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Ces compromis qui tuent l’Europe (2)

(Version légèrement révisé le 14 juillet en milieu de journée.)

L’accord auxquels sont arrivés les dirigeants européens dans la nuit de dimanche à lundi constitue vraiment un pur chef d’œuvre. Il restera indéniablement dans les annales de l’histoire européenne. François Hollande a eu raison de le qualifier d’historique, il l’est d’évidence, une vraie pierre de Rosette de l’Euro. Tout est clair désormais. Pour sauver l’intégrité de la zone Euro, les dirigeants européens ont en effet choisi de piétiner toute raison économique et politique. Il suffit de lire l’accord dans sa version anglaise (qui, je suppose, est la version sur laquelle nos dirigeants ont négocié et qui m’a paru différer de la version française en quelques points qui peuvent être des erreurs de traduction) pour se rendre compte à quel point il constitue une négation de la démocratie souveraine de la Grèce, à quel point il n’est que diktat, à quel point il n’est que méfiance vis-à-vis des autorités grecques (cf. la première phrase : « The Euro Summit stresses the crucial need to rebuild trust with the Greek authorities as a pre-requisite for a possible future agreement on a new ESM programme. ») La mise sous tutelle de ce pays, tout au moins dans tout ce qui concerne sa vie économique et sociale, est évidente. Il y est écrit explicitement que, s’il n’y a pas de déblocage de fonds à la fin du processus engagé, cela sera entièrement la faute de la partie grecque (cf. le passage suivant : « The above-listed commitments are minimum requirements to start the negotiations with the Greek authorities. However, the Euro Summit made it clear that the start of negotiations does not preclude any final possible agreement on a new ESM programme, which will have to be based on a decision on the whole package (including financing needs, debt sustainability and possible bridge financing). », ce qui veut dire en clair que ce n’est pas parce que vous aurez fait tout cela au préalable que l’on vous donnera nécessairement de l’argent). Il ne manque à ce document que la nomination à Athènes d’un « Haut commissaire plénipotentiaire extraordinaire »  à la place de toutes les autorités légales du pays pour compléter le tableau. Cela reste juste un peu plus discret, « post-moderne » en somme, avec le retour prévu (la « normalisation » de leur situation selon le texte) des hauts fonctionnaires de la « Troïka » (les « Institutions ») dans les ministères grecs pour surveiller ce qui s’y passe (cf. la formule, [la Grèce s’engagera] « to fully normalize working methods with the Institutions, including the necessary work on the ground in Athens, to improve programme implementation and monitoring ») , et avec l’engagement de revoir toute la législation prise depuis le 20 février 2015 quand elle ne correspond pas à ce que les MoU (Memorandum of Understanding) précédents avaient prévu (cf. « With the exception of the humanitarian crisis bill, the Greek government will reexamine with a view to amending legislations that were introduced counter to the February 20 agreement by backtracking on previous programme commitments or identify clear compensatory equivalents for the vested rights that were subsequently created. »)  – clause  vexatoire pour Syriza et son Premier Ministre. En tout cas, il est désormais évident que, dans la zone Euro, certains sont vraiment plus égaux que d’autres. Ce texte ressemble à s’y méprendre à un document de capitulation, avec toute l’acrimonie que peut comporter un tel texte de la part des vainqueurs.

Sur le plan strictement économique, c’est à tout prendre du pur délire. Je n’ai pas lu pour le moment un commentaire à contenu économique qui ne souligne pas ce fait. Les dirigeants européens reprennent dans ce plan du 12 juillet 2015, qui constitue en fait les lignes directrices du troisième Memorandum et qui vise à ouvrir la voie à un prêt du MES (Mécanisme européen de stabilité), tout ce qui n’a pas marché jusque là et qui a mené la Grèce vers l’abîme, et, pour bien faire, ils en rajoutent une bonne pelletée. Tsipras lui-même l’a dit en sortant de la réunion lundi matin 13 juillet : « Cet accord est récessif ». Il espère certes que les fonds européens apportés pour investir en Grèce vont compenser cet effet. C’est illusoire bien sûr, parce que la détérioration de l’économie ira bien plus vite que le déblocage de ces fonds européens. La hausse immédiate de la TVA par exemple va plonger encore plus l’économie dans la récession. (Et va sans doute encourager la fraude fiscale!) Les choix de politique économique imposés à la Grèce restent donc inchangés, comme l’a dit clairement le spécialiste de l’Euro, Paul De Grauwe (dans un entretien donné à la Libre.be) : austérité, privatisations et réformes structurelles, le tout accompagné de prêts conditionnés surtout destinés à rembourser les prêts déjà consentis, et à sauver les banques privées grecques de la faillite (due entre autre au ralentissement économique qui a rendu beaucoup de leurs emprunteurs insolvables). Quant à la cagnotte des privatisations, évaluée à 50 milliards d’euros, c’est là encore une redite des plans précédents, un chiffre fétiche (pourquoi 50 et pas 25,  75 ou 100?). Le  montant a sans doute été choisi pour faire croire que les créanciers n’auraient rien de plus à prêter à la Grèce que ce qu’ils n’ont déjà prêté. Bien sûr, tous ces choix, à tout prendre délirants, dépendent de deux constantes inchangées : le maintien de la Grèce dans la zone Euro et le montant nominal de la dette grecque face à une économie diminuée d’un quart par rapport à 2010. Comme les dirigeants européens se sont mis d’accord pour ne rien changer sur ces deux points (cf. « The Euro Summit stresses that nominal haircuts on the debt cannot be undertaken. » suivi de « The Greek authorities reiterate their unequivocal commitment to honour their financial obligations to all their creditors fully and in a timely manner. ») , il ne reste plus qu’à continuer sur la lancée des plans précédents, qui ont si bien fonctionné. Et bien sûr c’est sûr, cette fois-ci, cela va bien marcher. (En dehors des aspects macroéconomiques, un tel accord va pousser encore plus de jeunes grecs à quitter le pays, ce qui aggravera à terme encore la situation économique et sociale de la Grèce.) Les difficultés  à rester dans les clous du Memorandum précédent sont d’ailleurs attribués explicitement et exclusivement dans le texte au relâchement de l’effort depuis un an, autrement dit au cycle électoral grec, et souligne même que les autres Européens ne sont pour rien dans la situation, bien au contraire, ils ont fait leur devoir et plus encore (cf. « There are serious concerns regarding the sustainability of Greek debt. This is due to the easing of policies during the last twelve months [sic, je souligne], which resulted in the recent deterioration in the domestic macroeconomic and financial environment. The Euro Summit recalls that the euro area Member States have, throughout the last few years, adopted a remarkable set of measures supporting Greece’s debt sustainability, which have smoothed Greece’s debt servicing path and reduced costs significantly. ») Là encore, je me demande encore comment Tsipras a pu donner son accord à un tel document, qui exonère les autres Européens de toute responsabilité dans la situation de la Grèce.

Sur le plan politique, la démonstration est en effet ainsi faite  à travers ce texte : un pays débiteur dans le cadre de la zone Euro n’a plus besoin d’organiser des élections libres et compétitives, et encore moins des référendums. Ces institutions démocratiques à l’occidentale s’avèrent même contre-productives pour le bonheur des populations dans ces pays, qui sont entièrement à la merci du bon-vouloir des pays créditeurs et des institutions européennes (Commission et surtout BCE) que ces derniers dominent, et qui n’ont qu’à attendre que l’austérité fasse son effet positif à moyen terme sans se plaindre. Les populations des pays débiteurs n’ont  d’ailleurs pas lieu de se plaindre vraiment puisqu’on les aide – il est même question d’aide humanitaire -, et, par ailleurs, elles n’ont sans doute que ce qu’elles méritent pour avoir de tout temps bien mal utilisé leur droit de vote, d’abord en élisant des dirigeants corrompus nationalistes, dispendieux et inefficaces jusqu’en janvier 2015, pour ensuite passer le relais à des rêveurs gauchistes, et pour avoir enfin voté courageusement bêtement lorsqu’on leur a demandé leur avis par une démagogie d’un autre temps. A ce compte-là, les Grecs étant au fond de grands enfants, il serait certes plus simple qu’ils ne votent plus, cela ferait des économies, éviterait toutes ces discussions oiseuses et éviterait de faire dérailler les beaux programmes de redressement conçus pour l’économie grecque. De toute façon, les autres pays membres de la zone Euro n’ont à ce stade besoin que d’un prête-nom, d’un fantoche, qui maintient l’illusion de la souveraineté. Quand on demande un pays de voter autant de lois dans les trois jours ou les dix jours (dont un code de procédure civile pour le 22 juillet, « the adoption of the Code of Civil Procedure, which is a major overhaul of procedures and arrangements for the civil justice system and can significantly accelerate the judicial process and reduce costs »), on fait d’évidence bien peu de cas de ses soit-disant législateurs – l’insulte est d’autant plus énorme que jamais cela ne se passerait ainsi au Bundestag ou encore moins au Parlement européen. Ce genre de mise sous le joug d’un pays par un autre s’est vu bien souvent dans l’histoire, et c’est d’ailleurs justement par la dette que certaines colonies françaises ont commencé à exister (comme la Tunisie si mes souvenirs sont exacts). L’Euroland vient donc par la déclaration du Conseil européen daté du 12 juillet 2015 (rendu publique le 13 au matin) de se doter de sa première colonie intérieure. Un Premier Ministre, soit disant d’extrême-gauche (?), vient ainsi de prouver au monde que, sous la ferme pression de ses pairs européens, il peut accepter un programme de la plus stricte orthodoxie néo-libérale. C’est du pur TINA – avec des détails tragi-comiques, comme cette obligation de légiférer  sur l’ouverture des magasins le dimanche. (C’est vrai que dans un pays touristique, le client devrait être roi en toute heure et en tout lieu.) A lire l’accord, on ne peut que penser que le résultat du référendum a vraiment été tenu pour rien, voire moins que rien. (Ou pire qu’il aurait donné l’envie aux autres dirigeants européens d’obliger Tsipras à se renier entièrement, y compris sur des points de détail.) Il a simplement accéléré les choses. De fait, si le gouvernement Tsipras avait signé avant et sans référendum, il aurait de toute façon eu à négocier cet automne un autre mémorandum. Simplement, avec le référendum, les choses sont allées directement à la négociation suivante. Et comme les autres dirigeants européens ne veulent rien changer à leurs recettes de « sauvetage » économique, on aurait de toute façon abouti au même résultat. Il n’y a donc pas grand chose à regretter, et en plus, l’épisode du référendum constitue un acquis pour la connaissance de l’Union européenne en général et de la zone Euro en particulier qui ne sera pas oublié.

