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Yanis Varoufakis, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent?

img20160505_09434804.jpgLes affres financières de la Grèce sont en train de revenir par petites touches au premier plan de l’actualité. Le dernier livre en date de l’ancien Ministre de l’Économie du premier gouvernement Tsipras, l’économiste Yanis Vafoufakis, vient d’être traduit en français, et porte un titre plutôt énigmatique à première vue, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent? Comment l’Europe de l’austérité menace la stabilité du monde (Paris : Les liens qui libèrent, 2016, 437 p.). Il permet de les resituer dans un plus vaste horizon, et de comprendre comment on en est arrivé là.

J’avais lu le précédent ouvrage du même Y. Varoufakis traduit en français, Le Minotaure planétaire. L’ogre américain, la désunion européenne et le chaos mondial ( Paris : Éditions du cercle, 2015). La thématique des deux ouvrages se ressemble en fait très fortement. Dans les deux cas, il s’agit pour Y. Varoufakis d’expliquer que les maux contemporains de l’économie mondiale en général, et européenne en particulier, dépendent d’une maladie commencée dès le milieu des années 1960 lorsque les États-Unis ne furent plus capables de soutenir de leur puissance industrielle et commerciale le système de Bretton Woods. Pour le remplacer les dirigeants américains inventent, faute de mieux, entre 1971 (fin de la convertibilité-or du dollar) et 1979-1982 (hausse drastique du taux d’intérêt aux États-Unis) en passant par les deux  chocs pétroliers successifs (1974 et 1979) ce que Y. Varoufakis appelle le « Minotaure », soit un mécanisme de recyclage des excédents qui  permet aux États-Unis de maintenir leur suprématie politique sur le monde occidental en dépit même de leur affaiblissement industriel et commercial. En synthèse, les États-Unis continuent à accepter que leur marché intérieur reste grand ouvert aux  pays exportateurs d’Europe (l’Allemagne par exemple ) et d’Asie (le Japon et la Corée du sud, puis la Chine, par exemple), et donc d’avoir  en conséquence un fort déficit commercial avec ces derniers qu’ils payent en dollars, mais ils proposent en même temps, grâce à des taux d’intérêts élevés et grâce à leur marché financier immensément développé,  à tous ceux qui génèrent ainsi des excédents en dollars de les placer aux États-Unis, en particulier en titres du Trésor américain, en pratique la réserve ultime de valeur à l’échelle mondiale, ce qui permet  du coup à l’État américain d’avoir de manière presque permanente un déficit budgétaire conséquent. On retrouve le thème bien connu des « déficits jumeaux » de l’Amérique.  Les autorités américaines l’ont voulu pour protéger un temps encore leur hégémonie sur le monde occidental. De fait, ce recyclage des excédents, via un secteur  financier qui se développe aux États-Unis à due proportion, permettra d’assurer bon an mal an la croissance de l’économie mondiale jusqu’à la crise dite des « subprimes » en 2007-08. Les États-Unis jouent jusqu’à ce moment-là à la fois le rôle pour le monde de consommateur en dernier ressort et de placement en dernier ressort. Depuis lors, la situation est devenue fort incertaine : le « Minotaure » est mourant, mais rien ne semble vraiment le  remplacer comme moteur de l’économie mondiale.

Pour ce qui est du côté européen de ce vaste tableau de l’économie mondiale que dresse ainsi l’auteur, Y. Varoufakis montre à quel point les Européens, depuis les années 1960, furent en fait incapables d’adopter des solutions cohérentes à ce problème du recyclage des excédents. Sur la foi de travaux historiques, il rappelle ainsi que l’abandon du système de Bretton Woods par le Président Nixon le 15 août 1971 a dépendu largement de la mauvaise volonté préalable des Européens (dont le Général De Gaulle) à soutenir le cours du dollar en onces d’or. Une fois confrontés au nouveau régime de changes flottants décidé à Washington, ces mêmes Européens n’ont cessé de chercher une solution leur permettant de maintenir une parité fixe entre leurs monnaies. Malheureusement pour eux, ils ont toujours choisi des solutions qui se sont révélés irréalistes à terme, parce qu’ils n’ont jamais voulu créer un système de recyclage politique des excédents. En effet, dans la mesure où il existe des pays à la fois plus forts industriellement  et moins inflationnistes que les autres (en particulier, l’Allemagne à cause de la fixation anti-inflationniste de la Bundesbank et du compromis social-démocrate en vigueur outre-Rhin) et d’autre plus faibles industriellement et plus inflationnistes (en gros la France, l’Italie et le Royaume-Uni) un système de changes fixes se trouve pris entre deux maux, soit son éclatement à intervalles réguliers, soit une crise dépressive telle que la connaît la zone Euro depuis 2010. Des déficits commerciaux se creusent en effet inévitablement au profit du grand pays industriel peu inflationniste. Les pays déficitaires, dont la France, ont alors le choix entre dévaluer leur monnaie ou ne pas dévaluer. Si le pays concerné dévalue sa monnaie (au grand dam de ses politiciens et de ses classes supérieures), il regagne des parts de marché, mais il risque de connaître encore plus d’inflation. Pour ne pas dévaluer, la seule solution est de ralentir son économie, en augmentant ses taux d’intérêt et en adoptant des politiques d’austérité. C’est cette seconde solution qui l’a emportée au fil des années 1980-90, non sans crises d’ailleurs (comme celle de 1992), dans ce qui est devenu ensuite la zone Euro. Or l’existence de cette dernière, avec des parités irrévocables en son sein, provoque, d’une part, la possibilité pour la puissance industrielle centrale de conquérir désormais des parts de marché dans la périphérie sans risque de subite dévaluation et, d’autre part, l’apparition de ce fait de forts excédents d’épargne au sein du centre industriel. Ces excédents d’épargne, lié au fait qu’au centre on produit plus de valeur qu’on n’en consomme, sont recyclés par les banques du centre en placements, à la fois outre-Atlantique dans le « Minotaure » nord-américain et dans la périphérie de la zone Euro. Ces deux destinations des excédents d’épargne offrent l’avantage d’offrir avant 2007-08 des rendements très attractifs. Y. Varoufakis appelle ce mécanisme mis en oeuvre par les banques le « recyclage par beau temps ». Les épargnants (ménages et entreprises) du centre se laissent persuader par leurs banquiers  de placer leur argent dans des lieux qui paraissent à la fois sans risque et rémunérateurs. Les placements en périphérie de la zone Euro se révèlent en effet particulièrement intéressants avant 2008 parce que la BCE fixe un taux d’intérêt unique lié plutôt à l’état des économies du centre de l’Eurozone, alors qu’en périphérie l’inflation reste plus élevée qu’au centre. Il est donc intéressant d’emprunter à ce taux unique, relativement faible, pour profiter de l’inflation de la périphérie, et d’obtenir ainsi un taux d’intérêt réel faible sur son emprunt. Ce dernier mécanisme fonctionne plutôt bien et accélère la croissance par le crédit à bas coût dans la périphérie de la zone Euro au début des années 2000 (en donnant lieu cependant à des bulles immobilières en Espagne ou en Irlande par exemple).

Malheureusement, tout ce bel échafaudage s’écroule entre 2008 et 2010, parce que les investisseurs comprennent d’un coup la nature de l’illusion de croissance qu’ils avaient eux-mêmes créée par leurs prêts. Et, en racontant les différents soubresauts de la crise européennes, Y. Varoufakis souligne toute la faiblesse de la zone Euro . En effet, une fois que le « recyclage par beau temps » s’est arrêté subitement, cette dernière a été incapable d’inventer un « recyclage politique » pour pallier les effets de cet arrêt. Au contraire, on en est revenu pour rééquilibrer les flux commerciaux à la solution classique pour éviter une dévaluation  en régime de changes fixes, à savoir une austérité drastique dans les pays déficitaires de la périphérie (ce qu’on a appelé d’ailleurs la « dévaluation interne »), ce qui y a provoqué de profondes récessions et hausses du chômage. Surtout, les pays de la périphérie ont été forcés d’assumer seul la garantie des mauvais investissements faits chez eux par les banques du centre. Y. Varoufakis interprète ainsi le plan d’aide à la Grèce de mai 2010 comme un plan destiné à permettre aux banques français et allemandes de sortir sans trop de dommages de la nasse de leurs prêts hasardeux aux secteurs privé et public grecs, tout en faisant passer tout le fardeau aux contribuables grecs. Il se trouve que, comme le rapporte le journaliste de la Tribune Romaric Godin,  un journal allemand, le Handelsblatt, vient de rendre compte d’une étude universitaire allemande qui dit exactement la même chose. R. Godin fait d’ailleurs remarquer que le fait même que cela soit dit dans un journal allemand lié au patronat est en soi une nouvelle – puisqu’en fait, par ailleurs, le reste du monde financier l’a fort bien su dès le début. Le tour de passe-passe de 2010 qui a constitué à charger les Grecs de tous les maux pour dissimuler les fautes des grandes banques du centre de l’Eurozone (françaises et allemandes surtout) commence donc, comme toute vérité historique dérangeante, à ressortir en pleine lumière, y compris dans le pays où le mensonge a été le plus fortement proclamé par les autorités et reprise par les médias. Le drame pour l’Union européenne est qu’un tel mensonge – avec les conséquences dramatiques qui s’en suivies pour des millions d’Européens (les Grecs et quelques autres) – met en cause toute sa légitimité. A ce train-là, il nous faudra bientôt une commission « Vérité et réconciliation » pour sauver l’Europe. Nous en sommes cependant fort loin, puisque les principaux responsables de ce mensonge sont encore au pouvoir en Allemagne et puisqu’ils continuent à insister pour « la Grèce paye ».

De fait, c’est sur la description des affaires européennes que la tonalité des deux livres diffère. Le second livre prend en effet une tonalité plus tragique, plus littéraire, parce que Y. Varoufakis en devenant Ministre de l’économie a vécu directement les apories de la zone Euro qu’il avait repérées auparavant dans les travaux historiques et par ses propres réflexions sur la crise de zone Euro.  Du coup, la lecture de Et les faibles subissent ce qu’ils doivent? m’a fait penser au récit d’un maître zen qui aurait reçu pour la perfection de son éducation quelques bons coups de bâtons bien assénés par un autre maitre plus avancé sur le chemin de la sagesse, et qui aurait ainsi approfondi son état de clairvoyance.

L’absence de mécanisme européen de « recyclage politique des excédents » correspond ainsi à la prévalence des intérêts nationaux des pays dominants du centre de l’Eurozone, les fameux « pays créditeurs ». Le titre de l’ouvrage correspond à ce constat selon lequel que, derrière les institutions européennes qui officialisent l’égalité des États, tout le déroulement de la crise européenne depuis 2010 montre que la bonne vieille politique de puissance demeure intacte. Reprenant un passage de l’historien antique Thucydide, il souligne qu’un vainqueur peut imposer au vaincu des conditions de reddition honorables ou excessives. Or imposer une paix carthaginoise comme on dit mène en général à des suites fort désagréables au sein de l’État ainsi humilié, et finit en plus par relancer le conflit. Or, pour Y. Varoufakis, c’est tout à fait ce qu’ont fait les dirigeants européens depuis 2010 à l’encontre de son propre pays et des autres pays périphériques de l’Eurozone. Leur faire porter la responsabilité pleine et entière de la crise en lui donnant le nom fallacieux de « crise des dettes souveraines » sans jamais admettre les erreurs de jugement de leurs propres banques commerciales,  moins encore celles de la BCE et encore moins les défauts évidents de construction de la zone Euro envisagé sous cet angle du recyclage des excédents.

