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Serge Quadruppani (éd.), Bel Paese.

quadruppaniPendant que la crise gouvernementale couve en Italie, j’ai eu le temps de finir de lire l’anthologie de textes littéraires sur ce pays, Bel Paese (Paris : Métailié, 2013, 323 p.), paru en ce printemps 2013. Serge Quadruppani, l’auteur bien connu de polars, a sélectionné et traduit les textes (sauf un qui a été directement écrit en français). La douzaine de textes rassemblés ainsi donne une image extrêmement négative de l’Italie contemporaine, et, bien sûr, le titre (« Beau Pays ») prend dès lors une tournure extraordinairement sarcastique. La seule chose de « belle » dans cette Italie, c’est éventuellement ce qui reste de beautés naturelles ou historiques – une forme d’éternité qui rachète (parfois) un présent sans espoir. Si ce n’étaient pas des auteurs italiens qui écrivaient toutes ces pages, souvent d’une grande qualité littéraire par ailleurs, probablement, on les accuserait de (se) nourrir d’un mépris infini pour ce pays et pour ses habitants. Le court texte de Valerio Evangelisti, « La péninsule des célébrités «  (p.194-200) est exemplaire en sens : l’Italie peut-elle proposer désormais à l’admiration du monde entier autre chose qu’une famille de la Camorra qui a réussi à sortir de la misère? Elle au moins s’est élevé, non sans risques encourus, par son travail, et crée de la richesse et de l’emploi. A ce stade,  il vaut mieux en effet en rire qu’en pleurer. Le texte d’Andrea Camilleri (« Qu’est-ce qu’un Italien? Note pour une définition », p. 296-321, paru en italien en 2009), qui conclut l’anthologie, ne passerait guère venant d’un auteur étranger. En effet, en gros, pour le plus vendu des auteurs italiens de fiction depuis des années, ses compatriotes ont globalement pour idéal d’être une motocyclette (sic), c’est à dire de se comporter comme un conducteur de motocyclette (en fait de « vespa ») totalement irrespectueux de toute norme de bonne conduite. « (…) les motocyclettes ne respectent aucune règle. Elles grimpent sur les trottoirs, passent au rouge, foncent à contresens, font demi-tour où elles ne devraient pas, se glissent entre deux autos, ne tiennent aucun compte des passages cloutés. En somme leur parcours est une infraction continue. Le plus grand arbitraire leur est accordé. (…) Voilà, peut-être l’idéal de l’Italien d’aujourd’hui est-il d’être une motocyclette. »(p. 320-321) A dire vrai, l’image se comprend particulièrement bien si l’on connait la Sicile, dont A. Camilleri représente une des voix autorisés, c’est tout à fait cela… Il a juste oublié l’absence généralisé de port du casque, le bruit assourdissant des moteurs et des klaxons, et la multiplication des passagers sur chacun de ces engins qui force l’admiration du profane en la matière, sinon, l’image parait assez juste. Cette question de l’incivisme italien pourrait apparaître comme un ancien topos du discours sur ce pays – ce qu’elle est aussi -, il reste qu’il correspond toujours à des phénomènes bien concrets dont je m’étonne encore : je lisais récemment dans la presse italienne qu’en 2013, la Guardia di Finanza (police financière spécialisée) continue (comme en 1990 quand je découvrais ce pays) à débusquer chaque année son lot d’« evasori totali » (fraudeurs totaux),  c’est-à-dire de gens qui ont essayé d’être totalement invisibles au fisc (près de 3000 cette année), il s’agit parfois d’entreprises de taille moyenne qui avaient pignon sur rue. Dans le même ordre d’idée, il y a cette épidémie d’escroqueries à l’assurance automobile qui a fini par rendre cette dernière hors de prix pour les Italiens. On pourrait multiplier les exemples : la part de citoyens italiens contournant les règles établies pour le bien de la collectivité, quelles qu’elles soient, semble décidément avoir un effet déstabilisant sur l’ensemble.

Le ton général de tous les écrits rassemblés par la sagacité de S. Quadruppani va donc dans ce même sens, « il y a vraiment quelque chose de pourri en Italie »… Tous ces auteurs sont d’accord sur l’état du pays : cela ne va absolument pas, mais alors pas du tout.  Gianni Bondillo (« Durs à Milan », p.242-248)  suggère à celui qui voudrait comprendre l’Italie contemporaine d’aller voir avant tout Milan parce que, justement, rien de bon ne se présage dans cette métropole qui a toujours été à l’avant-garde des évolutions italiennes depuis deux siècles.

