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Deux ans de macronisme, hélas sans doute encore trois ans à tirer.

L’élection d’Emmanuel Macron ne date que de deux ans. Mai 2017- mai 2019. Cela m’a pourtant paru bien long.  Le bilan de ces deux premières années  de la Présidence Macron m’apparait à la fois comme la continuation de dérives déjà anciennes de la Vème République et comme l’apparition de nouveautés pour le moins peu rassurantes. Les trois ans de Présidence Macron encore à tirer comme une condamnation sans appel possible me remplissent du coup d’allégresse. Je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager.

Du côté des dérives anciennes, il faut bien sûr commencer par la « présidentialisation » de la Vème République sans contreparties institutionnelles, pour ne pas dire la montée en puissance de plus en plus évidente du « bon plaisir monarchique » sous couvert de démocratie. La prétention présidentielle d’une remise en état de Notre-Dame-de-Paris en cinq années seulement, au mépris de toutes les bonnes pratiques en la matière, me parait l’illustration caricaturale de cet état de fait. Le quinquennat n’avait certes déjà rien arrangé en la matière pour ses prédécesseurs immédiats à la tête du régime conçu comme un « coup d’État permanent », mais, avec la Présidence Macron, la disparition d’un vrai parti présidentiel a réduit à rien toute dialectique interne à la majorité qui permette d’aller au delà des intuitions, tocades, et autres coups de génie présidentiels (ou de son entourage?). L’incapacité du MODEM de François Bayrou à exister comme contre-pouvoir interne à la majorité présidentielle est tout aussi flagrante. En dehors du seul Jean-Louis Bourlanges (né en 1946…), encore doté  d’un minimum d’autonomie politique, les politiciens qui s’expriment au nom du MODEM ont tous atteint l’état de diffuseurs zélés d’éléments de langage de leurs alliés LREM.  Nous sommes bien loin des alliances conflictuelles à la RPR-UDF, à la PS-PCF, ou façon « Gauche plurielle », qui faisaient tout le sel des coalitions du « régime semi-présidentiel » . C’est le grand retour du monarchique « L’État, c’est moi. », avec la logorrhée présidentielle en prime.

Ensuite, mais cela date là aussi, l’approfondissement néo-libéral des politiques publiques menées se trouve largement confirmé.  Je ne me vois même pas y revenir tant cela me parait désormais d’une triste évidence (sauf à gloser sans fin sur la définition à donner du néo-libéralisme pour amuser la galerie). Surtout le « macronisme » accentue à l’envi ce tournant, pris certes il y a quelques décennies déjà, dont il n’est pas très difficile par ailleurs de constater qu’il constitue l’une des principales sources de l’exaspération des classes populaires, et maintenant des classes moyennes. Le « macronisme » m’apparait du coup comme la réactualisation continue de la phrase (attribuée) à Bossuet: « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » E. Macron et ses gens prétendent pourtant faire de la lutte contre le populisme et le nationalisme l’alpha et l’oméga de leur « progressisme ». Leur capacité à apaiser la société française à coup de « réformes », aussi anxiogènes que pleines de chausse-trappe dans les petits détails qui changent tout en pire (par exemple la réforme à venir des pensions de réversion), risque bien de les amener là où ils ne souhaitaient pas aller. On risque d’ailleurs d’en voir les premiers effets lors des élections européennes. On aura bien de la chance à LREM  si, après tout cela, le RN, pourtant plus inepte que jamais dans ses propositions, ne lui brûle pas la priorité en passant en tête des suffrages.

Cette « Révolution » (néo-libérale), qui avait déjà bien progressé sous F. Hollande, n’est pas sans lien avec le fait que le « macronisme » au pouvoir représente sans doute le rétrécissement le plus net de la base électorale d’un pouvoir politique en France depuis…. eh bien là j’hésite vraiment… en fait, même en remontant à 1848 (à l’établissement du suffrage universel), je ne trouve pas d’exemple si net de pouvoir politique un peu durable qui se soit appuyé (officiellement) sur si peu de Français et qui ne semble pas prêt, ni même désireux, de reconquérir à terme la confiance d’une majorité parmi la population française. Napoléon III lui-même fut populaire à en croire les historiens, le régime de Vichy ne fut sans doute vraiment impopulaire qu’au tournant de la guerre mondiale. C’est donc vraiment là une situation exceptionnelle au regard de l’histoire longue du pays, sauf si l’on admet pour se rassurer quelque peu que l’opposition des Républicains, de l’UDI, voire d’une partie du PS, est en réalité fallacieuse. La majorité de leurs bases électorales respectives sont certes, selon les sondages disponibles, dans l’opposition à Emmanuel Macron, mais les élites partisanes du « vieux monde » suivent souvent en réalité le mouvement du « macronisme » – comme l’a montré la tournée des popotes de ce dernier lors du « Grand débat ». Après tout, le Premier Ministre et quelques ministres importants sont très officiellement de droite, le PS ne s’est pas vraiment affairé à sanctionner au niveau local les renégats passés à LREM, ne faut-il pas alors compter dans la semi-opposition ou la quasi-majorité la droite, le centre et le PS (profond)?  En dehors de cette considération (que l’on pourrait contrebalancer par le réveil d’une droite sénatoriale parfois bien incisive tout de même), le « macronisme » représente une caricature de ce que peut faire en France un scrutin majoritaire à deux tours en terme de restriction de la base électorale du détenteur du pouvoir. La diversité des choix électoraux s’accentue comme partout ailleurs dans les vieilles démocraties, mais le mode de scrutin masque chez nous cette évolution et la transforme en primat de la plus grosse des petites minorités. La comparaison avec d’autres régimes démocratiques  en proie à une dérive autoritaire, « populiste », me parait d’ailleurs cruelle. En Hongrie, en Pologne, en Italie, en Turquie, aux États-Unis, la base populaire des autorités au pouvoir apparait bien plus large que les un peu plus de 20% d’électeurs encore « macronisés » en ce printemps 2019. En électeurs inscrits, les alliés LREM/Modem s’apprêtent à recueillir aux Européennes  autour de 8/9% des voix de nos concitoyens. Pas énorme tout de même. La France d’Emmanuel Macron est donc une belle exception française. Si Emmanuel Macron réussit à faire passer la réduction du nombre de parlementaires, jointe à sa pincée demowashing de scrutin proportionnel, la possibilité de créer une majorité parlementaire avec une minorité d’électeurs sera encore accentuée. A quand donc 10% des électeurs déterminant en France une majorité politique stable contre 90% d’opposants? Voilà qui serait disruptif.

