‘Bullshit’ Wauquiez

Bon, je sais bien que ce n’est pas du tout raisonnable de dire deux mots des aventures et mésaventures de l’actuel leader des Républicains, Laurent Wauquiez, suite à ses cours donnés à l’EM Lyon, mais doit-on toujours être raisonnable qu’on dispose d’une si belle occasion de rire (jaune)?

Tout d’abord, je n’ai pas vu souvent passer l’information selon laquelle ce cours avait déjà attiré l’attention du journal Le Monde qui lui consacre un article avant que la polémique n’éclate. C’est en page 12 du Monde daté du vendredi 16 février 2018, « Le prof Wauquiez disserte sur le ‘défi des communautarisme' », sous la plume de Olivier Faye. Le lire a posteriori m’a bien fait rire : Thierry Picq, le directeur de la dite école, déclare au journaliste que L. W. « interviendra comme expert, et bien évidemment de manière apolitique » [sic]. Le plus drôle est que le ton de l’article et son titre soulignent bien que L. Wauquiez va d’évidence tenir un discours politique, au sens d’idéologique, et laisse planer le doute sur la nécessité pédagogique de ce genre d’interventions (doute que je partage of course), mais il n’envisage pas du tout le tour politicien de l’affaire à venir, au sens des « propos de comptoir » ou « propos de table » que le dit Wauquiez va tenir ensuite.

Ensuite, les réactions des uns et des autres, selon qu’on croie que L. Wauquiez l’a fait exprès pour faire nouvelle autour de lui, ou selon qu’il est juste un peu moins professionnel en matière de communication qu’on pourrait s’y attendre, semblent se calquer exactement sur ce qu’on peut savoir des a priori de chacun sur le dit Wauquiez. Plus on le déteste, plus on le croit stratège. Pour ma part – et n’allez pas du coup me soupçonner de l’apprécier -, en entendant les extraits diffusés par les médias,  leur contenu et leur ton, j’ai plus eu l’impression qu’il a voulu « frimer » devant des jeunes gens qu’il croit tout acquis à sa cause, qu’il a voulu « épater » la jeunesse. Cela parait bête, mais, en situation, face à tant de jeunes admiratifs, comme n’importe quel professionnel appelé à témoigner de son métier, il a pu se laisser aller à en rajouter. En particulier, pour soutenir cette vision d’un bug pédagogique, je ne vois vraiment pas quel intérêt objectif il aurait eu à faire allusion dans l’espace public large à un Sarkozy mettant sur écoute ses propres ministres. Cela ne peut qu’énerver l’intéressé, qu’on sait rancunier, et cela ne lui fera gagner aucun appui nouveau dans l’électorat. En « assumant » tout le reste, L. Wauquiez s’est d’ailleurs ensuite excusé dans les médias sur ce seul point.

Enfin, il faudrait tout de même commencer à s’interroger sur le « cas Wauquiez ». Actuellement, il est un des rares politiciens qui déclenche de telles détestations dans son propre camp. Il y aurait toute une revue de presse à faire d’articles (comme les portraits à charge donnés de lui d’il y a quelques années dans le Monde, ou plus récemment le dossier d’Acteurs de l’économie Rhône Alpes sur sa manière de gérer sa région) ou même de livres désormais (avec celui d’un conseiller régional de la droite de Rhône-Alpes) qui dénoncent son caractère et dont les informations ne viennent visiblement pas des opposants de gauche ou d’extrême-droite du personnage. Cela correspond aussi à un autre mystère (en tout cas pour moi): mais, pourquoi ce politicien qui a fait tout le cursus honorum de nos élites essaye-t-il à tout prix d’apparaitre aussi peu doué intellectuellement que … (complétez vous-même!)? Je comprends bien la stratégie de « trumpisation » ou « salvinisation » (de M. Salvini, Italie), mais, dans le fond, est-ce la bonne stratégie de communication dans un pays qui ne déteste pas que son Président de la République apparaisse comme un militaire lettré, un essayiste, un intellectuel, un esthète, voire un (élève de) philosophe? Même Sarkozy ne veut pas laisser croire désormais qu’il est et fut un « gros lourd ».

Enfin, un grand merci tout de même à L. Wauquiez d’être ce qu’il cherche à paraître.

 

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Réaction à « Démolition »(J. Siméant)

Ma collègue politiste Johanna Siméant a publié en ligne le 6 janvier 2018 un texte important, intitulé Démolition. Cette collègue y décrit son effarement face à l’évolution de son monde vécu, face à tous les ravages du néo-libéralisme qu’elle y constate et qui n’ont fait que croître et embellir depuis qu’elle est en âge de réfléchir à la société, depuis les désormais lointaines années 1980.  Je dois dire, par proximité générationnelle avec cette collègue,  que je partage sans l’ombre d’un doute son constat pessimiste. Vu le succès d’audience de ce texte, je ne doute pas que je ne suis d’ailleurs pas le seul.

De fait son texte m’a inspiré ces quelques remarques tout aussi désabusées.

En le lisant ce fort texte, je me suis demandé si nommer l’idéologie, dont nous constatons les ravages dans le présent, « néo-libéralisme », n’est pas devenue à ce stade un euphémisme, une édulcoration, une manière de se rassurer encore. Pour ma part, je commence, faute de mieux, à utiliser le terme de « (néo-)darwinisme social » – en effet, ce n’est pas seulement que les plus forts, efficaces, intelligents, entreprenants (alias les « premiers de cordée ») ont droit à plus que les autres comme dans la théorisation néo-libérale standard à la Hayek, mais c’est aussi que la situation présente dérive vers l’idée, encore implicite certes, que les faibles doivent disparaître purement et simplement de la surface de la terre. Ce ne sont encore des « assistés », ou des « expulsés » pour reprendre les termes d’une sociologue comme Saksia Sassen – mais on peut présager qu’ils seront, à un horizon pas si lointain, des « solutionnés ». Il faut n’est-ce pas « une solution finale » au problème des migrants, comme l’a dit malencontreusement un politicien conservateur allemand il y a quelques jours – en faisant certes scandale tant l’allusion à ce à quoi on ne doit pas penser était linguistiquement évidente. En finir avec les étrangers, cela serait effectivement déjà un début… Pour l’instant, aucun auteur, intellectuel,  tout au moins un peu reconnu par l’Université, n’a théorisé à nouveaux frais cette nécessaire élimination des plus faibles, il n’y a pas de nouveau Malthus ou Spencer à l’horizon, et c’est peut-être cela qui est trompeur. Nous appelons les idées hégémoniques « néo-libéralisme », voire « libertarianisme », parce qu’il existe des dizaines d’études sur le mouvement intellectuel transnational qui a présidé, presque partout dans le monde, à l’adoption depuis près de quarante ans aux politiques de retour au marché, de marchandisation, de délégitimation de l’État social, de New Public Management, etc., mais est-ce que, abusés par cette profusion de récits bien étayés, nous ne nous trompons pas sur le fin mot de l’histoire? Sur l’état d’esprit réel d’une part au moins des « premiers de cordée », qui couperaient volontiers la corde pour se débarrasser du poids que nous représentons tous autant que nous sommes? Ceux qui « ne sont rien » sont encore trop pour certains de ceux qui sont! Après tout, le néo-libéralisme – peut-être a contrario même des valeurs de ses thuriféraires les plus convaincus – est-ce que ce n’est pas un faux semblant, pour une pulsion plus fondamentale de domination/destruction de la part de certains êtres humains à l’encontre d’autres êtres humains?

Ensuite, je me suis dit que ce texte, déjà par son sous-titre (« Le vertige du savoir inutile »), témoignait fort bien d’une certaine impasse des sciences sociales contemporaines. L’une des raisons pour laquelle il existe des sciences sociales, c’est d’offrir à la société une  réflexivité rationnelle qui permet, en principe, aux gouvernants de faire prévaloir le « Bien commun », d’aller vers le mieux de la dite société.  Ces sciences sociales et leurs résultats sont pris bien sûr elles-mêmes dans des luttes sur ce qu’est le « Bien commun », et tout le néo-libéralisme n’est lui-même qu’une définition à la fois du « Bien commun » (en l’occurrence, le seul bien des individus) et de la méthode infaillible pour l’obtenir (le libre jeu des marchés appuyé sur un État fort, promoteur et gardien de ces derniers en particulier). Cependant, que deviennent les sciences sociales quand les gouvernants, ou plus généralement les dominants, les élites, etc. n’ont rien à faire de leurs résultats, parce qu’ils ne visent plus du tout le « Bien commun », mais leurs seuls avantages, petits et grands plaisirs, commodités, etc.? Bref, comme dirait Aristote – désolé pour la référence vieillotte! -, qu’ils sont des tyrans et non des monarques? (Même des théoriciens néo-libéraux seraient d’ailleurs en droit de se plaindre de ce point de vue, puisque leur théorisation fait l’éloge de la concurrence libre et égale, alors que les grandes économies ont été en leur nom de plus en plus en proie aux entreprises monopolistiques de toute nature).

