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Jézabel Couppey-Soubeyran, Blablabanque. Le discours de l’inaction

img20151008_17543977   Par les temps qui courent, c’est toujours réjouissant de voir un économiste utiliser un modèle intellectuel venu d’une autre science sociale. C’est en effet ce que fait Jézabel Couppey-Soubeyran dans son récent Blablabanque. Le discours de l’inaction (Paris : Michalon, 2015). En effet, cette maître de conférences en économie à l’Université Paris-I y reprend les thèses exposées dans le célèbre livre d’Albert Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire (Paris : Fayard, 1991) et les applique au discours des représentants les plus officiels du secteur bancaire français contemporain.

Elle montre ainsi, citations à l’appui (cf. 2ème Partie, Une capture par le discours et par les mots : Décryptage d’une rhétorique réactionnaire, p. 63-184) , que les grandes banques universelles,  leur porte-parole institutionnel (la « Fédération bancaire française », FBF),  les économistes qui  en dépendent directement (salariés) ou indirectement (fournisseurs d’études), et même le Gouverneur sortant de la Banque de France, le très « capturé » Christian Noyer, utilisent trois figures de rhétorique pour contrer toutes les réformes qui ont été proposées depuis 2008 pour réguler leurs activités: l’argument de l’effet pervers (« si vous réformez, cela aura des conséquences pires que que l’existant »), celui de l’inanité (« réformez donc, cela ne sert à rien, on se jouera de vos réformes »), et enfin celui de la mise en danger (« mon Dieu, si vous réformez ainsi, cela sera la fin du monde! »).  Nos banquiers n’hésitent d’ailleurs pas à se contredire entre les différentes tropes utilisées : la même réforme peut être en effet présentée selon le cas comme porteuse d’effets pervers, sans effets ou menant au désastre. Bien sûr, c’est toujours l’intérêt national de la France (avec un grand « F ») qui se trouve en jeu, et si, par malheur, on s’avise de trop ou mal réguler à Paris, à Bruxelles ou à Bâle, les concurrents britanniques, américains, allemands, etc. vont en profiter, et, là, mon cher Monsieur, ma chère Dame, adieu emploi, investissement, croissance! L’objectif de cet arsenal rhétorique est, comme pour tout conservatisme, de préserver le statu quo favorable aux intérêts économiques des dirigeants de ces grandes banques en refusant des réformes pourtant logiques au vu des risques que ces banques universelles font peser sur la stabilité économique de la France et de l’Europe. Fait qui n’est plus à démontrer après 2008, mais qui demeure constamment minimisé par les banquiers pour l’époque présente où rien de tout cela ne saurait bien sûr se reproduire. (On risque de rire jaune sous peu à leurs lénifiants propos, mais bon…)

Au delà du démontage de la rhétorique déployée par les grandes banques universelles et leurs affidés,  démontage appuyée sur une solide connaissance des tenants et aboutissants de l’activité bancaire contemporaine, le but de l’ouvrage est de livrer au grand public un plaidoyer en faveur d’une réglementation renouvelée du monde bancaire. En effet, pour  J. Couppey-Soubeyran, ce n’est pas tant en effet qu’il  existerait un manque d’idées et de débats sur la manière d’améliorer la réglementation bancaire parmi les spécialistes du domaine, mais bien qu’on se heurte en la matière à une capacité des banques à mener des combats de retardement face à ces innovations. Les banques, fait-elle remarquer perfidement, adorent les innovations financières et n’y voient jamais malice, mais elles détestent avec une belle constante toutes les innovations réglementaires… sauf bien sûr celles qu’elles ont directement inspirées aux régulateurs ou aux législateurs pour améliorer leurs profits. Elle liste  bien dans  le chapitre 3, Ne pas rester au milieu du gué, de sa troisième partie  (p. 227-258), les nombreuses réformes  qui ont été entreprises depuis 2008 (« Bâle III », « Union bancaire », etc.), mais elle souligne à chaque fois qu’elles n’ont pas été menées assez loin et que d’autres chantiers de réformes devraient être ouverts (comme par exemple la mise au jour de l’activité réelle des banques à travers des outils statistiques renouvelées).

Malgré l’indéniable qualité de l’ouvrage, j’ai toutefois envie de faire un peu de rhétorique réactionnaire à son propos. En effet, l’auteure a conçu son ouvrage comme une manière d’initier le grand public à ces problématiques afin qu’il ne s’en laisse pas compter par les banquiers (cf. Conclusion. Ne manquent plus que le courage politique et l’élan citoyen, p. 259-261) – d’où le titre évoquant le « blabla » des banques. En même temps, certains éléments présents dans son ouvrage laissent à penser que là n’est vraiment la question.