Les premières  leçons de tout cela sont terribles.

Du point de vue économique, les gestionnaires actuels de l’Eurozone ne connaissent d’évidence qu’une seule potion pour régler les problèmes d’un pays. Si cette potion d’aventure ne marche pas, c’est la faute des dirigeants  nationaux concernés qui ne se la sont pas assez « appropriés », qui ont relâché l’effort. Elle ne peut que marcher, puisqu’elle a marché en Lettonie, Estonie, etc.  Le principe de « subsidiarité », qui supposerait au minimum une adaptation des politiques économiques européennes aux spécificités de chaque pays membre, est totalement mort et enterré.  Il n’existe qu’une one best way européenne, point barre. Cela ne peut que marcher.

Du point de vue politique, le dénouement de la nuit du 12 au 13 juillet 2015 montre que les dirigeants européens sont prêts à tout sacrifier au maintien de la zone Euro – enfin, à vrai dire, surtout le bonheur des autres – , et qu’ils ne comptent en même temps pour rien la légitimité du projet européen comme lieu de progrès démocratique, économique et social et comme moyen de pacifier les relations entre peuples européens. L’élection comme moyen de signaler un désarroi populaire n’a pas de valeur dans la zone Euro : les rapports de force entre États l’emportent sur toute considération démocratique de légitimité. Le résultat du référendum grec (61% de non à plus d’austérité) aurait dû aboutir au minimum à un début de réflexion sur une autre approche du problème grec, il n’en fut rien. Et je crois qu’il faudra un certain temps pour bien digérer ce fait politique, presque inédit à ma connaissance dans les annales de la vie démocratique des nations, surtout dans l’immédiateté du déni du résultat populaire par les élites concernées (aussi bien d’ailleurs en Grèce qu’ailleurs en Europe). Il n’y a même pas eu de « période de réflexion » comme il y en eut après les référendums français et néerlandais de 2005.

Par ailleurs, comme je l’ai dit plusieurs fois sur le présent blog, les investissements politiques dans l’Euro sont décidément tels qu’il est totalement impossible aux dirigeants européens de s’en passer. Les économistes auront beau montrer qu’il n’est pas rationnel de s’entêter dans cette mauvaise idée, cela ne sert absolument à rien. Dans le cas présent, ce sont d’après ce qu’on a pu savoir surtout les dirigeants français qui ont fait pression pour qu’une solution soit trouvée à tout prix – probablement les États-Unis ont aussi fait leur part plus discrètement pour des raisons géopolitiques et financières. En effet, le présent accord doit aussi être vu du côté des pays « créditeurs ». Les dirigeants allemands étaient sans doute sérieux dans leur menace de provoquer le Grexit. Le témoignage de l’ancien Ministre grec de l’Économie, Yanis Varoufakis, donné à un journal britannique, le NewStateman, va dans ce sens. De fait, il correspond bien à la tonalité du texte adopté par les dirigeants européens. Il apparait sans doute absurde  aux dirigeants allemands et à leurs proches alliés dans cette affaire de financer à fonds perdus un État comme la Grèce, d’où leur demande d’un alignement total de la Grèce sur leur idée de la bonne politique économique, d’où leur volonté de tirer le maximum de ressources de la Grèce elle-même en prévoyant le plus de privatisations possibles, d’où leur refus d’envisager la moindre annulation de dettes. En somme, il ne faut pas sous-estimer le fait que ces États créditeurs se trouvent eux aussi prisonniers de l’impasse que constitue l’Euro, et qu’ils y défendent ce qu’ils croient être leur meilleur intérêt – payer le moins possible.   Cependant, il faut souligner aussi que les derniers jours ont clairement fait apparaître la difficulté des États « créditeurs » à continuer la mascarade de l’Euro comme promesse d’une  Union politique à venir. En effet, ces États « créditeurs », dont bien sûr l’Allemagne, défendent aussi désormais publiquement leur idée d’un Euro sans aucune solidarité entre États. Il y a en somme désormais deux versions d’un « Euro intangible », celle des Français qui y voient encore le projet d’union politique de l’Europe et celle des Allemands et de leurs alliés qui n’y voient que le « super- Deutsche Mark » partagé entre les seuls États « sérieux » du continent européens, mais les deux s’accordent encore (pour l’instant) sur l’idée d’un Euro qui doit perdurer. L’illusion d’une concordance pourrait ne pas durer, sauf si la France se rallie pleinement à la version allemande- le choc risque d’être rude de ce côté-ci du Rhin: « L’Europe sociale n’aura pas lieu », et donc tout le projet socialiste français établi dans les années 1980 est caduc.

Pour les forces qui voudraient s’opposer aux règles et fonctionnements de l’Eurozone actuelle, la leçon grecque est difficile à accepter dans toute son horreur et dans toute son exigence. En pratique, il n’existe donc aucune sorte d’accommodements possibles, tout au moins dans le cadre d’un État « débiteur ». Pour reprendre la terminologie bien connue, « Voice » (la protestation) est inutile, il ne reste que « Loyalty » (la soumission silencieuse) ou « l’Exit » (la sortie). Les électeurs grecs ont tenté la voie de la protestation, et sont allés jusqu’à voter massivement non à un référendum. Cela n’a servi absolument à rien. Les autres électeurs ailleurs en Europe sont prévenus : il ne sert vraiment plus à rien d’aller voter sur ce genre d’enjeux, ou alors il faut voter pour des forces authentiquement décidés à en finir avec l’Euro. De fait, tout ce qui arrive aux Grecs et au parti qu’ils ont choisi pour les représenter en janvier dernier, Syriza, tient à leur illusion qu’il puisse y avoir une autre voie dans l’Euro. Le politiste Cas Mudde a raison de souligner qu’il ne peut pas y avoir d’euroscepticisme conséquent, ou de volonté de créer une « autre Europe », qui ne passe pas  d’abord par une sortie de la zone Euro. Cette dernière est en effet de par sa conception même, sans doute moins néo-libérale qu’ordo-libérale, et par la domination des États « créditeurs » qui s’y exerce incapable – y compris via la BCE – d’accepter d’autres options de politique économique que celles de l’austérité permanente. En fait, depuis l’adoption du TSCG et des autres mesures de contrainte budgétaire (« Six Pack », « Two Pack », etc.), il s’agissait déjà d’une évidence de papier, mais, désormais, la Grèce nous offre à son corps défendant un exercice en vraie grandeur de cette évidence – avec la BCE dans le rôle de l’exécuteur des basses œuvres de l’Eurogroupe, de bras séculier en quelque sorte. Le service de la dette publique et la stabilité de la monnaie comme réserve de valeur l’emportent décidément sur la volonté populaire, comme dirait le sociologue allemand Wolgang Streeck, qui décidément a bien cadré notre époque (cf. Du temps acheté. Paris : Gallimard, 2014).

Cela pose bien sûr un problème de cohérence : pour être sérieux face à l’Euro, il faudra désormais, non pas être gentiment réformiste et « européiste » comme le fut Tsipras (qui, rappelons-le, s’était présenté à la Présidence de la Commission lors des européennes de mai 2014 au nom du « Parti de la gauche européenne » [PGE] et sous le slogan éculé d’une « Autre Europe »), mais méchamment révolutionnaire et  « nationaliste ». Je doute que ce triste constat fasse les affaires de la (vraie) gauche européenne, et encore moins de la (vraie) gauche française.

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Les électeurs grecs auront-ils le courage rationnel de dire « non »?

