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(Ir)responsables et (In)compétents

La division du travail politique, autrement dit le fait qu’il y ait des personnes spécialement désignées dans la société pour la gouverner et que le gouvernement ne soit pas au jour le jour l’affaire de tous à tout moment, suppose l’existence au sein de la société de personnes qui soient à la fois plus responsables et plus compétentes pour le faire que n’importe quel quidam de cette même société choisi au hasard. C’est le postulat fondamental de tout ordre politique dans les sociétés de grande taille. La méthode de choix (qu’elle s’appuie sur la raison humaine ou sur un choix d’une puissance supérieure) importe finalement peu de ce point de vue tant qu’elle suppose une qualité spécifique des personnes désignées pour gouverner.

Comme toute la division du travail par ailleurs, qui a probablement  commencé sous la forme actuelle dès ce qu’on a coutume d’appeler la « Révolution néolithique »,  le fait que des personnes se spécialisent dans le gouvernement de la société apporte des avantages en terme de bonheur attendu de cette société  – bonheur bien sûr très inégalement réparti le plus souvent: d’une part, comme dans tout métier, les personnes préposées à cette tâche disposent de certaines compétences, parfois difficiles à maîtriser pour un esprit humain, qui permettent de bien faire certaines choses qu’un quidam pris au hasard dans la société ne pourrait faire, tout au moins sur le champ (les expériences contemporaines de « démocratie délibérative » montrent bien a contrario qu’il faut du temps pour être au point sur un sujet d’intérêt collectif); d’autre part, dans la mesure même où il s’agit de gouverner une société dans son ensemble, il s’agit aussi d’être responsable, en un double sens, de mesurer les (larges) conséquences de ses propres décisions dans la mesure même de son savoir (limité), et aussi d’être prêt à rendre compte de ses (graves) décisions devant la société si nécessaire.

Ceci, résumé en quelques mots (qui devraient faire hurler tout anarchiste cohérent), c’est la théorie, valable d’ailleurs quel que soit le régime politique.

Or, aujourd’hui, dans la France du 21 mars 2020, que constate-t-on? Des gouvernants aussi irresponsables qu’incompétents. En effet, ces derniers jours, c’est vraiment devenu un festival. Je n’arrive plus bien à suivre toutes les déclarations et les décisions prises qui en témoignent. « Les fous ont pris le contrôle de l’asile », comme a coutume de blaguer une connaissance dans ce genre de cas, ce qui, ai-je coutume de lui rétorquer, n’est pas très gentil pour les fous (les vrais!) . Certes, pour filer la comparaison du post précédent avec notre grand désastre du XXème siècle, la défaite de mai-juin 1940, il y a comme un « moment Weygand » dans les dernières heures, avec une tentative de rétablir une situation désespérée. Je n’y crois guère cependant: nous n’échapperons pas à une situation à l’italienne. Et je ne suis vraiment guère rassuré sur mon propre sort et sur celui de mes proches et amis. « A la grâce de Dieu », ai-je dit plusieurs fois cette semaine à ma vieille mère.

Du coup, la question se pose de ce pourquoi tant d’irresponsabilité et d’incompétence.

A chaud, je ne peux que poser que des hypothèses, que les survivants pourront valider ou non, par des recherches aussi approfondies que nécessaires.

Premièrement, il y a le facteur purement conjoncturel du « macronisme », extraordinaire machine à promouvoir les plus médiocres parmi nos (prétendues) élites.

De mon point de vue, le « macronisme » est en effet d’abord un immense « effet Griveaux ». Maintenant que ce personnage a disparu politiquement de la manière la plus ridicule qui se puisse imaginer, la plus incohérente si l’on y pense aussi pour un prétendu représentant du « progressisme » d’ascendance strauss-kahnienne (il aurait dû assumer son côté gaulois bien gaulé!), on peut le prendre comme le symbole d’un effet qui portera son nom. Dans le cadre des carrières politiques possibles au sein des grands partis de gouvernement, il existait de fait jusqu’en 2017 un (trop lent) cursus honorum. La lutte des places était difficile et lente. De fait, le « macronisme » a été une formidable ouverture pour toute une série d’individus des deux sexes qui, au sein de leurs partis respectifs, ne pouvaient guère espérer aller très haut et très vite dans leur carrière. Si l’on passe en revue tous ces brillants sujets, qui ont pris le raccourcis du « macronisme », soit avant la victoire d’Emmanuel Macron, soit immédiatement après, on se dit qu’en temps normal, personne n’en aurait trop entendu parler. Rappelons par exemple que notre cher Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, lors de sa participation à la primaire de la droite, fait un score (2,38%) même pas digne d’un Manuel Valls dans la primaire de la gauche en 2012 (5,63%). Malgré une prétention sans borne à être toujours le premier de la classe, il est alors renvoyé par le « peuple de droite » à son charisme d’huitre parasitée. Il a sans doute compris à ce moment-là qu’il lui fallait aller chercher ailleurs que dans l’adulation de ce bon « peuple de droite » une belle carrière. Le Premier Ministre, totalement inconnu jusqu’à sa nomination en dehors de sa « bonne ville » de Normandie, est dans le même cas. On pourrait multiplier les exemples jusqu’à la nausée. Le problème est bien sûr que tous ces gens n’ont pas été assez sélectionnés par les épreuves précédentes de leur  carrière pour tenir le choc d’une telle crise. La porte-parole du gouvernement est aussi un magnifique exemple. Mais je préfère n’en rien dire ici de peur d’outrepasser les droits à la critique légitime d’une personne publique. Il est à ce stade inutile d’insister sur cette personne qui n’a visiblement pas suivi le moindre cursus de gestion de crise.

Ensuite, il y a l’« effet Delevoye », ou l’« effet Collomb », si l’on veut. On pourrait aussi parler plus vulgairement de l’effet « vieille baderne ». Ce sont des gens qui sont, en 2016-17, à la fin de leur carrière politique, mais qui n’ont jamais eu au sein de leur parti de gouvernement le grand rôle digne d’eux qu’ils auraient aimé avoir. Delevoye avait voulu diriger le RPR, mais avait été sèchement battu. Eux aussi, veulent enfin se surpasser. Montrer qu’ils ne sont pas aussi limités que ne l’avait jugé la majorité de leur propre parti. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Delevoye aura eu une belle fin de carrière désormais : comme responsable du choix pour le moins calamiteux des futurs députés « En Marche » (dont quelques cas relevant visiblement plus de la psychiatrie que de quoi ce soit d’autres), et comme l’homme chargé d’une préparation de la réforme des retraites totalement ratée là aussi au point de se prendre une critique de notre brave Conseil d’État comme il y en eu rarement pour une réforme. Il est donc prouvé qu’il est rare qu’on se révèle un grand génie politique à plus de 65 ans.

Puis, il y a l‘ »effet Buzyn », sans doute plus grave que les précédents par ce qu’elle révèle de pourrissement de nos élites en général.  C’est l’arrivée au gouvernement, via le « macronisme », de personnes venant d’une profession ou de la haute administration, en ayant visiblement épuisé les charmes, et bien décidé à servir aveuglément le pouvoir en place quoi qu’il arrive pour être Ministre.  Le problème de ces personnages sans aucune surface politique préalable à leur nomination à un poste ministériel est qu’ils peuvent ensuite difficilement mordre la main de celui qui les a fait. Ils n’étaient rien, ou pas grand chose, et les voilà ministres! L’entretien d’Agnès Buzyn avec une journaliste du Monde témoigne sans doute de la volonté de cette personne, qui se rêvait visiblement en Simone Veil sans en avoir l’étoffe, de se dédouaner du désastre qui a commencé. Elle aura en effet du mal à admettre qu’elle n’a été qu’une  « vile créature », une « marionnette sans âme », qui a accepté de dire ce que  le petit noyau qui gouverne le pays dans l’ombre des cabinets ministériels lui a demandé de dire. Pourquoi en effet, si elle savait la gravité du problème sanitaire à venir comme elle le prétend, n’a-t-elle pas hurlé à la face de la France entière au Journal de 20heures ou dans une Matinale d’une radio qu’il fallait faire quelque chose immédiatement et non pas tergiverser comme le gouvernement l’a fait pendant deux bons mois? Pourquoi n’a-t-elle pas démissionné à la mi-janvier en faisant un scandale pour avertir le bon peuple de la menace qui planait sur nous? Loyauté de courtisane, voilà tout. Significativement, l’un des seuls membres venus de la société civile, qui ait osé démissionner avec fracas du gouvernement depuis 2017, c’est un certain Nicolas Hulot. Comme par un étrange hasard, seul ce dernier ne devait pas qu’au seul fait du Prince sa récente notoriété en tant que Ministre de la République. Il n’était pas tenu de servir aveuglément le génie des collines de la Somme.

Tout cela ne serait pas si grave si, au moins, Emmanuel Macron savait remplacer vite et bien ces personnes visiblement incompétentes ou irresponsables qui se sont mis à son service dans un esprit de cour, des plus français il est vrai, par des personnalités un peu plus compétentes et responsables. Il est possible d’ailleurs que, lorsque l’heure des comptes viendra, Madame Buzyn soit chargée comme une mule par les zélateurs d’alors du Président de toute l’impréparation de la lutte contre la pandémie en France: n’avait-elle pas été sourde aux problèmes de l’hôpital public pendant une longue année avant le drame? Il reste qu’en ces heures où j’écris, les plus nuls des ministres n’ont pas encore été viré séance tenante. La liste s’allonge d’heure en heure, de déclaration déplorable en déclaration déplorable, de mensonge piteux en mensonge piteux.  Il est vrai que pour les remplacer, encore faudrait-il qu’Emmanuel Macron puisse puiser en dehors du vivier de LREM, et qu’il rentre donc dans un processus de limitation de fait de son pouvoir, en acceptant une vraie union nationale, et en accueillant des professionnels de valeur parmi ces propres ministres, ce qui pourrait lui faire quelque ombre en tant que personne. Il ne semble pas en prendre le chemin. Nous risquons désormais de payer très cher en pertes humaines et en désarroi social et économique notre système présidentiel où rien ne peut bien se passer en cas de crise majeure si le Président de la République s’avère lui-même incompétent et qu’il n’en tire pas lui-même les conséquences en démissionnant. Il est vrai que Gérard Larcher comme Président par intérim ne fera envie à personne, même pas sans doute au plus enragé militant de droite.  Les constituants de la Vème République n’avaient sans doute pas imaginé une telle hypothèse, où le peuple se serait autant trompé dans le choix de son chef. Une bonne crise ministérielle à la manière de la IIIème ou de la IVème République serait au final bien plus rassurante qu’un acteur perdu dans son rôle, et craignant sans doute de finir devant quelque tribunal populaire en cas de désastre.