Tout d’abord, elle explique fort bien en 1er partie, Omniprésence, omnipotence : l’organisation tentaculaire du lobby bancaire français (p. 13-61) la présence au cœur même du pouvoir économique et politique français des grandes banques universelles. On pourrait parler à ce propos de « complexe financiaro-politique », sur le modèle du « complexe militaro-industriel » conceptualisé pour les Etats-Unis par C. W. Mills dans les années 1950. A des éléments bien connus (rôle de l’Inspection des finances, dépenses de lobbying du secteur bancaire que ce soit en France ou au niveau européen par exemple), elle ajoute d’ailleurs sa touche féministe, en soulignant que les quelques régulateurs qui ont été pugnaces face aux banquiers ces dernières années dans différents pays occidentaux ont été des femmes. Sans doute parce que celles-ci ont réussi à rompre « l’entre-soi de ce secteur » (p. 60). Elle ne cache pas non plus que le niveau des rémunérations offertes par la finance et la banque permettent de convaincre bien des gens de la grande justesse de la cause bancaire. (Moi-même, si on double mon salaire, je croirais aux vertus immanentes et permanentes de la banque universelle à la française, je l’avoue d’avance!) J. Couppey-Soubeyran pense toutefois que cet indéniable aspect proprement économique (ou matérialiste) reste moins important que la capacité de ce secteur à produire des discours de défense et illustration bien calibrés (p. 61) – thème central de son ouvrage de démystification.

Or, en lisant son démontage en règle des arguments des banquiers, on peut avoir  tendance à l’inverse à se dire que leur faiblesse même témoigne de l’importance de la simple domination qu’ils exercent ou des liens privilégiés qu’ils entretiennent avec le pouvoir politique. Puisque les banquiers racontent des bêtises, se contredisent même en fonction de la ligne argumentative privilégiée, ceux qui les croient, soit sont subjugués par le simple fait que ce sont des winners dont la parole est d’or, soit parce que ce sont de bons amis (ou de bons amis d’amis). La facilité avec laquelle les députés ont donné leur accord à la nomination comme Gouverneur de la Banque de France par le Président de la République actuel d’un ancien haut responsable de la BNP, malgré le tintouin sur le sujet de quelques 150 économistes effrayés par le conflit d’intérêt que cela représente, tendrait plutôt à souligner cet aspect primordial de la domination de certains et de la connivence d’autres.

Ensuite, Jézabel Couppey-Soubeyran, comme tous les auteurs parlant de ce sujet, parle « des banquiers » en leur attribuant de fait une large identité de vue, tant cela va désormais de soi que le secteur bancaire français se trouve totalement dominé (et représenté) par les grandes banques universelles. Il n’y a pas (ou plus?) d’alternative au sein même du secteur bancaire. Elle a beau souligner l’existence (récente) d’un contre-lobby, Finance Watch, elle ne peut ignorer qu’il n’existe pas  en France « une autre banque » et que ce contre-lobby ne repose ici sur rien de tangible en matière d’activités bancaires. Le secteur mutualiste, dont sont d’ailleurs issues deux des quatre banques universelles, s’est en effet rallié au modèle dominant, et il n’est pas en reste d’ailleurs pour participer à la fête et aux lendemains pâteux de soulographie (cf. les aventures grecques du Crédit agricole par exemple).  Elle appelle de ses vœux un retour du secteur bancaire à ses fondamentaux (d’un autre temps?) (chapitre 2 de la 3ème partie, La nécessité d’un secteur bancaire remis au service de l’économe réelle, p. 207-226) : prêter aux particuliers et surtout aux entreprises non financières, mais elle s’avère bien incapable de citer ne serait-ce qu’une seule banque française ayant pris ce tournant! Au contraire, elle montre bien que cette activité de prêt à l’économie est marginalisée au sein des banques actuelles. (Elle en oublie même la BPI, mais est-ce une banque stricto sensu?) Autrement dit, il n’existe aucun pluralisme de stratégie dans le secteur bancaire, et il faut aller vers les plate-forme internet de prêts entre particuliers (crowdfunding) pour trouver des innovations en ce sens (p. 217-226). De fait, j’ai quelque doute qu’un simple dévoilement des arguments fallacieux des « banquiers » actuels les détourne de leur manière privilégiée de s’enrichir. On ne transforme pas ainsi des joueurs de casino, avides et sûrs de leur bon droit, en « bons pères de famille ».

