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Je range ma bibliothèque.

Cet été, j’ai dû me résoudre à trier ma bibliothèque. (Oui, je suis un universitaire à l’ancienne, j’ai encore chez moi des livres! Ma documentation ne se résume pas à des fichiers pdf accumulés sur un disque dur ou un cloud quelconque).  Le désordre y était devenu tel que je n’arrivais plus à l’utiliser. Cette aventure, à laquelle je ne m’étais pas livré depuis mon déménagement à Lyon il y a exactement dix ans, m’a laissé songeur, surtout dans le contexte dans lequel je m’y suis livré.

En effet, une des premières conclusions qui ressort de ce tri intégral des livres en ma possession (dont les plus anciens remontent à mon adolescence dans les années 1970) est la place extraordinairement réduite de tout ce qui a trait à l’Islam, à l’islamisme, au monde musulman en général. Cela ne m’a visiblement jamais intéressé. J’ai bien retrouvé une traduction en français du Coran, datant des années 70 ou du début des années 80, publiée en Folio-Gallimard, trace de ma curiosité de l’époque, mais je n’ai guère approfondi sa lecture, et, en le feuilletant cet été, je me suis rappelé l’ennui que m’avait procuré sa lecture. La Russie, l’Inde et l’Extrême-Orient sont bien présents par contre, et visiblement, ont satisfait ma soif d’exotisme. Ce désintérêt durable, qui n’est probablement pas qu’une particularité personnelle, fait sans doute partie du problème que rencontre actuellement notre pays. Toute une génération de futurs travailleurs intellectuels a été éduquée sans aucune vision du monde musulman. Je suis sans doute typique en effet de ces gens pour lesquels, après 1962, la colonisation, et donc le rapport avec le monde musulman, étaient tellement réputés être de l’histoire ancienne qu’il n’était pas utile de les informer à ce propos. Par ailleurs, je me rends bien compte que mes intérêts ultérieurs ont été complètement tournés vers une vision inspirée de la philosophie politique libérale (au sens politique) qui ne touchent que très incidemment l’Islam, plutôt d’ailleurs comme problème ou question, que comme ressource pour penser quoi ce soit. En effet, s’il y a bien une chose qui ressort aussi du tri de ma bibliothèque, c’est l’absence (presque) totale d’une pensée (que ce soit en économie, en sociologie, en anthropologie, etc.) énoncée par un locuteur identifiable comme de religion musulmane (de quelque obédience que  ce soit d’ailleurs), ou simplement élevé dans la religion musulmane. De J. M. Keynes, K. Marx, J. Rawls, M. Weber, E. Durkheim, W. Benjamin jusqu’à T. Piketty ou  P.Singer, rien de bien musulman dans la « bio »de tous ces auteurs. Cela fait dans doute aussi partie du problème, le canon occidental des sciences sociales au sens large – en tout cas tel qu’il m’est accessible – ne comprend guère de grands auteurs « musulmans » – et ce n’est guère différent du côté de la littérature (à l’exception de la littérature francophone d’Afrique).  Le poids de l’orthodoxie (du christianisme orthodoxe de l’est de l’Europe) se fait sentir par contre dans ma bibliothèque via les grands auteurs russes, tout comme celui du judaïsme, qui, décidément, est bien présent,  mais pas celui de l’Islam (sinon comme un exotisme vu de loin par un J. Kessel par exemple).

Du coup, le lecteur de ces lignes comprendra que l’actualité de ces derniers jours, avec cette polémique sur le « burkini », m’a pour le moins affligé.  Que la place de l’Islam en France devienne décidément le problème majeur traité dans l’arène médiatique de ce pays me pèse -même si j’ai déjà fait des fiches méthode pour mes étudiants en signalant ce point il y a déjà au moins cinq ans. En effet, visiblement, cet été, il est devenu clair, que, pour toute une partie de l’opinion publique, « Le musulman, voilà l’ennemi ». Ce n’est plus tant de lutter contre l’islamisme, le salafisme ou le djihadisme, dont il est désormais question, mais de lutter contre la présence même de musulmans en France. Vu le contexte international et l’état de l’opinion publique sur ce point, le « Delenda est Carthago » à  leur encontre ne cessera sans doute plus de résonner à nos oreilles pendant un bon moment. En même temps, pour positiver, tout en faisant mon point Godwin, puisque la polémique autour du « burkini » montre la volonté de rendre invisible sur nos plages la présence de femmes ayant une vision pour le moins austère de la religion musulmane, c’est là une intention incomparablement plus libérale que la pratique nazie qui consistait à justement obliger les Juifs à se distinguer du reste de la population par le port d’un signe sur leurs vêtements ou à leur interdire la fréquentation de certains lieux. Les nazis ne voulaient en effet pas manquer de reconnaître le Juif traitreusement dissimulé derrière l’Aryen, nos bons apôtres de la laïcité veulent surtout pouvoir croiser un musulman (ou une musulmane en l’occurrence), même austère, et interagir avec lui (ou elle) sans le savoir. C’est du coup presque louable en un sens que cette recherche d’un « voile d’ignorance » comme dirait J. Rawls à l’encontre des musulmanes un peu trop austères. Nos bons apôtres de la laïcité ou du vivre-ensemble s’évitent sans doute ainsi de tomber en tentation d’avoir un comportement raciste ou discriminatoire à leur égard, voire même islamophobe. De fait, je comprends (au sens webérien) ce choix  pour en partager bien des attendus (ou plus précisément des cécités): que vient donc faire l’Islam dans l’histoire de ce pays? mais comment donc?!? des salafistes se sont implantés chez nous??? et qui ose donc vendre des « burkinis » à des inconsidérées??? Comme acteur social, lui-même construit par son histoire, toute cette affaire me renvoie donc à mes propres limitations.

Pour finir sur une notation plus légère, le rangement de ma bibliothèque m’a aussi rappelé à quel point, par comparaison avec les éditeurs de langue anglaise et allemande, l’édition française produit des ouvrages à la qualité matérielle douteuse. La mort presque complète du « hard back » dans l’édition française (à l’exception des livres d’art par exemple) fait peine par comparaison avec ce que j’ai pu acheter en langue anglaise depuis quelques années. J’ai aussi constaté que la qualité du papier utilisé est parfois tellement mauvaise que des livres de poche français des années 1990 ou du début des années 2000 sont passés à un beau gris de mauvais aloi, qui leur donne l’air d’avoir cent ans et des poussières. L’usage de papier sans acide blanchissant s’est certes répandu ensuite et semble donner lui de bien meilleurs résultats à terme. Ces aspects matériels paraitront anecdotiques, mais je crois y déceler aussi l’une des raisons de la dévalorisation de l’objet livre. D’expérience, ce sont d’ailleurs les grands éditeurs qui font le plus mauvais travail sur ce point, contrairement aux petites maisons d’édition, qui soignent plus les aspects matériels des livres qu’elles produisent. Là encore, ce constat a accentué mon sentiment de décalage avec mon époque et mon milieu: qui s’intéresse encore aux livres comme objets?

Bref, ranger sa bibliothèque, c’est sans doute nécessaire pour l’efficacité professionnelle (et pour la paix de ménages…), mais pas très bon pour la perception de sa place dans le monde actuel.

Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse ».

img20160127_11410803 (2)Les temps sont durs pour les universitaires (ces salauds de gauchistes! comme il sera démontré sous peu dans ce même blog), et tout particulièrement pour les sociologues. Le Premier Ministre Manuel Valls n’a cessé de le répéter solennellement depuis les attentats du 13 novembre 2015: « expliquer, c’est excuser ». Ceux qui expliquent, et donc excusent, les actes par nature inexcusables des criminels, ce sont d’évidence dans son esprit ces bonnes âmes de sociologues. Telles les sirènes pour Ulysse, il n’y a rien de plus urgent pour un politique ayant le sens de l’État et de la République que de fermer ses oreilles, son esprit et son cœur à leurs propos aussi séduisants que fallacieux qui, si l’on n’y prenait garde, seraient bien prêts de faire se fracasser le navire France. On ne les fait pas encore passer en Haute Cour, mais cela ne saurait trop tarder.