Deuxièmement, il y a sans aucun doute des facteurs plus structurels liées à des élites trop stupidement généralistes.

Tout d’abord, la montée en puissance d’une manière de concevoir l’action publique à travers le néo-libéralisme, mais dans sa version « pour les nuls ». Cela n’est pas un scoop. J’ajouterai cependant ici que l’un des problèmes des recettes néo-libérales, c’est que leur simplicité même offre à n’importe quel étudiant très moyennement doué une série de réponses toutes faites à toutes les questions qu’il pourrait se poser sur l’organisation de la société. J’ai moi-même été séduit au début des années 1980 par cette pensée-réflexe, j’en vois les effets sur un ancien condisciple, Christophe Barbier, qui en est imbu à un point presque surnaturel, et j’en parle donc en quelque sorte comme d’une tentation que j’ai su éviter, non sans mal d’ailleurs, y étant pour ainsi dire porté par ma position de classe. De fait, il y a un paradoxe au sein du néo-libéralisme : l’un de ses grands promoteurs, Hayek, a développé une pensée de l’intelligence collective, de la répartition de tout le savoir disponible dans la société, dans chaque individu, dans chaque institution, d’où le refus logique de toute planification prétendûment omnisciente, et donc vouée à l’échec, et la promotion du caractère « naturel » des ajustements de marché. Or ses zélateurs n’ont retenu qu’une vision « universelle » des recettes néo-libérales, le célèbre « Consensus de Washington », ou le « New Public Management », qui nie justement toute la spécificité concrète, historique, institutionnelle, pratique, de toute situation, y compris bien sûr celle de tout marché réellement existant. En dehors de son aspect de son alignement sur des intérêts de classe, ce discours prêt à l’emploi, « one size fits all », correspond bien de fait aux nécessités de carrière de personnes qui ne sont spécialistes de rien, qui n’ont acquis aucune profession au sens traditionnel du terme (coiffeur, avocat, carrossier, cuisinier, etc.), profession acquise avec peine avec tous ces petits détails pratiques qui changent tout à la qualité finale d’un travail entre le bon, le médiocre ou le mauvais. Le néo-libéralisme pour les nuls va comme un gant à ceux qui se prétendent spécialistes du général, mais qui ne sont pas capables en réalité de faire les  grands efforts pour le maîtriser vraiment, ou du moins de comprendre qu’on ne le maîtrisera jamais vraiment. On admire Ricoeur, mais on est devenu soi-même le grand maître ès banalités en se croyant le plus malin des hommes. On en arrive à la farce, certes à très haute valeur éducative, qu’auront représentée devant nous les deux anciens conseillers d’Emmanuel Macron quand ils entendirent écrire à quatre mains un livre pour expliquer le « progressisme » de LREM. Leur patron est bien sûr lui aussi la quintessence de ce type humain encouragé par le néo-libéralisme « pour le nuls », mais il y ajoute un indéniable don d’acteur. Son laïus de cette semaine sur le rôle nécessaire de l’État m’a presque tiré des larmes. On aurait cru Sarkozy à Toulon en 2008. Un vrai chemin de Damas. A en croire les sondages disponibles, le bon peuple n’y a vu que du feu.

Plus sérieusement, il aura ainsi été  notable que les propos tenus pendant les débats sur la réforme des retraites par certains députés « macronistes » témoignent de leur refus profond, radical, de l’idée même de profession. Cette idée, qui remonte au moins au Moyen-Age, semblait les exaspérer au plus haut point : le refus de discuter du maintien du régime spécifique des avocats aura ainsi été une magnifique leçon de choses, puisqu’il s’agissait là plus de principes que de considérations financières. Cela correspond bien au discours d’origine économique sur l’adaptation sans fin des personnes (« vous ferez au moins trois métiers dans votre vie ») qui justifie ce régime universel de retraite par points, mais cela a fini par une prédiction qu’à l’avenir tout serait automatisé dans la justice française avec l’usage massif d’Intelligence Artificielle (IA) et qu’il n’y aurait donc presque plus d’avocats.  Il faudrait aussi relire ainsi à la lumière de la haine que déclenche chez l’être sans vocation, à part faire de l’argent, la vocation d’autrui tout le conflit avec le monde enseignant, avec celui de la recherche ou avec de la santé, où, à chaque fois, à côté de questions financières, ressortait le mépris abyssal de la parole des professionnels, de la base au sommet par exemple pour ce qui concerne le monde médical. Ce refus de la profession et du professionnalisme comme élément fondateur de la société de la part de nos élites dirigeantes de l’heure ressemble fortement à la tendance de la part des cadres (« bonzen ») des partis communistes d’avant 1989 à se méfier des vrais professionnels de quelque domaine que ce soit (ingénierie, musique, informatique, etc.) : l’essentiel est alors de connaître la ligne du parti, les médiocres y trouvent en effet leur planche de salut. Quoi de plus simple à apprendre qu’une « ligne de parti »?

Cette comparaison avec l’ère du communisme finissant se sent en particulier dans les fameux « éléments de langage » que nos pauvres hères de serviteurs du grand chef de guerre autoproclamé canonnent de plus en plus mollement faute d’être autorisé à penser par eux-mêmes. En seraient-il seulement capables? J’y verrai bien une touche franchement comique si des dizaines milliers de vie n’étaient pas en jeu, car n’est-ce pas, « tout va toujours très bien », « il n’y aucun problème », « tout a été prévu par la Direction générale de la Santé », « notre stratégie de confinement est la bonne, inutile de tester massivement les populations », « le plan quinquennal de productions de masques et de respirateurs a encore une fois été dépassé », « le Parti a tout prévu », « il faut avoir une confiance absolue dans le Parti, car la victoire est proche », « des hooligans islamo-trotkystes veulent faire trop de jogging, ils sabotent l’édification du socialisme » – désolé je m’égare… Enfin, pas tant que cela. Après tout, s’il y a un désastre, cela sera de notre faute à nous, les « Gaulois réfractaires ».

Ensuite, je ferai l’hypothèse que nous souffrons aussi d’élites trop généralistes, et surtout n’étant pas soumis tout au long de leur carrière à l’épreuve des conséquences de leurs actes. J’ai vu qu’un collectif de médecins s’est monté pour demander à la justice d’enquêter sur les manquements graves  des autorités dans la gestion de cette crise au nom de la mise en danger d’autrui. Certains opposants politiques évoquent des procédures spéciales de jugement contre les Ministres, voire contre le Président. En admettant même que ces procédures aillent à leur terme, ce dont je doute fort tant les difficultés juridiques s’accumuleraient dans de telles démarches, elles ne peuvent avoir aucun effet sur notre situation présente. En effet, celle-ci résulte du sort fait aux élites fautives dans notre pays depuis des décennies. Or il faut bien constater qu’à regarder les cinquante dernières années en France, être responsable personnellement de quelque grand désastre public (que ce soit par sa gestion de l’État, d’une collectivité locale, ou d’une grande entreprise) ne vous expose pas au final à grand chose. La civilisation des mœurs et le forclusion de la violence sont passés par là. Nous ne sommes plus à l’époque où la marine britannique pendait ses amiraux défaits lors d’une bataille – coutume certes cruelle, mais à forte valeur éducative. Nous ne sommes pas à celle d’un Staline faisant exécuter en 1941 par le NKVD ses chefs militaires ayant reculé d’un pouce de terrain – coutume là encore bien cruelle, mais quelque peu motivante pour les rescapés. Même si un citoyen ordinaire, par exemple un chef de petite entreprise, peut encore être ruiné, voire réduit à la mendicité par ses erreurs de gestion, ce n’est pas du tout le cas pour toute la classe dirigeante des grandes entreprises et de l’État. En cas d’échec pourtant patent aux yeux de tous, tout dirigeant de telle grande structure pourra toujours nier sa responsabilité en la rejetant sur la complexité de la situation, voire même se complaire comme une Agnès Buzyn dans le larmoyant en se présentant en victime d’une situation qui la dépasse.

Plus généralement, je fais l’hypothèse que la disparition de tout sentiment de honte chez nos élites et l’omniprésence de cette formule « J’assume! » qui frappe tant dans la situation contemporaine tiennent au fait que nos élites incompétentes et irresponsables savent très bien au fond d’elles-mêmes qu’aucun d’entre nous n’aura ni le courage ni les moyens ni la méchanceté d’aller leur mettre deux ou trois balles dans la tête pour prix de leurs manquements. L’assassinat politique est en effet une tradition quelque peu désuète et cruelle, j’en conviens, et cela n’améliore guère le karma de qui ce soit de seulement l’évoquer, mais sa possibilité même avait la vertu d’obliger chacun à bien soupeser les conséquences de ses actes. L’entartage, version toute symbolique et policée de cette réaction individuelle extrême face à un tort qu’un politique fait subir à une population, n’est lui-même  plus très pratiqué, et d’ailleurs BHL qui le fut à quelques reprises, est toujours là. Bref, que risque-t-on aujourd’hui à être une crapule? Une interview à l’eau de rose. Et ensuite sans doute un livre chez quelque éditeur complaisant. Grande incitation à l’irresponsabilité tout de même… Pour illustrer ce fait, rappelons que nous sommes quand même un pays qui échoue à construire une nouvelle centrale nucléaire, l’EPR de Flamanville (ce qui est peut-être heureux par ailleurs d’un point de vue antinucléaire) sans qu’il n’y ait eu aucun grand procès pour chercher les responsables de ce fiasco (à x milliards d’euros), même s’il y a eu des rapports faits, et un pays qui, visiblement, va se trouver en grande difficulté pour trouver des masques et des respirateurs comme ces Italiens que nos élites méprisent tant.