De fait, une des forces et des faiblesses de l’ouvrage est de souligner à quel point les banques françaises semblent au vu de leur comportement complètement dépendantes de leurs activités sur les marchés financiers pour gonfler leurs profits. C’est en effet pour préserver leur accès privilégié au grand casino financier mondial qu’elles font tous les efforts du monde pour bloquer les tentatives de régulation. (La loi bancaire de 2013 est de ce point de vue un modèle de réussite pour eux, mais cet aspect est désormais trop connu pour y revenir.) Elles y sont de l’avis général des joueurs privilégiés. En effet, elles peuvent se financer à court terme à bas coût en utilisant la garantie implicite de l’État de venir à leur secours pour leur éviter la faillite, puisqu’elles gèrent les comptes courants des particuliers et des entreprises non financières. Elles peuvent donc prendre des risques rémunérateurs sans rien risquer au fond. Jézabel Couppey-Soubeyran explique d’ailleurs que leurs comptes sont rendus assez opaques dans leur version publique pour qu’il soit difficile de comprendre d’où viennent exactement leurs gains sur ces marchés financiers. Je crois qu’une des premières réponses serait tout bonnement de la triche! comme l’ont montré les scandales sur le Libor, l’Euribor, etc.  Il est possible aussi qu’elles profitent des intervenants financiers « naïfs » comme l’ont montré quelques exemples en ce sens au moment de la crise des subprimes.  Bref, je me demande si l’auteure ne sous-estime l’enracinement dans la délinquance en col blanc, ou, du moins pour rester poli et prudent, dans le jeu avec les règles, qui est devenu typique de ce monde bancaire-là. Du coup, est-ce qu’il faut seulement une meilleure réglementation? est-ce qu’il ne faut pas aussi d‘autres banquiers et d’autres banques? Mais est-ce seulement possible?

En tout cas, avec un ex-haut dirigeant de la BNP à la tête de la Banque de France, à la carrière parfaite pour illustrer le concept de revolving doors devant des étudiants, ce n’est sans doute pas demain qu’en France une telle révolution dans la manière d’être banquier aura lieu. Mais en attendant allez donc lire et faire lire Blablabanque

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Stagnation(s) italienne(s) 1990-2010

J’ai profité de ces vacances de février pour aller faire un tour à Rome. Je n’y étais pas retourné depuis de nombreuses années. Je n’ai pas un goût très fort pour l’architecture baroque qui domine la ville, mais cette fois-ci je n’ai pas été déçu. La capitale italienne traduit physiquement l’impression de stagnation qui colle ces temps-ci au pays.  Les transports publics sont toujours aussi étiques et chaotiques, l’espace réservé aux piétons toujours aussi mince.  Les enseignants italiens qui mènent leurs élèves à la découverte de l’Urbs montrent déjà les défauts du revêtement extérieur du bâtiment récemment construit qui abrite les restes de l’Autel de la Paix  de l’empereur Auguste – une des seules nouveautés architecturales marquantes des dernières décennies dans le centre ville.  La photo que j’ai choisie illustre ce sentiment de work (not) in progress que procure la ville.

Comme les élections régionales italiennes approchent (elles ont lieu fin mars), les murs et  tous les autres supports possibles sont couverts d’affiches des candidats à la Présidence d’une région ou à un siège de conseiller régional. Les slogans sont tous plus  risibles les uns que les autres : je n’ai pu m’empêcher de les « taroccare » (modifier comiquement) en pensée à mesure que je les  déchiffrais. Presque tous correspondent en fait au contraire de la réalité (enfin de ce qu’on peut définir comme la « réalité » lorsqu’on a suivi les épisodes précédents de la vie politique italienne). Pour prendre un exemple, le principal slogan du Parti démocratique (PD), la première force d’opposition, se trouve être : « In poche parole un’altra Italia » (En peu de mots, un autre Italie). Le hic se trouve être que les deux dernières années ont montré à qui veut bien s’informer un peu que les élites politiques du PD s’avéraient à l’usage du pouvoir local tout aussi corrompues et inefficaces que celles du camp d’en face. La suprématie morale de la gauche (et du Parti communiste italien d’avant 1990) à laquelle ce slogan fait allusion par routine a vécu.  Le maire PD de Florence vient ainsi de démissionner sur des soupçons de corruption. Le président PD de la région Lazio (Latium) a  dû quitter la vie politique il y a quelques mois parce que, justement, cet homme marié, bon catholique naturellement, fréquentait assidûment des « viados » (transsexuels) et se trouvait du coup soumis au chantage de policiers véreux…  Son principal prestataire de service sexuel est en plus mort peu après la révélation du scandale, sans qu’il y ait apparemment de lien de cause à effet… Cet appel aux transsexuels, semble-t-il fort répandu  parmi les élites (mâles) qui en ont les moyens économiques, n’est pas un signe particulier d’altérité dans le contexte de la Péninsule. C’est désespérément banal. J’ai beaucoup aimé aussi le slogan du leader de « La Destra », Francesco Storace, ex-Alliance nationale, ex-Président de la région Lazio (Latium) pour l’alliance berlusconienne, appuyant sur la permanence de sa cohérence au service du peuple, alors qu’il se rallie cette année, sans doute faute de mieux, au camp qu’il a quitté il y a quelques années.  Le slogan qui m’a fait le plus sourire fut celui de l’Union du Centre (UDC) : « Nous choisissons seulement les meilleurs ». Sur quels critères, ai-je eu envie de demander? Les slogans me sont ainsi apparus comme un florilège d’inversions comiques de la réalité, à croire que les publicitaires en charge des campagnes appliquant tous la même méthode de négation ciblée du défaut principal et bien connu de chaque candidat ou parti (repéré peut-être par des sondages ou focus-group?) aboutissent tous à cet effet d’inversion.

