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Yanis Varoufakis, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent?

img20160505_09434804.jpgLes affres financières de la Grèce sont en train de revenir par petites touches au premier plan de l’actualité. Le dernier livre en date de l’ancien Ministre de l’Économie du premier gouvernement Tsipras, l’économiste Yanis Vafoufakis, vient d’être traduit en français, et porte un titre plutôt énigmatique à première vue, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent? Comment l’Europe de l’austérité menace la stabilité du monde (Paris : Les liens qui libèrent, 2016, 437 p.). Il permet de les resituer dans un plus vaste horizon, et de comprendre comment on en est arrivé là.

J’avais lu le précédent ouvrage du même Y. Varoufakis traduit en français, Le Minotaure planétaire. L’ogre américain, la désunion européenne et le chaos mondial ( Paris : Éditions du cercle, 2015). La thématique des deux ouvrages se ressemble en fait très fortement. Dans les deux cas, il s’agit pour Y. Varoufakis d’expliquer que les maux contemporains de l’économie mondiale en général, et européenne en particulier, dépendent d’une maladie commencée dès le milieu des années 1960 lorsque les États-Unis ne furent plus capables de soutenir de leur puissance industrielle et commerciale le système de Bretton Woods. Pour le remplacer les dirigeants américains inventent, faute de mieux, entre 1971 (fin de la convertibilité-or du dollar) et 1979-1982 (hausse drastique du taux d’intérêt aux États-Unis) en passant par les deux  chocs pétroliers successifs (1974 et 1979) ce que Y. Varoufakis appelle le « Minotaure », soit un mécanisme de recyclage des excédents qui  permet aux États-Unis de maintenir leur suprématie politique sur le monde occidental en dépit même de leur affaiblissement industriel et commercial. En synthèse, les États-Unis continuent à accepter que leur marché intérieur reste grand ouvert aux  pays exportateurs d’Europe (l’Allemagne par exemple ) et d’Asie (le Japon et la Corée du sud, puis la Chine, par exemple), et donc d’avoir  en conséquence un fort déficit commercial avec ces derniers qu’ils payent en dollars, mais ils proposent en même temps, grâce à des taux d’intérêts élevés et grâce à leur marché financier immensément développé,  à tous ceux qui génèrent ainsi des excédents en dollars de les placer aux États-Unis, en particulier en titres du Trésor américain, en pratique la réserve ultime de valeur à l’échelle mondiale, ce qui permet  du coup à l’État américain d’avoir de manière presque permanente un déficit budgétaire conséquent. On retrouve le thème bien connu des « déficits jumeaux » de l’Amérique.  Les autorités américaines l’ont voulu pour protéger un temps encore leur hégémonie sur le monde occidental. De fait, ce recyclage des excédents, via un secteur  financier qui se développe aux États-Unis à due proportion, permettra d’assurer bon an mal an la croissance de l’économie mondiale jusqu’à la crise dite des « subprimes » en 2007-08. Les États-Unis jouent jusqu’à ce moment-là à la fois le rôle pour le monde de consommateur en dernier ressort et de placement en dernier ressort. Depuis lors, la situation est devenue fort incertaine : le « Minotaure » est mourant, mais rien ne semble vraiment le  remplacer comme moteur de l’économie mondiale.

Pour ce qui est du côté européen de ce vaste tableau de l’économie mondiale que dresse ainsi l’auteur, Y. Varoufakis montre à quel point les Européens, depuis les années 1960, furent en fait incapables d’adopter des solutions cohérentes à ce problème du recyclage des excédents. Sur la foi de travaux historiques, il rappelle ainsi que l’abandon du système de Bretton Woods par le Président Nixon le 15 août 1971 a dépendu largement de la mauvaise volonté préalable des Européens (dont le Général De Gaulle) à soutenir le cours du dollar en onces d’or. Une fois confrontés au nouveau régime de changes flottants décidé à Washington, ces mêmes Européens n’ont cessé de chercher une solution leur permettant de maintenir une parité fixe entre leurs monnaies. Malheureusement pour eux, ils ont toujours choisi des solutions qui se sont révélés irréalistes à terme, parce qu’ils n’ont jamais voulu créer un système de recyclage politique des excédents. En effet, dans la mesure où il existe des pays à la fois plus forts industriellement  et moins inflationnistes que les autres (en particulier, l’Allemagne à cause de la fixation anti-inflationniste de la Bundesbank et du compromis social-démocrate en vigueur outre-Rhin) et d’autre plus faibles industriellement et plus inflationnistes (en gros la France, l’Italie et le Royaume-Uni) un système de changes fixes se trouve pris entre deux maux, soit son éclatement à intervalles réguliers, soit une crise dépressive telle que la connaît la zone Euro depuis 2010. Des déficits commerciaux se creusent en effet inévitablement au profit du grand pays industriel peu inflationniste. Les pays déficitaires, dont la France, ont alors le choix entre dévaluer leur monnaie ou ne pas dévaluer. Si le pays concerné dévalue sa monnaie (au grand dam de ses politiciens et de ses classes supérieures), il regagne des parts de marché, mais il risque de connaître encore plus d’inflation. Pour ne pas dévaluer, la seule solution est de ralentir son économie, en augmentant ses taux d’intérêt et en adoptant des politiques d’austérité. C’est cette seconde solution qui l’a emportée au fil des années 1980-90, non sans crises d’ailleurs (comme celle de 1992), dans ce qui est devenu ensuite la zone Euro. Or l’existence de cette dernière, avec des parités irrévocables en son sein, provoque, d’une part, la possibilité pour la puissance industrielle centrale de conquérir désormais des parts de marché dans la périphérie sans risque de subite dévaluation et, d’autre part, l’apparition de ce fait de forts excédents d’épargne au sein du centre industriel. Ces excédents d’épargne, lié au fait qu’au centre on produit plus de valeur qu’on n’en consomme, sont recyclés par les banques du centre en placements, à la fois outre-Atlantique dans le « Minotaure » nord-américain et dans la périphérie de la zone Euro. Ces deux destinations des excédents d’épargne offrent l’avantage d’offrir avant 2007-08 des rendements très attractifs. Y. Varoufakis appelle ce mécanisme mis en oeuvre par les banques le « recyclage par beau temps ». Les épargnants (ménages et entreprises) du centre se laissent persuader par leurs banquiers  de placer leur argent dans des lieux qui paraissent à la fois sans risque et rémunérateurs. Les placements en périphérie de la zone Euro se révèlent en effet particulièrement intéressants avant 2008 parce que la BCE fixe un taux d’intérêt unique lié plutôt à l’état des économies du centre de l’Eurozone, alors qu’en périphérie l’inflation reste plus élevée qu’au centre. Il est donc intéressant d’emprunter à ce taux unique, relativement faible, pour profiter de l’inflation de la périphérie, et d’obtenir ainsi un taux d’intérêt réel faible sur son emprunt. Ce dernier mécanisme fonctionne plutôt bien et accélère la croissance par le crédit à bas coût dans la périphérie de la zone Euro au début des années 2000 (en donnant lieu cependant à des bulles immobilières en Espagne ou en Irlande par exemple).

Malheureusement, tout ce bel échafaudage s’écroule entre 2008 et 2010, parce que les investisseurs comprennent d’un coup la nature de l’illusion de croissance qu’ils avaient eux-mêmes créée par leurs prêts. Et, en racontant les différents soubresauts de la crise européennes, Y. Varoufakis souligne toute la faiblesse de la zone Euro . En effet, une fois que le « recyclage par beau temps » s’est arrêté subitement, cette dernière a été incapable d’inventer un « recyclage politique » pour pallier les effets de cet arrêt. Au contraire, on en est revenu pour rééquilibrer les flux commerciaux à la solution classique pour éviter une dévaluation  en régime de changes fixes, à savoir une austérité drastique dans les pays déficitaires de la périphérie (ce qu’on a appelé d’ailleurs la « dévaluation interne »), ce qui y a provoqué de profondes récessions et hausses du chômage. Surtout, les pays de la périphérie ont été forcés d’assumer seul la garantie des mauvais investissements faits chez eux par les banques du centre. Y. Varoufakis interprète ainsi le plan d’aide à la Grèce de mai 2010 comme un plan destiné à permettre aux banques français et allemandes de sortir sans trop de dommages de la nasse de leurs prêts hasardeux aux secteurs privé et public grecs, tout en faisant passer tout le fardeau aux contribuables grecs. Il se trouve que, comme le rapporte le journaliste de la Tribune Romaric Godin,  un journal allemand, le Handelsblatt, vient de rendre compte d’une étude universitaire allemande qui dit exactement la même chose. R. Godin fait d’ailleurs remarquer que le fait même que cela soit dit dans un journal allemand lié au patronat est en soi une nouvelle – puisqu’en fait, par ailleurs, le reste du monde financier l’a fort bien su dès le début. Le tour de passe-passe de 2010 qui a constitué à charger les Grecs de tous les maux pour dissimuler les fautes des grandes banques du centre de l’Eurozone (françaises et allemandes surtout) commence donc, comme toute vérité historique dérangeante, à ressortir en pleine lumière, y compris dans le pays où le mensonge a été le plus fortement proclamé par les autorités et reprise par les médias. Le drame pour l’Union européenne est qu’un tel mensonge – avec les conséquences dramatiques qui s’en suivies pour des millions d’Européens (les Grecs et quelques autres) – met en cause toute sa légitimité. A ce train-là, il nous faudra bientôt une commission « Vérité et réconciliation » pour sauver l’Europe. Nous en sommes cependant fort loin, puisque les principaux responsables de ce mensonge sont encore au pouvoir en Allemagne et puisqu’ils continuent à insister pour « la Grèce paye ».

De fait, c’est sur la description des affaires européennes que la tonalité des deux livres diffère. Le second livre prend en effet une tonalité plus tragique, plus littéraire, parce que Y. Varoufakis en devenant Ministre de l’économie a vécu directement les apories de la zone Euro qu’il avait repérées auparavant dans les travaux historiques et par ses propres réflexions sur la crise de zone Euro.  Du coup, la lecture de Et les faibles subissent ce qu’ils doivent? m’a fait penser au récit d’un maître zen qui aurait reçu pour la perfection de son éducation quelques bons coups de bâtons bien assénés par un autre maitre plus avancé sur le chemin de la sagesse, et qui aurait ainsi approfondi son état de clairvoyance.

L’absence de mécanisme européen de « recyclage politique des excédents » correspond ainsi à la prévalence des intérêts nationaux des pays dominants du centre de l’Eurozone, les fameux « pays créditeurs ». Le titre de l’ouvrage correspond à ce constat selon lequel que, derrière les institutions européennes qui officialisent l’égalité des États, tout le déroulement de la crise européenne depuis 2010 montre que la bonne vieille politique de puissance demeure intacte. Reprenant un passage de l’historien antique Thucydide, il souligne qu’un vainqueur peut imposer au vaincu des conditions de reddition honorables ou excessives. Or imposer une paix carthaginoise comme on dit mène en général à des suites fort désagréables au sein de l’État ainsi humilié, et finit en plus par relancer le conflit. Or, pour Y. Varoufakis, c’est tout à fait ce qu’ont fait les dirigeants européens depuis 2010 à l’encontre de son propre pays et des autres pays périphériques de l’Eurozone. Leur faire porter la responsabilité pleine et entière de la crise en lui donnant le nom fallacieux de « crise des dettes souveraines » sans jamais admettre les erreurs de jugement de leurs propres banques commerciales,  moins encore celles de la BCE et encore moins les défauts évidents de construction de la zone Euro envisagé sous cet angle du recyclage des excédents.