De plus, ce travers de l’irresponsabilité satisfaite d’elle-même est renforcé par la jeunesse des dirigeants – et plus encore de leurs conseillers qui œuvrent dans l’ombre. Pour diriger valablement une collectivité quelconque, il faut avoir fait des expériences préalables, les avoir ratés éventuellement. Tous les grands dirigeants de la France du XXème siècle ne sont pas venus de nulle part. Ils ont une longue biographie avant d’accéder au pouvoir suprême. Il est certain que les deux guerres mondiales et la Guerre d’Algérie ont eu un effet de sélection de personnalités ayant quelque sens de leurs responsabilités et ayant acquis des compétences par les épreuves traversées. Cette considération est d’ailleurs plus large que le cas français : quelques autres jeunes dirigeants (autour de 40 ans) actifs en Europe dans les dernières années se sont révélés des désastres pour leur pays par la légèreté de leurs décisions : David Cameron et Matteo  Renzi en particulier. Certes, ils peuvent encore apprendre, comme semble le faire Matteo Renzi qui s’accroche à son rêve de revenir à la tête de l’exécutif italien, mais force est de constater qu’il nous faudra un peu attendre pour les voir jouer les Churchill sur leurs vieux jours. Probablement, l’absence de personnes ayant l’expérience personnelle et directe de crises majeures vécues auparavant dans les premiers cercles du pouvoir joue très négativement. C’est là un problème plus général: comment peut-on se préparer à l’inédit? au « Cygne noir »?  Je ne devrais pas dire cela comme pédagogue, mais, probablement, il n’y a guère d’autre solution que de juger les gens à l’ouvrage. Personne ne peut savoir d’avance si tel ou tel sera un grand chef, ou un dirigeant médiocre.

Voilà, tout cela, ce ne sont que des hypothèses, écrites à la va-vite pour maîtriser la peur que je ne peux m’empêcher de ressentir. Mais je sens que les survivants seront fort préoccupés par cette faillite de nos dirigeants. Cela interroge bien sûr le modèle de formation dans lequel j’ai travaillé depuis plus de 20 ans. Nous devrons sans doute nous aussi balayer devant notre porte.

Voilà, c’est dit, maintenant que chacun prenne soin de soi et de ses proches.

Finalement Macron sera notre Gamelin.

En ce matin du jeudi 12 mars 2020, les autorités françaises restent toujours dans le discours lénifiant sur l’épidémie, pardon la pandémie, de coronavirus. Le Ministre de l’Éducation nationale vient en effet d’affirmer qu’il serait « contreproductif » (sic) de fermer toutes les écoles et autres établissements d’enseignement sur tout le territoire de la République. Il est vrai que fermer la grande garderie nationale pourrait inquiéter le bon peuple des travailleurs, si bête qu’il ne pourrait comprendre la nécessité de cette mesure. Et, hier, la visite dans une école du Ministre de la Santé et du Ministre de l’Éducation nationale a été tout de même du dernier ridicule, en prétendant qu’il suffirait que les petits enfants se lavent les mains régulièrement pour que tout aille pour le mieux. Ce moment va rester dans les annales de la bêtise universelle. Traduisant sans doute l’ambiance au sommet de l’État,  la porte-parole du gouvernement a affirmé hier que les mesures prises en Italie au début de l’épidémie ont été inutiles et non scientifiquement fondées. Voilà qui va aider à l’apaisement des relations franco-italiennes… C’était bien la peine de faire un sommet franco-italien à Naples il y a quelques semaines pour en arriver à ce degré de mépris.

La réaction des autorités françaises me fait surtout horriblement penser à la description par Marc Bloch dans l’Etrange défaite de la réaction de l’État-major français dirigé par Gamelin face à l’invasion allemande du 10 mai 1940. Selon l’historien, toute cette défaite  correspondit à l’incapacité de nos chefs militaires à comprendre le rythme, la vitesse, qu’imposait désormais l’adversaire. L’armée française tentait toujours de redresser la situation sur une ligne de front déjà dépassée de fait par l’avancée ennemie. Ce dernier allait en effet beaucoup plus vite que dans tout ce qui était pensable alors par nos chefs. Face à de l’inédit, il faut réagir de manière inédite. Visiblement la start-up nation n’est pas si prête à innover qu’elle ne le prétend.

Ayant consacré le gros de mon activité scientifique depuis 30 ans à l’étude de la vie politique italienne, et ayant quelque affection pour l’Italie, je dois dire que je suis plus qu’affligé par ces réactions.

De fait, j’y vois la confirmation de ce que j’ai toujours su, et qui explique le peu d’intérêt pour mon sujet de prédilection en France. Il y a au sein des élites politiques et administratives françaises un discret mais profond mépris pour les Italiens, largement en raison de la supposé impéritie de leur système politique encore accommodé à la sauce IVème République française. Or les tous derniers jours ont montré au contraire une capacité extraordinaire de ce système politique, supposément dysfonctionnel par nature, à prendre des décisions pour le moins radicales. Le gouvernement italien dispose en effet d’une arme sans appel en cas d’urgence, le décret-loi. Les décisions prises par le gouvernement Conte l’ont été sous cette forme. Ces derniers sont d’application immédiate. Ils doivent juste être validés par le Parlement dans les 60 jours. Ils entrent en plus assez dans les détails pour que chacun puisse savoir immédiatement à peu prés à quoi s’en tenir. La présomption française se voit aussi dans la conviction des autorités que notre système de santé saura mieux réagir que le système de santé italien. Or il est évident que les mêmes causes produiront les mêmes effets. N’en déplaise aux fantasmes de supériorité entretenue par nos élites politiques et administratives, l’Italie n’est pas un pays lointain ni un pays sous-développé. Visiblement les Danois, ces affreux nordiques à la xénophobie bien connue, qui ont pris des mesures drastiques ces dernières heures, l’ont bien compris. Pas nos beaux esprits progressistes dans leurs ministères.

En outre, il faut souligner que ces décisions des derniers jours sont le fruit d’une réaction à la fois transpartisane et corporative. L’opposition externe à la majorité gouvernementale, la Ligue de Matteo Salvini, poussait de son côté à des mesures fortes. L’opposition interne à la majorité elle-même, Matteo Renzi, allait dans le même sens. (Il a d’ailleurs fait un entretien en anglais avec les médias internationaux pour pousser tous les pays à faire de même, et à ne pas connaitre le même sort que l’Italie qui a trop procrastiné au début.) La majorité Mouvement 5 Étoiles/ Parti démocrate, a rallié cette position. Celle-ci s’explique surtout largement par la nature encore discrètement corporative du système politique italien. En effet, l’impulsion est venue largement de Lombardie: la région Lombardie, gouvernée par la Ligue, a consulté l’Assolombarda (le patronat organisé) de la région, qui constitue le cœur de la Confindustria (le Medef italien). Cette discussion a sans doute calibré les mesures à prendre, finalement adoptées et étendues à tout le territoire national.  De fait, en ces circonstances tragiques, l’Italie démontre qu’il existe encore en son sein des réseaux corporatifs (dont les partis politiques qui ne sont pas complètement des coquilles vides, contrairement à LREM) qui permettent de faire circuler rapidement l’information de la base au sommet. Je suppose aussi, vu l’alignement du Vatican, sur les mesures prises par le gouvernement italien, que les réseaux catholiques sont aussi impliquées dans cette réaction radicale.

Maintenant, nous sommes jeudi matin. Peut-être ce soir même notre Président aura-t-il à cœur de me démentir, et de montrer une véritable capacité de disruption. J’en doute. On annonce qu’il veut rassurer. « Nous nous replions sur des positions prévues à l’avance. »

Post-scriptum (matin du vendredi 13 mars 2020):

Fort heureusement, le Président s’est laissé convaincre par les scientifiques consultés hier de prendre la décision drastique qui paraissait déjà en retard: la fermeture « jusqu’à nouvel ordre » de tous les lieux scolarisant des enfants et des jeunes. C’est déjà cela. Il y aura sans doute d’autres mesures, et cela ne va pas être très facile dans les prochaines semaines de vivre normalement, surtout en ville. J’ose espérer que la suite des événements continuera à invalider mon post, et que, malgré tout, Emmanuel Macron ne restera pas dans l’histoire comme le Président nous ayant mené dans le mur d’une épidémie hors de tout contrôle.

Pour ce qui est de ma réaction, j’ai vu ensuite la publication en fin d’après-midi de ce même jeudi sur le site de Libération d’un appel des correspondants de presse français en Italie à prendre au sérieux la situation italienne et à ne pas répliquer les erreurs commises au début par ce pays. Il est évident que mon énervement du matin, proche de la panique si je suis honnête, tenait à la lecture de la presse italienne ces temps-ci.

La personne qui tient lieu de porte-parole du gouvernement a dû s’excuser pour ses propos sur l’Italie. J’ose espérer que nous en serons débarrassés dès le prochain remaniement gouvernemental. Tant de nullité satisfaite d’elle-même n’est plus acceptable dans de telles circonstances.

 

 

 

Macron, notre Thatcher, notre Brüning ou notre Laval?

Nous voilà donc arrivé fin février 2020, bientôt trois ans de « macronime ». Que ce fut long, et que cela reste long encore. Une nouvelle décennie a (mal) commencé. L’Australie a brûlé. Le coronavirus de cette année nous plonge tous dans un film catastrophe de série B, dont l’issue semble pour le moins incertaine. Et, en France, le conflit social sur la réforme des retraites, commencé tout de même le 5 décembre 2019, continue. Les avocats en particulier restent mobilisés, démontrant ainsi chaque jour qui passe le mépris du « macronisme » pour toute une profession au cœur de notre vieux libéralisme venu du XIXème siècle républicain.  Le conflit s’est désormais déplacé à l’Assemblée nationale, où il ne fait plus mystère pour personne que tout cela finira en 49.3, soit disant à cause de  députés  stalino-vénézuéliens qui empêchent un débat serein avec leurs amendements sans intérêt et leurs questions désagréables. Tout cela était si prévisible qu’il n’y a même plus lieu de commenter.

Sur le fond, à mesure que le temps passe, l’état du conflit sur cette réforme des retraites me parait en effet désormais d’une clarté aveuglante.