On découvre ces temps-ci tant et tant d’affaires de corruption que l’on se croirait revenu au temps précédent l’immense scandale connu sous le nom de « Mains propres » (1992-1994). Il y a vingt ans à la veille des régionales d’avril 1990,  j’avais eu la même impression que « quelque chose était pourri au royaume du Danemark » – ce qui n’était pas difficile tant c’était le sentiment commun des gens que je rencontrais . Les observateurs italiens voient très bien le parallèle : il faut dire que le travail leur est grandement facilité par l’évidence des récurrences. Un conseiller municipal de Milan, un membre du parti de S. Berlusconi, le Peuple de la Liberté, s’est fait coincer, alors qu’il recevait un pot-de-vin d’un entrepreneur, or ce dernier l’avait dénoncé à la police – le tout ressemble à la mésaventure de Mario Chiesa, le conseiller municipal de Milan, socialiste, pris la main dans le sac lui aussi le 17 février 1992, suite à la dénonciation d’un entrepreneur excédé par le racket à son encontre. Le conseiller municipal d’aujourd’hui, se sentant suivi, a caché les billets derrière le radiateur  des toilettes de la célèbre librairie Hoepli… non sans avoir acheté quelques livres avec l’un des gros billets qu’il venait de toucher pour sa promesse d’aider l’entrepreneur à obtenir des marchés publics. Cette circonstance m’a bien amusé, car cette librairie, extraordinairement bien achalandée, je la connais bien pour y avoir dépensé une bonne part de mes salaires, traitements, indemnités, etc. depuis 20 ans. Moi aussi, j’aurais aimé avoir des billets de 500 euros facilement gagnés à y dépenser. C’est le lieu par excellence de la haute culture livresque du nord du pays… (avec un magnifique stock de nouveautés universitaires anglophones).

Les commentateurs italiens en sont réduits à établir une différence entre 1990 et 2010 en affirmant qu’en 1990, on était corrompu pour financer la vie du parti et qu’en 2010, on le fait simplement pour s’enrichir personnellement. Il est vrai que, pour l’instant, les affaires  évoquées dans la presse ne font pas mention de financement direct de la vie de l’un ou l’autre parti en lice.  Le financement de fait des partis par l’État (sous forme de remboursement des frais de campagne) est en effet plutôt généreux et les partis actuels sont des structures bien plus légères qu’en 1990 (moins de sections par exemple). La distinction s’avère cependant pour le moins fallacieuse : simplement, toutes ces affaires révèlent que les professionnels de la politique en Italie ont des  exigences en matière de revenus particulièrement élevées aussi bien en 1990 qu’en 2010.  Il faut tenir son rang, assumer financièrement ses vices. Tout le discours sur le renouvellement de la politique du début des années 1990 est désormais mort, tout le monde sait, voit, comprend qu’il n’en est rien. Le drame étant que tout le monde (du moins les adultes de plus de 35 ans) se souvient bien de ce qui a été dit alors, il n’est plus possible d’entretenir la croyance en un ailleurs de ce qui existe. L’Italie apparaît du coup pour la suite des temps ce pays où une bonne part des professionnels de la politique en régime électif abusent gaillardement. Pour l’instant, personne ne propose d’en finir avec le régime électif, et d’inventer autre chose, mais cela vaudrait la peine d’y réfléchir…