Le propos  de Y. Varoufakis souligne ainsi à longueur de pages l’ampleur des égoïsmes nationaux tout au long de la crise européenne et l’incapacité des dirigeants européens à comprendre la nécessité d’un mécanisme de recyclage politique des excédents pour pérenniser la zone Euro – alors même que les dirigeants américains essayent de leur signaler le problème. Même s’il précise explicitement que ce livre ne constitue pas un compte-rendu de son action comme Ministre de l’économie, il reste que Y. Varoufakis fournit au fil des chapitres de nombreux éléments tirés se son expérience ministérielle. Il souligne ainsi qu’il n’a jamais constaté de volonté de dialogue réel de la part des représentants des États créditeurs, du FMI ou de la BCE avec le premier gouvernement Tsipras. Il indique aussi que ce gouvernement n’a jamais été réellement aidé par celui de F. Hollande. Il a d’ailleurs  la dent particulièrement dure tout au long de l’ouvrage à l’encontre des politiciens français. Ces derniers ont en effet dès le milieu des années 1960 vu l’établissement d’une monnaie unique européenne comme le moyen de s’emparer du pouvoir monétaire allemand. Or, à ce jeu-là, ils ont surtout réussi à être prisonnier d’une zone Euro où ils ne décident pas grand chose tant cette dernière obéit dans sa construction même aux desiderata des autorités allemandes, et où, en plus, l’Allemagne industrielle ne cesse de l’emporter sur la France en voie de désindustrialisation. Les autorités allemandes ne sont pas épargnées non plus. Décrivant le déroulement de la crise européenne, Y. Varoufakis rappelle par exemple comment le Premier Ministre italien,  Mario Monti, a proposé en 2012 « l’Union bancaire » pour faire en sorte de séparer les comptes des États de ceux des banques situées sur leur territoire, et  comment les autorités allemandes qui l’avaient accepté se sont efforcés ensuite de vider la proposition de sa substance et donc de son efficacité (p. 249-254). En fait, à suivre Y. Varoufakis, il n’y a vraiment rien à sauver dans l’attitude des responsables des pays créditeurs face à la crise.

Or ce constat l’amène – quelque peu paradoxalement à mon sens – à soutenir une réforme de l’Union européenne afin d’y faire émerger un intérêt général européen d’essence démocratique. Le livre comprend ainsi le « Manifeste pour démocratiser l’Europe » (p. 369-382), qui se trouve à la base du mouvement Diem25, qu’il a fondé cette année. Une de ses conclusions se trouve en effet être que cette politique de puissance et d’intérêts nationaux plus ou moins avouables, qui opère en particulier dans le cénacle restreint de l’Eurogroupe, n’aurait pas été possible si une discussion démocratique ouverte à tous les citoyens européens concernés avait eu lieu à l’occasion de la crise, si les décisions au sein de l’Eurogroupe et du Conseil européen avaient été prises publiquement. Il n’aurait pas été possible en particulier dans une discussion ouverte aux citoyens de faire payer aux habitants les plus désavantagés des pays en crise le sauvetage des banques du centre de l’Eurozone. En effet, on ne s’étonnera pas qu’en tant que citoyen grec, l’économiste Y. Varoufakis soit particulièrement choqué, pour ne pas dire plus, par le choix d’une austérité drastique qui a surtout frappé les classes populaires et les classes moyennes de son pays. Il l’est cependant tout autant pour les Irlandais, les Espagnols, etc. Il souligne à juste titre que le fonctionnement actuel de l’Union européenne revient à traiter très différemment les gens selon leur État d’appartenance. Une démocratie européenne au sens fort du terme n’aurait pas accepté de tels écarts de traitement. Y. Varoufakis s’illusionne peut-être sur la capacité des démocraties nationales ou des fédérations démocratiques à répartir équitablement les charges et les avantages, mais il reste que l’Union européenne a fait à peu prés tout ce qu’il fallait pour démontrer son iniquité sur ce point tout en se prévalant de sa « solidarité ».

Le raisonnement de Y. Varoufakis me parait cependant terriblement contradictoire – ou utopique si l’on veut. En effet, dans tout l’ouvrage, il ne cesse de montrer que, depuis le milieu des années 1960, le cours des événements ne dépend que de la poursuite d’intérêts nationaux où le fort écrase le faible, où le rusé berne le moins rusé, que certains intérêts, obsessions ou faiblesses s’avèrent à y regarder de prés bien plus permanents qu’on ne pourrait le penser a priori (par exemple si l’on observe le rôle de la Bundesbank au fil des décennies d’après-guerre) et qu’ils savent se dissimuler derrière l’idée européenne, que la bureaucratie de l’UE n’a aucune autre ambition que de développer son pouvoir.  Or, en même temps qu’il établit ce florilège de bassesses, trahisons entre amis, vilénies et autres coups pendables entre alliés occidentaux, il prétend pouvoir rompre avec tout cela d’ici 2025. C’est en effet le sens de son mouvement Diem25.

Cette contradiction est particulièrement visible sur l’Euro. Il rend en effet hommage à Margaret Thatcher pour avoir vu dès le départ qu’il existait une incompatibilité entre la création de la zone Euro et le libre exercice de la démocratie nationale en son sein, il semble approuver les dirigeants britanniques qui ont réussi ensuite à ne pas tomber dans ce piège, et, en même temps, il ne propose pas de dissoudre cette même monnaie dont pourtant il passe tout un chapitre de son ouvrage à expliquer que son existence même éloigne au total les Européens les uns des autres (chapitre 6, Alchimistes à l’envers, p. 211-280). En fait, comme il l’a dit à plusieurs reprises dans la presse, Y. Varoufakis semble fermement convaincu que la dissolution de l’Euro aboutirait à une catastrophe économique d’une ampleur inimaginable et qu’il n’y a donc d’autre choix que de l’éviter. En conséquence, il ne reste qu’à bâtir d’urgence une démocratie européenne qui permettrait de supprimer les perversités actuelles que permet à certains puissants cette monnaie.

Comme politiste, je ne suis pas convaincu du tout  qu’on puisse sortir de la « dépendance au sentier » qui marque l’Union européenne et la zone Euro. Tout cela ne s’est pas (mal) construit ainsi par hasard.  Le fonctionnement de ces dernières correspondent à la fois à l’inexistence ou du moins à la faiblesse d’acteurs économiques ayant une base continentale (le « Grand capital » européen n’existe pas…contrairement au « Grand capital » allemand, français, grec, etc.) et à l’inexistence d’un électorat européen unifié. De fait, puisque toutes les élites nationales ne pensent qu’à leurs intérêts nationaux, qu’ils soient économiques ou électoraux,  la lecture de Y. Varoufakis inciterait plutôt à plaider pour qu’on arrête là les frais. Il faudrait d’ailleurs ajouter aux propos de Y. Varoufakis que l’actuelle politique d’argent gratuit menée par la BCE et l’énervement qu’elle provoque désormais chez certaines autorités allemandes confirment que l’absence presque totale de vision un peu européenne chez certains acteurs clé.

Quoi qu’il en soit, le livre de Y. Varoufakis mérite vraiment d’être lu par la profondeur historique qu’il propose au lecteur. Quoi qu’il advienne ensuite à l’Union européenne et à la zone Euro, il restera comme un témoignage sur la manière dont un internationaliste a essayé de sauver l’idée européenne.

Jézabel Couppey-Soubeyran, Blablabanque. Le discours de l’inaction

img20151008_17543977   Par les temps qui courent, c’est toujours réjouissant de voir un économiste utiliser un modèle intellectuel venu d’une autre science sociale. C’est en effet ce que fait Jézabel Couppey-Soubeyran dans son récent Blablabanque. Le discours de l’inaction (Paris : Michalon, 2015). En effet, cette maître de conférences en économie à l’Université Paris-I y reprend les thèses exposées dans le célèbre livre d’Albert Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire (Paris : Fayard, 1991) et les applique au discours des représentants les plus officiels du secteur bancaire français contemporain.

Elle montre ainsi, citations à l’appui (cf. 2ème Partie, Une capture par le discours et par les mots : Décryptage d’une rhétorique réactionnaire, p. 63-184) , que les grandes banques universelles,  leur porte-parole institutionnel (la « Fédération bancaire française », FBF),  les économistes qui  en dépendent directement (salariés) ou indirectement (fournisseurs d’études), et même le Gouverneur sortant de la Banque de France, le très « capturé » Christian Noyer, utilisent trois figures de rhétorique pour contrer toutes les réformes qui ont été proposées depuis 2008 pour réguler leurs activités: l’argument de l’effet pervers (« si vous réformez, cela aura des conséquences pires que que l’existant »), celui de l’inanité (« réformez donc, cela ne sert à rien, on se jouera de vos réformes »), et enfin celui de la mise en danger (« mon Dieu, si vous réformez ainsi, cela sera la fin du monde! »).  Nos banquiers n’hésitent d’ailleurs pas à se contredire entre les différentes tropes utilisées : la même réforme peut être en effet présentée selon le cas comme porteuse d’effets pervers, sans effets ou menant au désastre. Bien sûr, c’est toujours l’intérêt national de la France (avec un grand « F ») qui se trouve en jeu, et si, par malheur, on s’avise de trop ou mal réguler à Paris, à Bruxelles ou à Bâle, les concurrents britanniques, américains, allemands, etc. vont en profiter, et, là, mon cher Monsieur, ma chère Dame, adieu emploi, investissement, croissance! L’objectif de cet arsenal rhétorique est, comme pour tout conservatisme, de préserver le statu quo favorable aux intérêts économiques des dirigeants de ces grandes banques en refusant des réformes pourtant logiques au vu des risques que ces banques universelles font peser sur la stabilité économique de la France et de l’Europe. Fait qui n’est plus à démontrer après 2008, mais qui demeure constamment minimisé par les banquiers pour l’époque présente où rien de tout cela ne saurait bien sûr se reproduire. (On risque de rire jaune sous peu à leurs lénifiants propos, mais bon…)

Au delà du démontage de la rhétorique déployée par les grandes banques universelles et leurs affidés,  démontage appuyée sur une solide connaissance des tenants et aboutissants de l’activité bancaire contemporaine, le but de l’ouvrage est de livrer au grand public un plaidoyer en faveur d’une réglementation renouvelée du monde bancaire. En effet, pour  J. Couppey-Soubeyran, ce n’est pas tant en effet qu’il  existerait un manque d’idées et de débats sur la manière d’améliorer la réglementation bancaire parmi les spécialistes du domaine, mais bien qu’on se heurte en la matière à une capacité des banques à mener des combats de retardement face à ces innovations. Les banques, fait-elle remarquer perfidement, adorent les innovations financières et n’y voient jamais malice, mais elles détestent avec une belle constante toutes les innovations réglementaires… sauf bien sûr celles qu’elles ont directement inspirées aux régulateurs ou aux législateurs pour améliorer leurs profits. Elle liste  bien dans  le chapitre 3, Ne pas rester au milieu du gué, de sa troisième partie  (p. 227-258), les nombreuses réformes  qui ont été entreprises depuis 2008 (« Bâle III », « Union bancaire », etc.), mais elle souligne à chaque fois qu’elles n’ont pas été menées assez loin et que d’autres chantiers de réformes devraient être ouverts (comme par exemple la mise au jour de l’activité réelle des banques à travers des outils statistiques renouvelées).

Malgré l’indéniable qualité de l’ouvrage, j’ai toutefois envie de faire un peu de rhétorique réactionnaire à son propos. En effet, l’auteure a conçu son ouvrage comme une manière d’initier le grand public à ces problématiques afin qu’il ne s’en laisse pas compter par les banquiers (cf. Conclusion. Ne manquent plus que le courage politique et l’élan citoyen, p. 259-261) – d’où le titre évoquant le « blabla » des banques. En même temps, certains éléments présents dans son ouvrage laissent à penser que là n’est vraiment la question.

