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Chypre : petits exercices de blame avoidance.

A mesure qu’une infinité de commentateurs faisait remarquer au cours de la journée d’hier et d’avant-hier que taxer les dépôts bancaires de moins de 100.000 euros dans les banques chypriotes n’était vraiment pas une idée géniale pour établir la confiance des petits épargnants dans la zone Euro, tous les instigateurs de la mesure négociée par l’Eurogroupe dans le cadre du plan de sauvetage de l’économie chypriote, qui taxerait à 6,75% les dépôts de moins de 100.000 euros, accusaient les autres responsables de la décision d’avoir eu cette mauvaise idée.  Monsieur, monsieur, c’est pas moi, c’est pas moi, c’est lui qui a commencé!

Les responsables chypriotes accusent les Allemands, les autres pays de l’austérité et la BCE qui leur auraient forcé la main dans un diktat à la Munich façon 1938 ; les Allemands et les autres accusés rejettent la faute sur le gouvernement chypriote. Les commentateurs les plus pro-européens, comme Jean Quatremer, adoptent clairement l’option d’une responsabilité chypriote : le nouveau Président de ce pays ne voulait pas taxer excessivement les dépôts bancaires des riches déposants de grands pays corrompus à l’humeur chatouilleuse. On pourrait même en faire un polar, avec quelques sbires de princes maffieux sur le point de plonger vivant dans l’acide des membres de la famille du Président chypriote pour lui apprendre la politesse. D’autres journalistes sont aussi sur cette ligne d’une responsabilité chypriote, mais soulignent aussi que les partenaires européens ont cédé à la demande du Président de ce pays et que l’on partait d’une demande de taxation radicale des gros dépôts (jusqu’à 40%) qui aurait fini juste à moins de 10%. D’autres penchent pour le diktat allemand, destiné à en finir avec ce paradis fiscal et traduisant les nécessités internes de l’Allemagne de ne pas sauver la cagnotte des maffieux des steppes (déjà qu’à Stalingrad il y a 60 ans…). Quoi qu’il en soit, l’histoire retiendra que tout l’Eurogroupe a accepté samedi dernier à l’aube de s’assoir de belle façon sur la garantie européenne des dépôts de moins de 100.000 euros, et que le monde entier s’en est aperçu. La responsabilité est donc partagée, et il est alors admirable de voir comment chacun se défile et prétend même avoir été contre cette idée dès le départ (dont notre propre Ministre de l’Économie, P. Moscovici).

Du côté chypriote, on peut comprendre la difficulté à faire passer la mesure. Le nouveau Président a menti pendant sa campagne électorale sur l’intouchabilité des dépôts bancaires. Il a, si l’on en croit la version pro-européenne, menti lors de l’annonce de la décision à son peuple, puisqu’il aurait pu choisir de taxer uniquement les gros requins poissons. Je ne sais pas comment ce double mensonge peut passer auprès des Chypriotes ordinaires, mais cela me parait beaucoup tout de même. On serait tenté de lui dire : « Dégage! »

Du côté européen, j’ai tout de même du mal à croire que Chypre ait pu imposer seul à la collectivité une décision aussi irresponsable; au minimum, il faudrait expliquer pourquoi les autres européens ont oublié de samedi à l’aube (annonce de la décision dans une conférence de presse) à lundi soir (communiqué de l’Eurogroupe) que la garantie européenne des dépôts de moins de 100.000 euros faisait partie  depuis l’automne 2008de la stratégie globale de l’Europe contre la crise financière. Est-ce à dire qu’en réalité Chypre avait plus de poids dans la négociation qu’on ne le dit, en menaçant par exemple de quitter la zone Euro? Ou est-ce à dire que cette solution, finalement, plaisait à tous les européens, bien contents au final de taxer tous les habitants de cette île trop ensolleilé de fainéants, trafiquants et banquiers véreux? Ou encore, que les autres européens ont laissé faire sciemment cette bêtise, sachant bien qu’il s’agissait d’une bêtise, pour prouver au Président chypriote qu’il fallait absolument qu’il accepte de taxer à plus de 10% les déposants des banques chypriotes un peu trop grassouillets pour être honnêtes?

On attend la suite avec impatience.

Patrick Artus, Isabelle Gravet, La crise de l’euro. Comprendre les causes. En sortir par de nouvelles institutions.

Le nouveau livre de l’économiste Patrick Artus (La crise de l’Euro. Comprendre les causes. En sortir par de nouvelles institutions, Paris : Armand Colin,  2012), écrit en collaboration avec Isabelle Gravet,  tranche par sa pédagogie avec les précédents ouvrages de l’économiste en chef de Natixis, notre  « Docteur Doom » à nous, dont les notes de conjoncture agrémentent nos  cauchemars depuis quelques mois. Les dernières en date constituent une propédeutique au suicide – ou, tout au moins, à l’émigration le plus loin possible de l’Europe du sud. Sans doute, faut-il donc féliciter grandement I. Gravet, enseignante dans un grand lycée privé lyonnais (les Chartreux), d’avoir permis ce saut qualitatif. Le texte en devient du coup (presque) abordable par de très nombreux lecteurs. Les encadrés sont nombreux et didactiques.  Le livre dispose même d’un utile glossaire. Les seuls reproches que je me permettrais de faire du point de vue pédagogique, sont, d’une part, des graphiques parfois illisibles, pour avoir été imprimés trop petits en un nombre trop réduit de couleurs par un éditeur sans doute impécunieux, d’autre part, l’absence complète d’une bibliographie pour aller plus loin.

Comme le livre se trouve extrêmement bien fait du point de vue pédagogique,  et comme P. Artus reste un auteur aux obsessions récurrentes, il en devient tout aussi facile à résumer.  Ainsi, selon cet ouvrage (qui n’est pas très original à ce stade), la crise de la zone Euro tient à 99% à un problème de balance des paiements entre pays de cette dernière, lié au départ à celui des balances commerciales, lui-même du à l’évolution des structures productives des pays en cause du fait même de la création d’une monnaie unique. La racine de tout ce chaos (créatif?) n’est autre que la désindustrialisation d’une partie des pays de la zone Euro du fait même de l’existence de cette dernière.

La crise des dettes publiques des Etats périphériques n’apparait donc que comme la résultante de la seule réalité économique qui vaille aux yeux des auteurs : dans une zone monétaire unique, par l’effet même de l’élargissement du marché  qu’elle promeut et de l’hétérogénéité en dotations de facteurs de production (capital et travail) des différents pays, s’opère une spécialisation productive entre pays. Les auteurs soulignent, à juste titre à mon sens, que cette spécialisation, due à l’hétérogénéité de départ des pays entre pays, constitue une source d’augmentation de la productivité des facteurs pour l’ensemble.  Tous  les pays (comme des régions dans un État-nation  lorsqu’on a unifié au XIXème siècle les marchés nationaux) se spécialisent dans les secteurs économiques pour lesquels ils se trouvent les mieux dotés en facteurs de production : il suffit de se rappeler de l’histoire économique de notre propre pays depuis trois siècles pour apprécier l’ampleur du phénomène. Autrement dit, là où se trouve une dotation abondante de travail qualifié, on trouvera une industrie de pointe; là où le travail peu qualifié abonde, là se localisera l’industrie de labeur.  Donc, par définition, dans une zone monétaire unique, tous les pays membres de cette dernière ne font pas la même chose, et c’est bien le but de la monnaie unique. La prophétie européenne de la convergence des Etats de la zone Euro – et, plus généralement, des Etats de l’Union européenne –  se trompe en ce qu’elle suppose que les structures productives deviendront à terme semblables partout. Tout le monde se spécialisera à terme dans l’industrie de pointe…  Ce n’est pourtant pas le cas par exemple aux États-Unis, après plus de deux siècles d’existence : chaque État fédéré tend à se spécialiser dans un type de production.