Le gouvernement « rouge-brun » d’Athènes (comme diraient les Gracques et quelques autres) par la voix d’Alexis Tsipras a décidé dans la nuit de vendredi à samedi d’appeler à un référendum dimanche 5 juillet 2015 sur les dernières propositions en date (25 juin) des créanciers européens et internationaux de la Grèce. Il estime en effet ne pas avoir de mandat populaire pour continuer la politique d’austérité demandée de fait par les créanciers, comme cinq mois de négociations l’ont amplement confirmé. Il considère par ailleurs qu’un nouveau plan d’austérité ne fera qu’enfoncer encore plus l’économie et la société grecques dans la crise ouverte en 2010. Une majorité au Parlement grec a approuvé cette décision gouvernementale dans la nuit de samedi à dimanche. Les néo-nazis d’Aube dorée ont même voté avec les partis gouvernementaux pour faire bonne mesure. La réaction à cette annonce a été au départ extrêmement négative de la part des partenaires européens de la Grèce.  La réunion de l’Eurogroupe du samedi 27 juin a d’ailleurs tourné court pour cette raison, et, sous l’impulsion de son président néerlandais, l’Eurogroupe a diffusé un communiqué sans l’aval du représentant grec et s’est réuni sans lui après la fin de la réunion qui a pris acte du désaccord.

J’ai cependant l’impression à écouter les déclarations de Michel Sapin, notre Ministre de l’économie, ce matin sur France-Inter, que la perception de ce même référendum grec du 5 juillet a rapidement changé. En effet, M. Sapin n’a pas du tout critiqué le droit des Grecs à se prononcer par référendum.

Ce changement se trouve sans doute lié au fait qu’à Paris, les dirigeants se sont vite rendus compte qu’en réalité le « oui » (aux mesures d’austérité proposées par les partenaires européens) pouvait l’emporter. Yanis Varoufakis, le Ministre grec de l’économie, dans les propos qu’il dit avoir tenu devant l’Eurogroupe de samedi,  évoque lui-même cette possibilité d’un « oui ». Il souligne de manière (trop) honnête qu’en réalité le gouvernement Syriza-ANEL n’a été soutenu que par une minorité d’électeurs en janvier 2015 : « Our party received 36% of the vote and the government as a whole commanded a little more than 40%. Fully aware of how weighty our decision is, we feel obliged to put the institutions’ proposal to the people of Greece. » La demande grecque d’étendre de quelques jours le programme de sauvetage de 2012 correspondait aux dires même du Ministre Varoufakis samedi dernier à la nécessité de laisser voter les électeurs grecs dans un climat (relativement) apaisé. Cela ne va bien sûr pas être le cas. Les partenaires européens et les partisans grecs d’une poursuite de la politique menée depuis 2010 ne vont surtout pas se gêner pour effrayer les électeurs grecs au dernier degré, afin qu’ils fassent le bon choix. On va laisser voter les « mémés » grecques (pour reprendre le terme de quelqu’un qui s’offusquait il y a deux jours de ce droit donné au  peuple de décider de son sort) tout en leur expliquant que voter non, c’est, non seulement le retour à la Drachme et à la misère, mais que cela provoquera aussi  à terme le retour des Janissaires…

Avec le blocage des comptes bancaires en Grèce, lié à la décision de la Banque centrale européenne, de ne pas augmenter les liquidités d’urgence (ELA) fournies aux banques grecques, l’ambiance dans lequel le référendum va se tenir en Grèce  constitue en effet  presque une garantie que le « oui » l’emporte. En fait, le gouvernement Syriza-ANEL organise  du coup un vote de recall à son égard – ce qui devrait enchanter les esprits dans toutes les autres capitales européennes. Sa chute parait en effet inévitable en cas de « oui » des électeurs grecs à l’austérité quoi que puisse en dire par ailleurs Yanis Varoufakis. Selon tous les sondages disponibles (réalisés ces derniers mois), les électeurs grecs ne veulent pas que la Grèce quitte la zone Euro, or le « oui » , quelque soit son contenu précis en termes de mesures d’austérité, va apparaître comme un espoir de maintien dans cette même zone Euro, et le « non » comme un risque de sortie définitive. Il faudrait vraiment qu’une majorité d’électeurs grecs soient donc très courageux  à court terme pour voter non, et qu’en plus, ils admettent que les risques liés au retour à la drachme sont moindres à moyen terme que ceux liés à une stagnation de très longue durée au sein de la zone Euro.

N’en déplaise à certains, l’Euro est un piège dont on ne sort pas si facilement.

Quelques remarques rapides sur les « intellectuels » dans la France socialiste de 2015

Manuel Valls s’est demandé il y a quelques jours où étaient les « intellectuels », pourquoi diable ne venaient-ils pas au secours du Parti socialiste affrontant des élections départementales en position pour le moins difficile face à la droite et au FN. Le journal Libération reprend le thème aujourd’hui vendredi 20 mars 2015 en titrant sur « L’éclipse des intellectuels ».

Face à cet appel de Manuel Valls, qui m’a passablement exaspéré, trois remarques me viennent à l’esprit.

Premièrement, Manuel Valls fait mine de croire que sa propre politique économique, sociale et culturelle vient de Sirius, qu’elle n’est pas elle-même inspirée par des idées créées par des « intellectuels », c’est-à-dire par des gens qui manient des théories, descriptives ou prescriptives, explicites sur le réel auquel nous avons affaire, et qui suggèrent fortement d’agir en en tenant compte. Le journaliste de Libération, Robert Maggiori, brode sur le thème de politiciens qui ne liraient plus rien d’intellectuel et qui ne consulteraient pas les intellectuels. Or la politique du gouvernement Valls, et plus généralement celle de ce quinquennat Hollande, possèdent à la fois des inspirations: le néo-libéralisme, et l’européisme, et un nom officiel : le « socialisme de l’offre ». Les bibliothèques sont de fait pleines de travaux qui démontent la généalogie intellectuelle des politiques publiques mises en œuvre depuis bien des lustres désormais dans notre pays (c’est, entre autre, le cas de la célèbre « approche cognitive des politiques publiques »), et le gouvernement Valls n’innove nullement en la matière. J. M. Keynes avait bien raison de souligner que les politiciens vivants ne sont que les esclaves de théoriciens morts. Toute la politique menée depuis mai 2012, ce n’est jamais dans le fond que du Hayek, du Friedman et du Schumpeter pour les nuls, mâtinée d’européisme au rabais. Bien sûr, tout n’est pas parfait de ce point de vue, comme dirait un Attali ou un Tirole, mais on progresse, on progresse. Emmanuel Macron, notre actuel Ministre de l’Économie, qu’est-ce d’autre qu’un « intellectuel » en ce sens-là? Les « réformes structurelles » qu’il entend mettre en œuvre, avec la bénédiction et l’encouragement des autorités européennes, ne sont rien d’autre que la mise en application, plus ou moins réussie par ailleurs, de théories économiques qui prévoient que certaines modifications du droit produiront certains effets économiques souhaitables. Ne prenons qu’un exemple : la libéralisation du travail du dimanche est censée créer de l’emploi et de l’activité – et ce lien est d’abord une construction intellectuelle.  Bref, cher Manuel Valls, ne vous plaignez pas. Certains intellectuels néo-libéraux sont avec vous, même s’ils vous trouvent bien tiède tout de même. Et certes le Dieu Marché vomit les tièdes!

Deuxièmement, Manuel Valls fait comme si les « intellectuels » devaient nécessairement être « de gauche », « démocrates », « républicains ». Bien sûr, les grandes heures de l’histoire de France telle qu’on la raconte aujourd’hui aux enfants des écoles ou aux retraités en mal d’activités culturelles mettent en valeur les « intellectuels » en ce sens-là. D’Émile Zola à Jean-Paul Sartre, Albert Camus ou François Mauriac, les « intellectuels » les plus en vue depuis l’apparition du terme à la fin du XIXe siècle furent du bon côté de l’Histoire. Cependant, c’est là une profonde erreur de perspective : depuis au moins la Révolution française, il existe des « intellectuels » au sens de penseurs, polémistes, pamphlétaires, théoriciens, etc. qui inspirent (ou qui servent) tous les partis de la droite à la gauche en passant par le centre. Un Drumont ou un Maurras n’étaient pas moins des « intellectuels » qu’un Zola ou un Péguy. Le combat des idées, des conceptions, des visions du monde, etc. n’a jamais cessé depuis 1789 – et encore est-ce là une simplification que de se limiter à cette période d’après la Révolution. La période la plus contemporaine voit simplement se terminer le rééquilibrage des forces intellectuelles entre les droites et les gauches entamé dès les années 1970. En effet, les polémistes, théoriciens, pamphlétaires de droite, surtout les plus conservateurs (maurrassiens par exemple), avaient été décimés  et déconsidérés par leur participation plutôt enthousiaste à la Collaboration (1940-44), souvent ancrée dans leur antisémitisme (comme un Céline par exemple). Désormais, le temps ayant passé, leurs héritiers, plus ou moins lointains, plus ou moins conscients d’ailleurs de l’être, peuvent s’exprimer, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne s’en privent pas sous un gouvernement de gauche.  Je ne vois pas en quoi un Premier Ministre d’un pays qui se veut pluraliste et respecteux de la liberté d’expression devrait cependant s’en plaindre particulièrement. Comme François Hollande est censé être le second Président de la République socialiste de la Ve République, il est en effet assez logique que cela soient les « intellectuels d'(extrême) droite » à la Eric Zemmour qui s’en donnent depuis 2012 à cœur joie. Ils auraient tort de se priver. Il s’agit de la logique de la situation : un intellectuel quand il s’exprime publiquement est largement là pour critiquer ce qui existe ou ce que fait le pouvoir en place, or, actuellement, le pouvoir politique national est censément  « socialiste ». Il est donc  tout à fait normal que Causeur, Valeurs actuelles, et le dernier Zemmour se vendent comme des petits pains.