Tout d’abord, elle explique fort bien en 1er partie, Omniprésence, omnipotence : l’organisation tentaculaire du lobby bancaire français (p. 13-61) la présence au cœur même du pouvoir économique et politique français des grandes banques universelles. On pourrait parler à ce propos de « complexe financiaro-politique », sur le modèle du « complexe militaro-industriel » conceptualisé pour les Etats-Unis par C. W. Mills dans les années 1950. A des éléments bien connus (rôle de l’Inspection des finances, dépenses de lobbying du secteur bancaire que ce soit en France ou au niveau européen par exemple), elle ajoute d’ailleurs sa touche féministe, en soulignant que les quelques régulateurs qui ont été pugnaces face aux banquiers ces dernières années dans différents pays occidentaux ont été des femmes. Sans doute parce que celles-ci ont réussi à rompre « l’entre-soi de ce secteur » (p. 60). Elle ne cache pas non plus que le niveau des rémunérations offertes par la finance et la banque permettent de convaincre bien des gens de la grande justesse de la cause bancaire. (Moi-même, si on double mon salaire, je croirais aux vertus immanentes et permanentes de la banque universelle à la française, je l’avoue d’avance!) J. Couppey-Soubeyran pense toutefois que cet indéniable aspect proprement économique (ou matérialiste) reste moins important que la capacité de ce secteur à produire des discours de défense et illustration bien calibrés (p. 61) – thème central de son ouvrage de démystification.

Or, en lisant son démontage en règle des arguments des banquiers, on peut avoir  tendance à l’inverse à se dire que leur faiblesse même témoigne de l’importance de la simple domination qu’ils exercent ou des liens privilégiés qu’ils entretiennent avec le pouvoir politique. Puisque les banquiers racontent des bêtises, se contredisent même en fonction de la ligne argumentative privilégiée, ceux qui les croient, soit sont subjugués par le simple fait que ce sont des winners dont la parole est d’or, soit parce que ce sont de bons amis (ou de bons amis d’amis). La facilité avec laquelle les députés ont donné leur accord à la nomination comme Gouverneur de la Banque de France par le Président de la République actuel d’un ancien haut responsable de la BNP, malgré le tintouin sur le sujet de quelques 150 économistes effrayés par le conflit d’intérêt que cela représente, tendrait plutôt à souligner cet aspect primordial de la domination de certains et de la connivence d’autres.

Ensuite, Jézabel Couppey-Soubeyran, comme tous les auteurs parlant de ce sujet, parle « des banquiers » en leur attribuant de fait une large identité de vue, tant cela va désormais de soi que le secteur bancaire français se trouve totalement dominé (et représenté) par les grandes banques universelles. Il n’y a pas (ou plus?) d’alternative au sein même du secteur bancaire. Elle a beau souligner l’existence (récente) d’un contre-lobby, Finance Watch, elle ne peut ignorer qu’il n’existe pas  en France « une autre banque » et que ce contre-lobby ne repose ici sur rien de tangible en matière d’activités bancaires. Le secteur mutualiste, dont sont d’ailleurs issues deux des quatre banques universelles, s’est en effet rallié au modèle dominant, et il n’est pas en reste d’ailleurs pour participer à la fête et aux lendemains pâteux de soulographie (cf. les aventures grecques du Crédit agricole par exemple).  Elle appelle de ses vœux un retour du secteur bancaire à ses fondamentaux (d’un autre temps?) (chapitre 2 de la 3ème partie, La nécessité d’un secteur bancaire remis au service de l’économe réelle, p. 207-226) : prêter aux particuliers et surtout aux entreprises non financières, mais elle s’avère bien incapable de citer ne serait-ce qu’une seule banque française ayant pris ce tournant! Au contraire, elle montre bien que cette activité de prêt à l’économie est marginalisée au sein des banques actuelles. (Elle en oublie même la BPI, mais est-ce une banque stricto sensu?) Autrement dit, il n’existe aucun pluralisme de stratégie dans le secteur bancaire, et il faut aller vers les plate-forme internet de prêts entre particuliers (crowdfunding) pour trouver des innovations en ce sens (p. 217-226). De fait, j’ai quelque doute qu’un simple dévoilement des arguments fallacieux des « banquiers » actuels les détourne de leur manière privilégiée de s’enrichir. On ne transforme pas ainsi des joueurs de casino, avides et sûrs de leur bon droit, en « bons pères de famille ».

De fait, une des forces et des faiblesses de l’ouvrage est de souligner à quel point les banques françaises semblent au vu de leur comportement complètement dépendantes de leurs activités sur les marchés financiers pour gonfler leurs profits. C’est en effet pour préserver leur accès privilégié au grand casino financier mondial qu’elles font tous les efforts du monde pour bloquer les tentatives de régulation. (La loi bancaire de 2013 est de ce point de vue un modèle de réussite pour eux, mais cet aspect est désormais trop connu pour y revenir.) Elles y sont de l’avis général des joueurs privilégiés. En effet, elles peuvent se financer à court terme à bas coût en utilisant la garantie implicite de l’État de venir à leur secours pour leur éviter la faillite, puisqu’elles gèrent les comptes courants des particuliers et des entreprises non financières. Elles peuvent donc prendre des risques rémunérateurs sans rien risquer au fond. Jézabel Couppey-Soubeyran explique d’ailleurs que leurs comptes sont rendus assez opaques dans leur version publique pour qu’il soit difficile de comprendre d’où viennent exactement leurs gains sur ces marchés financiers. Je crois qu’une des premières réponses serait tout bonnement de la triche! comme l’ont montré les scandales sur le Libor, l’Euribor, etc.  Il est possible aussi qu’elles profitent des intervenants financiers « naïfs » comme l’ont montré quelques exemples en ce sens au moment de la crise des subprimes.  Bref, je me demande si l’auteure ne sous-estime l’enracinement dans la délinquance en col blanc, ou, du moins pour rester poli et prudent, dans le jeu avec les règles, qui est devenu typique de ce monde bancaire-là. Du coup, est-ce qu’il faut seulement une meilleure réglementation? est-ce qu’il ne faut pas aussi d‘autres banquiers et d’autres banques? Mais est-ce seulement possible?

En tout cas, avec un ex-haut dirigeant de la BNP à la tête de la Banque de France, à la carrière parfaite pour illustrer le concept de revolving doors devant des étudiants, ce n’est sans doute pas demain qu’en France une telle révolution dans la manière d’être banquier aura lieu. Mais en attendant allez donc lire et faire lire Blablabanque

Ces compromis qui tuent l’Europe (2)

(Version légèrement révisé le 14 juillet en milieu de journée.)

L’accord auxquels sont arrivés les dirigeants européens dans la nuit de dimanche à lundi constitue vraiment un pur chef d’œuvre. Il restera indéniablement dans les annales de l’histoire européenne. François Hollande a eu raison de le qualifier d’historique, il l’est d’évidence, une vraie pierre de Rosette de l’Euro. Tout est clair désormais. Pour sauver l’intégrité de la zone Euro, les dirigeants européens ont en effet choisi de piétiner toute raison économique et politique. Il suffit de lire l’accord dans sa version anglaise (qui, je suppose, est la version sur laquelle nos dirigeants ont négocié et qui m’a paru différer de la version française en quelques points qui peuvent être des erreurs de traduction) pour se rendre compte à quel point il constitue une négation de la démocratie souveraine de la Grèce, à quel point il n’est que diktat, à quel point il n’est que méfiance vis-à-vis des autorités grecques (cf. la première phrase : « The Euro Summit stresses the crucial need to rebuild trust with the Greek authorities as a pre-requisite for a possible future agreement on a new ESM programme. ») La mise sous tutelle de ce pays, tout au moins dans tout ce qui concerne sa vie économique et sociale, est évidente. Il y est écrit explicitement que, s’il n’y a pas de déblocage de fonds à la fin du processus engagé, cela sera entièrement la faute de la partie grecque (cf. le passage suivant : « The above-listed commitments are minimum requirements to start the negotiations with the Greek authorities. However, the Euro Summit made it clear that the start of negotiations does not preclude any final possible agreement on a new ESM programme, which will have to be based on a decision on the whole package (including financing needs, debt sustainability and possible bridge financing). », ce qui veut dire en clair que ce n’est pas parce que vous aurez fait tout cela au préalable que l’on vous donnera nécessairement de l’argent). Il ne manque à ce document que la nomination à Athènes d’un « Haut commissaire plénipotentiaire extraordinaire »  à la place de toutes les autorités légales du pays pour compléter le tableau. Cela reste juste un peu plus discret, « post-moderne » en somme, avec le retour prévu (la « normalisation » de leur situation selon le texte) des hauts fonctionnaires de la « Troïka » (les « Institutions ») dans les ministères grecs pour surveiller ce qui s’y passe (cf. la formule, [la Grèce s’engagera] « to fully normalize working methods with the Institutions, including the necessary work on the ground in Athens, to improve programme implementation and monitoring ») , et avec l’engagement de revoir toute la législation prise depuis le 20 février 2015 quand elle ne correspond pas à ce que les MoU (Memorandum of Understanding) précédents avaient prévu (cf. « With the exception of the humanitarian crisis bill, the Greek government will reexamine with a view to amending legislations that were introduced counter to the February 20 agreement by backtracking on previous programme commitments or identify clear compensatory equivalents for the vested rights that were subsequently created. »)  – clause  vexatoire pour Syriza et son Premier Ministre. En tout cas, il est désormais évident que, dans la zone Euro, certains sont vraiment plus égaux que d’autres. Ce texte ressemble à s’y méprendre à un document de capitulation, avec toute l’acrimonie que peut comporter un tel texte de la part des vainqueurs.

Sur le plan strictement économique, c’est à tout prendre du pur délire. Je n’ai pas lu pour le moment un commentaire à contenu économique qui ne souligne pas ce fait. Les dirigeants européens reprennent dans ce plan du 12 juillet 2015, qui constitue en fait les lignes directrices du troisième Memorandum et qui vise à ouvrir la voie à un prêt du MES (Mécanisme européen de stabilité), tout ce qui n’a pas marché jusque là et qui a mené la Grèce vers l’abîme, et, pour bien faire, ils en rajoutent une bonne pelletée. Tsipras lui-même l’a dit en sortant de la réunion lundi matin 13 juillet : « Cet accord est récessif ». Il espère certes que les fonds européens apportés pour investir en Grèce vont compenser cet effet. C’est illusoire bien sûr, parce que la détérioration de l’économie ira bien plus vite que le déblocage de ces fonds européens. La hausse immédiate de la TVA par exemple va plonger encore plus l’économie dans la récession. (Et va sans doute encourager la fraude fiscale!) Les choix de politique économique imposés à la Grèce restent donc inchangés, comme l’a dit clairement le spécialiste de l’Euro, Paul De Grauwe (dans un entretien donné à la Libre.be) : austérité, privatisations et réformes structurelles, le tout accompagné de prêts conditionnés surtout destinés à rembourser les prêts déjà consentis, et à sauver les banques privées grecques de la faillite (due entre autre au ralentissement économique qui a rendu beaucoup de leurs emprunteurs insolvables). Quant à la cagnotte des privatisations, évaluée à 50 milliards d’euros, c’est là encore une redite des plans précédents, un chiffre fétiche (pourquoi 50 et pas 25,  75 ou 100?). Le  montant a sans doute été choisi pour faire croire que les créanciers n’auraient rien de plus à prêter à la Grèce que ce qu’ils n’ont déjà prêté. Bien sûr, tous ces choix, à tout prendre délirants, dépendent de deux constantes inchangées : le maintien de la Grèce dans la zone Euro et le montant nominal de la dette grecque face à une économie diminuée d’un quart par rapport à 2010. Comme les dirigeants européens se sont mis d’accord pour ne rien changer sur ces deux points (cf. « The Euro Summit stresses that nominal haircuts on the debt cannot be undertaken. » suivi de « The Greek authorities reiterate their unequivocal commitment to honour their financial obligations to all their creditors fully and in a timely manner. ») , il ne reste plus qu’à continuer sur la lancée des plans précédents, qui ont si bien fonctionné. Et bien sûr c’est sûr, cette fois-ci, cela va bien marcher. (En dehors des aspects macroéconomiques, un tel accord va pousser encore plus de jeunes grecs à quitter le pays, ce qui aggravera à terme encore la situation économique et sociale de la Grèce.) Les difficultés  à rester dans les clous du Memorandum précédent sont d’ailleurs attribués explicitement et exclusivement dans le texte au relâchement de l’effort depuis un an, autrement dit au cycle électoral grec, et souligne même que les autres Européens ne sont pour rien dans la situation, bien au contraire, ils ont fait leur devoir et plus encore (cf. « There are serious concerns regarding the sustainability of Greek debt. This is due to the easing of policies during the last twelve months [sic, je souligne], which resulted in the recent deterioration in the domestic macroeconomic and financial environment. The Euro Summit recalls that the euro area Member States have, throughout the last few years, adopted a remarkable set of measures supporting Greece’s debt sustainability, which have smoothed Greece’s debt servicing path and reduced costs significantly. ») Là encore, je me demande encore comment Tsipras a pu donner son accord à un tel document, qui exonère les autres Européens de toute responsabilité dans la situation de la Grèce.