Aussi nouveau et encore plus inquiétant me semble être l’éthos du nouveau personnel politique du « macronisme ». La capacité de ces gens à mentir, à biaiser avec la réalité disponible sous les yeux de tous, à distiller avec culot et détermination des « éléments de langage », est à tout prendre affolante. Nous sommes là devant des exemples parfaits de politiciens maximisateurs (à court terme) de leur carrière. Cela vaut aussi au niveau de leurs subordonnés, comme par exemple pour les recteurs en matière d’éducation. Des parfaits office-seeker qui jouissent du pouvoir et de ses avantages intrinsèques sans aucun interdit moral d’aucune sorte. Pas vu, pas pris, et encore… Emmanuel Macron leur demanderait de dire publiquement tous en chœur pour le soutenir que « la Terre est plate », nul doute qu’ils le feraient avec un bel élan de sincérité. Cela me fait tragiquement penser au rapport à la réalité des apparatchiks dans les régimes communistes finissants des années 1970-1980. J’espère en tout cas pour eux que tous ces gens savent tout de même qu’ils mentent, biaisent, manipulent, communiquent, sinon je m’inquiéterais vraiment pour leur santé mentale. Les événements du 1er mai à la Salpêtrière ont été en tout cas une démonstration de leur capacité à se tenir à une version biaisée des faits au delà de toute crédibilité auprès… eh bien des Français qui peuvent ou veulent s’informer vraiment.

De fait, le « macronisme » représente aussi fondamentalement un pari sur l’absence totale d’informations pertinentes sur ce qui se passe de la part du gros de la population – ce qui veut dire aussi que tout le travail de critique intellectuelle qu’on peut en faire reste très largement inutile. (Tout comme en son temps le « berlusconisme » des années 1990 vécut sur la bulle de réalité créée par les chaînes de télévision de S. Berlusconi pour une bonne part de ses électeurs.) Ces gens s’autorisent à mentir, à biaiser, à déformer, parce qu’ils parient, non sans raison d’ailleurs, que les médias fréquentés par la plus grosse part de la population électorale (télévision, presse régionale, grandes radios) ne font pas bien leur travail, ou plutôt qu’ils se livrent avec l’excellence souhaitée par tout pouvoir en place à l’exercice d’une information biaisée au possible. Il y a bien sûr des pôles de résistance: quelques médias indépendants; l’éthique journalistique de certains rares journalistes qui, au sein même des grands médias, ne veulent pas être déconsidérés à leurs propres yeux pour ne pas avoir bien fait leur métier; les réseaux sociaux. Mais ces pôles ne représentent pas grand chose du point de vue de leur effet électoral. En effet, en caricaturant à peine, le « macronisme » de 2019 semble compter énormément sur les électeurs âgés, ceux qui vont aller voter aux Européennes. Ces derniers s’informent par les médias traditionnels qui, globalement, leur ont par exemple présenté la plupart des « Gilets jaunes » comme des barbares prêts à prendre d’assaut des services de réanimation, pour y débrancher les malades agonisants je suppose. Ils peuvent donc continuer à leur raconter que « la Terre est plate ». Nos braves vieux électeurs n’iront pas pour leur majorité lire la presse mal pensante, ou sur les réseaux sociaux, pour constater que, Mon Dieu quelle surprise, « la Terre est ronde ». Il est vrai que certains n’ont guère envie de le savoir. Trop gênant.

Enfin, comme le terme de « néo-libéralisme autoritaire » dont l’usage se répand à juste titre le synthétise, le moins que l’on puisse dire, c’est que le « macronisme » sait réprimer le Français  « qui manifeste et qui proteste ». Notre pays vit d’évidence une crise de l’expression citoyenne par la manifestation ou par toute autre action dans l’espace public physique. Je crois même qu’on peut commencer à parler en conséquence d’un début de « prétorianisation » du régime – du mot « prétoriens »(sic), terme utilisé ici en un sens neutre, se voulant non péjoratif, et bien sûr exploratoire. Tout observateur un peu attentif aura noté en effet à quel point les revendications des syndicats de policiers ont été acceptées facilement au plus fort de la crise des « Gilets jaunes » – alors même que toutes les autres revendications venant des personnels du secteur public reçoivent une attention pour le moins distraite de la part de ce même pouvoir. On aura noté  aussi que le gouvernement ne semble pas très pressé de faire la lumière sur d’éventuels manquements aux règles professionnelles régissant, en principe, le maintien de l’ordre lors de manifestations, et qu’il semble bien instrumentaliser son pouvoir hiérarchique sur les procureurs de la République pour essayer de noyer le poisson d’éventuels manquements . De fait, le pouvoir politique commence  ainsi à s’enferrer dans une relation de clientèle avec la police. A lire la prose des tracts des syndicats de police qu’a regroupée Médiapart pour faire peur dans les chaumières (de gauche), ces derniers ont pris fait et cause contre les « Gilets jaunes », sans doute parce que la durée même de la crise et son caractère inédit les a exaspérés et épuisés. Mais il faut bien comprendre que cette loyauté a aussi été achetée. D’après les sondages disponibles et les orientations syndicales (avec la montée en puissance d’Alliance par exemple), les policiers sont plutôt des sympathisants de droite ou d’extrême-droite. Ils ne soutiennent probablement pas le « macronisme » par conviction, mais par obligation statutaire d’une part et parce que ce dernier a accédé à leurs revendications et ne cesse désormais de les flatter d’autre part. Les syndicats de policiers tiennent du coup entre leurs mains la stabilité du régime, peut-être sans l’avoir eux-mêmes compris complètement. C’est pour cela que je parle de début de « prétorianisation ». C’est plutôt nouveau en France que de voir un pouvoir politique devenu si dépendant de sa police, ou plutôt des affects et intérêts des simples policiers et CRS.  En même temps, cette importance accrue des forces de sécurité dans l’équilibre général du pouvoir d’État deviendra de plus en plus inévitable si la répression reste la seule réponse, à la fois prophylactique et curative, à toute protestation un peu hors les clous de la société civile. Il faut bien que l’autoritarisme du néo-libéralisme dispose de personnes à la base pour le mettre effectivement en œuvre. En tout cas, pour l’instant, s’il y a bien une chose que le « macronisme » n’entend pas privatiser, c’est bien la police, sa chère police. En même temps, peut-être que ces mêmes policiers, tant qu’à risquer leur peau, aimeraient autant servir un pouvoir plus proche de leurs propres idées…

Pour finir ce bilan de deux ans de « macronisme », vu de gauche,  la dernière chose qui me  reste vraiment sur l’estomac n’est autre que l’origine de gauche du « macronisme ». Même si bien sûr les ralliés de la droite et du centre ne sont pas en reste dans le tableau, il faut admettre que le « macronisme » a incubé au sein du Parti socialiste, et il ne faut cesser de rappeler toujours qu’Emmanuel Macron a été conseiller, puis Ministre, de ce cher François Hollande. Le carriérisme et la conversion à un néo-libéralisme de convenance qui se sont développés au sein du PS français ne laissent pas de m’étonner au fond. Cela va bien plus loin à mon sens que la simple conversion stratégique à une « Troisième voie » à la Tony Blair ou à un « Nouveau Centre » à la Schröder. C’est la distinction certes subtile mais bien réelle entre un Collomb ou un Delors et un Castaner ou un Griveaux. Pour le présent, cette filiation me parait contribuer à expliquer la rupture durable (définitive?) entre les classes populaires et la gauche. Que toutes les aspirations en terme de justice sociale exprimées par une bonne part des participants au mouvement des « Gilets jaunes » ne portent, selon les sondages disponibles, à aucun rétablissement électoral perceptible des partis de gauche en général constitue en effet l’un des faits marquants de ces derniers mois. Le « macronisme » vire à droite toute, réprime comme jamais la droite Sarkozy n’aurait osé le faire, mais les gauches n’en profitent pas.  Il  manque sans doute une chose essentielle encore dans le paysage de ces deux premières années de « macronisme » pour rétablir la situation : un leadership voulant vraiment sauver le socialisme, et la gauche en général, qui prenne de front la question la plus cruelle. « Comment et pourquoi avons-nous engendré ce monstre? »   Les critiques de ce qui reste du PS sur la ligne politique d’Emmanuel Macron ne suffisent pas, tout comme son essai de bilan de la Présidence Hollande (sous influence de fait d’un certain Emmanuel Macron). Les PG/Insoumis, Génération(s) et autres ex-PS sont hors jeu pour être tous partis du PS en restant sur la seule critique de la ligne politique proprement dite. Il faudrait aussi une critique sur le type d’hommes et de femmes que le socialisme a promu ou a laissé promouvoir depuis les années 1980. Pourquoi ce parti-là a-t-il attiré ces gens-là? Comment la base militante s’est-elle accommodé de ces gens-là? Ce qui revient aussi à poser la question de l’existence d’un DSK, d’un F. Hollande ou d’une S. Royal, et de tant d’autres. Cette réflexion devrait d’ailleurs s’imposer aussi aux écologistes: comment finit-on avec un Daniel Cohn-Bendit et avec tous ces transfuges de l’écologie politique qui vont à la soupe aux pesticides proposée par LREM? Il n’y a bien que les communistes à gauche qui semblent (relativement) épargnés.