Le propos  de Y. Varoufakis souligne ainsi à longueur de pages l’ampleur des égoïsmes nationaux tout au long de la crise européenne et l’incapacité des dirigeants européens à comprendre la nécessité d’un mécanisme de recyclage politique des excédents pour pérenniser la zone Euro – alors même que les dirigeants américains essayent de leur signaler le problème. Même s’il précise explicitement que ce livre ne constitue pas un compte-rendu de son action comme Ministre de l’économie, il reste que Y. Varoufakis fournit au fil des chapitres de nombreux éléments tirés se son expérience ministérielle. Il souligne ainsi qu’il n’a jamais constaté de volonté de dialogue réel de la part des représentants des États créditeurs, du FMI ou de la BCE avec le premier gouvernement Tsipras. Il indique aussi que ce gouvernement n’a jamais été réellement aidé par celui de F. Hollande. Il a d’ailleurs  la dent particulièrement dure tout au long de l’ouvrage à l’encontre des politiciens français. Ces derniers ont en effet dès le milieu des années 1960 vu l’établissement d’une monnaie unique européenne comme le moyen de s’emparer du pouvoir monétaire allemand. Or, à ce jeu-là, ils ont surtout réussi à être prisonnier d’une zone Euro où ils ne décident pas grand chose tant cette dernière obéit dans sa construction même aux desiderata des autorités allemandes, et où, en plus, l’Allemagne industrielle ne cesse de l’emporter sur la France en voie de désindustrialisation. Les autorités allemandes ne sont pas épargnées non plus. Décrivant le déroulement de la crise européenne, Y. Varoufakis rappelle par exemple comment le Premier Ministre italien,  Mario Monti, a proposé en 2012 « l’Union bancaire » pour faire en sorte de séparer les comptes des États de ceux des banques situées sur leur territoire, et  comment les autorités allemandes qui l’avaient accepté se sont efforcés ensuite de vider la proposition de sa substance et donc de son efficacité (p. 249-254). En fait, à suivre Y. Varoufakis, il n’y a vraiment rien à sauver dans l’attitude des responsables des pays créditeurs face à la crise.

Or ce constat l’amène – quelque peu paradoxalement à mon sens – à soutenir une réforme de l’Union européenne afin d’y faire émerger un intérêt général européen d’essence démocratique. Le livre comprend ainsi le « Manifeste pour démocratiser l’Europe » (p. 369-382), qui se trouve à la base du mouvement Diem25, qu’il a fondé cette année. Une de ses conclusions se trouve en effet être que cette politique de puissance et d’intérêts nationaux plus ou moins avouables, qui opère en particulier dans le cénacle restreint de l’Eurogroupe, n’aurait pas été possible si une discussion démocratique ouverte à tous les citoyens européens concernés avait eu lieu à l’occasion de la crise, si les décisions au sein de l’Eurogroupe et du Conseil européen avaient été prises publiquement. Il n’aurait pas été possible en particulier dans une discussion ouverte aux citoyens de faire payer aux habitants les plus désavantagés des pays en crise le sauvetage des banques du centre de l’Eurozone. En effet, on ne s’étonnera pas qu’en tant que citoyen grec, l’économiste Y. Varoufakis soit particulièrement choqué, pour ne pas dire plus, par le choix d’une austérité drastique qui a surtout frappé les classes populaires et les classes moyennes de son pays. Il l’est cependant tout autant pour les Irlandais, les Espagnols, etc. Il souligne à juste titre que le fonctionnement actuel de l’Union européenne revient à traiter très différemment les gens selon leur État d’appartenance. Une démocratie européenne au sens fort du terme n’aurait pas accepté de tels écarts de traitement. Y. Varoufakis s’illusionne peut-être sur la capacité des démocraties nationales ou des fédérations démocratiques à répartir équitablement les charges et les avantages, mais il reste que l’Union européenne a fait à peu prés tout ce qu’il fallait pour démontrer son iniquité sur ce point tout en se prévalant de sa « solidarité ».

Le raisonnement de Y. Varoufakis me parait cependant terriblement contradictoire – ou utopique si l’on veut. En effet, dans tout l’ouvrage, il ne cesse de montrer que, depuis le milieu des années 1960, le cours des événements ne dépend que de la poursuite d’intérêts nationaux où le fort écrase le faible, où le rusé berne le moins rusé, que certains intérêts, obsessions ou faiblesses s’avèrent à y regarder de prés bien plus permanents qu’on ne pourrait le penser a priori (par exemple si l’on observe le rôle de la Bundesbank au fil des décennies d’après-guerre) et qu’ils savent se dissimuler derrière l’idée européenne, que la bureaucratie de l’UE n’a aucune autre ambition que de développer son pouvoir.  Or, en même temps qu’il établit ce florilège de bassesses, trahisons entre amis, vilénies et autres coups pendables entre alliés occidentaux, il prétend pouvoir rompre avec tout cela d’ici 2025. C’est en effet le sens de son mouvement Diem25.

Cette contradiction est particulièrement visible sur l’Euro. Il rend en effet hommage à Margaret Thatcher pour avoir vu dès le départ qu’il existait une incompatibilité entre la création de la zone Euro et le libre exercice de la démocratie nationale en son sein, il semble approuver les dirigeants britanniques qui ont réussi ensuite à ne pas tomber dans ce piège, et, en même temps, il ne propose pas de dissoudre cette même monnaie dont pourtant il passe tout un chapitre de son ouvrage à expliquer que son existence même éloigne au total les Européens les uns des autres (chapitre 6, Alchimistes à l’envers, p. 211-280). En fait, comme il l’a dit à plusieurs reprises dans la presse, Y. Varoufakis semble fermement convaincu que la dissolution de l’Euro aboutirait à une catastrophe économique d’une ampleur inimaginable et qu’il n’y a donc d’autre choix que de l’éviter. En conséquence, il ne reste qu’à bâtir d’urgence une démocratie européenne qui permettrait de supprimer les perversités actuelles que permet à certains puissants cette monnaie.

Comme politiste, je ne suis pas convaincu du tout  qu’on puisse sortir de la « dépendance au sentier » qui marque l’Union européenne et la zone Euro. Tout cela ne s’est pas (mal) construit ainsi par hasard.  Le fonctionnement de ces dernières correspondent à la fois à l’inexistence ou du moins à la faiblesse d’acteurs économiques ayant une base continentale (le « Grand capital » européen n’existe pas…contrairement au « Grand capital » allemand, français, grec, etc.) et à l’inexistence d’un électorat européen unifié. De fait, puisque toutes les élites nationales ne pensent qu’à leurs intérêts nationaux, qu’ils soient économiques ou électoraux,  la lecture de Y. Varoufakis inciterait plutôt à plaider pour qu’on arrête là les frais. Il faudrait d’ailleurs ajouter aux propos de Y. Varoufakis que l’actuelle politique d’argent gratuit menée par la BCE et l’énervement qu’elle provoque désormais chez certaines autorités allemandes confirment que l’absence presque totale de vision un peu européenne chez certains acteurs clé.

Quoi qu’il en soit, le livre de Y. Varoufakis mérite vraiment d’être lu par la profondeur historique qu’il propose au lecteur. Quoi qu’il advienne ensuite à l’Union européenne et à la zone Euro, il restera comme un témoignage sur la manière dont un internationaliste a essayé de sauver l’idée européenne.

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Pablo Iglesias, La Démocratie face à Wall Street.

arton4520  Les librairies françaises accueillent ces jours-ci un livre de Pablo Iglesias, le leader actuel du parti Podemos, titré La Démocratie face à Wall Street (Les Arènes : Paris, 2015, 279 p.). Ce livre est paru à la fin de 2014 en Espagne. Il est marqué par le moment d’enthousiasme qu’a représenté pour Podemos sa performance aux élections européennes de 2014. Depuis lors, le vent a quelque peu changé de direction : les sondages d’opinion sont loin d’être aussi favorables à ce nouveau parti qu’ils pouvaient l’être alors; les récentes élections régionales catalanes ont représenté une défaite pour la branche catalane de Podemos; et surtout l’allié grec de Podemos, Syriza, semble se trouver en bien piètre posture, condamné qu’il se trouve être par le Mémorandum du 13 juillet 2015 à appliquer à la lettre une politique économique et sociale qu’il réprouve. La Préface de Thomas Piketty, en date du 31 juillet 2015, laisse d’ailleurs entrevoir ce changement d’ambiance en ne cachant pas l’ampleur de la défaite du gouvernement grec face aux diktats conservateurs de Wolfgang Schäuble, elle laisse cependant ouverte la possibilité de l’émergence en cas de la victoire de la gauche aux prochaines élections générales espagnoles d’un basculement de la majorité politique dans l’Eurozone au détriment des conservateurs (en supposant qu’un certain François H. au pouvoir dans le second pays de l’Eurozone soit finalement de gauche).

Quoi qu’il en soit de ces développements récents et des perspectives de réorientation de la politique économique et sociale de l’Eurozone, le livre de P. Iglesias permet d’avoir une idée de l’arrière-plan idéologique du leader de Podemos.  C’est d’ailleurs largement qu’il semble avoir été conçu par son auteur, comme un instrument d’élucidation du réel tel qu’il le voit.

Tout d’abord, P. Iglesias explique comment il comprend l’histoire de l’Espagne depuis 150 ans. Elle n’aurait été dans le fond que la longue lutte entre les oligarchies et le peuple cherchant à s’émanciper. Lors d’un très long chapitre II, Histoire. La bataille de la démocratie (un combat vieux de plus de cent ans) (p. 79-160), il décrit le caractère illusoire des différentes étapes de la démocratie représentative qu’a connu l’Espagne depuis le milieu du XIXème siècle. Derrière la façade des pluralismes partisans qui se succèdent (lorsqu’une dictature n’est pas en vigueur), il décèle l’existence d’une oligarchie, toujours bien en place au fil des décennies, dont la Royauté se trouve être  à la fois le défenseur et le symbole, une oligarchie prête à frapper dur et fort dès que son pouvoir réel sur les richesses de l’Espagne se trouve menacé par les avancées démocratiques. Pour la période la plus récente, il s’en prend vivement aux leaders de la gauche syndicale et partisane lors de la « transition démocratique » des années 1970 pour avoir accepté de pactiser avec les tenants du régime franquiste en ne poussant pas leur avantage (cf. p. 158 son coup de griffe à l’encontre des vieux leaders du PCE [Parti communiste espagnol] se vantant encore aujourd’hui des accords d’alors), et pour avoir en quelque sorte trahi par prudence excessive les revendications populaires de l’époque appuyé sur de forts mouvements sociaux.  Ces pages consacrées à la relecture de l’histoire espagnole sont malheureusement ternies pour le lecteur français et l’universitaire que je suis par un amateurisme déplacé de la part d’un leader politique venu de l’Université: d’une part, beaucoup de livres ou d’auteurs sont cités sans une référence précise en note;  d’autre part, le discours reste trop cursif et allusif pour un lecteur qui ne connaîtrait pas toutes les péripéties de l’histoire politique espagnole. Je me suis d’ailleurs demandé si la version espagnole de l’ouvrage souffrait des mêmes maux, car, au delà des notes, tout cela ne m’a paru bien trop allusif. En tout cas, pour un lecteur français, on se perd largement dans les méandres de la politique espagnole, et la maison d’édition n’a presque pas fait le travail qui aurait été nécessaire en matière d’adaptation du texte, même si quelques notes de bas de pages ont été mises par la traductrice (Amandine Py) lorsque cela devenait franchement incompréhensible (y compris pour elle sans doute).

Ces pages sur l’histoire de l’Espagne, telle qu’elle est vue par P. Iglesias, permettent en tout cas d’entrevoir pourquoi Podemos ne prend pas vraiment en Catalogne. En effet, pour P. Iglesias, les élites catalanes, économiques et politiques, ne sont pas substantiellement différentes des élites espagnoles en général, auxquelles elles apportent le plus souvent depuis le milieu du XIXème siècle leur appui sous des dehors d’opposition de façade à Madrid. La même analyse vaut pour le Pays Basque, même si la question se trouve bien moins abordée dans l’ouvrage. Pour P. Iglesias, seule la question démocratique qu’il entend porter avec Podemos  existe en Espagne, et les questions nationales (catalane, basque, etc.) ne sont que des ruses de la domination oligarchique.