Troisièmement, l’extraordinaire capacité de la gauche au pouvoir lors de l’actuel quinquennat à se plier à toutes contraintes du réel sans rien laisser finalement à l’idéal ne donne sans doute pas envie à beaucoup d’« intellectuels de gauche » de livrer leur petit mot tendre en faveur du pouvoir actuel. Que se soit individuellement (comme dans le présent blog) ou collectivement (par exemple les « Économistes atterrés » ou pour les intervenants du « Festival Raisons d’agir »), les critiques de la part des « intellectuels de gauche » se sont multipliées depuis mai 2012 sans qu’aucun effet ne soit observable sur l’orientation des politiques publiques suivies. Des ministres ont démissionné pour protester contre la tiédeur des mesures prises, des députés socialistes sont devenus « frondeurs ». De fait, la majorité actuelle a semblé parfaitement sourde à toute réflexion un peu « gauchisante » en matière économique et sociale – au sens de recherche d’un chemin vers l’idéal propre au socialisme historique. Il n’a pas donné non plus beaucoup d’espoirs aux tenants de l’écologie comme nouvel idéal. Le récent coup de massue sur la tête des agriculteurs bio, allié au sauvetage d’Areva, constitue aussi une belle illustration de cette surdité-là.  Il faut aussi dire que le très mauvais sort fait à l’Université et à la Recherche depuis mai 2012 par Madame Fioraso – sauf à quelques Présidents d’Université zélés – en aura refroidi plus d’un parmi ces  « intellectuels de gauche », qui se trouvent par ailleurs être de profession  universitaire ou chercheur. Il leur a en effet été (trop) facile  de constater (trop) directement dans leur vie professionnelle que le changement n’était pas pour maintenant, et que la différence Pécresse/Fioraso demandait de ce fait une étude approfondie du problème. ε est-il une différence? Oui, au sens mathématique, mais au sens phénoménologique? En dehors des intellectuels d’obédience néo-libérale, qui y trouvent sans doute au moins partiellement leur compte, les choix faits sous la Présidence Hollande dans la plupart des domaines de l’action publique paraissent donc tellement éloignés de ce que peut penser, écrire, lire, espérer la gauche sociale, économique, écologique ou humaniste, qu’il ne faut pas s’étonner qu’elle réagisse finalement comme une bonne part des électeurs de gauche en général, par l’abstention ou par l’opposition à l’encontre du pouvoir. Pour ma part, je n’aurais vraiment aucun regret si la droite ou le FN emportaient tous les départements sans exception lors de ces élections départementales. Je sais bien pourtant qu’en raison de l’inertie de l’électorat, cette disparition du PS dans les départements, seule à même de faire (un peu) réfléchir F. Hollande & Cie, n’arrivera pas. Je soupçonne aussi que l’annihilation progressive du PS dans les collectivités locales n’est pas ressentie au sommet de son appareil, parce qu’aussi lourdes soient-elle, ces défaites laissent espérer un retour de balancier par la suite en faveur de ce parti, vu la nature des nos mécanismes institutionnels et des rapports de force à gauche. Le PS s’achemine donc vers une déroute qui, comme l’a dit d’avance François Hollande dans le magazine Challenges, ne changera rien à sa politique. Et ne comptez pas sur les « intellectuels de gauche » pour s’en plaindre. Que cela soit donc. La droite et le FN vont donc se gaver. Bon appétit, messieurs! Que la fête commence!

Guillaume Gourgues, Les politiques de démocratie participative.

gourguesAu printemps 2013, Guillaume Gourgues, l’un de mes anciens étudiants de Master à l’IEP de Grenoble, depuis peu Maitre de conférences en science politique à l’Université de Franche-Comté, a livré au jugement des lecteurs  Les politiques de démocratie participative (Grenoble : PUG, Coll. Libres cours, 2013, 148 p.). J’ai reçu un exemplaire envoyé par l’éditeur à sa parution, mais je n’ai eu le loisir de le lire qu’au cours de l’automne, et je ne  trouve enfin le temps d’en dire quelques mots sur mon blog que maintenant. C’est là un manquement à tous mes devoirs de critique dont je ne peux que m’excuser platement auprès de l’auteur s’il vient à me lire. Cela d’autant plus cet ouvrage était en droit de m’intéresser tout particulièrement vu le sujet dont il traite. En effet,  la « démocratie participative » fut l’objet de quelques discussions animées entre Guillaume et moi lorsqu’il débutait dans le métier de chercheur, et j’ai le sentiment de faire partie des gens auxquels il a pensé comme lecteur éventuel lorsqu’il a écrit cet ouvrage (cf. l’introduction, « Pourquoi s’intéresser (encore) à la démocratie participative? », p.5-11).

En effet, je représente (certes sans doute pas seul) l’un des pôles possibles de réception de l’ouvrage, à savoir les gens qui pensent que la « démocratie participative » n’est rien moins qu’une escroquerie intellectuelle et un miroir aux alouettes. La raison principale de ce refus chez certains dont je suis de prendre au sérieux la « démocratie participative » (par exemple les « budgets participatifs », les « jurys citoyens », etc. ) tient au fait que, dans la vie politique des nations démocratiques, seules comptent au final les institutions, légales ou conventionnelles, qui impliquent directement une décision effective et importante pour la collectivité concernée. En effet, ce qui est actuellement désigné sous le terme, fort englobant au demeurant comme le souligne d’ailleurs dès les premières pages de son ouvrage G. Gourgues, de « démocratie participative » consiste, soit en diverses formes de consultation ordonnée des citoyens concernés sans obligation ni sanction pour les gouvernants de l’heure,  soit à l’attribution de la prise de décision effective au grand public, mais pour des choses de peu d’intérêt, ce que j’appelle – un peu trop cyniquement sans doute – « avoir le droit de choisir la couleur des rideaux des cabines de troisième classe du Titanic pendant qu’il se dirige droit sur l’iceberg ».  Toutes les prétentions des multiples formes de « démocratie participative » à influer le cours des événements me paraissent en effet assez risibles d’un  point de vue historique au moment où la crise économique des années 2008-2013 a montré l’importance des instances les plus classiques de la décision collective contemporaine, à savoir les exécutifs nationaux, les banques centrales et les institutions économiques internationales. Comment ne pas voir que la période que nous venons de vivre depuis 2007 a confirmé  les intuitions (certes lugubres) de tous ceux qui voyaient  à l’œuvre dès la fin des années 1990 une évolution « post-démocratique » de nos régimes politiques?  N’est-on pas allé d’ailleurs dans les faits bien au delà des dites intuitions? Ne vivons-nous pas en pratique déjà dans une dystopie? En effet, les solutions trouvées jusqu’ici à la crise économique et sociale sont garanties « à 0% de contenu participatif », si, par participatif, on entend prises de parole  et discussions informées et encadrées des citoyens ordinaires pour influer sur les politiques publiques à mettre en œuvre. A-t-on en effet lu ou entendu quelque part que Jean-Claude Trichet, Mario Draghi & Cie aient consulté de quelque manière que ce soit le bon peuple grec, irlandais, espagnol, etc. avant de décider de son sort? Il faudrait être bien enfermé dans sa tour d’ivoire pour ne pas constater que ces années représentent le triomphe du gouvernement du monde occidental par des élites pour le moins restreintes, et, selon beaucoup, sous influence.

L’autre pôle de réception (sans doute bien plus nombreux et plus structuré) de l’ouvrage est évidemment constitué par l’ensemble des personnes dans le monde académique qui croient que la « démocratie participative » de quelque manière qu’on l’entende représente une avancée importante à la fois dans la pratique politique contemporaine et dans la théorie – ou qui sont simplement agnostiques en la matière et veulent faire le point sur le sujet. Du coup, le pari de l’ouvrage de G. Gourgues est de se maintenir sur la ligne de crête entre les quelques incroyants dans mon genre qu’il faut ramener au bercail de la vraie foi science politique, les agnostiques en la matière qu’il faut informer des tenants et aboutissants de l’affaire, et surtout les nombreux croyants en la démocratie participative dont il faut à la fois reconnaître les apports et les mérites et dont il faut modérer les enthousiasmes (comme ils le font d’ailleurs souvent eux-mêmes).

(Je me suis permis d’annoncer d’emblée et quelque peu lourdement mes a-priori de lecture, pour permettre à chacun de décrypter mes propos avec le biais qui y est nécessairement inclus.)

Pour ce qui concerne les incroyants, ces hommes de peu de foi science, G. Gourgues a sans doute raison de leur faire remarquer qu’ils vont bien trop vite en besogne, et qu’il ne saurait être question de juger d’une part du réel sans y être allé voir de plus près, sans avoir suspendu le jugement et sans avoir fait jouer le travail empirique. Dont acte. Le livre de G. Gourgues entend en effet proposer une synthèse des connaissances issues de la recherche empirique (dont sa propre thèse de doctorat) sur le sujet. Autant que je puisse en juger, par  la clarté du propos, rarement prise en défaut, et l’ampleur des références utilisées à l’appui des propos tenus, c’est très réussi.  Je dois faire amende honorable en admettant que cela vaut la peine d’étudier ce sujet – mais en tant qu’incroyant, j’y verrais plutôt (voir plus loin) des raisons supplémentaires (pas nécessairement cités par G. Gourgues) d’envoyer les croyants au bourreau à fin d’éducation définitive. (Mais ils en ont sans doute autant à mon égard. Je reste leur serviteur. Heureusement que les mœurs se sont policées dans l’Université européenne depuis le temps de Jan Hus.)