En fait, même si je sais bien que la science politique contemporaine est très mal à l’aise avec ce questionnement « vieillot », « moralisateur », « philosophique », « hors de propos », qu’est-ce qui explique cette poussée à gauche  de carriérisme, cet écroulement des valeurs (réellement) libérales (au sens de B. Constant ou de J. S. Mill) et ce peu de souci d’autrui que le « macronisme » résume si bien au final? Pourquoi le prétendu disciple de P. Ricoeur parait n’y avoir vraiment rien compris?

Enfin, courage, trois ans, ce n’est pas si long…

 

 

Michaël Foessel, Récidive 1938.

foesselLe livre de Michaël Foessel, Récidive 1938 (Paris : PUF, 2019) aurait tout eu a priori pour m’énerver au plus haut point. Voilà en effet un philosophe de profession qui s’essaye à dire quelque chose d’un peu intéressant sur notre temps (2018) à travers la seule lecture des journaux français de l’année 1938  – certes tous désormais disponibles sur Internet- en allant y chercher une analogie éclairante.  Cette façon de procéder paraîtra sans aucun doute désinvolte au spécialiste de ces années-là, d’autant plus que l’auteur se met lui-même en scène armé de ses seuls souvenirs scolaires et de quelques réminiscences issues de lectures philosophiques.

Par ailleurs, comme politiste, j’aurai pu être fort agacé par cette lecture. En effet, Michaël Foessel n’est pas loin de redécouvrir la méthode comparative. Il l’explique bien dans son Épilogue (p. 171-173) en effet: « Une analogie n’est pas une simple ressemblance, mais une égalité des proportions. Elle n’affirme pas que A = B (1938 = 2018), mais que A/B = C/D : il s’agit d’une identité des rapports entre des réalités hétérogènes. En l’occurrence, l’hypothèse finale de ce livre est que la politique Daladier, faite d’assouplissement économique et de reprise en main autoritaire, est aux régimes totalitaires qu’elle combat ce que les politiques néolibérales menées depuis plus d’une décennie sont au nationalisme autoritaire qui menace de venir dans nombre de pays européens. » (p. 170-71). Il ajoute quelques lignes plus loin: « L’analogie entre 1938 et 2018 présente aussi l’intérêt de mettre en garde contre des mesures prises pour défendre la démocratie, et qui, dans les faits, risquent de la mettre à terre. » (p. 172).

En fait, Michaël Foessel, sans le thématiser explicitement,  suppose qu’il existe des régularités dans le fonctionnement des sociétés humaines en général, et des « démocraties bourgeoises » en particulier.  Je suis très loin d’être opposé à l’idée que la recherche puisse dégager des régularités de (dys)fonctionnement des démocraties représentatives. Mais au nom de quel juridiction un philosophe s’exerce-t-il à cette légitime recherche de régularités  en amateur – quand il existe  des travaux scientifiques sur le sujet (celui de la dé-démocratisation) par ailleurs? J’entends d’ici ricaner des collègues sociologues qui verront dans l’ouvrage de Michaël Foessel la énième illustration des prétentions de nos philosophes franchouillards à « dire l’universel » dans l’espace public – que ce soit dans la version old chap, BHL ou Badiou, ou dans celle des plus jeunes philosophes médiatisés, qui disposent d’une opinion (modérée) sur tout sans jamais avoir travaillé aucun sujet.

Cependant, au delà de ces énervements possibles, on peut aussi juger cet ouvrage seulement comme une intervention politique au sens strict. Une manière, pour le coup fort socratique, d’avertir autrui, en montrant comment en soi-même, à travers la lecture de cette presse de 1938, une conscience de la situation du présent se crée. Après tout, rien n’interdit à un philosophe de montrer sa naïveté, ses affects, ses ignorances,  pour inciter autrui, son lecteur, à réfléchir par ce biais sur le présent. Michaël Foessel ose ce qui pourrait paraître à première vue comme le bon moyen d’être humilié par ses pairs des différentes sciences sociales au nom du message alarmiste qu’il pense ainsi transmettre à un large public. A force de se défendre contre la contestation sociale pour faire perdurer un modèle économique en grande difficulté et d’instrumentaliser la question des étrangers pour détourner l’attention du bon peuple, les « démocrates » à la Daladier/Macron ressemblent en effet de plus en plus à leurs adversaires (de droite). J’ai bien peur d’ailleurs que M. Foessel ne soit pas le seul à remarquer et à vouloir faire remarquer ce glissement autoritaire au nom même de la défense des libertés républicaines. Le récent entretien donné au Monde, par Jean-Marie Delarue, le nouveau président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, est assez éclairant sur l’état de la question. La « criminalisation des mouvements sociaux » est d’ailleurs en train de devenir une banalité sociologique, et la répression du mouvement des « Gilets jaunes » en est une illustration sans appel. Tous les éléments semblent désormais en place pour aller vraiment très loin dans la répression de toute contestation de quelque nature que ce soit. L’avantage paradoxal d’une vision par la seule lecture de la presse est aussi de bien nous faire mesurer tout ce que ces évolutions de pratiques répressives doivent à une évolution parallèle du langage utilisé. Jean-Marie Delarue le dit à sa manière: avec l’argument-massue de « la sécurité première des libertés », il n’est guère difficile d’installer toutes les restrictions possibles des libertés. Là encore, tout ce que certains éditorialistes ont dit depuis novembre 2018 à propos du mouvement des Gilets jaunes peut n’apparaître que comme une vaste récidive des propos de la presse bourgeoise de 1938 à l’encontre des derniers feux du Front populaire.