Premièrement, tout le déroulement des négociations, parfois brèves, avec les divers syndicats montre que le sens général de la reforme des retraites (dite « réforme universelle par points ») constitue en une baisse des droits (financiers) à la retraite et à un recul dans le temps du moment où les personnes concernées peuvent faire valoir leurs droits acquis à la retraite. On dispose désormais d’une belle collection de secteurs (policiers, militaires, pilotes de ligne, etc.) où la négociation a consisté à ne rien changer, ou à changer assez lentement les choses pour que les personnes concernées puissent se préparer. Cette réalité est bien sûr aussi générationnelle: en effet, depuis les annonces du 1er ministre le mercredi 11 décembre, chacun sait que, pour ce qui concerne le calcul des droits, rien ne changera avant les générations nées en 1975. Autrement dit,  cette réforme, comme toutes les réformes des retraites depuis les années 1990, vise à diminuer le montant des retraites servies et la durée du temps de retraite (ou au moins à le maintenir constant, si l’on suppose que l’espérance de vie se trouve bien en augmentation). Le site ad hoc du gouvernement destiné à rassurer  s’avère  lui-même très clair sur ce point, avec son titre « Système universel des retraites :Suis-je concerné(e)? ».  Le quidam y arrive vite à une information essentielle: « Pensez-vous pouvoir prendre votre retraite avant le 1er janvier 2037 (dans 16 ans) ? » (Notez la double précision pour les mal comprenant ). Et si oui, le site vous indique gentiment que rien ne change pour vous. Il précise depuis janvier 2020: « La possibilité du départ à la retraite à partir de 62 ans est maintenue. ». Bien évidemment, cette possibilité est assortie de toutes les conditions financières déjà présentes, et peut-être d’autres qui se rajouteront d’ici l’été à travers le travail de la Conférence de financement.  Tout cela est évidemment cousu de fil blanc: les retraites du futur seront bel et bien pires que celles d’aujourd’hui, et il s’agit d’indiquer que seuls les jeunes trinqueront donc vraiment. (Cela leur apprendra encore une fois à ne pas voter!) Il ne restera plus aux personnes nées à partir de 1975 – à celles qui en auront les moyens – qu’à se précipiter chez leur banquier ou leur assureur pour se doter d’une retraite par capitalisation.  Toute la rhétorique enchantée des porte-parole de la majorité se brise sur ce simple fait:  le combat de tous les syndicats sectoriels (comme ceux des policiers ou des avocats par exemple) et de la majorité des confédérations syndicales (CGT, FO, FSU, CFE-CGC) vise à conserver l’ancien système. Personne parmi eux n’a jamais proposé d’appliquer dès aujourd’hui les prétendus bons aspects du nouveau système (la fameuse meilleure prise en compte du caractère discontinu des carrières, le meilleur sort fait aux femmes…). Le gouvernement aurait proposé  que, dès l’an prochain, l’on calcule pour chaque futur nouveau retraité sa retraite selon l’ancien système et selon le nouveau système et que l’on lui attribue comme montant de retraite le meilleur résultat obtenu, il aurait été possible qu’un esprit logique ait été séduit. Au contraire, on ne fait actuellement que comparer l’ancien système et le nouveau système dans un futur lointain, et les résultats, surtout si l’on s’interroge un peu sur les nombreux détails omis par le gouvernement, ne sont pas des plus probants pour la générosité du nouveau système. Pour les enseignants nés après 1975 les seuls concernés désormais, le caractère en est apparu tellement désastreux que le gouvernement a dû accourir pour leur promettre de tout faire pour ne pas en arriver là.

Deuxièmement, la manière qu’a le gouvernement de faire des concessions aux diverses forces mobilisées contre sa réforme semble totalement liée à des considérations de rapports de force, et aucunement à la justice intrinsèque qu’aurait un départ à la retraite à tel âge et avec tel montant pour telle ou telle profession, comme pour les égoutiers, ou bien à l’existence d’un système de retraite bien (auto-)géré par une profession, comme pour les avocats. La corporation policière a donc été particulièrement bien servie, et n’a eu à montrer que sur une seule journée son caractère décidément indispensable à ce pouvoir ne tenant que par sa capacité à contrer par la force policière les mobilisations sociales. Plus anecdotique, les danseurs de l’Opéra ont obtenu pour eux-mêmes la « clause du grand-père » (qui veut dire que toutes les personnes en poste garderaient leur ancien système avec retraite à 42 ans, seuls les nouveaux recrutés seraient concernés), ils l’ont dignement refusé pour l’instant. Il est vrai qu’il reste compliqué, même pour un gouvernement comme celui d’Emmanuel Macron, d’expliquer qu’on peut danser à un haut niveau jusqu’à 62 ans, et dangereux de rentrer dans une discussion un peu sérieuse sur l’usure du corps et de l’esprit au travail. N’est-il pas vrai pour le Président que le travail n’est jamais « pénible »? Les députés de la majorité  lors du débat parlementaire semblent être frappés de la même cécité – liée à leur propre condition sociale de CSP+ – vis-à-vis du caractère pénible, usant et aliénant du travail. On aura rarement eu l’occasion de voir aussi clairement dans un tel forum à quel point les classes sociales existent. On comprend d’ailleurs qu’il soit du coup de la plus grande urgence pour un tel pouvoir de ne plus financer du tout les sciences sociales dans les universités et au CNRS.

Où cela nous mène-t-il politiquement? Aux yeux de Macron lui-même et de ses proches, il y a et il y aura sans doute le sentiment d’avoir enfin réformé la France, non sans mal certes – avec le fameux mandat de l’élection présidentielle de 2017, répété désormais comme un mantra. Le récit néo-libéral triompherait enfin. Finalement, ce qui ne fut pas fait en 1995 l’aurait été en 2019-20: le mouvement social aura été vaincu en jouant la durée et la répression policière, sans prendre en compte l’opinion publique restée obstinément du côté des protestataires. A ce stade, qui se soucie d’ailleurs  encore des sondages? En faisant cette réforme de plus, après celle du marché du travail et de l’indemnisation du chômage, en attendant celle de l’assistance (RSA en particulier), E. Macron croit sans doute ne faire que son devoir, à savoir démanteler le « modèle social français » pour aller vers un modèle d’État social résiduel low cost à l’anglo-saxonne. Le premier problème de cette vision pour tout dire thatchérienne des choses, qui finirait par être apprécié par une bonne part de l’électorat, est que toutes les réformes depuis 2017, dont celle présente des retraites en 2019-20, s’accompagnent d’une énorme dose d’hypocrisie, d’une présentation fallacieuse où, prétendûment, les personnes concernés doivent s’en trouver mieux. Cela ne trompe certes pas grand monde, mais cela ne peut qu’irriter encore plus les gens hostiles à ces transformations. Personnellement, je préférerais par exemple entendre un discours clair sur la disparition à terme de la fonction publique pour tout ce qui n’est pas les quelques fonctions régaliennes plutôt que l’enfumage actuel sur la rénovation de la fonction publique, je préférerais aussi qu’on dise franchement que la retraite par répartition deviendra résiduelle à terme et qu’il faudra se tourner vers la capitalisation, je préférerais qu’on assume la fin de l’hôpital public, etc. Le minimum serait au moins de prévenir tout un chacun de la situation future pour que chacun puisse s’y préparer. Cette hypocrisie permanente est donc particulièrement pénible. Le mensonge pur et simple, comme celui de la porte-parole du gouvernement sur la nécessité de faire 65 référendums si l’on voulait approuver par voie directe la loi de réforme du système de retraite,  finit aussi par exaspérer. E. Macron se fait donc ainsi plus d’ennemis que nécessaire.

Plus généralement, comme l’ont montré tous les sondages, la majorité des actifs est hostile à cette réforme. Il est probable à ce stade qu’en raison des pouvoirs dont dispose un Président doté d’une majorité à la Chambre des députés et de la loyauté sans faille de la police, elle finisse par être adopté. Il reste seulement à voir si la CFDT ira jusqu’à lui donner son blanc-seing, reconnaissant ce monstre pour son enfant, ou si elle aura enfin le courage de se dire manipulée et instrumentalisée. Quoi qu’il en soit, l’épisode laissera sans doute dans le monde du travail un sentiment de mépris profond. Encore une fois, les droits des actifs sont revus à la baisse.  L’horizon long de la plupart d’entre nous s’obscurcit.  Les mobilisations de 1995 contre les réformes Juppé sont souvent interprétées comme l’une des explications de la victoire surprise deux ans plus tard de la « gauche plurielle » dirigé par Lionel Jospin. On peut donc s’interroger sur les effets électoraux des mobilisations de cette année.

Il n’aura échappé à personne que le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen s’est positionné contre cette réforme, tout comme d’ailleurs son allié du second tour de l’élection présidentielle de 2017, Debout la France (DLF) de Nicolas Dupont-Aignan. Pour des raisons évidentes, soutenir même indirectement un combat de la CGT ne va pas de soi pour ces deux partis. Mais il reste qu’ils ont habilement pris cette position-là. Ils prennent date comme on dit. De fait, en réformant à coup de flash-ball et de 49.3 la France, Emmanuel Macron prend tout de même un risque pour 2022, d’être notre Brüning, ce réformateur obtus qui constitue à l’insu de son plein gré les conditions économiques et sociales propices par la somme des désespoirs engendrés à l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir. Soit exactement l’inverse de ce qu’il prétendait vouloir faire en se présentant à la Présidence de la République en 2016-17. Le risque n’est pas tant que toutes les personnes mobilisées contre ses différentes réformes anti-sociales  depuis 2017 votent contre lui au second tour de l’élection présidentielle en donnant leur suffrage à une Marine Le Pen de nouveau arrivée au second tour, mais que beaucoup d’entre elles s’abstiennent tout simplement. Cela vaut pour toute cette France ne se sentant pas proche d’un parti, mais qui se mobilise cependant comme « Gilets jaunes », comme « membres d’un collectif » ou comme « syndiqués ». Il est même probable qu’à force de combler sa droite en matière économique et sociale et d’en rajouter en plus dans les mesures liberticides et/ou xénophobes d’ici 2022,  il devienne presque impossible aux différents dirigeants d’une gauche éclatée façon puzzle d’appeler à voter pour Emmanuel Macron « pour faire barrage » au second tour.