Après, il m’a semblé qu’il existe cependant deux lignes dans cette anthologie : une première ligne, celle de A. Camilleri par exemple, selon laquelle l’absence de civisme, de règles morales, voire de rationalité, touche l’ensemble des Italiens; une seconde ligne selon laquelle « le poisson a pourri par la tête », pour laquelle les élites sont bien pires que les gens ordinaires. La fable de Michele Serio, « Noël Trans » (p. 168-192), qui transpose l’histoire de Pinocchio dans l’Italie contemporaine, souligne ainsi, un peu lourdement d’ailleurs tant c’est dit sans ambiguïté aucune, que les élites (professions libérales, politiciens, hauts fonctionnaires, etc.) sont par essence des menteurs. En effet, si un virus qui faisait se rallonger les nez en cas de mensonge proféré se répandait dans une ville, elles seraient les premières victimes à souffrir, et les premières à devoir le combattre. Mais, la seconde ligne plus discrète, c’est dans le fond plus une hésitation qu’autre chose : est-ce que les Italiens (qui ne font pas partie des élites) conservent un bon fond d’humanité, voire de raison, ou pas?  Au delà de la joie de l’écriture, de la création littéraire, j’ai eu l’impression que les auteurs se demandaient par devers eux ce qu’ils pouvaient attendre de bon de tout cela… mais c’est seulement mon sentiment de lecteur.

En tout cas, je ne peux que conseiller la lecture de cette anthologie qui permettra au lecteur français d’avoir une assez bonne idée du désarroi d’une bonne part de l’intelligentsia italienne face à l’état actuel du pays, et dont je peux certifier qu’aucune absurdité qu’on y trouvera n’est en fait une invention.

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Couacs, Cahuzac, Jarnac

Comme me l’a toujours dit mon père, qui a été juriste et qui a bien retenu la leçon de ses professeurs de droit, « n’avoue jamais! » Quel manque de professionnalisme politique tout de même de la part de Jérôme Cahuzac de finir par reconnaître devant les juges chargés de son affaire qu’il possédait effectivement des comptes bancaires à l’étranger depuis une vingtaine d’années.  Même devant l’évidence, il faut toujours nier, nier et encore nier,  n’importe quel petit malfrat sait cela. Qu’est-ce qui lui a pris? Il a une crise mystique? Il va bientôt nous annoncer qu’il se retire dans un couvent après avoir distribué tous ses biens aux pauvres. N’importe quoi vraiment! On ne peut plus avoir confiance en personne.

La ligne de défense de F. Hollande et de l’ensemble des socialistes que j’ai entendus s’exprimer depuis hier après-midi est qu’ils ont été trompés de bout en bout par J. Cahuzac. Certes. Ils se trompèrent déjà pour la plupart sur la double vie de DSK, dont ils firent semblant de découvrir l’existence au moment du scandale du Sofitel. Pas mal pour un parti qui se prétend « féministe »…

Je me permets de rappeler que la fonction en démocratie des partis politiques, selon la théorie la plus banalement partagée, est entre autres choses de « sélectionner le personnel politique », de servir en quelque sorte de filtre aristocratique (au sens platonicien du terme) pour déterminer quels sont les meilleurs représentants d’une certaine idée politique.  Les députés et militants de base disent se sentir trahis, et craignent de porter dorénavant l’opprobre liée aux délits et mensonges de l’ex-Ministre du Budget Cahuzac, désormais ci-devant « fraudeur au fisc », alors qu’eux, ils travaillent avec honnêteté et dévouement pour ce qu’ils croient être le bien commun. Malheureusement pour eux – les honnêtes, les dévoués -, les citoyens n’auront cependant pas tort de leur en vouloir aussi à eux, et au PS en général. En effet, un parti en démocratie représentative libérale constitue une entreprise collective, à laquelle personne n’est obligé de participer et où il existe une responsabilité collective sur ce qui est fait et décidé. Si un militant ou un élu suppute qu’il s’y trouve en mauvaise compagnie, libre à lui de partir. Il se trouve de fait que le PS s’avère à l’expérience d’une grande carence  à repérer et à exclure les personnes qui n’ont pas les mœurs voulues au regard de ce qu’on peut ordinairement admettre comme faisant partie du bien commun (en l’occurrence, ne pas frauder le fisc), pourtant, cela devrait aussi être l’un de ses rôles que de jouer le rôle de filtre.