Un point toutefois détraque quelque peu l’analogie heuristique que Michaël Foessel veut faire ressentir à son lecteur. En 1938, la France n’est pas en conflit avec des groupes terroristes qui prétendent agir au nom d’opprimés réels ou supposés venus eux ou leurs aïeuls d’ailleurs. Les luttes anticolonialistes en métropole, quoique durement réprimées, restent légalistes. Surtout, la haine montante des Juifs et des étrangers, et tout ce qu’elle peut justifier de dire ou de faire (dont Michaël Foessel montre de fait bien la continuité avec ce qui va se passer de 1940 à 1944), n’ont en fait rien dans la France de 1938 pour s’ancrer dans la réalité – en dehors de l’assassinat à Paris en novembre 1938 du consul allemand qui sera d’ailleurs la justification de la « Nuit de Cristal » . L’agression juive, que ressent l’extrême-droite de l’époque, c’est bien sûr l’arrivée de Léon Blum au pouvoir en 1936, mais cela ne correspond à rien comme mouvement de fond dans la société (sauf à supposer que « les Juifs » manipulaient toute la mobilisation de la gauche de l’époque). En 2018-19, il sera difficile de ne pas mettre dans le tableau de la société française l’existence du terrorisme djihadiste, bien réel malheureusement en France ou dans des zones d’intérêt pour la France (Sahel, Levant). Cette circonstance complique encore la tâche de ceux qui voudraient une fin heureuse, libérale, démocratique, sociale, à nos tribulations. Toute lutte pour éviter un recul des libertés doit désormais passer par une réflexion sur ce sujet dont il faut bien le rappeler nos concitoyens de 1938 attachés à leurs libertés républicaines n’avaient pas à se préoccuper. C’est à mon sens peut-être la limite heuristique de cette analogie.

Mais, à tout prendre, cette Récidive vaut la lecture, surtout parce que tout dans l’époque nous crie désormais que nous sommes à la veille d’un pire des mondes possible si nous n’y prenons pas garde. Là vraiment, Winter is coming.

 

 

 

L’arrogance n’attend pas le nombre des années, oui, mais pourquoi?

La sortie dans l’espace médiatique des deux anciens proches collaborateurs à l’Élysée de l’actuel Président de la République a été pour moi un moment d’énervement, de colère, voire même de véritable sidération. J’en suis resté mal pendant une semaine. Déjà les entendre lors d’une matinale sur France-Inter fut une épreuve, voir ensuite l’un d’entre eux se faire prendre en totale contradiction (à propos de sa participation à la diffusion d’une vidéo par un compte Twitter anonyme) par un journaliste audiovisuel bien peu connu pourtant son côté mordant en fut une autre, lire les commentaires des lecteurs avisés de leur ouvrage commun (unanimement critiques et acerbes) sur les différents sites de presse (Mediapart, AOC, La Croix, etc.) fut un calvaire – même si la qualité des diverses recensions n’est bien sûr pas en cause.

Serais-je donc devenu subitement un macroniste, un intellectuel organique de LREM?

Non, bien sûr. Dieu ou le Diable m’en préserve! Mais je n’arrive pas à me réjouir que la politique française en soit rendu là, et que les mœurs publiques – au sens ancien du terme – se soient à ce point dégradées.

D’une part, comment peut-on expliquer la vacuité des propos et écrits de nos deux compères? Ils prétendent définir une vision du monde pour guider la politique française: le « progressisme » , terme presque parfaitement mal venu en 2019 pour définir quelque nouveauté en politique que ce soit, puisque le  mot même de « progrès » ne peut représenter qu’une scorie du XIXème siècle et son usage ne traduire par définition qu’un grave défaut de réflexion en ces temps de crise écologique/identitaire. A les entendre, ils arrivent juste à un brouet infâme, indigne de l’histoire pourtant bien longue des idées dans ce pays. Je crois pour ma part, et à ma plus grande honte, y avoir reconnu des relents de J. Rawls et d’A. Sen, très mal digérés certes. D’autres de l’utilitarisme. D’autres y voient simplement du néo-libéralisme. D’autres une vision technocratique ou managériale. D’autres une mauvaise dissertation en trois parties. Il faut dire que, de leur côté, les deux compères ne manquent pas d’audace : ils voudraient que ce livre destiné à définir le « progressisme » reste et soit même traduit dans d’autres langues. Mais comment peut-on avoir une telle prétention sur des fondements si faibles? N’est pas Anthony Giddens qui veut! (et encore le dit Giddens n’a pas été très inspiré d’associer son nom à la « Troisième voie » blairiste).  Ils nous ont épargné l’auto-comparaison avec Marx et Engels… ouf!

Quoi qu’il en soit, la vraie question est pour moi : comment ces gens se sont retrouvés à conseiller un Président de la République? Est-ce donc cela nos élites émergentes? Nos deux compères semblent  en effet à les entendre constituer une sorte de caricature de la pensée « science-pipeau » que l’on reproche  si souvent aux établissements type Science Po de diffuser. Il faut bien avouer ici que je me suis senti, indirectement certes, mis en cause par un tel degré de vide intellectuel et politique. Je vois ricaner d’ici tous les universitaires critiques du modèle Science Po. CQFD, doivent-ils penser. Comment les institutions éducatives d’élite de ce pays peuvent-elles produire de telles personnalités? Mes étudiants de Science Po Grenoble me paraissent heureusement plus cohérents dans leur manière de penser que ces deux-là.  J’ai rapidement essayé aussi de comparer les propos de ces deux personnes avec ceux des conseillers présidentiels qui s’étaient exprimés publiquement par le passé (de Marie-France Garaud à Dominique de Villepin, en passant même par Jacques Attali dans sa lointaine jeunesse), et je me suis rendu compte que je ne trouvais pas d’exemple d’autres personnages issus d’un cabinet présidentiel ou primo-ministériel ayant ainsi tenté d’exister publiquement avec un tel degré de vacuité intellectuelle. J’ai bien pensé au pauvre Michel Jobert, mais je me suis dit que j’insultais la mémoire d’un mort à seulement penser le comparer à ces deux-là. Il se passe donc bien quelque chose: au moins à juger par ces deux cas, le niveau baisse extraordinairement, et la prétention augmente à proportion.

D’autre part, au delà de la banalité des propos et écrits de nos deux compères, comment expliquer cette capacité de ces personnes à ne pas se rendre compte qu’elles étalent publiquement leurs turpitudes? L’aplomb de ces deux personnes m’apparait comme un phénomène en soi. J’imagine bien qu’elles vivent ainsi leur « moment warholien ». Il vaut mieux exister publiquement, faire le buzz, que ne pas exister, mais à quel prix?

Visiblement, cela ne leur fait ni chaud ni froid. Vu de l’extérieur, ils ont l’air fiers d’eux et sûrs de leur affaire. L’arrogance incarnée, mais complétement à l’insu de leur plein gré. Un phénomène qui en soi ne laisse pas de m’intriguer, et dont j’attends une solide explication sociologique ou psychologique que j’avoue ne pas avoir à disposition pour mes lecteurs. Peut-être faut-il la trouver directement dans leur propre doctrine de la « maximisation des possibilités » pour chacun, qui serait l’essence du « progressisme ». Ils ont effectivement maximisé leurs propres possibilités, à nos dépens certes, mais ils sont au top du top. Des individus sans surmoi, des winners, des Master of the world.