Il se trouve que les sociologues, par la voix de leurs associations professionnelles, ne l’entendent guère ainsi. Ils se plaignent par voie de lettre ouverte, en rappelant la différence entre une explication du réel qui propose un jugement de fait et une excuse (ou une absence d’excuse) qui relève d’un jugement de valeur. Ce n’est pas du tout la même chose de dire qu’une bagarre a éclaté dans un bar parce que, entre autres motifs, les participants à cette dernière étaient sous l’emprise de l’alcool – simple constat empirique au regard de leur alcoolémie mesurée objectivement après coup(s) – , que de dire que ces personnes doivent être excusés de leur conduite pour cette raison même (ils n’étaient plus eux-mêmes), ou, au contraire, particulièrement stigmatisés ou condamnés justement parce qu’ils ont sciemment abusé de cette drogue légale dont ils ne pouvaient raisonnablement ignorer les effets de perte de contrôle sur soi-même (ils ont pris en toute responsabilité ce risque). En fait, la différence entre les deux ordres de propos, ainsi rappelée, me parait tellement basique au demeurant que la nécessité où deux associations professionnelles (l’AFS et l’ASES) se trouvent de la rappeler par voix de presse signale surtout le degré d’ignorance pour la logique la plus élémentaire de la langue qui peut exister dans une part de l’opinion publique et sur lequel certains de nos gouvernants comptent bien s’appuyer . L’expliquer, c’est excuser n’est pas loin en effet de ces slogans insultants la logique ordinaire des mots inventés par Orwell dans son roman dystopique, 1984.

Les déclarations de M. Valls ne constituent en fait que le point culminant à ce jour d’une tendance bien plus ancienne à faire porter à la sociologie tous les maux de notre société. Il se trouve que l’un des sociologues français les plus connus, Bernard Lahire, enseignant-chercheur à l’ENS de Lyon, avait en fait préparé une riposte à ces propos du Premier Ministre avant même qu’ils ne soient prononcés. Il en est sorti un livre, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » (Paris : La Découverte, janvier 2016, 183 p.). L’écriture de ce livre résulte très probablement du coup de sang qu’a du avoir B. Lahire, comme des centaines d’autres sociologues ou spécialistes d’autres sciences sociales aussi visées par cet expliquer, c’est excuser, face au battage médiatique favorable autour du livre de Philippe Val, Malaise dans l’inculture (Paris : Grasset, 2015). Paru au printemps 2015, comme réaction aux attentats de janvier 2015, ce livre entendait faire du « sociologisme », et plus précisément de la sociologie inspirée de prés ou de loin par l’œuvre de Pierre Bourdieu, la cause principale de tous les risques encourus par notre pays. La charge était digne d’un pamphlet des années 1930, et les propos tenus publiquement lors de la promotion de l’ouvrage allaient parfois encore plus loin, comme cette assimilation de toute critique sociale à de l’antisémitisme à venir sur les ondes de France-Inter.

J’en avais un peu rendu compte sur le présent blog, mais je m’en étais épargné l’achat et la lecture complète. B. Lahire lui a bien plus de courage que je n’en ai, et il l’a lu in extenso. Il en livre en appendice de son propre ouvrage une critique raisonnée (Supplément.  Le monde selon Val : une variante de la version conservatrice, p. 129-168).  Celle-ci accepte d’anoblir son sujet d’étude en le prenant au sérieux, et le résultat est au final plutôt intéressant. Le fond de l’affaire semble en effet que P. Val plaide pour une vision monadique de l’individu. Ce dernier se crée à lui-même son destin quelle que soient les circonstances (avec, comme le dit B. Lahire, p.150, une « idéologie du coup de reins »[sic], expression dûment empruntée à P. Val), il ne doit donc rien à personne sinon à lui-même. Quant à la société (occidentale), elle est parfaite pourvu que le libre marché y fonctionne sans entraves. L’enseignant de théorie politique que je suis y reconnait une version pour les nuls de la pensée libertarienne la plus radicale. C’est sûr que P. Val n’est pas ni A. Rand, ni R. Nozick, ni Rothbard, mais l’inspiration me parait clairement la même. L’individu s’auto-crée, et il est responsable de tout ce qui lui arrive de bien et de mal. Personne n’est en droit de se plaindre, puisque le marché est juste. Il serait intéressant de savoir par quels biais P. Val a eu connaissance de ces arguments libertariens, mais, sur point, B. Lahire ne dispose d’aucune information particulière.

L’intérêt de l’ouvrage de B. Lahire va cependant bien au delà de l’analyse des propos réactionnaires en diable d’un P. Val. Il montre tout d’abord que ces propos s’inscrivent dans une longue suite de propos similaires (cf. chap. 1, Accusée d’excuser : la sociologie mise en examen, p.15-31). Le refus de l’explication sociologique vue comme une excuse à des comportements déviants a d’abord été l’apanage de la droite américaine, pour devenir de fil en aiguille un lieu commun de l’actuelle classe dirigeante du Parti socialiste français.

Dans le reste de l’ouvrage, B. Lahire plaide la cause de la sociologie comme science.  Comme cela n’étonnera sans doute aucun lecteur du présent blog, une telle activité humaine vise à établir méthodiquement des faits et des liaisons entre les faits concernant la vie humaine en société. Elle doit être distinguée de l’activité qui consiste à juger, au sens de la justice ou de la morale, des comportements humains qui constituent ces faits. En réalité, la différence paraissait tellement évidente il y a encore quelques années qu’il faut l’abnégation d’un B. Lahire pour redire ainsi ce qui devrait aller de soi. La visée de l’ouvrage est en effet d’expliciter pour le profane ce qui va largement de soi pour qui sait déjà ce qu’est la sociologie. N’étant pas un profane en la matière, j’ai du mal à juger de la réussite de l’exercice que B. Lahire s’est imposé, mais il me semble qu’il dit et redit l’essentiel. Une fois que l’on a bien compris la différence entre le verbe « être » et le verbe « devoir », il me semble d’ailleurs que l’on a compris l’essentiel. Le texte de B.Lahire m’a paru en plus parfois fort bien tourné, et plein d’humour vache.

Cependant, d’un point de vue plus professionnel, il ne m’a pas paru sans défauts, à la fois sur le plan épistémologique et sur le plan polémique.

D’une part, il affirme à plusieurs reprises l’étanchéité entre la sociologie qui établit des faits à propos de la vie humaine en société et les jugements moraux, ou politiques, qu’on peut avoir de ces mêmes faits, en revendiquant pour le sociologue le même rapport distancié que pourrait avoir par exemple un astronome face aux étoiles qu’il étudie. Or, sur ce point, notre sociologue se fait souvent prendre en défaut, en montrant bien qu’en réalité, il attend quelque chose en matière d’avancée de l’humanité de la science même qu’il établit. En effet, de très nombreux exemples de savoirs sociologiques qu’il donne en exemple ont trait à la mise en lumière des inégalités entre les groupes sociaux, et plus généralement aux conditions sociales qui expliquent telle ou telle destinée d’un individu. Or B. Lahire, en même temps qu’il affirme l’objectivité des résultats ainsi obtenus, ne cesse de rappeler  que cet établissement objectif des inégalités peut avoir un effet en lui-même sur le devenir même de la société. Pour lui, il va de soi que la mise en lumière d’une inégalité (par exemple que les enfants d’ouvriers réussissent moins bien à l’école que les enfants de cadres supérieurs) doit inciter à terme à corriger cette inégalité. Or une telle vision défavorable de l’inégalité ne va pas elle-même de soi. C’est aussi un fait social, comme l’avait bien expliqué en son temps Louis Dumont dans ses travaux comparatif entre l’Inde et l’Occident. L’égalité est effectivement la valeur cardinale de notre société, mais, comme le montre d’ailleurs, l’analyse du pamphlet de P. Val, certains y prônent aussi l’acceptation de l’inégalité et ne voient dans la revendication égalitaire que de l’envie dissimulée en morale.

Certes, B. Lahire anticipe largement cette critique en usant de la distinction wébérienne entre rapports au valeur et jugements de valeur sans trop l’expliciter d’ailleurs (p. 36-39), mais il reste qu’il sera facile à un lecteur d’orientation libertarienne, ou considérant la hiérarchie naturelle entre les hommes comme une fort bonne chose, qu’il ne faut pas perturber, de souligner qu’ainsi présentée, la sociologie n’a absolument rien de neutre dans les jugements implicites qu’elle porte par les objets d’étude même qu’elle se donne. Ce n’est d’ailleurs pas un scoop. Je ne connais pas en effet une œuvre récente de sociologie où l’auteur, face à une inégalité qu’il décrit, proposerait de la maintenir, voir de l’accentuer. W. Pareto et G. Mosca sont bien des astres morts. Imagine-t-on par exemple les études de genre qui prôneraient l’accentuation des inégalités de genre? Des études sur les Rroms proposant de  les rendre encore plus misérables? Des spécialistes de l’éducation proposant de faire pire encore en matière d’inégalités par établissements? etc. De fait, la haine que suscite la sociologie chez les partisans de l’inégalité, de la hiérarchie,  d’une conception individualiste du destin (comme l’explique très bien B. Lahire dans son chapitre 3, La fiction de l’Homo clausus et du libre arbitre, p. 51-65), me parait parfaitement explicable, parce que la sociologie décrit justement les promesses encore imparfaitement tenues d’une société qui se veut égalitaire et que ses praticiens proposent souvent les moyens d’aller encore plus loin dans la réalisation de ces mêmes promesses, alors même qu’un P. Val, un Zemmour, etc. souffrent déjà d’un trop plein d’égalités de tout acabit. B. Lahire a peur qu’on lui accole l’étiquette de « gauchiste » (p.38), il devrait plutôt admettre que certains haïssent les sociologues, parce qu’ils ont pour boussole l’égalité – ce qui devient effectivement gauchiste dans un monde occidental qui dérive à grande vitesse vers l’extrême droite.