Que J. Cahuzac ait pu jusqu’à présent faire une aussi belle carrière au sein du PS sans que personne ne soupçonne, selon les dires actuels des élus du PS, qu’il y avait quelque anguille sous roche n’est pas très brillant pour ce vieux parti de la gauche modérée. Cela l’est encore moins pour F. Hollande, ancien Premier secrétaire de ce dernier au moment même où J. Cahuzac commençait son ascension. Il aurait peut-être pu mieux se renseigner sur le personnage. Bien sûr, comme le savent tous les connaisseurs de l’histoire, de l’espionnage en particulier, on peut toujours tromper son monde, mais, pour un F. Hollande se voulant l’héritier de François Mitterand qui ne serait sans doute pas laissé abuser, ce n’est pas encourageant sur sa capacité à jauger ses collaborateurs. De toute façon, en dehors des mesures cosmétiques annoncées ce midi par le Président Hollande pour lutter contre la corruption des élus, il faudra sans doute faire sauter aussi un « fusible » dans les jours qui viennent – Moscovici parait l’homme de la situation.

Je n’ai guère été non plus impressionné par le socialiste Gérard Filoche perdant ses nerfs à la télévision (sur LCI), et gémissant sur la misère montante dans le pays vis-à-vis de laquelle le cas Cahuzac constitue (certes) une insulte vivante. Il semblerait à l’entendre qu’il ait découvert  seulement à ce moment-là que J. Cahuzac comme Ministre du Budget n’en avait rien à faire de la souffrance sociale. Je n’ai guère de compassion pour quelqu’un qui découvre en direct qu’il n’est sans doute, comme disait Lénine, rien d’autre qu’un « idiot utile », un brave gars qui croit sincèrement à la justice sociale old style dans un parti qui n’y croit plus vraiment depuis longtemps. On n’est en effet pas obligé de rester dans un parti dont la majorité ne partage pas par ses actes vos valeurs profondes, et, si on y reste, on ne saurait ensuite trop se plaindre. Idem pour la journaliste bien connue pour son attirance pour la gauche socialiste, Audrey Pulvar, disant dans une émission de télévision en conclure que le PS « cocufie » (sic) les Français depuis 1981… Le choix du verbe « cocufier » m’a beaucoup amusé, qu’en termes galants ces choses-là sont dites, la dame serait-elle rancunière?

Avec tout cela, Marine Le Pen est bien sûr en lévitation, et demande du coup dans un élan d’enthousiasme rien moins que la dissolution de l’Assemblée nationale. Why not? F. Hollande devrait la prendre au mot. Bien sûr la droite gagnerait haut la main ces élections anticipées avec n’importe quel leader à sa tête, sans avoir à demander l’aide du FN d’ailleurs pour emporter une majorité, par simple écroulement électoral de la gauche. La droite serait alors confrontée à ses propres promesses et à l’obligation de faire le très sale boulot qui attend tout exécutif français dans les prochaines années si l’on reste dans le cadre européen actuel. La droite devrait  revenir sur les 35 heures, repousser l’âge légal de la retraite jusqu’à 67 ans (ou plus même si nécessaire), elle pourrait diminuer drastiquement les allocations familiales, etc.  Ce qui resterait du PS pourrait en profiter pour changer de nom afin de faire oublier ses errements (ce qui n’a pas été fait depuis 1969 tout de même), et, avec un peu de chance, le gouvernement de droite, issu des élections anticipées, serait devenu lui-même tellement impopulaire au printemps 2014 que la gauche post-socialiste sauverait sans doute son bien le plus précieux, ses nombreuses mairies. En se faisant oublier pendant deux-trois ans comme Président-potiche d’une nouvelle et inattendue cohabitation, F. Hollande aurait même une petite chance de se faire réélire en 2017, qui sait?

J’ai élaboré ce scénario – très fantaisiste, je l’accorde volontiers -, parce qu’à ce stade, d’impopularité, de récession économique, de chômage croissant, et maintenant d’affaires bien glauques pour pimenter le débat, j’ai comme l’impression que F. Hollande va avoir du mal à remonter la pente, et que l’addition électorale va être fort salée pour le PS et ses alliés en 2014.

Amendement Coppé-Jacob : un cadeau de Noël pour…

Pour qui? Mais pour tous les antiparlementaristes évidemment!

Petit rappel des faits : dans le cadre du récent débat parlementaire sur une loi visant à instaurer plus de transparence financière pour les parlementaires, le nouveau chef des députés UMP, Christian Jacob, avec le soutien du nouveau chef du parti UMP, Jean-François Coppé, a déposé un amendement visant à supprimer toute sanction pour fausse déclaration de patrimoine à la Commission pour la transparence de la vie politique par un élu soumis à cette obligation. Comme la ficelle était aussi grosse qu’une corde pour pendre la République aux cris de « Tous pourris! », les députés de la majorité ont réussi à corriger le tir, en maintenant comme sanctions pour fausse déclaration, une amende (30.000 euros?) et l’inéligibilité, mais pas la peine de prison prévue (2 ans?).