Le livre est divisé en trois chapitres : chapitre 1, « De la démocratie participative à la participation publique » (p. 13-35), chapitre 2, « Le gouvernement de la participation publique » (p. 37-86), chapitre 3, « Les dispositifs participatifs: qui, comment, pour quoi faire? » (p. 87-126). L’enchaînement des chapitres correspond en gros à un approfondissement de la saisie empirique de ce que les chercheurs étudient sous ce terme. On part en effet de diverses prophéties, venues d’horizons idéologiques très différents – de la « démocratie radicale » au néo-libéralisme à visage humain -, qui annoncent sous ce terme de « démocratie participative » un renouvellement ou un approfondissement de la démocratie représentative (p. 14-21) pour aller vers la mise en œuvre effective de ce que G. Gourgues nomme des « dispositifs participatifs » (p. 21-28)Pour lui, un tel terme désigne deux tensions fondamentales à l’œuvre dans les cas empiriques de participation du public dont il va rendre compte : d’une part, une tension entre le caractère large et inclusif de la participation et la possibilité d’avoir un débat rationnel entre participants. « Il existe une incompatibilité potentielle du nombre et de la qualité procédurale : la recherche d’une bonne qualité délibérative peut justifier la fermeture du cercle des délibérants, et, inversement, le fait d’étendre la participation menace la qualité de la délibération ». (p. 23). Il insistera assez peu dans l’ouvrage sur cet aspect. D’autre part, une tension entre le fait que ce sont toujours les gouvernants qui proposent telle ou telle forme de participation, mais que ce sont toujours les gouvernés qui font usage ou non de ces dispositifs et qui conservent toujours des marges de subversion par rapport à ce qui était attendu d’eux. Cet aspect retiendra particulièrement son attention. « L’idée centrale que nous [G.G.] retenons est la suivante : la mise en œuvre d’un dispositif ne se résume pas à la rationalité de ses commanditaires, pas plus qu’aux objectifs officiellement attachés à sa mise en place.(…) Les dispositifs ne peuvent jamais se réduire à un seul acte de gouvernement (les dispositifs neutralisent les protestations) ou d’émancipation (les participants sont dotés d’un pouvoir de décision) ». (p. 25) En particulier, à travers cette seconde tension, G. Gourgues entend réinscrire les divers « dispositifs participatifs » dont il peut avoir connaissance par ses travaux ou par ceux d’autrui dans une histoire plus large des rapports entre gouvernants et gouvernés. En effet, pour lui, ces derniers ne sont jamais définitivement stabilisés, et dans le fond, pour lui, la démocratie participative d’aujourd’hui ressort d’une démarche similaire à celle que les socio-historiens du politique ont fait subir à l’acte de voter (p.27). « Parler de dispositif, c’est imbriquer en permanence l’étude de la production d’une offre de participation publique et les reconfigurations que cette offre est susceptible de provoquer dans la production de l’ordre et des désordres démocratiques. » (p. 28) En effet, comment ne pas s’étonner que ce terme de « démocratie participative » émeuve à la fois les partisans de donner enfin tout le pouvoir au peuple et les plus illustres représentants de la technocratie internationale (par exemple la Banque mondiale, p. 25-26)? En même temps, faut-il s’étonner vraiment ? L’un des régimes totalitaires les plus réussis du XXème siècle n’a-t-il pas fait son miel du slogan « Tout le pouvoir aux soviets »? La ficelle est connue, et j’ai bien peur qu’il y ait déjà quelques siècles que les gouvernants prétendent laisser le pouvoir aux gouvernés tout en l’assumant pleinement eux-mêmes sans guère de remords particuliers.

Quoi qu’il en soit, tout le génie de l’ouvrage est en effet de décentrer le regard de la question des effets directs et tangibles sur la décision publique de la « démocratie participative » – qui obsède à tort selon lui des gens dans mon genre – vers les raisons, multiples et variées, qui amènent des acteurs politiques, bureaucratiques, associatifs, entrepreneuriaux, etc. à mettre en place des « dispositifs participatifs ». C’est à dire du point de vue de la méthode de supposer que, si toute une série d’acteurs en France et ailleurs dans le vaste univers (y compris dans la République de Chine populaire comme je l’ai appris, p.119-120) se mettent à faire du participatif, ce n’est pas sans qu’il existe des raisons fort profondes à cette épidémie.  En admettant même que cela ne serve à rien au sens des vieux bougons dont je suis, pourquoi tous ces gens se sont-ils impliqués dans la mise en place de tels dispositifs participatifs? On notera en passant qu’une petite élite technocratique, publique ou privée, de spécialistes, amateurs ou professionnels, nationaux ou internationalisés, de la mise en participation des politiques publiques s’est mise en place (p. 28-34), et vit désormais de tout cela, mais ce n’est sans doute pas la raison de l’existence d’une telle industrie de la participation pour inventer ici une expression polémique dont G. Gourgues se garde bien de faire usage.

Tout le second chapitre est consacré à la constitution d’un « modèle » d’émergence d’une offre de participation publique, essentiellement sur le cas français (p. 65-86). Celle-ci résulte de la conjonction entre ce qui se passe au niveau du « champ politique » (institutionnel), de l’existence d’une « coalition de cause » en faveur d’une telle innovation, et enfin des jeux d’acteur au sein des politiques publiques concernées (ce que G. Gourgues nomme « l’action publique »). J’aurais tendance à discuter de l’usage du terme de « modèle » (p.81), il s’agit plutôt à mon sens, comme le dit  d’ailleurs l’auteur quelques lignes plus loin, d’un « cadre général d’analyse, applicable à tout dispositif participatif produit par une autorité publique » (p.81), c’est-à-dire d’un vademecum permettant face à un nouveau terrain de recherche de poser les questions pertinentes pour ne rien oublier de la complexité de la situation. Le livre en ce sens sera fort utile aux jeunes doctorants se lançant sur un tel sujet, mais il ne s’agit pas d’un modèle, ou d’une théorisation, au sens fort, dans la mesure où G. Gourgues n’entend pas proposer une hiérarchisation des facteurs dont il souligne ici l’importance et encore moins la mise au jour d’un facteur particulier qui devrait toujours être présent pour qu’il y ait dispositif participatif. G. Gourgues illustre ainsi son modèle en montrant comment un dispositif participatif est apparu dans la gestion des lycées par la région Bourgogne (encadré 9, p. 83-85). Toutefois ce « modèle » constitue pas vraiment la base d’une étiologie des dispositifs participatifs. En effet, pour aller vers l’explication au sens fort du terme, il faudrait comparer avec tous les cas semblables dans lequel un tel dispositif n’est pas apparu. Plus généralement, il manque ici une macro-étude  qui comparerait systématiquement les domaines de l’action publique où apparaissent de tels dispositifs participatifs et ceux où ils n’apparaissent pas.  En suivant les informations disponibles dans l’ouvrage et d’après ce que nous avons pu lire par ailleurs, on se rendrait sans doute compte que tout ce qui ressort de l’économie en tant que fondement de la puissance de l’État et tout ce qui ressort du régalien au sens fort du terme (armée, police politique, espionnage, haute justice) n’est jamais mis en débat dans un dispositif participatif.  Enfin, peut-on se laisser aller à rêver : un dispositif participatif appliqué à la réforme de la DGSE, au financement de Dassault Aviation, ou de la « force de frappe nucléaire »,  voilà qui serait digne d’intérêt pour le chercheur.

Le troisième et dernier chapitre prône l’approche inverse du second, en se mettant plutôt du côté de ceux qui reçoivent le dispositif participatif plutôt que du côté de ceux qui l’émettent. Il s’agit de se demander:  Qui participe? Comment participe-t-on? Et à quoi cela peut mener? Là encore, il s’agit plutôt de la proposition d’un vademecum pour le chercheur -ou l’évaluateur (comme l’annonce le quatrième de couverture) -, qui se fonde sur l’ensemble des travaux antérieurs, que de la présentation d’une théorie achevée des dispositifs participatifs pris du point de vue de leurs ressortissants. G. Gourgues insiste cependant beaucoup dans ce chapitre sur les effets imprévus et inattendus de ces dispositifs, sur les changements subreptices dans les rapports de pouvoir qu’ils peuvent introduire à l’insu du plein gré de leurs initiateurs. L’ensemble de l’ouvrage (voir la conclusion en particulier, « La participation publique, entre police et politique », p. 217-131) se trouve en effet irrigué par une anthropologie optimiste de la vie sociale, inspirée par le philosophe Jacques Rancière. Pour G. Gourgues, il existe un réel désir de maîtrise de leur propre vie par les individus qui passerait à travers l’action collective, à travers « la politique » au sens de J. Rancière (p. 127-128). L’offre de participation des gouvernants peut alors être saisi par les gouvernés comme une opportunité  de faire valoir leurs désirs de décision collective. « Inversement, la participation peut être pensée comme un espace politique, potentiellement mobilisable comme un levier de subjectivation. (…) la participation publique ne peut jamais être considérée comme totalement verrouillée, contrôlée, administrée. » (p. 129) Sur le point de savoir si les individus peuvent trouver un levier de « subjectivation » dans de tels dispositifs, je ne doute pas que cela puisse exister, mais j’ai bien peur que ce soit là, pris comme une généralité possible, une croyance collectiviste, pré-moderne. Il me semble en effet que la réalisation de soi à travers la participation à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une décision collective n’est sans doute pas l’alpha et l’oméga de l’individu contemporain. Je ne suis pas très sûr que les individus aient envie tellement de participer, mais bien plutôt que les choses qui les concernent directement marchent! Ce qui n’est pas vraiment la même chose.