D’autre part, si l’on prend un point de vue encore plus en recul, on remarquera que la sociologie telle que B. Lahire la présente adopte un point de vue utilitariste sur la vie humaine. La sociologie ne fait pas que décrire, elle vise aussi à éviter ainsi des drames, de la souffrance dans ce monde-ci. Comme le dit B. Lahire, « Les logiques qui ont contribué à rendre possibles les crimes, les incivilités, la délinquance ou les attentats, poursuivent tranquillement leur déploiement. Comprendre sereinement ces logiques, c’est se donner la possibilité d’agir, et, à terme, d’éviter de nouveaux drames ». (p. 46) C’est là le programme classique des sciences depuis Bacon : en expliquant la nature, je peux agir sur elle, pour le plus grand bien de l’humanité. Ce programme est probablement partagé par l’immense majorité des scientifiques en général, et des sociologues en particulier, et, de fait, il est difficilement critiquable aujourd’hui. Cependant, là encore, il serait de bonne méthode de reconnaître qu’il constitue un axiome du raisonnement de la sociologie, telle que la pratique B. Lahire dans la filiation d’un Durkheim ou d’un Weber. Après tout, un raisonnement gnostique ou apocalyptique pourrait très bien se passer de cette considération. Un idéologue djihadiste ne peut d’ailleurs que se féliciter hautement que l’expliquer, c’est excuser se répande jusqu’au sommet de l’État, puisque cela le rapproche du chaos final qu’il recherche à établir pour sauver l’humanité souffrante.

Pour conclure ce trop long post, le livre de B. Lahire me parait encore trop sur la défensive. Il tend à se cacher derrière l’objectivité par crainte d’être stigmatisé comme gauchiste, alors qu’en réalité  la sociologie contemporaine ne prend sens qu’à travers les valeurs d’égalité et d’eudémonisme qu’elle défend indirectement – un peu comme la médecine défend la santé humaine contre la maladie, la souffrance et la mort. Cette opposition philosophique ressort pourtant fort bien des meilleurs passages de  l’ouvrage et de son analyse du livre de P. Val.

Enfin, comment ne pas admettre qu’un politicien qui prône l’expliquer, c’est excuser n’est rien d’autre qu’un partisan des bonnes vieilles hiérarchies naturelles, encore un peu honteux tout de même? Il est socialiste, n’est-ce pas? Continuons donc à lui faire honte! Mais préparons-nous à bien pire encore.

Ps. Pour les lecteurs intéressés, les compte-rendus du livre de B. Lahire ne manquent pas.

Il faut d’abord aller voir celui, très bien fait, intitulé « La sociologie sans excuses », d’Arnaud Saint-Martin sur le site la Vie des idées. L’intertitre choisi pour la dernière partie du compte-rendu (La sociologie produit des résultats et elle émancipe. Excusez du peu!) illustre bien à mon sens ce que je voudrais rendre plus évident dans la pratique majoritaire contemporaine de la sociologie, même si le contenu des lignes qui suivent cet intertitre ne vont pas aussi clairement dans ce sens. Pourquoi en effet devrait-on se féliciter à propos d’une science du fait qu’elle « émancipe »? (Je ne suis pas contre l’idée d’émancipation, mais je sais bien par ailleurs que ce n’est pas un but partagé par tous dans l’humanité que la dite émancipation. J’ai même le vague sentiment que cela dérange bien des gens plutôt puissants et mal lunés.)

Il faut aussi aller voir celui de Denis Colombi, sur son blog, « Une heure de peine… », « La sociologie est politique, mais pas normative ».  Il y explique, partant en particulier de l’exemple de la prostitution, que la sociologie « nous interroge, mais ne nous donne pas les solutions. C’est à nous de les inventer ». Il continue : « Cette idée implique notamment que la sociologie est d’autant plus pertinente politiquement qu’elle assure correctement son rôle scientifique, qu’elle s’obstine, très précisément, à rechercher le savoir pour lui-même. Si Durkheim disait de la sociologie qu’elle ne vaudrait pas une heure de peine s’il ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif, il ajoutait aussitôt « Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour nous mettre en état de les mieux résoudre ». C’est bien ce dernier point sur lequel il y a de ma part désaccord. Au moins, implicitement, ne serait-ce que par son choix d’objets, la sociologie dit qu’il y a « problème pratique » pour reprendre les termes de Durkheim- ce qui ne va pas de soi. Tout problème ou absence de problème doit lui-même être interrogé. Par ailleurs, dans l’état actuel de la discipline, il n’est que trop transparent de voir de quel côté penchent la plupart des sociologues. Certes, la sociologie comme connaissance objective permettrait a priori de faire des choix politiques éclairés par cette dernière dont la nature normative n’est pas fixée par avance – mais, dans l’immense majorité des cas, le sociologue participe d’une norme égalitaire, ou eudémoniste. La discussion sur la prostitution, proposée par B. Lahire et reprise par D. Colombi, est en ce sens éclairante : personne  n’étudiera (sauf erreur de ma part) la prostitution dans le cadre de valeurs inégalitaires qui se disent prêtes à sacrifier ces femmes ou ces hommes au bon plaisir d’autrui, y compris si l’on prouve par a+b qu’elles/ils sont littéralement forcé/e/s de se livrer à cette pratique bien au delà de tout prétention à exercer une quelconque liberté. Selon D. Colombi,  « le fait que les prostituées soient dominées doit être pris en compte dans toute réflexion politique sur cette question, mais ne commande pas a priori et de façon définitive le choix d’une politique. » Je suis très dubitatif, pour ne pas dire plus, sur cette absence de lien dans ce cas précis en particulier.

Plus généralement, il n’est pas très difficile de constater que la presse de gauche encense B. Lahire et la présentation qu’il fait de la sociologie (cf. Maud Vergnol, « Qui a peur des sciences sociales? », L’Humanité par exemple) et qu’il ne semble pas avoir vu passer un papier de même nature sur ce dernier dans celle de droite. Pour l’instant – il faut arrêter de se cacher derrière son petit doigt-, la majorité de la réflexion sociologique française se trouve avoir partie liée avec la gauche et ses valeurs d’égalité (enfin, plus exactement avec la gauche historique pré-Val[ls]-ique), et elle ne peut que se faire logiquement haïr pour cela. Voir aussi l’entretien fort éclairant de B. Lahire sur son livre pour le site SES-ENS. Les gens qui vont traduire la sociologie en politiques publiques ne sont probablement pas dans l’esprit de B. Lahire les proches collaborateurs de la présidente du FN… ou alors je me trompe complètement.

 

 

Il ne faut pas chercher des explications (S. Royal)

Cette formule péremptoire, selon laquelle « Il ne faut pas chercher des explications » aux attentats du 13 novembre 2015, explications qui amèneraient à « culpabiliser », a été utilisée par Madame la Ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, lors de son entretien avec Europe 1, Le Monde et I-télé du dimanche 29 novembre 2015 (tel que retranscrit dans Le Monde du mardi 1er décembre 2015, p. 17, sous le titre « Ségolène Royal: ‘Pas question de culpabiliser la République' »). Elle précise d’ailleurs sa pensée en ajoutant : « Je me refuse à entrer dans ces logiques culpabilisantes dans un pays qui donne à tous ces enfants le droit à l’accès à l’école, même si des inégalités demeurent. (…) La France est un grand pays démocratique qui fait de l’éducation sa priorité, où tous les enfants vont à l’école gratuitement, où il y a un modèle social très protecteur, l’accès à la santé. Il n’est pas question en plus de culpabiliser les Français et de culpabiliser la République. »  Ces déclarations ne sont qu’un exemple du discours tenu par les autorités en place depuis les attentats du vendredi 13 novembre 2015 : l’idée générale reste la même, à savoir un refus radical de même penser les causalités qui sont à l’œuvre dans ces attentats. 

Il n’y a aucune réflexion, du moins publiquement, sur la stratégie répressive à mettre en œuvre. Il n’y a même pas de commission d’enquête parlementaire, contrairement à ce qu’avaient fait les États-Unis en 2001 pour comprendre la faillite de leur communauté du renseignement (et aussi pour contrer la vision complotiste du « 9/11 »). Avec l’état d’urgence, on se contente de continuer sur la même voie,  sans apparemment aucune réflexion sur les raisons de l’échec enregistré en novembre, alors même qu’un attentat majeur avait eu lieu en janvier. A ma connaissance, aucun responsable n’a d’ailleurs démissionné ou n’a été démis de ses fonctions.