Sur le plan politique, la démonstration est en effet ainsi faite  à travers ce texte : un pays débiteur dans le cadre de la zone Euro n’a plus besoin d’organiser des élections libres et compétitives, et encore moins des référendums. Ces institutions démocratiques à l’occidentale s’avèrent même contre-productives pour le bonheur des populations dans ces pays, qui sont entièrement à la merci du bon-vouloir des pays créditeurs et des institutions européennes (Commission et surtout BCE) que ces derniers dominent, et qui n’ont qu’à attendre que l’austérité fasse son effet positif à moyen terme sans se plaindre. Les populations des pays débiteurs n’ont  d’ailleurs pas lieu de se plaindre vraiment puisqu’on les aide – il est même question d’aide humanitaire -, et, par ailleurs, elles n’ont sans doute que ce qu’elles méritent pour avoir de tout temps bien mal utilisé leur droit de vote, d’abord en élisant des dirigeants corrompus nationalistes, dispendieux et inefficaces jusqu’en janvier 2015, pour ensuite passer le relais à des rêveurs gauchistes, et pour avoir enfin voté courageusement bêtement lorsqu’on leur a demandé leur avis par une démagogie d’un autre temps. A ce compte-là, les Grecs étant au fond de grands enfants, il serait certes plus simple qu’ils ne votent plus, cela ferait des économies, éviterait toutes ces discussions oiseuses et éviterait de faire dérailler les beaux programmes de redressement conçus pour l’économie grecque. De toute façon, les autres pays membres de la zone Euro n’ont à ce stade besoin que d’un prête-nom, d’un fantoche, qui maintient l’illusion de la souveraineté. Quand on demande un pays de voter autant de lois dans les trois jours ou les dix jours (dont un code de procédure civile pour le 22 juillet, « the adoption of the Code of Civil Procedure, which is a major overhaul of procedures and arrangements for the civil justice system and can significantly accelerate the judicial process and reduce costs »), on fait d’évidence bien peu de cas de ses soit-disant législateurs – l’insulte est d’autant plus énorme que jamais cela ne se passerait ainsi au Bundestag ou encore moins au Parlement européen. Ce genre de mise sous le joug d’un pays par un autre s’est vu bien souvent dans l’histoire, et c’est d’ailleurs justement par la dette que certaines colonies françaises ont commencé à exister (comme la Tunisie si mes souvenirs sont exacts). L’Euroland vient donc par la déclaration du Conseil européen daté du 12 juillet 2015 (rendu publique le 13 au matin) de se doter de sa première colonie intérieure. Un Premier Ministre, soit disant d’extrême-gauche (?), vient ainsi de prouver au monde que, sous la ferme pression de ses pairs européens, il peut accepter un programme de la plus stricte orthodoxie néo-libérale. C’est du pur TINA – avec des détails tragi-comiques, comme cette obligation de légiférer  sur l’ouverture des magasins le dimanche. (C’est vrai que dans un pays touristique, le client devrait être roi en toute heure et en tout lieu.) A lire l’accord, on ne peut que penser que le résultat du référendum a vraiment été tenu pour rien, voire moins que rien. (Ou pire qu’il aurait donné l’envie aux autres dirigeants européens d’obliger Tsipras à se renier entièrement, y compris sur des points de détail.) Il a simplement accéléré les choses. De fait, si le gouvernement Tsipras avait signé avant et sans référendum, il aurait de toute façon eu à négocier cet automne un autre mémorandum. Simplement, avec le référendum, les choses sont allées directement à la négociation suivante. Et comme les autres dirigeants européens ne veulent rien changer à leurs recettes de « sauvetage » économique, on aurait de toute façon abouti au même résultat. Il n’y a donc pas grand chose à regretter, et en plus, l’épisode du référendum constitue un acquis pour la connaissance de l’Union européenne en général et de la zone Euro en particulier qui ne sera pas oublié.

Les premières  leçons de tout cela sont terribles.

Du point de vue économique, les gestionnaires actuels de l’Eurozone ne connaissent d’évidence qu’une seule potion pour régler les problèmes d’un pays. Si cette potion d’aventure ne marche pas, c’est la faute des dirigeants  nationaux concernés qui ne se la sont pas assez « appropriés », qui ont relâché l’effort. Elle ne peut que marcher, puisqu’elle a marché en Lettonie, Estonie, etc.  Le principe de « subsidiarité », qui supposerait au minimum une adaptation des politiques économiques européennes aux spécificités de chaque pays membre, est totalement mort et enterré.  Il n’existe qu’une one best way européenne, point barre. Cela ne peut que marcher.

Du point de vue politique, le dénouement de la nuit du 12 au 13 juillet 2015 montre que les dirigeants européens sont prêts à tout sacrifier au maintien de la zone Euro – enfin, à vrai dire, surtout le bonheur des autres – , et qu’ils ne comptent en même temps pour rien la légitimité du projet européen comme lieu de progrès démocratique, économique et social et comme moyen de pacifier les relations entre peuples européens. L’élection comme moyen de signaler un désarroi populaire n’a pas de valeur dans la zone Euro : les rapports de force entre États l’emportent sur toute considération démocratique de légitimité. Le résultat du référendum grec (61% de non à plus d’austérité) aurait dû aboutir au minimum à un début de réflexion sur une autre approche du problème grec, il n’en fut rien. Et je crois qu’il faudra un certain temps pour bien digérer ce fait politique, presque inédit à ma connaissance dans les annales de la vie démocratique des nations, surtout dans l’immédiateté du déni du résultat populaire par les élites concernées (aussi bien d’ailleurs en Grèce qu’ailleurs en Europe). Il n’y a même pas eu de « période de réflexion » comme il y en eut après les référendums français et néerlandais de 2005.

Par ailleurs, comme je l’ai dit plusieurs fois sur le présent blog, les investissements politiques dans l’Euro sont décidément tels qu’il est totalement impossible aux dirigeants européens de s’en passer. Les économistes auront beau montrer qu’il n’est pas rationnel de s’entêter dans cette mauvaise idée, cela ne sert absolument à rien. Dans le cas présent, ce sont d’après ce qu’on a pu savoir surtout les dirigeants français qui ont fait pression pour qu’une solution soit trouvée à tout prix – probablement les États-Unis ont aussi fait leur part plus discrètement pour des raisons géopolitiques et financières. En effet, le présent accord doit aussi être vu du côté des pays « créditeurs ». Les dirigeants allemands étaient sans doute sérieux dans leur menace de provoquer le Grexit. Le témoignage de l’ancien Ministre grec de l’Économie, Yanis Varoufakis, donné à un journal britannique, le NewStateman, va dans ce sens. De fait, il correspond bien à la tonalité du texte adopté par les dirigeants européens. Il apparait sans doute absurde  aux dirigeants allemands et à leurs proches alliés dans cette affaire de financer à fonds perdus un État comme la Grèce, d’où leur demande d’un alignement total de la Grèce sur leur idée de la bonne politique économique, d’où leur volonté de tirer le maximum de ressources de la Grèce elle-même en prévoyant le plus de privatisations possibles, d’où leur refus d’envisager la moindre annulation de dettes. En somme, il ne faut pas sous-estimer le fait que ces États créditeurs se trouvent eux aussi prisonniers de l’impasse que constitue l’Euro, et qu’ils y défendent ce qu’ils croient être leur meilleur intérêt – payer le moins possible.   Cependant, il faut souligner aussi que les derniers jours ont clairement fait apparaître la difficulté des États « créditeurs » à continuer la mascarade de l’Euro comme promesse d’une  Union politique à venir. En effet, ces États « créditeurs », dont bien sûr l’Allemagne, défendent aussi désormais publiquement leur idée d’un Euro sans aucune solidarité entre États. Il y a en somme désormais deux versions d’un « Euro intangible », celle des Français qui y voient encore le projet d’union politique de l’Europe et celle des Allemands et de leurs alliés qui n’y voient que le « super- Deutsche Mark » partagé entre les seuls États « sérieux » du continent européens, mais les deux s’accordent encore (pour l’instant) sur l’idée d’un Euro qui doit perdurer. L’illusion d’une concordance pourrait ne pas durer, sauf si la France se rallie pleinement à la version allemande- le choc risque d’être rude de ce côté-ci du Rhin: « L’Europe sociale n’aura pas lieu », et donc tout le projet socialiste français établi dans les années 1980 est caduc.

Pour les forces qui voudraient s’opposer aux règles et fonctionnements de l’Eurozone actuelle, la leçon grecque est difficile à accepter dans toute son horreur et dans toute son exigence. En pratique, il n’existe donc aucune sorte d’accommodements possibles, tout au moins dans le cadre d’un État « débiteur ». Pour reprendre la terminologie bien connue, « Voice » (la protestation) est inutile, il ne reste que « Loyalty » (la soumission silencieuse) ou « l’Exit » (la sortie). Les électeurs grecs ont tenté la voie de la protestation, et sont allés jusqu’à voter massivement non à un référendum. Cela n’a servi absolument à rien. Les autres électeurs ailleurs en Europe sont prévenus : il ne sert vraiment plus à rien d’aller voter sur ce genre d’enjeux, ou alors il faut voter pour des forces authentiquement décidés à en finir avec l’Euro. De fait, tout ce qui arrive aux Grecs et au parti qu’ils ont choisi pour les représenter en janvier dernier, Syriza, tient à leur illusion qu’il puisse y avoir une autre voie dans l’Euro. Le politiste Cas Mudde a raison de souligner qu’il ne peut pas y avoir d’euroscepticisme conséquent, ou de volonté de créer une « autre Europe », qui ne passe pas  d’abord par une sortie de la zone Euro. Cette dernière est en effet de par sa conception même, sans doute moins néo-libérale qu’ordo-libérale, et par la domination des États « créditeurs » qui s’y exerce incapable – y compris via la BCE – d’accepter d’autres options de politique économique que celles de l’austérité permanente. En fait, depuis l’adoption du TSCG et des autres mesures de contrainte budgétaire (« Six Pack », « Two Pack », etc.), il s’agissait déjà d’une évidence de papier, mais, désormais, la Grèce nous offre à son corps défendant un exercice en vraie grandeur de cette évidence – avec la BCE dans le rôle de l’exécuteur des basses œuvres de l’Eurogroupe, de bras séculier en quelque sorte. Le service de la dette publique et la stabilité de la monnaie comme réserve de valeur l’emportent décidément sur la volonté populaire, comme dirait le sociologue allemand Wolgang Streeck, qui décidément a bien cadré notre époque (cf. Du temps acheté. Paris : Gallimard, 2014).