La vraie différence que je ressens par rapport à 1990 et à mes souvenirs d’alors, c’est l’absence de forces vraiment alternatives à cette pourriture fort bien partagée à droite et à gauche. Je dis pourriture, car comment appeler autrement des entrepreneurs en travaux publics qui rient dans la nuit d’un tremblement de terre (celui de l’Aquila en 2008) à l’idée de tous les profits qu’ils vont pouvoir faire grâce à lui? (Révélation dans la presse via des écoutes de la magistrature rendues publiques récemment). En 1990, il existait, présents de longue date mais exclus du pouvoir local et national, des forces externes, les néo-fascistes du Mouvement social italien à droite, les « Démoprolétaires »(issus des luttes des années 1960-1970) à l’extrême-gauche, et les Radicaux (laïcs, libertaires, libéraux) de Marco Panella au centre-gauche. Les nouveaux venus des Ligues régionalistes du nord faisaient déjà jaser pour leur populisme, xénophobie, racisme, etc., mais elles étaient encore à mille lieux de quelque responsabilité que ce soit. La Ligue Nord (LN)  n’est créé officiellement qu’en février 1991. La Rete, un mouvement politique issu du monde catholique sicilien, en était alors à ses prolégomènes.

Aujourd’hui, la situation politique est caractérisée par l’absence de forces politiques extérieures aux pouvoirs locaux et nationaux. La Ligue Nord (LN) d’Umberto Bossi participe au pouvoir de l’État italien depuis 2001 (avec une interruption en 2006-2008), et ce en coalition avec Silvio Berlusconi. Malgré ses innombrables embardées politiciennes, les diverses dissidences régionalistes de cette dernière n’ont jamais réussi à la concurrencer. Depuis 2008, la LN, bien que minoritaire en voix et en sièges,  semble même dicter sa conduite à S. Berlusconi sur bien des points. L’extrême-gauche, suite à sa participation au gouvernement Prodi en 2006-2008 et à ses défaites successives en 2008/2009, est éclatée façon puzzle. L’extrême-droite, pour partie  assimilée dans le Peuple de la Liberté, idem. Le centre post-démocrate chrétien est toujours en recomposition – ce qui est une situation permanente pour lui depuis 1994! -, incapable de se regrouper entre catholiques en politique comme dans la bonne vieille « Baleine Blanche ». Il ne reste alors que le parti d’Antonio Di Pietro, « Italie des valeurs », pour représenter une alternative un peu radicale à la façon « berlusconisée » de faire de la politique. Cependant, à bien y regarder, ce parti lui-même regroupe des politiciens des plus professionnalisés, et Antonio Di Pietro ressemble  dans son style politique à un Berlusconi d’opposition, une sorte de Savonarole laïc un peu inquiétant comme son prédécesseur ecclésiastique.

Je peux bien sûr ne pas avoir vu monter discrètement une force politique totalement autre dans les arrières-cours de la société italienne. Il existe des tentatives, autour de Beppe Grillo, le comique entré en politique, en particulier, mais cela parait pour l’instant ne pas prendre. Aucun mouvement de masse ne semble en effet se dessiner qui mettrait en cause ce triste panorama, où le renouvellement de la politique des années 1990 a abouti à une accentuation des tendances (précédentes) à une professionnalisation entendue comme recherche à travers la vie politique du plus haut revenu  possible.  Les sondages à l’occasion des régionales de cette année n’indiquent aucun grand bouleversement des rapports de force – même si, peut-être, le Peuple de la Liberté de S. Berlusconi devrait s’affaiblir nettement. De fait, seule la fin de la vie politique de Berlusconi (qui ne peut à ce stade que correspondre à sa mort physique) semble pouvoir faire sortir de cette ère de la stagnation, mais n’est-ce pas là encore une autre illusion?

Gauche(s) italienne(s), année zéro (ou moins dix?)

Je n’écris pas souvent sur les affaires italiennes dans ce blog. La raison en est une certaine désespérance face à l’évolution de ce pays. De fait, je suis en sympathie avec le sentiment dominant des citoyens italiens, dont tous les sondages à ma disposition montrent qu’ils n’ont guère d’espoir sur leur propre pays.