Ce dédain pour les questions nationales internes à l’Espagne m’a paru d’autant plus paradoxal que le discours de P. Iglesias est dirigé par ailleurs contre des ennemis extérieurs qui empêchent la majorité du peuple espagnol de vivre dignement, seul but qu’affirme poursuivre Podemos selon les mots de P. Iglesias (p. 254) Ces ennemis extérieurs sont au nombre de trois : l’Allemagne conservatrice qui domine l’Union européenne; cette dernière en elle-même comme organisation destinée à castrer les démocraties nationales (P. Iglesias adopte la vision d’un Hayek inspirateur de l’UE en dernier ressort); et enfin une plus vaste oligarchie financière internationale, centrée sur les États-Unis, qui chapeaute le tout (« le parti de Wall Street » pour utiliser son propre terme) et qui organise la contre-révolution néo-libérale depuis les années 1970 pour en finir avec l’Etat-Providence en Occident. Il insiste aussi beaucoup sur la mise en périphérie de l’économie espagnole par le modèle de développement européen des dernières années, avec la prééminence en résultant du tourisme et de l’immobilier dans la Péninsule ibérique. Cette analyse qui incrimine clairement un parti de l’étranger et ses alliés espagnols ne l’incite pourtant pas à réclamer l’indépendance de l’Espagne vis-à-vis de cette Union européenne qu’il décrit pourtant comme un pur instrument de domination des peuples au profit des oligarchies financières, mais à demander une réorientation du projet européen dans un sens démocratique. C’est là une position incohérente, en tout cas bien plus incohérente que celles des nationalistes catalans, de droite comme de gauche, qui veulent, plus modestement certes, se débarrasser de la tutelle de Madrid à laquelle ils font par ailleurs les mêmes reproches de négation de la volonté populaire des Catalans que P. Iglesias fait lui-même à l’Union européenne pour les Espagnols et les européens du sud en général. Il me parait en effet plus logique de quitter un système de domination dans lequel vous êtes structurellement minoritaire que de chercher à le réformer de l’intérieur. C’est un peu la base de toute lutte anti-impérialiste ou anti-coloniale.

Le reste de l’ouvrage, celle qui ne porte pas sur l’histoire de l’Espagne, apparaîtra plus familière à un lecteur français (et encore plus à un lecteur français connaisseur de l’Italie par ailleurs comme je le suis). En effet, P. Iglesias décrit, non sans verve d’ailleurs, la corruption des grands partis espagnols de gouvernement et l’impunité presque totale des principaux bénéficiaires de cette corruption en raison d’une justice ibérique lente et empêchée, la collusion de ces partis dans les circonstances importantes de la vie politique espagnole des dernières décennies (dont la ratification du TSCG), leur tendance à rejeter le coût de la crise économique et sociale sur les plus faibles et à défendre au contraire les institutions financières, la mainmise des grandes entreprises sur les médias espagnols, le poids démesuré des lobbys catholiques, l’héritage au sein de l’appareil d’État espagnol des méthodes franquistes de répression des mobilisations populaires. Le portrait de la vie politique espagnole que dresse P. Iglesias est donc fort sombre, et il ressemble fort à celui que les leaders du M5S pourraient dresser de l’Italie contemporaine. On y retrouve à peu de choses près les mêmes pathologies – issues d’ailleurs toutes deux d’une continuité de l’État et du capital privé au delà de l’épisode dictatorial du XXème siècle qu’ont connu ces pays (fascisme et franquisme respectivement). P. Iglesias n’ignore d’ailleurs aucunement les parallèles entre les deux grands pays de l’Europe du sud, et cela nourrit son propos. Il déclare ainsi emprunter le terme de « caste » pour désigner la classe politique de son pays au livre paru en 2007 en Italie sous la plume de journalistes du Corriere della Sera qui décrivit l’accumulation presque risible des privilèges des politiciens italiens au fil des décennies d’après guerre.

Le point le plus intéressant de l’ouvrage est sans doute la description par P. Iglesias de sa conception de la stratégie politique (cf. les premières pages du livre,  le chapitre  I de l’ouvrage, Politique, et l’Épilogue. Gagner les élections ce n’est pas gagner le pouvoir). Elle se veut réaliste, au double sens suivant : d’une part, P. Iglesias entend mener Podemos à des victoires dans le cadre de la démocratie représentative telle qu’elle existe et telle qu’elle se joue (il faut donc par exemple aller dans les médias), et il récuse donc tout usage de la violence révolutionnaire, nécessairement perdante dans les circonstances actuelles de l’Espagne, comme il le dit, il faut « jouer aux échecs » et non pas « faire de la boxe »; d’autre part, il se défend de toute illusion selon laquelle la légitimité populaire ainsi acquise dans les urnes  permettrait en elle-même de changer les rapports de force. En effet, les luttes entre l’oligarchie et le peuple ne se résument pas à l’arène électorale, parce que les élites peuvent user de leurs pouvoirs concrets comme d’un rapport brut de force dans la société et l’État pour briser l’élan populaire issu des élections.

Probablement, ce qui s’est passé en Grèce depuis la victoire de Syriza aux élections de janvier 2015 n’a pas déçu les attentes théoriques de P. Iglesias : le blocus financier de la BCE à l’encontre de la Grèce constitue en effet une magnifique illustration de ce pouvoir des élites financières européennes sur le reste des habitants de l’Eurozone. Il écrit lui-même en décrivant ses discussions avec les leaders de Syriza aux lendemains des élections européennes (donc quand ceux-ci sont encore dans l’opposition) que « Nous n’avons pas choisi ce terrain : nous l’avons reçu. C’est l’Europe d’aujourd’hui » (p. 251).  P. Iglesias insiste sur les alliances à nouer : « Et surtout, il faudra travailler à consolider nos alliances en Europe comme dans le monde entier, car, sans alliés extérieurs, mettre en œuvre un programme de changement tiendrait de l’impossible, même pour le plus volontariste des gouvernements » (p. 253) Or comment ne pas voir que le gouvernement Tsipras se trouve  en train de vérifier chaque jour depuis sa victoire de janvier 2015 la validité de cette phrase? Faute d’alliés véritables parmi les gouvernements de la zone Euro, il est allé à Canossa en juillet 2015, et, dans les jours qui viennent, il risque d’avoir à aller encore plus loin dans le reniement. Le secours rose se fait toujours attendre…

Je serais largement prêt à souscrire à ce genre d’analyse, si je ne voyais pas par ailleurs, un Viktor Orban réussir de son côté grâce au soutien de l’opinion de son pays à imposer sa voie autoritaire sans guère disposer d’alliés en Europe. Certes, malgré toutes ses frasques, V. Orban a réussi à rester membre du PPE et il n’est pas isolé en ce sens, mais il n’y a pas tout de même pas grand monde parmi les élites européennes (de l’ouest riche et dominant) qui approuve le modèle économique et social qu’il impose dans son pays. Il est vrai que la Hongrie n’est pas membre de la zone Euro, il est vrai aussi que la Hongrie demeure un petit pays dont le sort importe finalement peu à quiconque. On pourrait cependant aussi citer le cas de l’Islande ou de la Suisse. On pourrait aussi citer les demandes de renégociation de la place du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne de la part de David Cameron. Dans tous ces cas, les orientations choisies par ces pays, qu’ils soient membres de l’UE ou simplement sous son influence, sont celles de s’en éloigner  pour s’assurer un minimum d’autonomie dans leurs choix politiques (ce qui peut correspondre comme dans le cas britannique à une volonté de profiter de l’Union sans en payer les coûts). Or, à chaque fois, c’est le nationalisme (de droite) qui s’empare de cette fonction d’autonomie démocratique. Personnellement, je trouve cela à la fois logique et tragique. Logique, parce qu’il est plus facile de défendre l’autonomie politique des habitants d’un territoire à partir de positions nationalistes et souvent xénophobes. Tragique parce que la gauche de la gauche reste bloqué dans un européisme contradictoire : peut-on dire autant de mal de l’Union européenne que ne le fait P. Iglesias (cf. p183-193 par exemple), tout en espérant transformer ce plomb oligarchique en or démocratique? Est-ce que ce n’est pas là être soi-même prisonnier du rêve fédéraliste à la Altiero Spinelli des années 1950-1980? Une « Europe sociale » est-celle encore possible à ce stade? 

C’est donc peu dire que le livre de P. Iglesias m’a laissé une impression pour le moins mitigée. On aurait envie de dire fraternellement : encore un effort camarade pour être réaliste!

Ces compromis qui tuent l’Europe (2)

(Version légèrement révisé le 14 juillet en milieu de journée.)

L’accord auxquels sont arrivés les dirigeants européens dans la nuit de dimanche à lundi constitue vraiment un pur chef d’œuvre. Il restera indéniablement dans les annales de l’histoire européenne. François Hollande a eu raison de le qualifier d’historique, il l’est d’évidence, une vraie pierre de Rosette de l’Euro. Tout est clair désormais. Pour sauver l’intégrité de la zone Euro, les dirigeants européens ont en effet choisi de piétiner toute raison économique et politique. Il suffit de lire l’accord dans sa version anglaise (qui, je suppose, est la version sur laquelle nos dirigeants ont négocié et qui m’a paru différer de la version française en quelques points qui peuvent être des erreurs de traduction) pour se rendre compte à quel point il constitue une négation de la démocratie souveraine de la Grèce, à quel point il n’est que diktat, à quel point il n’est que méfiance vis-à-vis des autorités grecques (cf. la première phrase : « The Euro Summit stresses the crucial need to rebuild trust with the Greek authorities as a pre-requisite for a possible future agreement on a new ESM programme. ») La mise sous tutelle de ce pays, tout au moins dans tout ce qui concerne sa vie économique et sociale, est évidente. Il y est écrit explicitement que, s’il n’y a pas de déblocage de fonds à la fin du processus engagé, cela sera entièrement la faute de la partie grecque (cf. le passage suivant : « The above-listed commitments are minimum requirements to start the negotiations with the Greek authorities. However, the Euro Summit made it clear that the start of negotiations does not preclude any final possible agreement on a new ESM programme, which will have to be based on a decision on the whole package (including financing needs, debt sustainability and possible bridge financing). », ce qui veut dire en clair que ce n’est pas parce que vous aurez fait tout cela au préalable que l’on vous donnera nécessairement de l’argent). Il ne manque à ce document que la nomination à Athènes d’un « Haut commissaire plénipotentiaire extraordinaire »  à la place de toutes les autorités légales du pays pour compléter le tableau. Cela reste juste un peu plus discret, « post-moderne » en somme, avec le retour prévu (la « normalisation » de leur situation selon le texte) des hauts fonctionnaires de la « Troïka » (les « Institutions ») dans les ministères grecs pour surveiller ce qui s’y passe (cf. la formule, [la Grèce s’engagera] « to fully normalize working methods with the Institutions, including the necessary work on the ground in Athens, to improve programme implementation and monitoring ») , et avec l’engagement de revoir toute la législation prise depuis le 20 février 2015 quand elle ne correspond pas à ce que les MoU (Memorandum of Understanding) précédents avaient prévu (cf. « With the exception of the humanitarian crisis bill, the Greek government will reexamine with a view to amending legislations that were introduced counter to the February 20 agreement by backtracking on previous programme commitments or identify clear compensatory equivalents for the vested rights that were subsequently created. »)  – clause  vexatoire pour Syriza et son Premier Ministre. En tout cas, il est désormais évident que, dans la zone Euro, certains sont vraiment plus égaux que d’autres. Ce texte ressemble à s’y méprendre à un document de capitulation, avec toute l’acrimonie que peut comporter un tel texte de la part des vainqueurs.