Si on remet cette décision dans le contexte général de durcissement des lois pénales (on vient juste de voter la loi dite « LOPPSI 2 » qui correspond à un magnifique catalogue liberticide au nom de « la sécurité, première des libertés »), l’abandon de la peine de prison – même si tout cela reste bien symbolique – pour les élus dissimulateurs de patrimoine apparait comme particulièrement (d)étonnant.  La presse régionale elle-même s’en émeut. Et comme dirait Christian Jacob venu défendre son amendement (sur France-Inter ce matin 22 décembre 2010), il est facile de faire à l’occasion « de la démagogie et du populisme faciles ». Sur ce point, le chef des députés UMP me parait bien avoir entièrement raison. Il aurait peut-être été avisé d’y penser avant. Même si le Parlement finissait par revenir  dans la suite du processus parlementaire à une peine de prison (éventuellement plus lourde que celle prévue au départ), le vase est cassé, et cet épisode d’avant-Noël va s’ajouter au déjà lourd dossier de la « République irréprochable ». Cela n’aura pas d’effet en soi sur l’opinion publique, mais cela servira comme une autre illustration des lieux communs antiparlementaires qui trainent de ci de là.

La vraie question du coup, c’est celui de la motivation d’un tel amendement. Je me perds en conjectures.

Incidemment, on a appris parce qu’il a soutenu Christian Jacob d’une déclaration au téléphone que Jean-François Coppé serait en vacances actuellement à… Cuba. Cela me laisse songeur là aussi : pour un libéral aussi affirmé que lui (ne veut-il pas comme Gérard Longuet, supprimer les 35 heures,  la source de tous nos maux!),  s’agit-il d’aller jouir du déplorable spectacle de l’échec du « socialisme qui ne marche pas »? Ou d’aller y préparer le terrain à la transition vers la liberté? Ou fait-il simplement partie de ces (trop) nombreux Occidentaux qui ne se rendent pas bien compte de ce que cela veut dire que faire du tourisme à bon compte dans un pays dictatorial?

Abracadabrantesque…

Lyon est écrasé de chaleur, je ne supporte pas la chaleur, cela me met de très sale humeur, et, en plus, l’affaire Woerth rejoue un scénario bien connu, cela monte, monte, monte vers celui dont le Nom ne devrait jamais être prononcé en de telles circonstances.  Je n’y trouve qu’une consolation : ainsi que le disait l’économiste Thomas Piketty ce matin sur une radio , comme cela a commencé autour d’une symptomatique histoire d’héritage opposant une plutôt vieille  (la fille) à une très vieille (la mère),  c’est l’occasion d’éclairer d’un jour cru la réalité de la très grande richesse en France. Un(e) capitaliste, ce n’est donc que cela… une vieille dame un peu sourde. (Qu’est-ce que cela donnera quand nous vivrons tous centenaire?)

Pour le reste, par expérience, je parierais que, de toute façon,  celui dont le Nom ne doit pas être prononcé sera sauvé d’une façon ou d’une autre… Le rêve d’un final  estival à la façon Watergate, qui représente sans doute le souhait de quelques « chiens », ne peut  décemment pas se réaliser – ou alors, ce serait un évènement, un « cygne noir », une vraie rupture pour le coup.

D’une part, on se situerait si toutes ces supposées révélations devaient aboutir à quelque chose de consistant sur le plan judiciaire dans l’univers de ce que les criminologues nomment la « criminalité en col blanc »; or, dans ce domaine, apporter la preuve des faits délictueux allégués, pourvu qu’ils  ne soient pas en plus prescrits en plus, est sans aucun doute bien plus difficile que pour toute autre forme de déviance; sans compter le statut particulier du chef de l’État au regard de la justice (dont, pour l’instant, personne ne parle). D’autre part, la Vème République, y compris dans son image internationale, repose bien trop sur la sacralisation de la fonction présidentielle, d’un homme élu par l’ensemble du peuple français (tout au moins par une majorité des votants du second tour), pour que cela finisse en Watergate. En outre, toute cette affaire reste, pour l’heure, confinée à un emballement médiatique; je ne vois pas de signes avant-coureurs d’une « désectorisation » telle que peut la décrire un Michel Dobry dans sa sociologie des crises politiques.  Au moment où j’écris, personne ne se rue pour aller manifester son indignation dans l’espace public de nos villes. Cela fait jaser, cela occupe les Unes, le site Mediapart va remplir son business plan, et c’est une bonne chose pour la presse en ligne, mais pour le reste…

…  tout cela devrait finir au fil de l’été, que Météo-France prédit torride, en « eau de boudin », il est certes à craindre que cela n’avalise encore plus pour certains  électeurs la thèse du « tous pourris », mais il ne faut pas non plus surestimer l’impact de ce genre de scandale sur les orientations politiques des électeurs.