Plus spécifiquement, si je regarde l’état de l’opposition de gauche à la coalition de Silvio Berlusconi, j’ai l’impression qu’on ne pourrait guère faire pire. C’est sans doute moins que l’année zéro. Résumons :

à l’extrême gauche, la défaite cinglante des élections politiques de 2008 n’en finit pas de produire des effets de dissolution : le dernier en date n’est autre que la nième scission de Rifondazione comunista; prenant prétexte du changement de direction à la tête du journal du parti, Liberazione, la minorité autour du Président de la Région des Pouilles, N. Vendola, a annoncé sa sécession, avec la création d’un autre parti, le RSU, au nom de l' »unité de la gauche »(sic). On ne peut guère rêver pire : on a donc à ce stade au moins quatre petits tronçons de l’ancienne gauche du PCI et de l’extrême gauche des années 1970 : la majorité de Rifondazione qui garde le titre; la minorité (ex-majorité avant 2008) qui crée le RSU; le PCdI issu d’une scission des années 1990; et enfin un morceau de l’ex-majorité du PCI-PDS-DS, qui se nomme « Sinistra democratica », sans compter toute une série de groupusculaires « particules » plus ou moins ultra-orthodoxes (lénino-guévaristes, ou stalino-albanais et autres bolcheviks).

La situation apparait d’autant plus désespérée qu’un accord semble être trouvé entre les deux grands partis, le « Peuple de la Liberté » (PDL) et le « Parti démocrate »(PD), pour réformer le mode de scrutin aux Européennes en introduisant un seuil minimal de 4% des voix au niveau national pour être représenté au Parlement européen. Jusqu’ici, ce mode de scrutin, qui datait de 1979, favorisait la représentation parlementaire des petits partis, on pouvait ainsi avoir un député européen avec moins de 1% des voix. Souvent ce seul élu était aussi pour les petites entreprises partisanes le leader de ce dernier, ou l’un de ses plus importants dirigeants (mais il était peu présent dans les affaires du Parlement européen…). Les différents tronçons de l’extrême-gauche auraient ainsi pu régler leur querelle dans les urnes européennes, « se compter » et avoir des élus tout de même. Là, s’ils vont séparés à la bataille – ce qui à la date d’aujourd’hui est probable-, ils n’auront pas d’élus, sauf miracle électoral improbable pour l’un d’entre eux, ou un petit cartel rassemblant quelques tronçons de ces gens éclatés façon puzzle.

Ce raisonnement s’étend aux Verts et à ce qui reste des héritiers du Parti socialiste italien. Avec une barre à 4%, sans s’insérer dans la liste-cartel du PD, ces petits partis n’auront pas d’élus au Parlement européen. Le grand parti vert européen souhaité par Daniel Cohn-Bendit ne peut sans doute espérer des élus en Italie que s’il va à Canossa auprès du PD. Quant aux socialistes de l’ex-PSI, il leur faut souhaiter la clémence du PD, c’est-à-dire de ces « assassins » du PSI, à savoir l’ex-majorité du PCI… à moins qu’ils essayent une réunification « socialiste » au sens de 1914 avec des ex-communistes.

au centre-gauche, le Parti démocratique, dirigé par Walter Veltroni, ne cesse de perdre du terrain dans les sondages. Il regroupe encore un peu plus d’un quart des intentions de vote en ce début d’année, mais il est désormais le parti auxquels les enquêtés font le moins confiance… Son candidat vient de perdre les élections régionales anticipées dans les Abruzzes. Cette situation s’explique par une absence de ligne politique bien claire, par les rancœurs publiquement exprimés entre dirigeants, et aussi par une incapacité de se débarrasser des « branches pourries ». Aussi bien la Maire de Naples (ex-DC) que le président de Région de la Campanie (ex-PCI) restent à leur poste, alors que la rumeur publique les désigne comme au mieux comme inefficaces dans la lutte contre la corruption dans leur ville et leur région. La « Question morale », qui avait fait le fond de sauce du PCI depuis les années 1970 et celui de la gauche de l’ex- DC dans les années 1990 contre S. Berlusconi, est en train de se retourner contre ceux qui ont utilisé cet argument de la moralisation de la vie politique et de l’administration. Les élections anticipées dans les Abruzzes avaient d’ailleurs été déclenchées par la démission du Président de la Région sous le coup d’une enquête de la magistrature. Il faut noter que le démissionnaire était un ex-socialiste des années 1980. Le PD semble donc à ce stade payer son caractère de parti de gouvernement, surtout au niveau local, depuis les années 1990. La « marque » PD, qui pourtant du passé souhaitait faire table rase et n’a pas trois ans, me semble déjà salie par toutes ces affaires.

