements du 1er mai à la Salpêtrière ont été en tout cas une démonstration de leur capacité à se tenir à une version biaisée des faits au delà de toute crédibilité auprès… eh bien des Français qui peuvent ou veulent s’informer vraiment.

De fait, le « macronisme » représente aussi fondamentalement un pari sur l’absence totale d’informations pertinentes sur ce qui se passe de la part du gros de la population – ce qui veut dire aussi que tout le travail de critique intellectuelle qu’on peut en faire reste très largement inutile. (Tout comme en son temps le « berlusconisme » des années 1990 vécut sur la bulle de réalité créée par les chaînes de télévision de S. Berlusconi pour une bonne part de ses électeurs.) Ces gens s’autorisent à mentir, à biaiser, à déformer, parce qu’ils parient, non sans raison d’ailleurs, que les médias fréquentés par la plus grosse part de la population électorale (télévision, presse régionale, grandes radios) ne font pas bien leur travail, ou plutôt qu’ils se livrent avec l’excellence souhaitée par tout pouvoir en place à l’exercice d’une information biaisée au possible. Il y a bien sûr des pôles de résistance: quelques médias indépendants; l’éthique journalistique de certains rares journalistes qui, au sein même des grands médias, ne veulent pas être déconsidérés à leurs propres yeux pour ne pas avoir bien fait leur métier; les réseaux sociaux. Mais ces pôles ne représentent pas grand chose du point de vue de leur effet électoral. En effet, en caricaturant à peine, le « macronisme » de 2019 semble compter énormément sur les électeurs âgés, ceux qui vont aller voter aux Européennes. Ces derniers s’informent par les médias traditionnels qui, globalement, leur ont par exemple présenté la plupart des « Gilets jaunes » comme des barbares prêts à prendre d’assaut des services de réanimation, pour y débrancher les malades agonisants je suppose. Ils peuvent donc continuer à leur raconter que « la Terre est plate ». Nos braves vieux électeurs n’iront pas pour leur majorité lire la presse mal pensante, ou sur les réseaux sociaux, pour constater que, Mon Dieu quelle surprise, « la Terre est ronde ». Il est vrai que certains n’ont guère envie de le savoir. Trop gênant.

Enfin, comme le terme de « néo-libéralisme autoritaire » dont l’usage se répand à juste titre le synthétise, le moins que l’on puisse dire, c’est que le « macronisme » sait réprimer le Français  « qui manifeste et qui proteste ». Notre pays vit d’évidence une crise de l’expression citoyenne par la manifestation ou par toute autre action dans l’espace public physique. Je crois même qu’on peut commencer à parler en conséquence d’un début de « prétorianisation » du régime – du mot « prétoriens »(sic), terme utilisé ici en un sens neutre, se voulant non péjoratif, et bien sûr exploratoire. Tout observateur un peu attentif aura noté en effet à quel point les revendications des syndicats de policiers ont été acceptées facilement au plus fort de la crise des « Gilets jaunes » – alors même que toutes les autres revendications venant des personnels du secteur public reçoivent une attention pour le moins distraite de la part de ce même pouvoir. On aura noté  aussi que le gouvernement ne semble pas très pressé de faire la lumière sur d’éventuels manquements aux règles professionnelles régissant, en principe, le maintien de l’ordre lors de manifestations, et qu’il semble bien instrumentaliser son pouvoir hiérarchique sur les procureurs de la République pour essayer de noyer le poisson d’éventuels manquements . De fait, le pouvoir politique commence  ainsi à s’enferrer dans une relation de clientèle avec la police. A lire la prose des tracts des syndicats de police qu’a regroupée Médiapart pour faire peur dans les chaumières (de gauche), ces derniers ont pris fait et cause contre les « Gilets jaunes », sans doute parce que la durée même de la crise et son caractère inédit les a exaspérés et épuisés. Mais il faut bien comprendre que cette loyauté a aussi été achetée. D’après les sondages disponibles et les orientations syndicales (avec la montée en puissance d’Alliance par exemple), les policiers sont plutôt des sympathisants de droite ou d’extrême-droite. Ils ne soutiennent probablement pas le « macronisme » par conviction, mais par obligation statutaire d’une part et parce que ce dernier a accédé à leurs revendications et ne cesse désormais de les flatter d’autre part. Les syndicats de policiers tiennent du coup entre leurs mains la stabilité du régime, peut-être sans l’avoir eux-mêmes compris complètement. C’est pour cela que je parle de début de « prétorianisation ». C’est plutôt nouveau en France que de voir un pouvoir politique devenu si dépendant de sa police, ou plutôt des affects et intérêts des simples policiers et CRS.  En même temps, cette importance accrue des forces de sécurité dans l’équilibre général du pouvoir d’État deviendra de plus en plus inévitable si la répression reste la seule réponse, à la fois prophylactique et curative, à toute protestation un peu hors les clous de la société civile. Il faut bien que l’autoritarisme du néo-libéralisme dispose de personnes à la base pour le mettre effectivement en œuvre. En tout cas, pour l’instant, s’il y a bien une chose que le « macronisme » n’entend pas privatiser, c’est bien la police, sa chère police. En même temps, peut-être que ces mêmes policiers, tant qu’à risquer leur peau, aimeraient autant servir un pouvoir plus proche de leurs propres idées…