Le récent « Sommet de Davos » constitue une illustration parfaite de ce hiatus : il est censé œuvre au « Bien commun » de l’humanité, il donne plus l’impression d’être le bûcher de toutes les vanités et de tous les égoïsmes. Certes, les personnes qui s’y expriment peuvent déplorer la montée des inégalités, bien documentée désormais par les sciences sociales les plus officielles (genre OCDE par exemple), et leurs effets déstabilisants sur les sociétés du monde développé, et, en même temps, elles n’agiront en rien pour lutter en pratique contre ces dernières, bien au contraire. Emmanuel Macron s’y est révélé un grand artiste de ce point de vue : aller raconter à Davos qu’il s’inquiète des inégalités dans le monde, alors même qu’il a fait supprimer en France la part de l’impôt sur le capital frappant les plus riches de nos riches déjà bien riches par ailleurs. Les termes de double langage, de tartufferie, ou d’hypocrisie me paraissent en fait bien faibles, quoi que leur existence même dans notre langue montre bien qu’il ne s’agit guère d’une nouveauté dans les affaires humaines. A l’exception du terme anglais de « greenwashing », nous ne savons cependant pas bien nommer  cette stratégie politique qui s’empare de toutes les critiques reposant sur des valeurs largement partagées pour les admettre hautement en paroles en les niant ardemment dans les actes. Contrairement à ce qu’écrivent les journalistes de Mediapart, qui ont remarqué la réitération de cette stratégie par Emmanuel Macron et par bien d’autres dirigeants du monde,  il ne s’agit pas au sens technique d’une critique interne, parce qu’un tel mouvement de la pensée suppose que le critique soit lui-même de bonne foi dans sa remise en cause de son propre système de pensée. (C’est par exemple le « socialisme à visage humain » de Dubcek à Prague en 1968.) Or, en l’occurrence, il s’agit là d’une simple affichage pour la galerie, d’un pur faux-semblant. Et Davos n’est qu’un exemple d’une attitude plus générale.  Le féminisme du machiste, l’écologisme du pollueur, le sens de la fraternité humaine du raciste, l’internationalisme du xénophobe, le sens du respect de l’homophobe, l’égalitarisme de l’exploiteur, le libéralisme du dictateur, la rationalité du bureaucrate, le communisme des réseaux collaboratifs, etc., voilà ce qui domine le monde occidental, et pas une critique interne!  C’est l’éternel hommage du vice à la vertu. Qui témoigne au moins d’une chose – plutôt positive pour le coup- : il est bien difficile aux salauds de défendre publiquement leurs saloperies. On peut certes revenir en actes au XIXème siècle, mais on ne peut plus parler comme au XIXème siècle. Cela donne du coup de l’Orwell généralisé (« La guerre, c’est la paix », etc.), heureusement pour l’instant sans la contrainte faite à tous d’y croire et de répéter ces inversions de la vérité. Malheureusement, le dit Orwell ne nous a pas légué un concept, un terme, pour nommer ce qu’il décrit si bien dans sa dystopie.

Enfin, en conséquence de ce qui précède, je me suis dit que les pratiquants des sciences sociales ne devaient pas croire à l’impact en soi de leur recherches sur la société – et découvrir ensuite que leur travail ne sert à rien. La phrase toujours cité du bon vieux Durkheim à ce sujet, qui sert souvent à justifier notre travail, est trompeuse. Décrire en long, en large et en travers les effets délétères pour le « Bien Commun » du « néo-libéralisme », ou du « (néo-)darwinisme social » comme je préfèrerais l’appeler, ne fait que renforcer chez les auditeurs des convictions déjà là. Tout ce qu’on pourra écrire ou dire dans le cadre académique ne change pas grand chose en dehors de rapports de force, qui existent ou pas dans la société. La seule question à se poser en tant que spécialiste des sciences sociales, si l’on tient au « Bien commun », est alors de se demander comment aider à créer un rapport de force favorable, mais cela ne passe pas que par la seule publicisation des recherches. Ainsi, depuis combien de temps parle-t-on en France de « souffrance au travail » (pour reprendre les terme de Christophe Desjours)? Plus de vingt ans à mon avis? Et que se passe-t-il? Pas grand chose – sinon qu’en pratique, cela empire. Bref, dénoncer, décrire, déplorer, etc. ne sert à pas grand chose si les rapports de force n’évoluent pas. De ce point de vue, j’aurais tendance à ne pas trop prendre au sérieux l’infatuation gramscienne de certains à gauche. Reprendre la parole dans l’espace visant le grand public, reconquérir à terme l’hégémonie, comporte sans doute des éléments porteurs pour l’avenir, mais il ne faut pas confondre cette prise de parole en elle-même avec toute la constitution des rapports de force. Ce dont tout le mouvement émancipateur souffre – partout dans les pays développés- , c’est bien plutôt par exemple de ne pouvoir rien bloquer d’important pour le fonctionnement au quotidien de la société, contrairement au mouvement ouvrier en son temps. Passerait-on ainsi des décennies à ratiociner sur l’égalité hommes/femmes si les femmes pouvaient littéralement tout bloquer ? si elles s’emparaient du pouvoir électoral que leur donne leur majorité démographique? etc. Du coup, en tant que politiste, je me dis que les chercheurs qui veulent œuvrer pour le ‘Bien Commun » devraient consacrer plus de temps à réfléchir sur ce qui change effectivement les rapports de force dans nos sociétés qu’à continuer à décrire les désormais trop évidents ravages du néo-libéralisme, du capitalisme, du sexisme, du racisme, etc. Bref, réfléchir plus  à être collectivement un peu plus Gandhi, Freud ou Jaurès que Durkheim ou Weber.

Et sur ce, en ce dernier jour de janvier, bonne année 2018!

 

On a vraiment les héros qu’on mérite?

Les décès presque concomitants de l’écrivain Jean D’Ormesson et du chanteur de variété Johnny Hallyday ont donné lieu à un double emballement médiatique bien révélateur de ce qui domine notre présent.

Les enterrements en très grand apparat républicain de ces deux personnalités, indéniablement de droite, gratifiés chacune d’un propos présidentiel de circonstance, m’ont donné d’abord l’impression d’assister à une apothéose de la droitisation de la société française – mais en y repensant surtout à une droitisation par le bas. De fait, ce semblant d’unité nationale m’apparait plutôt tragi-comique. Les deux disparus ne furent en effet que de bien habiles artisans de leur art respectif. Je doute fort qu’on puisse leur y attribuer une seule invention – qui aurait d’ailleurs l’idée saugrenue de les citer dans une histoire un peu sérieuse de la littérature ou du rock’n’roll? Par contre, il faut leur reconnaitre une capacité à se constituer un public fidèle dans l’hexagone. Ils avaient aussi réussi avec l’aide des médias dominants à y devenir des « mythologies » au sens de Roland Barthes – la longévité en plus, mythologie donc à épisodes, que le dit Barthes n’avait guère eu à envisager lors de la parution de son ouvrage.

De fait, au regard de l’histoire culturelle de la France (pour ne pas parler de celle du monde), ce sont des  personnages qui ne valent donc que par le contexte de leur réception.  Et, là il faut bien dire que leur enterrement fut le parachèvement de leur œuvre.

La célébration de ces deux personnages comme des héros nationaux témoigne ainsi de notre  ringardise collective. Bourgeois et prolos confondus. Non seulement, ni l’un ni l’autre ne sont des innovateurs dans leur art, mais, en plus, quel peut bien être leur apport pour l’avenir de la nation?   En caricaturant à peine, le culte des vieux châteaux de famille d’un côté, et des grosses motos des familles de l’autre, Carpe diem et l’amouuurrrr...  Cela ne va pas nous mener bien loin comme collectivité nationale dans ce XXIème siècle qui s’annonce un peu agité tout de même. Et puis, en dehors de leur art, quelle grande cause ont-ils défendu? Je sèche. Le droit des divorcés plusieurs fois remariés d’être enterrés en grand apparat par notre Sainte Mère l’Église?  Le droit des personnes âgées à se moquer des jeunes?