Après ce scénario d’un Macron ouvrant la voie à l’extrême-droite (y compris aussi en normalisant complètement le discours de cette dernière sur l’immigration ou sur l’islamisme), on peut encore rêver d’une gauche unie qui lui oppose d’ici 2022 un nouveau Front populaire. En effet, à la fois par toutes ses réformes et par tous ses manquements en matière de politiques publiques (par exemple, le sous-financement chronique de l’hôpital ou de l’université), le « macronisme » dessine en creux un programme minimal pour la gauche, écologistes compris. Les revendications des divers secteurs mobilisés (santé, social, éducation, université, etc.), qui n’aboutiront sans doute pas sous le « macronisme », pourraient  être totalisées pour bâtir un programme ayant quelque chance d’être populaire.  Il est aussi intéressant d’ailleurs de voir que la réforme des retraites semble enfin, tout au moins au niveau parlementaire, creuser un vrai fossé entre LREM et le PS.  Certes, à ce stade, si l’on regarde les choses au niveau national, cette reconstitution d’un camp de la gauche, comprenant aussi les écologistes et les insoumis, semble pourtant bien mal engagée. L’absence de leadership un peu partagé en son sein est patent. L’attitude de Yannick Jadot, à la tête d’EELV, ne présage en particulier rien de bon. Il reste toutefois que, dans un mois, les municipales vont peut-être éclaircir l’horizon. En effet, en dehors de la défaite fort prévisible de la majorité présidentielle, sauf là où elle se sera habilement réfugiée dans le giron de la droite, il faudra voir si les listes de gauche (socialistes, communistes, écologistes, insoumis, etc.) arrivent à s’unir, au premier ou au second tour, comme un camp opposé à l’extrême-droite, à la droite, mais aussi à LREM.  Et, si possible, à l’emporter parfois.

Cette césure locale entre LREM et la gauche (y compris ce qui reste du PS) me parait essentielle pour la suite: en effet, LREM, comme le montre sa nomenklatura d’ex-strauss-kahniens à la Benjamin Griveaux, est essentiellement une scission de la droite arriviste du PS. Cela correspond bien à une gestion « apolitique » des affaires locales, souvent via l’influence « dépolitisante » des intercommunalités (où droite, centre et gauche doivent travailler ensemble). Il faut donc voir si ce qui reste de PS au niveau local continue majoritairement son alliance de fait avec sa propre scission LREM ou si les élections municipales clarifient les choses en constituant une césure nette entre PS et LREM.  De ce point de vue, la situation grenobloise pourrait bien être le symbole national d’un échec: un candidat PS, Olivier Noblecourt, semble bien s’orienter vers une alliance de second tour avec la candidate LREM, Emilie Chalas, pour contrer la reconduction à la mairie d’une alliance « rouge-verte ». Que la direction du PS accepte une telle situation en ayant investi un tel candidat ayant travaillé depuis 2017 pour la « macronie » ne présage vraiment rien de bon pour l’avenir.

Quoiqu’il en soit, s’il n’y a pas de réveil électoral et quelques victoires pour la gauche dans cette élection municipale, le scénario du nouveau Front populaire risque bien de rester des plus chimériques, et il faudra se préparer à l’un des deux autres, ou à leur combinaison. Et, en plus, avec le coranavirus qui va tous nous tuer, on n’est même plus sûr connaître la fin de la parabole d’Emmanuel Macron dans la politique française. Dommage.

Romaric Godin, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire

Il reste encore en France des journalistes qui travaillent à fond leur sujet et qui entendent en faire la démonstration aux yeux du monde par des livres bien conçus. Romaric Godin (actuellement à Mediapart, et auparavant à la Tribune) est de ceux-là – un anti-« éditorialiste »  en quelque sorte, un journaliste à l’ancienne. Son ouvrage, La guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire (Paris : La Découverte, 2019)  constitue en effet une belle présentation et analyse de ce qui a produit le « macronisme » et sa dérive de plus en plus nette vers une vision pour le moins autoritaire de la démocratie française. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur la perquisition ordonnée au siège de Mediapart le 4 février 2019 faisant suite aux révélations de ce média sur les dessous de l’affaire Benalla (p.7-8). L’auteur sait donc de quoi il parle en matière de dérive autoritaire en cours.

Pour Romaric Godin, le « macronisme » n’est au fond que la revanche ultime sur les concessions faites par le Capital au Travail en 1945, le néo-libéralisme fait homme dans la personne d’Emmanuel Macron. C’est l’État – au sens de sa force répressive, légale et physique –  qui bascule de nouveau complètement dans le camp du Capital. L’équilibre ou la neutralité entre ces deux camps, Travail et Capital, que l’État avait adopté après les deux guerres mondiales et les mobilisations populaires depuis la fin du XIXème siècle, n’est donc plus d’actualité, et il est significatif que, pour l’auteur, le néo-libéralisme d’aujourd’hui revient de fait mutatis mutandis à la situation du XIXème, ce siècle de la bourgeoise triomphante, au libéralisme d’avant 1914. « Le capitalisme français du XIXème siècle n’est pas très éloigné d’un idéal néolibéral où la puissance publique vient garantir la protection des profits. »(p. 92) R. Godin rappelle en effet contre la propre auto-définition du néo-libéralisme par lui-même, reprise par la plupart des commentateurs dont moi-même quand je fais cours à mes étudiants (l’État régulateur au service de l’instauration de marchés libres et concurrentiels, vs. le pur laissez-faire déstabilisant du libéralisme classique) que l’histoire de France ne manque pas au XIXème siècle d’épisodes où l’État (impérial, royal, républicain) se met manu militari au service de la bourgeoisie pour préserver les marchés libres et permettre le profit des capitalistes.  En somme, on n’a pas attendu dans la douce France Margaret Thatcher et Ronald Reagan pour briser les reins des syndicats et des mobilisations populaires, un Adolphe Thiers savait très bien le faire en son temps. Ce grand bond en arrière que diagnostique Romaric Godin justifie largement la radicalité du titre choisi pour son ouvrage, et l’allusion au Marx des Luttes de classe en France et de la Guerre civile en France est transparente. (Voir aussi les citations de K. Marx, K. Polanyi, et J. Garnault, mises en exergue de l’ouvrage, p. 5)

Romaric Godin retrace donc la genèse et le développement des idées néo-libérales dans la France contemporaine. Pour qui connait le sujet, la démonstration est plutôt classique et nourrie de bonnes sources, en montrant par exemple que ces idées ne sont pas importées, mais s’enracinent profondément dans les élites françaises. Au delà de ce récit qui informera le lecteur sur les sources du « macronisme », il insiste, à juste titre, sur trois points.

Le premier qui revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage est que le néo-libéralisme se présente comme l’absolue vérité de l’économie, comme la science définitive de la société, la seule description possible du réel. Comme il s’agit de la vérité, comme le réel ne se discute pas, toute personne qui n’y croit pas doit être soumis à de la « pédagogie », et aucune discussion rationnelle n’est possible pour amender la doctrine. Ce côté inflexible de la doctrine – appuyé sur son scientisme – se présente lui-même de manière quelque peu trompeuse comme du « pragmatisme », parce qu’il s’agit simplement de s’adapter au réel. Selon Romaric Godin – textes et déclarations à l’appui -, Emmanuel Macron, tout comme son actuel Premier Ministre ou son Ministre de l’économie,  croient donc s’inspirer d’une science – ce qui se voit aussi bien dans leurs actes et leur insistance à persévérer en toute chose. Ce n’est bien sûr par la moindre ironie de l’ouvrage qu’un journaliste ose se référer à Marx en parlant de Travail et de Capital, tout en décrivant la dérive scientiste du néo-libéralisme, aboutissant à la même rigidité doctrinale que le défunt marxisme scientifique.

Le second est que le néo-libéralisme se vend comme une promesse d’amélioration de la justice entre individus et d’augmentation du niveau de vie de tous. Le marché, désormais libéré des rentes et autres entraves à une saine émulation par l’action résolue de l’État, permettra à chacun d’y être valorisé et reconnu à sa juste valeur. La libération des forces de la concurrence permettra par ailleurs l’innovation, et donc l’augmentation du niveau de vie. « L’individu néolibéral par essence est le consommateur, à qui on promet, par la libre concurrence et le jeu du marché, le meilleur prix. » (p. 48)  La promesse de « progrès social », associé au néo-libéralisme, est donc dûment rappelée par R. Godin (p.46-54), avec l’obligation qu’y ont toutefois les travailleurs de se plier à toutes les volontés des entrepreneurs, car eux seuls créent de la valeur. Dans ce discours, il y a de fait un horizon de sens offert par le néo-libéralisme aux sociétés qu’il entend régir. C’est là l’une des clés de son succès, et de sa capacité à séduire y compris à gauche, cette gauche néo-libéralisée qui passe de Fabius et Rocard en Hollande, dont finalement Emmanuel Macron, par son parcours, n’est que le dernier avatar en date. Comme de nombreux auteurs avant lui, R. Godin souligne que cette promesse d’amélioration du sort de tous par le néo-libéralisme n’est guère tenue en pratique si l’on regarde l’augmentation des inégalités dans les sociétés occidentales contemporaines depuis les années 1970 (p.55-60). Il ajoute qu’au delà du succès économique proprement dit, les dirigeants néo-libéraux, dont Emmanuel Macron, visent aussi à convertir la grande majorité de la population à leur doctrine, et, que, malgré les déboires évidents que le néo-libéralisme connait, en particulier depuis 2007-08, ils attendent encore et toujours une conversion de la grande masse des individus à leurs idées. « Parvenu au pouvoir grâce à une alliance de circonstance, avec une partie des opposants au néo-libéralisme pour empêcher l’extrême-droite d’accéder au pouvoir, Emmanuel Macron a estimé que son élection valait adhésion à ses idées. Mais, pour transformer cette illusion légale en réalité et réalisé son rêve de ‘transformation néo-libérale’, il lui faut d’avantage que gagner des élections : il lui faut mener un combat culturel et faire accepter aux Français une marchandisation et une individualisation croissantes de la vie sociale, ainsi que l’abandon progressif des systèmes de solidarité et de protection mis en place depuis 1945. » (p. 236) « Macron tente de gagner du temps, persuadé qu’une fois les réformes établies, le combat culturel sera gagné et qu’il pourra aller encore plus loin » (p. 237). Cet aspect culturel du néo-libéralisme mérite en effet d’être souligné.