Quoi qu’il en soit, s’il se passe quelque chose d’inédit pour la Vème République cet été, on pourra me citer comme un bel exemple de politiste n’ayant rien vu venir. La chaleur sans doute, mais je plaiderais volontiers coupable.

Surtout Monsieur le Ministre, ne démissionnez pas!

Ce que les médias nomment désormais l’affaire Woerth suit son cours… La majorité et l’opposition se  chahutent du coup comme au bon vieux temps où il se passait quelque chose de significatif dans les séances plénières du Parlement. Dans les médias, Ségolène Royal y est allé de sa dénonciation dans l’esprit du jeune Mitterrand  du Coup d’Etat permanent, et la majorité de la traiter, grosso modo, d’hystérique. Classique. Déjà vu. Banal.

Sauf que là, en se mettant en avant par une déclaration radicale sur le « système Sarkozy« , (version soft du « tous pourris » des extrêmes, ou retour du célèbre « Etat-RPR » des années 1980-90?), S. Royal sert l’opposition avec brio. En effet, si Eric Woerth démissionne à ce stade de quoi ce soit après une telle injonction venant de la Présidente de la Région Poitou-Charentes et de quelques autres responsables de l’opposition, cela serait leur donner raison, au moins partiellement,  sur  leur analyse. Désolé, mais il fallait partir plus tôt à la manière des pays du nord de l’Europe en soulignant qu’il n’y avait rien à critiquer au fond, mais que la dignité républicaine l’exigeait … Une telle démission au moment où le scandale n’a pas encore fait toute son œuvre n’empêche d’ailleurs pas de continuer ensuite une belle carrière, comme le prouve le cas de Dominique Strauss-Kahn, actuel « patron du FMI ». Cependant, à ce stade, après que tous les responsables de la majorité se soient exprimés avec ferveur en votre faveur en vous présentant comme « l’agneau qui vient de naître »,  il ne faut donc surtout pas démissionner, Monsieur le Ministre! Cela ferait désordre. Certes, votre maintien à votre poste, comme le maintien de quelques autres titulaires de postes ministériels, ne va pas améliorer l’image de la majorité aux yeux d’une partie de la population, mais avec l’été (presque) tout s’oublie.

Bref, l’opposition doit souhaiter ardemment que la majorité résiste aux demandes (hypocrites) de démission du Ministre mis en cause qu’elle promeut à grands cris.

Quant au soit-disant remaniement promis pour octobre selon certains médias, une fois la tempête (supposée) de la « réforme des retraites » (de cette année), voilà une innovation intéressante dans notre vie politique. Normalement, le remaniement comme le cadeau d’anniversaire doit être une surprise… Il y aurait aussi dans le genre, la dissolution de l’Assemblée nationale, mais cela s’est déjà fait.

Ps.  Et voilà que deux sous-ministres remirent leur démission ce premier week-end de juillet 2010. Reviendrait-on à la « jurisprudence Balladur »? Ou faut-il plutôt parler du « théorème Berlutti »? On se souviendra sans doute qu’il y a quelques années un Ministre de la République,  Roland Dumas, d’obédience socialiste, bon ami du Président d’alors, avait fait scandale à travers l’habitude qu’il avait de se faire offrir par sa maitresse des chaussures à ses mesures chez le meilleur (dit-on) chausseur de la ville Lumière, à savoir Berlutti. Les « pompes à 10000 balles » avaient effrayé les populations sur les mœurs dispendieuses des élites. J’ai bien l’impression que l’on soit là devant le même phénomène, qui pourrait donner lieu au théorème suivant :

« Un scandale mettant en cause une personnalité publique possède une capacité de déflagration dans l’opinion publique proportionnée à l’existence dans le récit que l’on en fait d’un élément matériel de la vie quotidienne compréhensible par tous. »

Nos deux sous-ministres remerciés par les instances supérieures sont tombés sur quelques boites de cigares et un malheureux permis de construire… En matière de scandale, le microcosme l’emporte sur le macrocosme. Qui emprunte un œuf a plus à craindre que celui qui vole le troupeau tout entier.

Ceci étant, il reste quelques emprunteurs d’œufs en circulation dans le gouvernement…, et je reste convaincu qu’ouvrir la porte aux démissions à ce stade ne peut qu’entrainer de fâcheuses conséquences pour le pouvoir en place.

La femme de César.