Un récent article  d’Arnaud Leparmentier dans le Monde sur la politique industrielle et commerciale de l’Union européenne enregistre le même phénomène :

« Le grand marché et l’euro accentuent cette zizanie. Le continent a fini par se spécialiser : la finance au Royaume-Uni, l’automobile en Allemagne, le luxe en France et en Italie, les services Internet au Luxembourg et en Irlande. Résultat, chacun est prêt à défendre des intérêts sectoriels devenus vitaux. La City veut rester libérale pour ne pas se faire doubler par Wall Street ; l’Allemagne ne veut pas heurter la Chine pour vendre ses machines-outils et la France la rejoint dès qu’Airbus est concerné ; les Irlandais défendent une taxation des entreprises dérisoire. »

A cette hétérogénéité inévitable et positive, source de spécialisation productive et de gains de productivité pour l’ensemble des pays, la « bonne hétérogénéité » pour P. Artus et I. Gravet, la zone Euro a cependant ajouté deux autres sources d’hétérogénéité : celle liée aux différences dans les politiques structurelles menées par les différents Etats en matière de marché du travail, de concurrence sur le marché des biens et des services, de fiscalité du capital, de R&D, etc.; celle liée à l’existence d’une politique monétaire unique pour des pays ayant en fait des taux d’inflation différents. Les différences de politiques structurelles (ou encore d’offre) entre les pays impliquent qu’en dehors même de la dotation différentiée de facteurs (capital/travail), certains pays  seront en plus handicapés et/ou aidés dans leur capacité à développer des filières d’avenir ou à profiter de leurs avantages. Pour prendre un exemple, on peut avoir une main d’œuvre peu qualifiée, et, pour ne rien arranger, des règles inadéquates d’organisation du marché du travail (cas grec), ou, inversement, des systèmes productifs locaux particulièrement flexibles, qui compensent ce handicap (cas italien). Par ailleurs, l’imposition d’une seule politique monétaire ne correspond pas au fait que le niveau d’inflation diffère selon les pays en fonction de leur place dans la division du travail continentale ainsi constitué, d’où des taux d’intérêts réels différenciés. Ainsi les taux réels très faibles dans certains pays de la périphérie de la zone Euro au cours de la décennie 2000 y ont encouragé des booms immobiliers comme en Irlande et surtout en Espagne. Ces booms, surtout dans le cas espagnol, ont caché la faible performance globale de ces économies à corriger leurs désavantages structurels et à profiter de leurs dotations en facteurs.

Les trois hétérogénéités cumulent de fait leurs effets pour aboutir à une divergence économique marquée à la fin des années 2000 sous le coup de la crise financière des subprimes, après une apparence de convergence dans la première moitié de la décennie. Les auteurs parcourent ainsi tous les mécanismes, désormais bien connus, qui ont mené à la crise des dettes publiques européennes que nous connaissons. L’apport de l’ouvrage est toutefois de montrer que, si la zone Euro doit persister, il faudra bien prendre en compte le cœur du problème d’États partageant une monnaie unique, à savoir cette « bonne hétérogénéité », qui mène par définition à une obligation de transferts fiscaux entre Etats et au fédéralisme. « La seule organisation institutionnelle capable de maintenir dans la même monnaie des pays hétérogènes est évidemment le fédéralisme, inévitable pour éviter la croissance déprimée et l’explosion de l’euro ». (p. 19) Il ajoutent : « Dans une union monétaire sans fédéralisme, les pays sont soumis à une contrainte d’équilibre extérieur, ce qui est incompatible avec le processus normal de spécialisation ». (p. 142)

Plus concrètement, les auteurs montrent, avec force statistiques, que la monnaie unique a été volens nolens une machine à désindustrialiser les Etats du « sud » de la zone Euro dont la France. Le « nord » (Allemagne, Autriche, Finlande, Belgique, Pays-Bas) s’est spécialisé dans l’industrie, et le « sud » (Espagne, Italie, France, Grèce, Portugal) dans les services. Cette situation implique que le nord a enregistré un fort excédent commercial vis-à-vis du sud. Celui-ci a été financé par  les emprunts massifs du sud au nord, autrement dit par l’allocation de l’épargne du nord vers la sud. La crise des dettes publiques des pays du sud éclate  lorsque l’épargne du nord a refusé de continuer à financer la « gabegie » sudiste.

De ce point de vue, la solution actuelle de court terme, qui repose sur l’austérité et les réformes structurelles imposées au sud, est logique, mais cruelle. Pour éviter de continuer cette accumulation de dettes entre le nord et le sud, la politique de la troïka (Commission européenne, BCE, FMI) a consisté à diminuer radicalement les dépenses publiques du sud, et donc les revenus des habitants de ces pays, de ce fait leur balance commerciale se rétablit et leur besoin d’emprunt diminue, mais leur croissance économique s’affaisse – au point que le mot de croissance y devient fort inadéquat. A moyen terme, il s’agit de faire les fameuses réformes structurelles, par exemple sur le marché du travail, ou d’empêcher de nouvelles bulles spéculatives immobilières à la périphérie. Les auteurs doutent pourtant très fortement que ces remèdes de cheval, avec ce qu’ils entrainent de pertes de revenus pour les ménages, les entreprises et les Etats, de montée du chômage et de perte de croissance, soient suffisants pour remettre ces pays sur le chemin de la croissance: en effet, la baisse des salaires, avec des prix à la consommation plutôt stables voire en augmentation, signifie un écroulement du revenu réel des salariés, et donc de la demande interne avec toutes les difficultés cumulatives sur les entreprises non exportatrices et les comptes publics que cela implique.

Surtout les auteurs soulignent que, même si ces remèdes suffisaient à stabiliser la zone Euro sur un sentier de croissance très faible à la périphérie, il restera encore à traiter des conséquences de la « bonne hétérogénéité ».

Or, dans le livre (et là on voit l’obsession de P. Artus jouer à plein), il n’existe qu’un seul secteur économique essentiel : l’industrie de pointe! Ainsi les pays qui possèdent de l’industrie de pointe sur leur territoire auront systématiquement tendance à se situer dans une situation créditrice par rapport à leurs partenaires commerciaux. De leur point de vue, il est de plus  possible d’établir une classification  de la « sophistication des économies » (fondé sur de multiples critères, comme le niveau de R&D par exemple) pour anticiper la croissance à moyen terme tirée par l’industrie de pointe (p. 62-65) : dans la zone Euro, il y aurait ainsi les winners à la main d’œuvre qualifiée, aux politiques publiques efficaces et aux entrepreneurs innovants (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Belgique, Finlande), il y aurait les losers à la main d’œuvre peu qualifiée, aux politiques publiques aberrantes (non-libérales?) et aux entrepreneurs cherchant la rente plus que le profit (Espagne, Italie, Grèce, Portugal), et enfin les cas intermédiaires (France, Slovaquie, Slovénie, Irlande). On pourrait discuter ad libitum de leur classification (avec le statut de l’Italie en particulier), mais le message est limpide (et déjà lu à plusieurs reprises sous la plume de P. Artus) : seule l’industrie de pointe compte, tout le reste n’est que littérature.

Autrement dit, même si toutes les réformes institutionnelles sont mises en œuvre et si tout l’ajustement demandé au pays du sud s’effectue – ce qui n’ira pas sans un appauvrissement massif des habitants du sud –, il restera que ces pays présentent une spécialisation productive qui les rendra durablement dépendant de transferts de la part des autres pays, parce qu’ils n’ont pas la capacité de développer des industries de pointe. Les auteurs semblent ainsi penser que la Grèce, pour ne citer, qu’elle a déjà dépassé un seuil de désindustrialisation irréversible. C’est d’ailleurs aussi leur argument pour expliquer pourquoi, à ce stade, ce même pays n’a plus aucun intérêt à quitter la zone Euro, puisque sans aucune industrie locale restante pour se substituer aux importations, la dévaluation de la nouvelle drachme n’y aurait pas les effets attendus. Le même raisonnement semble valoir pour les auteurs pour la situation dans laquelle la Grèce reste dans la zone Euro: on aura beau y diminuer radicalement les salaires, il reste que l’industrie n’y renaîtra pas de ses cendres… J’ai quelque doute sur ce point: si les coûts de production dans l’industrie y baissent suffisamment, il n’y a pas de raisons qu’une reprise ne s’observe pas dans ce secteur. L’industrie fondée sur la main d’œuvre non qualifiée peut exister partout dans le monde.