Sur le plan strictement économique, c’est à tout prendre du pur délire. Je n’ai pas lu pour le moment un commentaire à contenu économique qui ne souligne pas ce fait. Les dirigeants européens reprennent dans ce plan du 12 juillet 2015, qui constitue en fait les lignes directrices du troisième Memorandum et qui vise à ouvrir la voie à un prêt du MES (Mécanisme européen de stabilité), tout ce qui n’a pas marché jusque là et qui a mené la Grèce vers l’abîme, et, pour bien faire, ils en rajoutent une bonne pelletée. Tsipras lui-même l’a dit en sortant de la réunion lundi matin 13 juillet : « Cet accord est récessif ». Il espère certes que les fonds européens apportés pour investir en Grèce vont compenser cet effet. C’est illusoire bien sûr, parce que la détérioration de l’économie ira bien plus vite que le déblocage de ces fonds européens. La hausse immédiate de la TVA par exemple va plonger encore plus l’économie dans la récession. (Et va sans doute encourager la fraude fiscale!) Les choix de politique économique imposés à la Grèce restent donc inchangés, comme l’a dit clairement le spécialiste de l’Euro, Paul De Grauwe (dans un entretien donné à la Libre.be) : austérité, privatisations et réformes structurelles, le tout accompagné de prêts conditionnés surtout destinés à rembourser les prêts déjà consentis, et à sauver les banques privées grecques de la faillite (due entre autre au ralentissement économique qui a rendu beaucoup de leurs emprunteurs insolvables). Quant à la cagnotte des privatisations, évaluée à 50 milliards d’euros, c’est là encore une redite des plans précédents, un chiffre fétiche (pourquoi 50 et pas 25,  75 ou 100?). Le  montant a sans doute été choisi pour faire croire que les créanciers n’auraient rien de plus à prêter à la Grèce que ce qu’ils n’ont déjà prêté. Bien sûr, tous ces choix, à tout prendre délirants, dépendent de deux constantes inchangées : le maintien de la Grèce dans la zone Euro et le montant nominal de la dette grecque face à une économie diminuée d’un quart par rapport à 2010. Comme les dirigeants européens se sont mis d’accord pour ne rien changer sur ces deux points (cf. « The Euro Summit stresses that nominal haircuts on the debt cannot be undertaken. » suivi de « The Greek authorities reiterate their unequivocal commitment to honour their financial obligations to all their creditors fully and in a timely manner. ») , il ne reste plus qu’à continuer sur la lancée des plans précédents, qui ont si bien fonctionné. Et bien sûr c’est sûr, cette fois-ci, cela va bien marcher. (En dehors des aspects macroéconomiques, un tel accord va pousser encore plus de jeunes grecs à quitter le pays, ce qui aggravera à terme encore la situation économique et sociale de la Grèce.) Les difficultés  à rester dans les clous du Memorandum précédent sont d’ailleurs attribués explicitement et exclusivement dans le texte au relâchement de l’effort depuis un an, autrement dit au cycle électoral grec, et souligne même que les autres Européens ne sont pour rien dans la situation, bien au contraire, ils ont fait leur devoir et plus encore (cf. « There are serious concerns regarding the sustainability of Greek debt. This is due to the easing of policies during the last twelve months [sic, je souligne], which resulted in the recent deterioration in the domestic macroeconomic and financial environment. The Euro Summit recalls that the euro area Member States have, throughout the last few years, adopted a remarkable set of measures supporting Greece’s debt sustainability, which have smoothed Greece’s debt servicing path and reduced costs significantly. ») Là encore, je me demande encore comment Tsipras a pu donner son accord à un tel document, qui exonère les autres Européens de toute responsabilité dans la situation de la Grèce.

Sur le plan politique, la démonstration est en effet ainsi faite  à travers ce texte : un pays débiteur dans le cadre de la zone Euro n’a plus besoin d’organiser des élections libres et compétitives, et encore moins des référendums. Ces institutions démocratiques à l’occidentale s’avèrent même contre-productives pour le bonheur des populations dans ces pays, qui sont entièrement à la merci du bon-vouloir des pays créditeurs et des institutions européennes (Commission et surtout BCE) que ces derniers dominent, et qui n’ont qu’à attendre que l’austérité fasse son effet positif à moyen terme sans se plaindre. Les populations des pays débiteurs n’ont  d’ailleurs pas lieu de se plaindre vraiment puisqu’on les aide – il est même question d’aide humanitaire -, et, par ailleurs, elles n’ont sans doute que ce qu’elles méritent pour avoir de tout temps bien mal utilisé leur droit de vote, d’abord en élisant des dirigeants corrompus nationalistes, dispendieux et inefficaces jusqu’en janvier 2015, pour ensuite passer le relais à des rêveurs gauchistes, et pour avoir enfin voté courageusement bêtement lorsqu’on leur a demandé leur avis par une démagogie d’un autre temps. A ce compte-là, les Grecs étant au fond de grands enfants, il serait certes plus simple qu’ils ne votent plus, cela ferait des économies, éviterait toutes ces discussions oiseuses et éviterait de faire dérailler les beaux programmes de redressement conçus pour l’économie grecque. De toute façon, les autres pays membres de la zone Euro n’ont à ce stade besoin que d’un prête-nom, d’un fantoche, qui maintient l’illusion de la souveraineté. Quand on demande un pays de voter autant de lois dans les trois jours ou les dix jours (dont un code de procédure civile pour le 22 juillet, « the adoption of the Code of Civil Procedure, which is a major overhaul of procedures and arrangements for the civil justice system and can significantly accelerate the judicial process and reduce costs »), on fait d’évidence bien peu de cas de ses soit-disant législateurs – l’insulte est d’autant plus énorme que jamais cela ne se passerait ainsi au Bundestag ou encore moins au Parlement européen. Ce genre de mise sous le joug d’un pays par un autre s’est vu bien souvent dans l’histoire, et c’est d’ailleurs justement par la dette que certaines colonies françaises ont commencé à exister (comme la Tunisie si mes souvenirs sont exacts). L’Euroland vient donc par la déclaration du Conseil européen daté du 12 juillet 2015 (rendu publique le 13 au matin) de se doter de sa première colonie intérieure. Un Premier Ministre, soit disant d’extrême-gauche (?), vient ainsi de prouver au monde que, sous la ferme pression de ses pairs européens, il peut accepter un programme de la plus stricte orthodoxie néo-libérale. C’est du pur TINA – avec des détails tragi-comiques, comme cette obligation de légiférer  sur l’ouverture des magasins le dimanche. (C’est vrai que dans un pays touristique, le client devrait être roi en toute heure et en tout lieu.) A lire l’accord, on ne peut que penser que le résultat du référendum a vraiment été tenu pour rien, voire moins que rien. (Ou pire qu’il aurait donné l’envie aux autres dirigeants européens d’obliger Tsipras à se renier entièrement, y compris sur des points de détail.) Il a simplement accéléré les choses. De fait, si le gouvernement Tsipras avait signé avant et sans référendum, il aurait de toute façon eu à négocier cet automne un autre mémorandum. Simplement, avec le référendum, les choses sont allées directement à la négociation suivante. Et comme les autres dirigeants européens ne veulent rien changer à leurs recettes de « sauvetage » économique, on aurait de toute façon abouti au même résultat. Il n’y a donc pas grand chose à regretter, et en plus, l’épisode du référendum constitue un acquis pour la connaissance de l’Union européenne en général et de la zone Euro en particulier qui ne sera pas oublié.

Les premières  leçons de tout cela sont terribles.

Du point de vue économique, les gestionnaires actuels de l’Eurozone ne connaissent d’évidence qu’une seule potion pour régler les problèmes d’un pays. Si cette potion d’aventure ne marche pas, c’est la faute des dirigeants  nationaux concernés qui ne se la sont pas assez « appropriés », qui ont relâché l’effort. Elle ne peut que marcher, puisqu’elle a marché en Lettonie, Estonie, etc.  Le principe de « subsidiarité », qui supposerait au minimum une adaptation des politiques économiques européennes aux spécificités de chaque pays membre, est totalement mort et enterré.  Il n’existe qu’une one best way européenne, point barre. Cela ne peut que marcher.

Du point de vue politique, le dénouement de la nuit du 12 au 13 juillet 2015 montre que les dirigeants européens sont prêts à tout sacrifier au maintien de la zone Euro – enfin, à vrai dire, surtout le bonheur des autres – , et qu’ils ne comptent en même temps pour rien la légitimité du projet européen comme lieu de progrès démocratique, économique et social et comme moyen de pacifier les relations entre peuples européens. L’élection comme moyen de signaler un désarroi populaire n’a pas de valeur dans la zone Euro : les rapports de force entre États l’emportent sur toute considération démocratique de légitimité. Le résultat du référendum grec (61% de non à plus d’austérité) aurait dû aboutir au minimum à un début de réflexion sur une autre approche du problème grec, il n’en fut rien. Et je crois qu’il faudra un certain temps pour bien digérer ce fait politique, presque inédit à ma connaissance dans les annales de la vie démocratique des nations, surtout dans l’immédiateté du déni du résultat populaire par les élites concernées (aussi bien d’ailleurs en Grèce qu’ailleurs en Europe). Il n’y a même pas eu de « période de réflexion » comme il y en eut après les référendums français et néerlandais de 2005.

Par ailleurs, comme je l’ai dit plusieurs fois sur le présent blog, les investissements politiques dans l’Euro sont décidément tels qu’il est totalement impossible aux dirigeants européens de s’en passer. Les économistes auront beau montrer qu’il n’est pas rationnel de s’entêter dans cette mauvaise idée, cela ne sert absolument à rien. Dans le cas présent, ce sont d’après ce qu’on a pu savoir surtout les dirigeants français qui ont fait pression pour qu’une solution soit trouvée à tout prix – probablement les États-Unis ont aussi fait leur part plus discrètement pour des raisons géopolitiques et financières. En effet, le présent accord doit aussi être vu du côté des pays « créditeurs ». Les dirigeants allemands étaient sans doute sérieux dans leur menace de provoquer le Grexit. Le témoignage de l’ancien Ministre grec de l’Économie, Yanis Varoufakis, donné à un journal britannique, le NewStateman, va dans ce sens. De fait, il correspond bien à la tonalité du texte adopté par les dirigeants européens. Il apparait sans doute absurde  aux dirigeants allemands et à leurs proches alliés dans cette affaire de financer à fonds perdus un État comme la Grèce, d’où leur demande d’un alignement total de la Grèce sur leur idée de la bonne politique économique, d’où leur volonté de tirer le maximum de ressources de la Grèce elle-même en prévoyant le plus de privatisations possibles, d’où leur refus d’envisager la moindre annulation de dettes. En somme, il ne faut pas sous-estimer le fait que ces États créditeurs se trouvent eux aussi prisonniers de l’impasse que constitue l’Euro, et qu’ils y défendent ce qu’ils croient être leur meilleur intérêt – payer le moins possible.   Cependant, il faut souligner aussi que les derniers jours ont clairement fait apparaître la difficulté des États « créditeurs » à continuer la mascarade de l’Euro comme promesse d’une  Union politique à venir. En effet, ces États « créditeurs », dont bien sûr l’Allemagne, défendent aussi désormais publiquement leur idée d’un Euro sans aucune solidarité entre États. Il y a en somme désormais deux versions d’un « Euro intangible », celle des Français qui y voient encore le projet d’union politique de l’Europe et celle des Allemands et de leurs alliés qui n’y voient que le « super- Deutsche Mark » partagé entre les seuls États « sérieux » du continent européens, mais les deux s’accordent encore (pour l’instant) sur l’idée d’un Euro qui doit perdurer. L’illusion d’une concordance pourrait ne pas durer, sauf si la France se rallie pleinement à la version allemande- le choc risque d’être rude de ce côté-ci du Rhin: « L’Europe sociale n’aura pas lieu », et donc tout le projet socialiste français établi dans les années 1980 est caduc.