Le troisième point est le long conflit qui oppose depuis les années 1970 des élites économiques et administratives converties au néo-libéralisme et la majorité de la population française qui s’y montre décidément réticente, avec les politiciens de droite ou de gauche en médiateurs entre ces deux volontés. En effet, Romaric Godin montre, après d’autres auteurs, que le modèle économique et social français bascule à petite vitesse dans le néo-libéralisme depuis les années 1970 – d’où l’idée d’un « modèle mixte ». Cette lenteur à tout privatiser, flexibiliser, à se débarrasser des compromis d’après guerre, etc. dure dans le fond jusqu’à la Présidence Hollande, où les choses commencent vraiment à s’accélérer, pour devenir ensuite frénétiques sous la Présidence Macron. Elle s’explique par le fait que chaque camp partisan qui détient le pouvoir depuis les années 1970 le perd systématiquement lorsqu’il va trop loin sur le chemin du néo-libéralisme. Nos politiques sont donc prudents, ne voulant pas perdre les élections, alors même que les élites néo-libérales, non-élues, ne cessent de les presser d’agir pour le bien suprême du pays. Il se trouve que j’ai participé au jury d’une thèse en science politique portant sur le destin du néo-libéralisme dans la France contemporaine, celle de Kevin Brookes, lui-même un militant libéral, qui ne dit pas dans le fond autre chose. Il insiste en particulier sur l’échec de Jacques Chirac en 1988 après les deux années de cohabitation où la droite RPR-UDF avait adopté publiquement le néolibéralisme comme doctrine de gouvernement. Cet échec aurait vacciné les dirigeants de la droite de rejouer pleinement cette partition, jusqu’à la campagne de N. Sarkozy de 2007 (marqué aussi comme le rappelle R. Godin par une bonne dose de law and order et de xénophobie pour retenir l’électeur de droite de voter FN) et celle de F. Fillon en 2017. De fait, selon les divers indicateurs développés par K. Brookes, le néo-libéralisme s’impose en France depuis les années 1970 dans les politiques publiques, mais plus lentement qu’ailleurs et à un coût budgétaire plus élevé. Il n’observe d’ailleurs pas de différence notable entre les gouvernements de droite (RPR-UDF) et de gauche (dominés par le PS) sur ce point (après 1988). Les « gilets jaunes » ont donc rationnellement raison de se méfier aussi bien des politiciens de gauche que de droite.

Pour ce qui est du présent, ce long conflit n’est pas résolu, la guerre sociale va faire rage: il n’existe pas en effet de majorité populaire pour adopter des politiques néo-libérales. Emmanuel Macron a réussi à être élu par la vertu d’une configuration bien particulière, sans avoir l’appui d’une majorité réelle de la population pour faire ses réformes, mais nul n’ignore qu’il les fait quand même à marche forcée, d’où l’inévitable tentation autoritaire pour les faire passer. Même si Christophe Barbier et tous les autres éditorialistes de sa classe font des efforts presque surhumains pour faire la pédagogie de la réforme, et si nos forces de l’ordre ont été mobilisés depuis 2016 au moins pour faire de la propagande par le fait auprès des manifestants récalcitrants aux promesses du néo-libéralisme, nos concitoyens ne sont en effet décidément pas convaincus. Romaric Godin se pose d’ailleurs la question de la raison de cette réticence au néo-libéralisme de la part de la masse des Français. Il les voit dans l’histoire de France, justement dans ce XIXème siècle libéral qui aurait laissé de forts mauvais souvenirs à la population française (p. 90-101). Il aurait pu aussi citer à l’appui de sa thèse les travaux de l’historien Gérard Noiriel montrant que les paysans français ont tout fait au XIXème siècle pour rester paysans et pour ne pas devenir eux-mêmes prolétaires laissant souvent cette triste condition aux premiers immigrés sur le sol de la Grande Nation. Il se trouve aussi que, lors de la soutenance de thèse de Kevin Brookes, certains membres du jury lui ont reproché de simplement constater, grâce aux sondages d’opinion, la réticence des citoyens français face aux propositions néo-libérales comme facteur de blocage ou de ralentissement des réformes néo-libérales, mais de ne pas être en mesure de l’expliquer. Dans le même ordre d’idée, il faudrait aussi se demander pourquoi, comparativement, les Français valorisent tellement le travail, et surtout le travail bien fait, ce qui constitue un point d’achoppement majeur avec la vision néo-libérale de la vie qui néglige complètement cet aspect.

Par contre, Romaric Godin, s’il se pose la question de la source des réticences populaires envers le néo-libéralisme, n’ouvre pas  complètement le dossier des raisons profondes qui poussent nos élites à s’en tenir à ce néo-libéralisme. Il reconstruit cependant très bien le cheminement de ces idées (du Rapport Armand-Rueff du début des années 1960 au Rapport Attali de 2007), il rappelle quelques grand noms de cette saga (M. Pébereau, A. Minc, etc.), il explique aussi très bien les intérêts économiques derrière cette re-marchandisation de divers champs d’activité. L’intérêt de classe de la bourgeoisie pourrait certes suffire  à expliquer cette belle ténacité de la part de ses représentants éclairés à imposer au fil des décennies des politiques publiques dont le grand public ne veut pas. Cependant, je crois qu’il manque quelques pièces du puzzle. Tout d’abord, pourquoi les politiciens, constatant que le néo-libéralisme est bien peu populaire et mène  à coup sûr en France à la défaite électorale, n’ont-il pas été chercher d’autres idées? Quand J. Chirac utilise l’idée de « fracture sociale » en 1995 pour s’imposer face à Balladur, pourquoi se retrouve-t-on ensuite avec un Juppé à Matignon? Est-ce parce que, de toute façon, les élites politiques et administratives ne savent plus mettre en œuvre que du néo-libéralisme horizon indépassable de leur temps? Ou est-ce parce que, derrière le mot de « fracture sociale », il n’existe pas alors de doctrine économique et sociale permettant vraiment de faire autre chose? C’est sans doute ce que dirait R. Godin puisqu’il souligne qu’il n’existe pas, même aujourd’hui, de paradigme économique et social alternatif au néo-libéralisme (p. 240). Ensuite, s’il est vrai que les plus dominants parmi les membres de l’élite économique et administrative du pays sont des néo-libéraux convaincus, pourquoi n’a-t-on jamais vu jusqu’ici une élite alternative de challengers frustrés mettre en danger cette prééminence? Est-ce lié au fait que, dans nos grandes écoles (dont bien sûr l’ENA), le recrutement est de plus en plus bourgeois de fait, et qu’il n’y existe plus que des futurs clients des dominants déjà en place? Ou que, globalement, l’enseignement qui y est professé y a été tellement néo-libéral dans son esprit depuis des décennies – merci Raymond!- que personne ne pense autrement? Et puis est-ce que le néo-libéralisme ne se maintient pas dans nos élites parce qu’il constitue un credo simple, voire simpliste, pas bien coûteux à retenir et à resservir ensuite en toute circonstance?

Pour ce qui est de l’avenir, Romaric Godin est plutôt d’un optimisme mesuré, et c’est là un euphémisme. Il constate que, si le néo-libéralisme d’Emmanuel Macron ne dispose d’aucune majorité dans le pays, il est soutenu par une solide minorité d’électeurs et par la plupart des élites étatiques et économiques. Ses opposants sont eux aussi en mauvaise posture: le Rassemblement National (RN) reste honni par une majorité d’électeurs pour sa xénophobie, la droite n’a plus de doctrine distincte du néo-libéralisme, et les gauches sont plus désunies que jamais. En outre, R. Godin souligne que le RN et les gauches ne peuvent se coaliser contre E. Macron.  Comme les mécanismes institutionnels de la Vème République semblent incapables de médiatiser cette tension à l’œuvre entre le projet des élites néo-libérales incarné par E. Macron et les refus populaires de ce dernier, il ne reste du coup que l’inédit, comme le mouvement des Gilets jaunes, ou la tentation autoritaire d’un pouvoir « au service d’une seule classe » bien servi par l’armature d’une République présidentielle sans contrepouvoirs institutionnels forts. Pour ne pas désespérer son lecteur, R. Godin finit par le souhait qu’une alternative crédible à la fois sociale et écologique se construise (p. 240-243) pour éviter le néo-libéralisme au forceps, le lepénisme par désespoir ou la glissade dans la violence entre classes sociales . Ces trois dernières pages ne sont pas les plus convaincantes de cet ouvrage, par ailleurs si bien vu, mais avait-il le droit de laisser son lecteur sans espérance aucune? Sans doute non.

 

 

 

F. Gemmene, A. Rankovic, Atlas de l’Anthropocène

Les Presses de Science Po ont publié pour fêter dignement cette rentrée, venant après un bel été caniculaire sur la France, un livre qui devrait rester comme le singulier témoignage d’une époque, la nôtre,  où il devint  des plus légitime de clamer dans les salons, sauf si l’on était lobotomisé d’avoir trop suivi les chroniques d’un quelconque Christophe Barbier & Co, que la situation était grave mais pas désespérée.

Ce livre qui prend acte du moment que nous vivons, c’est Atlas de l’anthropocène, dirigé par François Gemmene et Aleksandar Rankovic. Quoi qu’il soit réalisé avec le soutien de l’Atelier de cartographie de Science Po, et qu’il comporte certes de nombreuses cartes, graphiques et autres infographies, c’est un ouvrage qui usurpe le titre d’atlas, dans la mesure où des cartes ne sont pas présentes à toutes les pages et qu’elles ne forment en réalité qu’un des outils de la démonstration. Ce livre de 160 pages aurait tout aussi bien pu s’appeler « Introduction illustrée à l’anthropocène », « L’anthropocène pour les nuls », « L’anthropocène racontée à Christophe Barbier ma petite fille/mon petit fils », « Mes premiers pas dans l’anthropocène », « Petit bréviaire de l’anthropocène », « Anthropocène, qui suis-je vraiment? ». J’ai l’air de me moquer en multipliant ces titres de pacotille, mais il faut vraiment saluer la qualité de la vulgarisation ici proposée. En parcourant cet Atlas qui n’en est pas un, j’ai retrouvé la plupart des connaissances que j’ai pu accumuler sur le sujet depuis quelques années dans une présentation à la fois simple et attrayante (du moins en ai-je eu l’impression). Pour qui n’en aurait pas encore entendu parler (?), l’anthropocène est le nom possible (mais pas encore acté par les géologues) d’une ère géologique nouvelle marquée par l’action des hommes sur la terre elle-même succédant à l’Holocène (à une date à préciser, cf. Anthropocène, année zéro, p.24-25). Comme concept désormais sorti du seul secteur scientifique de la géologie qui l’a vu naître en 2000-02 grâce au Prix Nobel de chimie, Paul Crutzen, l’anthropocène signifie surtout la prise de conscience, à la fois rationnelle et émotionnelle, que la crise environnementale, certes bien perçue dès les années 1970, a muté dans les dernières années en une situation englobante qui change déjà (ou changera) toutes les données acquises de l’expérience humaine. C’est le réveil douloureux où l’on comprend enfin que rien de ce qui est humain ne peut déjà (ou ne pourra) en effet échapper au choc en retour de l’action humaine sur la nature, par exemple, aux conséquences du réchauffement global que la croissance économique carbonée des deux derniers siècles provoque pour ne citer que l’aspect le plus évident de l’anthropocénisation en cours du monde. Au delà du seul réchauffement climatique (Climat, p. 38-61),  d’autres grandes thématiques sont abordées, comme la perte de biodiversité (Biodiversité, p. 62-81), les différentes formes de pollutions (Pollutions, p. 82-103),  les modes de vie consuméristes (Démographie, p. 104-119) et les (absences de) réactions politiques (Politiques de l’Anthropocène, p. 120-135) . Bien sûr, c’est à chaque fois seulement une synthèse sur quelques pages qui est proposée, et les auteurs ne prétendent pas nous proposer ici une encyclopédie. Les textes sont courts, les illustrations finalement pas si nombreuses que cela, mais, à chaque fois, l’essentiel est dit ou illustré. Un index (p. 152-157) permet une lecture transversale. La bibliographie (p. 146-151) permet d’aller plus loin. Il ne manque, du point de vue pédagogique, qu’une webographie, qui listerait les sites des diverses organisations concernées où l’information fiable sur ce sujet est disponible (et peut-être aussi la liste des sites qui désinforment à dessein sur le sujet?).