Au total, le livre par sa clarté même m’a paru un peu désespérant.

D’une part, il me semble qu’on se trouve très loin sur le plan politique de l’acceptation par les pays européens créditeurs qu’il leur faudra définitivement subventionner la périphérie, par la logique même de la monnaie unique. L’espoir demeure clairement que chacun s’en sorte à terme seul. Jean-Pisani Ferry dans son récent papier sur le FESF/MES/TSCG résume bien l’esprit des mécanismes mis en place de cette façon, une simple assurance mutuelle et non une vraie approche fédérale. Du côté des pays débiteurs, peut-on envisager par ailleurs sur la longue durée un appauvrissement au nom même de l’unité européenne? Ce type de politique économique a déjà réussi à faire s’écrouler la confiance dans l’Union européenne dans toute l’Europe du sud, tout particulièrement en Italie; pour l’heure, cela reste un mouvement d’humeur de l’opinion, mais, au bout de cinq ou dix ans de ce régime sans grands résultats en terme de croissance, certains vont y redécouvrir les charmes de l’indépendance des « nations prolétaires » – comme disait le Duce –  contre les  » ploutocraties ».

D’autre part, la France dans ce cadre de raisonnement semble particulièrement mal partie. En effet, pour P. Artus et I. Gravet, elle fait partie clairement partie des pays de l’Europe du sud du point de vue de la désindustrialisation liée à l’Euro. Le livre peut aussi se comprendre comme une intervention de plus  dans le débat actuel sur la « compétitivité ». Français, il est urgent d’apprendre à travailler plus pour gagner moins! De fait, l’écroulement du coût du travail dans le reste de l’Europe du sud ne peut que nous entraîner à suivre le mouvement, ou bien à voir périr le reste de notre industrie de labeur. Politiquement, si le gouvernement actuel doit gérer une baisse rapide et générale des salaires et des revenus, il risque de se heurter rapidement au fait que la France, contrairement à l’Espagne ou à la Grèce, possède le souvenir d’une prospérité économique en dehors de l’Union européenne « maastrichtienne »…

Pour finir, si l’on veut positiver, du point de vue économique, il me semble toutefois que P. Artus et I. Gravet, qui veulent sauver l’Euro par de nouvelles institutions fédérales, auraient intérêt à estimer le montant de richesses gagné à l’échelle de la zone Euro du fait même de la spécialisation productive  qu’amène la « bonne hétérogénéité ». Quel est le montant des gains de l’échange? Si l’existence même de la zone Euro apporte effectivement un gain de croissance potentielle, il serait en effet logique qu’une part substantielle de ce gain collectif soit redistribué via un budget fédéral de l’Union europénnne aux pays qui gagnent le moins à cette unification. Ma suggestion paraitra peut-être absurde dans le contexte actuel, où la zone Euro ne semble avoir rien apporté du tout en terme de croissance à l’ensemble de ses pays membres (par comparaison aux pays européens non membres de l’Euro et/ou de l’UE). L’économiste J. Sapir par exemple expliquerait plutôt qu’elle a coûté de la croissance. De fait, si P. Artus et I. Gravet veulent justifier une redistribution fédérale de la richesse européenne, encore faut-il qu’ils prouvent au moins à travers un calcul du gain potentiel que l’existence même de la zone Euro crée plus de richesses que son absence. En effet, problème supplémentaire, on peut imaginer profiter de la « bonne hétérogénéité » entre pays (alias les gains du commerce international) sans monnaie unique: la spécialisation productive des pays ne se fait pas seulement dans une zone monétaire unique, il suffit que l’échange international se fasse sans entraves particulières. L’existence du « Grand Marché » apparait plus important à mon sens de ce point de vue. Du  coup, la conclusion de P. Artus et I. Gravet en faveur d’institutions fédérales sur des bases économiques me paraissent faiblardes. La vraie justification reste politique. Surtout, à ce stade, ils sont comme (presque) tout le monde, ils craignent l’inévitable apocalypse financière lors de la dissolution de la zone Euro.

Or, après tout, cet apocalypse financière n’est-elle pas le seul moyen de dé-financiariser l’économie mondiale?

C’est la rentrée 2012, et la crise continue!

Voilà, nous sommes aux portes de la rentrée 2012, et la crise économique et politique européenne continue as usual. Comme me le disait lundi mon collègue Klaus Kinzler lors d’une conversation de couloir devant l’inévitable photocopieuse, il a l’impression que l’on a désormais fait le tour des arguments possibles, que tout le monde se trouve désormais condamné à se répéter, et que cette crise se traîne au delà de ce qu’un observateur impliqué comme lui peut tolérer.  J’ai moi-même une impression semblable de lassitude et d’exaspération, j’essaye pourtant encore une fois de rassembler mes idées au seuil de cet automne sans doute décisif pour la zone Euro et l’Union européenne.

Ainsi, si l’on s’occupe des interprétations de cette crise, j’ai l’impression que l’on trouve désormais trois lignes d’analyse critique, qui s’entremêlent souvent en pratique, mais qu’on peut distinguer tout de même parce qu’elles ne situent pas la source du blocage de l’économie européenne au même endroit.

La première, c’est celle des auteurs d’inspiration néo-keynésienne qui soulignent les erreurs de jugement des dirigeants européens, et surtout de leurs conseillers économiques. Pour ces derniers, inspirés par une vision  remastérisée de l’économie néo-classique, il suffirait d’une bonne vieille cure d’austérité dans la dépense publique, d’une bonne saignée bien moralisante, pour provoquer un choc de confiance chez les agents économiques privés, et pour faire repartir de ce fait la machine économique. Cette « austérité expansionniste », qui, dans l’idéal, amènerait à zéro les dépenses publiques et à zéro l’endettement public, n’a pourtant pas l’air de bien fonctionner, tout au moins pour l’instant, et tous les néo-keynésiens de se faire un malin plaisir de le souligner, à mesure que des pays comme la Grèce, l’Italie ou l’Espagne semblent s’enfoncer dans le cycle récessif qu’ils avaient fort bien prévu. Il me semble qu’on peut classer, avec les modulations d’usage, Paul Krugman, Joseph Stiglitz, les « économistes atterrés », Patrick Artus, les économistes de l’OFCE sur cette ligne. De manière plus modérée, on voit des économistes souligner que les déficits publics doivent certes être réduits pour rendre la dette publique des Etats européens soutenable, mais qu’il faut le faire à la bonne cadence. Pour un exemple en ce sens, je citerais Anton Brender, Florence Pisani, Emile Gagna dans leur chapitre consacré à l’Europe dans La crise des dettes souveraines (Paris, La Découverte, 2012), sobrement intitulé Le drame européen (sic). Selon cette première ligne d’analyse, il suffirait que les dirigeants changent de vision des mécanismes économiques pour que les choses s’améliorent. Le point fort de cette explication à mon sens, c’est que des pays qui ne sont pas dans la zone Euro, la Grande-Bretagne pour ne pas la citer, suivent cette ligne de conduite dans leur politique économique, avec des résultats pour l’instant conformes à la vision des keynésiens, autrement dit, cela va mal.