Il n’y a aucune réflexion sur notre politique étrangère dans le « Grand Moyen Orient » pour reprendre un terme néo-conservateur. Avons-nous  vraiment la bonne stratégie pour contrer les divers groupes djihadistes que nous affrontons en Afrique et au Moyen-Orient? Avons-nous les moyens et les alliés de nos ambitions? Mystère.

Il n’y surtout aucune réflexion sur les causes qui peuvent amener des jeunes gens, indéniablement socialisés sur le territoire français, à se radicaliser au point de devenir des terroristes visant à faire un vendredi soir le maximum de victimes parmi une foule d’anonymes fêtards parisiens. Les spécialistes français ne manquent pourtant pas.  Le Président du CNRS Alain Fuchs a encouragé le 18 novembre 2015 les chercheurs à amplifier cet effort de compréhension du terrorisme afin de mieux le combattre. De fait, pour nos dirigeants politiques, comme l’a très bien expliqué  le journaliste scientifique Xavier Molénat dans un article d’Alter Eco+, intitulé « La sociologie excuse-t-elle les terroristes? », il n’y a là que la reprise en France d’un thème typique des conservateurs américains pour lesquels toute explication sociologique, psychologique, économique, etc. d’un comportement délictueux revient à excuser ce comportement. Si l’on fait des sciences sociales, on ne peut qu’être littéralement révulsé par de telles affirmations.  Je ne vais pas me lancer moi aussi dans la démonstration, pour tout dire triviale, que comprendre et expliquer ne veut pas dire excuser.

Le lecteur intéressé par ce genre de discours de négation des sciences sociales pourra d’ailleurs se reporter au texte de Paul Berman, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme »(publié dans le Monde du 1er décembre, p. 16), pour en juger sur pièce, et encore faut-il préciser que l’auteur, s’il réfute les « causes profondes » mises en avant par toutes les sciences sociales (sociologie, économie, géographie, etc.), met lui-même en avant  deux causes, la rage qui s’empare de certaines êtres humains depuis la nuit des temps – rage qu’avaient bien décrit selon lui les poètes de l’Antiquité – , et les discours haineux de l’islamisme. P. Berman semble ignorer qu’en désignant le discours de l’Islam radical comme cause de la violence, il contredit sa propre idée archaïque d’une rage meurtrière sans cause! Ce texte, quoique qu’il soit d’une nullité intellectuelle bien digne de servir d’illustration dans un cours d’introduction à la logique scientifique pour les étudiants de première année de sociologie,  témoigne  cependant  de la volonté maintenue de chercher un motif au terrorisme contemporain. Nos dirigeants semblent eux vouloir aller plus loin dans le refus de même envisager des causes, et, comme je fais partie de ces égarés qui passent leur temps à tenter d’expliquer ou de comprendre le comportement d’autrui aux frais de la République, je tenterais ici quelques hypothèses explicatives au refus des gouvernants actuels de rechercher quelque explication que ce soit.

Premièrement, il y a d’évidence, comme l’a bien vu X. Molénat, un repli des dirigeants socialistes actuels sur une vision complétement réactionnaire de la déviance, sur ce qu’on appelle souvent le « populisme pénal », dont ils escomptent quelque profit électoral. On n’en est même plus au célèbre slogan de Tony Blair, « Tough on crime and tough on the causes of crime », des années 1990, on en est désormais carrément revenu à une vision victorienne de la déviance, il ne nous manque bientôt plus que le bagne et le gibet comme solutions. Ce discours cherche à s’appuyer sur les lacunes intellectuelles du grand public. Qu’il faille rappeler en 2015 que comprendre et expliquer un comportement humain ne veut pas dire l’excuser ni avoir un jugement, moral ou politique,  positif sur ce dernier souligne surtout l’incompréhension d’une majorité de la population face à une démarche de sciences sociales. On peut regretter que les socialistes de 2015 appuient cette régression intellectuelle qui aurait fait honte à ceux qui firent jadis la grandeur du socialisme européen, mais c’est ainsi que le socialisme se meurt. J’attends de fait avec une joie mauvaise l’annonce par F. Hollande lors  d’un prochain attentat qu’il serait bon de penser à rétablir la peine de mort pour crime terroriste. Ce qu’un socialiste fit, il est en effet bon qu’un socialiste le défit.

Deuxièmement, il y a, comme le montrent avec une belle candeur les propos de S. Royal, un déni de ses propres responsabilités. En effet, si l’on admet à titre d’hypothèse de travail vraiment intellectuellement audacieuse que « l’on ne nait pas terroriste, mais qu’on le devient », il est impossible de ne pas étudier les conditions de la socialisation qui favorisent ce genre de grave déviance. Or ces conditions sont au moins pour partie liées aux politiques publiques menées sur le territoire où est socialisé le futur terroriste – sauf à supposer que les politiques publiques n’existent pas et que seule la société existe. Ainsi, bizarrement, peu de terroristes contemporains semblent avoir été socialisés en Suisse, mais je peux me tromper. Le laïus de S. Royal sur les politiques publiques d’éducation, de redistribution et de santé, qui sont à l’écouter presque excellentes en France, souligne bien sans le vouloir la difficulté : il ne faut surtout pas chercher d’explications, car cette recherche d’explications mènerait directement aux responsabilités des partis qui ont gouverné la France depuis des décennies. Il faut toute la candeur politique d’un Emmanuel Macron pour oser – d’un point de vue néo-libéral –  pointer quelques problèmes dans la société française qui pourraient bien expliquer ces événements. Il faut surtout toute la jeunesse politique d’Emmanuel Macron qui ne le rend pas comptable de tout ce qui a été fait depuis les années 1980 par le PS lorsque ce parti fut au pouvoir (1981-86, 1993-2002, 2012-..). Au contraire, F. Hollande, S. Royal, et quelques autres rescapés des années 1980 portent tout le poids de la responsabilité d’avoir été le Parti socialiste au niveau national tout au long de ces années. Ils peuvent voir les fruits de leurs décisions d’antan. Pour être un peu polémique, c’est ainsi le Parti socialiste qui a inventé et fait prospérer la « politique de la ville » depuis les années 1980 comme réponse aussi privilégiée que fallacieuse aux mutations du marché du travail dans le cadre de la mondialisation. L’ancienne « Ministre des mamans » comme les enseignants la moquaient pour son populisme (déjà!) quand elle était en charge de l’éducation au début des années 1990 a peut-être quelque part de responsabilité dans le (dys)fonctionnement actuel de cette République.

Ouvrir la porte à une discussion sur les explications ne manquerait donc pas de donner raison à tous les opposants de ces socialistes-là. L’extrême droite bien sûr, qui validerait ses thèmes privilégiés : l’immigration, le laxisme, et, bien sûr, la tolérance face à l’Islam. Les néo-libéraux à la Macron, Attali, Tirole, etc., qui mettraient en accusation tous les blocages maintenus de la société française excluant trop de gens du monde du travail. Et aussi bien sûr tous les gens de la gauche de gauche, qui sont sans doute atterrés  de voir une S. Royal présenter désormais la France comme un véritable pays de Cocagne. On comprend donc qu’il soit vraiment très urgent pour les dirigeants socialistes de ne pas se demander comment on en est arrivé là et de se replier sur une vision aussi monadique que possible du terroriste, ce pur agent du Mal, qui, si possible, devrait s’auto-engendrer. Et cela ne s’explique pas.

Nous en sommes donc là en ce 2 décembre 2015.

Et nous voilà en guerre, parait-il.

Suite aux attentats du vendredi 13 novembre 2015, la France, agressée, serait entrée en guerre contre le terrorisme (djihadiste), voilà le récit qui a envahi les médias depuis une semaine. Il  a reçu le saut de l’officialité à travers le discours de François Hollande devant les parlementaires réunis en Congrès à Versailles ce lundi. Les deux Chambres se sont empressés de voter dans la foulée une loi étendant l’état d’urgence pour trois mois, et on votera sous peu une rallonge budgétaire pour faire face aux premières dépenses de cette guerre dans le budget 2016 du pays.

J’ai pourtant comme une difficulté avec cette prétendue césure. Sauf à ne rien vouloir entendre des discours les plus officiels des autorités françaises depuis au moins 2001 et à tenir pour rien par exemple l’engagement de l’armée française en Afghanistan et plus récemment au Mali, il me parait totalement illusoire de voir dans ce vendredi 13 une entrée en guerre. L’armée française mène depuis un moment déjà des « Opex »(opérations extérieures), qui visent tout de même assez souvent par l’usage raisonné de la coercition armée des adversaires se référant d’une manière ou d’une autre à l’islamisme radical. Qu’une des branches de cet islamisme radical, désormais protéiforme, celle de Daesh, ait réussi à frapper des civils jusqu’au cœur de Paris constitue certes un très grave échec pour nos capacités de renseignement, mais il ne faut pas en faire en soi un début. Ce n’est dans le fond que le énième épisode d’un très long conflit.