Certes, d’un point de vue républicain, il faut de tout pour faire une nation, il faut respecter les émotions du grand public, mais, à force de ne plus vouloir ou pouvoir distinguer en haut lieu des personnages vraiment dignes d’hommage, ne court-on pas collectivement le risque du ridicule? Moi y compris, en se sentant obligé de  réagir comme d’autres, à ce grand moment de n’importe quoi national.

(Bon, les Amerloques ont élu ‘Trump le dingo’ comme Président, on peut bien enterrer not’Johnny comme un Hugo de notre temps et notre Jean d’O comme un nouveau Malraux! Fuck  les pisse-froids! Vive la France!)

Dominique Reynié (dir.), Où va la démocratie?

img20171120_21250069Dominique Reynié, directeur de la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique), a souhaité financer un  sondage d’opinion transnational sur la perception de la démocratie dans les pays européens et aux États-Unis. Les résultats de cette enquête, réalisée à l’hiver 2017 par la société IPSOS, portant sur 26 pays, utilisant au total 23 langues, et ayant interrogé 22041 personnes au total, sont publiés dans un ouvrage collectif qu’il a dirigé, intitulé Où va la démocratie? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique (Paris : Plon, 2017).

C’est un ouvrage au premier abord un peu étonnant pour le lecteur ordinaire de science politique. En effet, cet ouvrage se trouve être largement illustré (par des photos à la forte teneur symbolique, souvent double page, issues de l’Agence Reuters surtout, créditée p.5), un peu comme un news magazine – les publicités en moins -, et il a été imprimé sur un papier glacé étonnamment épais (par Galaxy Imprimeurs, p.5, qui n’a pas l’air d’être un imprimeur très préoccupé de développement durable), ce qui induit un poids de l’ouvrage plutôt gênant à la lecture. Ces deux aspects – photos souvent pleine page et papier glacé ultra-épais  – n’apportent pas en fait grand chose au lecteur que je suis. Peut-être témoignent-ils de l’intention de voir largement circuler cet ouvrage dans un contexte de prêt en bibliothèque, et peut-être permettront-ils aux historiens de l’avenir de savoir comment on illustrait les choses à notre époque pour parler d’Europe. Car, en fait, l’ouvrage – même s’il traite des États-Unis – parle surtout d’Europe (hors Russie, mais avec la Suisse et la Norvège), comme le signale sans ambiguïté l’image choisie pour sa couverture. On notera ainsi que, parmi les pays choisis pour réaliser l’enquête, ne figure pas le Japon, pourtant un pays démocratique digne d’intérêt dans ses évolutions – malgré la proximité idéologique, l’approche n’est décidément pas ici celle de la « Trilatérale » des années 1970, où des chercheurs engagés (à droite) se préoccupaient de l’avenir de la démocratie libérale face à la menace communiste interne et externe. De fait, ni Dominique Reynié, ni celui/celle qui a rédigé la notice de présentation de l’enquête (p. 21-22), n’ont souhaité replacer cette enquête transnationale dans le contexte des nombreuses enquêtes comparatives désormais disponibles (dont bien sûr les inévitables Eurobaromètres pour le cas européen, voir pour un panorama, le manuel d’A. Chenu et L. Lesnard, La France dans les comparaisons internationales. Guide d’accès aux grandes enquêtes statistiques en sciences sociales, Paris : PFSNP, 2011), et, du coup, le lecteur ne sait pas bien quelle est la valeur ajoutée d’une telle enquête par rapport à ce qui existe déjà. Les 36 questions du questionnaire donné en annexe (p. 307-314) ne m’ont pas paru d’une folle originalité, et je reste aussi un peu dubitatif sur la réduction de la taille de l’échantillon de 1000 à 600 ou 500 personnes pour les petits pays selon leur poids démographique (indiqué p. 21), ce qui implique une augmentation de la marge d’erreur. Mais, bon, n’ergotons pas, au moins les tableaux croisés de base sont disponibles sur le site internet de la Fondapol.

Sur le fond, l’ouvrage regroupe des textes généralement courts d’auteurs plus ou moins connus en science politique (du professeur ou chercheur émérite au mastérisant, cf. p. 25, Présentation des auteurs, qui traitent, soit d’un sujet (le rapport au vote, le terrorisme, les jeunes, la sécurité, l’Islam, etc.), soit d’une aire géographique ou d’un pays (l’Europe de l’est, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne, etc.). Le tableau dressé de l’état de la démocratie en Europe et aux États-Unis s’avère pour le moins nuancé, et, au final, un peu éclaté. En effet, à lire ce livre d’un point de vue européen, on ne peut que constater encore une fois les énormes différences internes à l’Europe sur de très nombreux sujets. Par exemple, sur un fond partagé d’inquiétude sur l’Islam (D. Reynié, L’Islam est considéré comme une menace dans le monde démocratique, p. 215-217), les différences s’avèrent frappantes, surtout avec la poussée d’inquiétude bien visible dans les chiffres ici donnés pour les anciens pays de l’Est. De même, on constate une différentiation croissante de la perception de la démocratie en Europe en fonction des performances nationales en  matière de gestion publique (par exemple, voir le texte de Bruno Cautrès, La préférence pour un homme fort à la tête de l’État, p. 103-111). Au total, l’alarmisme raisonné et raisonnable de Dominique Reynié (qu’on trouvera aussi dans les textes de ce dernier, Introduction : l’hypothèse d’un dépérissement démocratique, p. 21-24, et La dépendance de la démocratie à l’égard du progrès, p. 293-296), partagé par tous les auteurs, informe  la tonalité de l’ouvrage :  il faut certes s’inquiéter (surtout au regard des évolutions dans les jeunes générations (cf. Anne Muxel, L’effritement de la conscience démocratique par le renouvellement des générations, p.43-50), mais il n’y a pas de quoi (trop) paniquer sur le sort de la démocratie représentative (puisque ceux trouvent que ce serait une très bonne idée d’avoir un homme fort à la tête du pays sont très minoritaires parmi les répondants [10%], cf. Aminata Kone, Quel citoyen souhaite un dirigeant autoritaire?, p. 118-122). Inversement, si rien n’est (encore) perdu, il faut se méfier, parce que certains ex-pays de l’est en particulier paraissent vraiment sur une pente glissante (cf. Jacques Rupnik, Le désenchantement démocratique en Europe centrale, p. 127-130, et Corinne Deloy, Fragiles démocraties à l’est, p. 135-141). De ce point de vue, de manière étonnante, les données ici rassemblées tendent à faire des deux pays issus de l’ex-Tchécoslovaquie, connaissant pourtant des succès économiques ces dernières années, parmi les plus prompts  à un virage autoritaire (ou anti-partisan?), et elles constituent d’évidence une bonne préfiguration du résultat des élections tchèques de cet automne 2017. Le graphique p. 141 qui place les pays en croisant « insatisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie » et « disponibilité pour un gouvernement d’experts » pourrait constituer un bon résumé de l’ouvrage, avec l’opposition qu’il dessine entre l’Europe « heureuse » du nord-ouest (Scandinavie et Europe du nord) et l’Europe « malheureuse » du centre-est et du sud (ex-pays des Empires austro-hongrois et russe et pays méditerranéens). Bref, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous sommes bien « unis dans la diversité »… à moins que cela soit désunis dans l’adversité.

Cependant, au total, comme spécialiste de science politique, on trouvera plus dans cet ouvrage collectif des confirmations de ce qui a été déjà écrit bien des fois – par exemple, qu’il y aurait comme un malaise démocratique dans les classes populaires (sous la plume de Corinne Dely et Aminata Kone, Malaise au sein des classes populaires, p. 157-164), What a surprise my Dear! How silly they are! – que de grandes nouveautés. Les différents textes sont en fait d’un format trop court pour se prêter à de longues polémiques. Ils ne comportent pour la plupart aucune notation bibliographique.  Ils me semblent du coup plus là pour informer un débat public à partir d’eux que pour le mener directement – ce qui constitue après tout un choix éditorial pour le coup logique de la part d’une institution créée pour nourrir ce même débat.