La seconde est institutionnaliste. Étant donné la structure des institutions européennes au départ de la crise économique, le résultat ne pouvait être qu’une incapacité à trouver un acteur capable de relancer l’économie européenne  au niveau global. L’Union européenne (en tant que Commission européenne) possède un budget réduit à 1% du PIB européen, et n’a en plus que peu de ressources fiscales propres, pour ne pas dire en pratique aucune. Le pur aspect institutionnel ne suffit cependant pas à épuiser cette ligne d’explication. De fait,  les acteurs politiques nationaux ont largement contourné les règles établies lors du  Traité de Maastricht. La clause de « no bail-out », de non-renflouement d’un État par ses partenaires, a largement été ignorée, en particulier pour la Grèce. Il serait bien évidemment intéressant de construite un contre-factuel, où les règles européennes sont strictement respectées. La Grèce fait défaut sur sa dette publique au printemps 2010, que se passe-t-il ensuite? Les banques grecques sautent, les grandes banques européennes sautent, et ensuite? Comme on sait bien que la Grèce a été aidée à ce moment-là, toute une analyse politologique et économique en découle qui souligne à l’envi le poids de certains acteurs-clés, qui ont justement refusé de « sauter ». Du point de vue des remèdes, contrairement à la vision précédente, il ne s’agit pas alors tant de changer la vision de l’économie des dirigeants européens, que les contraintes institutionnelles des uns et des autres. L’idée d’une vraie fédération se trouve  ici au bout du tunnel. Évidemment, s’il existait une Fédération européenne avec un budget conséquent, on pourrait envisager une politique contra-cyclique à l’échelle continentale. Si les faillites bancaire deviennent l’affaire de la Fédération, c’est le contribuable européen qui les paye. Sans le grand soir fédéral, c’est (presque) chacun pour soi, et l’Euro pour tous, et de belles années de stagnation à venir.

Enfin, j’ai l’impression qu’une troisième ligne d’analyse tend à s’affirmer ces derniers temps. Je l’appellerais pour faire image la thèse de la « strangulation contrôlée ».  C’est un jeu finalement très simple, bien décrit par l’économiste Alexandre Delaigue par exemple. Selon cette vision – qui pourrait paraître complotiste à certains politistes, mais qui correspond à des déclarations publiques de responsables politiques européens – ,  certaines élites économiques et politiques – en particulier les dirigeants de la BCE, ceux de la Commission, les dirigeants allemands actuels – veulent saisir l’occasion de la crise pour restructurer en profondeur les rapports de force au sein des sociétés européennes, en particulier en finir avec les « archaïsmes » sociaux des pays méditerranéens. Certains y voient aussi une sorte de vengeance nordique contre les sudistes s’étant invité par effraction à la table de l’Euro  en 1996-97. Dans ce cadre, il s’agit d’aider les Etats en difficulté, mais en leur imposant des « conditionnalités » et de faire en sorte qu’ils ne puissent plus s’en affranchir une fois qu’ils ont reçu de l’aide. Plutôt que de trouver un mécanisme pérenne d’aide, il faut donc viser à  maintenir ces Etats dans un état d’asphyxie financière. Ainsi la BCE pourrait aider les Etats en difficulté à se financer en achetant directement leur dette publique (comme le font les autres grandes banques centrales pour leurs Etats respectifs), mais elle déclare ne vouloir le faire que si les dits Etats mettent en œuvre des réformes de structure d’orientation libérale, fortement demandées par cette dernière, par les pays dominants, l’OCDE, le FMI, les économistes libéraux, etc.. Il s’agit de faire fortement pression sur les gouvernants nationaux – dont certains non élus ne demandent à vrai dire que cela…- pour qu’ils passent outre toutes les réticences populaires aux dites réformes structurelles, le tout au nom de l’Europe. Celles-ci visent à établir un marché du travail purement libéral, sans syndicats pour augmenter les salaires au delà du niveau de la productivité individuelle de chaque travailleur, sans trop de droits sociaux pour gêner les entreprises, etc. . Le grand avantage de cette troisième façon de voir est de redonner aux acteurs dominants en Europe une intentionnalité moins stupide que dans les deux premières explications, surtout que celle que leur prête  la première explication. En effet, les effets récessifs des politiques d’austérité budgétaire ne gênent en rien ceux qui veulent en profiter pour restructurer à marche forcée les sociétés méditerranéennes, bien au contraire, tout se passe comme prévu. Plus il y a de récession, plus il y a de chômage,  plus le pouvoir de négociation des syndicats diminue, plus les salaires baissent, plus les gouvernements nationaux peuvent mettre en œuvre des mesures littéralement impensables auparavant – qui risquent d’ailleurs de finir par se heurter au droit européen minimal du travail… ce qui n’est pas d’ailleurs le moindre paradoxe de l’affaire. Comme le rappelle A. Delaigue, cette ligne de négociation au bord de l’abîme entre les gouvernements nationaux des pays dominés, ceux des pays dominants (en pratique la seule Allemagne) et la BCE peut déraper à tout moment. En effet, les marchés financiers peuvent prendre peur, un gouvernement national se cabrer, la conjoncture économique d’un pays s’écrouler vraiment. J’ajouterais que les représentants syndicaux du monde du travail peuvent finir par comprendre la manœuvre, que, surtout, les simples citoyens des pays concernés peuvent perdre confiance dans l’Europe – comme c’est le cas en Italie par exemple . Ce jour, A. Merkel a adressé un satisfecit à l’action « réformatrice » de M. Monti, tout en s’inquiétant du futur gouvernement italien issu des urnes…

En tout état de cause, ces trois lignes d’analyse critique indiquent que nous en avons encore pour un moment de cette crise…  Le « chemin de Damas » keynésien est improbable, les institutions se réforment lentement, et l’on n’a pas fini d’éduquer les méridionaux…

Ps. Ce matin sur France-Inter, 4 septembre 2012, Daniel Cohen, invité à la Matinale pour faire la promotion de son dernier opus, affirme que tous les économistes savent bien ce qu’il faudrait faire, en citant P. Krugman et J. Stiglitz, pour résoudre la crise, puisque celle-ci ressemble fortement dans ses mécanismes à celle des années 1930 et que les gouvernements font de l’austérité  à la manière d’un chancelier Bruning en Allemagne en 1932 (sic).  De manière intéressante, pour expliquer le blocage alors qu’intellectuellement,  selon D. Cohen, les économistes seraient unanimes sur la direction de la sortie de crise – ce qui bien sûr est faux! sauf à disqualifier certains économistes de leur titre même d’économiste -, il fait un parallèle entre les deux rives de l’Atlantique. Des deux côtés, il s’agirait au fond d’un refus de solidarité, à travers l’annulation nécessaire des dettes des pauvres (directe ou via l’inflation) : les riches (blancs) américains refuseraient de payer pour les pauvres (noirs surtout) américains; les riches européens nordiques (allemands) refuseraient d’aider les pauvres européens sudistes (grecs). C’est sans doute bien rapide comme raisonnement, mais cela correspond à mon deuxième motif de blocage, en y ajoutant une arrière-plan identitaire de clivage profond des sociétés en cause.  D. Cohen, l’économiste, souligne d’ailleurs qu’en 50 ans d’intégration européenne, le sentiment identitaire entre Européens n’a pas progressé. Les données disponibles lui donnent tort, mais il a raison sur le fait que, pour l’heure, ce n’est pas le grand amour!

B. Amable, E. Guillaud, S. Palombarini, L’économie politique du néolibéralisme. Le cas de la France et de l’Italie.

Bruno Amable, Elvire Guillaud et Stefano Palombarini ont fait paraître à la fin du printemps un petit ouvrage au fort contenu, L’économie politique du néo-libéralisme. Le cas de la France et de l’Italie (Paris : Éditions Rue d’ULm, collection du Cepremap). [Il est disponible en version électronique gratuite sur le site du CEPREMAP.  On le trouve toutefois aussi en librairie pour la modique somme de sept euros cinquante centimes. Merci d’avance pour les libraires. ]

Dans cet ouvrage, ils présentent leur modèle interprétatif de la vie politique et économique des deux pays latins, France et Italie, sur les vingt dernières années. Pour eux, les deux pays traverseraient de manière à la fois parallèle et dissemblable une phase de recherche d’un nouveau « bloc social dominant ».