Par contre, ce qui me parait faire césure, c’est le glissement de F. Hollande sur des positions de droite, voire d’extrême droite, à cette occasion.

La droite et encore plus l’extrême droite critiquaient la mauvaise querelle avec la Russie de Vladimir Poutine qui empêchait d’impliquer plus avant cette dernière dans le règlement de la question syrienne. Du jour au lendemain, droite et extrême droite reçurent satisfaction. Nous allions désormais bombarder Daesh de concert avec nos amis russes. Les chefs d’état-major français et russe se parlent  officiellement de nouveau. Si on le pouvait, on leur rendrait leurs navires Mistral avec nos plus plates excuses.

La droite et l’extrême droite s’en prenaient, plus ou moins fortement certes, à l’espace de libre circulation Schengen. On se rappellera qu’il s’agissait d’un des thèmes de la campagne de N. Sarkozy en 2012 avec sa promesse de « renégocier Schengen ». Le FN ne cesse d’appeler au rétablissement des frontières. Au lendemain des attentats, voici nos bons socialistes europhiles qui exigent de leurs partenaires européens et de la Commission européenne une réforme en urgence de l’espace Schengen, dans un sens bien sûr restrictif.

La droite et l’extrême droite font de la sécurité leur fond de commerce depuis au moins les années 1970. Comme l’a montré le discours de F. Hollande devant le Congrès, tout comme la discussion sur la loi prolongeant l’état d’urgence pour trois mois, seul l’aspect sécuritaire semble devenu  prioritaire pour l’exécutif socialiste et sa majorité parlementaire. Il est même officiellement question de réviser la Constitution pour permettre un meilleur état d’urgence que celui permis par la loi ordinaire de 1955. Ironiquement, le dixième anniversaire des émeutes de 2005 avait pourtant donné lieu quelques jours auparavant à un début de réflexion dans l’opinion publique sur la faible prise en compte des difficultés sociales, économiques et territoriales qui étaient apparues alors. Avec F. Hollande en ce mois de novembre 2015, toute réflexion sur l’arrière-plan social, économique et territorial des événements semble perdue de vue – au moins quand il s’adresse solennellement aux députés et sénateurs. Pourtant, cela saute aux yeux : les victimes  à en juger par les courtes biographies qu’ont rassemblées les médias font tous partie de la France intégrée dans sa vaste diversité, et leurs assassins de tout le contraire, toujours d’après les éléments rassemblés par les médias. C’est vraiment le lumpen-prolétariat de notre temps. On aurait pu attendre d’un Président socialiste un minimum de prise en cause de cet aspect social, économique et territorial. Cela viendra peut-être plus tard, mais le contraste sur ce point avec les réactions suite aux attentats du mois de janvier 2015, qui avaient donné lieu à une réflexion sur les tâches de l’éducation nationale par exemple, n’est guère encourageant.

Enfin, il y a cette reprise d’une proposition de l’extrême droite qui vise à priver de leur nationalité française les condamnés pour terrorisme. Certes, pour F. Hollande, restant légaliste sur ce point, il ne saurait être question de faire ainsi des apatrides, ce que le droit international interdit, puisque cette mesure ne viserait que les condamnés ayant la possibilité de se prévaloir d’une autre nationalité (par naissance). L’efficacité dissuasive de la mesure pour contrer les velléités djihadistes de certains me parait vraiment nulle. L’aspect démagogique de la proposition saute aux yeux: d’après un sondage, c’est une mesure qui serait soutenue par une immense majorité des sondés (plus de 90%). Elle me parait toutefois particulièrement liée à une pensée typique de l’extrême droite. En effet, ce n’est pas tant qu’elle créerait deux catégories de Français comme le disent les critiques (de gauche d’avant le 13 novembre), mais qu’elle implique l’idée que le mal s’explique par le fait de ne pas être français. Un vrai Français ne peut commettre un tel mal, donc il s’agit en fait d’un étranger. Ce genre de pensée coupe court à toute réflexion un peu approfondie sur les parcours qui mènent au djihadisme certaines personnes indéniablement socialisées sur le territoire français depuis leur naissance. L’hégémonie culturelle de la droite et de l’extrême droite parait ainsi validée : il n’est même pas question de s’autoriser à comprendre pourquoi quelqu’un socialisé en France devient djihadiste, c’est simplement un faux Français. L’étranger est mauvais, le Français est bon. Comme cela, le monde devient plus simple, c’est sûr.

Probablement, vu son état préalable de faiblesse dans l’opinion (juste avant les attentats sa popularité baissait encore), F. Hollande n’a pas entrevu – au moins à très court terme – d’autre choix que de s’aligner sur les positions de la droite et de l’extrême droite. A relire son discours devant le Congrès, je me demande d’ailleurs encore quelle phrase n’aurait pas pu être prononcée par un Sarkozy en de semblables circonstances. La folie qui sembla s’emparer de la droite parlementaire au lendemain de son discours au Congrès tient d’ailleurs sans doute à l’irritation de celle-ci face à l’immense plagiat qu’avait opéré la veille F. Hollande à son détriment. Il reste que ce plagiat revient tout de même à dire, y compris à l’extrême droite : vous aviez raison sur des nombreux points.

De fait, lorsqu’un Président socialiste commence à reprendre dans un discours devant le Congrès au moins une proposition qui fut l’apanage de l’extrême droite – celle sur la déchéance de nationalité des condamnés pour terrorisme -, il ne peut que légitimer cette extrême droite, qu’il prétend par ailleurs combattre. Cela va quand même être compliqué de mobiliser l’électeur aux régionales pour faire barrage à l’extrême droite, dont on reprend certaines idées clé.

Bref, nous sommes en guerre, pardon en « Opex », cela n’est malheureusement pas nouveau, mais  l’extrême droite ne l’est plus tant que cela, extrême, et cela c’est nouveau. Vraiment une très mauvaise semaine.

Ps. Peu après avoir écrit ces lignes, j’ai eu confirmation de mon impression : Marine Le Pen elle-même reconnait que les mesures prises et annoncées ressemblent fort à ses propres idées. Et quelques députés socialistes, selon le Monde, s’interrogeraient tout de même…

Houellebecquerie (Soumission, Michel Houellebecq)

C’est la fin de la pause estivale, et je me prends du coup à lire des choses bien inutiles. Une voisine m’a ainsi prêté le dernier Houellebecq en date:  Soumission (Paris : Flammarion, 2015). Je me suis surtout senti obligé de me livrer à cette lecture, parce que la dite voisine y voyait un reflet de la vie universitaire contemporaine, et qu’elle voulait avoir mon avis.

Il se trouve que, de ce point de vue, cet ouvrage ne vaut pas et de très loin un bon vieux David Lodge. Notre bon Houellebecq ne connait pas grand chose à la vie universitaire, et il devrait aller se plaindre auprès de son informatrice, une certaine Agathe Novak-Lechevalier (enseignante à Paris X -Nanterre), citée en remerciements à la fin du roman. Par exemple, lors de ce qu’il présente comme un changement de régime, avec l’élection d’un Président de la République « musulman » en 2022, le remplacement du Président de l’Université où est censé exercer le narrateur s’effectue d’un coup comme un simple fait du Prince. Son informatrice a donc oublié de lui préciser la différence entre un Président d’Université – élu par son conseil d’administration, lui-même issu principalement d’élections par les universitaires concernés – et un Recteur d’académie, nommé en Conseil des ministres. Les horaires de cours réduits des professeurs d’université (par rapport aux maîtres de conférence?) m’ont aussi bien fait rire (jaune) (p. 27) – cela n’existe plus depuis 1981 (c’est « 192 heures équivalent TD » par année universitaire pour tout le monde!, et je ne le sais moi-même que pour avoir discuté avec un ancien qui regrettait ce privilège).  De même, l’Université Paris III Sorbonne est, semble-t-il, dévolue dans la foulée de l’élection présidentielle de 2022 aux Saoudiens comme un vulgaire aéroport grec par gros temps de memorandum of understanding. Je doute fort qu’une telle possibilité puisse exister dans le cadre légal républicain, et, du coup, notre auteur oublie sans doute de préciser que la Constitution a sans doute aussi été changée en un tour de main après l’élection de son fictif Président « musulman ».  Il plane en fait un vent d’irréalisme dans toute cette description de la vie universitaire, qui éloigne fort l’auteur de ses prétentions au naturalisme à la Zola qui effleurent de ci de là avec ses notations sur les « plats micro-ondables » que consomme le narrateur faute visiblement de savoir faire la cuisine. Par ailleurs, le livre entretient complaisamment le mythe du professeur d’université (homme bien sûr) qui couche avec toutes les étudiantes qu’il veut bien désirer dans sa grande mansuétude de mâle dominant. De fait, le livre de Houellebecq pourrait être utilisé par les collectifs anti-harcèlement sexuel actuellement présents dans le monde universitaire comme une illustration du caractère indispensable de leur action. Or j’ai cependant quelques doutes. Je ne dis pas que de telles pratiques n’aient pas existé, et qu’elles n’existent pas actuellement, mais, cela ne parait pas, ni la norme de la vie universitaire contemporaine, ni la principale préoccupation des collègues. (Qui semblent plutôt préoccupés par leur prochain article dans une revue à comité de lecture, par leur nombre de citations sur Google Scholar ou par les activités extra-scolaires de leur progéniture.)  J’avais eu il y a quelques années une conversation avec un collègue partant en retraite, qui notait d’ailleurs la transformation de la vie universitaire sur ce point. Les années d’après 1968 avaient été effectivement un moment où ce genre de pratiques de séduction pouvaient exister sans grand scandale, mais, de son point de vue de vétéran, elles n’étaient plus vraiment de mise désormais.