Pour les forces qui voudraient s’opposer aux règles et fonctionnements de l’Eurozone actuelle, la leçon grecque est difficile à accepter dans toute son horreur et dans toute son exigence. En pratique, il n’existe donc aucune sorte d’accommodements possibles, tout au moins dans le cadre d’un État « débiteur ». Pour reprendre la terminologie bien connue, « Voice » (la protestation) est inutile, il ne reste que « Loyalty » (la soumission silencieuse) ou « l’Exit » (la sortie). Les électeurs grecs ont tenté la voie de la protestation, et sont allés jusqu’à voter massivement non à un référendum. Cela n’a servi absolument à rien. Les autres électeurs ailleurs en Europe sont prévenus : il ne sert vraiment plus à rien d’aller voter sur ce genre d’enjeux, ou alors il faut voter pour des forces authentiquement décidés à en finir avec l’Euro. De fait, tout ce qui arrive aux Grecs et au parti qu’ils ont choisi pour les représenter en janvier dernier, Syriza, tient à leur illusion qu’il puisse y avoir une autre voie dans l’Euro. Le politiste Cas Mudde a raison de souligner qu’il ne peut pas y avoir d’euroscepticisme conséquent, ou de volonté de créer une « autre Europe », qui ne passe pas  d’abord par une sortie de la zone Euro. Cette dernière est en effet de par sa conception même, sans doute moins néo-libérale qu’ordo-libérale, et par la domination des États « créditeurs » qui s’y exerce incapable – y compris via la BCE – d’accepter d’autres options de politique économique que celles de l’austérité permanente. En fait, depuis l’adoption du TSCG et des autres mesures de contrainte budgétaire (« Six Pack », « Two Pack », etc.), il s’agissait déjà d’une évidence de papier, mais, désormais, la Grèce nous offre à son corps défendant un exercice en vraie grandeur de cette évidence – avec la BCE dans le rôle de l’exécuteur des basses œuvres de l’Eurogroupe, de bras séculier en quelque sorte. Le service de la dette publique et la stabilité de la monnaie comme réserve de valeur l’emportent décidément sur la volonté populaire, comme dirait le sociologue allemand Wolgang Streeck, qui décidément a bien cadré notre époque (cf. Du temps acheté. Paris : Gallimard, 2014).

Cela pose bien sûr un problème de cohérence : pour être sérieux face à l’Euro, il faudra désormais, non pas être gentiment réformiste et « européiste » comme le fut Tsipras (qui, rappelons-le, s’était présenté à la Présidence de la Commission lors des européennes de mai 2014 au nom du « Parti de la gauche européenne » [PGE] et sous le slogan éculé d’une « Autre Europe »), mais méchamment révolutionnaire et  « nationaliste ». Je doute que ce triste constat fasse les affaires de la (vraie) gauche européenne, et encore moins de la (vraie) gauche française.

Les électeurs grecs auront-ils le courage rationnel de dire « non »?

Le gouvernement « rouge-brun » d’Athènes (comme diraient les Gracques et quelques autres) par la voix d’Alexis Tsipras a décidé dans la nuit de vendredi à samedi d’appeler à un référendum dimanche 5 juillet 2015 sur les dernières propositions en date (25 juin) des créanciers européens et internationaux de la Grèce. Il estime en effet ne pas avoir de mandat populaire pour continuer la politique d’austérité demandée de fait par les créanciers, comme cinq mois de négociations l’ont amplement confirmé. Il considère par ailleurs qu’un nouveau plan d’austérité ne fera qu’enfoncer encore plus l’économie et la société grecques dans la crise ouverte en 2010. Une majorité au Parlement grec a approuvé cette décision gouvernementale dans la nuit de samedi à dimanche. Les néo-nazis d’Aube dorée ont même voté avec les partis gouvernementaux pour faire bonne mesure. La réaction à cette annonce a été au départ extrêmement négative de la part des partenaires européens de la Grèce.  La réunion de l’Eurogroupe du samedi 27 juin a d’ailleurs tourné court pour cette raison, et, sous l’impulsion de son président néerlandais, l’Eurogroupe a diffusé un communiqué sans l’aval du représentant grec et s’est réuni sans lui après la fin de la réunion qui a pris acte du désaccord.

J’ai cependant l’impression à écouter les déclarations de Michel Sapin, notre Ministre de l’économie, ce matin sur France-Inter, que la perception de ce même référendum grec du 5 juillet a rapidement changé. En effet, M. Sapin n’a pas du tout critiqué le droit des Grecs à se prononcer par référendum.

Ce changement se trouve sans doute lié au fait qu’à Paris, les dirigeants se sont vite rendus compte qu’en réalité le « oui » (aux mesures d’austérité proposées par les partenaires européens) pouvait l’emporter. Yanis Varoufakis, le Ministre grec de l’économie, dans les propos qu’il dit avoir tenu devant l’Eurogroupe de samedi,  évoque lui-même cette possibilité d’un « oui ». Il souligne de manière (trop) honnête qu’en réalité le gouvernement Syriza-ANEL n’a été soutenu que par une minorité d’électeurs en janvier 2015 : « Our party received 36% of the vote and the government as a whole commanded a little more than 40%. Fully aware of how weighty our decision is, we feel obliged to put the institutions’ proposal to the people of Greece. » La demande grecque d’étendre de quelques jours le programme de sauvetage de 2012 correspondait aux dires même du Ministre Varoufakis samedi dernier à la nécessité de laisser voter les électeurs grecs dans un climat (relativement) apaisé. Cela ne va bien sûr pas être le cas. Les partenaires européens et les partisans grecs d’une poursuite de la politique menée depuis 2010 ne vont surtout pas se gêner pour effrayer les électeurs grecs au dernier degré, afin qu’ils fassent le bon choix. On va laisser voter les « mémés » grecques (pour reprendre le terme de quelqu’un qui s’offusquait il y a deux jours de ce droit donné au  peuple de décider de son sort) tout en leur expliquant que voter non, c’est, non seulement le retour à la Drachme et à la misère, mais que cela provoquera aussi  à terme le retour des Janissaires…

Avec le blocage des comptes bancaires en Grèce, lié à la décision de la Banque centrale européenne, de ne pas augmenter les liquidités d’urgence (ELA) fournies aux banques grecques, l’ambiance dans lequel le référendum va se tenir en Grèce  constitue en effet  presque une garantie que le « oui » l’emporte. En fait, le gouvernement Syriza-ANEL organise  du coup un vote de recall à son égard – ce qui devrait enchanter les esprits dans toutes les autres capitales européennes. Sa chute parait en effet inévitable en cas de « oui » des électeurs grecs à l’austérité quoi que puisse en dire par ailleurs Yanis Varoufakis. Selon tous les sondages disponibles (réalisés ces derniers mois), les électeurs grecs ne veulent pas que la Grèce quitte la zone Euro, or le « oui » , quelque soit son contenu précis en termes de mesures d’austérité, va apparaître comme un espoir de maintien dans cette même zone Euro, et le « non » comme un risque de sortie définitive. Il faudrait vraiment qu’une majorité d’électeurs grecs soient donc très courageux  à court terme pour voter non, et qu’en plus, ils admettent que les risques liés au retour à la drachme sont moindres à moyen terme que ceux liés à une stagnation de très longue durée au sein de la zone Euro.

N’en déplaise à certains, l’Euro est un piège dont on ne sort pas si facilement.

Ces compromis qui tuent l’idée européenne.

Je n’ai pas écrit depuis longtemps sur ce blog, et en particulier sur la crise européenne en cours. Je continue pourtant à suivre jour par jour, parfois heures par heures, les développements de cette crise européenne. Mon pessimisme, devenu légendaire auprès des jeunes et moins jeunes collègues comme j’ai encore pu le constater lors de mon (bref) passage au Congrès de l’AFSP (Association française de science politique) à Aix-en-Provence, me voile sans doute une bonne part de la réalité.

Les derniers développements en date de la partie grecque de la crise européenne ne risquent pas de me détourner de mes sombres pensées. En effet, où en arrive-t-on au bout de près de six mois de négociations entre le nouveau gouvernement grec Syriza-ANEL – le gouvernement « rouge-brun » d’Athènes selon les très démocrates Gracques (anciens hauts fonctionnaires « socialistes ») – avec les « États » créditeurs de la Grèce  (Allemagne, France, etc.) au sein de l’Eurogroupe, et avec les « institutions » (ex-« Troïka »: la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international)?

Comme, d’habitude dans les négociations intra-européennes (ici étendues au FMI), à ce qui est nommé un compromis. Les créditeurs vont libérer les sommes promises à la Grèce et encore dues au titre du « second plan de sauvetage » de 2012, permettant ainsi à ce pays d’honorer les appels de fonds de ces mêmes créanciers dans les semaines qui viennent, et le gouvernement grec s’engage à prendre d’urgence les mesures de politique économique demandées par les créanciers pour prix de leur apport de liquidités. Et ces mesures, à adopter d’ici quelques jours pour leur partie législative, s’inscrivent à ce qu’on peut en savoir par les médias  dans la ligne de tout ce que les créanciers ont déjà demandé aux gouvernements grecs successifs depuis le printemps 2010, et qui n’a pas marché jusqu’ici! Du moins si l’objectif visé n’était pas de provoquer une dépression en Grèce de 25% du PIB…  Tout ce que les médias ont pu apprendre des négociations en cours va en effet dans ce sens de la répétition du même scénario. De fait, le gouvernement Syriza-ANEL a débloqué les négociations lors des Eurogroupe et Conseil européen extraordinaires de lundi 22 juin 2015 en promettant d’adopter des mesures « austéritaires » dont il ne voulait  absolument pas lors de son élection en janvier. D’après ce que l’on sait par la presse, le gouvernement Tsipras accepterait par exemple d’augmenter la TVA, y compris sur l’hôtellerie-restauration. Il n’y aurait pas de baisse directe de toutes les pensions de retraite, mais des hausses des cotisations des retraités, ce qui revient au même. La liste complète des mesures acceptées par le gouvernement Syriza-ANEL ne sera sans doute connue  lorsque le compromis final sera acté, mais cela apparait d’ores et déjà comme l’habituel monceau de stupidités.

En effet, si l’on veut relancer l’économie grecque, qui a souffert depuis 2010 de l’écroulement de la demande adressée aux entreprises grecques, il parait totalement stupide de continuer sur la même voie, avec en particulier une hausse de la TVA! Et, en plus, sur le secteur des services (l’hôtellerie-restauration) exposé à la concurrence internationale, puisque la Grèce compte beaucoup sur le tourisme des étrangers pour faire tourner son économie. On peut d’ailleurs imaginer encore plus rémunérateur pour les finances publiques grecques : je suggérerais bien une taxe de 1000 euros par touriste entrant en Grèce!  Je suis certain que cela rapporterait beaucoup.

Le résultat de ces mesures, si elles sont appliquées, sera donc exactement le même que celles prises dans le cadre de tout le scénario précédent : l’économie grecque continuera, au pire, à s’enfoncer dans la dépression, ou, au mieux, à avoir un rythme de croissance à peine positif qui ne réglera aucun des problèmes du pays (chômage, endettement, évasion fiscale, fuite des cerveaux, etc.).

Et tout cela parce que l’Union européenne et la zone Euro fonctionnent sur des compromis liés à des rapports de force (chacun poursuit ce qu’il croit être son intérêt) et non pas sur la définition en commun de stratégies (la discussion rationnelle sur un problème qui aboutit à un choix avisé).

Dans le cas grec, cette culture du compromis est en train d’aller jusqu’à la caricature d’elle-même.