Cependant, le plus intéressant dans l’ouvrage, c’est quand il se fait directement politique, au sens de propagandiste. Le texte de Dominique Reynié, Contre le risque populiste : l’Euro… (p. 265-270), explique ainsi que, partout dans la zone Euro, les répondants sont plus attachés à l’existence de ce denier qu’à l’Union européenne elle-même. Il pérore même: « L’euro n’est pas seulement la monnaie unique européenne, il est surtout l’unique objet européen capable de circuler tous les jours, entre les mains de tous (…). L’euro, c’est l’Europe populaire, l’Europe de tous les jours. (…) C’est parce qu’il est une meilleure assurance de la valeur des patrimoines que l’euro est populaire. Et il est bien plus populaire que l’Europe »(p. 265) – citation reprise légèrement modifiée, p. 254, pour commenter une image du Parlement européen (choix iconographique un peu étrange par ailleurs).

D. Reynié souligne que, grâce à l’Euro, « Même les électeurs protestataires ne sont pas prêts à risquer leur patrimoine » (p. 266) – comme l’a montré pour lui l’élection présidentielle française de 2017 par exemple. Plus encore, l’Euro en ce qu’il focalise l’intérêt personnel, égoïste, matérialiste, de chacun sur la permanence de l’Europe permet de la défendre au mieux – comme il conclut son court texte (p. 266).

Toutefois, cet argument m’a paru un peu spécieux, car il ignore ainsi tous les effets de composition liés à l’existence de la zone Euro. Individuellement, je peux certes avoir intérêt à son existence si je réfléchis uniquement en terme d’épargne et de patrimoine, mais, déjà, cela devient un peu plus compliqué si je pense à ma situation comme producteur (salarié, indépendant ou entrepreneur). Et surtout, cette stabilité monétaire apparente que garantit l’Euro est-elle vraiment bonne pour le pays? Si les sondages avaient existé à l’époque, dans les années 1920 et 1930, aussi bien les Britanniques que les Français auraient sans doute été majoritairement très favorables à l’existence de l’étalon-or, probablement même les classes populaires des deux pays sous l’influence de la presse de l’époque. Or, comme tout étudiant en histoire économique le sait bien, c’est justement l’abandon de l’étalon-or par les différents pays qui a permis les réajustements monétaires nécessaires à la relance (partielle) des économies concernées. Je comprends que D. Reynié, un collègue européiste s’il en est, s’accroche à l’Euro comme à une ancre dans la tempête en comptant sur la crainte des individus pour leur épargne et leur revenu, mais cet attachement peut aussi constituer un piège pour l’Europe et la démocratie en Europe. A force de s’accrocher à l’Euro dans sa forme actuelle, les dirigeants modérés que Dominique Reynié apprécie bien sûr, pour en être en France l’un des conseillers institutionnels en tant que directeur de la Fondation pour l’innovation politique,  peuvent aussi aboutir à un désastre économique pour leur nation, qui peut finir par se payer d’un écroulement démocratique. Le fait que, dans ce sondage, il n’ y ait que 45% d’italiens souhaitant conserver l’Euro – ce que note d’ailleurs bien D. Reynié -, montre qu’un raisonnement économique, un peu plus compliqué certes que la seule préservation de l’épargne, commence à s’y faire jour. (Le chiffre est d’autant plus significatif que, rappelons-le, les Italiens sont collectivement parmi les plus gros détenteurs d’épargne du continent.) On ne peut pas imaginer rester éternellement dans un système monétaire aussi dysfonctionnel tel que l’Euro dans sa forme actuelle (en l’absence de politique budgétaire commune/ d’ « union de transfert ») pour une partie au moins des pays qui en sont membres sans qu’à un moment quelque chose de grave ne se passe.

Plus généralement, c’est un peu la faiblesse de ce genre d’ouvrages lié au mainstream contemporain. Ils permettent de bien décrire la situation – tout au moins si l’on croit à l’utilité des sondages -. Une lecture transversale gauchiste de l’ouvrage parait en effet possible, où l’on s’aperçoit que les diverses victimes du capitalisme contemporain (classes populaires, femmes, jeunes, ruraux, habitants des pays périphériques de l’est ou du sud européens) ne sont pas très contentes de l’être au total, et que c’est un peu là où cela pourrait finir par coincer – même si l’attachement à la démocratie comme droit de dire son avis sur la chose publique reste partout presque unanime. Mais un tel ouvrage peut paraitre au total un peu exaspérant par les apories qu’il  implique en n’osant pas remettre en cause certains paramètres qui expliquent les résultats de sondage qu’il enregistre, mais, après tout, est-ce là son rôle?

Il faut donc se contenter d’utiliser cet ouvrage collectif comme une autre source sur l’état présent de l’opinion européenne à propos de la démocratie représentative (et à comparer à ce qui existe déjà bien sûr). Et là, Pronostic réservé, pourrait-on dire.

 

Deux livres à propos des vaincus de l’anthropocène.

Je suis d’humeur fort morose ces temps-ci. Deux livres, fort différents, que j’ai réussi à finir cet été – celui de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation (Paris : La Découverte, 2017) et celui coordonné par Cédric Biagini, David Murray et Pierrre Thiesset, Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs. Paris/Vierzon/Montréal : L’échappée/Le Pas de côté/Ecosociété,  2017) – ont de fait alimenté ma morosité. Ils abordent chacun à leur manière une question qui semble devoir devenir dans les temps à venir de plus en plus évidente: mais pourquoi diable la société occidentale et le reste du monde à sa suite ont-ils choisi une voie de développement économique, social et politique qui nous mène tout droit au désastre écologique, à la fin de notre monde? Pas à la fin du monde sans doute, mais tout de même à beaucoup de désagréments.

Pour tout esprit averti, il va en effet désormais de soi que le changement climatique et tous les autres impacts de la société industrielle  sur la nature (perte de biodiversité, pollutions chimiques, etc.) vont mener, dans un délai désormais inscrit dans une vie d’homme, à une ou plusieurs catastrophes – dont nous avons probablement autant une idée exacte que les Européens éduqués d’avant 1914 pouvaient avoir des formes et des conséquences de l’inévitable guerre à venir qu’ils pressentaient pourtant. (En gros, cela sera cent fois pire et inédit que nos pires appréhensions: l’histoire possède bien plus d’imagination que nous.)  Du coup, il devient urgent de se demander comment on a pu en arriver là. Personne n’aurait donc pensé à avertir l’humanité (occidentale) du désastre qui se profilait? Eh bien non, au contraire, selon ces deux livres, il y a eu en réalité une kyrielle de penseurs qui ont bien vu que quelque chose d’inédit, de fort mal venu, avait commencé avec la Révolution industrielle dans le rapport entre l’homme et la nature – ce que l’on appelle de plus en plus désormais « l’anthropocène » -, et que cela ne pouvait que très mal tourner si on n’y prenait garde. D’un autre point de vue, il n’était bien sûr pas écrit que cela doive mal tourner. Si l’on avait suivi les réflexions et suggestions de ces mêmes nombreux auteurs, l’histoire humaine aurait peut-être pu être autre.

Les deux livres s’inscrivent bien sûr dans des champs très différents. (Et je m’excuse d’avance auprès de S. Audier s’il venait à lire ces quelques lignes de le présenter en telle compagnie si militante.) L’épais livre de Serge Audier restitue en effet le minutieux travail d’un philosophe universitaire. Connu pour ses travaux sur le néo-libéralisme (ou plutôt les néo-libéralismes), le philosophe S. Audier se fait ici historien de toute une série d’auteurs et de courants de pensée qui ont préfiguré depuis le début du XIXème siècle ce qu’il appelle dans son ouvrage la « société écologique » – c’est à dire un concept encore à définir d’harmonisation entre les aspirations à l’émancipation humaine (dans la lignée du XVIIIème siècle) et les contraintes de notre existence dans et par la nature. Comme son titre l’indique d’emblée aux initiés, l’ouvrage s’inscrit dans une polémique savante et politique à la fois. En effet, l’un des buts que s’est fixé Serge Audier est de montrer que l’équivalence établie à fin dépréciative de toute pensée écologique par certains penseurs libéraux – équivalence qui serait en gros « écologie=romantisme=irrationalisme=haine de l’homme=amour de la nature = nazisme = suppression de la liberté » – pour déconsidérer politiquement tout engagement politique en faveur de la nature ou simplement de l’environnement s’avère fausse. Le titre du livre constitue une allusion au livre de Karl Popper, la Société ouverte et ses ennemis, et ce n’est pas là du tout un hasard.  Serge Audier entend en effet démontrer que la plupart de ceux qui ont pensé le rapport homme/nature depuis le XIXème siècle l’ont fait dans une perspective d’émancipation de l’individu et/ou de la société. Ils sont donc, non pas du côté d’une vision hiérarchique et conservatrice du devenir de l’humanité, du côté Platon pour reprendre la dichotomie à la Popper, mais, du bon côté de la force si j’ose dire, du côté de la liberté, de l’égale dignité des êtres, de l’émancipation.  Le livre apparait ainsi comme une  réponse à Luc Ferry et son vieux pamphlet des années 1990, Le Nouvel Ordre écologique.