Pour finir ce bilan de deux ans de « macronisme », vu de gauche,  la dernière chose qui me  reste vraiment sur l’estomac n’est autre que l’origine de gauche du « macronisme ». Même si bien sûr les ralliés de la droite et du centre ne sont pas en reste dans le tableau, il faut admettre que le « macronisme » a incubé au sein du Parti socialiste, et il ne faut cesser de rappeler toujours qu’Emmanuel Macron a été conseiller, puis Ministre, de ce cher François Hollande. Le carriérisme et la conversion à un néo-libéralisme de convenance qui se sont développés au sein du PS français ne laissent pas de m’étonner au fond. Cela va bien plus loin à mon sens que la simple conversion stratégique à une « Troisième voie » à la Tony Blair ou à un « Nouveau Centre » à la Schröder. C’est la distinction certes subtile mais bien réelle entre un Collomb ou un Delors et un Castaner ou un Griveaux. Pour le présent, cette filiation me parait contribuer à expliquer la rupture durable (définitive?) entre les classes populaires et la gauche. Que toutes les aspirations en terme de justice sociale exprimées par une bonne part des participants au mouvement des « Gilets jaunes » ne portent, selon les sondages disponibles, à aucun rétablissement électoral perceptible des partis de gauche en général constitue en effet l’un des faits marquants de ces derniers mois. Le « macronisme » vire à droite toute, réprime comme jamais la droite Sarkozy n’aurait osé le faire, mais les gauches n’en profitent pas.  Il  manque sans doute une chose essentielle encore dans le paysage de ces deux premières années de « macronisme » pour rétablir la situation : un leadership voulant vraiment sauver le socialisme, et la gauche en général, qui prenne de front la question la plus cruelle. « Comment et pourquoi avons-nous engendré ce monstre? »   Les critiques de ce qui reste du PS sur la ligne politique d’Emmanuel Macron ne suffisent pas, tout comme son essai de bilan de la Présidence Hollande (sous influence de fait d’un certain Emmanuel Macron). Les PG/Insoumis, Génération(s) et autres ex-PS sont hors jeu pour être tous partis du PS en restant sur la seule critique de la ligne politique proprement dite. Il faudrait aussi une critique sur le type d’hommes et de femmes que le socialisme a promu ou a laissé promouvoir depuis les années 1980. Pourquoi ce parti-là a-t-il attiré ces gens-là? Comment la base militante s’est-elle accommodé de ces gens-là? Ce qui revient aussi à poser la question de l’existence d’un DSK, d’un F. Hollande ou d’une S. Royal, et de tant d’autres. Cette réflexion devrait d’ailleurs s’imposer aussi aux écologistes: comment finit-on avec un Daniel Cohn-Bendit et avec tous ces transfuges de l’écologie politique qui vont à la soupe aux pesticides proposée par LREM? Il n’y a bien que les communistes à gauche qui semblent (relativement) épargnés.

En fait, même si je sais bien que la science politique contemporaine est très mal à l’aise avec ce questionnement « vieillot », « moralisateur », « philosophique », « hors de propos », qu’est-ce qui explique cette poussée à gauche  de carriérisme, cet écroulement des valeurs (réellement) libérales (au sens de B. Constant ou de J. S. Mill) et ce peu de souci d’autrui que le « macronisme » résume si bien au final? Pourquoi le prétendu disciple de P. Ricoeur parait n’y avoir vraiment rien compris?

Enfin, courage, trois ans, ce n’est pas si long…

 

 

R. F. Ingelhart, Les transformations culturelles.

InglhartLes travaux de Ronald F. Inglehart et sa très célèbre notion de « post-matérialisme » émise dès les années 1970 sont sans doute bien connus des politistes français, mais, jusqu’ici, il était impossible de lire dans notre langue un ouvrage un peu consistant, et si possible bien traduit, de ce dernier. Les PUG (Fontaine : Presses universitaires de Grenoble) ont décidé de combler cette lacune, à l’occasion de la parution du dernier livre en date d’Inglehart, Cultural Evolution. People’s motivation are changing, and reshaping the world (Cambridge : Cambridge University Press, 2018). Sa traduction est donc parue récemment, en novembre 2018, sous le titre, Les transformations culturelles. Comment les valeurs des individus bouleversent le monde? (traducteurs: Camille et Marie-Christine Hamidi, préface de Pierre Bréchon). C’est pour le moins remarquable qu’il ne se soit passé que moins d’un an entre la publication en langue anglaise et sa traduction en français, et, comme on va le voir, cela fait sens de faire paraitre ce livre aujourd’hui et pas dans cinq, dix ou vingt ans.