En dehors de cette vision pour le moins biaisée et datée du monde universitaire, le livre m’a paru aussi comme totalement à côté de la plaque dans son scénario de politique-fiction, mais est-il besoin de le préciser? M. Houellebecq ne connaît visiblement pas grand chose à la politique française – et ne veut sans doute rien y connaître. En effet, face à la menace d’un « musulman » susceptible d’arriver à la Présidence de la République sous ses propres couleurs (c’est-à-dire à la tête d’un parti confessionnel), fut-il le plus modéré du monde comme le présente le romancier, il ne fait guère de doute que la dynamique de l’opinion publique lui serait entièrement contraire, et que la droite et l’extrême droite, voire une bonne partie de la gauche la plus laïque, feraient l’union sacrée contre lui. En réalité dans l’Europe de l’ouest contemporaine, il n’existe aucune dynamique électorale propre pour quelque parti confessionnel musulman que ce soit – tout bonnement cela n’existe pas ou cela reste groupusculaire : au contraire, ce qui existe bel et bien depuis les années 1980, c’est la multiplication et le succès de partis de la droite extrême qui expriment  leur refus de l’immigration extra-européenne, et parfois très ouvertement leur détestation de l’Islam (comme le « Parti de la Liberté » aux Pays-Bas sous la direction de Geert Wilders ou la « Ligue du Nord » en Italie sous celle de Matteo Salvini). Notre FN franchouillard fait partie désormais d’une famille partisane qui se trouve présente presque partout dans l’Union européenne, et il n’est d’ailleurs plus le plus extrémiste d’entre eux. Du coup, ce qui peut représenter l’actualité de l’avenir proche, c’est l’arrivée au pouvoir au niveau national de ces partis. A dire vrai, ils le sont déjà, par exemple au Danemark où ils participent de nouveau à la majorité parlementaire qui soutient le gouvernement de la droite libérale et conservatrice. On peut d’ailleurs se demander aussi si l’actuel dirigeant hongrois, pourtant membre du Parti populaire européen (PPE), Viktor Orban, ne fait pas partie du lot, vu ses récentes déclarations sur l’immigration. Donc, si l’on voulait se livrer à de l’anticipation politique pour nourrir la trame d’un roman, on pourrait plutôt imaginer un pays européen qui établit un régime d’apartheid sur le modèle de celui mis en place par le « Parti national » dans l’Union sud-africaine après sa victoire de 1948. Ou encore une année 2033 où l’on célèbrerait avec faste dans l’Europe entière le centenaire de l’arrivée au pouvoir d’A. Hitler dans l’Allemagne de Weimar. Au regard de ces scénarios de politique-fiction plus réalistes malheureusement au regard des évolutions politiques en cours, le succès médiatique du scénario foncièrement irréaliste élaboré par M. Houellebecq signale par contre fort bien à quel point l’obsession « musulmane » a gagné les esprits en France et finit même par définir son actualité aux yeux du monde.

De toute façon, on sent bien à la lecture du roman que ce scénario, qui n’est au fond qu’esquissé, ne constitue qu’un  prétexte pour nous ressortir le thème houellebecquien désormais éternel : l’avilissement de l’individu à l’ère libérale – et surtout les grands problèmes de l’individu mâle ordinaire en proie à la fin (supposé) du patriarcat. Depuis son inaugural Extension du domaine de la lutte paru en 1994, si l’on n’a pas compris le message, c’est qu’on est tout de même un peu bouché.  Dans ce cadre, rien ne nous est épargné dans Soumission : le narrateur possède à peu prés tous les défauts moraux possibles – en dehors de son intérêt pour l’écrivain Huysmans (ce qui se traduit  d’ailleurs par une rupture de ton dans la narration quand il est question de ce dernier). Sa conversion à l’Islam se trouve du coup présentée comme une caricature de conversion de convenance: un poste retrouvé dans son université, un salaire triplé par la générosité saoudienne, et surtout, souligné en bien gras par Houellebecq pour les lecteurs un peu distraits de la compréhension (p. 291-293), la possibilité d’avoir plusieurs femmes, une pour la bonne chère, une autre pour la jeune chair. (Et en plus, on comprend bien que notre narrateur alcoolique et fumeur n’aura pas à se priver des vices-là avec sa conversion, vu la conversation fort alcoolisée avec le Président d’Université musulman, p. 241-262, chargé de le convertir). Que ce narrateur destiné à incarner le comble de la veulerie, et de l’absence de caractère autre que la recherche du plaisir (et encore…) soit un universitaire ne fait bien sûr pas plaisir à mon amour-propre corporatiste (si, si, j’en ai!). Cette qualité d’universitaire contredit aussi mon sens sociologique et mon expérience, parce que, dans la France contemporaine, la plupart des universitaires se trouvent être en fait des passionnés par leur métier/sujet/recherche/carrière. Cependant, en même temps, il faut bien dire que Houellebecq réussit assez bien son coup. Bizarrement, Soumission m’a en effet fait penser à Symphonie pastorale d’André Gide, sans doute parce que, dans les deux cas,  les narrateurs que créent les écrivains Gide et Houellebecq sont des personnages qui incarnent la nullité morale.  La différence est bien sûr que  que Houellebecq entend aussi incarner lui-même cette nullité morale à la ville, puisqu’il multiplie les signaux dans le roman qui tendent à obliger le lecteur à l’assimiler à son personnage de narrateur. (Le narrateur habite au même endroit dans Paris que Houellebecq, il fume, il boit, il fréquente les maisons d’édition, etc.).  De ce fait, il est difficile par assimilation (indue?) de ne pas le mépriser lui, tout en l’admirant tout de même un peu pour son culot à se mettre ainsi en scène comme ce pauvre hère libidineux, souffreteux, alcoolique, machiste, goinfre, craintif, revanchard, asocial, intéressé, vaniteux, qui mène la narration. (Le plus drôle est alors que notre parfait salaud de papier et de fiction, Houellebecq, n’aime guère que les journalistes fassent le récit de ses vraies saloperies, comme le fait la série d’articles publiés à son sujet dans le Monde cette semaine, vraiment très drôles à lire par ailleurs.) Un journaliste italien rendant compte de la parution de la traduction italienne de l’ouvrage signalait que M. Houellebecq avait créé un personnage qui représentait pour notre époque un double du personnage de l’Homme sans qualité de Musil. Je n’ai pas lu ce roman, et l’éloge est sans doute fort exagéré, mais, effectivement, notre Houllebecq a multiplié les déclarations prêtées au narrateur où ce dernier indique son vide intérieur. Il serait difficile de ne pas y voir l’une des thématiques de ce roman.