Cette polémique, qui vise à redonner une dignité de gauche à la pensée de la Nature, m’a paru le point de loin le moins intéressant de l’ouvrage. En effet, il n’aura échappé à personne, sauf peut-être à l’auteur plongé dans trop d’ouvrages philosophiques – qu’il me pardonne cette pointe -, que toutes les forces partisanes qui se sont développés sur la base d’une réflexion écologique depuis les années 1960-70, se sont imperturbablement situées sur la gauche de l’échiquier politique et qu’elles sont entrées en conflit avec les forces nationalistes, conservatrices, réactionnaires, de tous les pays. Sauf à faire du nazisme, le premier grand parti écologique de l’Histoire – dans un grand délire anti-écolo à la Causeur -, il faut admettre que l’écologie, quand elle réussit à se politiser, à peser (un peu) dans un contexte démocratique, se situe toujours à gauche, du côté de l’émancipation individuelle et collective (avec le plus souvent des liens forts avec les luttes des femmes, des minorités sexuelles, etc.). Il suffit pour s’en convaincre de suivre un peu l’actualité mondiale: qui se bat ces jours-ci pour sauver un forêt primitive en Pologne? Contre qui? Comme d’habitude, des écolos (hommes et femmes confondus) contre des conservateurs (catholiques en l’occurrence) grands adorateurs du Dieu Mammon.

En revanche, en dehors de cet effet, si j’ose dire de champ académique/éditorial qui rend pertinent en philosophie politique un débat qui ne fait pas guère de sens en sociologie politique, le livre de Serge Audier constitue un régal de lecture. En effet, au fil de plus de 700 pages,  il renoue les fils épars de toute une tradition de penseurs qui ont bien compris, très tôt, que le rapport de la société industrielle naissante à la Nature était pathologique, peu durable, inégalitaire. La réflexivité/conscience écologique, au sens contemporain du terme, apparait donc avant le milieu du XXème siècle. En réalité, elle marque, certes en filigrane, tout le XIXème siècle, avec souvent chez ces auteurs, un mélange de rationalité (scientifique), d’esthétique, de philosophie et de morale. On va de C. Fourier à J. Stuart Mill, en passant par R. W. Emerson, W. Morris, D. Thoreau, etc.  (Le nombre d’auteurs cités, connus et moins connus, aurait d’ailleurs amplement justifié la présence d’un index.) En exhumant tous ces auteurs, éparpillés dans tout l’Occident d’alors, et aussi leurs nombreux liens d’influence ou de camaraderie, S. Audier montre que la gauche n’était pas condamnée à suivre la voie qu’elle a finalement suivi, à savoir l’acceptation pleine et entière du capitalisme industriel au nom du bonheur même du peuple. La voie prônée par exemple par un William Morris, pour citer l’un des personnages les plus connus de cette histoire, aurait pu être suivie. Les prolétaires en s’émancipant (un peu) auraient pu devenir autre chose que des producteurs (plutôt) aliénés dans leur travail et des consommateurs (vaguement) repus. L’industrialisme du compromis social-démocrate à l’ouest ou du socialisme d’État à l’est des années d’après 1945, dont Raymond Aron décrivait jadis la convergence dans son livre sur la société industrielle, auraient été évitables si l’on avait pris au sérieux les alertes, réflexions, prémonitions, propositions, et aussi savoirs, de toutes ces voix qui ont fini ignorées ou minorées. Il faut bien dire qu’on sort de cette longue et roborative lecture un peu essoré moralement de constater que tant de propos furent tenus – toujours minoritaires certes, comme le précise inlassablement S. Audier au fil des pages – qui surent voir venir les choses et qui en appelèrent à un autre avenir pour l’humanité. Il s’avère assez troublant de constater que tant de possibilités  ont été évoquées en vain.

L’effet plutôt déprimant se trouve être assez similaire à la lecture de l’ouvrage consacrant cinquante notices à ceux que les coordinateurs présentent comme les précurseurs de « la décroissance » – entendue comme un mouvement politique contemporain. Il s’agissait pourtant pour les auteurs de motiver le lecteur à penser et à agir autrement en se dotant d’armes intellectuelles venus d’une pluralité de bons auteurs, mais, là encore, le rappel de tous ces bons esprits qui nous ont prévenu laisse une impression un peu amère. La qualité des notices, souvent parues auparavant dans la revue militante La Décroissance, s’avère par ailleurs parfois très inégale. Pour les personnages du XIXème siècle, on constatera un fort recoupement avec les auteurs étudiés par S. Audier (W. Morris, S. Jevons, J. Ruskin, H. D. Thoreau, etc.). La sélection présentée s’avance ici plus dans le XXème siècle, et elle m’a paru présenter une différence d’ensemble avec l’approche des auteurs par S. Audier : une plus grande présence de la réflexion spirituelle, plus individualiste, avec des personnages comme R. Tagore ou J. C. Powys. Cette différence m’a en effet frappé : S. Audier insiste plus sur l’argumentation de philosophie politique et sociale des auteurs, alors que les auteurs de la mouvance décrite par La Décroissance s’approchent souvent du problème spirituel ou de la motivation ultime de nos actes. En effet, l’un des problèmes centraux de toute proposition d’une autre société que celle du capitalisme doit se préoccuper de la motivation des individus qui feraient vivre cette société. En effet, en résumé, dans le capitalisme, l’individu ordinaire vit pour consommer des biens et des services procurés par le marché, or comment peut-on se déprendre des joies/aliénations de la consommation accrue procurée par le capitalisme des deux derniers siècles? Pour l’instant, en pratique, personne n’a trouvé une solution, adaptée à des masses individus, qui permette de ne pas faire de l’individu un consommateur avide de toujours plus de consommation, sauf à faire appel au système de régulation morale liée à une religion (à la manière des Amish les plus traditionnels). La manière qu’a S. Audier de présenter les précurseurs de la société écologique fait  un peu l’impasse sur cet aspect de la motivation : en gros, pourquoi ne devrait-on pas être un consommateur prêt à tout polluer/détruire sur cette planète tant qu’on peut en retirer un plaisir? Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’organiser une belle fête qui aboutirait à sa propre fin? Une vie courte et joyeuse offerte par le capitalisme fossile et extractiviste, comme l’avait prévu l’économiste S. Jevons dès le milieu du XIXème siècle, plutôt qu’une vie longue et sans attrait (?) offerte par la société écologique.

Un tout autre aspect m’a frappé à la lecture de ces deux ouvrages, fort différents comme je l’ai dit, c’est l’incapacité de tous ces auteurs à penser la puissance et la pluralité de l’humanité. Par puissance, j’entends ici le fait que l’humanité (homo sapiens sapiens) est constituée d’une multitude de groupements humains – de taille et d’organisation très différentes – et surtout de puissances d’agir sur les autres groupements très différentes.  Malheureusement, la puissance d’agir d’un groupement sur un autre est depuis un moment déjà très fortement corrélé à la maîtrise de la science, de la technique, et surtout de l’énergie, par chacun. Pour le dire très simplement, les diverses versions de société écologique que tous ces auteurs dessinent sous nos yeux sont séduisantes prises comme organisation possible d’une société pacifiée ou d’un ensemble de sociétés pacifiées, mais elles paraissent d’emblée inadéquates face à la possibilité d’une autre société externe à elle/s plus puissante et hostile. Bref, c’est bien beau de rêver à des sociétés écologiques, comme le fait W. Morris dans son célèbre News from nowhere – qui se ressemblent d’ailleurs souvent par la diminution de la taille des organisations économiques, politiques, sociales qu’elles supposent – quand il existe au dehors des sociétés prédatrices et surtout plus puissantes. Tous ces auteurs semblent perdre de vue dans leur réflexion au passage cet aspect désagréable de la condition humaine – alors même d’ailleurs que beaucoup n’ignoraient pas les ravages des colonisations, de l’esclavagisme, de l’impérialisme des puissants sur les faibles qu’ils combattaient par ailleurs.