Comme le lecteur cultivé s’en doutera sans aucun doute, la notion de « bloc social dominant » prend son inspiration dans les travaux du grand théoricien marxiste des années 1920, Antonio Gramsci. Cependant, les auteurs simplifient et raffinent à la fois l’idée de Gramsci. Du côté raffinement, le « bloc social dominant » correspond à une alliance, durablement majoritaire dans les urnes d’un pays démocratique, entre des groupes socioéconomiques aux intérêts matériels différents mais conciliables, généralement au détriment d’autres groupes socioéconomiques électoralement minoritaires. Cette alliance s’incarne de plus  – et là se trouve le raffinement à mon sens – dans un équilibre institutionnel, en particulier dans les règles qui régissent les marchés (des biens et services, du capital, du travail). Les institutions en quelque sorte scellent l’alliance entre groupes aux intérêts conciliables, la garantissent, la rendent pérenne. Cet équilibre institutionnel, qui régit la vie économique, politique et sociale d’un pays (par exemple la loi électorale, le statut de la fonction publique, le droit du travail, etc.) produisent cependant des conséquences qui peuvent renforcer ou dissoudre à terme l’alliance en question. Chaque groupe d’intérêt tient particulièrement à certaines institutions et moins à d’autres. Ainsi, pour utiliser un exemple donné par les auteurs, les fonctionnaires tiennent particulièrement à leur statut, mais se sentent moins concernés par les règles de concurrence en vigueur sur le marché des biens et services; les entrepreneurs sont particulièrement attachés au droit de propriété, au droit du licenciement, etc.. La simplification par rapport à A. Gramsci, du moins dans le présent texte, tient au fait que les auteurs s’intéressent peu à ce que ce dernier appelait « l’hégémonie », à savoir à la capacité d’un bloc social à définir le sens de l’évolution historique à son profit, à gagner, si j’ose dire, « les esprits et les cœurs » d’une majorité de la société.

Dans ce cadre intellectuel, qu’on pourrait dire « marxiste » à première vue, mais qui peut aussi être décrit  dans des termes « rational choice », la crise politique dans les deux pays depuis vingt ans tient au fait qu’un « bloc social dominant » n’arrive pas à émerger pour soutenir les politiques publiques néo-libérales, que veulent de fait les élites économiques et politiques des deux pays. En particulier, les alternances politiques, qui contrastent avec la période de l’après-guerre où la stabilité des majorités politiques était la règle, tiennent au fait qu’aucune coalition de partis politiques n’a été à même de satisfaire sur la durée les attentes de toute l’alliance socio-économique qu’ils ont dû former pour l’emporter. Tout gouvernement a ainsi été obligé depuis le début des années 1980 de satisfaire les attentes d’une partie seulement de son électorat, il a donc déçu, et se trouve ensuite confronté à une défaite électorale.

Pour prendre le cas de la France, la gauche (le PS en pratique) prétend concilier les intérêts des classes populaires avec ceux des classes moyennes. Pourtant, chacune de ses expériences de gouvernement depuis 1981 l’amène à choisir une voie sociale-libérale, certes acceptable aux classes moyennes (en particulier  celles qui travaillent pour le secteur public), mais indésirable pour les classes populaires, qui dépendent du secteur privé pour leur emploi et qui abandonnent la gauche à l’élection suivante. A droite, il s’agit surtout de concilier la demande très forte de réformes néo-libérales de la part des électeurs liés aux indépendants et au patronat, avec celle du maintien des protections des salariés du privé que les électeurs travaillant dans ce dernier secteur expriment. Cette conciliation jusqu’ici impossible explique bien en effet pourquoi, au pouvoir entre 2002 et 2012, la droite n’engage pas de réformes radicales du marché du travail, en particulier pourquoi elle ne supprime pas les 35 heures alors qu’elle en avait clairement la possibilité légale. Le plus grand obstacle à cette suppression n’est autre en effet que le simple fait que cette réforme de la gauche a profité et profite fortement aux cadres du secteur privé les mieux payés (les  RTT étant devenu des jours de congé supplémentaires), les mêmes qui sont parmi les électeurs les plus susceptibles de soutenir la droite.

En Italie, la situation est semblable et différente. Aux oppositions de classe, de statut privé/public, s’ajoutent des différentiations régionales (nord/sud) et le poids d’une classe de rentiers dépendant du service de la dette publique (les « BOT-people » des années 1990). L’alliance politique centrée autour de S. Berlusconi regroupait les représentants du profit (grandes et petites entreprises,y compris salariés des petites entreprises s’identifiant aux intérêts de leur patron), les bénéficiaires de la rente publique et le vaste monde du précariat méridional. Cette dernière alliance laissait comme perdant les travailleurs syndiqués des grandes entreprises du nord et de la fonction publique. Cependant, cette alliance s’est révélée instable dans la mesure où l’entretien du précariat au sud, essentiellement via la dépense publique clientéliste, suppose d’augmenter la dette publique, ce qui satisfait les rentiers, mais finit par indisposer les représentants du profit. Par ailleurs,  la gauche italienne, quand elle a réussi à arriver au pouvoir, n’a pas su se concilier durablement le précariat méridional.

Les différences entre les deux pays tiennent donc moins à la visée des élites politiques et économiques qu’à des caractéristiques liés à l’histoire : ainsi en Italie, l’importance numérique des travailleurs indépendants et des PME donne une base démographique non négligeable au néo-libéralisme, de même, le poids des rentiers de la dette publique italienne est central dans les rapports de force électoraux (rappelons que la dette publique italienne est surtout détenue par des résidents italiens).

Le modèle général des auteurs correspond donc à des élites politiques qui cherchent dans les deux pays, non sans difficulté, des majorités électorales, « démocratiques », pour soutenir, « légitimer », le néo-libéralisme qui, de toute façon, semble représenter leur visée profonde. Il s’agit de trouver une formule politique permettant de recruter une majorité d’électeurs à cette fin. De fait, ce que les auteurs décrivent, c’est la recherche de ce qu’ils appellent un « bloc bourgeois », c’est-à-dire d’un bloc social dominant prêt à soutenir des réformes institutionnelles néo-libérales. « Les évolutions françaises et italiennes font apparaître des similitudes dans les tentatives pour fédérer un bloc social dominant excluant les classes populaires et soutenant un programme de réformes d’inspiration partiellement néo-libérales. » (p. 106) L’insertion des deux pays dans l’Union européenne ne fait que renforcer cette visée, en ajoutant une contrainte extérieure bienvenue pour les tenants de l’émergence de ce « bloc bourgeois ». Ainsi, pour les trois auteurs, le gouvernement Monti n’est pas le résultat d’un complot européen contre S. Berlusconi (même s’ils citent la lettre comminatoire de la part de la BCE à ce dernier d’août 2011 lui ordonnant de faire des réformes structurelles, p. 84), mais le résultat de cette dynamique interne qui pointe vers l’émergence d’une nouvelle coalition « bourgeoise » des centres au nom de l’Europe (p. 106-111). Il faut bien dire que les rumeurs d’une grande coalition, après les prochaines élections italiennes, entre les partis (PD, PDL, UDC) soutenant actuellement le gouvernement Monti corroborent assez bien leur sentiment. Pour les auteurs, le gouvernement Monti, sous des dehors techniques, ne fait alors que mettre en œuvre les réformes néo-libérales (sur les retraites, le marché du travail, etc.) que S. Berlusconi n’a pas osé faire complètement de peur de s’aliéner l’électorat populaire. Son côté « populiste » bien connu… Quant à la France, leur modèle laisse mal augurer de la trajectoire de l’actuelle législature dominée par le PS.