L’ouvrage offre au lecteur ce qu’on trouve très peu actuellement sous la plume d’un auteur écrivant en français pour un lectorat français : une grande théorie du changement social, voire une très grande théorie. Inglehart, probablement pas une personne de la plus grande modestie, ne manque pas par ailleurs lui-même de citer abondamment dans son ouvrage les grands auteurs du passé lointain (Marx, M. Weber, etc.) ou du passé proche (Acemoglu & Robinson, Almond & Verba, K. Deutsch,  R. A. Easterlin, etc.) pour valider (ou plus rarement invalider) leurs propres grandes théories du changement social. Il se situe ainsi d’emblée à un niveau de discussion ‘macro’ dont on peinerait à trouver actuellement en France beaucoup d’équivalents, surtout en science politique. De fait, cet auteur américain (né en 1934), ayant commencé sa vie académique comme européaniste et europhile (comme le rappelle la préface de notre collègue P. Bréchon, p. 5-12), publie à 83 ans un livre inspiré par la grande tradition européenne de réflexion sur le changement social  formé au XIXème siècle. La grande théorie d’Inglehart n’est autre bien sûr que celle qui l’a fait connaître depuis des décennies. Elle expliquait la « révolte de la jeunesse » de la fin des années 1960-début des années 1970 dans les pays développés par les conditions apaisées de l’enfance de ces générations de la reconstruction ou du boom d’après-guerre. Elles rendait compte aussi de la nature nouvelle des revendications portées alors par cette jeunesse de l’abondance (écologie, féminisme, défense de la liberté sexuelle, y compris l’homosexualité, etc.), dépassant (pour le cas ouest-européen) les discours de la droite (social-chrétienne, conservatrice, libérale ou nationaliste) et de la gauche (socialiste ou communiste) issues du XIXème siècle.

Rappelons donc la théorie en question : les manières de penser la vie d’un individu, ses valeurs, attitudes, conceptions, sont essentiellement fixées par les conditions de sécurité matérielle vécues ou non dans son enfance. Une enfance vécue dans une situation de besoins primordiaux pas ou mal satisfaits (nourriture, habitat, sécurité physique) implique pendant tout le reste de la vie de l’individu de poursuivre des valeurs matérialistes et de privilégier la sécurité du groupe auquel on appartient sur la liberté de l’individu, y compris la sienne; une enfance vécue dans une situation de besoins primordiaux bien satisfaits permet de passer à la recherche d’une « réalisation de soi » qui aille au delà du matérialisme et des demandes de la collectivité à laquelle on appartient, d’afficher des valeurs dites « post-matérialistes » et de se comporter en étant guidées par elles. C’est une sorte de nouvelle version de la « Liberté des Anciens » contre la « Liberté des Modernes », comme aurait dit Benjamin Constant en 1819. La preuve de cette grande théorie repose sur la multiplication de sondages d’opinion portant sur les valeurs depuis les années 1970 dans de très nombreux pays – multiplication, dont Inglehart, comme l’explique fort bien P. Bréchon dans sa préface, se trouve être l’un des principaux entrepreneurs scientifiques. Partout dans le monde, où l’on peut disposer de sondages (selon les World Value Surveys en particulier), en fonction de la date de naissance, qui signale un environnement plus ou moins sûr et riche dans l’enfance, sous l’effet de la croissance économique et de la paix étrangère et intérieure,  les individus se révèlent dans leurs réponses plus ou moins matérialistes dans leurs valeurs et attitudes. De fait, cet ouvrage de 2018 reprend tous les sondages disponibles jusqu’à ces dernières années pour montrer que cet effet de cohorte de naissance sur les valeurs existe partout et perdure. L’effet décalé et persistant de la socialisation dans le temps sur les valeurs et attitudes explique bien sûr l’expression de « révolution silencieuse » liées aux travaux d’Inglehart. Le livre dans ses huit premiers chapitres  entend donc constituer une nouvelle réaffirmation de la validité de cette grande théorie. C’est pédagogique à souhait pour qui ne connaitrait pas l’auteur. C’est du coup parfois un peu redondant pour un lecteur qui connaitrait ses thèses. (En fait, il faudrait écrire « qui ne connaitrait pas l’auteur, ses co-auteurs, et ses équipes », tant les collaborations d’Inglehart sont nombreuses pour permettre toute cette accumulation de données et d’analyses. Beaucoup de chapitres correspondent à des travaux déjà publiés en collaboration, et ici retravaillés pour donner une synthèse.)