En pratique, cela voudrait dire que, si, mettons, un pays se décidait à se passer des énergies fossiles ou des matières premières présentes sur son territoire, il lui faudrait être en mesure de se défendre contre un pays ou une organisation prédatrice décidée à s’en emparer. Cela suppose d’être au même niveau de puissance que l’adversaire, et donc de recourir à beaucoup de science, de technique et d’énergie pour résister. Les anarchistes diraient simplement qu’il faut que les États et leurs prétentions de puissance disparaissent. De nos jours, il faut ajouter au triste tableau, certaines multinationales, dont il serait bien naïf d’ignorer la puissance d’agir pour s’emparer de ressources naturelles au détriment des populations les moins avancées dans la quête de la puissance. Autrement dit, la dynamique de la puissance me parait être indispensable à penser pour envisager de manière réaliste au cours du XXIème ou du XXIIème siècles une « société écologique ». Pour l’heure, les sociétés les plus capitalistes et les plus gourmandes en énergie et matières premières demeurent aussi les plus puissantes – et, franchement, j’ai bien du mal à imaginer comment ce cercle puissance/économie/énergie que la science et la technique entretiennent pourrait être brisé. J’ai bien peur au contraire que l’écart ne cesse de se creuser.

En somme, croiser une vision un tant soit peu réaliste de la politique mondiale contemporaine et une aspiration à « la société écologique » me parait difficile – sauf à imaginer qu’une société écologique particulière découvre un moyen inédit pour subjuguer les autres puissances.(Et je ne crois pas que cela soit la non-violence gandhienne…) Au final, Serge Audier  cherche les raisons de l’échec de tous ces penseurs à influencer la réalité historique (ce qui devrait être le thème d’autres ouvrages qu’il est en train d’écrire). A le lire, le poids du capitalisme consumériste  – aussi bien dans les structures que dans les mentalités qu’elles forment – vient tout de suite à l’esprit. J’y ajouterai volontiers l’oubli par tous ces bons auteurs de la volonté de puissance des États, des peuples, des élites.

Et comment sortir de la volonté de puissance? Vaste question, comme dirait le dernier héros en date de l’Histoire de France.  Morosité, morosité, vous dis-je.

 

 

Macron, déjà la Némésis? Non pas tout de suite, qu’on s’amuse un peu d’abord.

Et, voilà l’été est presque passé. Déjà l’ordinaire de notre vie politique semble reprendre ses droits. La popularité de notre nouveau Président de la République est, parait-il,  en chute libre. Il s’agirait même selon certain d’un record. C’est terrible, terrible, terrible, un si brave garçon pourtant. Le pauvre, à en croire la rumeur relaté par un quotidien du soir, il en serait même réduit à faire appel à un journaliste sportif et éditorialiste tous terrains, qui le pourrissait il y a encore un an, pour assurer sa promotion comme porte-parole. Moche tout de même.

img20170831_14083454En même temps, tout cela semble tellement écrit d’avance que j’en baille déjà d’ennui. Le livre d’Emiliano Grossman et Nicolas Sauger, Pourquoi détestons-nous autant les politiques? (Paris : FNSP, 2017), paru avant l’élection présidentielle (janvier 2017), permet en effet de décrypter la situation, en particulier à travers son chapitre 5, « Notre système politique est-il une machine à décevoir? » (p. 123-154). Après avoir écarté d’autres sources de défiance des Français envers leurs politiciens dans les chapitres précédents (qualité des politiques publiques, caractéristiques des élites, « pessimisme français »),  ils y expliquent comment l’ordre institutionnel de la Vème République se trouve à la source des chutes de popularité de plus en plus rapides et prononcées des Présidents successifs depuis les années 1980 (cf. graphique 20, p. 131). En effet, ce régime,  aux effets sans doute positifs dans les années suivant son instauration en 1958 (par exemple, la décolonisation),  est  devenu au fil du temps contradictoire avec le changement du contexte dans lequel le pouvoir d’État opère : d’une part, son présidentialisme,  réaffirmé tous les cinq ans désormais par la grande affaire que constitue pour ses protagonistes et pour les citoyens ordinaires l’élection présidentielle, revient à se trouver à chaque fois un « sauveur », chargé de ce fait de toute la responsabilité perçue par le citoyen ordinaire de la marche des affaires du pays – et cela d’autant plus qu’en absence de cohabitation, le pouvoir législatif n’est plus depuis des décennies déjà qu’un bel ensemble de godillots; d’autre part, les conditions réelles d’exercice du pouvoir d’État en France, comme dans tout pays inséré dans la globalisation, font la part belle aux contraintes européennes et internationales, et plus généralement à tout ce que l’étude de n’importe quelle politique publique révèle de complexité. Bref, il est bien loin désormais le temps  de (l’illusion de) la prééminence du chef visionnaire, garant de « l’intérêt supérieur de la Nation », où « l’intendance suivait » et où « la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille ». Aujourd’hui, de fait, c’est plutôt l’inverse. Il faut en tout cas « rassurer les marchés », et se faire aimer avant tout du lectorat du FT (Financial Times) bien avant que de « la veuve de Carpentras » – sans doute d’ailleurs morte entre temps.

Par ailleurs, l’élection présidentielle à deux tours oblige tout vainqueur à une sorte de pas de deux pour le moins étrange entre un premier tour où il faut donner des gages à son camp et un second tour, quinze jours plus tard, où il faut rassembler largement. De fait, il faut promettre beaucoup et de manière visible pour être élu Président. Pour les deux auteurs, le Président de la République, ce monarque, ce Jupiter, est donc condamné par les conditions mêmes de son élection et la réalité du pouvoir qui lui est dévolu à décevoir – de plus en plus rapidement- les attentes diverses qu’il a soulevé lors de sa campagne pour se faire élire. Lève-toi et marche, dit-il à Lazare. Et bien zut alors, Lazare ne se leva point. Car il était pris dans deux cent ans au moins de politiques publiques multi-niveaux  dans le cadre du capitalisme globalisé d’aujourd’hui. 

(Il est incidemment étonnant qu’après un tel diagnostic  les deux auteurs se contentent en conclusion de proposer des réformes bien fades dans leur Conclusion [p. 154-166]. Pourtant, si l’on suit leur raisonnement, le minimum paraîtrait de ne plus élire de Président au suffrage universel et donc de revenir à la norme commune des autres États de l’Union européenne – un Président-potiche ou un Président-arbitre [qui est souvent  un Monarque dans les pays restés des monarchies]. Bref, à les lire: au moins revenons-en à un régime parlementaire   – mais peut-être est-ce là trop ambitieux pour l’état présent des esprits. Peut-on vivre sans l’illusion d’un De Gaulle pour nous sauver? )

Ceci étant, en approuvant comme on l’aura compris l’analyse de nos deux collègues, il faut ajouter ou préciser quelques facteurs aggravants à la chute présente de notre bon Jupiter.

Premièrement, se proclamant « ni de droite ni de gauche », il perd l’appui de tous ceux qui, à droite et à gauche, ne le voient pas quelque peu irrationnellement comme  un des leurs, et donc à défendre contre vents et marées. Les vieux partis de gouvernement, l’UMP/LR et le PS, avaient au moins cet avantage : leurs partisans de droite et de gauche acceptaient, souvent pendant un temps très long, de s’illusionner sur la réalité des politiques menées  par leur propre camp une fois arrivé au pouvoir. Combien de temps aura-t-il fallu en effet aux gouvernements de F. Hollande pour dégouter les électeurs socialistes? Il en est même resté quelques-uns à la fin.  Right or wrong, my country party. Il n’est pas sûr que le « macronisme » bénéficie d’une telle prime à l’identité partisane.