Cela pose bien sûr un problème de cohérence : pour être sérieux face à l’Euro, il faudra désormais, non pas être gentiment réformiste et « européiste » comme le fut Tsipras (qui, rappelons-le, s’était présenté à la Présidence de la Commission lors des européennes de mai 2014 au nom du « Parti de la gauche européenne » [PGE] et sous le slogan éculé d’une « Autre Europe »), mais méchamment révolutionnaire et  « nationaliste ». Je doute que ce triste constat fasse les affaires de la (vraie) gauche européenne, et encore moins de la (vraie) gauche française.

Frédéric Lordon, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique.

lordonL’économiste (hyper-)critique Frédéric Lordon ne pouvait manquer de s’exprimer encore une fois sur la zone Euro. Son dernier livre, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté européenne (Paris :  Les liens qui libèrent [LLL], mars 2014, 296 p.) n’y va pas par quatre chemins : c’est clairement à un appel sans concession à en finir tout de suite avec la monnaie unique nommée Euro qu’on assiste.

Le plaidoyer de l’économiste bien connu des lecteurs de son blog au sein du Monde diplomatique, la Pompe à Phynance, s’adresse exclusivement (cf. « Avant-propos. De quoi s’agit-il? », p.7-20, et chap. 8 « Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas », p. 227-245) aux lecteurs qui se sentent de gauche, ou plutôt de la vraie gauche, pas de celle qui croit encore que le Parti socialiste serait de gauche. Il traite d’ailleurs ce dernier parti de « Droite complexée » pour l’opposer à la droite décomplexée de l’UMP, et lui réserve ces pires sarcasmes. Or, croyez-moi,  F. Lordon s’y connaît  en la matière, un vrai pamphlétaire à l’ancienne. Il se laisse d’ailleurs souvent emporter par sa verve, et cela lassera sans doute certains lecteurs pressés, cela nuit aussi probablement à la réception de ses idées. Pourtant, au delà de l’emballage un peu années 1880-1930 par moments, les idées exprimées tout au long de l’ouvrage s’avèrent simples et fortes.

Premièrement, l’Euro tel qu’il a été institué et toute la gouvernance économique qui va avec et qui s’est renforcé au cours de la crise économique est ontologiquement « de droite ». Il est bâti, d’une part, pour complaire aux obsessions ordo-libérales de la classe dirigeante allemande, d’autre part, pour rendre impossible toute autre politique économique que celle prônée par cette classe dirigeante allemande, y compris lorsqu’un autre électorat national que celui de l’Allemagne en aurait décidé autrement. En particulier, tout a été fait sciemment dès la conception de la future monnaie unique dans les années 1980-90 pour que ce soient les marchés financiers internationaux qui soient les arbitres des élégances des politiques économiques nationales. Par ailleurs, tous les choix faits pour résoudre la crise de la zone Euro depuis 2010 n’ont fait que renforcer institutionnellement cette tendance de départ. Et il y a en plus fort à parier que toute avancée ultérieure vers le « fédéralisme » (comme les Eurobonds par exemple, cf. p.50-57) ne se fera qu’à la condition expresse que la classe dirigeante allemande soit vraiment certaine que tous les pays continueront de s’aligner sur la one best way ordo-libérale préconisée.

Deuxièmement, selon F. Lordon, les Allemands – je préfèrerais pour ma part utiliser le terme de classes dirigeantes allemandes (au pluriel : économique, politique, académique, syndicale) – voient dans l’ordo-libéralisme et  dans son obsession à l’encontre de l’inflation l’unique voie possible en matière d’organisation de l’économie européenne. Dans le chapitre 3, « De la domination allemande (ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas) », F. Lordon critique l’argument de la germanophobie utilisé à l’encontre de ceux qui, comme lui, pointent cette réalité de l’Allemagne contemporaine : toutes les grandes forces politiques adhérent au « cadre » de l’ordo-libéralisme, et cela ne risque pas de changer de sitôt. C’est une donnée indépassable à moyen terme de l’équation européenne. Une zone Euro qui comprend l’Allemagne comme partenaire principal ne peut donc qu’être ordo-libérale ou ne pas être.

Troisièmement, cet état de fait (un ordre économique européen ordo-libéral institué dans les Traités, et un pays dominant dont les élites croient dur comme fer à cet ordo-libéralisme qui leur convient bien par expérience depuis 1949) ne pourra jamais résoudre la crise économique en cours. Le livre a visiblement été rédigé au cours de l’année 2013 à un moment où aucune reprise économique n’apparaissait, mais avant qu’on commence à parler de déflation. Par ailleurs, F. Lordon souligne dans son chapitre 6, « Excursus. Un peuple européen est-il possible? » (p. 161-184), que tout saut fédéral (sans guillemets) est illusoire vu que personne n’en veut en réalité. Ce chapitre constitue d’ailleurs d’une lecture étrange pour un politiste. En effet, loin de se référer aux travaux de nos collègues sur le sujet, F. Lordon se bricole pour l’occasion une science politique des conditions préalables au fédéralisme à partir de références à son cher … Spinoza. (C’est un peu comme si je mettais à parler de politique industrielle en utilisant les travaux des physiocrates.)

De ces trois points, F. Lordon conclut, fort logiquement, que, pour défendre une vision « de gauche » de l’avenir de la société française, il faut absolument que la France sorte de la zone Euro, qu’il faut arrêter d’avoir peur à gauche d’une solution « nationale » (cf. chapitre 5, « La possibilité du national », p. 133-160). Cette sortie de la zone Euro ne serait pas économiquement la fin du monde, contrairement à ce que prétendent les européistes, mais plutôt la fin d’un certain capitalisme exclusivement financier. Toutefois, et c’est là que l’auteur fait preuve de son originalité, F. Lordon propose que cette sortie se fasse dans le cadre de la création d’une monnaie commune. Cette dernière serait une articulation entre le retour aux monnaies nationales, un système de change semi-fixe entre elles, et une monnaie commune pour assurer les échanges entre les pays membres de la nouvelle zone Euro et le reste du monde. Il expose son projet dans le chapitre 7, « Pour une monnaie commune (sans l’Allemagne – ou bien avec, mais pas à la francfortoise » (p.185-216), et il le précise dans  une Annexe, « Ajustements de changes internes et externes en monnaie commune » (p.219-226). Ce projet voudrait faire en sorte que les taux de change entre monnaies de la nouvelle zone Euro s’ajustent à raison des déficits/excédents commerciaux des uns et des autres, sans laisser le soin de cet ajustement aux marchés des changes pour éviter spéculations et overshooting, en le confiant au bon soin des dirigeants européens eux-mêmes. Il est sans doute loin d’être absurde économiquement, mais je ne saurais dire à quel point je l’ai trouvé absurde politiquement! En effet, F. Lordon flingue lui-même à tout va tout au long de l’ouvrage l’irréalisme (ou le double jeu intéressé) de ceux qui prétendent faire advenir le fédéralisme européen dans les années qui viennent, au sens fort de fédéralisme comme aux États-Unis ou dans l’Union indienne. On peut lui renvoyer la politesse. En effet, dans l’hypothèse où la zone Euro viendrait à éclater, où chaque pays de la zone Euro retournerait à sa monnaie nationale, est-il bien sérieux de considérer l’hypothèse selon laquelle ces mêmes pays ou une partie d’entre eux se mettraient à se concerter gentiment sur les taux de changes entre leurs monnaies? La dissolution de la zone Euro ne pourra se faire que dans l’acrimonie mutuelle, et par des gouvernements qui souligneront que toutes les difficultés rencontrées par les populations viennent de la politique non-coopérative des voisins. De fait, l’Europe a déjà connu des négociations entre pays membres sur les taux de change, au temps déjà lointain certes des « montants compensatoires monétaires ». Pour conserver un marché commun agricole dans les années 1970-80 lors des dévaluations ou des réévaluations de monnaies de ses membres,  la Communauté économique européenne jouait sur un système de taxes pour limiter l’impact de ces mouvements de changes sur ce dernier. Les négociations n’étaient dans mon souvenir pas très faciles. On imagine ce que seraient des négociations dans une Europe post-Zone Euro.

A mon humble avis, après la fin de la zone Euro, cela sera chacun pour soi et Dieu les changes flottants pour tous!  Et cela d’autant plus, que, selon les ambitions « gauchistes » de F. Lordon, certains pays saisiraient le moment pour revenir  sur la financiarisation du capitalisme, pour promouvoir un capitalisme plus centré sur la production nationale de biens et services réels avec un système bancaire (nationalisé) orienté vers l’appui à cette dernière. On aura donc déjà de la chance si, dans cette hypothèse de la fin de la zone Euro, les pays de l’ancienne zone Euro réussissent à maintenir la liberté de leurs échanges commerciaux. (Je suppose que Washington nous fera la leçon à nous Européens pour nous obliger à conserver le libre-échange entre nous, enfants dissipés ayant voulu jouer à créer des Etats-Unis d’Europe sans en avoir les capacités.)

C’est donc peu dire que j’ai été peu convaincu par l’hypothèse de la monnaie commune pour remplacer la monnaie unique. J’y vois surtout une ruse pour faire passer l’amère pilule de la fin de l’aventure européenne qu’incarne l’Euro auprès des socialistes et autres européistes de gauche à convaincre. Il ne faut pas désespérer « Boboland »! Une façon de se différentier aussi des positions du Front national. (La question ne se pose pas en effet pour un lecteur de droite, ce dernier se contentera d’un retour aux monnaies nationales et aux changes flottants.)

Par contre,  je voudrais souligner pour finir cette recension à quel point l’idée reprise par F. Lordon chez K. Polanyi  de la nécessité vitale pour la « société » de se défendre contre sa destruction par le « marché » est devenue aujourd’hui une hypothèse de travail centrale. En effet, telle qu’elle existe la zone Euro interdit de vivre (littéralement, cf. augmentation des taux de mortalité infantile en Grèce par exemple) aux peuples  qui ne se reconnaissent pas dans ses coordonnées ordo-libérales – ou qui n’y arrivent pas tout simplement. F. Lordon a raison de se demander si le contrat social de délégation du pouvoir aux représentants peut survivre à la dévolution de ce même pouvoir aux seuls marchés financiers (« La finance, tiers intrus au contrat social », p.32-35). Pour F. Lordon,  « La construction monétaire européenne est viciée à cœur. Elle est viciée par la neutralisation démocratique, dont elle a fait son principe sous l’ultimatum allemand. Qu’on ne puisse pas demander si la banque centrale doit être indépendante ou pas, si les dettes contractées à la suite des désastres de la finance privée doivent être remboursées ou pas, c’est une monstruosité politique que seul l’européisme élitaire ne pouvait apercevoir – mais qui tourmente tous les corps sociaux européens. Sauf l’Allemagne. Il n’y a qu’à l’Allemagne que ces interdictions n’apparaissent pas comme d’insupportables dénis de démocratie, car, aux choses sanctuarisées, le corps social allemand, pour l’heure, et pour encore un moment, adhère comme à des valeurs supérieures, méta-politiques, c’est à dire au delà de la politique et soustraite à la politique » (l’auteur souligne, p. 213-214).

J’aurais tendance à répondre face à cette hypothèse par une alternative : on peut imaginer que certains pays, peuples, sociétés finissent par connaître des réactions à la Polanyi – c’est peut-être déjà le cas en Hongrie par exemple : V. Orban, réélu hier pour quatre ans, ne prétend-il pas faire justement la politique de la Nation hongroise contre l’Europe et les marchés? -; on peut imaginer que, dans d’autres cas, les sociétés incapables, soit d’assumer l’ordo-libéralisme, soit de le combattre, se dissolvent simplement dans l’insignifiance, l’apathie, la dépression, l’inexistence sociale. Tout le pari de K. Polanyi/F. Lordon est qu’il existe un stade au delà duquel la « société » reprend ses droits sur le « marché ». Les voies concrètes et réalistes de cette réaction ne vont pas de soi, et après tout, les sociétés peuvent aussi mourir! Ou tout au moins une part de la société. Et sur ce point, la perception de F. Lordon du « corps social allemand » est peut-être aveugle et cruelle : l’Allemagne n’est-elle pas justement l’un des pays où les perdants ont perdu jusqu’au droit moral et jusqu’à l’énergie vitale de se plaindre de leur sort?