A cette première considération macro-sociale, Inglehart en ajoute deux autres. D’une part, les valeurs des individus évoluent à la fois sous l’effet des conditions de la socialisation dans l’enfance correspondant à la fois au niveau de développement économique et culturel de leur environnement à ce moment-là (effet de cohorte) et sous celui des conditions économiques actuelles (effet de période). Plus encore, au delà de cet effet de période, les individus doivent être adaptés par leurs valeurs et attitudes aux conditions de l’état des forces productives de leur société. On ne peut pas avoir des valeurs de bohèmes écolos, typique d’une société post-industrielle, dans une société agraire pauvre.  Chaque société humaine se trouve de fait durablement marquée par son histoire économique passée qui a demandé l’existence d’une certaine culture – voire qui a déterminé une certaine génétique (sic!).  D’autre part, l’évolution culturelle, liée à l’enrichissement matériel, s’opère sur deux axes (chapitre 3, Les schémas culturels mondiaux) : d’une part, il existe un axe qui oppose des valeurs de survie et des valeurs d’expression de soi; d’autre part, il existe un axe qui oppose des valeurs traditionnelles/religieuses et des valeurs séculières/rationnelles. Là encore, il s’inspire des grands sociologues du passé : l’axe qui oppose le traditionnel/religieux au séculier/rationnel correspond au passage d’une société agraire à une société industrielle. C’est la bonne vieille opposition entre la « solidarité mécanique » et la « solidarité organique » de Durkheim.  L’axe survie/réalisation de soi correspond au passage de la « société industrielle » à la « société post-industrielle » (p. 60). Inglehart, même s’il établit que les valeurs sont fixées par l’enfance de chacun, reprend donc l’idée classique que les valeurs des individus doivent correspondre aux nécessités fonctionnelles de la société dans laquelle ils vont vivre. Pour donner un exemple, les sociétés agraires, dans lesquelles la survie du groupe est rendue compliquée par des pénuries alimentaires récurrentes, et où il faut assurer la reproduction biologique de la société dans le temps, sont intolérantes à ce que nous appelons l’homosexualité dans les cas où cette pratique en entrave la reproduction biologique. Et il faut bien constater que les religions issues de cette adaptation aux nécessités matérielles d’une société agraire sont très intolérantes à cette pratique. Une société industrielle sera déjà moins gênée par cette pratique, et une société post-industrielle encore moins, puisque la survie et la reproduction biologique des producteurs ne sont plus un problème systémique qui se pose –  et cela, encore plus dans la société de l’intelligence artificielle, puisque la plupart des êtres humains y deviennent inutiles pour faire mon cynique, ou bien, parce que même les homosexuels peuvent avoir une descendance biologique pour faire mon conservateur effrayé. Avec ce double axe, envisagé au niveau agrégé d’un pays, cela permet d’établir ce qu’il appelle des « cartes culturelles des civilisations ». On en trouve toute une série dans le livre (p. 64, p.69, p.70, p.82, p. 289-290).  En résumé, « La pénurie et l’insécurité contraignent fortement les choix humains, tandis que la modernisation libère progressivement les individus des contraintes culturelles rigides qui prévalent en temps d’insécurité. » (p. 77)  Cependant, dans ce schéma général, il constate que, dans certains pays, sur les quarante dernières années, les répondants se déclarent plus religieux qu’auparavant. C’est en particulier le cas des pays de l’ex-zone soviétisée du monde, où on observe un fort effet de période. Pour Inglehart, l’écroulement du système soviétique en 1989-91 (avec « la fin de l’homme rouge » comme dirait une auteure bien connue) y a provoqué un retour à la religion et au nationalisme comme un refuge face aux difficultés du présent (p. 83-84). Il revient de même sur le cas des pays soviétisés et plus particulièrement sur celui de la Russie dans le chapitre 8, Les nouvelles sources du bonheur (p. 177-214). Il y montre (p. 198-205) l’écroulement du sentiment subjectif de bonheur des habitants de ces pays dès la fin des années 1980, leur refuge dans la religion et le nationalisme dans les années 1990-2000, puis leur retour à meilleure fortune dans les années 2000, sans toutefois que le Russe « poutinien » se déclare en moyenne aussi heureux que le Russe ‘brejenvien’ du début des années 1980. Pour Inglehart, contrairement à Easterlin, la richesse fait le bonheur, au moins jusqu’à un certain point, où, ensuite, c’est la liberté de choisir son style de vie, qui fait le bonheur (cf. graphique conceptuel, p. 181).

Pour les connaisseurs d’Inglehart, une interrogation s’impose en passant : où est passée dans ce livre de la maturité ou tardif (comme on dirait pour un romancier) la « mobilisation cognitive »? (sans mauvaise allusion de ma part) Dans ses travaux antérieurs, Inglehart montrait que l’élévation du niveau d’éducation de la population changeait la donne en matière politique. Pour le lecteur de 2018, il ne met plus beaucoup l’accent sur cette thèse – la sécurité matérielle et morale dans l’enfance et le contexte du moment semblent bien plus déterminants. La « mobilisation cognitive » n’est évoquée que, dans le chapitre 7, Développement et démocratie, comme le fait que, grâce à l’éducation, les masses ont  désormais  les moyens de faire mieux et plus pacifiquement pression sur les élites gouvernantes.

Quoi qu’il en soit, les processus étudiés par Inglehart promettent en gros un avenir radieux à l’humanité : premièrement, un développement économique se produit (pour des raisons plutôt institutionnelles); deuxièmement, les valeurs des individus changent, ils deviennent tolérants, ouverts aux différences, etc., puis ils réclament de vivre en démocratie si ce n’est pas déjà le cas; troisièmement, grâce à la richesse et à la liberté de choix que les nouvelles sociétés offrent aux individus, ils sont plus heureux que leur prédécesseurs. Bref, une sorte d’idylle, liée à la base à la satisfaction matérielle des besoins dans l’enfance et à la richesse maintenue de la société.