Deuxièmement, notre Jupiter a manqué de sens du timing s’il voulait demeurer populaire. Nicolas Sarkozy avait su marquer les premières semaines de son quinquennat avec sa loi TEPA. Cette dernière mettait en œuvre certaines de ses promesses de campagne les plus médiatisées – sur les heures supplémentaires défiscalisées en particulier. C’était concret, comptable, totalement injuste par bien des côtés comme l’a dénoncé la gauche à l’époque, mais, au moins, it was hard money. Pour ce qui est d’Emmanuel Macron, rien de tel – sinon, à l’inverse, des annonces  de coupes budgétaires. La majorité « macroniste » a en plus perdu son temps à voter une loi sur la moralisation de la vie politique. What the fuck. Est-ce que cela améliore mon quotidien à moi, vulgaire travailleur, contribuable, fonctionnaire, allocataire, usager d’un service public? Que nenni. (En plus, vu l’état d’esprit des Français à propos de leurs politiciens dont rendent compte mes deux collègues dans leur livre, la seule moralisation de la députation possible serait sans doute l’absence de toute rémunération lorsqu’on est député, et, pour faire bonne mesure, le port obligatoire de la robe de bure après avoir donné tous ses biens à la Nation… C’est donc un désir de moralisation sans satisfaction raisonnable! Il parait   donc bien naïf de perdre son temps à légiférer à ce sujet. ) Jean-Luc Mélenchon a par ailleurs sans doute eu raison de dire qu’une partie des électeurs croyaient de bonne foi que la taxe d’habitation allait disparaître dès cette année 2017. Effectivement, s’il avait voulu se concilier les bonnes grâces de l’électorat, Emmanuel Macron aurait dû la supprimer dès cet automne 2017 – en ajoutant à chaque appel d’impôt annulé une belle lettre de sa part expliquant que toutes les collectivités locales toucheraient toutefois l’équivalent à l’euro près. Et encore mieux, il aurait dû dégrever tous les contribuables – à la manière d’un Berlusconi qui lui a compris comment se concilier par ce moyen les esprits. En effet, en ne visant que les 80% des moins biens lotis, il va énerver les 20% restants, qui ignorent presque tous qu’ils font partie de ces 20% de bienheureux. (En effet, les citoyens sous-estiment le plus souvent leur place réelle dans la hiérarchie économique du pays.) En plus, en dégrevant pas à pas d’année en année à partir de 2018, il ne restera rien d’autre de toute cette dépense fiscale dans l’opinion publique qu’une immense frustration. Au lieu de cela, notre génie d’inspecteur des finances arrivé au sommet de l’État trouve bon de laisser sucrer 5 euros sur les APL par son gouvernement quelque soit la situation de l’allocataire. Une bourde grandiose, qui va rester dans les esprits. L’inverse exacte du « travailler plus pour gagner plus » de N. Sarkozy.

Troisièmement, toutes les réformes qu’il a proposées depuis son entrée en fonction possèdent leurs petits et grands côtés austéritaires (sacrificiels comme dirait un F. Hollande cherchant à bon droit sa vengeance) au nom de la confiance des marchés et des règles européennes à respecter, elles valorisent toujours le marché, l’innovation et la concurrence, et elles ne voient d’évidence la chose publique que via une économie à la J. A. Schumpeter, Jean Tirole & Cie. (Ah ces emplois aidés qui ne servent à rien… sinon à employer fictivement des gens qui ne sont rien quand ils passent dans les gares.) C’est once again le néolibéralisme technicien à l’œuvre – dont on ne peut pas dire qu’il est mené ce pays au bonheur depuis le temps où Raymond Barre lui donna sa première expression politique. Pourquoi d’ailleurs Emmanuel Macron comme Président de la République ferait-il autre chose que ce qu’il écrivait dans le rapport Attali (2007) ou qu’il mettait en œuvre comme conseiller de F. Hollande (2012-2014), puis comme Ministre de ce dernier (2014-2016)? Ne vient-il pas de réaffirmer ses intentions dans son entretien donné récemment au magazine Le Point – un organe de presse gauchiste au lectorat populaire s’il en est? Et que dire de la réforme du marché du travail?  Les mêmes causes ne sauraient produire que les mêmes effets.  Tout changer pour que rien ne change, en somme c’est bien (la) Révolution, mais il ne faut pas que cela se voit trop tout de même. E. Macron réussira peut-être à nous faire aimer à terme les « réformes » comme il le prétend, mais là j’ai comme un doute.

Quatrièmement,  la bande d’arrivistes issus des classes moyennes supérieures qui constituent d’évidence le gros des troupes de la députation de LREM fait peine à entendre et à voir. Cela confine par moments à la pathologie et n’aide guère sans doute à rendre le Président populaire. En tout cas, le voilà vraiment seul maitre (apparent) à bord, comme le théorisent déjà mes collègues pour les présidences passées. (Il se trouve que je me rappelle de  l’arrivée en force des « berlusconiens » au Parlement italien en 1994. Et, par comparaison, je m’effraie de constater que les députés et sénateurs de Forza Italia étaient tout de même plus  intellectuellement structurés que nos joyeux drilles de LREM. Pour ne pas parler des députés et sénateurs néofascistes, démocrate-chrétiens et léguistes, de l’époque, qui me paraissent, avec le recul, comme des monstres d’idéologie et de cohérence. Bon, c’était encore le XXème siècle… Je radote.)

Bref, avec un tel début, on risque de s’amuser. On peut même se laisser aller à rêver que la thèse de mes deux collègues devienne d’utilité publique et qu’elle ait au bout de la route des conséquences heureuses sur nos institutions politiques. Mais, pour cela, il faudra sans nul doute un désastre. Rions donc d’abord, on pleurera ensuite.

 

C. Charle et L. Jeanpierre (dir.), La vie intellectuelle en France (tome I et II.)

A force d’opiniâtreté, j’ai enfin fini de lire il y a trois mois déjà in extenso les deux tomes de La vie intellectuelle en France, paru à l’automne dernier (Paris, Seuil, 2016). Ces deux lourds volumes de près de mille pages chacun,  sous la direction de Christophe Charle et Laurent Jeanpierre, ont pourtant constitué un grand plaisir de lecture.  L’intention de proposer une synthèse des deux derniers siècles de l’histoire de France en matière de production, diffusion et réception des œuvres de l’esprit apparait largement réussie. C’est clair, bien écrit, suffisamment précis pour intéresser un lectorat universitaire, tout en ne rebutant sans doute pas a priori l’honnête homme/femme. On sent de ce point de vue la patte historienne où le bien écrire reste une obligation professionnelle du savant. Il m’a même semblé que les coquilles, pour une publication contemporaine, sont étonnamment peu nombreuses, et que, pour une fois, l’éditeur a donc fait correctement son travail de relecture. En plus, matériellement, les deux lourds volumes sont visiblement faits pour durer.

On comprend par ailleurs rapidement que ces deux volumes n’existeraient pas s’ils ne s’appuyaient pas sur tout le travail préalable accompli  depuis au moins deux décennies, voire trois, par une pléiade d’historiens, sociologues, politistes, etc. pour restituer ce que fut la vie intellectuelle de notre pays sur les deux derniers siècles. Aussi bien le contenu des différents chapitres que les bibliographies proposées à la fin de chacun d’entre eux témoignent de cet investissement durable du monde académique dans une réflexivité sur sa propre histoire et sur celle des autres intellectuels. Pour ma part, j’ai en quelque sorte révisé mes classiques et aussi comblé quelques lacunes, tout  en ayant la joie de voir dessiner au fil des pages une fresque aussi complète que possible. En effet, ce qui m’a paru remarquable dans les deux tomes, c’est la volonté de couvrir l’ensemble de ce que j’ai appelé les œuvres de l’esprit. En effet, il ne s’agit pas ici que de littérature, de philosophie, de religion, d’idées politiques économiques ou sociales, mais aussi des sciences et des arts. Cette vie intellectuelle ici décrite concerne de fait tous ceux qui consacrent leur temps de travail à les produire. Elle correspond à un état de la division du travail où certains êtres humains – essentiellement de sexe masculin en pratique – ont eu le temps de faire fonctionner leurs capacités intellectuelles à plein sur des questions générales et abstraites. De ce point de vue, l’approche choisie par les auteurs est matérialiste en ce qu’elle aborde les questions sous-jacentes de ce qui nourrit (au sens premier du terme) les travailleurs de l’esprit et de ce qui détermine leur usage du temps et de leurs libertés d’en user ou pas à bon escient. Les auteurs font ainsi remarquer que, si les universitaires français paraissent bien moins actifs sur la scène politique et sociale après 1919 qu’avant 1914, c’est peut-être parce que, dès l’entre deux-guerres, les effectifs étudiants commencent à augmenter lentement mais sûrement, mais que le nombre d’universitaires stagne lui en proportion, provoquant de fait une hausse de la charge de travail de ces derniers qui ne leur permet plus d’assurer les mêmes activités d’intervention politique et sociale qu’auparavant. Cette remarque vaut d’ailleurs plus généralement pour tout le récit mené sur les deux siècles : les intellectuels dont l’histoire ici tracée a retenu le nom ont tous pu se dégager des tâches triviales de l’enseignement vis-à-vis de la masse étudiante de leur époque, ou, pire encore, d’un travail purement alimentaire extra-intellectuel grâce à quelque reconnaissance institutionnelle particulière (comme le Collège de France) ou à du sponsoring privé (comme la Fondation Albert Kahn). On le sait depuis Aristote, il faut du temps à soi pour penser. CQFD.