En outre, au delà de leurs personnes, sans doute avides d’avoir leur moment de célébrité (c’est pour cela que je ne cite pas leurs noms!), pourquoi n’y a-t-il eu personne autour d’eux pour leur dire qu’ils allaient ainsi droit dans le mur? N’y a-t-il aucun (vieux) sage dans la « macronie » capable de leur expliquer que cela ne paraissait pas bien raisonnable que d’étaler publiquement de telles contradictions? J’ai ainsi failli m’étouffer avec mon café du matin quand l’un d’eux a osé souligner que les chômeurs ne pouvaient sortir seuls du chômage, alors que tout le message gouvernemental depuis 2017 repose sur l’idée que les chômeurs sont fondamentalement responsables de leur propre chômage. Il leur suffirait pourtant de traverser la rue…  C’est du double langage, ou une absence de sens de la situation politique réelle dans le pays qui confine au sublime de la bêtise à l’état pur?

Et surtout, comment le Président de la République a-t-il pu accepter que ces deux-là publient un tel livre en se réclamant de lui? (Il paraitrait même selon la rumeur que ce livre aurait même dû être signé par lui directement.) Les contradictions politiques suintent pourtant dans tous les propos tenus, et à toutes les pages si j’en crois ceux qui l’ont lu. Si le Président croit vraiment suivre ce « progressisme »-là (avec ses aspects ‘basistes’ par exemple! tout en étant pour les syndicats, mais aussi contre…), force est de constater qu’il ne serait même pas au courant de la politique qu’il mène depuis son élection (c’est donc la faute à son Premier Ministre?…). Ou, s’il est effectivement ce néo-libéral tardif à la Thatcher que sa politique illustre chaque jour pour ses opposants de gauche (dont moi-même) depuis son élection (son Premier Ministre suit la ligne du Président), quelle utilité de laisser s’exprimer ces deux compères qui n’ont vraiment rien compris au jeu? Un ultime piège pour électeur social-démocrate désorienté? Ou une sorte de punition quelque peu sadique de sa part à l’encontre de ses deux anciens collaborateurs? L’envie de se moquer d’eux en les faisant sortir dans l’arène publique, après avoir lui-même mesuré le degré presque infini de leur fatuité? Au lieu, s’il était vraiment bienveillant, comme le narrait la légende qu’ils ont eux-mêmes contribué à bâtir auprès de l’opinion, de leur suggérer d’aller se ressourcer dans un quelconque désert et si possible sans réseau Internet du tout – ou d’aller silencieusement revendre au prix du marché leur carnet d’adresse à quelque lobby bien achalandé.

Bref, au delà du cas de ces deux personnes, il reste à expliquer pourquoi il devient désormais si évident que « le poisson pourrit par la tête », alors même que le monde académique français n’a sans doute jamais produit autant de bonnes analyses sur l’état du monde, de l’économie, de la société, et que la philosophie politique ne se réduit pas à une version pour les nuls de Rawls et Sen.

Au total, je suis très perplexe et mal à l’aise, car, quand j’entends par ailleurs le niveau affligeant en rhétorique politique d’une ancienne directrice de l’ENA s’improvisant tête de liste pour les élections européennes, j’ai comme le doute que le problème est bien plus large que celui posé par les deux individus ici épinglés. On n’est pas sorti des ronces…

 

Loi ORE : Divisions (implicites) entre universitaires.

Il semble donc que le mouvement étudiant contre la loi ORE prenne quelque ampleur. « Vidal t’es foutue, la jeunesse est dans la rue », devrait bientôt être le tube de ce printemps 2018.

Le principal carburant de cette mobilisation semble être du côté de la répression policière du mouvement en cours. A force de taper fort préventivement, cela fait mal, et cela mobilise. Illustration sans originalité aucune de ce que la théorie des mobilisations enseigne. Le cycle mobilisation/répression semble être bien engagé.

Ce développement ne doit cependant pas occulter un autre fait saillant de la situation actuelle : une très forte division entre universitaires eux-mêmes sur le fond de cette réforme de l’accès à l’Université. Si l’on observe les diverses motions (par discipline, UFR, centre de recherche, etc.), sur la liste ANCMSP en particulier, il apparait  que seules quelques disciplines de sciences humaines et sociales sont mobilisées pour faire obstacle à la réforme. La thématique majeure utilisée est celle de la nécessaire et républicaine ouverture à tous de l’enseignement supérieur. La thématique mineure est celle de l’extraordinaire, injuste et couteuse machine à gaz bureaucratique que représente ParcoursSup.

Inversement, il y a tous ceux qui, à la tête des Universités, obéissent le doigt sur la couture du pantalon ou de la jupe aux injonctions ministérielles. Et enfin, surtout, il y tous les enseignants-chercheurs qui sont plutôt contents de cette évolution vers une entrée universellement sélective à l’Université. Je suppose ainsi que ce n’est pas un hasard complet si un quarteron de juristes montpelliérains aient, selon ce qu’on peut apprendre par la presse et qu’accrédite désormais le Ministère de l’enseignement supérieur par sa réaction, un peu exagéré dans le soutien à la réforme en cours. Le Ministère en est donc réduit à devoir contrôler ceux qui aiment tellement sa réforme qu’ils exagèrent leur amour en lui donnant des preuves tangibles de cet amour.

Pour ma part, étant un enseignant-chercheur dans une filière universitaire sélective (un IEP de province, fondé en 1948) et approuvant de fait ce système fondé sur un concours d’entrée en y étant resté depuis des années,  il m’est impossible de ne pas être pour une forme de sélection à l’entrée de toutes les filières de l’enseignement supérieur. Pourquoi priverais-je les collègues qui le voudraient d’un avantage – avoir des étudiants un peu motivés et à peu près bien préparés – dont je bénéficie personnellement? L’ouverture sociale nécessaire me parait une question qui doit être disjointe de la possibilité concrète à un moment t pour un futur étudiant de suivre telle ou telle voie. Pour avoir été aussi au début de ma carrière, dans les lointaines années 1990, enseignant dans la première année du premier cycle à l’Université de Nanterre, je crois savoir aussi d’expérience le désarroi qu’un enseignant peut ressentir face à un public majoritairement inapte à suivre un enseignement universitaire. J’avais ainsi moi-même failli me faire casser la gueule par un étudiant qui n’avait pas compris ce que j’essayais (maladroitement?) de raconter sur Durkheim à partir du document de TD officiel, car, visiblement, bien que français, il ne comprenait pas mon français et il avait cru que j’insultais de quelque façon les étudiants et lui en particulier. (J’ai enseigné ensuite en lycée en banlieue nord et sud de Paris, et je n’ai jamais eu une telle expérience ensuite, même face à des publics réputés difficiles.) Un minimum de réalisme impose d’admettre que, même avec le BAC en poche, certains jeunes ne peuvent suivre en l’état des études supérieures.