Or Inglehart, qui visiblement n’a pas arrêté de s’intéresser au monde qui l’entoure,  se rend bien compte que « tout ne se passe pas comme prévu ». En fait, son livre semble destiné à défendre la validité de sa grande théorie dans un monde où Donald Trump a été élu Président des États-Unis. Les « déplorables », matérialistes, racistes, homophobes, antiféministes et conservateurs ont tout de même élu un personnage à leur image qui affiche des valeurs pour le moins opposées à celles de la « révolution silencieuse ». Les deux derniers chapitres (chapitre 9, La révolution silencieuse à l’envers, et chapitre 10, L’avènement de la société de l’intelligence artificielle) tentent donc de rendre compte du fait que ce soit Trump qui soit devenu Président des États-Unis en 2016  et non pas B. Sanders… alors que, normalement, le changement culturel de longue période qu’Inglehart décrit devrait donner l’avantage à ce dernier.

Son premier argument est que les effets de cohorte (date de naissance) n’excluent en rien les effets de période. Pour prendre son explication de la montée en puissance d’un vote xénophobe en Europe, il souligne, que, pour six pays d’Europe de l’Ouest de 1971 à 2009, « A un temps t, les plus jeunes cohortes étaient toujours plus postmatérialistes (et plus susceptibles de voter pour un parti écologiste) que leurs ainées (plus favorables, elles, aux partis xénophobes). Mais à n’importe quel date, les conditions socio-économiques du moment pouvaient rendre l’ensemble de la population plus ou moins matérialiste – et donc plus ou moins susceptibles de soutenir des partis xénophobes. » (p. 227).  Plus généralement, pour Inglehart version 2018, il existe « un puissant effet de période -suffisamment puissant pour réussir à plus que compenser l’effet du renouvellement de la population » (p. 227).

De fait, pour expliquer la montée en puissance électorale de partis qui ne souhaitent pas poursuivre dans la voie ouverte par les nouveaux mouvements sociaux des années 1960-70 (écologique, féministe, tolérant l’homosexualité, etc.), de tous ces partis qui se font les entrepreneurs d’un vaste backlash à leur encontre, Inglehart souligne l’importance de l’augmentation de l’inégalité économique d’une part, et celle de l’immigration d’autre part. L’analyse est donc ici très marquée par le contexte nord-américain, où l’augmentation de l’inégalité économique est vraiment devenue après la publication des travaux de Thomas Piketty (2013), sauf pour un frange d’économistes néo-libéraux fondamentalistes, une évidence partagée. Les deux derniers chapitres, fondés largement sur des données de seconde main (dont celles par exemple de Branko Milanovic et sa « courbe de l’éléphant », p. 237-239), sont ainsi consacrés à montrer que les bouleversements technologiques que connaissent les économies les plus avancées en allant vers l’économie de l’intelligence artificielle produisent massivement de l’inégalité économique (y compris pour les plus éduqués) (p.246-255), que le marché du travail américain est en train d’éclater entre des gagnants de moins en moins nombreux qui prennent tout (les « 1% » et la petite minorité de salariés très bien payés dans les secteurs à très haute valeur ajoutée: finance et haute technologie) et des perdants de plus en plus nombreux (cf. graphique 49, p. 253) et que cela ne peut que renforcer, dans un contexte d’immigration massive, la poussée vers la droite la plus réactionnaire si aucune contre-mesure, sous la forme d’une offre politique novatrice, n’est prise.

Il faut noter qu’ Inglehart reste dans l’idée que les effets de cohorte (les jeunes sont plus post-matérialistes que les vieux) vont toujours encore aujourd’hui dans le même sens. Il reste en ce sens optimiste, jusqu’à ces deux derniers chapitres qui font l’effet d’une douche froide au lecteur. Pierre Bréchon, dans son propre compte-rendu de l’ouvrage (« L’évolution des valeurs. A propos du lire de Ronald Inglehart. Les transformations culturelles. Comment les valeurs des individus bouleversent le monde? », Futuribles, janvier-février 2019, n°428, p. 17-31), souligne à juste titre ce retournement (qui frappera tout lecteur connaissant les thèses d’Inglehart), pour le moins excessif à ses yeux : « Ronald Inglehart est aujourd’hui trop pessimiste car aucune enquête ne démontre que 99% des populations des pays développés se sentent marginalisés et en danger » (p.31). Comme je suis un pessimiste, il m’est loisible de remarquer pour ma part qu’Inglehart ne fait pas pour l’instant l’hypothèse que les conditions dégradées de l’enfance des plus jeunes générations actuelles peuvent finir par les rendre plus matérialistes que les générations immédiatement précédentes. (Comme le fait remarquer dans sa recension P. Bréchon, personne n’est jamais un pur matérialiste ou un pur post-matérialiste, tout le monde mélange, dans des proportions différentes certes, ces deux aspects.) Or on pourrait faire l’hypothèse que les enfants élevés dans le cadre de la Grande Récession post-2008 une fois arrivé à l’âge adulte, vers 2028, se révèlent des néo-matérialistes. Mais il est vrai que le niveau d’insécurité matérielle des années 2010 n’est sans doute pas l’équivalent de celui des années 1910 ou 1930, même pour les enfants des classes populaires.