Les États créanciers  et les institutions, surtout le FMI, ne veulent pas dévier de la ligne adoptée en 2010. Il leur faut donc encore et toujours de l’« austérité » et des « réformes structurelles ». Ils ne peuvent renier l’idéologie qui les inspire, et ils ne peuvent surtout pas réagir autrement vu l’évolution des électorats dans les « États créanciers » qu’ils ont eux-mêmes favorisée par la promotion de l’explication de la crise par le caractère prodigue et corrompu des Grecs. Ils sont  donc en passe d’obtenir à peu de choses près la poursuite de ce qui a échoué, alors même qu’un rapport issu du FMI paru dès 2013 expliquait que les plans précédents avaient sous-estimé l’effet multiplicateur récessif des mesures d’austérité prises en 2010-12. Il leur faut aussi maintenir à tout prix devant leurs propres électeurs la fiction selon laquelle la Grèce remboursera à la fin tout ce qu’on lui a prêté depuis 2010, et qu’il ne s’agit donc que de prêts à ces « fainéants de Grecs » et non pas de dons. On imagine donc des scénarios où, pendant des décennies, l’État grec se désendette lentement mais sûrement. Or tous les économistes répètent sur tous les tons que c’est impossible.

Le gouvernement grec Syriza-ANEL, même s’il sait (en particulier via son Ministre Yanis Varoufakis) et dit que ce qu’on exige qu’il  fasse constitue une erreur de politique économique, se trouve cependant sur le point de le faire, parce qu’il reste lui-même pris dans cette volonté européenne de compromis à tout prix et aussi parce qu’il n’a pas le mandat de la part des électeurs grecs pour sortir de la « zone Euro ». A ce compte-là, il serait en effet à tout prendre plus raisonnable de tenter la voie de la sortie de la monnaie unique: une forte dévaluation de la nouvelle monnaie grecque permettrait de regagner la compétitivité, en particulier pour le secteur touristique. L’idée selon laquelle la Grèce ne bénéficierait pas d’une dévaluation m’a toujours paru étrange, alors même que les politiques de change agressives sont légion dans le monde contemporain (ne se félicite-t-on pas au même moment à Paris de la baisse de l’Euro qui relance nos exportations et qui fait revenir les touristes américains à Paris? ). Quoi qu’il en soit les deux partis qui constituent l’actuel gouvernement avaient promis de concilier le maintien de la Grèce dans la zone Euro et la sortie de la tutelle de la « Troïka » sur la politique économique et sociale grecque pour s’attirer les suffrages des électeurs grecs. Ces derniers ont eu la faiblesse de les croire. Aux dernières nouvelles, A. Tsipras mettrait dans la balance son propre sort en tant que chef du gouvernement pour faire passer au Parlement grec le texte signé avec les « créanciers ».

Très probablement, un compromis sera donc trouvé, mais il ne réglera rien parce qu’il ne constitue pas une stratégie de sortie de crise. Il est possible en plus que le gouvernement Syriza-ANEL y perde sa majorité, et que cela donne lieu à de nouvelles combinaisons parlementaires en Grèce. En effet, l’un des éléments du scénario  en cours est aussi constitué par la volonté de nombreux gouvernements européens de faire tomber le gouvernement Syriza-ANEL. Les Gracques (des anciens hauts fonctionnaires socialistes) explicitent dans un article récent le raisonnement : il faut que le gouvernement Syriza-ANEL échoue pour éduquer tous les autres populistes du reste du continent. TINA doit être démontré et défendu.  En effet, en prolongeant pendant près de six mois les négociations, les États créditeurs ont créé de l’incertitude politique en Grèce, et ont par conséquent affaibli l’économie grecque. Si le sort de la Grèce et de son économie avait vraiment été important pour les autres pays, il aurait fallu conclure rapidement pour permettre aux opérateurs économiques grecs de savoir à quoi s’en tenir. C’est bien là une autre preuve qu’il n’existe pas une stratégie européenne pour la Grèce, mais la défense d’intérêts de boutique par chacun.

Et puis, au delà de toute cette mécanique économique, il faut souligner le désastre que représente cette crise européenne, commencée en 2010, pour la constitution (souhaitable?) dans les esprits et les cœurs d’une communauté de destin européenne . La manière dont les médias parlent, en France et ailleurs en Europe, de ces négociations, qu’ils soient d’ailleurs défavorables à l’actuel gouvernement grec (95% des médias) ou favorables (5% des médias), revient à répéter à longueur de journée qu’il existe, d’un côté, « la Grèce », et de l’autre, « l’Europe ».  Le cadrage de la crise européenne selon laquelle « c’est avant tout un problème grec » l’a (définitivement?) emporté sur celui selon lequel « une monnaie unique sans État fédéral pour prévenir et gérer les chocs asymétriques sur une partie de la zone monétaire ainsi constituée aboutit à des résultats sous-optimaux ». J’ai formulé sciemment ce second cadrage de manière longue et compliquée pour souligner que le premier est tellement plus simple à diffuser dans l’opinion publique qu’il aurait été fort étonnant qu’il ne l’emporte pas, porté en plus qu’il était par des rapports de force entre le centre et la périphérie de l’Eurozone. Il aurait fallu là encore pour éviter cet effet de stigmatisation d’un pays membre, et par là de ces habitants, une stratégie européenne.

Combien de temps une « union toujours plus étroite » fondée sur le seul compromis peut-elle survivre à l’absence de stratégie d’ensemble? Je commence à me le demander.

David Stuckler, Sanjay Basu, Quand l’austérité tue. Epidémies, dépressions, suicides : l’économie inhumaine

stucklerbasuVoilà un livre qu’il faudrait faire d’urgence lire à nos gouvernants « socialistes » de l’heure,  ils y trouveraient sans doute de salutaires inspirations en matière de politiques publiques à suivre pour sortir la France de l’ornière de la crise économique, mais il est pourtant presque certain qu’ils ne le liront pas, ou du moins pas sérieusement : les pistes qui y sont indiquées sont bien trop opposées à celles qu’ils entendent suivre actuellement. David Stuckler et Sanjay Basu proposent en effet dans Quand l’austérité tue. Épidémies, dépressions, suicides (Paris : Autrement, 2014, préface des Économistes atterrés) de mettre à disposition d’un lectorat grand public les résultats de leurs recherches à la croisée de l’épidémiologie, de l’économie politique et de la sociologie. Celles-ci ont été le plus souvent publiées dans des revues spécialisées du monde médical, comme The Lancet par exemple. Elles  montrent que, lors d’une crise économique, il ne faut surtout pas économiser sur la protection sociale, la santé, l’aide au logement, le conseil au chômeurs, mais qu’il faut au contraire augmenter les dépenses dans ces secteurs de politiques publiques pour assurer l’avenir démographique et économique du pays concerné. Ce surcroit de dépenses publiques se justifie en effet à leurs yeux pour trois raisons : éviter un pic de mortalité évitable due à la crise économique; bénéficier des effets multiplicateurs de telles dépenses financées sur fonds publics sur l’activité économique en général; maintenir ou même augmenter le capital humain disponible à terme qui permettra de produire plus dans le futur. Eh oui, les travailleurs malades ou morts sont peu ou pas productifs, ne payent guère d’impôts, voire restent à la charge de la société, et ne permettent même pas du coup de rembourser la dette publique…

Pour résumer à l’extrême leur propos, les auteurs pensent en effet avoir réuni, à travers leurs propres travaux et ceux d’autrui (voir entre autres, la bibliographie, p. 251-256) de nombreuses preuves que : a) une période de récession économique, avec en particulier le chômage qu’elle implique pour une grande partie de la population,  détériore l’état de santé de la population, et provoque un surcroît de mortalité (par exemple, sous forme de crises cardiaques dues au stress ou de suicides liés à la détresse économique) ; b) ce surcroit de mortalité peut cependant ne pas apparaître du tout si les autorités publiques prennent des mesures adéquates en renforçant l’aide au retour à l’emploi et/ou en augmentant les dépenses sociales, en particulier en matière de santé et de logement. Dans ce cas, la mortalité peut même diminuer lors des récessions : en effet,  comme les gens  sont tout de même privés d’argent lors d’une récession, ils prendront moins leur voiture ou rouleront moins vite pour économiser du carburant. Cette restriction de dépense en matière d’usage de l’automobile fera baisser la mortalité routière, et donc la mortalité générale. Cette considération peut paraître déplacée, mais c’est là un effet qui s’avéra non négligeable lors de la Grande dépression aux États-Unis dans les années 1930 avec une mortalité routière alors à un niveau effrayant par kilomètre parcouru. Cet effet de moindre mortalité automobile a pu faire penser à certains que la récession économique constituait en général une bonne chose pour la santé des populations, idée que les auteurs démontent consciencieusement en distinguant les types de mortalité dans les années 1920-30 aux États-Unis (cf.Dompter la Grande Dépression, p.35-60). Cet effet de la mortalité routière doit donc bien être distingué des autres causes de mortalité évitable pour voir statistiquement les effets délétères de la récession sur la santé. (En passant, on rappellera d’ailleurs qu’en France à l’été 2014, la mortalité routière n’a jamais été aussi faible, sans doute largement en lien avec le fait que moins de Français ont pu partir en vacances à cause de la crise économique.)

Pour prouver les affirmations selon lesquelles « l’austérité tue », ils font appel à deux instruments principaux : les comparaisons entre pays et les études épidémiologiques proprement dites.

D’une part, ils comparent les réactions de pays similaires face à un choc économique exogène identique. En fonction de la réaction du gouvernement de chaque pays face à ce choc, les destins démographiques des populations s’avèrent en effet très différents. Ils prennent ainsi l’exemple des anciens pays du Bloc soviétique face à la transition du « socialisme réel » au « capitalisme réel » (La crise de mortalité post-communiste, p.61-91), ils constatent que les pays qui ont choisi une « thérapie de choc » (avec des privatisations aussi massives  que maffieuses au profit des apparatchiks locaux) proposée par les conseillers occidentaux sans tenir aucun compte de ce que cette dernière impliquait pour le niveau de chômage et surtout pour la protection sociale des individus, ont connu un pic de mortalité dans les années 1990. Ainsi en comparant la Russie (thérapie de choc) avec la Pologne ou la Biélorussie (changements graduels), ils pensent avoir trouvé une « expérience naturelle » pour souligner cet effet morbide d’une incertitude massive sur l’avenir économique des individus accompagné d’une absence concomitante de protection sociale. En Russie, le phénomène a été particulièrement massif parce que le travail dans une entreprise d’État donnait droit à la santé, au logement, aux vacances, etc., la perte d’emploi signifiait donc la fin de toute protection sociale. A cela s’ajoute l’existence de nombreuses villes de mono-industries qui ont sombré économiquement avec la fin de leur industrie, et enfin la large disponibilité d’alcools forts, souvent frelatés en plus …  Ils retrouvent la même chose en comparant les pays lors de la crise asiatique de 1997-98 (Du miracle au mirage, p.92-112), et, malheureusement, dans l’Europe d’après 2008 (Tragédie grecque, p. 146-175), avec les cas très opposés face aux difficultés de leurs finances publiques de l’Islande (pas de mortalité supplémentaire, augmentation de la protection sociale, des dépenses de santé, et des aides au logement) et de la Grèce (mortalité supplémentaire, réveil ou développement d’épidémies dont le VIH, diminution drastique de la protection sociale, des dépenses de santé et des aides au logement). Ces différences entre pays sont selon les auteurs fortement liées à la capacité des populations concernées à exercer leur pouvoir de veto démocratique contre des mesures  de démantèlement de la protection sociale (si elle existe déjà) et/ou à la capacité de mobilisation sociale pour demander des protections sociales (si elles n’existent pas) ou leur renforcement. On retrouve là la vieille conclusion d’Armartya Sen selon laquelle, en démocratie, une famine est impossible, parce qu’on ne laisse pas mourir de faim ses électeurs, et on peut en quelque sorte ici l’inverser : lorsque la mortalité évitable augmente lors d’une crise économique dans un pays, cela tendrait à prouver qu’il ne s’agit pas vraiment d’une démocratie au sens fort du terme, c’est-à-dire  où le peuple s’avère souverain. L’opposition, désormais presque canonique, entre la réaction islandaise, occasion d’un sursaut démocratique, et la réaction grecque, contrainte par l’appartenance du pays à la zone Euro et marquée par une suspension au moins temporaire de la démocratie (référendum promis puis annulé), ne cessera d’interroger sur le sens même qu’a pris l’Union européenne pour les populations concernées dans ces années 2010-2014 tant que cette dernière n’aura pas connu des épisodes plus heureux.

