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Patrick Marcolini, Le mouvement situationniste.

marcoliniPour me distraire un peu de l’actualité passionnante du moment (la défense de Montreuil commence dans les ruelles de Tombouctou…), je me suis plongé dans le livre du philosophe et historien des idées, Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (Montreuil : Éditions l’Échappée, 2012). Je n’ai pas été déçu. J’ai rarement lu ces derniers temps un ouvrage qui corresponde autant à l’idée que je me fais d’un livre.

Tout d’abord, l’objet en lui-même. Les Éditions L’Échappée ont fait là un magnifique travail. La couverture est bien choisie, surtout vu le sujet; le papier est agréable au toucher;  sa couleur repose les yeux pendant la lecture; la typographie est claire ; les (copieuses) notes de bas de page sont situés en marge sur la page correspondante (et non en fond de livre), ce qui permet de ne pas avoir à les chercher à chaque instant. Il y a en plus très peu de coquilles. Bref, c’est un objet qui fait plaisir à manipuler, sans  être très cher à acquérir (22 euros pour 337 pages). C’est exactement ce genre de travail que les éditeurs doivent faire s’ils veulent que le livre papier continue à exister.

Ensuite, l’intention pédagogique de l’auteur. Non seulement il veut proposer une synthèse de ce qu’on peut savoir sur le « mouvement situationniste » en ne se limitant donc pas à la seule période de l' »Internationale situationniste » proprement dite, mais aussi il fait bien attention de proposer des lectures supplémentaires pour aller plus loin et se faire ensuite sa propre idée. Il y a en effet à la fin de l’ouvrage une bibliographie sélective (p. 333-337). Cette dernière est en plus classée et commentée. En général, plus aucun auteur ne se livre à ce genre d’exercice, pourtant commun dans les publications des années 1950 ou 1960, sans doute faute de temps et de place de l’ouvrage (ou de courage vis-à-vis d’autres auteurs?). De plus, les notes de bas de page (ou plutôt de côté en l’occurrence) montrent un souci constant de proposer des lectures accessoires en français, en particulier sur les ramifications internationales du mouvement. Après tout,  n’est-ce pas là un principe pédagogique de base de supposer que tous les lecteurs ne parlent pas quelques langues étrangères. P. Marcolini est visiblement l’inverse du philosophe qui écrase de son autorité son lecteur sous le poids d’une citation sans traduction, au pire en grec ancien ou au mieux en allemand.

Ensuite, sur le fond, l’ouvrage parcourt à travers une série de chapitres, à la fois autonomes et liés, toute la parabole du situationnisme depuis son origine dans l’Internationale lettriste des années 1950 jusqu’au post-situationnisme des années 1970 à nos jours. N’étant pas du tout spécialiste de ce mouvement, j’y ai trouvé une introduction vraiment bien faite. Elle m’a semblé crédible et logique. Elle cadre avec ce que je peux savoir par ailleurs. Tous les enchaînements intellectuels et historiques sont clairement explicités. Si j’ai bien compris, il s’agit d’un travail de thèse qui a été retravaillé par l’auteur pour produire un livre destiné à l’honnête homme. L’auteur semble aussi bien connaître ce petit milieu international des (post-)situationnistes, vu la description étonnante de précision des lieux de diffusion de cette pensée dans les années 1980-1990 (revues, librairies, livres, etc.) (p. 207 et suivantes). L’objectif de présentation d’un mouvement intellectuel dans son temps et de ses ramifications ultérieures me semble pleinement atteint. Vu la propension, semble-t-il intrinsèque à l’esprit situationniste à la polémique et à l’exclusion, je suppose que P. Marcolini doit se faire vilipender par ailleurs, sans doute parce qu’il remet le situationnisme dans son contexte historique et dans ses influences déniées (en particulier celles de J. P. Sartre d’une part et du surréalisme d’autre part). Le seul reproche que je ferais à la présentation faite par l’auteur du situationnisme, c’est de ne jamais élucider de quoi vivent tous ces joyeux luron(ne)s. En effet, une des premières idées fondatrices du situationnisme n’est autre qu’un refus radical du travail tel qu’il existe dans la société de l’époque. P. Marcolini explique bien que le situationnisme commence en pratique par des virées alcoolisées et collectives dans le Paris des années 1950 – théorisées ensuite sous le terme de « dérive », voire de « psychogéographie » (cf. la couverture de l’ouvrage qui est une illustration de cette approche). Or, de quoi vivent donc ces hommes et ces femmes dont l’auteur nous retrace les aventures dans la pensée? Certains sont artistes (Asger Jorn) ou auteurs bénéficiant d’un public (comme sans doute Guy Debord), ils semblent donc vivre de cela, mais les autres? Dans la mesure où les situationnistes voulaient rompre avec le capitalisme ici et maintenant, sans transition, que font-ils pour vivre? J’en connais beaucoup qui feraient bien la même opération pour eux-mêmes, mais qui sont bloqués dans leur échappée par ce petit détail… Mais je crois que l’auteur serait d’accord avec ma critique dans la mesure où, lui-même, l’esquisse sur le plan intellectuel (voir plus loin) .