Cependant, on pourrait déjà faire remarquer à Inglehart que, si du point de vue des valeurs les jeunes entrants sont en moyenne moins matérialistes que leurs aînés sortants (vers la tombe), et que si cela correspond bien à l’alignement des électorats jeunes vs. vieux lors de l’élection de Donald Trump ou lors du vote du Brexit, il n’explique pas bien pourquoi dans beaucoup de pays, les partis d’extrême droite, anti-immigration, disposent désormais d’une pénétration importante dans l’électorat jeune et peu éduqué : est-ce un simple effet de période (les jeunes peu éduqués sont particulièrement menacés sur le marché du travail et/ou se sentent concurrencés par les immigrés en période de très fort chômage), ou est-ce déjà un effet de leur socialisation par la pénurie et la précarité dans l’enfance?

Pour prendre un point de vue plus général sur l’ouvrage, il est difficile de ne pas être séduit, inquiet et dubitatif à la fois.

Séduit. En effet, cette grande théorie et ses ramifications éclairent beaucoup de situations et donnent un point de vue global de la situation politique mondiale. Le livre d’Inglehart permet par exemple de comprendre le tour de vis en cours en République populaire de Chine. La demande de changement politique ne peut qu’y augmenter en raison du renouvellement des générations élevées dans un environnement plus riche et plus sûr – du coup, la direction du parti unique n’a d’autre choix face à la demande de démocratie qui monte mécaniquement qu’augmenter le niveau de répression. S’il y a dans les années à venir, une révolution démocratique en Chine, on pourra dire qu’Inglehart l’avait prévu.

Inquiet. Parce que toute cette évolution culturelle à long terme repose à 100% selon Inglehart sur des fondements pour le coup extrêmement matérialistes. C’est en dernière instance le développement économique qui produit à long terme des effets de tolérance vis-à-vis des groupes minoritaires, de l’égalité hommes-femmes ou la sortie de la religion. Toute cette belle mécanique, où l’individu se sent en droit d’exprimer ses désirs personnels, ne reposerait au final que sur l’accroissement préalable de la richesse matérielle. (Inglehart dément la thèse de la transition à la démocratie par la richesse accrue qui permet de redistribuer sans trop léser les riches, mais il suppose que les populations ne vont faire pression pour la démocratie que si elles ont été élevées dans un contexte de richesse matérielle, cf. chapitre 7).

Or, déjà, à court terme, si la situation économique se dégrade, les valeurs et attitudes d’une population tendent à revenir vers une vision fermée, réactionnaire, de l’existence. Que se passera-t-il si un jour prochain, le niveau de vie et de sécurité matérielle s’écroule? Et surtout s’écroule durablement?  La logique à la Inglehart nous prédit un retour  aux valeurs matérialistes, nationalistes, religieuses. D’ailleurs, en étudiant le cas de l’évolution des valeurs en Russie, et plus généralement dans les anciens pays du bloc soviétique, il montre bien cette régression vers la religion et la nation. Son modèle est finalement très simple : si vous êtes dans la misère, la religion est un « opium du peuple » bienvenu pour permettre de supporter cette vie; si vous avez accès à tout le confort moderne – l’eau courante , les water-closets et le gaz à tous les étages – , elle est moins importante. Je caricature à peine. Pierre Bréchon fait remarquer dans son compte-rendu que ce modèle néglige par exemple l’apport de la rationalité scientifique dans la baisse de la religiosité. Il a raison. Ou alors les Lumières et leur lutte contre la superstition auraient été une simple illusion.

Dubitatif. En fait, on pourrait faire des critiques encore plus générales à Inglehart : il prétend souligner le rôle du changement de valeurs des individus  dans le changement social, mais, au final, le Deus ex machina s’avère purement économique. L’état des forces productives détermine, via l’enfance, la superstructure. Et, si l’on pense de manière écologiste, on ne peut qu’être un peu effrayé par ce constat : puisque c’est la croissance extraordinaire de la production matérielle d’après 1945, appuyé sur une débauche sans limite d’énergie fossile et de matières premières,  qui permet la diffusion progressive d’une vision de la vie plus ouverte aux autres chez les êtres humains. C’est un fait d’ailleurs que l’électorat écologiste se trouve partout où la richesse matérielle est bien établie – et encore en nombre limité. A raisonner ainsi, il n’y aura donc assez d’écologistes sur la planète pour faire basculer le rapport de force en leur faveur que lorsque le monde entier aura été consommé pour nous enrichir.