A cette incertitude de la ligne politique et à l’incapacité de « nettoyer les écuries d’Augias », s’ajoute la concurrence du parti d’une personne, « Italie des valeurs », d’Antonio Di Pietro; ce dernier prétend représenter le « parti des honnêtes gens » contre S. Berlusconi et tous les corrompus du pays. Il avait eu le privilège d’être le seul parti dont la liste était associé à celle du PD aux élections de 2008, il avait connu une affirmation électorale inattendue à cette occasion en  attirant (déjà) un électorat mécontent du centre-gauche classique.  Depuis cette date, « Italie des valeurs » ne cesse de se distinguer du PD en voulant incarner (le terme est évident) une opposition fanatiquement anti-Berlusconi contre un PD cherchant à construire un bipartisme  (relativement) apaisé. A cette stratégie de distinction, s’ajoute sans doute aussi un élément d’énervement de la part de Di Pietro ; en effet, son propre fils est lui-même inquiété depuis peu par la justice pour des faits de corruption. A. Di Pietro ne cesse du coup d’augmenter la dose de ces critiques à 360 degrés. L’espoir pour le PD réside désormais dans l’auto-délégitimation par histrionisme du personnage, qui tend de plus en plus à ressembler à une sorte de Marco Pannella, le leader des radicaux dans les années 1970-90.

Vu de cette fin janvier 2009, les élections européennes se présentent donc plutôt mal pour toute l’opposition de gauche et de centre-gauche. En même temps, comme dirait Jean-Pierre Dupuy sur le changement climatique, le sens aigu de la catastrophe à venir conduira peut-être à des réactions plus rationnelles.

Du point de vue européen, en l’absence d’éléments nouveaux, la représentation italienne au Parlement italien n’enverrait donc personne ni pour les Verts ni pour la Parti de la gauche européenne. En revanche, un contingent important devrait aller au groupe ALDE, soit du côté ELDR, soit du côté PDE. Il semble en effet que le Parti démocrate n’a toujours pas réglé le problème de son adhésion ou non au Parti socialiste européen. Il se pourrait qu’on renouvelle la situation actuelle : élus pour le même parti en Italie, les députés PD s’inscriraient, soit comme ex-DS au groupe du PSE, soit comme ex-DL (Marguerite) au groupe ALDE tendance PDE, etc. pour les éventuels autres invités de la liste unique…  Cette situation est bien sûr délectable, mais témoigne plus sérieusement de l’hésitation fondamendale sur la ligne du PD : est-ce quand même un parti social-démocrate certes  trés « Neue Mitte » ou « Third Way »? ou est-ce la version italienne d’une nouvelle famille politique, les « Démocrates »? Cela importe sans doute peu aux électeurs italiens, mais cela rendra encore plus difforme la représentation politique italienne au Parlement italien, qui va plus ressembler du coup à celle d’un Pays Balte (avec uniquement des partis de centre ou de droite) qu’à celui d’un grand pays démocratique de l’Ouest européen (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne).

De fait, le plus grand espoir pour l’opposition à S. Berlusconi repose dans le contexte et dans la personne même de ce dernier. La crise économique d’ici juin prochain peut s’aggraver assez pour que les électeurs de gauche et de centre-gauche se remobilisent pour exprimer leur désarroi. Plus sûrement, l’opposition peut compter sur les conséquences éventuellement délètères de la création à droite du « Peuple de la liberté ». Normalement ce parti devrait officiellement fusionner dans un congrès le 27 mars FI, AN et quelques autres petites forces. Cette fusion ne va pas pourtant sans frictions entre S. Berlusconi et G. Fini (avec la situation historiquement amusante, qui voit le « post-fasciste » défendre le caractère démocratique, collectif, de la décision dans le futur parti). La fusion se fera sans doute, mais il n’est pas sûr qu’une partie des électeurs, des militants et des dirigeants d’AN, avalent cette couleuvre-là. Cette situation de fusion « malgré-nous » devrait avantager les concurrents de centre (UDC) et de droite (« Ligue Nord », « Droite ») du PDL. Selon les sondages, la « Ligue Nord » réussit actuellement  l’exploit d’ être à la fois au gouvernement avec le PDL et au coeur des protestations des Italiens du nord contre la situation du pays. Je ne sais pas si ce jeu sur deux tableaux pourra durer jusqu’en juin (par exemple sur les problèmes liés à l’immigration), mais, du coup, le PD peut encore rêver d’être au moins le premier parti du pays en juin 2009, même si la gauche et le centre-gauche se révèlent trés minoritaires dans l’électorat.Belle consolation, non?

Business as usual : « S. Berlusconi vs. les juges », épisode 5439.