Sur le plan de l’histoire des idées, P. Marcolini inscrit le « situationnisme » dans la filiation du « romantisme », mais aussi du « futurisme ». De fait, les écrits et propos des situationnistes oscillent dans les années 1950-1960 entre deux pôles : d’une part, il existe dans leurs écrits et pratiques une nostalgie d’un âge d’or pré-capitaliste, ou même d’un âge pré-division du travail, une méfiance vis-à-vis de la technique, une critique de la « modernité » des années 1950, avec concrètement une nostalgie du « vieux Paris » opposé aux « grands ensembles » rationnels à la Corbusier; d’autre part, il existe aussi une fascination pour les progrès de la technique, qui permettront à un terme pas si lointain à l’humanité de ne plus avoir à se soucier de son ordinaire, et de vivre enfin pleinement le présent. Quoique P. Marcolini ne tire pas une telle conclusion, il m’a semblé que les situationnistes sont prisonniers du mythe de la réconciliation. Après bien des tribulations, l’humanité sera heureuse et libre comme aux premiers jours. Bullshit, of course! Mais ils ne sont pas les seuls.

Par ailleurs, le livre ne se contente pas de constituer une histoire qui pourrait tourner à la légende dorée des situationnistes et de saint Guy Debord, il en propose une critique serrée du point de vue d’une critique sociale à réinventer. Pour résumer, les situationnistes, partis d’une critique artiste de la société et de l’art, proposent une insurrection immédiate de la subjectivité et un refus total et définitif du travail et de la consommation aliénantes. Il ne faut pas attendre le « Grand Soir » révolutionnaire en se perdant dans le long et patient travail de mobilisation des masses à la manière des partis et des syndicats ouvriers, il faut le vivre de suite pour soi-même en créant des « situations » de libération. Cette attitude est bien sûr raccord avec la montée de l’individualisme, elle aura donc un grand écho parmi les jeunes générations (éduquées) des années 1960 et suivantes. Mais, comme l’ont déjà montré Luc Boltanski et Eve Chiapello (Le Nouvel Esprit du capitalisme), fort bien utilisés par P. Marcolini à l’appui de son propos, cet individualisme, issu de la critique artiste de la société bourgeoise, va être récupéré par le nouveau management qui se met en place à compter des années 1970. Ce dernier, fort intelligemment, dira banco: oui, oui, soyez tous artistes, les gars, vous êtes tous des génies en puissance, devenez tous autonomes dans votre travail, vivez tous pleinement votre subjectivité au travail, oui, d’accord plus de petits chefs, plus de règles bureaucratiques, et plus non plus de syndicats ouvriers qui cassent l’ambiance, il faut de la créativité, de l’innovation, de la nouveauté à tout prix, et surtout éclatez-vous dans votre job, si nécessaire prenez de la coke (à vos frais tout de même), nous sommes tolérants, nous adorons les créatifs et abhorrons les « risquophobes », banco pour tout cela, mais attention, petit détail, nous (capitalistes) garderons les profits de vos œuvres! Tous artistes certes, mais salariés ou indépendants dépendants tout de même.  Je caricature à dessein l’enchaînement, mais il y a beaucoup de cela pour l’auteur.