D’autre part, ils s’appuient sur des études épidémiologiques qui font le lien entre le contexte économique et social d’un individu et sa probabilité de développer telle ou telle pathologie. On ne sera pas très étonné par exemple d’apprendre que beaucoup d’études font un lien entre chômage et dépression, crise économique et augmentation de l’alcoolisme ou de l’usage d’autres drogues, absence de logement fixe et détérioration de l’état de santé. Ils rappellent aussi qu’aider les gens à retrouver un emploi (Retour au travail, p. 197-216), en particulier en leur assurant un suivi en face à face par un être humain à leur écoute, s’avère une dépense très rentable au total : les chômeurs retrouvent plus vite un travail (Mon Dieu, quelle surprise!), et ils ont tendance à moins déprimer et/ou à boire et/ou à se droguer (surtout s’ils avaient des tendances préexistantes à agir en ce sens face aux difficultés de leur vie).  Les auteurs, dans la lignée classique des études de santé publique, font ainsi remarquer que plus on traite tôt un problème d’emploi, de santé, de logement, etc., moins les conséquences seront fâcheuses pour l’individu concerné, et moins cela coutera finalement à la protection sociale et à l’État.

Le livre a aussi l’intérêt de montrer qu’en tant que chercheurs qui insistent sur le fait que la diminution des ressources consacrées par l’État à la santé, à la protection sociale et au logement, comporte des effets mesurables sur l’augmentation de la mortalité à quelques mois ou années des coupes budgétaires envisagées, ils ont été ces dernières années confrontés à des opérations négationnistes de ce lien. Les organisations internationales comme, en particulier, le FMI qui proposent ces « cures d’austérité », tendent à nier ou à minimiser cet effet de hausse de la mortalité, les journaux comme The Economist qui soutiennent cette doctrine de la purge d’austérité manipulent les chiffres disponibles pour effacer les effets sur la mortalité, des économistes bien placés dans les sphères politiques ou administratives empêchent la diffusion des chiffres pertinents de certains pays (comme ceux de la Grèce) pour comprendre ce qui est en train de se passer ou bien vont à la recherche d’explications alternatives plus ou moins crédibles qui n’impliquent pas les choix économiques du gouvernement (du genre, la plupart des chômeurs sont au chômage, parce qu‘ils sont dépressifs). Les auteurs montrent ainsi que la réception de leurs travaux est influencé par un fort filtre idéologique. Ceux qui croient à la seule force des marchés et à la nécessité de diminuer à tout prix l’emprise de l’État sur la société pour assurer une croissance économique forte tendent à nier ces effets sur la mortalité, et, inversement, ceux qui ne sont pas dans cette optique les acceptent comme des évidences. Ils citent pour illustrer leur propos les réactions contrastées lors de la présentation en 2009 de leurs études devant une commission du Parlement suédois et devant une autre du Parlement britannique (p. 213). Et ils montrent bien (p. 213-216) que, lorsque les Conservateurs et les Libéraux-démocrates arrivent au pouvoir en 2010, ils ne pouvaient pas ignorer les conséquences de la politique d’austérité qu’ils ont adoptée sur les populations britanniques les plus fragiles. Ils ont donc choisi de tuer, certes indirectement par le changement du contexte, certains de leurs concitoyens pour rétablir l’équilibre des comptes publics et relancer l’économie. Il faut faire des sacrifices (humains) aux Dieux courroucés pour revenir à la croissance.

Les conclusions en terme de politiques publiques qu’ils en tirent (cf. Conclusion. Soigner le ‘Corps économique’, p.240-250) sont une condamnation sans appel de toutes les mesures qui reviennent à diminuer la protection sociale, c’est-à-dire les dépenses de santé, d’aide au logement et de retour à l’emploi pendant une récession économique. Selon eux, ces dépenses sociales au sens large ont en plus à la fois un fort effet multiplicateur sur l’état général de l’économie (contrairement aux dépenses militaires par exemple), probablement parce que le gros de ces dépenses vont à des agents économiques installés par définition sur le territoire national. Elles ont en plus la particularité de préserver le « capital humain » de la nation considérée, ce qui permet de produire plus ensuite. Dans le cas de la France, cela voudrait dire arrêter de faire des diminutions du budget « maladie » de la Sécurité sociale  et aussi réduire le rôle des mutuelles et assurances privées pour revenir à un modèle de protection plus universel. Cela voudrait dire avoir une politique du logement social et du logement pour les sans-abris cent fois plus efficace et ambitieuse qu’aujourd’hui. Cela voudrait surtout dire mettre enfin autant d’argent que nécessaire pour faire fonctionner Pôle Emploi et la formation continue des chômeurs. (Voilà donc un beau programme pour le candidat de gauche en 2017 …2022? 2027?)

Au total, ce livre constitue une contribution au débat sur l’austérité en Europe et montre bien qu’il existe une autre voie que celle actuellement suivie. Les auteurs impliquent essentiellement l’idéologie du marché et les intérêts particuliers qui vont avec (tous ceux qui profitent de la privatisation de la santé par exemple) dans le refus de considérer ces aspects délétères sur la santé des populations des politiques d’austérité. Ils comparent en particulier les choix de la Présidence Obama quand elle avait une majorité au Congrès pour faire passer ses idées après 2008 et les décisions des Conservateurs et Libéraux-démocrates britanniques depuis 2010. Il me semble toutefois que se limiter à une mise en cause du néo-libéralisme de certains politiciens qui nieraient les faits établis par les chercheurs (p. 241-242) ne va pas complètement au fond des choses. En effet, les auteurs font  dans leur conclusion comme s’il allait de soi que tous les politiciens voulaient protéger toute leur population, qu’ils partageaient a priori cette valeur cardinale de l’égale humanité des assujettis. Les auteurs font mine de penser que, si les politiciens prennent conscience par une démonstration factuelle des effets délétères de leurs choix en faveur de l’austérité, ils reviendront dessus. Or est-ce qu’en fait, certains au moins de ces politiciens néo-libéraux ne savent pas très bien ce qu’ils font? Par exemple quand le gouvernement libéral-conservateur britannique essaye de réduire le nombre de handicapés aidés à travers des tests pour le moins orientés ou qu’il réduit les aides publiques au logement, il peut difficilement ignorer qu’il va mettre des tas de gens dans la misère ou à la rue, il n’est sans doute pas dupe de son propre discours de légitimation sur la lutte contre la fraude aux allocations handicapés ou aux allocations logement. En choisissant des politiques d’austérité, ces politiciens savent bien que des pauvres, des malades, des handicapés, des enfants, etc. vont souffrir, et peut-être mourir, mais cela leur importe-t-il en quoi ce soit? Peut-être même, cela les arrange-t-il au fond que ces groupes sociaux qu’ils méprisent profondément disparaissent. Plutôt que de néo-libéralisme, ne faudrait-il pas parler d’un  « darwinisme social »  qui ne peut certes plus s’assumer aussi publiquement qu’en 1890, mais dont l’existence donnerait de la cohérence à l’action suivie qui ne se trouve pas nécessairement du côté des résultats économiques de l’austérité proprement dits? Un surcroit de suicides des perdants de l’économie est-ce vraiment un problème pour tout le monde, comme semblent le croire les auteurs, et pas plutôt une solution élégante pour se débarrasser de gens dont on ne sait trop que faire?  Et ne faudrait-il pas faire remarquer que, partout où l’austérité tue ou a tué selon les auteurs, les divisions sociales, politiques, ethniques, semblent au départ importantes. Que les Conservateurs et Libéraux-démocrates adoptent une telle politique d’austérité après 2010, dont une bonne part du corps médical britannique annonce pourtant publiquement qu’elle va nécessairement tuer, en dit peut-être moins long sur leur ignorance supposée des mécanismes ici décrits que sur leur volonté d’en finir en passant avec tout resterait encore de la « working class » et de ses ridicules prétentions à mener une vie décente? Idem pour les Républicains aux États-Unis qui verraient bien leur grand et beau pays sans ces très pénibles descendants des esclaves noirs supposés uniques bénéficiaires du « welfare »? Idem sans doute en Russie où les élites post-soviétiques se verraient bien se passer en 1990 de ces répugnants moujiks devenus par la force de l’industrialisation stalinienne de répugnants ouvriers ?  Idem en Grèce où ce qui s’est passé et se passe encore n’est sans doute pas sans lien avec les divisions de la société grecque liées à la Guerre civile des années 1940 et avec ses suites des années 1960-70? Et, fort inversement, pour le « peuple-famille » des Islandais, parce qu’ils se sentent de fait tous cousins!

En somme, l’erreur des auteurs – ou la stratégie rhétorique si l’on veut – est de croire que tout le monde partage les mêmes valeurs humanistes de fond, et que les faits en eux-mêmes pourraient persuader certains d’agir autrement qu’ils ne le font. Ces faits ou mécanismes démontrés comme arguments contre l’austérité ne valent que si l’on partage ces valeurs de fond, en somme que si tel ou tel autrui nous importe – pour des raisons qui émanent sans doute largement d’un parcours historique précis. Leurs trois principes, « Ne pas nuire » (par une austérité sur les soins et le logement), « Aider la population à retourner au travail », « Investir dans la santé publique », ne valent en fait que pour ceux qui se soucieraient de toute leur population. Et force est de constater qu’il existe aussi des préférences révélées des gouvernants.

Michel Aglietta, Thomas Brand, Un New Deal pour l’Europe.

agliettabrandMichel Aglietta s’est associé avec Thomas Brand pour produire un nouveau livre sur la crise européenne (Un New Deal pour l’Europe. Croissance, euro, compétitivité, Paris : Odile Jacob, 2013). Comme son titre l’indique, il s’agit pour les auteurs de présenter (encore une fois) une solution à la crise de la zone Euro. Bien sûr, ce n’est pas celle qui se trouve mise en œuvre actuellement. En effet, les auteurs appellent à une vaste reconversion de toute l’Union européenne vers le high tech, « le durable », « l’environnemental », ce qui représenterait une phase ultérieure de la croissance séculaire de l’Occident (cf. chapitre 6, « Quelle croissance sur l’Europe? », p. 233-289, cf. tableau 6.1, « Innovation séculaire »). A dire vrai, ce blabla mi-écolo/mi-schumpétérien m’a paru d’une insigne banalité. Oui, oui, il faut innover, oui, oui, il faut tenir compte du changement climatique qui vient, oui, oui, il faudrait peut-être penser en terme d’épuisement des ressources naturelles, oui, oui, chers docteurs Pangloss, il faudrait faire mieux qu’actuellement en terme de satisfaction des besoins humains. En effet, le moins que l’on puisse dire, c’est que les conditions politiques (minimales) d’une telle conversion « écolo-scientiste » de tous les pays de l’Union européenne ne semblent pas prêtes d’être réunies. Malgré toutes les dénégations du présent gouvernement, le récent limogeage de Delphine Batho est là pour rappeler à tout le monde que « l’écologie, cela commence (décidément) à bien faire », et qu’il vaudrait mieux revenir aux dures réalités de la compétition internationale comme dirait le nouveau président du MEDEF. Drill, drill, baby, drill! Mais aussi qu’en dehors de l’austérité (qui bien sûr ne concerne toujours pas la France), point de salut pour les braves!

En revanche, le livre est digne d’intérêt en ce qu’il présente un essai d’explication de la crise européenne en insistant fortement sur les interactions entre la sphère réelle et la sphère financière lié à l’existence même de l’Euro.