Par contre, il m’est difficile de ne pas noter l’immense hypocrisie du Ministère actuel. Toutes les informations que l’on peut avoir sur le fonctionnement de ParcoursSup le fait ressembler à un immense concours sur dossier (apparemment calqué sur le mécanisme déjà existant pour les IUT). C’est bien une sélection généralisée qui se trouve ainsi mise en place, et, à la fin de tout ce processus, les recteurs caseront où l’on pourra les perdants de cette vaste course à l’échalote. Il vaudrait mieux en prendre acte, plutôt que de le nier, de plus en plus mollement il est vrai. Par ailleurs, si c’est bien une sélection (ou même un concours avec classement?),  il parait tout à fait illogique de ne pas avoir permis aux aspirants étudiants de classer leur vœux. Plutôt qu’une lettre de motivation, dont le caractère à la fois discriminant socialement et inexploitable en pratique vu les masses de dossiers à traiter, il aurait mieux valu s’en tenir à l’ordre des préférences proposé par le candidat, puisque cela constitue un bon révélateur des désirs de ce dernier.

Enfin, il faut bien constater que la réforme ORE vient encore charger la barque des tâches diverses et variées que l’on demande aux universitaires d’effectuer. Il aurait été à la fois moins hypocrite et plus économique de s’en tenir simplement à une sélection par les notes et à quelques éléments objectifs attestant d’une motivation ou d’une compétence plutôt que de mobiliser, d’une part, le conseil de classe du côté enseignants de lycée pour des avis « au ressenti », et d’autre part, une lettre de motivation du côté lycéen « à l’esbroufe ». Le gouvernement ferait bien de se méfier de ces universitaires que nous sommes qui vont bien finir par réagir à toutes les avanies que l’on leur fait subir depuis une quinzaine d’années, dont le mécanisme ParcoursSup semble bien l’un des derniers avatars. Je vois du coup passer en effet pas mal de plaintes articulées de collègues, qui dépassent de loin cette seule question de la loi ORE.

Quoi qu’il en soit, si le gouvernement échoue à faire passer cette réforme ou s’il est finalement amené à l’amender pour la rendre encore plus contradictoire et surtout bien plus inégalitaire encore, il aura surtout à s’en prendre à lui-même, à son hypocrisie, à sa volonté de ne pas affronter clairement le problème posé au départ. En somme, une belle illustration du concept de kludgeocracy.

 

‘Bullshit’ Wauquiez

Bon, je sais bien que ce n’est pas du tout raisonnable de dire deux mots des aventures et mésaventures de l’actuel leader des Républicains, Laurent Wauquiez, suite à ses cours donnés à l’EM Lyon, mais doit-on toujours être raisonnable qu’on dispose d’une si belle occasion de rire (jaune)?

Tout d’abord, je n’ai pas vu souvent passer l’information selon laquelle ce cours avait déjà attiré l’attention du journal Le Monde qui lui consacre un article avant que la polémique n’éclate. C’est en page 12 du Monde daté du vendredi 16 février 2018, « Le prof Wauquiez disserte sur le ‘défi des communautarisme' », sous la plume de Olivier Faye. Le lire a posteriori m’a bien fait rire : Thierry Picq, le directeur de la dite école, déclare au journaliste que L. W. « interviendra comme expert, et bien évidemment de manière apolitique » [sic]. Le plus drôle est que le ton de l’article et son titre soulignent bien que L. Wauquiez va d’évidence tenir un discours politique, au sens d’idéologique, et laisse planer le doute sur la nécessité pédagogique de ce genre d’interventions (doute que je partage of course), mais il n’envisage pas du tout le tour politicien de l’affaire à venir, au sens des « propos de comptoir » ou « propos de table » que le dit Wauquiez va tenir ensuite.

Ensuite, les réactions des uns et des autres, selon qu’on croie que L. Wauquiez l’a fait exprès pour faire nouvelle autour de lui, ou selon qu’il est juste un peu moins professionnel en matière de communication qu’on pourrait s’y attendre, semblent se calquer exactement sur ce qu’on peut savoir des a priori de chacun sur le dit Wauquiez. Plus on le déteste, plus on le croit stratège. Pour ma part – et n’allez pas du coup me soupçonner de l’apprécier -, en entendant les extraits diffusés par les médias,  leur contenu et leur ton, j’ai plus eu l’impression qu’il a voulu « frimer » devant des jeunes gens qu’il croit tout acquis à sa cause, qu’il a voulu « épater » la jeunesse. Cela parait bête, mais, en situation, face à tant de jeunes admiratifs, comme n’importe quel professionnel appelé à témoigner de son métier, il a pu se laisser aller à en rajouter. En particulier, pour soutenir cette vision d’un bug pédagogique, je ne vois vraiment pas quel intérêt objectif il aurait eu à faire allusion dans l’espace public large à un Sarkozy mettant sur écoute ses propres ministres. Cela ne peut qu’énerver l’intéressé, qu’on sait rancunier, et cela ne lui fera gagner aucun appui nouveau dans l’électorat. En « assumant » tout le reste, L. Wauquiez s’est d’ailleurs ensuite excusé dans les médias sur ce seul point.

Enfin, il faudrait tout de même commencer à s’interroger sur le « cas Wauquiez ». Actuellement, il est un des rares politiciens qui déclenche de telles détestations dans son propre camp. Il y aurait toute une revue de presse à faire d’articles (comme les portraits à charge donnés de lui d’il y a quelques années dans le Monde, ou plus récemment le dossier d’Acteurs de l’économie Rhône Alpes sur sa manière de gérer sa région) ou même de livres désormais (avec celui d’un conseiller régional de la droite de Rhône-Alpes) qui dénoncent son caractère et dont les informations ne viennent visiblement pas des opposants de gauche ou d’extrême-droite du personnage. Cela correspond aussi à un autre mystère (en tout cas pour moi): mais, pourquoi ce politicien qui a fait tout le cursus honorum de nos élites essaye-t-il à tout prix d’apparaitre aussi peu doué intellectuellement que … (complétez vous-même!)? Je comprends bien la stratégie de « trumpisation » ou « salvinisation » (de M. Salvini, Italie), mais, dans le fond, est-ce la bonne stratégie de communication dans un pays qui ne déteste pas que son Président de la République apparaisse comme un militaire lettré, un essayiste, un intellectuel, un esthète, voire un (élève de) philosophe? Même Sarkozy ne veut pas laisser croire désormais qu’il est et fut un « gros lourd ».

Enfin, un grand merci tout de même à L. Wauquiez d’être ce qu’il cherche à paraître.

 

On a vraiment les héros qu’on mérite?

Les décès presque concomitants de l’écrivain Jean D’Ormesson et du chanteur de variété Johnny Hallyday ont donné lieu à un double emballement médiatique bien révélateur de ce qui domine notre présent.

Les enterrements en très grand apparat républicain de ces deux personnalités, indéniablement de droite, gratifiés chacune d’un propos présidentiel de circonstance, m’ont donné d’abord l’impression d’assister à une apothéose de la droitisation de la société française – mais en y repensant surtout à une droitisation par le bas. De fait, ce semblant d’unité nationale m’apparait plutôt tragi-comique. Les deux disparus ne furent en effet que de bien habiles artisans de leur art respectif. Je doute fort qu’on puisse leur y attribuer une seule invention – qui aurait d’ailleurs l’idée saugrenue de les citer dans une histoire un peu sérieuse de la littérature ou du rock’n’roll? Par contre, il faut leur reconnaitre une capacité à se constituer un public fidèle dans l’hexagone. Ils avaient aussi réussi avec l’aide des médias dominants à y devenir des « mythologies » au sens de Roland Barthes – la longévité en plus, mythologie donc à épisodes, que le dit Barthes n’avait guère eu à envisager lors de la parution de son ouvrage.