Jusque là, le discours aura pu paraître un peu abstrait et plaqué sur la réalité. Il se trouve que les auteurs en s’aidant des données de sondage des élections de 2008 en Italie et de 2007 en France essayent de classifier les électeurs dans différents groupes d’intérêts et de quantifier ainsi les rapports de force dans chaque société. Ils opèrent une analyse en classes latentes (p. 132-155), dont je dois dire qu’elle m’a paru affreusement mal présentée du point de la compréhension du lecteur moyen. Sans pouvoir entrer dans les détails, faute de comprendre totalement moi-même les subtilités techniques de la méthode suivie, il m’a semblé cependant un peu étrange que cette dernière amène à distinguer 12 classes latentes en France et 7 en Italie. La description des classes latentes italiennes m’a paru plus cohérente avec ce que je peux savoir par ailleurs des divisions sociopolitiques italiennes que ce que je peux savoir du cas français. Quoi qu’il en soit,  l’idée m’a paru très intéressante d’essayer de réintégrer directement des données individuelles de sondages avec une analyse par groupes d’intérêts socioéconomiques. Cela paraitra sans doute simpliste et arbitraire à de nombreux collègues politistes, mais les auteurs me paraissent avoir le mérite immense de se poser la question des intérêts matériels de chacun tels qu’ils transparaissent dans les attachements exprimés envers telle ou telle institution ou idée. Celle parait basique et suppose un motif égoïste à la base de tout comportement politique, mais le droit de licencier librement intéressera évidemment plus celui qui est susceptible de licencier que celui qui est susceptible de l’être. Étrange, non?

Parmi les faiblesses manifestes de l’ouvrage, j’en pointerais deux.

D’une part, sur le cas français, leur méthode tend à négliger complètement ou presque l’importance du Front national. La plupart des études sur l’électorat français montrent que l’enjeu de l’immigration est indissociable de l’émergence de ce parti. Les auteurs évoquent pourtant l’idée d’un « bloc nationaliste » et essayent de quantifier l’importance possible de ce regroupement (p. 114), mais, comme leur prisme d’analyse est exclusivement socioéconomique et fondé sur les institutions qui encadrent les marchés, elle semble avoir du mal à cerner l’importance  du FN dans la vie politique française des trente dernières années.

D’autre part, les auteurs ne donnent pas d’explication, tout au moins d’explication développée, au choix par les élites politiques, de gauche, de droite ou du centre, de la voie néo-libérale. On hésite un peu à la lecture entre deux éventualités : les élites politiques se sont, de toute façon, convaincues que c’est la voie à suivre, there are no alternative, only democratic delays ; les élites politiques se rendent empiriquement compte que les classes populaires n’ont plus ou pas le poids électoral suffisant pour soutenir un autre bloc social dominant qui ne mettrait pas la néo-libéralisation des institutions à l’agenda.

Quoi qu’il en soit de ces deux critiques, les auteurs me paraissent ouvrir une voie non sans intérêt pour la compréhension de la politique contemporaine. Une affaire à suivre donc.

Europe in our times (III)?

Nous voilà à un peu moins d’un mois du sommet européen décisif de la fin du mois de juin 2012, et, comme il était largement prévisible, rien ne semble réglé, bien au contraire. La Cour constitutionnelle allemande a en plus rajouté son grain de sel en ajournant sa décision sur le MES au 12 septembre 2012… Un communiqué conjoint franco-hispano-italien, appelant à une action immédiate sur les marchés, a été annoncé avant-hier par un ministre espagnol, pour être ensuite démenti et même dénoncé par les ministres italien et français concernés, tout en étant suivi de déclarations française, allemande, et italienne allant en fait dans le même sens d’une réaffirmation de la nécessité d’aller vite dans la mise en œuvre des décisions du sommet européen de juin 2012.

Du point de la conjoncture économique, l’Espagne semble en effet prendre la voie de la Grèce; l’Italie suit de près l’Espagne dans le marasme, avec une pointe de crise politique à l’horizon; quant à la Grèce, son propre Premier Ministre a – enfin!- qualifié sa situation comparable à « Grande Dépression » des années 1930 aux États-Unis. Toutes ces politiques d’ajustements prônés par le trio BCE-FMI-Commission et les pays créditeurs au sein de l’Union (« dévaluation interne » d’une part, et retour à l’équilibre budgétaire, voire maintien d’un surplus budgétaire primaire comme en Italie, d’autre part) semblent bien mener à la dépression d’une partie de l’économie européenne, et à la récession de l’ensemble. Comme prévu par beaucoup. Pas de surprise en fait.

En tout cas, il est encore une fois fascinant de voir à quel point la presse française ne s’affole guère de la situation. La lecture de la presse italienne, allemande, et britannique, à laquelle je m’adonne, me renvoie de fait une toute autre image de la situation que celle que je trouve dans la presse d’ici. Encore qu’il serait facile de faire le lien entre la déroute des constructeurs automobiles français et la conjoncture économique en Europe… Il est vrai qu’en France, nous n’avons pas (encore?) eu de coupes budgétaires drastiques qui perturbent radicalement la vie des collectivités locales, des hôpitaux, des administrations, des familles. Comme fonctionnaire, mon salaire net baisse lentement, mais pas avec un choc baissier de 5%, 10%, 20% d’un coup. Les pharmaciens acceptent la Carte Vitale, les ordures sont encore ramassées, et l’éclairage public fonctionne… Tout va donc très bien, Madame la Marquise!

Bref, le tracassin continue. Et tout le monde semble se raccrocher à la phrase de Mario Draghi (dans son entretien avec le Monde d’il y a quelques jours) affirmant que « la BCE n’a pas de tabou », et à ses gloses sur l’obligation qu’a la BCE de lutter contre l’inflation et la déflation. Cela sent à plein nez le conflit à venir entre la majorité de la BCE et une partie au moins de l’establishment allemand. Je vois mal en effet comment cette justification par la déflation à éviter d’une intervention sur les marchés de la part de la BCE peut avoir quelque crédibilité que ce soit en Allemagne, où, justement, les salaires viennent d’augmenter dans certaines branches…   Acheter ou ne pas acheter de la dette publique des Etats en difficulté, telle est la question existentielle désormais posée à la BCE…

Europe in our times? (II)

Les résultats du sommet européen des 28/29 juin ont été présenté par une partie de la presse française comme une victoire du « club Med » contre l’Allemagne, de F. Hollande et ses alliés italien et espagnol contre A. Merkel.

Cette vision me semble un peu courte tout de même, surtout si l’on va voir les textes officiels qui rendent compte du sommet, disponible comme il se doit sur le site du Conseil européen.

Premièrement, qu’est-ce que contient ce fameux « Pacte pour la croissance et l’emploi » adopté lors du sommet, mis en annexe de la déclaration finale?

En dehors du fait que ce texte représente en soi plus des bonnes intentions à mettre en œuvre par les pays membres et les institutions européennes qu’un texte à valeur juridique contraignante, tout lecteur devrait être frappé du fait qu’on y retrouve toute la rhétorique habituelle depuis quelques années de la part de l’Union européenne. Rien de neuf en réalité. Pour le dire simplement, c’est 75% de « politique de l’offre » traditionnelle et 25% de « croissance endogène » fondée sur l’innovation. La faible croissance n’est selon ce schéma due  qu’à des marchés pas assez européens et concurrentiels, trop régulés, qu’à de la main d’œuvre pas assez formée et mobile, qu’à des infrastructures déficientes, qu’à des PME qui n’ont pas accès facilement au crédit et souffrent de l’impôt-paperasse, et surtout qu’à des innovations techno-scientifiques pas assez nombreuses.