Par ailleurs, si on lit le livre comme une illustration de la dégradation morale de nos contemporains (qui ne croient à rien, qui ne s’intéressent à rien, à part à la nourriture et leur sexualité, etc.), le fait que le narrateur se convertisse in fine  à l’Islam apparaîtra comme très insultant à l’égard de cette religion. L’auteur prend d’ailleurs bien soin de présenter cette conversion par le narrateur comme parfaitement intéressée, à la fois lubrique, mondaine et pépère, et n’ayant vraiment rien de spirituelle au sens classique du mot. Cela correspond à des déclarations de l’auteur fort défavorables à l’Islam au demeurant. Cet aspect m’a paru pour le moins déplaisant, mais, après tout, ce genre de conversion de convenance a toujours existé, et c’est peut-être même la source principale des conversions dans l’histoire, plus que les aspirations spirituelles. Il est vrai qu’une conversion au christianisme évangélique, à la foi mormone ou au bouddhisme aurait impliqué sans doute un scénario moins attrayant pour les médias. Il faut bien vendre sa camelote quand on vit de sa plume. (Et puis si le narrateur devenait mormon, il avait certes droit à plusieurs femmes en s’installant dans l’Utah, par contre fini la bibine…) En revanche, on ne peut que rester mal à l’aise devant la multiplication dans l’ouvrage sous la plume du narrateur de tous les poncifs de l’extrême droite la plus radicale. Le dispositif romanesque choisi par Houellebecq, une voix unique de narrateur, renforce en effet le côté péremptoire des propos prêtés au personnage. Et là encore, comme à la ville, Houellebecq n’est, semble-t-il, pas bien loin des idées qu’il attribue à son narrateur… Cela reste bien sûr délicieusement ambigu, c’est de la fiction, n’est-il pas?  Enfin, tout cela sera sans doute plus clair, le jour où Houellebecq fera le saut de l’engagement politique direct. Bientôt au côté de Geert Wilders aux Pays-Bas par exemple? … en même temps, cela supposerait quelque courage et entrerait en contradiction avec le Houellebecq de papier. Pour l’heure, ce n’est au fond que de la littérature ronchonne, et il ne faut guère s’en soucier plus que cela.  

Un dernier point. Je ne lis très peu de littérature française contemporaine, je suis le plus souvent déçu en effet, mais, encore une fois, je suis frappé par la pauvreté de la langue utilisée. Ou disons, par sa faible consistance. Ou alors, peut-être suis-je moi-même vraiment très ronchon sur ce point. Du triste sort du patriarcat je n’en ai à vrai dire rien à faire, de celui de la langue française chez ceux qui se prétendent écrivains cela m’interroge plutôt.

Tiphaine Rivière, Carnet de thèse

tiphaineriviereFaire le compte-rendu d’une bande dessinée est une chose auquel je ne suis pas accoutumé, mais il me faut faire une exception pour les Carnets de thèse, de Tiphaine Rivière (Paris : Seuil, 2014).

L’auteure y narre avec un brio certain, graphique et narratif, les déconvenues d’une thésarde en lettres modernes faisant une thèse sur Kafka à la Sorbonne. Je suppose que, du point de vue du sous-genre de BD auquel cela correspond, il s’agit d’une autre manifestation de cette tendance à l’autobiographie – ou à l’autofiction plutôt -, dans la BD française depuis quelques années, sans doute sur la lancée d’une BD à l’immense succès international comme Maus, mais aussi en lien avec les tendances similaires présentes dans la littérature française en général.

Il se trouve que, par son illustration des travers de l’Université  contemporaine, cette BD m’a fait rire aux larmes. Littéralement. C’est là donc du bel ouvrage jugé à l’aune du divertissement procuré au lecteur.  Cela faiblit cependant un peu sur la fin. En effet, malgré toutes les difficultés rencontrées, la thésarde fictive achève sa thèse et la soutient. Contrairement à l’auteure qui, elle, a abandonné sa propre thèse pour se consacrer justement à la BD. Le happy end (partiel) gâche un peu le propos, mais je comprends que faire finir au mieux l’héroïne dans un centre de télémarketing ou au pire à mendier sur la place de la Sorbonne aurait été un peu troublant.

Quoi qu’il en soit, cette BD constitue une excellente introduction à la thèse en sciences humaines et sociales. Je suggère donc qu’elle devienne de lecture obligatoire pour tous les M2 (master 2, année 5 des études post-bac) visant la recherche dans nos disciplines sinistrées (car superfétatoires). Et, puisque nous nous trouvons en pleine bureaucratisation de la recherche, je suggèrerais même que, selon le décret en préparation sur le doctorat,  les Écoles doctorales avant de valider l’inscription en thèse demandent une déclaration sur l’honneur de tout doctorant selon laquelle il a bien lu cette BD et qu’il en a compris le sens. On aurait une perfection dans le kafkaïsme bien fait pour me plaire.

Que peut donc apprendre de si important l’aspirant docteur en sciences humaines et sociales dans cette BD?

Tout d’abord, les (més)aventures de l’héroïne montrent qu‘il ne faut pas s’engager en thèse sans un financement – ou sans un moyen de vivre pendant la durée prévisible de la thèse qui ne prenne pas trop de temps. Ici, après quelques galères, l’héroïne finit par être recrutée comme bureaucrate de base à l’Université (visiblement la Sorbonne). De fait, aujourd’hui, si quelqu’un ne trouve pas de financement pour sa thèse, cela veut déjà dire qu’il est déjà très mal parti, et qu’il vaut mieux ne pas insister. L’absence de financement signale en effet fortement à l’aspirant doctorant que sa recherche n’intéresse pas les personnes qui définissent les domaines sur lesquels il serait bon de faire des recherches. Une thèse en lettres modernes sur Kafka représente sans doute la quintessence de ce qui n’intéresse pas les décideurs. En effet, les aspirants doctorants doivent prendre conscience du basculement général de la conception de la recherche vers une vision « schumpétérienne » de cette dernière. La recherche ne vaut en effet à leurs yeux (comme les documents de la Stratégie de Lisbonne l’officialisent depuis le début du millénaire pour l’Union européenne) que si elle permet de soutenir l’innovation, qui permet de développer la rentabilité du capital national (ou européen) face à la concurrence du monde extérieur. Les sciences humaines et sociales de ce point de vue là ne servent pas directement à grand chose, même s’il existe au niveau du CNRS un salon de l’innovation en sciences sociales. Bref, si tu n’as pas créé ta start-up à 30 ans, tu as raté ta vie, et tu n’auras ni poste au CNRS, ni bien sûr ta Rolex. Plus sérieusement, un aspirant doctorant doit comprendre que bien des disciplines de sciences humaines et sociales disparaitraient s’il fallait décider aujourd’hui de commencer à les financer sur fonds publics. En effet, les sciences humaines et sociales vivent encore largement  sur un effet d’hystérèse lié à leur institutionnalisation au moment des révolutions nationales et bourgeoises, et à leur boom d’après 1945. Nous sommes tous en sciences humaines et sociales comme le latin et le grec ancien au collège, dont plus personne en haut lieu n’aurait l’idée d’introduire sous cette forme l’étude sur fonds publics si elle n’existait pas déjà. Une scorie du passé national et bourgeois, et des « Trente Glorieuses ».

Ensuite, il ne faut pas seulement avoir un directeur de thèse, mais il faut bien le choisir. Il faut à la fois quelqu’un de connu sur le domaine de recherche et qui veuille bien s’occuper du sort de ses thésards et pas seulement les exploiter. Ici le directeur de thèse est un parfait salaud, uniquement préoccupé d’accumuler plus de thésards que ses concurrents directs, et ne montrant aucun intérêt pour les sujets de thèse qu’il prend en charge. Il développe donc toute une série de tactiques pour ne pas s’occuper de ses nombreux doctorants qui sont d’un ennui total pour lui. Les pages où il conseille à la doctorante – transformée en images en gentil cocker auquel on lance une baballe – d’aller lire tout Schopenhauer pour s’en débarrasser pour un an au moins sont géniales. En tout cas, ce personnage, particulièrement odieux, ne va pas améliorer l’image des professeurs d’université. De vieux beaux, courant les colloques internationaux. Et, sans doute, de tels personnages existent. (L’auteure prend d’ailleurs soin de remercier son propre directeur de thèse et de le distinguer du personnage de la BD.) Avec une bonne oreille et un peu d’attention sur l’état de la discipline, un aspirant doctorant doit toutefois savoir le repérer. Sinon, tant pis pour lui.

Par ailleurs, il faut choisir un sujet de thèse qui ne soit pas battu et rebattu. La thésarde fictive a choisi un sujet sur « l’absurde chez Kafka » (sic). Cela sert bien sûr le propos de la BD qui insiste beaucoup sur l’absurdité de tout cela, mais cela correspond surtout pour moi à l’avertissement implicite selon lequel il ne faut surtout pas prendre un sujet sur lequel tout a été écrit, ou tout au moins tellement de choses qu’il devient un peu difficile de se montrer original. A un moment de la BD, l’héroïne prétend avoir « fiché » (mis en fiche) plus de deux mille ouvrages et articles, cela m’a paru un  peu excessif, mais c’est très significatif de la difficulté à aborder un sujet sur-travaillé. Normalement, une thèse devrait porter sur un sujet qui n’a pas été fait et refait. Cet avertissement vaut aussi pour ma propre discipline, la science politique.