Par ailleurs, le situationnisme aurait eu la mauvaise idée de vouloir casser la « société du spectacle » par un détournement du spectacle. Pour mettre en cause l’art (académique), il faut détourner ses codes – c’est le mantra des avant-gardes artistiques depuis le milieu du Dix-Neuvième siècle. Pour mettre en cause une société qui se fonde sur la délégation à certains individus seulement de l’agir humain dans tous les domaines de la vie (via la division du travail et les diverses formes de représentation), ce que les situationnistes appellent « le spectacle »,  il faut détourner les codes sociaux en vigueur. Idéalement, il ne faudrait plus de division du travail ou plus de représentation du tout. Tout le monde doit devenir une subjectivité agissante. Or, en pratique, les situationnistes constituèrent toujours une minorité qui a produit une nouvelle forme de spectacle. Il y a toujours des meneurs et des menés. Comme dans le « happening » artistique, il reste une séparation entre ceux qui ont l’initiative et les autres. Du coup, à travers l’influence du situationnisme sur les arts, la culture, la publicité, la communication, le cinéma, etc., le spectacle en a été renouvelé, et c’est tout. Si on regarde du côté du monde de l’art,  le mantra de la rupture avec l’ordre bourgeois de l’art a abouti de nos jours à un art parfaitement spectaculaire, un art de l’épate à prix de platine (« à prix d’or » est une expression bien trop faible vu les niveaux de prix des oeuvres). En terme de science politique, P. Marcolini a sans doute raison de nous amener sur la piste selon laquelle il ne faut pas confondre l’invention de nouvelles formes d’esthétisation d’une mobilisation avec son effectivité à bâtir un rapport de force. Certes une nouvelle esthétisation permet de gagner un accès aux médias, avides de ce genre de nouveauté, mais la victoire éventuelle n’est que temporaire, factice (ex. non cité dans l’ouvrage, « Les enfants de Don Quichotte » et leurs tentes rouges, qui aboutissent à la loi DALO, loi fort médiatisée qui ne change pas grand chose en pratique sur le mal-logement).

Que propose alors P. Marcolini pour dépasser les impasses du situationnisme en tant que critique sociale? Je crois avoir repéré trois pistes. D’une part, il faut rompre avec la « religion du nouveau », issue de la critique artiste. Il est peut-être temps de se demander rationnellement ce qui vaut la peine d’être détruit et ce qui vaut la peine d’être conservé: cela vaut aussi bien pour les institutions sociales que pour l’environnement. Face à des idéologique libéraux, qui aimeraient pour certains se débarrasser de tout ce qui entrave encore les choix individuels (marchands), il est peut-être temps pour la critique sociale d’assumer clairement sa défense de règles morales et sociales, issues de l’histoire longue des sociétés. D’autre part, il faut peut-être arrêter de valoriser la subjectivité comme alpha et oméga de toute chose, il existe aussi les nécessités du commun. Enfin, il faut arrêter de mépriser  le travail ordinaire. On remarquera toutefois que ces trois pistes qui nous mènent plutôt du côté d’une relecture de l’héritage du mouvement ouvrier (avec G. Orwell comme grand prédécesseur) et reviennent à nier en fait la substance de ce que fut le « mouvement situationniste »  – soit, si on veut bien se moquer – un groupe de branleurs de première classe, refusant le travail plébien, mais fort productifs par ailleurs, en résumé des caricatures d’intellectuels ascétiques à la Max Weber .

En tout cas, saluant encore une fois le travail de l’éditeur et de l’auteur, je souhaite à ce bel ouvrage d’avoir de nombreux lecteurs.

Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques.

Le livre de Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques (Paris, Editions Zones, 2010) constitue une très bonne introduction aux « nouvelles pensées critiques », soit les tentatives de renouvellement de la théorie politique se situant au delà du socialisme  classique sans en renier cependant les intuitions originelles de combat dans l’histoire pour l’égalité réelle entre les individus.  Bien sûr, le sujet s’avère tellement vaste qu’il ne s’agit en fait que d’une sélection par l’auteur des écrits les plus pertinents à ses yeux pour une réflexion  contemporaine sur l’avenir du socialisme (voir la conclusion, p. 303-310).  Ainsi, ni  certains développements de la pensée écologique (en particulier sur la « décroissance »), ni la réflexion d’origine féministe sur le « care », ni le « socialisme du XXIème siècle » du Président Chavez, ni (bien sûr) les théories d’Anthony Giddens et de tout autre forme de révisionnisme droitier social-démocrate, ne sont abordés ici. Comme l’annonce le titre, il s’agit de voir ce qui se passe à gauche toute. On trouvera ce livre en texte intégral sur le site de son éditeur – ce qui constitue un choix plutôt audacieux du point de vue éditorial. Pour ma part, en amoureux du livre imprimé, j’ai acheté la version tangible du livre. J’espère ne pas être le seul.