Ps. Ce matin, jeudi 17 avril 2014, F. Lordon a été invité à s’exprimer dans la « Matinale » de France-Inter. Ses propos m’ont paru plus percutants que dans son ouvrage. J’ai admiré sa façon de s’imposer sur un terrain médiatique qu’il sait particulièrement hostile à ses thèses. C’est en ce sens un modèle d’expression in partibus infedelium.

Par contre, son insistance sur le lien indissoluble entre le concept de souveraineté et celui de démocratie m’a paru à l’écoute excessif. Certes, il ne saurait à ce stade y avoir de démocratie effective sans qu’elle puisse influer sur les choix d’un État souverain, c’est-à-dire un peu maître de son destin interne et externe. Un État fantoche ne saurait être démocratique. Mais on peut très bien imaginer à l’inverse un État souverain sans aucune démocratie à l’intérieur. F. Lordon identifie la souveraineté à la démocratie, qu’il identifie elle-même à la délibération citoyenne. Or il me semble qu’on peut très bien voir la souveraineté comme décision libre de la part d’un « souverain » peu ou pas du tout démocratique. L’exemple typique de ce genre de souveraineté nous est donné dans le monde contemporain par la Russie,  l’Arabie saoudite, la Chine populaire, l’Iran ou la Corée du Nord. F. Lordon reconnait d’ailleurs implicitement lui-même ce fait puisqu’il distingue « souverainisme de droite » (autocratique) et « souverainisme de gauche » (démocratique), mais il voudrait que  la vraie et sainte souveraineté soit uniquement celle de la Nation à la manière de 1789. Elle peut être aussi celle du Sacre de l’Empereur des Français!

Gaël Giraud, Illusion financière.

giraudL’économiste Gaël Giraud, membre de la Congrégation des Jésuites (sic), a fait reparaître au printemps dernier son ouvrage intitulé Illusion financière (Ivry-sur-Seine : Les Éditions de l’Atelier/Les Éditions Ouvrières, 2013). Comme son titre ne l’indique pas vraiment, le but de l’auteur n’est autre de proposer des pistes pour sortir de la financiarisation actuelle de l’économie: la finance contemporaine constitue en effet selon lui une illusion de création de richesse et d’efficacité  économique dont il faut se déprendre pour pouvoir aller vers une nouvelle croissance adaptée aux enjeux du changement climatique.  Il se targue en effet de proposer un modèle de sortie de crise du capitalisme, dont aucun lecteur ne s’étonnera – vu la qualité de jésuite de l’auteur – qu’il s’apparente à un renouvellement du discours de la « troisième voie » du christianisme social entre le socialisme et le capitalisme, mâtinée désormais d’écologie. L’auteur consacre en effet de longues pages à la définition d’une « économie des biens communs » qui ne serait ni privée ni publique, mais qui se situerait dans « un ailleurs », pourtant fort reconnaissable pour un historien des idées chrétiennes des deux derniers siècles sur l’économie capitaliste (cf. le chapitre 7, « Vers une société de biens communs », p. 107-119). Pour fonder son propos, G. Giraud fait  appel aux travaux désormais connus en France d’Elinor Ostrom sur l’institutionnalisation de la coopération sociale, tout en les mâtinant d’une double référence à la « règle d’or » (de la morale) et à  la morale universaliste d’E. Kant. Il applique ces idées de « bien commun » prioritairement au domaine financier et bancaire, ce qui renouvelle si j’ose dire le produit tout en conservant l’essentiel. Ainsi, pour lui, la monnaie, en particulier comme « liquidité », devrait être pensée et institutionnalisée comme un « bien commun », et il faudrait idéalement obliger les banques à n’user de leur indéniable pouvoir de création monétaire que pour financer les investissements nécessaires dans la transition écologique de nos économies. Tout cela est bien beau, et ferait seulement doucement sourire si, heureusement, l’auteur n’était pas aussi un bon connaisseur des affaires financières contemporaines. Il n’est certes pas toujours d’une clarté à toute épreuve dans cet ouvrage (un peu par abus de métaphores filées et d’allusions trop rapides), mais le lecteur trouvera tout de même dans l’ouvrage une vulgarisation bienvenue des savoirs en la matière qui permettent d’éclairer la crise actuelle.

Premièrement, l’auteur ne cesse de rappeler qu’à la fois en théorie pure et en pratique (vu l’expérience faite depuis une trentaines d’années), les marchés financiers s’avèrent bien incapables d’orienter une économie vers une croissance pérenne (sans bulles spéculatives récurrentes), pour ne pas parler d’aller une croissance écologiquement soutenable. Les marchés financiers fonctionnent en effet, selon G. Giraud reprenant des thèses bien connues, selon le modèle dit des « tâches solaires », c’est à dire sur des pures croyances des opérateurs qui amènent les prix des actifs qu’on y négocie à errer au fil des marottes haussières ou baissières du moment. Pour l’auteur, ce ne peuvent  donc pas être les marchés financiers qui disent vers où doit s’orienter la croissance future; ce sont les entreprises, les Etats, ou bien le débat citoyen, qui définissent – ou devraient définir  – les paramètres du futur économique souhaitable (pour G. Giraud lui-même, un futur où l’on prévient le changement climatique). La remise en cause des marchés financiers comme « boule de cristal collective » qui permettrait de lire le futur par accumulation d’opinions individuelles sur ce dernier s’avère ici radicale. Ces derniers ne sont qu’une illusion de ce point de vue. Gaël Giraud consacre des pages fort bien vues à cet aspect (Chapitre 3, « Un marché financier, c’est  (très in)efficace? », p.46-62). Parallèlement, G. Giraud croit tout de même déceler au fondement de la crise financière actuelle un projet politique, celle de la « société de propriétaires » (cf. chapitre 1, « La ‘société de propriétaires’, un idéal messianique? », p.13-24) En effet, qu’est-ce qui a produit la crise des « subprimes » au déclenchement de tous les désordres financiers et économiques actuels, sinon entre autres la croyance politique que tout le monde aux États-Unis pouvait (ou même devait) devenir propriétaire de son logement? Il rejoint ici les auteurs qui pointent du doigt le risque économique que les bulles immobilières, enclenchés par des financements trop faciles et au fond irresponsables de la part d’un secteur financier aussi créatif qu’euphorique, font courir à l’économie réelle, tout y ajoutant l’aspect politique de ce choix (cf. p.20-23). Bref, l’investissement et l’avenir des sociétés humaines en général sont des choses bien trop sérieuses pour être laissé ainsi aux marchés financiers.

Deuxièmement, l’auteur rappelle au lecteur que c’est bel et bien le secteur financier qui se trouve à la source de la crise économique actuelle et non les Etats (p.37-40), et que c’est ce dernier qu’il est urgent de mieux réguler (cf. chapitre 10, « Les chantiers communs prioritaires », p. 142-164). G. Giraud fait partie de ces économistes qui ne croient pas au « cadrage » de la crise européenne tel qu’il s’est imposé depuis 2010. Il décrit fort bien à quel point Etats, grandes banques et BCE sont désormais solidaires dans le désastre éventuel qui les menace, en raison de la vaste « pyramide de Ponzi » qu’ils ont bâtie ensemble pour se sortir de la crise dite des dettes publiques européennes (p. 40-44). Surtout, il souligne que les banques commerciales ne peuvent pas structurellement dire la vérité sur leur mauvaises affaires éventuelles au risque de périr dans l’instant à la fois par impossibilité d’accéder du coup au marché monétaire et par déclenchement d’un bank run à leurs guichets (p. 87 et suivantes). L’idée de ce « mensonge structurel par omission » qui frappe les grandes banques n’est sans doute pas nouvelle, mais G. Giraud l’étend aux Etats garants en dernier ressort de ces banques et aussi à la Banque centrale européenne. Personne ne peut énoncer la vérité de la situation d’une banque en difficulté, parce que c’est faire advenir le pire sur l’heure. Il faut donc mentir – ou faire semblant de ne pas voir l’évidence -, et profiter du temps gagné pour discrètement résoudre (si possible)  les problèmes rencontrés. (Ce qui bien sûr tend parfois à aggraver les problèmes, comme avec les Caisses d’épargne espagnoles). Ou bien alors, jouer de l’effet de surprise (après avoir menti), c’est à dire dans un même temps, rendre public le problème rencontré et prendre les mesures draconiennes qui s’imposent (cas des banques chypriotes par exemple). Ce que propose G. Giraud, c’est en quelque sorte un raffinement de l’argument désormais bien connu du « too big too fail ». Non seulement les grandes banques universelles qui dominent l’économie européenne contemporaine ne peuvent pas faire faillite et en jouent au détriment des contribuables qui seront chargés de les sauver si nécessaire, mais en plus leurs dirigeants sont condamnés par la structure même de la situation à dire que tout va bien pour eux faute de quoi ils sombrent dans l’instant, et les régulateurs (nationaux  et européens) ont tout intérêt à être le plus prudent possible dans leurs éventuelles remontrances à ces mastodontes et à faire semblant de les croire. En lisant G. Giraud, on se dit que les historiens de cette période auront fort à faire pour découvrir qui savait quoi à quel moment, et on n’est pas trop rassuré pour l’avenir : quels cadavres trainent encore dans les placards des banques? On notera qu’à quelques jours d’intervalle le Monde s’est inquiété en gros titre du sort des banques européennes et que les Echos nous ont rassuré ensuite en première page, bizarre non?

Troisièmement, notre économiste jésuite souligne, logiquement vu ce qui vient d’être dit, que la sortie de crise repose d’abord sur une remise en ordre du secteur financier. D’une part, il faut limiter la source essentielle de la spéculation sur les marchés financiers, à savoir l’appel au crédit bancaire pour la  financer (« effet de levier ») – à en juger des derniers mois, cela paraît bien mal parti… D’autre part, il faut remettre les banques à l’ouvrage dans leur rôle traditionnel de financement des ménages et des entreprises – même remarque… L’auteur se déclare pour une séparation des activités de marché financier des banques et des activités liées au rôle des banques dans  l’économie réelle. La réforme française en la matière lui parait l’une des plus timides du monde occidental (p.153), ce qui correspond tout à fait à la logique d’une capture du régulateur étatique français par la BNP, la SG, le Crédit agricole, etc.

Gaël Giraud s’inscrit donc parmi la (petite) cohorte de ces économistes qui récusent la pleine liberté donnée depuis quelques décennies aux banques et aux marchés financiers. Son ennemi à lui, c’est bel et bien la finance. Il souligne d’ailleurs qu’une partie des dirigeants du monde financier en tient pour un darwinisme social (certes non dit en public), qui ne peut que s’opposer frontalement aux valeurs chrétiennes (cf. p. 60-61, les propos d’un banquier anonyme, pas loin de crier haut et fort, l’éternel « salauds de pauvres! »)

En effet, ce qui distingue l’ouvrage d’autres dans le même genre, c’est que notre jésuite ne met pas son étendard moral dans sa poche, et qu’il ose aussi penser en terme de fins morales des individus. Son dernier chapitre s’intitule « Nous libérer du veau d’or » (chap. 11, p. 165-179), et il y rappelle l’engagement de l’Église catholique contre la finance telle qu’elle est devenue. Le projet qu’il cherche à définir est par ailleurs comme nous l’avons dit clairement écologiste. Il le relie à la source franscicaine de la doctrine de l’Église (p. 174-176), ce qui est évidemment plutôt bien vu… pour un jésuite par les temps qui courent.