Enfin, il faut bien se rendre compte du degré montant de bureaucratisation de l’environnement de la recherche. C’est usant, mais inévitable.  L’auteur consacre même deux pages à une simili-Ministre de la recherche, ressemblant fort à notre chère Geneviève Fioraso, expliquant qu’il faut tout compliquer pour emmerder les chercheurs afin qu’ils se tiennent tranquilles. Bonne idée, et d’ailleurs en parlant de doctorat, le futur texte sur les Écoles doctorales à l’étude ces jours-ci semble bien constituer à ce que j’ai pu en comprendre en le lisant (via la version préliminaire diffusée par les syndicats) une perfection en matière de bureaucratisation. C’est vraiment un hommage émouvant à Kafka, à Orwell et à Zinoviev. Tant de bêtise bureaucratique en si peu de lignes ne peut qu’impressionner. Personnellement,  j’ai choisi de ne diriger aucune thèse pour ne pas ajouter des malheureux docteurs sans poste à la liste des losers du jeu absurde que sont devenus les études doctorales, mais j’ai tout de même une pensée pleine de compassion pour les collègues, sincères et dévoués, qui vont devoir se battre pour faire fonctionner cette belle usine à gaz.  J’ai beaucoup aimé la « commission Théodule », formé de membres extérieurs à l’ED, chargée de vérifier chaque année que les doctorants de la dite ED avancent. Et dire que ce gouvernement prétend  « simplifier »! Ah les cons…

Et pour finir, la BD est explicite sur le niveau de concurrence actuel pour les postes des maîtres de conférences ou de chercheurs. La thèse n’est pas grand chose, il faut aussi publier, publier, publier, et avoir ses réseaux (en l’espèce, le fait d’être normalien dans la BD). Il faut tuer ou être tué. La métaphore graphique y est littéralement, mais elle correspond bien à la réalité d’un niveau de concurrence – tout au moins dans la plupart des disciplines que je connais – qui ne cesse de monter. Nous vivons une « crise des ciseaux » : plus de candidats brillants et vraiment très bien préparés, et de moins en moins de postes d’enseignants-chercheurs et de chercheurs réellement ouverts. Du coup, pour gérer le hiatus, les collègues en place montent la barre chaque année pour justifier les recrutements. Ainsi, pour la science politique, mes collègues semblent s’orienter, comme en économie, sur un critère de recrutement dominant : le nombre d’articles publiés dans les  « grandes » revues « à comité de lecture ». J’ai saisi ainsi des discussions où l’on comparait du coup le candidat à x articles et celui à y articles, sachant que x est significativement différent de y. C’est sûr que cela simplifie beaucoup le travail de recrutement, que cela le rend « juste », au moins en apparence, y compris devant les tribunaux administratifs, dans un contexte de pénurie de postes et de surcroît de candidats de très grande valeur. Tant qu’il reste au moins un poste à pourvoir, on peut l’attribuer avec justice, après on verra. En même temps, si les aspirants doctorants sont d’ores et déjà mis au courant de cette tendance (qui n’est pas propre qu’à la France d’ailleurs! c’est pire ailleurs en Europe du sud), cela finira sans doute par changer leurs calculs. En effet, si l’on a  vingt ans ou un peu plus, est-ce qu’il est du coup bien raisonnable de s’engager avec une énergie de sportif de haut niveau ou de cadre à potentiel dans un cabinet d’audit  pour être engagé in fine comme fonctionnaire seulement à la veille de mes quarante ans – avec un salaire de débutant qui n’est même plus désormais le double du salaire minimum et avec comme employeur un État qui, par ailleurs, semble avoir quelques problèmes financiers, enfin surtout pour son personnel de la « main gauche ». Il est peut-être plus raisonnable d’assurer autrement l’avenir.

Bien sûr, tout le monde ne pourra pas faire de la BD – domaine qui, d’ailleurs, connait lui aussi ses problèmes de revenu du côté de ses auteurs comme l’a montré une manifestation lors du Festival d’Angoulême de cette année, mais au moins que personne ne s’engage en doctorat sans savoir à quoi il s’expose. Donc allez lire cette BD!

Philippe Val ou le super-troll

(Je ne devrais pas écrire ce post, parce que prêter attention à Philippe Val et à ses élucubrations, c’est « nourrir le troll ».)

En vue de lancer son pamphlet, Malaise dans l’inculture (Paris : Grasset, 2015), P. Val a été invité dans la matinale de France-Inter il y a quelques jours, et il a eu tout le loisir de déverser tout son fiel sur ce qu’il appelle le « sociologisme » – cette vision du monde qui, en expliquant les raisons d’agir de tout un chacun en toutes circonstances par l’économique et le social, aboutirait à nier la responsabilité individuelle de chacun dans les méfaits qu’il peut commettre et à ne pas voir l’enracinement culturel du Mal chez certains de nos contemporains. Julien Salingue a eu le courage de lire la prose de P. Val, et de la commenter. Ce collègue a le cœur bien accroché.  Il a donc dû acheter le livre (… ou le voler?). Je n’ai pas eu ce courage méthodologique, mais ce qu’en rapporte J. Salingue correspond bien au contenu des quelques lignes que j’ai pu en saisir en feuilletant la chose dans une de mes librairies préférées. Il y a eu des énervements plus circonstanciés encore, tout en sérieux, comme cette longue défense et illustration de la sociologie par Christian De Montlibert, « Philippe Val et la haine de la sociologie », Le Monde, 22 avril 2015 (p. 15). Ou encore cette satire, par Eric Fassin, pour le site du NouvelObs. Il y a eu aussi l’énervement de Sylvie Tissot, qui n’apprécie guère que toute critique de l’ordre établi finisse aux yeux de P. Val par vous faire soupçonner d’antisémitisme. (Il me semblait bien avoir moi aussi entendu cet enchaînement délirant sur France-Inter, mais mal réveillé sans doute, je n’y avais cru qu’à moitié.)

De fait, toutes ces réactions – qui ne sont rien sans doute par rapport aux silences affligés de beaucoup – ne serviront pourtant à rien. Au contraire, P. Val en sortira renforcé, déjà à ses propres yeux, dans son statut d »‘intellectuel », briseur de tabous, injustement persécuté par ces « chiens de garde » d’universitaires et de chercheurs – il fera facilement remarquer d’ailleurs que les réactions les plus vives viennent des sociologues classés politiquement les plus à gauche. Que du bonheur, sans doute.

Cette situation m’inspire trois remarques.

D’une part, de tout ce que j’ai pu recueillir sur le contenu de l’ouvrage, il ressort que P. Val semble bien revisiter tous les poncifs de la pensée la plus réactionnaire du passé et du présent. Comme tout réactionnaire qui se respecte, il s’en prend vivement à J.J. Rousseau, source du « totalitarisme » et du « sociologisme »; tel un néo-conservateur à l’américaine, il s’en prend à l’écologie ou aux « lanceurs d’alerte ». Comme par un heureux hasard, tout ce qui peut ressembler vaguement à une critique de la société tel qu’elle est est désormais vu par notre P. Val version 2015 comme un signe de décadence intellectuelle, morale et culturelle. Il est désormais vraiment du côté obscur de la Force.

D’autre part, comme il s’agit d’un pamphlet et d’une parole pamphlétaire, il faut bien faire remarquer la faible qualité du propos jugé à cette aune historique. Notre bon P. Val veut jouer désormais au grand penseur de la Réaction – ce qui constitue son droit le plus strict – luttant contre les maux qui menacent la Civilisation libérale, mais son argumentation et son style restent adaptés aux médias généralistes de notre temps. Elle est simpliste, péremptoire, ne tenant aucun compte de ses contradictions évidentes. Même le commentaire, pourtant vraiment très poli du journaliste Michel Guerrin dans le Monde (« Paradoxal Philippe Val », 17/04/15, p1. et p. 24) le note.  C’est une forme singulièrement affaiblie de la polémique intellectuelle que P. Val propose. De fait, n’est-ce pas d’ailleurs une particularité du débat français contemporain que d’abaisser sans cesse le seuil de recevabilité dans le débat public d’une œuvre polémique pourvu qu’elle se situe nettement dans le registre du propos réactionnaire? Autrement dit, je finis par me demander si le fait que  P. Val soit autorisé à parler comme un « intellectuel », même réactionnaire et à la veste retournée, n’est pas clairement pour le coup un signe de la Décadence du pays! De Charles Maurras à Philippe Val… tout de même, comme dirait Nicolas Baverez qui s’y connait ès décadences, c’est vraiment la France qui tombe.

Enfin, ce qui en fait un super-troll, c’est qu’il tient ces propos au nom de valeurs qu’on peut par ailleurs partager : les Lumières, la liberté d’expression, la défense de l’esprit critique. C’est cela qui le rend parfaitement troll. Un destructeur de la pensée critique qui s’autorise de celle-ci pour s’exprimer contre elle.