De fait, au regard de l’histoire culturelle de la France (pour ne pas parler de celle du monde), ce sont des  personnages qui ne valent donc que par le contexte de leur réception.  Et, là il faut bien dire que leur enterrement fut le parachèvement de leur œuvre.

La célébration de ces deux personnages comme des héros nationaux témoigne ainsi de notre  ringardise collective. Bourgeois et prolos confondus. Non seulement, ni l’un ni l’autre ne sont des innovateurs dans leur art, mais, en plus, quel peut bien être leur apport pour l’avenir de la nation?   En caricaturant à peine, le culte des vieux châteaux de famille d’un côté, et des grosses motos des familles de l’autre, Carpe diem et l’amouuurrrr...  Cela ne va pas nous mener bien loin comme collectivité nationale dans ce XXIème siècle qui s’annonce un peu agité tout de même. Et puis, en dehors de leur art, quelle grande cause ont-ils défendu? Je sèche. Le droit des divorcés plusieurs fois remariés d’être enterrés en grand apparat par notre Sainte Mère l’Église?  Le droit des personnes âgées à se moquer des jeunes?

Certes, d’un point de vue républicain, il faut de tout pour faire une nation, il faut respecter les émotions du grand public, mais, à force de ne plus vouloir ou pouvoir distinguer en haut lieu des personnages vraiment dignes d’hommage, ne court-on pas collectivement le risque du ridicule? Moi y compris, en se sentant obligé de  réagir comme d’autres, à ce grand moment de n’importe quoi national.

(Bon, les Amerloques ont élu ‘Trump le dingo’ comme Président, on peut bien enterrer not’Johnny comme un Hugo de notre temps et notre Jean d’O comme un nouveau Malraux! Fuck  les pisse-froids! Vive la France!)

C. Charle et L. Jeanpierre (dir.), La vie intellectuelle en France (tome I et II.)

A force d’opiniâtreté, j’ai enfin fini de lire il y a trois mois déjà in extenso les deux tomes de La vie intellectuelle en France, paru à l’automne dernier (Paris, Seuil, 2016). Ces deux lourds volumes de près de mille pages chacun,  sous la direction de Christophe Charle et Laurent Jeanpierre, ont pourtant constitué un grand plaisir de lecture.  L’intention de proposer une synthèse des deux derniers siècles de l’histoire de France en matière de production, diffusion et réception des œuvres de l’esprit apparait largement réussie. C’est clair, bien écrit, suffisamment précis pour intéresser un lectorat universitaire, tout en ne rebutant sans doute pas a priori l’honnête homme/femme. On sent de ce point de vue la patte historienne où le bien écrire reste une obligation professionnelle du savant. Il m’a même semblé que les coquilles, pour une publication contemporaine, sont étonnamment peu nombreuses, et que, pour une fois, l’éditeur a donc fait correctement son travail de relecture. En plus, matériellement, les deux lourds volumes sont visiblement faits pour durer.

On comprend par ailleurs rapidement que ces deux volumes n’existeraient pas s’ils ne s’appuyaient pas sur tout le travail préalable accompli  depuis au moins deux décennies, voire trois, par une pléiade d’historiens, sociologues, politistes, etc. pour restituer ce que fut la vie intellectuelle de notre pays sur les deux derniers siècles. Aussi bien le contenu des différents chapitres que les bibliographies proposées à la fin de chacun d’entre eux témoignent de cet investissement durable du monde académique dans une réflexivité sur sa propre histoire et sur celle des autres intellectuels. Pour ma part, j’ai en quelque sorte révisé mes classiques et aussi comblé quelques lacunes, tout  en ayant la joie de voir dessiner au fil des pages une fresque aussi complète que possible. En effet, ce qui m’a paru remarquable dans les deux tomes, c’est la volonté de couvrir l’ensemble de ce que j’ai appelé les œuvres de l’esprit. En effet, il ne s’agit pas ici que de littérature, de philosophie, de religion, d’idées politiques économiques ou sociales, mais aussi des sciences et des arts. Cette vie intellectuelle ici décrite concerne de fait tous ceux qui consacrent leur temps de travail à les produire. Elle correspond à un état de la division du travail où certains êtres humains – essentiellement de sexe masculin en pratique – ont eu le temps de faire fonctionner leurs capacités intellectuelles à plein sur des questions générales et abstraites. De ce point de vue, l’approche choisie par les auteurs est matérialiste en ce qu’elle aborde les questions sous-jacentes de ce qui nourrit (au sens premier du terme) les travailleurs de l’esprit et de ce qui détermine leur usage du temps et de leurs libertés d’en user ou pas à bon escient. Les auteurs font ainsi remarquer que, si les universitaires français paraissent bien moins actifs sur la scène politique et sociale après 1919 qu’avant 1914, c’est peut-être parce que, dès l’entre deux-guerres, les effectifs étudiants commencent à augmenter lentement mais sûrement, mais que le nombre d’universitaires stagne lui en proportion, provoquant de fait une hausse de la charge de travail de ces derniers qui ne leur permet plus d’assurer les mêmes activités d’intervention politique et sociale qu’auparavant. Cette remarque vaut d’ailleurs plus généralement pour tout le récit mené sur les deux siècles : les intellectuels dont l’histoire ici tracée a retenu le nom ont tous pu se dégager des tâches triviales de l’enseignement vis-à-vis de la masse étudiante de leur époque, ou, pire encore, d’un travail purement alimentaire extra-intellectuel grâce à quelque reconnaissance institutionnelle particulière (comme le Collège de France) ou à du sponsoring privé (comme la Fondation Albert Kahn). On le sait depuis Aristote, il faut du temps à soi pour penser. CQFD.

Et il faut bien dire que l’un des enseignements généraux de ce vaste ouvrage n’est autre que l’omniprésence de l’État comme le grand sponsor qui permet à certains de penser plus que d’autres. Certes l’Église, les forces de marché incarnées par la presse, par l’édition commerciale, ou par les collectionneurs privés, de (très) rares mécènes, et les puissances étrangères voulant influer l’opinion publique française (comme les Fondations américaines après 1945) peuvent apporter leur écot, mais, globalement, hors de l’État point de salut. Que les universitaires d’aujourd’hui apparaissent à travers l’enquête menée par Raul Magni-Berton et Abel François (dont j’ai rendu compte sur le présent blog) comme d’abominables étatistes primaires des conservateurs à envoyer de suite en camps de travail entreprises, si possible des start-up, pour rééducation mise à niveau urgentissime n’est donc pas sans s’ancrer dans une logique historique. Il faut ajouter que, bien souvent, au XIXème siècle surtout, l’État est incarné, agi, construit par des intellectuels de plus ou moins grand renom. La distinction vie intellectuelle/construction de l’État apparait alors presque fallacieuse.