L’autre aspect – en dehors de cette synthèse attrayante qu’il faut vraiment saluer que tout étudiant un peu intéressé comprendra et qui peut être mise dans les mains de lycéens – est un message politique. Le moment n’est pas au désespoir. Comme le disent les auteurs dans leur préface, « Il ne s’agit pas d’accabler les lecteurs avec la litanie des crises et des catastrophes à venir – même si cet effet n’est pas totalement évitable [ admirez la formule!] -, mais plutôt, autant que faire se peut, de leur montrer tous les chantiers politiques qui s’ouvrent à eux pour répondre à ce défi. L’époque est angoissante, mais pas désespérante.[admirez là encore la formule!] L’Anthropocène fait ressortir notre immense responsabilité, mais il crée aussi l’opportunité de redéfinir notre rapport à la Terre. » (p. 13) Le livre bénéfice dans cette même perspective  d’une Postface de Bruno Latour (p. 143-145), qui commence par ces mots : « D’abord ne pas se désespérer ». Le livre fait d’ailleurs significativement une place au cas de la couche d’ozone (Ozone, p. 28-37) comme exemple plutôt réussi de maîtrise d’une problème environnemental mondial. Bref, le message politique est largement : « mobilisons-nous, luttons, innovons, expérimentons, et cela n’ira pas si mal que cela ». C’est en somme, en partant des mêmes constats appuyés sur l’état des connaissances scientifiques (celles synthétisées par le GIEC en premier), l’envers exact du discours de la collapsologie. Pour ce dernier, tout est déjà perdu, et il faut se préparer à la fin de ce monde. Pour les auteurs de ce livre optimiste, il faut se mobiliser avec force, et il faut tout changer (« redéfinir notre rapport à la Terre » tout de même… vaste programme… ) pour sauver au moins les meubles de l’humanité et les aspects positifs de ce monde-ci. D’ailleurs le cas Greta Thunberg n’est-elle pas l’une des preuves que la mobilisation en ce sens est déjà  en cours?

Bien sûr, d’un point de vue politique (et aussi du point de vue du pédagogue face à la jeunesse), il vaut mieux militer (au sens le plus large du terme), ou pousser à le faire, que se désespérer ou pousser au désespoir. En même temps, un tel Atlas de l’anthropocène – si  esthétique dans sa composition par ailleurs – n’aurait-il pas dû oser présenter une vue encore plus réaliste de la situation pour mieux faire comprendre les enjeux politiques d’un tel militantisme?

D’une part, il manque un état des lieux des institutions, États, entreprises, groupes humains, idéologies, qui constituent les adversaires de ces mobilisations présentes ou à venir. Il y a certes une double page sur La fabrique du doute au service de l’industrie fossile (p. 130-131), avec une infographie sur les principales entreprises du secteur de l’énergie fossile (p.131), mais c’est un peu le seul endroit du livre où des entreprises capitalistes de grande taille sont nommément mises en cause. Or il suffit de voir ces jours-ci la réaction outragée d’Emmanuel Macron et de ses ministres, nos greenwasheurs à nous, aux propos un peu vifs de Greta Thunberg cette semaine à l’ONU pour se rendre compte qu’il existe de très solides intérêts qui bloquent toute avancée sérieuse vers ce à quoi les auteurs de cet Atlas de l’anthropocène aspirent. Aurait-il été de si mauvaise politique que de les nommer et les lister? Un peu de Carl Schmidt et de sa distinction amis/ennemis n’aurait pas fait de mal – d’autant plus que le camp d’en face ne se gêne pas lui pour établir ses listes de gens à abattre (au propre ou au figuré).

D’autre part, pour parachever le (sombre) tableau que dresse cet Atlas de l’anthropocène , il faudrait aussi signaler au (jeune) lecteur que l’on souhaite informer au mieux que tous les grands États – États-Unis, Chine, Inde, Russie, etc. – sont entrés ces dernières années dans une nouvelle course aux armements, et qu’ils recherchent visiblement tous à se donner les moyens de maîtriser les sources de leur croissance matérielle façon XXème siècle (pétrole, gaz, matières premières, débouchés, etc.). Cette frénésie de puissance est-elle liée chez leurs dirigeants à la prise de conscience de l’anthropocène comme situation? Il y a de bonnes chances que cela soit le cas, comme le montre, quoique par inadvertance, la proposition « loufoque » de Donald Trump d’acheter le Groenland au Danemark. Chacun de ces grands acteurs semble se préparer au cas où (fort probable) tout commencerait à devenir très instable sous nos pieds (pour paraphraser Latour). Cela peut de ce fait faire fort mal tourner pour les mobilisations que les auteurs souhaitent. Atteinte à la sécurité nationale…

En résumé, un grand bravo aux auteurs pour l’effort pédagogique, mais encore un petit effort pour présenter les  bien réelles difficultés de la mobilisation salvatrice qu’ils proposent, à laquelle je souscris par ailleurs pleinement comme citoyen, mais dont je m’effraie et me désole des difficultés comme politiste.

 

 

Jérôme Fourquet, L’archipel français.

fourquetLe directeur du département Opinion à l’IFOP, Jérôme Fourquet a fait paraître à la veille des élections européennes un livre de synthèse sur l’évolution de la société française depuis les années 1970, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (avec la collaboration de Sylvain Manternach, Paris: Seuil, mars 2019).

A l’aide de résultats de sondages, de géographie électorale, et d’un usage intensif de la sociographie des prénoms, et aussi de très nombreuses lectures, J. Fourquet en arrive à proposer à son lecteur une description plutôt inquiétante de la société française – même s’il prend bien soin de ne pas trop apparaître comme le Cassandre de service – qui tendrait à éclater en multiples îles séparées aux valeurs et aux votes bien distincts.

Sa grande idée est en effet que les années 1970-2010 voient l’écroulement d’une structuration de la société française en deux grands blocs, structuration issue du XIXème siècle et ayant accompagné presque tout le XXième siècle : catholiques vs. laïcs, puis droite(s) vs. gauche(s.).  L’élection présidentielle de 2017 constituerait du coup l’aboutissement de cette déstructuration, avec le montée en puissance de LREM, le « parti des premiers de cordée » (p.364-368) et la création d’un « bloc libéral-élitaire » (p. 361-363).

Pour synthétiser son propos, cette déstructuration/restructuration opère sur trois plans: spirituel, matériel et spatial.

#Sur le plan spirituel, il insiste beaucoup sur l’écroulement de la pratique catholique en France depuis le début des années 1960. En dehors des études classiques de sociologie religieuse qu’il cite et des sondages à sa disposition, il fait un grand usage de la sociographie des prénoms. Grâce à la base de données constituée par l’INSEE de tous les prénoms donnés aux nouveaux-nés depuis 1900 sur le territoire métropolitain, il peut montrer l’affaiblissement net de la référence catholique dans les choix des parents. Cet étiolement du catholicisme accompagne d’une part le bouleversement bien connu des mœurs acceptables (homosexualité par exemple). D’autre part, s’inscrit dans une individualisation des choix, bien visible dans l’éclatement de l’espace des prénoms donnés par les parents, y compris d’ailleurs des prénoms catholiques. Enfin, quoi que l’auteur y insiste moins, signifie l’écroulement d’une raison fondatrice de la solidarité entre riches et pauvres, savants et ignorants, chanceux et malchanceux, à savoir la communauté d’appartenance à l’humanité crée par Dieu. Le libéralisme, à tous les sens du terme, semble bien devoir remplacer chez la majorité des élites françaises la référence historique aux aspects sociaux, ou paternalistes si l’on veut, du catholicisme.

A cet étiolement du catholicisme, et en regard de son adversaire laïc, républicain, socialiste ou communiste, s’ajoute la montée en puissance d’une autre référence religieuse, celle à l’Islam. S’appuyant toujours sur la sociographie des prénoms, J. Fourquet montre qu’au début des années 1960, moins de 2% des naissances enregistrées en métropole correspondaient (chez les garçons) à un prénom d’origine « arabo-musulmane ». Désormais, selon ses comptages (qui supposent bien sûr d’établir une liste de tels prénoms masculins et de lui faire confiance sur la pertinence de cette liste), ce serait autour de 18% des prénoms donnés qui s’inscriraient dans une telle référence (cf. graphique 30, p. 137). En plus, cette montée en puissance de la référence musulmane dans les prénoms connaîtrait une diffusion spatiale. Parti des vieilles terres de l’industrie (où les immigrés « nord-africains » avaient été recrutés dans les années 1950-1960), des naissances auxquelles les parents souhaitent donner un prénom musulman se répandent sur le territoire en tâche d’huile (cf. carte 7, p. 146). Ce choix de prénom ne dit pas certes si la personne qui est nommé ainsi sera ou non musulmane dans les choix de sa vie adulte – et cela d’autant plus dans une société individualiste -, mais il témoigne qu’au moment de sa naissance, ses parents attachaient quelque importance à ce choix d’une telle référence. Par comparaison avec d’autres sous-populations (Corses, Bretons, descendants d’immigrés portugais, polonais, etc.), Jérôme Fourquet montre bien que le choix du prénom n’est pas anodin. Le maintien à un haut niveau dans les seconde, troisième, quatrième générations d’immigrations venues de pays à majorité musulmane de tels prénoms « arabo-musulman » traduit donc bien une affirmation d’identité de la part des parents en cause. Elle fait sens.