Nos amis italiens, dont la vie politique est scandée par des scandales depuis au moins le milieu des années 1950, possèdent une expression qui indique que « la femme de César ne peut être soupçonnée ». Cette expression ressort régulièrement dans la presse ad nauseam lorsqu’un proche (femme, enfant, ascendants, etc.) d’un homme politique (ou, plus rarement, d’une femme politique) est mis en cause par la justice et/ou  par la presse italiennes de s’être livré à quelque malversation au détriment des caisses publiques, ou simplement envers la morale publique.

Le dernier gouvernement du centre-gauche (2006-2008) dirigé par Romano Prodi est tombé, entre autres motifs, parce que la femme du Ministre de la Justice, Clemente Mastella, était soupçonnée de quelque délit somme toute anodin au vu des standards locaux. Le Ministre y a vu un complot contre sa personne, et il a fait exploser la majorité.

La situation du couple Woerth me parait assez semblable – sans que bien sûr la majorité soit en danger d’une semblable explosion. La femme d’un ministre important, du Budget dans un passé récent, du Travail aujourd’hui, travaille ces dernières années pour une société gérant la fortune de la femme la plus riche de France; cette société se livre selon les révélations de la presse et selon ce que son porte-parole vient lui-même de reconnaitre, en parlant d’une régularisation à effectuer, à de l’évasion fiscale; quelque soient les responsabilités de cette femme de Ministre dans cette société –  y aurait-elle été standardiste ou femme de ménage -, il y aurait dans un pays du nord de l’Europe largement de quoi faire démissionner son mari de Ministre. La femme de César se doit là-bas d’être irréprochable. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que ce soit la franco-norvégienne Eva Joly, ci-devant juge d’instruction en France par ailleurs, qui tienne les propos les plus radicaux sur cette affaire. Jugé sur des critères nordiques, la démission du Ministre va de soi, – même si, pour prendre l’hypothèse la plus favorable à sa cause, il n’est coupable de rien, sinon de manque de discernement. Comme si la femme du Ministre de la défense travaillait pour une société à capitaux iraniens s’occupant du nucléaire… Bien sûr, sur des critères latins, c’est d’évidence un complot de quelque officine voulant empêcher la réforme des retraites d’aller à bon port, et cherchant ainsi à faire perdre à la France sa note AAA.

Pour l’instant, c’est la tactique issue des mésaventures  du gouvernement Balladur en 1994-1995 qui prévaut. La « jurisprudence Balladur » avait consisté à adopter une attitude nordique face aux soupçons de corruption de façon à creuser l’écart sur ce point avec le clan chiraquien. Les résultats furent pour le moins peu brillants pour le candidat Balladur, arrivant à l’échéance du printemps 1995 en ayant perdu quelques belles pièces de son dispositif. Depuis, ayant appris la leçon, les gouvernements de droite ont adopté la tactique de la non-démission. On laisse passer l’orage médiatique, on joue sur les temps longs de la justice, et, éventuellement, la personne concernée part dans le prochain remaniement pour un tout autre motif. Cette tactique possède l’immense avantage de ne pas avaliser en quoi ce soit les soupçons portés sur l’un ou l’autre membre du gouvernement, de ne pas donner l’impression d’un délitement, de parier sur la ronde médiatique qui doit changer de sujet de toute façon au bout d’un moment, mais elle peut aussi amener à un sentiment bien connu de « tous pourris » par accrétion des soupçons.

Allons-nous assister à un changement de tactique? J’en doute.

Stagnation(s) italienne(s) 1990-2010

J’ai profité de ces vacances de février pour aller faire un tour à Rome. Je n’y étais pas retourné depuis de nombreuses années. Je n’ai pas un goût très fort pour l’architecture baroque qui domine la ville, mais cette fois-ci je n’ai pas été déçu. La capitale italienne traduit physiquement l’impression de stagnation qui colle ces temps-ci au pays.  Les transports publics sont toujours aussi étiques et chaotiques, l’espace réservé aux piétons toujours aussi mince.  Les enseignants italiens qui mènent leurs élèves à la découverte de l’Urbs montrent déjà les défauts du revêtement extérieur du bâtiment récemment construit qui abrite les restes de l’Autel de la Paix  de l’empereur Auguste – une des seules nouveautés architecturales marquantes des dernières décennies dans le centre ville.  La photo que j’ai choisie illustre ce sentiment de work (not) in progress que procure la ville.