L’intérêt du livre constitue d’abord en une reconstitution de la généalogie qui mène à ces « nouvelles pensées critiques ». « Tout commence par une défaite » (p. 13), dit l’auteur, à dire vrai et  à le suivre précisément, tout commence par deux défaites à cinquante ans d’intervalle : une première défaite, celle de la « Révolution socialiste mondiale » dans les années 1920 (tout particulièrement en Allemagne); une seconde défaite, celle dont part plus directement l’auteur, à compter des années 1970, celle des mouvements sociaux qui avaient rendu pour un temps  le monde occidental « ingouvernable » (comme disait le rapport de la Commission Trilatérale en 1974). La première défaite donne l’occasion à un « marxisme occidental » (non lié à la doctrine marxiste-léniniste professée dans le camp socialiste depuis Moscou) de se développer : suivant ici  les écrits de Perry Anderson sur le sujet, l’auteur note que ce « marxisme occidental » devient d’autant plus  abstrait (c’est-à-dire  loin des sciences sociales ordinaires) que ses défenseurs ne se trouvent plus être eux-mêmes les dirigeants de branches importantes du mouvement ouvrier et/ou socialiste; de ce fait, les questions de stratégie politique, économique, sociale leur échappent de plus en plus, tout comme le rapport avec le mouvement social qu’ils prétendent guider (de loin). La seconde défaite laisse, si j’ose dire le prolétariat au tapis, tout en faisant émerger d’autres sujets possibles de l’émancipation. L’auteur fait remarquer  que, de ce point de vue, il n’existe pas vraiment de rupture de thématiques entre les années 1960 qui voient s’affirmer les nouveaux mouvements sociaux en concurrence avec le mouvement ouvrier, leur défaite commune dans les années 1970-80, et la résurgence, des premiers surtout, dans les années 1990-2000 (souvent sous le label commun d’altermondialisme).

La première partie de l’ouvrage (« Contextes ») tente donc une mise en perspective historique de ces pensées critiques. Face à ces défaites, les réactions vont s’avérer  différentes, et cela aboutit à une typologie (« convertis », « pessimistes », « résistants », « novateurs », « experts », « dirigeants ») des auteurs pris en compte. Malgré des éléments d’explication proposés des parcours différents des uns et des autres (p. 63-65), cette typologie reste plus descriptive qu’explicative. Par le  vaste tour d’horizon auquel le lecteur est convié ainsi, elle souligne toutefois  l’âge élevé des protagonistes actuels les plus connus (à dire vrai, certaines des personnes citées sont déjà mortes, P. Bourdieu par exemple, quoiqu’elles appartiennent à la même génération aujourd’hui dominante dans ce cadre).   Elle souligne aussi la prééminence des universitaires et des chercheurs, souvent liés de quelque façon à la vie académique d’outre-atlantique .

La seconde (« Système ») et la troisième (« Sujets) parties abordent les auteurs selon qu’ils visent plutôt à la constitution d’une explication critique du monde, ou qu’ils essayent de trouver un sujet nouveau (ou ancien) de l’émancipation (qui ne soit pas, tout au moins directement sous ce nom-là, le bon vieux prolétariat mondial un peu malmené par la réalité ces derniers temps tout de même).