Du point de vue de la vie politique, pour Jérôme Fourquet, il ne fait par ailleurs guère de doute que le fond de sauce de l’existence même du Front national sur le plan électoral n’est autre qu’un choc en retour liée à la visibilité nouvelle de ces immigrés « arabo-musulmans » au début des années 1980 (cf.p. 221-246). Il donne même à voir une carte électorale des élections européennes de 1984, avec le tracé en rouge de la « Marche des Beurs » de 1983 dans cette vieille France de l’industrie là même où le FN connaîtra l’année suivante ses meilleurs scores (p. 237).  J. Fourquet reprend là la thèse de notre collègue Pierre Martin, thèse exprimée dès les lointaines années 1980, et la développe en y ajoutant une dimension de déplacement des populations se sentant menacées par cette « islamisation » perçue, d’où l’existence d’un seuil de présence perçue de « musulmans » au delà duquel l’effet sur le vote FN s’étiole.

# Sur le plan matériel, la concomitance de la désindustrialisation liée à la mondialisation et de montée en puissance d’une vaste secteurs de « producteurs symboliques », disposant d’un niveau d’éducation élevée (pour parler comme Robert Reich au début des années 1990), aboutit à une séparation de plus en plus nette entre les classes populaires et les classes moyennes et supérieures. Pour J. Fourquet, vu leur poids acquis dans la population, les classes moyennes et supérieures peuvent donc vivre désormais en vase clos, sans avoir à fréquenter les classes populaires.

#Sur le plan spatial, J. Fourquet illustre ce nouveau clivage entre les gagnants et les perdants des évolutions économiques en cours. Mutatis mutandis, elles correspond à l’opposition entre des territoires qui profitent de la mondialisation (parce qu’ils sont des lieux de décision/conception des flux de cette dernière, ou parce qu’ils sont des lieux de résidence de ceux qui décident/conçoivent ou de ceux qui bénéficient encore de bonnes retraites)  et ceux qui en souffrent (lieux de ce qui reste de l’industrie traditionnelle en particulier, lieux de résidence de ce qui reste du prolétariat industriel et du nouveau prolétariat des services). Les pages consacrées au département de la Sarthe (p. 299-305) sont parmi les plus inspirantes de l’ouvrage. Il montre comment ce département est passé d’un vieux clivage issu de la Révolution française encore visible en 1978 à ce clivage centre urbain/périphérie, bien visible lors du vote référendaire de 1992, puis lors de l’élection présidentielle de 2017.

Au total, tout cela n’est vraiment pas très réjouissant. Cassandre a frappé fort. Les élections européennes de 2019, si elles étaient prises en compte, confirmeraient à l’envi la présentation de J. Fourquet. D’un côté, la partie de la société française qui va bien semble concentrer toutes ses billes dans le vote LREM, de l’autre côté, la seule force qui prend vraiment dans les classes populaires et moyennes n’est autre que le RN, ontologiquement xénophobe. Dans ses pages conclusives, J. Fourquet tend à accréditer l’idée que les classes supérieures, concentrées spatialement, ont fait le deuil d’une maîtrise possible de leur part des classes moyennes et populaires. Ces dernières sont par ailleurs incapables de menacer vraiment le pouvoir des « premiers de cordée ». Il cite ainsi les « Gilets jaunes » n’ayant jamais réussi à prendre dans le cœur des métropoles.

Je suis sorti d’autant plus déprimé de cette lecture que la grande absente de cette reconstruction des cinquante dernières années n’est autre que la question écologique. Du point de vue des grandes mutations que J. Fourquet met en lumière, cette question n’est aucunement structurante selon lui. Elle n’apparait de fait que très à la marge dans les pages qu’il consacre à la montée en puissance d’une autre vision de l’animal (« Quand la hiérarchie des espèces est remise en cause », p. 61-67) dans le cadre du déclin de l’emprise de vision catholique de l’homme sur les esprits. Du point de vue des grandes masses électorales, J. Fourquet n’a sans doute pas tort dans sa négligence. Sa lecture devrait donc être rendue obligatoire pour tout dirigeant écologiste ayant un peu le melon ces temps-ci. L’anti-écologie du FN/RN existe quant à elle et ne demande donc qu’à prospérer, tant la situation objective de l’électeur-type du FN/RN, tel que rappelée ici par J. Fourquet, le rend dépendant de sa voiture et donc de l’abondance de l’énergie fossile. De fait, ce genre de livres permettra aux historiens de mesurer à quel point la politique n’aura pas su anticiper les problèmes écologiques, faute bien sûr d’avoir des électeurs pour lesquels cela fasse sens.

 

 

 

 

 

 

 

Rationnelle bourgeoisie?

Qu’ajouter à ce que j’écrivais il y a un mois sur le « macronisme »? Tout se confirme et embellit. L' »Acte II » ne sera d’évidence que la suite et l’approfondissement de la première partie du quinquennat. Les annonces du jour en matière de « réformes » de l’assurance-chômage illustrent encore une fois le caractère caricarituralement anti-social du « macronisme » – même la CFDT de Laurent Berger en est indignée, c’est dire. La réforme des retraites s’annonce déjà  de son côté comme un désastre sans appel, en particulier pour la malheureuse corporation de fonctionnaires auquel j’appartiens, les enseignants. Affirmer  qu’il s’agit d’un « thatchérisme » tardif, pour ne pas dire attardé,  fera donc désormais figure de banalité. Il n’est aussi que trop facile de constater que l’éternel « parti de l’ordre » s’est reconnu en son champion, Emmanuel Macron, l’Adolphe Thiers des « Gilets jaunes ».

Le résultat des élections européennes y est pour beaucoup. Comme tout le monde l’aura compris au vu des cartes électorales et des mouvements de voix enregistrés par les sondages – selon un écho du journal Le Monde, même un ministre venu de la droite, Gérald Darmanin, l’a compris-, la bourgeoisie s’est en effet ralliée, presque toute entière, au « macronisme ». Il ne reste guère aux Républicains que la part la plus sénile ou la plus catholique de leur électorat d’antan – souvent la même d’ailleurs.  N’eût été ce prompt renfort des retraités, rentiers et autres winners CSP+ de tous les beaux quartiers de France et de Navarre, Emmanuel Macron aurait côtoyé de prés le désastre électoral. Mais la bourgeoisie sait reconnaître qui la sert! Le RN aurait été loin devant sans ces deux, trois, quatre pourcents décisifs venus de la droite. L’histoire retiendra en effet que les derniers sondages publiés avant l’élection donnaient toujours la liste des Républicains au dessus des 10%. C’est donc dans les tous derniers jours que le secours bourgeois s’est résolu à venir à l’aide d’un « macronisme » sur le point d’être défait par l’hydre « lepéniste », choisie de son côté comme leur champion par la part toujours restreinte (malgré la hausse de la participation) des classes populaires et moyennes croyant encore à l’utilité de voter pour se faire entendre . Une telle défaite face au RN aurait eu quelques conséquences. Il aurait tout de même fallu constater que le pouvoir est très minoritaire dans le pays. Mais quoi, un point d’écart ce n’est rien, un match nul en fait, non, encore mieux, une grande victoire en réalité, un triomphe même vu les circonstances.

Dans le cas présent, il est évident pourtant que le pouvoir est bel et bien très minoritaire dans l’opinion, puisque la liste LREM/MODEM/AGIR n’a recueilli que 22,4% des suffrages (pour une participation de 50%, soit moitié moins en terme d’inscrits). Non seulement la majorité présidentielle arrive légèrement derrière le Rassemblement national (RN) – qui n’a certes obtenu que 23,3% des suffrages-, circonstance qui était censée constituer selon E. Macron lui-même une défaite majeure pour son camp encore quinze jours avant l’échéance , mais il faut rappeler que 77,6% des suffrages exprimés vont vers une liste d’opposition, puisqu’aucune autre liste que celle LREM/MODEM/AGIR ne peut raisonnablement s’ajouter au camp présidentiel. En particulier, l’électorat résiduel des Républicains ou de l’UDI lors de ces européennes n’est pas à compter ailleurs que dans l’opposition.

Dans une démocratie où les dirigeants seraient encore attentifs à l’évolution de l’opinion publique, les résultats des élections européennes auraient fait réfléchir. Visiblement, à juger des actes, il n’en est rien. On continue et on accélère. Comment l’expliquer?

D’une part, il faut bien constater que certains votes comptent plus que d’autres: rallier ainsi à soi la bourgeoisie du 7ème et du 16ème arrondissements, ce n’est pas rien. Les votes se comptent certes, mais ils se pèsent aussi. Avoir tout le capital derrière soi et tout ce qu’il peut faire pour influencer la vie politique n’est vraiment pas une carte négligeable. Il suffit pour s’en convaincre de regarder un peu l’état de nos médias de masse.

D’autre part, dans ce genre de configuration où les deux camps les plus importants électoralement sont, d’une part, le RN et, d’autre part, LREM et ses alliés, il n’est pas difficile d’imaginer la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. Cette hypothèse présente dans toutes les têtes repose toutefois sur le fait qu’une part, minoritaire certes, mais significative tout de même, de l’électorat de gauche se résigne à voter Macron au second tour de l’élection présidentielle à venir. Or on aura peut-être noté que le terme péjoratif de « castor »  (au sens d’électeur « faisant barrage ») a été utilisé lors de la campagne électorale des européennes par un personnage aussi peu radical par ailleurs que Raphaël Gluksmann. Il y a bien sûr une part d’esprit de boutique dans cette utilisation, mais elle traduit aussi le fait que certains dirigeants de gauche ont bien perçu que leur électorat n’est plus disposé à cette attitude républicaine (déjà expérimentée en 2002 et en 2017). Comme ce même électorat va bien être obligé d’avaler encore quelques belles couleuvres d’ici 2022, il ne faudra pas s’étonner s’il se trouve, certes par le plus grand des hasards, qu’il a piscine lors du second tour d’une élection présidentielle qui opposerait un E. Macron et un membre  de la famille Le Pen.

Du coup, la rationalité bourgeoise qui a adoubé E. Macron parait à double tranchant. Victorieuse à court terme, elle dessille les yeux à ce qui reste de l’électorat de gauche susceptible de voter Macron. Les élections municipales de l’an prochain seront un premier test de cette hypothèse : que choisiront de faire les électeurs de gauche lors de seconds tours entre un candidat LREM et un candidat RN?  Auront-ils piscine?