En effet, je suis frappé par le hiatus entre tous ces propos sur l’accueil par la population de dispositifs participatifs et une vie économique contemporaine où l’un des motifs principaux d’achat d’un produit ou d’un service se trouve être au contraire : « achetez, vous ne vous occuperez de rien, et cela marchera! » Et où les entreprises qui ont du succès du point de vue économique sont justement celles qui tiennent, sans faire exploser leurs coûts, cette simple promesse. Ceux qui étudient la démocratie participative constatent pourtant tous que, dans la plupart des cas disponibles, cette offre de participation ne mobilise finalement guère à proportion des personnes concernées. Ils ne manquent pas de constater les déterminants sociaux et politiques de la participation des uns et de l’absentéisme des autres. Cependant peu de chercheurs seraient prêts à en conclure que, si peu de personnes participent, c’est parce que la plupart d’entre elles ont mieux à faire de leur temps libre, et qu’elles ont peut-être par ailleurs déjà voté et payé pour avoir le service que les gouvernants ne leur rendent pas. De fait, la récurrence du thème de la participation et l’échec systématique à terme de toute procédure en ce sens (comme le montre, sans le vouloir sans doute, G. Gourgues en faisant une archéologie des expériences de participation dans les années 1970 – dans le cas de Lip par exemple, p. 45-46) devraient interroger les chercheurs dans le domaine sur leurs a priori anthropologique. Ne voient-ils pas les individus bien plus intéressés à la vie collective qu’ils ne le sont en réalité? Ne pourrait pas trouver dans la vie sociale des exemples de lieu de participation qui ennuient profondément les gens? L’assemblée générale de copropriété – qui constitue d’ailleurs un topos négatif contemporain – ne serait-elle pas l’exemple même du dispositif participatif (pourtant décisionnel) dont chacun se passerait fort bien? Ou l’on pense sans cesse à la phrase, « l’enfer, c’est les autres ».

Par ailleurs, G. Gourgues, en montrant bien l’omniprésence contemporaine de ces dispositifs participatifs, montre incidemment, là encore sans qu’il le souligne, que le citoyen paye ainsi deux fois pour le même service rendu: d’une part, il entretient des élites politiques et techniques pour gérer la chose publique, et, en plus, ces mêmes élites voudraient lui faire faire le boulot pour lesquelles elles sont censément payées. Tout cela m’a fait penser à toutes ces sociétés, comme les compagnies d’aviation, qui vous font remplir des formulaires sur Internet pour vous faciliter soit disant la tâche, mais essentiellement pour faire elles des économies de main d’œuvre. La couleur des rideaux du Titanic importe peu aux gouvernants, ils peuvent vous laisser choisir, mais ils étaient quand même payés pour trouver la couleur qui apaise vos inquiétudes.  De fait, heureusement pour être cynique, comme le montre aussi en creux l’ouvrage par l’ensemble des exemples cités de dispositifs participatifs, tous plus anodins les uns que les autres selon moi (je pourrais justifier exemple par exemple si nécessaire, mais cela serait un peu long), les gouvernants gardent pour eux-mêmes les décisions les plus importantes à leurs propres yeux.

De manière plus grave, ce livre tendrait à montrer – si on le regarde de mon côté de la crête –  la distance, pour le coup très contemporaine, entre gouvernants et gouvernés. G. Gourgues n’entre nullement dans de telles considérations pour le moins sulfureuses, mais qui correspondent bien à ce que les enquêtes d’opinion révèlent sur la perception par le grand public des gouvernants. La majorité des répondants affirment en effet depuis quelques années, en France et ailleurs en Occident, croire que « les hommes politiques ne se soucient pas des gens comme eux ». Du coup, on serait tenté en effet d’en conclure, après la lecture de l’ouvrage, que la multiplication de ces dispositifs participatifs témoigne avant tout de l’abime qui s’est créé depuis un demi-siècle entre les gouvernants et les gouvernés. Toute cette floraison témoignerait alors  de cet écart croissant, sociologique, économique, éthique, politique, entre gouvernants et gouvernés. Sans que je puisse justifier pleinement mon intuition, en lisant G. Gourgues, j’ai parfois eu l’impression de lire un livre d’histoire de l’Ancien Régime ou du Moyen Age. Gouvernants et gouvernés constituent alors deux mondes presque absolument séparés, et les gouvernants pour les détails ne concernant que la vie quotidienne des gouvernés leur concèdent volontiers l’auto-gouvernement, tout en affirmant par ailleurs sur tous les tons qu’ils sont toujours au service du bon peuple chrétien. Dans tous ces dispositifs participatifs, je vois ainsi à l’œuvre une nécessité croissante de faire encore (ou de nouveau?) comme si les gouvernés avaient quelque chose à dire sur leur sort.  On ferait alors d’autant plus appel à ces dispositifs que la démocratie au sens que lui ont donné les vieux partis de masse des années 1880-1950 – qui représentaient des demandes populaires bien réelles – se viderait de tout contenu.  Dans le cas français, si les gouvernants avaient eu la moindre intention de rendre ces dispositifs  participatifs vraiment opérants du point de vue décisionnel sur des affaires d’importance, il leur suffirait de renforcer les bonnes vieilles institutions de la démocratie directe, à savoir par exemple le référendum, ou de mettre en place des possibilités de votes de destitution à l’américaine (« recall »). Il est ainsi assez risible de voir que les mêmes élites politiques françaises se rengorgent de dispositifs participatifs, en veux-tu en voilà, et, dans le même temps, approuvent dans une belle unanimité une réforme constitutionnelle qui institue un  « référendum d’initiative populaire », tout en le rendant aussi impossible en pratique que bien peu décisionnel.(Mon voisin de bureau, spécialiste de ces question, en rit encore.) Si l’on prend du coup une vision d’ensemble, les dispositifs participatifs semblent surtout des leurres, au sens militaire du terme, de plus en plus nécessaires, destinés à attirer les citoyens qui croient encore qu’ils ont le droit de décider quoi ce soit. Chers veaux, vous aurez le droit de décider de la largeur du trottoir devant chez vous – c’est cela la démocratie! réjouissez-vous! -, mais nous nous réservons de décider du sort de vos enfants et petits-enfants… qui sera fort triste il faut bien le dire…

A ce stade, se pose le problème de la responsabilité professionnelle du politiste. En effet, est-il acceptable de participer de près ou de loin à cette vaste entreprise d’enfumage? Certes, comme je l’ai dit, les chercheurs qui ont étudié le sujet comme G. Gourgues et bien d’autres ont bien le droit d’en décrire la réalité empirique, c’est le travail de la science, mais, justement, au vu de cette réalité empirique assez bien établie semble-t-il désormais, ne serait-il pas temps de condamner, au moins moralement, tous ceux qui, usant de la science politique, prétendent encore que la « démocratie participative » constitue l’avenir de la démocratie? Au mieux, ces dispositifs participatifs permettront à certains individus de se rendre compte qu’en réalité la décision est ailleurs, et, du coup, ils se mobiliseront peut-être ensuite de manière plus efficace, mais, au pire, cette avalanche de dispositifs participatifs laisse surtout penser que les gouvernants y trouvent leur compte à détourner ainsi l’attention de la réalité de leur pouvoir, et que ce n’est pas le rôle d’un politiste indépendant de les aider à le faire.

Bref, comme on l’aura compris, ce n’est donc pas la lecture de cet excellent livre qui m’aura fait changer d’opinion sur la question de la « démocratie participative ». J’y ai trouvé au contraire une myriade d’exemples concrets, qui me renforcent dans mon impression qu’il s’agit là au total d’une pratique d’enfumage. Je l’ajouterais donc volontiers au rayon des symptômes de cette phase sombre de l’évolution de nos démocraties. J’espère que l’auteur ne m’en voudra pas de ranger son ouvrage dans ce rayon, mais je sais que, me connaissant, il reconnaîtra mes obsessions.

John Dunn, Libérer le peuple. Histoire de la démocratie.

Il est des livres dont on se demande un peu pourquoi ils ont eu le privilège d’une traduction en français, alors que tant d’ouvrages importants nous font défaut en science politique. L’ouvrage de John Dunn, Libérer le peuple. Histoire de la démocratie, paru aux Editions Markus Haller (Genève, 2010) est de ceux-là. Le Centre national du Livre a ici bien mal investi l’argent du contribuable. J’espère au moins sauver par ce post estival l’argent de qui  aurait été intéressé à l’acheter. Ce livre, paru originellement en anglais en 2005 sous le titre Setting the People Free. The Story of Democracy, pourrait certes servir à initier des étudiants de Master 2 ou de niveau doctorat à l’art de l’écriture inutilement alambiquée et du raisonnement qui ne tient pas.