Par ailleurs, avec ce mode de raisonnement où, en gros, l’humanité commence à sortir de sa « minorité » comme dirait E. Kant seulement pendant la « Grande Accélération » post-1945, on écrase totalement la diversité culturelle et les conflits au sein des sociétés pré-industrielles et industrielles. Du point de vue historique, le désir de liberté, d’épanouissement personnel, le désir d’être entendu par les élites gouvernantes, la naissance de la science moderne (à la Bacon), me paraissent bel et bien précéder l’élévation générale du niveau de vie d’après 1945 – ce qu’Inglehart reconnait d’ailleurs. C’était sans doute des demandes marginales et minoritaires, mais elles existaient bel et bien. Plus encore, les luttes victorieuses pour la liberté de conscience et la liberté religieuse existaient avant 1945. Elles ont même fondé un pays, les États-Unis. D’un point de vue historique, je me demande si Inglehart, en travaillant à partir de sondages faits uniquement après 1945 ou surtout 1970, n’est pas prisonnier de son instrument, qui lui empêche de voir que les populations nées en 1890, 1900, 1910, … ont été soumises à un très fort endoctrinement et encadrement par des institutions de moralisation (religieuse, nationale, ethnique, entrepreneuriale), d’où peut-être la tonalité de leurs réponses. Bref, les aventures et mésaventures de la liberté humaine et de la réalisation de soi n’ont sans doute pas commencé en 1970.

 

 

E. Macron contre l’esprit (plébiscitaire) de la Vème République

(Les réflexions qui vont suivre énerveront sans doute une bonne part de mes lecteurs. Qu’ils me pardonnent donc cet éloge mesuré d’un certain général d’un temps désormais fort ancien. Bonne et heureuse année 2019 tout de même.)

Avec  la proposition de « Référendum d’initiative populaire » (R.I.C.) qui a émergé du mouvement des Gilets jaunes,  nous avons eu droit à une révision générale des concepts de « démocratie représentative » et de « démocratie directe ». Un très beau texte de Samuel Hayat a redonné la profondeur historique nécessaire au débat qui semble s’engager ainsi. Il y souligne à juste titre que l’idée d’une expression directe du peuple pouvait aboutir à une négation des conflits internes à ce même peuple, à un unanimisme où il y a toujours des perdants dans le peuple lui-même, et qu’inversement, malgré ses défauts bien connus de la dépossession du pouvoir de décider qu’elle impose aux citoyens, la vieille démocratie représentative des partis professionnalisés avait eu au moins le mérite de souligner et de faire vivre ces conflits internes au peuple.

Or, en le lisant, je me suis fait la remarque que, au moins dans le récit et même dans la pratique de son fondateur, la Vème République en ses désormais lointains débuts prétendit résoudre cette contradiction. En effet, dans la geste gaullienne, le « régime des partis », pourtant tant dénoncé par De Gaulle, demeura  sous la forme de la pluralité des partis et d’institutions parlementaires pour faire la loi et pour gouverner au jour le jour, mais ce dernier était dépassé par la redéfinition du rôle du Président de la République comme garant de l’intérêt national,  ou, si l’on veut, porte-voix de la volonté générale. Dans le récit gaullien des origines,  il y avait donc à la fois « le beurre » de l’unanimité du peuple (en pratique : la majorité référendaire ou la majorité parlementaire plus facile à obtenir avec le scrutin à deux tours)  et « l’argent du beurre » du pluralisme conflictuel au sein du peuple (en pratique : un régime pluraliste dit « semi-présidentiel »). Et ce Président « au dessus des partis » – mais aussi seul maître de son camp majoritaire – était doté institutionnellement des moyens de vérifier à tout moment, selon son bon plaisir, qu’il incarnait bien la volonté générale, que ce soit en appelant à des référendums, ou en pouvant dissoudre à sa guise une Assemblée nationale rétive à sa volonté. La Vème République avait donc à ses débuts un aspect des plus plébiscitaires. Elle faisait craindre à ses critiques (de gauche) un retour au « césarisme » bonapartiste (cf. la célèbre dénonciation par un futur Président de gauche du « coup d’État permanent », ou l’interrogation des politistes nord-américains d’alors sur la nature « fasciste » ou non du « gaullisme »). Le plébiscite paraîtra sans doute un bien vieux concept à mes lecteurs démocrates, mais il me semble que ce dernier avait au moins le mérite d’établir la règle selon laquelle un dirigeant, doté d’autant de pouvoirs qu’un Président de la Vème République, devait avoir en permanence l’appui d’une majorité du peuple. Ainsi le « R.I.C. » des Gilets jaunes et leur « Macron démission! » ne sont par bien des côtés que le rappel de la solution gaullienne au dilemme « démocratie représentative/démocratie directe ». Un pouvoir ne doit pas seulement être légal, il doit être légitime, au sens où il doit avoir en permanence l’appui de la majorité du peuple. Or, c’est là le génie du gaullisme,  il est prévu dans notre Constitution que la légitimité du pouvoir puisse être testé, tant que de besoin, dans des formes légales prévues à l’avance.