Comme les élections régionales italiennes approchent (elles ont lieu fin mars), les murs et  tous les autres supports possibles sont couverts d’affiches des candidats à la Présidence d’une région ou à un siège de conseiller régional. Les slogans sont tous plus  risibles les uns que les autres : je n’ai pu m’empêcher de les « taroccare » (modifier comiquement) en pensée à mesure que je les  déchiffrais. Presque tous correspondent en fait au contraire de la réalité (enfin de ce qu’on peut définir comme la « réalité » lorsqu’on a suivi les épisodes précédents de la vie politique italienne). Pour prendre un exemple, le principal slogan du Parti démocratique (PD), la première force d’opposition, se trouve être : « In poche parole un’altra Italia » (En peu de mots, un autre Italie). Le hic se trouve être que les deux dernières années ont montré à qui veut bien s’informer un peu que les élites politiques du PD s’avéraient à l’usage du pouvoir local tout aussi corrompues et inefficaces que celles du camp d’en face. La suprématie morale de la gauche (et du Parti communiste italien d’avant 1990) à laquelle ce slogan fait allusion par routine a vécu.  Le maire PD de Florence vient ainsi de démissionner sur des soupçons de corruption. Le président PD de la région Lazio (Latium) a  dû quitter la vie politique il y a quelques mois parce que, justement, cet homme marié, bon catholique naturellement, fréquentait assidûment des « viados » (transsexuels) et se trouvait du coup soumis au chantage de policiers véreux…  Son principal prestataire de service sexuel est en plus mort peu après la révélation du scandale, sans qu’il y ait apparemment de lien de cause à effet… Cet appel aux transsexuels, semble-t-il fort répandu  parmi les élites (mâles) qui en ont les moyens économiques, n’est pas un signe particulier d’altérité dans le contexte de la Péninsule. C’est désespérément banal. J’ai beaucoup aimé aussi le slogan du leader de « La Destra », Francesco Storace, ex-Alliance nationale, ex-Président de la région Lazio (Latium) pour l’alliance berlusconienne, appuyant sur la permanence de sa cohérence au service du peuple, alors qu’il se rallie cette année, sans doute faute de mieux, au camp qu’il a quitté il y a quelques années.  Le slogan qui m’a fait le plus sourire fut celui de l’Union du Centre (UDC) : « Nous choisissons seulement les meilleurs ». Sur quels critères, ai-je eu envie de demander? Les slogans me sont ainsi apparus comme un florilège d’inversions comiques de la réalité, à croire que les publicitaires en charge des campagnes appliquant tous la même méthode de négation ciblée du défaut principal et bien connu de chaque candidat ou parti (repéré peut-être par des sondages ou focus-group?) aboutissent tous à cet effet d’inversion.

On découvre ces temps-ci tant et tant d’affaires de corruption que l’on se croirait revenu au temps précédent l’immense scandale connu sous le nom de « Mains propres » (1992-1994). Il y a vingt ans à la veille des régionales d’avril 1990,  j’avais eu la même impression que « quelque chose était pourri au royaume du Danemark » – ce qui n’était pas difficile tant c’était le sentiment commun des gens que je rencontrais . Les observateurs italiens voient très bien le parallèle : il faut dire que le travail leur est grandement facilité par l’évidence des récurrences. Un conseiller municipal de Milan, un membre du parti de S. Berlusconi, le Peuple de la Liberté, s’est fait coincer, alors qu’il recevait un pot-de-vin d’un entrepreneur, or ce dernier l’avait dénoncé à la police – le tout ressemble à la mésaventure de Mario Chiesa, le conseiller municipal de Milan, socialiste, pris la main dans le sac lui aussi le 17 février 1992, suite à la dénonciation d’un entrepreneur excédé par le racket à son encontre. Le conseiller municipal d’aujourd’hui, se sentant suivi, a caché les billets derrière le radiateur  des toilettes de la célèbre librairie Hoepli… non sans avoir acheté quelques livres avec l’un des gros billets qu’il venait de toucher pour sa promesse d’aider l’entrepreneur à obtenir des marchés publics. Cette circonstance m’a bien amusé, car cette librairie, extraordinairement bien achalandée, je la connais bien pour y avoir dépensé une bonne part de mes salaires, traitements, indemnités, etc. depuis 20 ans. Moi aussi, j’aurais aimé avoir des billets de 500 euros facilement gagnés à y dépenser. C’est le lieu par excellence de la haute culture livresque du nord du pays… (avec un magnifique stock de nouveautés universitaires anglophones).