Le moins que l’on puisse dire en effet, c’est que l’auteur, qui opère du point de vue de la théorie politique qui n’autorise pourtant pas n’importe quelle bêtise, n’hésite pas devant les raccourcis  audacieux. Je cite le plus évident :

« D’un certain point de vue – pour le moins pessimiste mais assez crédible – [notez la réserve qui permet d’affirmer quelque chose sans assumer complètement l’énormité que l’on va proférer], la République démocratique et populaire de Corée est le terminus ad quem de la Conspiration des Égaux [oui, oui, vous avez bien lu, la « Conjuration des Égaux » de Gracchus Babeuf & Cie, en l’an de grâce 1796!]: non pas ce que Babeuf ou Buonarotti voulaient [heureusement, on ne saurait vouloir ce qu’on ne saurait même imaginer], mais ce qu’ils auraient fini par obtenir [dans une société rurale pré-industrielle… réussir à faire un régime totalitaire comme celui de la Corée du Nord d’aujourd’hui… bravo!]. Ce régime n’est pas bien sûr le seul candidat en lice. D’autres ont eu aussi peu d’attrait [sur les populations ] à long terme : le communisme de guerre qui succéda à la révolution bolchévique, la révolution culturelle de Mao et le régime sanguinaire [notez la précision bien inutile dans le contexte : sanguinaire!] des Khmers rouges. »(…) « Mais ces épisodes montrent jusqu’à quelles extrémités peut mener le principe d’égalité si, n’étant corseté par aucun principe, il peut à loisir structurer la vie des hommes. « (p. 160-161)  Je dois dire que cette imputation de responsabilité historique aux membres de la Conjuration des Égaux,  et, plus généralement, à une idée aussi large que possible – le principe d’égalité entre les hommes – m’a laissé pantois. Même Stéphane Courtois dans sa préface du Livre noir du Communisme (Paris, Fayard, 1997) ne va pas aussi loin, et contextualise bien mieux que John Dunn. Quant à affirmer que tous les régimes cités fonctionnent ou aient fonctionné en pratique sur le principe philosophique d’égalité, je ricane doucement. Certains y sont, ou y ont été plus égaux que d’autres… Il y a sans doute en pratique bien plus d’égalité aux Etats-Unis aujourd’hui qu’en Corée du Nord…

Cet ouvrage, bien mal écrit et plein de chausse-trappe pour le lecteur, comporte malgré tout une thèse générale – qui explique le passage que nous venons de citer.

Premièrement, la démocratie, telle que l’entend l’Antiquité grecque et toute la haute culture à sa suite jusqu’au moins le XVIIIème siècle, constitue le régime politique impossible par définition. Il donne voix au chapitre à la vile populace et ne peut amener qu’au désordre dans la Cité. Sur ce point, J. Dunn n’apporte rien de bien nouveau.

Deuxièmement, après cette longue éclipse, le mot de démocratie est associé à la Révolution américaine, mais, en réalité, les constituants nord-américains construisent un régime politique représentatif. Aux yeux de ceux qui le pensent (les auteurs des Federalist Papers), il est destiné à éviter les effets de la démocratie au sens antique. Le libéral Tocqueville sera le théoricien de cette situation nouvelle, où l’eau de la liberté et le feu de l’égalité se mêlent.   La légitimité de l’État est construite sur des bases rationnelles, la tyrannie de la majorité est empêchée, la propriété privée (des riches) assurée contre les empiètements (des pauvres). Là encore, ce n’est pas terriblement nouveau.

Troisièmement, le succès du terme de  démocratie dans l’univers politique contemporain pour désigner le seul régime politique souhaitable et légitime  tient d’une part à la conjoncture géopolitique du XXème siècle avec le rôle éminent qu’y a tenu la « démocratie américaine ». D’autre part, le mot de démocratie, attribué à la réalité d’un régime représentatif , permet un compromis entre le respect de ce que l’auteur nomme l‘ »esprit d’égoïsme » et  des revendications de reconnaissance de la part de divers segments de la population. Pour l’auteur, la démocratie aurait gagné son statut incontournable, parce qu’en se détournant de son association avec le principe d’égalité que comportait son antique concept, elle garantit le libre fonctionnement d’une économie libérale, fondée en pratique sur la liberté des riches et des habiles, tout en permettant une démocratisation, c’est-à-dire la diminution des discriminations envers tout ou  partie des êtres humains inclus comme sujets de l’État  en cause.

La position de John Dunn comporte donc  les aspects suivants :

– pour lui, la seule manière pour une société humaine de s’enrichir semble bien être la voie libertarienne (version Ayn Rand); l’histoire a jugé sur ce point; donc, moins le pouvoir politique se mêle d’économie, mieux cela semble être pour la société humaine concernée, et les gens apprécient cet aspect comme le montre leurs votes réguliers en faveur de cette solution;

– la démocratie (comme régime représentatif) possède l’avantage de légitimer les gouvernants  auprès des gouvernés et de gêner en pratique au minimum l’économie et de garantir la propriété privée et la liberté d’action économique, contre les revendications de la masse des citoyens (argument un peu contradictoire avec le précédent qui soulignait le vote régulier des citoyens en faveur de la liberté et de la propriété capitalistes ); de fait, dans nos régimes politiques, pour l’auteur, le pouvoir et l’argent, c’est la même chose (p. 200);

– certes la démocratie permet tout de même à la population ainsi gouvernée de se défendre de la « condescendance » des riches et des puissants, et de  protéger ses intérêts (p. 195), les miséreux apprécieront l’argument.

En conclusion,  « Pour le moment, la démocratie a donc obtenu un quasi-monopole sur la notion de gouvernement légitime dans un contexte qui contredit largement tout ce à quoi elle prétend. » (p. 209).

L’auteur ne va cependant jusqu’à tenir explicitement la position selon laquelle la démocratie  représentative constitue un utile dispositif pour faire en sorte que les pauvres et les miséreux acceptent leur condition – ce qui serait la position anarchiste ou communiste sur la « démocratie bourgeoise ». Il n’ose pas non plus la position vraiment néo-libérale à la Hayek qui consisterait à proposer l’émasculation de la démocratie représentative pour la remplacer par des règles, puisqu’il s’agit d’une hypocrisie, mais d’une hypocrisie tout de même dangereuse pour le bonheur public : les pauvres et les miséreux n’ayant jamais eu pendant toute l’histoire que des mauvaises idées en matière économique.

La lecture de ce livre provoque donc un malaise. Certes, c’est un peu la position conservatrice classique, la démocratie représentative telle qu’elle est  constitue le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres. La démocratie représentative comporte un immense mensonge dans son concept même, mais qu’importe, il faut faire avec, il n’existe rien d’autre.

En fait, avec une telle présentation de la situation, je ne crois pas que John Dunn rende un grand service à la cause de la démocratie entendue comme tension vers la satisfaction des besoins de tous les citoyens, ni même qu’il justifie en quoi ce soit le titre français de son ouvrage.  A l’en croire, avec la démocratie (représentative), il ne s’agit pas de « libérer le peuple », mais   de l’escroquer pour son plus grand bien. Moins les populations ont voix sur les grands choix de politique économique et sociale qui les concernent, plus elles sont heureuses! Je préfère encore l’honnêteté des partisans de l’Ancien Régime à la Joseph de Maistre, ou celle des néo-libéraux qui préfèreraient se passer complètement du rite démocratique.

Dans l’esprit de l’auteur, ses considérations désenchantées  ne doivent pas porter à conséquence, elles ne sont dans le fond qu’un jeu de l’esprit d’universitaire en mal de copie, puisque l’auteur affirme que la démocratie représentative n’a plus de concurrent pouvant revendiquer dans l’humanité actuelle quelque légitimité que ce soit. L’histoire politique de l’humanité est plus ou moins finie. Or, sur ce point, l’auteur se trompe lourdement: il existe encore au début du XXIème au moins trois filons idéologiques à l’échelle mondiale qui critiquent la démocratie représentative des pays occidentaux comme le seul bon régime possible. Je compte au moins la revendication d’une autre démocratie par le Parti Communiste Chinois, les prétentions des partisans de l’Islam politique le plus radical à obéir en tout point à la loi divine pour gouverner l’humanité, et, enfin, de manière plus en ligne avec la conception occidentale de la démocratie représentative, les revendications de certains régimes sud-américains, proposant un retour à la légitimité de la volonté populaire dans toute son ampleur. Je ne compte pas toutes les revendications de légitimité plus idiosyncrasiques des divers régimes autoritaires, tyranniques, dictatoriaux, etc.  qui prolifèrent encore sur la planète.

Par ailleurs, il me semble que J. Dunn s’égare  aussi sur la source du primat actuel du régime représentatif (tout au moins dans la partie du monde que nous habitons).  Le régime représentatif  que nous connaissons n’est pas en effet pas si  radicalement éloigné de la promesse qu’inclut le mot de démocratie.  En effet, l’auteur semble compter pour rien les développements de l’État social qui ont accompagné la démocratie depuis le XIXème siècle. Même si la situation n’est pas bien sûr parfaite, ces régimes ont par exemple développé l’instruction universelle – qui constitue la base de l’action politique des citoyens.  De même, il ne semble pas se rendre compte que le succès économique des Etats démocratiques a tenu, et tient encore largement, à l’existence d’une économie mixte, à un rôle de l’État bien plus fort qu’il ne le suppose. Bref, sa vision d’une démocratie qui ne triomphe que parce qu’elle a permis à l’esprit d’égoïsme de donner ses bons effets en matière d’enrichissement de tous me parait ignorer radicalement la réalité de l’équilibre subtil de nos sociétés. Je l’inciterais à relire Karl Polanyi pour commencer son nécessaire recyclage – ou bien, quelque auteur libertarien qui lui démontrera facilement que les Etats démocratiques sont loin d’assurer la pleine liberté économique.