Même si l’on n’apprécie pas les orientations idéologiques (évidemment de droite) du fondateur de la Vème République, force est cependant de constater qu’il a tenu pour lui-même cette ligne de l’identité de vue, démontrable si besoin, entre sa personne (particulière) et le peuple (électoral). (C’est bien ce qui lui a permis par exemple de résoudre in fine la « question algérienne » au grand désarroi d’une partie de ses propres partisans du 13 mai 1958.) Ce rapport plébiscitaire au peuple français ne s’est en effet jamais démenti, jusqu’à son départ dans l’instant même de sa défaite référendaire en 1969.  Or il faut bien reconnaître que ses successeurs n’ont pas eu du tout la même interprétation que lui de la Constitution de la Vème République. Ils ne se sont pas risqués à organiser des référendums qu’ils savaient raisonnablement pouvoir perdre. Ils ont accepté de longues périodes d’impopularité, des cohabitations avec le camp d’en face, et même, pour bien enterrer le gaullisme selon De Gaulle chez un héritier du gaullisme partisan, un référendum perdu dans les grandes largeurs (comme pour J. Chirac en 2005 avec le TCE) n’a plus signifié le départ anticipé en retraite. Une ironie de l’histoire dont nous n’avons pas par ailleurs fini de ressentir les conséquences.

Avec Emmanuel Macron, on semble bien en arriver vraiment à la fin des fins de cette évolution anti-plébiscitaire de la Vème République. Face à un mouvement social qu’il lui a fallu faire réprimer durement, en allant jusqu’aux limites de ce que peut offrir à un pouvoir républicain l’appareil répressif ordinaire (police et gendarmerie) sans faire des dizaines de morts – Dieu merci!- , il s’est en effet bien gardé, jusqu’ici tout au moins, d’user des moyens institutionnels à sa disposition pour réaffirmer sa légitimité à gouverner le pays. Où est donc la dissolution de l’Assemblée nationale? Où est donc le référendum qui permettrait de légitimer sa politique économique et sociale? Où est même la grande manifestation populaire de soutien au pouvoir politique organisée par les « grognards » d’Emmanuel Macron?

De fait,  il serait question dans les hautes sphères « macronistes » de clôturer le débat national que notre Président entend organiser pour enterrer clore  la crise des Gilets jaunes par une salve de référendums portant sur les institutions (avec, dit-on, la suppression du Sénat ou la réduction drastique du nombre de parlementaires) ou sur d’autres sujets lui agréant. L’idée parait des plus habiles a priori: en ayant plusieurs questions référendaires à poser -formule inédite en France à ma connaissance -, il serait possible de gagner d’un côté et de perdre de l’autre, surtout si les questions devaient faire fond sur l’antiparlementarisme que flatte depuis son origine Emmanuel Macron. L’habile manœuvre peut bien sûr réussir, mais l’opinion publique pourrait aussi se focaliser sur un des sujets qui deviendra le point disputé, et finir par mettre ainsi en minorité l’option présidentielle. Plus généralement, il sera en effet tout de même bien difficile d’organiser un ou des référendums sans dire l’option que le pouvoir politique préfère voir triompher. Il suffira alors, comme en 1969, aux opposants de voter contre cette option. « Get the Bastard out! » sera le mot d’ordre général.

La situation de notre Président pourrait du coup ressembler à celle de Matteo Renzi en Italie. Sa majorité de centre-gauche avait voté en 2015-16 une vaste réforme constitutionnelle. Elle semblait bien correspondre, tout au moins a priori à la demande des Italiens d’en finir avec le « vieux monde » de la Constitution (ultra-pluraliste) de 1948 pour aller vers le « nouveau monde »  d’une Constitution « décisionniste », où un chef élu par le peuple pourrait décider de toute chose à toute vitesse. On sait ce qu’il en advint. Défaite totale de Matteo Renzi lors du référendum de confirmation de cette même réforme le 4 décembre 2016. Défaite, d’une part, par la coalition de tous ses opposants politiques, anciens (FI, LN et FdI et gauche non-PD) et nouveaux (M5S) et, d’autre part, par l’effet de la crise économique et sociale sur l’électorat italien (du sud en particulier) le poussant au « dégagisme » le plus radical. Et, face à la déroute, malgré quelques velléités de faire comme si de rien n’était, impossibilité du coup pour Matteo Renzi de se maintenir plus longtemps aux affaires. L’Italie étant une république parlementaire, un proche lui succéda à la tête du gouvernement, et l’on attendit encore une bonne année des élections générales, où son parti (le Parti démocrate) fut très sévèrement défait.

Que se passerait-il en France en pareil cas? Macron serait-il assez « gaulliste » pour accepter le désaveu du peuple à l’égard de ses réformes? Ou plus exactement de sa personne. J’en doute. Suivant en cela la pratique de ses prédécesseurs, comme lors de ses vœux du 31 décembre, il préfèrerait sans doute se rattacher à la légalité de son élection de l’an 2017 et de celle de sa majorité de la même année. Il est propriétaire de notre destin pour cinq ans, et nous n’avons qu’à nous y faire. On votera mieux la prochaine fois.

En guise de conclusion, le défaut du général De Gaulle aura été de croire que les électeurs ne se tromperaient pas dans le choix de successeurs loyaux au principe d’accord permanent avec la volonté générale qu’il avait édicté. Comme disait Machiavel, en donnant ses lois à une Cité, il faut supposer les hommes méchants et les grands avides de dominer. Il avait raison.