Le lecteur (qui pourrait être un étudiant en mal de préparation d’exposé) trouvera ainsi en seconde partie (« Systèmes ») des présentations fort bien tournées de Michael Hardt et Toni Negri, de Léo Panitch, de Robert Cox, de David Harvey, de Benedict Anderson, de Jürgen Habermas, de Giorgio Agamben, de Robert Brenner, de Giovanni Arrighi, et de Emar Altvater. Tous ces auteurs, à la réputation plus ou moins bien établie, dont le statut critique peut  d’ailleurs poser problème (l’Habermas  actuel, un penseur critique?) possèdent en commun de (re)définir les traits marquants de la situation présente à un très grand niveau de généralité : le(s) capitalisme(s), l’État, l’espace mondial. En gros, ils se posent la question : que dirait le Marx (scientiste) du Capital s’il écrivait de nos jours? On se trouve ici à naviguer entre  des théories qui sont susceptibles d’une discussion  serrée sur leur validité empirique (comme avec R. Cox, R. Brenner ou G. Arrighi par exemple) et des fresques des plus expressionnistes dont on se demande toujours après avoir lu R. Keucheyan pourquoi elles impressionnent tant le chaland. Je pense en particulier à la vision de Michael Hardt et Toni Negri, proposé dans Empire en 2000 et Multitude en 2004, dont l’auteur montre bien qu’elle prend racine dans l’opéraïsme italien des années 1950-60, doctrine pour le moins aussi vague que son successeur actuel sur le sujet réel de l’émancipation.

La troisième partie (« Sujets ») (toujours aussi pertinente pour de futurs exposés), qui réunit dans l’ordre d’apparition Jacques Rancière, Alain Badiou, Donna Haraway, Judith Butler, Gayatri Spivak, E. P. Thompson, David Harvey, Erik Olin Wright, Alvaro Garcia Linera, Nancy Fraser, Alex Honneth, Seyla Benhabib, Ernesto Laclau, Frederic Jameson, multiplie les instances (plutôt que les sujets au sens ancien) qui peuvent faire advenir quelque chose qui pourrait être nommé émancipation. (J’ai choisi cette formule peu élégante pour sortir de l’humanisme eurocentriste et phallocentrique que recèle le mot Sujet…) On oscille ici entre de la sociologie politique, susceptible là encore de discussions factuelles (avec E. P. Thompson ou E. Laclau par exemple), et du prophétisme sur l’Instance à venir,  quelquefois revendiqué à l’état pur, avec en particulier A. Badiou. Sur ce dernier (p. 211-218),  le parallélisme de sa pensée avec certaines versions du christianisme est bien souligné par l’auteur. L’évènement à la mode Badiou ressemble ici furieusement à la parousie christique. (Puisque le Royaume de Dieu/le communisme  n’est pas pour tout de suite, attendons toutefois son avènement dans un temps encore à venir…, et, d’ici là, organisons le culte via quelque grand prêtre.)

La présentation de tous ces auteurs par Razmig Keucheyan  s’avère toujours claire et  éminemment lisible, plus sans doute que bien  des œuvres originales. J’ai ainsi eu l’impression d’avoir compris quelque chose à Slavoj Zijek, ce qui me parait un peu suspect tout de même.  Serait-ce donc si simple? Surtout, au delà  de ce travail de compilation, l’auteur tire des conclusions non dénués d’intérêt (p. 303-310). Il s’interroge sur l’avenir du socialisme à l’aune de ces auteurs, en soulignant si j’ose dire que, si tout n’est pas perdu, « on n’est pas rendu ». Plus intéressant encore que ce constat qui inscrit la lutte pour l’égalité réelle dans la longue durée, il souligne de manière bienvenue quelques écueils de cette pensée critique. D’une part, à quelques rares exceptions prés (essentiellement latino-américaines), ces auteurs n’assument, ou n’ont assumé, aucun rôle de direction dans des organisations de masse : la coupure entre la théorie qu’ils énoncent et la pratique stratégique d’un groupe mobilisé s’avère complète, surtout par comparaison avec l’état du mouvement ouvrier dans les années 1840-1920, d’où, comme le note l’auteur dans sa conclusion, une absence de réflexion proprement stratégique  sur la façon de vaincre (dans la vie politique, sociale et économique telle qu’elle est), et aussi – argument fort – une absence de feed-back à partir des groupes qu’on voudrait mobiliser.   D’autre part, la majorité de ces penseurs sont plutôt âgés (c’est-à-dire qu’ils se sont formés intellectuellement dans les années 1950-1960), et surtout sont des universitaires ou des chercheurs à plein temps. De ce point de vue, l’ouvrage est fort caustique quand il fait remarquer que beaucoup de ces penseurs critiques  se font connaitre et reconnaitre via l’université nord-américaine (même s’ils ne sont pas  américains d’origine). Comme les universités des Etats-Unis dominent le champ académique mondial, elles attirent beaucoup de ces penseurs critiques  qui y trouvent moyens, consécration, audience (et pourquoi pas revenus corrects).  Cette situation, qui résulte aussi sans doute de la liberté de parole aux Etats-Unis par rapport à bien des pays de la périphérie, favorise  l’émergence de personnalités venues des anciens pays du Tiers Monde, et donc une mondialisation de la pensée critique. Mais cette monopolisation de la réputation critique par l’université nord-américaine enferme aussi de fait ces pensées critiques dans la bulle académique dorée des Etats-Unis.  On retrouve la conclusion de François Cusset sur la French Theory (Paris : La Découverte, 2003), aussi radicale sur les campus que coupée de la société américaine englobante. C’est un peu ce qu’on pourrait appeler l’effet Noam Chomsky – mais, après tout, Karl Marx n’a-t-il pas écrit le Capital grâce à l’accès à la  British Library?