L’autre grand enseignement, en dehors de l’omniprésence de l’État, n’est autre que son aspect territorialisé. Toute cette histoire s’avère affreusement (pour le provincial que je suis) parisienne. Hors de Paris, point de salut. De la Restauration à nos jours, il n’est point de mouvement intellectuel important dans quelque domaine que ce soit qui ne dispose de son ancrage parisien. La seule exception à cette règle, et encore jusqu’à un certain point, c’est le rôle joué par Bruxelles comme lieu alternatif de déploiement des libertés intellectuelles lorsque le régime politique qui gouverne Paris se fait trop hostile (comme au début du Second Empire). Cette centralité des lieux parisiens n’est bien sûr pas un scoop, bien plutôt une banalité, mais le lecteur s’étonnera tout de même de la voir à ce point confirmée, même en entrant dans les détails de l’histoire intellectuelle de la France des deux derniers siècles. Il n’y a finalement pas grand chose à découvrir en province.  Cette centralité de Paris (et, accessoirement, de la France du nord) correspond aussi à un déploiement colonial/mondial de l’influence parisienne, par exemple avec les Instituts Pasteur ou avec l’Alliance française.

En outre, ce qui m’a frappé en lisant cette histoire au long cours, c’est, d’une part, la grande liberté d’exprimer des idées sous tous les régimes qui se sont succédé – la censure dans le monde de l’imprimerie, de la librairie ou de la presse n’a jamais empêché grand chose depuis deux siècles. Elle est décrite comme il se doit par les auteurs, mais elle ne joue finalement qu’un rôle de frein très limité au mouvement des idées. D’autre part, il faut aussi noter le très faible niveau de violence physique qui s’est exercé sur les producteurs d’idées tout au long des deux derniers siècles. Il y a eu certes des proscriptions, des arrestations, des relégations, mais il n’y a jamais du seul fait d’autres Français un épisode similaire à ce que fut par exemple la « Grande Terreur » en Russie. La seule saignée, qui a changé beaucoup de destins parmi nos intellectuels, se limite à la « Grande Guerre ». Les auteurs expliquent d’ailleurs ce contraste entre la vivacité des polémiques tout au long des deux siècles et le faible niveau de violence à l’encontre de ces mêmes producteurs d’idées par leur fréquent partage des mêmes caractéristiques sociologiques. En somme, entre normaliens de droite et de gauche, on s’entretue peu, même si on se stigmatise beaucoup. Je me suis demandé si ce faible niveau de violence – dont on ne peut que se féliciter par ailleurs – ne tenait pas aussi au long souvenir de la Terreur des années 1793-94. Il faudra attendre la période de l’Occupation et de la Résistance pour que de grands intellectuels meurent assassinés pour leurs idées, à l’exception sans doute d’Émile Zola pendant l’Affaire Dreyfus et de Jean Jaurès en 1914.

Un autre élément marquant de l’ouvrage est la parabole décrite. Globalement, jusque dans les années 1960, les producteurs français de biens de l’esprit mènent un heureux combat de retardement contre un déclin annoncé. En effet, dès le lendemain de Waterloo, il est clair que l’influence française va être amené à diminuer, dans le monde faute d’empire colonial, et, en Europe en raison du réveil des nationalismes culturels anti-français suite aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Or ce déclin d’influence et d’importance en matière de vie intellectuelle va se trouver contrecarré au fil des décennies par l’importance de Paris comme métropole européenne et mondiale et par des politiques publiques réitérées mutatis mutandis au fil des décennies et des régimes de montée en puissance de l’intelligence française. Ces politiques marchent finalement tellement bien qu’avant 1914, il n’y a dans le fond guère lieu de se plaindre. Et encore, grâce à nos grands auteurs des années 1960 (ceux de la French Theory au sens large du terme) et à la vision CNRS de la Science avec un grand S portée de la fin des années 1930 aux années 1970, la France tient son rang.

Les années suivantes apparaissent pour le coup moins glorieuses, et, de fait, la conclusion des deux directeurs de l’ouvrage s’avère pour le moins « décliniste » pour ce qui concerne le passé proche. Le déclin qu’ils décrivent semble largement lié à leurs yeux à celui de l’Université. La morphologie du corps universitaire qu’ils proposent au lecteur aide à comprendre la montée en puissance quantitative depuis les années 1970 de disciplines nouvelles peu liées à des enjeux fondamentaux de savoir (les « sciences » et les « sciences sociales ») ou de tradition (les « humanités »), mais largement tirées par une demande  de « professionnalisation » de la part des étudiants et surtout de la part de l’État donneur d’ordre. Cette conception d’un savoir qui n’existe qu’au profit de l’économie fait émerger des disciplines universitaires de faible prestige intellectuel. La tendance mondiale, qui fait évoluer les universités vers le modèle des « business school », apparait ici largement endogène au champ politico-administratif français, et elle commence à se faire sentir dès les années 1960 (avec la création de l’Université de Paris-Dauphine par exemple). Par ailleurs, il est fait allusion au changement de la condition des universitaires ordinaires, qui, sans doute,  comme dans l’entre-deux guerres, ont désormais trop à faire pour s’occuper parallèlement des affaires de la Cité. Les difficultés à entrer dans la carrière universitaire jouent sans doute ici leur rôle. Et il faut bien dire que le sort des jeunes docteurs ne prête aujourd’hui guère à s’illusionner sur l’avenir de la recherche française.

L’un des reproches que je me permettrais toutefois de faire à l’ouvrage est  de ne pas avoir assez mis en lumière ceux dont les écrits et surtout les paroles médiatiques remplissent ce vide laissé par les grands penseurs, artistes et scientifiques des années pas si lointaines de l’après-guerre. Comment est-on passé du bloc-notes de François Mauriac dans l’Express aux éditoriaux de Christophe Barbier dans le même magazine? Comment expliquer qu’un Zemmour s’arroge le droit de parler de l’histoire de France en prétendant dire la vérité de l’Occupation – ce qui n’aurait pas été possible dans les années 1970? Comment un métaphysicien comme Badiou peut-il avoir été à la mode à la gauche de la gauche?  De fait, il m’a semblé que l’ouvrage ne traite pas assez de toute cette polémique réactionnaire qui a envahi les médias depuis une quinzaine d’années. L’ouvrage explique très bien en effet toutes les polémiques qui ont parcouru l’histoire intellectuelle de la France depuis 1815, mais il n’en dit pas autant qu’il pourrait sans doute en dire sur ces réactionnaires actuels qui font largement l’opinion – ou semblent la faire? -, et dont la plupart ne sont visiblement pas au niveau de leurs prédécesseurs. Cela ne vaut pas d’ailleurs que pour les réactionnaires purs à la Zemmour, Renaud Camus et autres Michel Onfray. Cela vaut aussi pour le ventre mou des intellectuels de cour(tisanerie). Amusez-vous ainsi à comparer les propos d’un Cédric Villani, le mathématicien qui s’est récemment mis « en marche », avec ceux d’autres grands savants du passé engagés dans la vie publique du pays. Et ne me dites pas qu’il n’y a pas quelque chose qui ne colle pas.

Au total, cette somme historique apparait vraiment réussie, tout en constituant en même temps un témoignage collectif raisonné du déclin contemporain d’un monde professionnel, l’Université, et surtout du détachement progressif de l’État français d’ambitions/illusions d’un savoir proprement scientifique (désintéressé, prestigieux en lui-même) sur le monde au profit d’un savoir exclusivement pragmatique, utilitaire, susceptible surtout de monétisation. Science is Money.