En effet, pour M. Aglietta et T. Brand, c’est bel et bien l’Euro tel qu’il a été conçu et géré de ses origines jusqu’à nos jours qui se trouve la cause unique (ou presque) de tous nos malheurs actuels – ce qui ne les empêche pas bien sûr de vouloir que l’aventure de l’Euro continue, et donc d’être publié en conséquence chez Odile Jacob.

Premièrement, la dérive des compétitivités entre pays de la zone Euro possède une cause au départ financière (cf. p. 54-59, p. 72-75, p. 83-93). En effet, ce sont les transferts mal avisés de capitaux du centre vers la périphérie (via les banques et les marchés financiers) qui vont y entraîner une explosion de l’endettement des acteurs économiques privés et/ou publics, avec au choix des bulles immobilières et/ou des augmentations de la consommation des ménages ou de l’État. Au lieu de financer  des investissements productifs qui auraient augmenté la productivité du travail dans la périphérie (et donc sa richesse par habitant) (cf. graphique 2.4, p.74), les investisseurs sont en effet allés y placer leur argent dans l’immobilier, ou dans les banques locales qui ont permis l’augmentation du niveau de vie des ménages et de l’État par le biais de l’endettement devenu d’un coup (trop) facile (cf. graphique 2.5, p. 75). De fait, les auteurs font remarquer après bien d’autres qu’un seul taux d’intérêt directeur dans une zone économique qui comprend des pays à inflation différente implique des taux d’intérêts réels différents selon les pays (p. 175) – avec, dans certains cas, une incitation irrésistible à s’endetter. « Le coût du capital a été le plus bas lors des années 1999-2008 dans les pays où l’endettement a été le plus élevé et où la crise financière a été la plus forte » (p. 84-85) Cet afflux d’argent prêté à la périphérie implique par suite des déficits de la balance commerciale de ces pays, une inflation qui s’y accélère, et enfin une augmentation des coûts salariaux. Ces derniers, qui augmentent à la périphérie depuis 2002 alors qu’en Allemagne, Autriche et Finlande ils stagnent, finissent par mettre en danger l’existence même de l’industrie dans les pays périphériques (France, Italie, Espagne, Portugal, Grèce) de la zone Euro. On retrouve là les considérations sur le coût du travail dans la périphérie de la zone Euro (qui y justifient la « dévaluation interne » en cours), mais la raison de cette augmentation du coût du travail à la périphérie est ici explicitée par une mauvaise orientation des flux financiers au départ de la séquence. Bien que les auteurs n’évoquent pas le cas des pays en dehors de la zone Euro, situé dans l’ex-Europe soviétisée, ils pourraient l’ajouter à leur tableau sans changer le sens de leur récit.

Deuxièmement, toute la difficulté à sortir de la crise en Europe tient justement au fait que les dirigeants européens, surtout à partir de 2010, ont défini la crise comme une crise de la dette publique des Etats (en prenant la Grèce comme cas standard), et non comme une crise du système financier européen dans son ensemble. LÉtat follement dépensier a été déclaré coupable, forcément coupable, et l’échec massif de certaines banques à orienter leurs attributions de crédit de façon à générer de la croissance durable a été minimisé, voire oublié. De fait, pour sortir vraiment de la crise, il aurait fallu d’abord apurer les énormes erreurs d’investissement faites par les banques européennes au cours des années 2000 (cf. p.133-152, p.199-216). Le projet d’« Union bancaire » a bien sûr les faveurs des auteurs, justement en ce qu’il permettrait d’apurer vraiment les erreurs du passé et d’éventuellement éviter la répétition du même scénario à l’avenir. Pour les auteurs, il ne fait guère de doute que c’est à la fois le poids politique (ou relationnel) des banquiers privés  et la complexité institutionnelle d’un système bancaire transfrontalier sans superviseur unique et sans mécanismes juridiques unifiés qui ont empêché une salutaire « euthanasie des banquiers » (c’est ma propre expression). A en juger par la nouvelle loi bancaire française, on peut craindre que le poids politique du lobby bancaire reste suffisant pour empêcher des évolutions défavorables aux banques actuelles et à leurs dirigeants. De fait,  puisque nous sommes en 2013 et que tout cela a commencé à être révélé en 2007 (lorsque la BNP déclare que deux de ses filiales aux États-Unis ont des difficultés), il n’est pas très difficile d’affirmer que les pays européens ont quelque peu traîné à faire le ménage  dans leurs banques – même s’il ne faut pas oublier tout de même que quelques banques européennes, particulièrement imprudentes dans leurs choix, ont été restructurées à la hache au début de la crise (ce qui est la solution préconisée par les auteurs au vu de l’expérience de crises bancaires antérieures).

Troisièmement – mais là, il ne s’agit pas principalement d’aspects financiers -, la construction intellectuelle qui fonde la zone Euro ignore superbement les acquis de la « nouvelle géographie économique » (Krugman, début des années 1990) (p. 94-101). Dans un espace monétaire unifié, l’industrie tend à se renforcer et à se concentrer là où elle était déjà la plus forte, et là où les conditions institutionnelles se trouvent réunies pour avoir des rendements croissants et de l’innovation. Pour lutter contre cette polarisation, les auteurs rêvent du coup, comme je l’ai dit d’entrée, d’une Union européenne qui se mettrait à investir partout sur son vaste territoire dans le high tech, la R&D, etc., au nom d’un nouveau capitalisme verdi, en particulier dans sa périphérie.  Cet argument de la polarisation industrielle de longue période sur certaines zones se trouve ici renforcé par l’idée très « régulationniste » d’arrangements « capital/travail  » plus ou moins favorable à l’industrie (en particulier en Allemagne) qui parcourt tout l’ouvrage. Cette façon de raisonner insiste  donc sur la « dépendance au sentier ». Elle devrait plutôt inciter les pays les plus faibles à chercher à dissoudre la zone Euro, puisque, sous de telles conditions où le passé détermine largement l’avenir, ils ne rattraperont probablement pas plus à moyen terme le centre industrialisé de l’Union que l’Italie du sud n’a rattrapé l’Italie du nord en 150 ans. Ou alors, il faudrait un miracle économique et politique… Après tout, on peut certes imaginer que, après avoir assimilé les  « réformes  structurelles » façon « Troïka », la Grèce devienne à grands coups de politique industrielle européenne façon Aglietta/Brand le premier État développé à zéro émission carbone, la « Silicon Valley » du XXIème siècle, le nouveau phare des Nations, mais bon… j’ai le vague sentiment que cela va être compliqué…

Comme on l’aura compris, l’Euro pour les auteurs est une monnaie mal construite (ce n’est pas un scoop!) (cf. chapitre 1, « Les antécédents de l’euro », p. 15-49, chapitre 5, « Quelle union politique pour la zone Euro? », p. 171-232), et, dans le fond, les ingénieurs du Traité de Maastricht ont conçu quelque chose d’encore plus dysfonctionnel que ce que le rapport Werner de 1970 envisageait (p.40-41). En effet, ce dernier avait bien vu qu’il fallait pour assurer durablement la stabilité des changes entre monnaies européennes aligner les politiques budgétaires des Etats, harmoniser la fiscalité du capital  entre ces derniers, ainsi que les coûts et prestations des différents Etats-Providence, bref qu’il fallait beaucoup de transferts de souveraineté dans des domaines essentiels pour réussir le challenge de la stabilité des changes.  Néanmoins, même si décidément, on est parti du mauvais pied (pour des raisons idéologiques selon les auteurs), rassurez-vous, bonnes gens, tout n’est pas perdu, un peu de volonté politique et de technique institutionnelle va nous sauver. Il suffit de créer un « Trésor européen », de coordonner les politiques économiques nationales en sortant de l’austérité budgétaire à marche forcée, de donner tout son rôle à une politique industrielle ragaillardie et verdie, et nous serons sauvés. Amen.

Face à tant de candeur de la part d’économistes distingués, je ne peux qu’exprimer mon désarroi. En effet, les auteurs semblent sincèrement croire que les choix politiques européens et nationaux résultent d’une fonction de « choix social ». Ils parlent pompeusement de  nouveau « contrat social » européen à instaurer (cf. Conclusion, p. 291-294) : « Il ne saurait y avoir d’avancée institutionnelle capable de sauver la zone Euro sans un nouveau contrat social. (…) Il s’agit de refonder un contrat social qui ne peut être le retour à  un contrat de redistribution. C’est un contrat de participation des citoyens à une transformation des modes de vie qui fait reculer l’inégalité en unissant étroitement l’emploi à la conservation de l’environnement dans les territoires » (p. 293). Ils font comme si la situation des années 1945-1975, d’équilibre capital/travail (« compromis fordiste »), si bien décrite par les « régulationnistes », devait se reproduire sous une forme nouvelle et participative à l’échelle continentale. Or, aujourd’hui, il n’existe plus une Union soviétique aux portes de l’Occident pour obliger à des compromis ceux qui mènent actuellement si visiblement le jeu. Pour l’instant, ce qu’on observe à la mi-2013, c’est plutôt un approfondissement des gains des gagnants de la période antérieure: le dernier Traité européen en date, les « réformes structurelles », les « dévaluations internes », le sauvetage des grandes banques systémiques par les Etats, etc., tout s’oriente vers une solution simple et élégante à la crise : les gagnants (Etats créditeurs, banques, consommateurs, épargnants, habitants du centre industriel, etc.) continueront à gagner, les perdants (Etats débiteurs, contribuables, salariés, habitants de la périphérie désindustrialisée) continueront à perdre. Et pour l’heure, les perdants ont la politesse de souffrir le plus souvent en silence, ou de ne pas trouver les moyens d’un renversement politique de la situation. That’s all folks. Circulez il n’y a rien à voir. La victoire probable d’Angela Merkel aux élections allemandes de septembre 2013 devrait constituer comme le dernier sceau de cette simple et élégante solution.

En effet, si l’approche d’Aglietta et Brand est sans doute correcte du point de vue économique, elle me parait particulièrement limitée du point de vue politique. Les auteurs se plaignent par exemple de la jurisprudence de la Cour constitutionnelle allemande qui a mis de fait dans les mains du Bundestag de nombreuses décisions d’envergure européenne (p. 185-188). Il faut rappeler que la Cour ne fait que défendre dans ses décisions l’idée que le peuple allemand par ses représentants n’a pas signé pour une « union de transferts » (qu’Aglietta et Brand appellent de leurs vœux, cf. p. 173), qu’il reste maître, via ses représentants, de son budget national, et qu’en pratique, la Cour constitutionnelle allemande n’a en fait rien bloqué du tout depuis 2010. (Cela m’étonnerait ainsi qu’elle donne entièrement raison dans son prochain jugement à la Bundesbank contre la BCE, là on rirait cinq minutes, mais bon ce sont des gentils garçons à Karlsruhe.) La Cour n’interdit pas d’aller au delà en terme d’intégration européenne, mais elle souligne qu’il faudra demander l’avis du peuple allemand si l’on veut aller vraiment plus loin. C’est tout. Cela me parait une attitude éminemment respectueuse du « contrat social » allemand, et dans le fond d’un sain réalisme.

Plus généralement, il me semble que le lecteur pourrait se demander quel sens peut avoir un tel livre, tout au moins dans ses propositions, qui cherche à proposer rien moins qu’un « New Deal pour l’Europe« , alors même qu’il n’est visiblement pas le fruit d’une concertation européenne.  Par exemple, vu les difficultés à établir une politique européenne de l’énergie (pourtant déjà prévue dans le Traité de Rome et dans le Traité Euratom), je me demande si partir sur la piste environnementale n’est déjà pas en soi une erreur. L’Allemagne a fait le choix d’abandonner le nucléaire, et son partenaire principal dans l’Eurozone, la France, n’est même pas capable de fermer une vieille centrale nucléaire comme Fessenheim. Si l’on devait se lancer dans une forte politique industrielle européenne d’appui à l’investissement et à l’innovation, il faudrait peut-être déjà choisir de partir dans une ou plusieurs  directions  unanimement partagées.