La vraie faiblesse de l’ouvrage, comme de la plupart de ceux des économistes critiques qu’il m’a été donné de lire, c’est de proposer des pistes de changement sans (vouloir) se rendre compte des obstacles politiques à ce dernier. G. Giraud ne sous-estime pourtant pas les appuis politiques dont bénéficie le secteur financier, en particulier en France, à la fois par ses menaces, par sa proximité avec les élites administratives et par son lobbying; il ne sous-estime pas non plus le poids de l’idéologie néo-libérale qui pose les marchés financiers comme juge ultime de tout avenir possible. Il appelle dans sa conclusion, en bon chrétien social, à une mobilisation  sur le sujet (p.177-178). Il n’a pas tort bien sûr, mais, en 2013, ne peut-on pas conclure que cette mobilisation n’a pas eu lieu? (et peut-être n’aura pas lieu?).

François Hollande se fait ainsi élire en mai 2012 en déclarant devant le peuple de gauche que « son ennemi, c’est la finance » (discours du Bourget, janvier 2012). Il se fait donc élire sur cette belle promesse, et la majorité de notre brave Président de faire voter en 2013 une loi bancaire qui apparaît à tous les commentateurs (pas seulement à G. Giraud) comme du très honnête et très inutile « pipi de chat » dicté par nos braves banquiers. Qu’en conclure? Peut-être simplement que, pour l’instant, les grandes banques françaises gardent la main, et que leur volonté l’emporte nettement sur toute « volonté citoyenne », du moins telle qu’elle peut être porté par le Parti socialiste au pouvoir. De fait, nous sommes en effet très loin, tout particulièrement en France, d’une indignation populaire à la mesure du coût pour le contribuable des folies de (certains) de nos banquiers. Tout de même, la folie Dexia aurait déjà coûté autour de 6,6 milliards d’euros (selon la Cour des comptes), et l’addition peut encore s’alourdir. Mais il faut bien dire que, dans les médias, de ce cas Dexia, on n’en a pas parlé à la hauteur des sommes englouties, et qu’à ma connaissance, l’opinion publique en est resté sans voix. L’opinion publique française a globalement gobé la fable selon laquelle la crise européenne est due à des méchants Etats dispendieux stipendiant des hordes de fainéants – ou, tout au moins, tout se passe comme si c’était le cas.

Bref, en cet été 2013, la conclusion est facile : les banquiers (qui ont survécu) ont tout gagné, les contribuables ont tout perdu, parce que les uns ont su se mobiliser pour leur peau, et que les autres ont un peu trop dormi (ou été endormis), ou ont confié bien à mal propos la défense de leurs intérêts. Cela peut changer, mais j’ai comme un doute.

Il est certes possible que, au prochain éclatement de bulle spéculative (dont la lecture de G. Giraud nous permet largement  de prédire l’existence en raison de l’abondance des liquidités injectées dans les circuits financiers par les banques centrales, cf. p.95-96, p. 101-102), les banques qui seront prises au piège de leur propre bêtise devront cette fois-ci payer de leur disparition leurs erreurs de gestion. C’est sans doute l’enjeu des réformes autour de l’Union bancaire au niveau européen… mais imagine-t-on vraiment, mettons en 2017 ou 2018, la BNP ou la SG fermée du jour au lendemain pour leurs erreurs de gestion par des « gnomes » européens sous les applaudissements de la foule parisienne enfin réveillée de sa torpeur sans que le pouvoir politique français courre leur aide?  Vedremo.

Jean-Pierre Veseperini, L’Euro.

vesperiniAvec son titre sobre et sa taille réduite à celle d’un bréviaire de l’ancien temps, l’Euro, le livre de Jean-Pierre Vesperini, paru chez Dalloz en ce début d’année 2013, risque bien de passer inaperçu. Ce serait un tort : sous les dehors d’un ouvrage à la pédagogie impeccable, c’est un réquisitoire implacable contre la monnaie unique.

Pour quelqu’un qui n’aurait pas suivi les mésaventures de la monnaie unique depuis 2009, J.-P. Vesperini résume avec brio les épisodes précédents. En 229 pages d’un format de 8 cm sur 11,7 cm, on ne peut évidemment pas tout dire, mais il me semble que l’essentiel s’y trouve pour 3,5o euros. C’est brillant, clair, carré.

L’auteur explique que la crise de l’Euro est fondamentalement une crise des différentiels de compétitivité entre pays européens. D’une part, l’Allemagne est le seul grand pays de la zone Euro qui ait réussi depuis le début des années 2000 à contenir l’évolution de ses coûts salariaux à proportion de la hausse de la productivité du travail – tous les autres, dont la France, ont connu une dérive. Selon les calculs de J. P. Vesperini, le coût salarial unitaire sur la période 1999-2008 augmente de 19,4% en France, de 27,9% en Italie, et de 35,3% en Espagne, mais reste étonnamment stable en Allemagne avec seulement 0,9% de hausse (p. 29). Il ne faut pas s’étonner ensuite des mouvements synchrones et opposés des soldes commerciaux des uns et des autres. D’autre part, seule l’Allemagne profite d’un taux de change dollar/euro élevé pour maintenir ses exportations, alors que le reste de la zone Euro (en fait, France, Italie, Espagne pour l’auteur) aurait besoin d’un taux de change bien plus faible en raison d’une moindre compétitivité hors-prix et d’une organisation différente de leurs cycles productifs (pas d' »économie de bazar » à l’allemande). A cette dérive des compétitivités, il faut ajouter les différentiels de taux d’intérêt réels entre pays de la zone Euro en raison de taux d’inflation différents. Or ces taux d’intérêts réels faibles ou négatifs en Espagne ou en Irlande au milieu de la décennie 2000 ont été, sinon la cause, du moins le carburant des booms immobiliers dans ces deux pays – avec les conséquences qui s’en sont suivies.

Pour Jean-Pierre Vesperini, contrairement à ce qu’attend la doctrine implicite de la Commission européenne et de la BCE, il n’est pas envisageable que les écarts de compétitivité qui se sont créés depuis l’introduction de l’Euro puissent être résorbés par la politique actuelle de dévaluation interne des pays du Sud. L’écart avec l’Allemagne est en effet devenu trop important. Il ne faut pas non plus compter, selon lui, sur une Allemagne qui abandonnerait d’un coup cette politique de lien entre hausse des rémunérations du travail et hausse de la productivité du travail, qui lui a si bien réussi et qu’elle entend en plus proposer aux autres pays de la zone Euro comme modèle à suivre. Il indique aussi – ce que je n’ai pas lu souvent par ailleurs – que, comme les entreprises allemandes ont pu bénéficier de taux de marge importants depuis des années, elles ont donc pu investir et innover, et donc développer (encore) leur compétitivité hors-coût. Cet élément complique sans doute encore l’équation à résoudre, mais les propres données de l’auteur (sur la période avant et après  l’introduction de l’Euro) tendraient plutôt à prouver que les grands mouvements des soldes commerciaux sont essentiellement dus à des éléments basiques de coûts unitaires du travail.

Face à cette situation, qui correspond fondamentalement à la réalité d’économies nationales fonctionnant différemment, Jean-Pierre Vesperini fait le pari qu’à terme l’Euro va exploser en deux morceaux, correspondant à l’Allemagne d’une part, les pays latins d’autre part. Pour lui, il serait préférable que l’Allemagne prenne l’initiative de quitter la zone Euro, au motif qu’elle refusera à terme de continuer la politique de transferts qui est pourtant d’ores et déjà engagé entre pays membres de la zone Euro. Une sortie de l’Allemagne serait moins traumatisante en ce qu’elle permettrait aux membres restants de garder leur dette publique libellée en euros, et de ne pas devoir faire défaut sur cette dernière.

Comme pour tous ces scénarios élaborés par des économistes de « fin de la zone Euro », je reste pourtant extrêmement dubitatif. En effet, bien que J. P. Vesperini le signale à quelques reprises dans son ouvrage, l’existence de la zone Euro est un choix politique plus qu’économique. Or l’investissement politique dans l’Euro de la part des élites politiques européennes (celles au pouvoir et celles dans l’opposition ayant déjà été au pouvoir depuis 1989) est tel que le renoncement à l’Euro constitue une hypothèse qui ne sera explorée qu’au cas où la situation serait devenue intenable, dans le dernier quart d’heure de la dernière heure avant l’explosion finale. Or comme le montrent à l’envi les situations grecque, espagnole, portugaise, etc., ce qui est considéré comme « intenable » recule à chaque pas. Quel est le taux de chômage dans un pays susceptible de renverser la table? Combien d’années de récession, pour ne pas dire de dépression, faut-il? Combien de centaines de milliards de transferts du centre vers la périphérie, faut-il pour désespérer le contribuable du centre? Combien de créanciers et bientôt déposants spoliés de leurs avoirs faut-il pour déstabiliser toute une société? Si j’ose dire, « l’expérience Euro » ira jusqu’à ses plus extrêmes conséquences. Je le crois d’autant plus qu’un certain assouplissement des discours sur l’austérité est en train de se produire ces temps-ci. Les pays périphériques ne devraient pas être condamnés au suicide économique. La vérification de l’inanité d’une politique d’austérité en pleine récession semble désormais (presque) acquise. La situation de stagnation va simplement s’installer durablement…

Il restera alors à prendre en compte tout ce que souligne à juste titre Jean-Pierre Vesperini. Les différentes sociétés européennes incluses dans la zone Euro génèrent clairement des taux d’inflation différents. Il faut du coup mener une réflexion d’une part du côté des entreprises : pourquoi les employeurs des pays « latins » tendent-ils à accorder des hausses de salaires disproportionnées par rapport à la hausse de la productivité du travail? Est-ce la faute des syndicats « irresponsables » ? de l’État ? ou d’un management défaillant qui compense en argent une conduite déplorable au quotidien?  Il faut aussi mener l’enquête du côté des marchés des biens et des services : le coût du logement en Allemagne a été désormais repéré comme l’une des sources de la possibilité pour les salariés allemands de ne pas exiger des hausses salariales (au moment même où, d’ailleurs, les loyers augmentent fortement en Allemagne…), mais il faut aussi regarder du côté du coût de la vie en général. Il suffit d’aller à intervalles réguliers et cependant espacés faire ses courses en Allemagne, pour se rendre compte de la faible augmentation des prix de nombreux produits. Comment font-ils? Comme il se trouve à mon sens fort improbable que les classes politiques aient le courage de mettre fin à l’expérience Euro, plutôt que faire des plans sur la comète,  il faut s’atteler à une réflexion sur les moyens de contenir durablement le coût du travail dans les pays de la « zone Euro » peu compétitifs. Cela ne passe pas seulement par la « modération salariale » – que garantit un taux de chômage durablement élevé! merci! – , mais aussi par une modération du coût de la vie. En effet, pour que cela ne soit pas invivable, il faut trouver des moyens d’alléger les dépenses des consommateurs ordinaires. Il faut bien dire qu’en France, on n’en prend pas vraiment le chemin. Ainsi, apparemment, les prix de l’immobilier et ceux des loyers sont bien loin de s’écrouler (en particulier en région parisienne). Une bonne mesure choc pour commencer à engager le mouvement en ce sens serait de supprimer toute aide au logement… tout au moins pour les nouveaux locataires ou accédants à la propriété.

Quoiqu’il en soit, le livre de J. P. Vesperini reste une utile pièce au dossier déjà chargé de l’Euro, et un bon viatique pour l’honnête homme.