Le gros des mesures préconisées se trouvaient déjà dans l’arsenal des recommandations européennes depuis au moins l’Agenda de Lisbonne (1999-2000) et dans sa version révisée pour 2020 : concurrence et innovation nous mèneront au Paradis sur terre, saints Adam Smith et J.A. Schumpeter, priez pour nous, pauvres humains! Surtout, ce Pacte correspond à la demande émise il y a quelques mois par les douze gouvernement les plus néo-libéraux d’orientation de relancer l’économie de l’Union européenne par un approfondissement du grand marché européen et par des « réformes structurelles ». Nous y sommes. CQFD.

La seule contre-tendance (keynésienne d’apparence), qui se soucierait de quelque façon de la demande effective adressée à toutes ces belles capacités productives qu’on se propose ainsi de développer, se trouve dans l’alinéa h). Ce dernier détaille les divers sources de financement européen pour aider à la mise en place d’« infrastructures essentielles dans les domaines des transports, de l’énergie, et du haut débit », ou d’aides et prêts aux PME. Or ces 130 milliards d’euros (dont le texte officiel du Pacte indique qu’ils [ne] représentent [que] 1% du RNB de l’UE) apparaissent par le contenu même que leur donne le texte officiel bien peu keynésiens en réalité. Ne serait-ce en effet que parce qu’il s’agit ici simplement d’aider au financement des infrastructures et au développement des PME. Or, en particulier, ces infrastructures seront mises en place avec des moyens techniques modernes, par définition très capitalistiques: ces financements ne créeront donc sans doute, au moins par leur effet direct, que très peu d’emplois. Il faudra bien admettre que construire une autoroute, même de l’information, crée bien moins d’emplois que dans les années 1930… De fait, de manière réaliste, le texte souligne qu’on attend  de ces financements, surtout une amélioration de l’offre compétitive dans l’Union européenne.

Il faut bien dire que la simultanéité entre l’adoption de ce « Pacte pour la croissance et l’emploi » et l’annonce que jamais le chômage n’a été aussi élevé dans la zone Euro est un fait d’époque. Au mieux, si l’on croit que ce qui est contenu dans ce Pacte sera effectivement mis intégralement en place et aura un effet positif sur le niveau de l’emploi en Europe, cela ne se verra que dans quelques (très) longues années. Cette Europe-là ne semble donc rien à faire du sort des actuels chômeurs, précaires et autres inutiles au monde.

Pour le dire dans les termes mêmes du paragraphe introductif des Conclusions du Conseil européen des 28/29 juin 2012 :

« Une croissance forte, intelligente, durable et inclusive, reposant sur des finances publiques saines, des réformes structurelles et des investissements destinés à stimuler la compétitivité, demeure notre principale priorité. »

Bref, à en juger du texte même, cela serait quelque peu abusif de voir dans ce Pacte un tournant vers une politique économique européenne qui prendrait en compte de quelque façon que ce soit le problème de la demande et de l’activité économique à court terme. Cela correspond aussi plus généralement à la réaffirmation de la nécessité de l’assainissement budgétaire.

Si l’on regarde l’autre texte adopté lors de ce sommet, la « Déclaration du sommet de la zone Euro », du 29 juin 2012 (dont le lecteur remarquera qu’il est très court), on constatera aisément qu’il ne concerne en fait que le secteur financier de l’économie. Il est bien précisé que les mesures qui permettraient une aide directe du FESF/MES aux banques en difficulté d’un pays donné et/ou l’intervention de ce dernier sur le marché de la dette publique d’un État ne vaudront que si cet État respecte les engagements de son programme d’ajustement. Pour le dire simplement, ne seront aidés que ceux qui s’appliqueront la rigueur financière  et les réformes structurelles.

Bref, au moins pour les aspects à mettre en œuvre immédiatement, ce sommet européen est resté dans la ligne de l’austérité et des réformes structurelles comme remède. De fait, le Parlement allemand a avalisé dans la foulée immédiate du sommet les traités instituant le M.E.S. et le Pacte budgétaire (« Traité Merkozy »).

Pour François Hollande, il me semble donc qu’il est bien excessif de parler de « victoire ». Certes, le Rapport sur l’UEM (« Vers une véritable Union économique et monétaire ») a été adopté comme base de discussion, mais c’est tout. Le modèle de politique économique, prôné par l’Union européenne, reste celui d’une austérité accrue (hausse des recettes publiques et baisse des dépenses pour ajuster le solde public) dans un contexte économique de croissance très faible, si ce n’est de récession, et de chômage élevé. Bref, la politique budgétaire va continuer à être fortement procyclique. L’économiste Jacques Sapir pense de même et ajoute qu’en plus, du point de vue strictement financier,  l’impasse se profile dès l’automne.

Pour ma part, je ne voudrais pas avec bien d’autres et sans grande originalité être prophète de malheur, mais à voir les premières annonces du gouvernement Ayrault sur l’ajustement budgétaire qu’il souhaite réaliser – alors même qu’il révise lui-même les prévisions de croissance à la baisse pour 2012 et 2013 , il y a désormais fort à parier que la France s’engage elle aussi dans un cycle à l’italienne.

Dans le fond, la vraie question à se poser désormais ne serait-elle pas de se demander pourquoi les dirigeants européens s’enferrent ainsi?

Première hypothèse : ce sont les institutions européennes qui produisent constamment du compromis et du plus petit dénominateur commun. Les mouvements ne peuvent être que millimétriques, par accrétion lente d’idées nouvelles qui ne suppose pas  d’abandonner les anciennes. En plus, l’usage d’un anglais simplifié dans les discussions n’arrange sans doute rien (voir pour un simple exemple, le petit bout de texte que je cite, pas très français, n’est-il pas?). Ce serait ici appliquer comme outil d’analyse la très vieille idée des anciens Romains : pour décider vite et bien, il faut un « dictateur » et non un Sénat, des Consuls, des Tribuns, de la « gouvernance ». Seule une personne peut avoir et mettre en place des idées nouvelles pour surmonter une situation inédite, pas un collectif d’institutions qui discutent sans fin et défendent leurs intérêts particuliers ou leur vision de l’intérêt général. L’Union européenne représente sans doute l’un des ensembles institutionnels créés par l’homme au cours de l’histoire le plus compliqué qui soit, il n’est guère alors étonnant que cela se passe ainsi.

Deuxième hypothèse : ces choix faits collectivement au niveau européen correspondent à une négligence de fait totale envers les intérêts de ceux qui peuvent être négligés parce qu’ils ont peu de poids politique. Par exemple, d’évidence, les jeunes, et surtout les jeunes  sans qualification, sont sacrifiés. Les 15-24 ans, qui sont actifs au sens des nomenclatures économiques, sont, comme chacun sait, parmi les catégories les plus touchées par le chômage en Italie, en Espagne, ou en France, mais, dans le fond, quel est leur poids politique, quel est le poids politique des parents de ces jeunes-là même pas capables d’étudier jusqu’à 25 ans, de devenir du capital humain? De ce second point de vue, loin d’être l’effet d’une aboulie de la décision, c’est bien une nouvelle économie politique européenne que ces accords européens mettent en place, où une grande partie de la population européenne  compte pour rien. On peut négliger certains – les aspirants travailleurs non-qualifiés par exemple -, pas d’autres – les épargnants -, et s’occuper (vaguement) de la masse des salariés.

Les économistes atterrés, L’Europe mal-traitée. Refuser le Pacte budgétaire et ouvrir d’autres perspectives.

Le collectif d’économistes critiques, rassemblés dans l’association « Les économistes atterrés », continue son travail d’agit-prop contre le cours actuel de l’Union européenne. Ils viennent à cet effet de sortir un petit livre, intitulé L’Europe mal-traitée. Refuser le Pacte budgétaire et ouvrir d’autres perspectives (Paris, Les liens qui libèrent, 2012), ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Dany Lang et Henri Sterdyniak.