Et il faut bien dire que l’un des enseignements généraux de ce vaste ouvrage n’est autre que l’omniprésence de l’État comme le grand sponsor qui permet à certains de penser plus que d’autres. Certes l’Église, les forces de marché incarnées par la presse, par l’édition commerciale, ou par les collectionneurs privés, de (très) rares mécènes, et les puissances étrangères voulant influer l’opinion publique française (comme les Fondations américaines après 1945) peuvent apporter leur écot, mais, globalement, hors de l’État point de salut. Que les universitaires d’aujourd’hui apparaissent à travers l’enquête menée par Raul Magni-Berton et Abel François (dont j’ai rendu compte sur le présent blog) comme d’abominables étatistes primaires des conservateurs à envoyer de suite en camps de travail entreprises, si possible des start-up, pour rééducation mise à niveau urgentissime n’est donc pas sans s’ancrer dans une logique historique. Il faut ajouter que, bien souvent, au XIXème siècle surtout, l’État est incarné, agi, construit par des intellectuels de plus ou moins grand renom. La distinction vie intellectuelle/construction de l’État apparait alors presque fallacieuse.

L’autre grand enseignement, en dehors de l’omniprésence de l’État, n’est autre que son aspect territorialisé. Toute cette histoire s’avère affreusement (pour le provincial que je suis) parisienne. Hors de Paris, point de salut. De la Restauration à nos jours, il n’est point de mouvement intellectuel important dans quelque domaine que ce soit qui ne dispose de son ancrage parisien. La seule exception à cette règle, et encore jusqu’à un certain point, c’est le rôle joué par Bruxelles comme lieu alternatif de déploiement des libertés intellectuelles lorsque le régime politique qui gouverne Paris se fait trop hostile (comme au début du Second Empire). Cette centralité des lieux parisiens n’est bien sûr pas un scoop, bien plutôt une banalité, mais le lecteur s’étonnera tout de même de la voir à ce point confirmée, même en entrant dans les détails de l’histoire intellectuelle de la France des deux derniers siècles. Il n’y a finalement pas grand chose à découvrir en province.  Cette centralité de Paris (et, accessoirement, de la France du nord) correspond aussi à un déploiement colonial/mondial de l’influence parisienne, par exemple avec les Instituts Pasteur ou avec l’Alliance française.

En outre, ce qui m’a frappé en lisant cette histoire au long cours, c’est, d’une part, la grande liberté d’exprimer des idées sous tous les régimes qui se sont succédé – la censure dans le monde de l’imprimerie, de la librairie ou de la presse n’a jamais empêché grand chose depuis deux siècles. Elle est décrite comme il se doit par les auteurs, mais elle ne joue finalement qu’un rôle de frein très limité au mouvement des idées. D’autre part, il faut aussi noter le très faible niveau de violence physique qui s’est exercé sur les producteurs d’idées tout au long des deux derniers siècles. Il y a eu certes des proscriptions, des arrestations, des relégations, mais il n’y a jamais du seul fait d’autres Français un épisode similaire à ce que fut par exemple la « Grande Terreur » en Russie. La seule saignée, qui a changé beaucoup de destins parmi nos intellectuels, se limite à la « Grande Guerre ». Les auteurs expliquent d’ailleurs ce contraste entre la vivacité des polémiques tout au long des deux siècles et le faible niveau de violence à l’encontre de ces mêmes producteurs d’idées par leur fréquent partage des mêmes caractéristiques sociologiques. En somme, entre normaliens de droite et de gauche, on s’entretue peu, même si on se stigmatise beaucoup. Je me suis demandé si ce faible niveau de violence – dont on ne peut que se féliciter par ailleurs – ne tenait pas aussi au long souvenir de la Terreur des années 1793-94. Il faudra attendre la période de l’Occupation et de la Résistance pour que de grands intellectuels meurent assassinés pour leurs idées, à l’exception sans doute d’Émile Zola pendant l’Affaire Dreyfus et de Jean Jaurès en 1914.

Un autre élément marquant de l’ouvrage est la parabole décrite. Globalement, jusque dans les années 1960, les producteurs français de biens de l’esprit mènent un heureux combat de retardement contre un déclin annoncé. En effet, dès le lendemain de Waterloo, il est clair que l’influence française va être amené à diminuer, dans le monde faute d’empire colonial, et, en Europe en raison du réveil des nationalismes culturels anti-français suite aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Or ce déclin d’influence et d’importance en matière de vie intellectuelle va se trouver contrecarré au fil des décennies par l’importance de Paris comme métropole européenne et mondiale et par des politiques publiques réitérées mutatis mutandis au fil des décennies et des régimes de montée en puissance de l’intelligence française. Ces politiques marchent finalement tellement bien qu’avant 1914, il n’y a dans le fond guère lieu de se plaindre. Et encore, grâce à nos grands auteurs des années 1960 (ceux de la French Theory au sens large du terme) et à la vision CNRS de la Science avec un grand S portée de la fin des années 1930 aux années 1970, la France tient son rang.

Les années suivantes apparaissent pour le coup moins glorieuses, et, de fait, la conclusion des deux directeurs de l’ouvrage s’avère pour le moins « décliniste » pour ce qui concerne le passé proche. Le déclin qu’ils décrivent semble largement lié à leurs yeux à celui de l’Université. La morphologie du corps universitaire qu’ils proposent au lecteur aide à comprendre la montée en puissance quantitative depuis les années 1970 de disciplines nouvelles peu liées à des enjeux fondamentaux de savoir (les « sciences » et les « sciences sociales ») ou de tradition (les « humanités »), mais largement tirées par une demande  de « professionnalisation » de la part des étudiants et surtout de la part de l’État donneur d’ordre. Cette conception d’un savoir qui n’existe qu’au profit de l’économie fait émerger des disciplines universitaires de faible prestige intellectuel. La tendance mondiale, qui fait évoluer les universités vers le modèle des « business school », apparait ici largement endogène au champ politico-administratif français, et elle commence à se faire sentir dès les années 1960 (avec la création de l’Université de Paris-Dauphine par exemple). Par ailleurs, il est fait allusion au changement de la condition des universitaires ordinaires, qui, sans doute,  comme dans l’entre-deux guerres, ont désormais trop à faire pour s’occuper parallèlement des affaires de la Cité. Les difficultés à entrer dans la carrière universitaire jouent sans doute ici leur rôle. Et il faut bien dire que le sort des jeunes docteurs ne prête aujourd’hui guère à s’illusionner sur l’avenir de la recherche française.

L’un des reproches que je me permettrais toutefois de faire à l’ouvrage est  de ne pas avoir assez mis en lumière ceux dont les écrits et surtout les paroles médiatiques remplissent ce vide laissé par les grands penseurs, artistes et scientifiques des années pas si lointaines de l’après-guerre. Comment est-on passé du bloc-notes de François Mauriac dans l’Express aux éditoriaux de Christophe Barbier dans le même magazine? Comment expliquer qu’un Zemmour s’arroge le droit de parler de l’histoire de France en prétendant dire la vérité de l’Occupation – ce qui n’aurait pas été possible dans les années 1970? Comment un métaphysicien comme Badiou peut-il avoir été à la mode à la gauche de la gauche?  De fait, il m’a semblé que l’ouvrage ne traite pas assez de toute cette polémique réactionnaire qui a envahi les médias depuis une quinzaine d’années. L’ouvrage explique très bien en effet toutes les polémiques qui ont parcouru l’histoire intellectuelle de la France depuis 1815, mais il n’en dit pas autant qu’il pourrait sans doute en dire sur ces réactionnaires actuels qui font largement l’opinion – ou semblent la faire? -, et dont la plupart ne sont visiblement pas au niveau de leurs prédécesseurs. Cela ne vaut pas d’ailleurs que pour les réactionnaires purs à la Zemmour, Renaud Camus et autres Michel Onfray. Cela vaut aussi pour le ventre mou des intellectuels de cour(tisanerie). Amusez-vous ainsi à comparer les propos d’un Cédric Villani, le mathématicien qui s’est récemment mis « en marche », avec ceux d’autres grands savants du passé engagés dans la vie publique du pays. Et ne me dites pas qu’il n’y a pas quelque chose qui ne colle pas.

Au total, cette somme historique apparait vraiment réussie, tout en constituant en même temps un témoignage collectif raisonné du déclin contemporain d’un monde professionnel, l’Université, et surtout du détachement progressif de l’État français d’ambitions/illusions d’un savoir proprement scientifique (désintéressé, prestigieux en lui-même) sur le monde au profit d’un savoir exclusivement pragmatique, utilitaire, susceptible surtout de monétisation. Science is Money.