Les commentateurs italiens en sont réduits à établir une différence entre 1990 et 2010 en affirmant qu’en 1990, on était corrompu pour financer la vie du parti et qu’en 2010, on le fait simplement pour s’enrichir personnellement. Il est vrai que, pour l’instant, les affaires  évoquées dans la presse ne font pas mention de financement direct de la vie de l’un ou l’autre parti en lice.  Le financement de fait des partis par l’État (sous forme de remboursement des frais de campagne) est en effet plutôt généreux et les partis actuels sont des structures bien plus légères qu’en 1990 (moins de sections par exemple). La distinction s’avère cependant pour le moins fallacieuse : simplement, toutes ces affaires révèlent que les professionnels de la politique en Italie ont des  exigences en matière de revenus particulièrement élevées aussi bien en 1990 qu’en 2010.  Il faut tenir son rang, assumer financièrement ses vices. Tout le discours sur le renouvellement de la politique du début des années 1990 est désormais mort, tout le monde sait, voit, comprend qu’il n’en est rien. Le drame étant que tout le monde (du moins les adultes de plus de 35 ans) se souvient bien de ce qui a été dit alors, il n’est plus possible d’entretenir la croyance en un ailleurs de ce qui existe. L’Italie apparaît du coup pour la suite des temps ce pays où une bonne part des professionnels de la politique en régime électif abusent gaillardement. Pour l’instant, personne ne propose d’en finir avec le régime électif, et d’inventer autre chose, mais cela vaudrait la peine d’y réfléchir…

La vraie différence que je ressens par rapport à 1990 et à mes souvenirs d’alors, c’est l’absence de forces vraiment alternatives à cette pourriture fort bien partagée à droite et à gauche. Je dis pourriture, car comment appeler autrement des entrepreneurs en travaux publics qui rient dans la nuit d’un tremblement de terre (celui de l’Aquila en 2008) à l’idée de tous les profits qu’ils vont pouvoir faire grâce à lui? (Révélation dans la presse via des écoutes de la magistrature rendues publiques récemment). En 1990, il existait, présents de longue date mais exclus du pouvoir local et national, des forces externes, les néo-fascistes du Mouvement social italien à droite, les « Démoprolétaires »(issus des luttes des années 1960-1970) à l’extrême-gauche, et les Radicaux (laïcs, libertaires, libéraux) de Marco Panella au centre-gauche. Les nouveaux venus des Ligues régionalistes du nord faisaient déjà jaser pour leur populisme, xénophobie, racisme, etc., mais elles étaient encore à mille lieux de quelque responsabilité que ce soit. La Ligue Nord (LN)  n’est créé officiellement qu’en février 1991. La Rete, un mouvement politique issu du monde catholique sicilien, en était alors à ses prolégomènes.

Aujourd’hui, la situation politique est caractérisée par l’absence de forces politiques extérieures aux pouvoirs locaux et nationaux. La Ligue Nord (LN) d’Umberto Bossi participe au pouvoir de l’État italien depuis 2001 (avec une interruption en 2006-2008), et ce en coalition avec Silvio Berlusconi. Malgré ses innombrables embardées politiciennes, les diverses dissidences régionalistes de cette dernière n’ont jamais réussi à la concurrencer. Depuis 2008, la LN, bien que minoritaire en voix et en sièges,  semble même dicter sa conduite à S. Berlusconi sur bien des points. L’extrême-gauche, suite à sa participation au gouvernement Prodi en 2006-2008 et à ses défaites successives en 2008/2009, est éclatée façon puzzle. L’extrême-droite, pour partie  assimilée dans le Peuple de la Liberté, idem. Le centre post-démocrate chrétien est toujours en recomposition – ce qui est une situation permanente pour lui depuis 1994! -, incapable de se regrouper entre catholiques en politique comme dans la bonne vieille « Baleine Blanche ». Il ne reste alors que le parti d’Antonio Di Pietro, « Italie des valeurs », pour représenter une alternative un peu radicale à la façon « berlusconisée » de faire de la politique. Cependant, à bien y regarder, ce parti lui-même regroupe des politiciens des plus professionnalisés, et Antonio Di Pietro ressemble  dans son style politique à un Berlusconi d’opposition, une sorte de Savonarole laïc un peu inquiétant comme son prédécesseur ecclésiastique.

Je peux bien sûr ne pas avoir vu monter discrètement une force politique totalement autre dans les arrières-cours de la société italienne. Il existe des tentatives, autour de Beppe Grillo, le comique entré en politique, en particulier, mais cela parait pour l’instant ne pas prendre. Aucun mouvement de masse ne semble en effet se dessiner qui mettrait en cause ce triste panorama, où le renouvellement de la politique des années 1990 a abouti à une accentuation des tendances (précédentes) à une professionnalisation entendue comme recherche à travers la vie politique du plus haut revenu  possible.  Les sondages à l’occasion des régionales de cette année n’indiquent aucun grand bouleversement des rapports de force – même si, peut-être, le Peuple de la Liberté de S. Berlusconi devrait s’affaiblir nettement. De fait, seule la fin de la vie politique de Berlusconi (qui ne peut à ce stade que correspondre à sa mort physique) semble pouvoir faire sortir de cette ère de la stagnation, mais n’est-ce pas là encore une autre illusion?