Jean-Paul Fitoussi, Le théorème du lampadaire.

fitoussiL’économiste Jean-Paul Fitoussi vient de publier un nouveau livre à destination du grand public cultivé, intitulé Le théorème du lampadaire (Paris : les Liens qui Libèrent, 2013). Pour les familiers de la pensée de l’auteur – un économiste keynésien, partisan d’une Europe fédérale, attentif au destin des plus pauvres des citoyens – , sa lecture, très facile au demeurant, n’apportera pas grand chose de neuf. Il constitue par contre un bon résumé de l’état actuel de sa pensée et, si j’ose dire, il s’offre aussi comme preuve donnée aux jeunes générations (les moins de 30 ans), qu’il y a eu des gens qui n’ont cessé de prévenir depuis des décennies que les choix faits pour l’économie mondiale, européenne et française, étaient mauvais, mais qu’ils n’ont pas été entendus.

Le livre part de la même prémisse que celui de John Quiggin, Zombie Economics, que J. P. Fitoussi cite d’ailleurs avec faveur – et qui vient d’être traduit en français sous le titre Economie Zombie. Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure (Paris : Saint Simon Editions, janvier 2013). Comment se fait-il que les idées néo-libérales qui ont mené au désastre de la crise financière et économique en 2007-08 continuent imperturbablement à régir les politiques publiques en 2011-13, alors même que de très nombreux indices montrent que ces idées sont fausses empiriquement, injustes moralement, et inefficaces économiquement? Cela donne le titre de l’ouvrage: comme le fou qui cherche dans la nuit son chapeau perdu dans la lumière du lampadaire, parce que c’est le seul endroit où il y voit quelque chose, les décideurs occidentaux et les économistes qui les conseillent continuent à s’enferrer dans l’erreur et à ne pas trouver la voie de la sortie de crise, tout particulièrement en Europe. J’ai lu ce livre en même temps que je suivais les développements de la crise de la zone Euro dans son épisode chypriote, et il faut dire que cela m’a donné le sentiment que J. P. Fitoussi pouvait sans problème ajouter ce chapitre à son dossier. Cela colle parfaitement.

Le livre, d’une lecture agréable comme je l’ai dit, est organisé simplement : les premiers chapitres (1, 2 et 3) expliquent (encore une fois) comment la financiarisation sans entraves depuis les années 1970 nous a amené à la crise économique de ces dernières années ; les suivants (4, 5 et 6) traitent de la crise européenne en cours; et, enfin, le dernier chapitre (7) est consacré à un résumé des thèses de l’auteur  sur la mal-mesure actuelle de la croissance et sur l’oubli de l’objectif final de bien-être humain par l’économie contemporaine (et, par suite, par les décideurs politiques).

Comme keynésien, J. P. Fitoussi rappelle encore une fois qu’avec une lecture keynésienne de Keynes (et non pas avec l’une ou l’autre déviation néo-classique de ce dernier), la crise actuelle est lisible sans trop de difficultés, mais que toute l’évolution académique de la science économique allait jusqu’à récemment dans une direction contraire. En tant qu’ancêtre, si j’ose dire sans y mettre offense, l’auteur souligne assez bien la panne de transmission qu’a connue dans les années 1970 la tradition keynésienne et la perte de savoir qui s’en est suivie. Du coup, selon lui, sous des formes très sophistiquées, nous voilà revenu en fait à la bonne vieille économie politique pré-keynésienne, à la Treasury View britannique des années 1920, mais sous une forme formellement très sophistiquée. En particulier, le message de Keynes sur l’incertitude radicale du futur économique s’est perdu en route au profit de la croyance, presque naïve mais pragmatiquement utile aux acteurs financiers, en la maîtrise des risques de l’avenir via des instruments financiers conçus à cet effet.

Comme fédéraliste européen, J. P. Fitoussi souligne, après des dizaines d’économistes de toute obédience, que la constitution économique de la zone Euro est absurde avec sa politique monétaire européenne et ses politiques budgétaires nationales, que les Etats membres de la zone Euro ne se sont pas rendus compte en signant le Traité de Maastricht qu’ils devenaient ainsi dépendants pour leur financement en dernier recours d’une banque centrale que nul d’entre eux ne contrôlait plus, que toutes les réformes de la gouvernance économique depuis 2010 renforcent en fait cet aspect en soumettant les politiques budgétaires nationales à un centre non élu,  non responsable, mais aussi incapable de mener lui-même une politique budgétaire stabilisatrice, qu’il est logiquement impossible que tout le monde dans l’ensemble européen devienne un exportateur net et un créditeur net comme l’Allemagne pour des raisons à la fois internes et externes à l’Union européenne, et surtout que toutes ces évolutions tendent à nier tout poids aux souverainetés nationales des peuples sans les remplacer par une souveraineté européenne du peuple européen. Plus concrètement, pour le futur proche,  il montre que, si chacun fait de l’austérité chez soi, à la fois par le jeu du multiplicateur budgétaire dans une période de stagnation, et en raison des importants échanges internes à la zone Euro qui en démultiplient l’effet national, on devrait réussir une belle récession.

Comme penseur attentif au sort des plus désavantagés des citoyens, il met en cause deux mesures actuelles de la performance économique : le PIB comme étalon de toute réussite et la dette publique comme risque majeur à éviter. Pour le PIB, il fait justement remarquer qu’un PIB qui augmente pour tous dans une situation de résorption des inégalités salariales ou des inégalités de revenu et un PIB qui augmente pour quelques-uns  dans un contexte de montée des inégalités salariales, des inégalités de revenu et de patrimoine n’a pas la même signification en terme de bien-être. C’est un peu une lapalissade désormais, mais il relativise ainsi le dernier miracle économique allemand : certes, il y a eu de la croissance depuis 2003 (réformes Schröder), mais avec une très nette augmentation des inégalités de revenu et de patrimoine, et surtout la résorption du chômage résulte largement de l’autre côté du Rhin de la montée en puissance numérique des « travailleurs pauvres ». Du point de vue de la dette publique, J. P. Fitoussi souligne que sa réduction (à fin de la rendre soutenable financièrement), comme prévu dans le dernier Traité européen en date, revient souvent à sacrifier tout de suite les bases de la croissance future en coupant dans des dépenses porteuses d’avenir : en effet, si l’on réduit l’argent consacré à l’éducation, à la formation, à la recherche publique, aux investissements,  etc., on réduit de fait la croissance potentielle à venir. C’est pour le coup une réflexion proche de l’économie néo-classique standard : si vous n’investissez pas dans votre éducation ou si l’État ne le fait pas pour vous lors de l’obligation de scolarité (« capital humain »), vous serez moins productif par la suite. Il n’y a pas en plus de rattrapage possible. Certes, vous ne serez pas endettés comme génération, mais vous serez un producteur de piètre qualité. Plus généralement, J. P. Fitoussi ne peut que faire remarquer que le chômage ne semble pas être une préoccupation majeure des dirigeants – alors qu’il le reste pour une majorité de citoyens.

Au total, le livre présente une version, qu’on dirait en jargon de la science politique, « constructiviste » de la poursuite des politiques d’hier et d’avant-hier au cœur de la crise actuelle. Ce sont les idées erronées des économistes néo-classiques qui mènent encore et toujours la barque. Il y a énormément d’analyses qui vont dans ce sens en particulier en démontrant que la profession des économistes s’est majoritairement convertie à une vision de l’économie où les intuitions de Keynes sont totalement ignorées, et où le fond de sauce reste, malgré toutes les sophistications formelles, irrémédiablement néo-classique. Tout aussi classiquement, un politiste rajouterait à cette vision par les idées, une approche par les intérêts (« A qui le crime profite-t-il? ») et une approche par les institutions (« Dans quelle chambre de l’hôtel le crime a-t-il été commis? A quelle heure? Qui y avait accès? »). Dans le cas présent, on pourrait tout aussi bien insister sur le poids politique des secteurs financiers dans les économies occidentales et de toutes les entreprises privées qui comptent bien profiter de la situation de retrait de l’État; on pourrait aussi souligner que le problème décrit par J. P. Fitoussi ne semble s’exprimer dans toute leur plénitude qu’en Europe – ce qui fait des institutions européennes actuelles un suspect tout désigné. En effet, aux États-Unis, certes il y a le sequester en cours, mais la Réserve Fédérale vient de se donner publiquement un objectif de taux de chômage maximum (à 6,5%), ce qui constitue tout de même une rupture intellectuelle majeure avec le consensus précédent ; au Japon, le nouveau gouvernement libéral-conservateur semble bien décider à en finir avec la déflation, whatever it takes. Un pays comme le Brésil semble bien avoir des objectifs de bien-être pour ses populations défavorisées, et avoir des visions à long terme en matière d’éducation. La Chine cherche elle à qualifier à un niveau supérieur sa population comme jamais auparavant. Les idées zombie concernent donc surtout les pays européens.

D’une manière plus personnelle, j’ai fini par me dire à la lecture du livre que J. P. Fitoussi se trompait peut-être complètement. En effet, il suppose dans son livre que les décideurs sont aveuglés par leur manière  néo-classique de penser l’économie, et qu’ils s’enferrent parce qu’ils croient sincèrement (par bêtise du savant sûr de lui) que cela va permettre d’augmenter le bonheur de tous, tout au moins à terme. Plus généralement, J. P. Fitoussi souligne que nous manquons des instruments de mesure de la société qui permettent de prendre les décisions qui importent pour le bonheur des gens ordinaires (cf. le compte-rendu du livre par Philippe Arnaud dans le Monde Eco&Entreprises du 26 mars, p.9., qui insiste sur ce point). Et, si, par hypothèse, les décideurs savaient très bien ce qu’ils font – tout au moins certains d’entre eux? En effet, si on pousse à leur limite les tendances que J. P. Fitoussi décrit, l’Europe devient un ensemble de sociétés très inégalitaires sans services publics ou sociaux d’aucune sorte, sans dettes publiques, sans chômage au sens actuel du terme, et, aussi, via l’Europe telle qu’elle est, sans plus aucun poids de la masse dans la décision publique. On arrive, si j’ose radicaliser les choses ainsi, jusqu’à Dubaï! Les maîtres et les esclaves.  Or qu’est-ce que c’est agréable Dubaï pour les élites locales de cet îlot de prospérité réservé aux maîtres des lieux! Une vraie société libre pour les élites, avec une masse de travailleurs obéissants sans droits. Personne pour se plaindre, pas de syndicats, et surtout pas trop de problèmes posés par les gens trop intelligents pour obéir…, et en même temps, la prospérité, le luxe, peut-être même la volupté.

Cette hypothèse, peut-être saugrenue, m’est venue en suivant la politique britannique. Le Parti conservateur tient mordicus à réduire la taille de l’État lors de cette crise, alors même qu’il n’existe pas dans ce cas les problèmes inhérents à l’appartenance à la zone Euro et que, par ailleurs, la Banque d’Angleterre mène une politique économique hétérodoxe très inflationniste. Les résultats en terme de croissance sont médiocres, et les indicateurs sociaux du pays, qui n’étaient déjà pas bons avant la crise, deviennent encore pires (par ex. pauvreté infantile). Cela paraît bougrement stupide. Mais cela le parait moins du point de vue  anthropologique :  c’est là pour les élites (conservatrices) une belle façon de punir de leur outrecuidance toute cette plèbe qui voulait avoir des droits depuis trop longtemps. Que les enfants des pauvres restent donc aussi idiots que leurs parents, ils nous casseront moins les pieds! Certes, cela consisterait une bêtise complète du point de vue économique, mais une satisfaction anthropologique indicible. Mon hypothèse n’est pas celle de la théorie du complot, mais celle du poids anthropologique des mœurs des élites décidées à se faire obéir au détriment même de leurs intérêts de long terme. Je la sais fragile, et difficilement démontrable.

Pour revenir au livre de J. P. Fitoussi, il  serait juste qu’il trouve son public. En effet, on ne peut guère être plus clair, synthétique et ferme dans ses convictions. Mais, d’après ce que l’on comprend dans les remerciements (p. 249-250), ce ne fut pas sans peine de l’auteur. Mission accomplie donc.