Suivre la politique italienne au jour le jour depuis quinze ans a fini par me rendre morose sur ce pays : un même scénario se répète à l’infini depuis 1994, « Silvio Berlusconi s’oppose à la magistrature italienne ». Au moment où l’on croyait le conflit enfin apaisé avec le triomphe de la coalition des droites aux récentes élections, triomphe qui aurait dû inciter S. Berlusconi à traiter les affaires judiciaires le concernant par le mépris (et la prescription qui finira bien par arranger tout…), il repart de plus belle à l’attaque de la magistrature (en se disant of course attaquée par elle!). C’est pour le moins lassant. Cette fois-ci, S. Berlusconi a fait voter une loi dite « lodo Alfano », qui garantit une immunité pénale (et pas civile) temporaire aux cinq plus hautes charges de l’Etat italien pendant la durée de leur mandat. Une loi à peu prés similaire (le « lodo Schifani ») avait été votée sous la précédente législature de centre-droit et rejetée par la Cour constitutionnelle italienne sous des motifs pris en compte cette fois qui ne devraient donc pas empêcher l’entrée en vigueur du « lodo Alfano ». Le quatrième gouvernement Berlusconi a aussi décidé de restreindre trés fortement les possibilités pour la magistrature de mettre sur écoutes les suspects lors d’enquêtes, et de punir trés durement quiconque révélerait ou diffuserait de telles écoutes. Il est vrai que certaines écoutes effectuées au détriment de S. Berlusconi auraient à ce qu’on croit comprendre un contenu peu reluisant – y compris sur certains aspects de sa vie privée. Il a par contre échoué à faire voter par le Parlement une norme dite « blocca processi » (stoppe-procès) dont l’absurdité patente ne dévoilait que trop l’aspect d’intérêt personnel qu’elle recelait.

Toute cette activité pour défendre le chef du gouvernement du « risque judiciaire » a déclenché la remobilisation de tous les groupes antiberlusconiens, qui ont organisé le 8 juillet un « No Cav Day » (littéralement « Jour du Pas de Chevalier du Travail »). Ce terme construit sur le modèle du « D-Day » a donné lieu à des tas de déclinaisons politiques en Italie (le « No Tax Day », le « Family Day », etc.) pour nommer une manifestation de protestation organisée par la droite. Les anti-berslusconiens par le titre choisi pour leur propre manifestation se moquent ainsi d’une routine de la droite.

Une manifestation auquel se résumait ce « No Cav Day » en pratique a donc eu lieu Piazza Navona à Rome, manifestation qui, semble-t-il, a eu quelque succès populaire. Le petit parti « Italie des Valeurs », dont le leader est l’ex-juge anti-corruption Antonio Di Pietro, a largement contribué à l’organiser et les critiques habituels de S. Berlusconi (S. Guzzanti, B. Grillo, M. Travaglio, A. Camilleri, etc.) y ont participé , mais pas un seul représentant de la classe dirigeante du Parti démocratique (PD). Cette dernière a d’ailleurs fini elle aussi accusée – y compris G. Napoletano le Président de la République – par certains orateurs pour son attentisme face aux décisions berlusconiennes.

Face à cette situation, S. Berlusconi en a rajouté encore en affirmant qu’une profonde réforme de la justice était plus que jamais nécessaire, et qu’elle devait se faire le plus tôt possible, à savoir cet automne.

A en croire les sondages, ce conflit ne passionne pas les Italiens, et moi non plus. En effet, les divers épisodes de « criminalité en col blanc » dont se serait rendu coupable S. Berlusconi à en croire ses accusateurs ne changent rien au fait proprement politique que, malgré ces accusations (ou à cause d’elles?), il vient de gagner pour la troisième fois des élections politiques « à la loyale ». J’ajoute qu’en Sicile, où le centre-gauche a largement dénoncé depuis 1989 au moins les abus du centre-droit sur un style largement identique aux accusations portées contre S. Berlusconi, les élections régionales, provinciales et communales de cette année ont vu le triomphe du centre-droit. A Catane, le candidat du centre-gauche est même arrivé troisième derrrière celui de « la Destra » (de la droite néo-fasciste)… L’électeur ne semble donc guère apprécier ces dénonciations de la moralité de l’adversaire qui manquent d’un projet clair pour la suite. Le PD semble bien comprendre le piège en évitant de trop s’investir dans l’anti-berlusconisme moralisateur, mais n’a pour l’heure aucun discours crédible à opposer à S. Berlusconi sur le reste des politiques publiques.

Je dois donc me faire une raison : le conflit entre S. Berlusconi et la magistrature demeurera un élément central de la vie politique italienne jusqu’à la disparition politique de ce dernier, ou peut-être jusqu’au moment où l’opposition découvrira un meilleur angle d’attaque plus en phase avec les préoccupations de l’électorat.