Pour conclure, je noterais l’insulte que l’éditeur a fait au grand peintre Giuseppe Pelizza de Volpendo, auteur de la peinture, Il Quarto Stato (le Quatrième État), en mettant son chef d’œuvre de 1901 exaltant la marche en avant du prolétariat en couverture de ce livre. Le contresens ne pouvait être plus grand.

Avenir de la démocratie française : de quoi doit-on s’inquiéter? (si nécessaire)

Les interventions de politistes dans le Monde sont assez rares pour être signalées. Loïc Blondiaux a réussi à faire sortir une tribune intitulée, De la démocratie et de son avenir, et sous-titrée Des décisions d’apparence anodine en affaiblissent l’usage de mois en mois (le Monde, édition du 27 décembre 2008).

L. Blondiaux met en série des décisions politiques récentes pour montrer qu’il existe de fait une volonté de casser les « institutions réflexives capables de produire en toute indépendance, les données, les cadres d’analyse, les manières de pensée indispensables à la vie démocratique d’une nation ». La suppression de l’IFEN, l’« évidement du CNRS », les menaces sur l’indépendance de l’INSEE, l’affaiblissement des sciences économiques et sociales au lycée, et la diminution des subventions  à l’éducation populaire, tout cela ferait système, et nous irions tout droit vers une situation où, « Certes, il restera encore des élections, il restera des médias, comme dans la Russie de Poutine, mais la démocratie sera cliniquement morte. »

L’analyse m’a paru pour le moins exagérée : en premier lieu, que les « institutions réflexives » qu’il cite soient des « infrastructures de la vie démocratique », j’en doute un peu, elles correspondent (ou plutôt ont correspondu) à chaque fois à des objectifs politiques, en effet, toutes ces institutions ne sont pas neutres du point de vue de ce que doivent être la société et l’action de l’Etat. Que l’actuel gouvernement veuille faire la peau à des scories d’époques pour lui révolues, cela me parait de bonne guerre : je conseillerais à L. Blondiaux la lecture ou la relecture des Comptes de la puissance de François Fourquet à propos de l’INSEE ou des travaux d’Alain Dérosière sur la statistique (ou les siens propres sur les sondages d’opinion). Il aurait pu ajouter au tableau (sombre) qu’il dresse la mort il y a quelques années du Commissariat au Plan, remplacé par une autre structure, le Centre d’analyse stratégique. Les actuels dirigeants de l’Etat ont simplement une autre vision que les précédents (enfin ceux d’il y a longtemps…). Ils se font une autre conception de l’Etat, de la Société, de la Science même, de l’Homme peut-être. On peut le regretter si on ne partage pas leurs options, mais , pour l’heure, ils occupent le pouvoir d’Etat grâce à leurs victoires électorales successives.

Par exemple, ils veulent de la « science qui rapporte », et se montrent, semble-t-il, peu préoccupés de savoir ce qu’il y avait avant le Big Bang ou d’encourager les études  mallarméennes,  « C’est leur choix » comme on disait à la télévision publique du temps de la publicité; la « réflexivité » que L. Blondiaux défend correspond à une autre vision  politique qui n’est pas la leur. On pourrait cependant s’inquiéter que, dans l’objectif de couper court à toute critique le pouvoir actuel « casse les thermomètres », par exemple en produisant des chiffres aberrants sur l’inflation, sur l’emploi, sur les grandes données macroéconomiques.   Pour ce qui est très spécifiquement de ces statistiques-là, je doute qu’avec l’insertion dans les mécanismes européens et mondiaux, il soit possible de « tricher » très longtemps. Par ailleurs, les gens ne perçoivent pas leur environnement socio-économique uniquement à travers les statistiques officielles dont rendent compte les médias amis ou « aux ordres »… Une telle manipulation finirait par être de notoriété publique, et se ressentir d’abord dans les sondages d’opinion, puis dans les élections suivantes à travers une désaffection vis-à-vis de la majorité en place. On peut bien sûr tricher à la marge, escamoter un « mauvais chiffre », redéfinir opportunément une grandeur, casser une série désagréable, etc., mais on ne peut pas mentir longtemps sur les « fondamentaux » comme disent les économistes, ne serait-ce que parce que les banques, les investisseurs, les entreprises ont besoin de bonnes statistiques, ne serait-ce aussi parce que le pouvoir doit lui-même savoir où il en est. Je pense qu’on peut faire  la même réflexion pour tout autre domaine, et rien n’empêche les mécontents ou les opposants de se doter de leurs propres outils  de réflexivité.  En l’absence de tout indicateur fiable sur les résultats de son action (parce que le pouvoir aurait décidé de s’en débarrasser par commodité), c’est le pouvoir qui finit par en être le premier affecté. Une telle auto-intoxication est-elle à craindre en France? J’espère que non.

Mon collègue fait surtout comme si le sel de la démocratie telle que nous la connaissons, c’était le débat contradictoire informé, le modèle à la Habermas. Certes, cela existe dans certains cas et sur certains enjeux, mais la démocratie libérale – représentative (bourgeoise?) n’est-elle pas avant tout l’existence d’une compétition ouverte entre élites pour le pouvoir d’Etat régulée par le vote des populations assujetties, et encore plus la volonté de « concéder la défaite » de la part des perdants de la compétition? On aura reconnu chez mes anciens étudiants qui n’y ont sans doute pas échappé  une version possible de la  définition alternative de la démocratie chez J. A. Schumpeter proposée  dès 1942.  La démocratie, c’est avant tout la réelle concurrence pour l’exercice du pouvoir, et de là découlent bien des choses, dont par exemple la création d’institutions régulatrices pour garantir le bon déroulement de cette dernière ou une partie de ces fameuses « institutions réflexives » que regrette L. Blondiaux en cas d’accord pour dépolitiser une question, un secteur de l’action publique.

Si l’on veut s’inquiéter en France de quelque chose au sujet de la démocratie, c’est de l’actuelle atonicité (pour ne pas dire plus) du principal parti d’opposition, à savoir le Parti socialiste. Il faut s’inquiéter aussi de l’incapacité de ce dernier à se doter d’une structure cohérente avec la compétition d’où tout découle désormais (merci Lionel J.!). A ce jour, on sent que, sauf miracle toujours possible cependant, aucun de ses leaders n’est « présidentiable » pour l’échéance prévue de 2012.  Évidemment, si on se trouve être de sensibilité de gauche et que l’on ne croit pas à la possibilité de la « révolution par les postiers », les perspectives sont dès lors fort sombres. 2017 parait un peu loin.

Tout ce que dénonce L. Blondiaux peut être corrigé par un Parti socialiste, qui aurait un peu de vigueur oppositionnelle. On ne finance plus l’éducation populaire, très bien, le Parti socialiste doit alors faire appel à ses militants et ses sympathisants pour donner de l’argent à cette bonne cause, il doit aider ce secteur à regrouper ses forces. Plus généralement, je crois que, ce qui devrait être noté avant tout, c’est l’incapacité des forces opposées dans tous les domaines aux options de ce gouvernement à se regrouper, y compris de manière organisationnelle : pourquoi tant de syndicats? pourquoi tant de morceaux de la « gauche de la gauche »? pourquoi tant et tant et tant d’associations qui défendent plus ou moins la même (bonne) cause? C’est cette nullité qui consiste à avoir à chaque manifestation  contre une mesure gouvernementale 10 organisations au moins, toutes relativement faibles, elles-mêmes divisées en tendance, autrement dit à ne pas savoir se regrouper dans une situation défavorable face à un adversaire  déterminé à pousser son avantage jusqu’à saper les  moyens matériels mêmes de l’indépendance des soutiens, réels ou supposés, du camp adverse .

Pour ce qui est du PS lui-même, il y a cependant des motifs d’espoir : l’ouverture de N. Sarkozy tend à faire le ménage dans le parti et dans les cercles intellectuels de centre-gauche, la soupe étant servie bien chaude, en 2011, le parti sera épuré de ses  représentants les moins solides; les élections européennes de juin 2009 seront soit celles de la réaffirmation d’une prééminence au sein de l’opposition et d’un leadership (M. Aubry), soit une déroute qui obligera les dirigeants à paniquer un peu sérieusement; la réforme en vue des collectivités locales sera sans doute faite de telle façon à affaiblir les bases locales du parti, ce qui devrait réveiller toute  la hiérarchie intermédiaire.

Pour résumer, au politiste de Paris I, le politiste de l’IEP de Grenoble (ex-doctorant de Paris I) répond : pas de démocratie sans possibilité d’alternance, et donc sans opposition crédible. En même temps entre 1958 et 1981, il n’y a pas eu d’alternance, me répondra-t-on, et nous vécûmes alors en démocratie. Cependant, sur la moyenne durée, cette alternance a fini par arriver (et on pourrait dire par ailleurs que le départ du Général en 1969 était le vrai moment de preuve démocratique en suivant mon analyse ). Rendez-vous est donc pris en 2017 (si N. Sarkozy ne re-révise pas la Constitution en sa faveur) ou en  2022. Yes they (will) can!