Le but de l’ouvrage est essentiellement d’aider le grand public cultivé à comprendre les choix faits en matière de politique économique européenne, et d’en proposer d’autres à l’attention. La tonalité générale  est ici clairement néo-keynésienne, et les auteurs se livrent à une critique acerbe du choix de continuer encore et toujours dans la conception « ordo-libérale » de la politique économique européenne, où les règles, les automatismes, devraient remplacer la capacité pragmatique des décideurs économiques à réagir en fonction des circonstances. Comme ils le montrent, le « Traité pour la stabilité, la coordination, et la gouvernance », aussi appelé « Pacte budgétaire », qu’on peut aussi qualifier plus simplement de « Traité Merkozy », ainsi que le traité sur le « Mécanisme européen de stabilité » (MES), ne font, au delà des apparences, qu’amplifier et confirmer les choix faits par deux fois jadis, au moment du « Traité de Maastricht » (1992), puis au moment de l’élaboration du « Pacte de stabilité et de croissance » (1997). Ils sont par ailleurs, pour le premier d’entre eux en tout cas, largement redondants par rapport aux directives européennes déjà adoptées en la matière depuis un an (le « Six-Pack »). C’est la même Union européenne comme juxtaposition d’États qu’on cherche à tout prix à faire fonctionner, et non pas le début d’une nouvelle Union qui aurait une vision collective et unifiée de son territoire.

En effet, pour l’instant, selon les économistes atterrés, le modèle adopté par les élites dirigeantes européennes reste celui d’un refus clair et net d’une conception globale de l’Union européenne, d’une vraie « coordination » des politiques économiques. On se contente de croire que la juxtaposition de bonnes pratiques nationales (en clair, si tout le monde faisait comme l’Allemagne ou la Finlande, en devenant « vertueux ») finira par donner un ensemble équilibré. En effet, les nouveaux textes insistent encore une fois sur le fait que chaque État membre devrait dans l’idéal ne pas avoir de déficit public structurel (0,5% tout au plus), avoir une dette publique en deçà des 60%, et être aussi compétitif que possible en ayant fait des « réformes structurelles » (c’est-à-dire pour les auteurs essentiellement s’être débarrassé du « modèle social européen »). Le MES lui-même, tel qu’il est conçu, vient non pas atténuer cette contrainte, mais la renforcer en permettant (en principe) à un État de poursuivre dans la voie de l’austérité au delà de la seule raison économique nationale.

Le tableau dressé par les auteurs est très sombre. Comme il s’agit d’un ouvrage collectif, deux hypothèses pour expliquer l’enfermement dans cette doctrine de l’ajustement budgétaire à tout prix semblent (un peu) s’affronter.

D’une part, s’exprime dans l’ouvrage l’hypothèse néo-keynésienne qui voudrait que les auteurs de ces « avancées » en matière d’intégration européenne sont des idéologues totalement aveugles aux effets récessifs des mesures de politique économique que l’application stricte de ces textes entraineraient. On serait dans une situation similaire aux années 1930 où certains décideurs s’accrochent désespérément à leurs certitudes en dépit du fait désormais patent que cela ne fonctionne pas. En décortiquant le « Pacte budgétaire », ils montrent ainsi que ce dernier pourrait obliger les gouvernements à des choix menant tout droit à des spirales récessives, et cela d’autant plus, détail technique, que le calcul du « déficit structurel » (c’est-à-dire hors effets de la conjoncture économique) qui déterminerait l’ampleur de la correction budgétaire à effectuer par chaque gouvernement est remis par les nouveaux traités entre les mains de la Commission européenne et que sa méthode est elle-même sujette à caution par sous-estimation de l’écart de production en temps de crise (cf. sur ce point, l’Annexe 1, « Les mystères du déficit structurel », p. 105-110). Autrement dit, pour prendre un exemple, la Commission a vu un déficit structurel de 4,6 % du PIB pour la France en 2011 – ce qui aurait demandé un très fort ajustement budgétaire si le Pacte budgétaire était déjà en vigueur, avec une récession aggravée à la clé  -, alors que les Atterrés le situent eux  à 1,4% – ce qui n’est évidemment pas la même chose en termes de restriction budgétaire à effectuer (p. 109).

D’autre part, s’exprime aussi une ligne plus stratégique. En gros, il semble tellement stupide de croire à l’absence d’effets récessifs de toute cette belle mécanique de rigueur éternelle qu’il faut peut-être chercher ailleurs que dans l’aveuglement idéologique de certains acteurs les raisons de sa promotion acharnée. La clé de compréhension de la situation serait alors dans l’opportunité que donnent cette situation de crise et la manière de la penser comme exclusivement causée par des Etats hypertrophiés (en oubliant le rôle de la finance, de la concurrence fiscale, etc.)  d’en finir avec le « modèle social européen », avec le coût « excessif » du travail en Europe dans le cadre de la mondialisation, et peut-être même avec la capacité démocratique des électeurs d’influer sur les politiques économiques en un sens favorable aux salariés. « L’exemple grec illustre ce type de plan [dit de « solidarité européenne »], loin de permettre au pays de sortir de la crise, ne fait que l’aggraver : à travers le MES, les élites européennes disposent donc d’un nouvel instrument pour parfaire le démantèlement de l’État social que les gouvernements libéraux et les marchés n’ont pas réussi à mettre en œuvre pendant les trois décennies passées. » (p. 68). Cette seconde ligne d’analyse est évidemment bien plus critique que la précédente, qui, à ce stade, peut même être partagée par les marchés, les agences de notation, ou certaines institutions internationales.

Les auteurs font ensuite un peu de prospective, en montrant qu’au moment où ils bouclent l’ouvrage, les propositions de réforme du « Pacte de stabilité » pour le tirer du côté de la croissance ne sont pas à la hauteur (Partie 4, « Un Pacte irréformable », p. 83-96). Ils rappellent que le terme de « croissance » est aussi adopté par les libéraux qui veulent la ranimer par encore plus de réformes structurelles et d’approfondissement du marché unique, que la mobilisation des fonds structurels européens, de la Banque européenne d’investissement ou la création de project bonds  auraient un impact minime sur la conjoncture, que les euro-obligations telles que conçues par la Commission n’autoriseraient sans doute en soi aucune relance de l’économie européenne. Bref, pour les auteurs, c’est toute l’architecture de la zone Euro (« concurrence fiscale, financement obligatoire par les marchés, liberté de spéculation et libre échange intégral », p. 95) qu’il faudrait revoir. Ils donnent d’ailleurs en conclusion leurs propositions en ce sens.

A dire vrai, leur propos est un peu contradictoire : s’il est vrai que le « Pacte de stabilité » et le MES ne sont que la poursuite et l’approfondissement de l’Europe à la Maastricht, il est totalement improbable que les mêmes acteurs européens se décident d’un coup pour une autre conception, seules des adaptations à la marge sont possibles – à moins qu’ils ne soient eux-mêmes forcés de le faire par les marchés en furie – ce qui à ce stade est loin d’être improbable.

Les auteurs évoquent peu la question du fédéralisme, or j’ai bien peur qu’elle soit la clé de tout ceci, que cela plaise ou non. Pour sortir de la juxtaposition et de la concurrence interne, et aller vers une vraie coordination (par exemple contre l’évasion fiscale) comme les auteurs l’invoquent, il faut penser à l’échelle de l’ensemble. Comme l’a déclaré A. Merkel hier, il n’est pas possible que l’Allemagne se fasse garant de tout, elle n’a pas les épaules assez larges. Elle a sans doute raison. La solution ne serait-elle pas alors que ce soit le tout (l’Union) qui se fasse garant et qui se voit attribuer les ressources fiscales pour cela?