Selon l’auteur,  ces pensées critiques (en dehors peut-être de l’aile sud-américaine) refusent avec une ténacité –  presque perverse à mes yeux de politiste –  de se poser même la question de la démocratie représentative telle qu’elle existe, ou du pouvoir tel qu’il est. Dans le panorama des pensées actuellement disponibles sur le marché mondial des idées, il s’agit d’une faiblesse dirimante. Pour triompher dans notre monde tel qu’il est, un mouvement , surtout s’il se veut critique de l’ordre en vigueur, doit mobiliser de vastes masses d’individus, et cela passe souvent, sinon toujours, par l’arène électorale et représentative. Il est vrai que, vu des Etats-Unis, les chances d’une percée électorale un peu significative sous ses propres couleurs  de quelque représentant que ce soit d’une pensée critique ici mise en valeur, sont nulles…

Ensuite, je suis frappé de constater que toutes ces pensées critiques, du moins celles présentées ici, veulent « émanciper », mais qu’elles ne disent jamais au fond « pour quoi faire » après l’émancipation. L’instance libérée des chaines qu’on lui impose fera ce qu’elle voudra de sa liberté. Dans le fond, les diverses formes de  ce post-socialisme-là, comme son ancêtre le socialisme classique, trouvent leurs racines lointaines dans le libéralisme (au sens philosophique des Lumières) en voulant universaliser  en pratique la promesse d’autonomie à tous les êtres humains. Mais on se retrouve là devant la même faiblesse que dans le marxisme classique de Marx, une certaine vacuité de l’homme communiste, ou plus généralement, dans le socialisme à la Jaurès ou à la Blum, qui insistait sur l’individu à libérer. Or cette vacuité ne demande qu’à être remplie par des propositions de vie bien peu porteuses d’une vie  radicalement nouvelle : le prolétaire exploité devient ainsi  au bout du compte le salarié petit-bourgeois, la femme dépendante de son mari se transforme en  femme  libérée qui fait carrière en entreprise, les personnes de couleur discriminées peuvent s’affirmer comme des petits bourgeois comme les autres, le peuple indigène  colonisé ou exploité  se transforme (avec un peu de chance) en rentier de ses ressources naturelles, l’homosexuel jadis martyrisé veut désormais se marier et devenir un parent comme les autres, etc. Dans toutes ces situations, l’égalité réelle entre individus ou groupes y gagne sans aucun doute, et la souffrance diminue  certainement pour l’instance qui se trouve désormais émancipée, mais toutes ces modifications ne changent pas vraiment les rapports des êtres humains entre eux, ni entre ces derniers et la nature.  Le mode de vie petit bourgeois triomphe – et c’est quelqu’un qui mène une vie tout ce qu’il y a de plus petit-bourgeois qui écrit ceci! Imaginons même que les instances les plus apparemment radicales, par exemple celles représentées par Judith Butler qui propose rien moins que la fin des identités sexuelles ou de Donna Haraway qui nous invite à reconnaitre le caractère d’ores et déjà cyborg de l’humanité, atteignent leurs objectifs en termes de redéfinition de la culture : il n’y a plus d’identité sexuelle et nous sommes des machines – quels magnifiques marchés s’ouvrent là aux capitalistes de toute nature! (Et ils sont  d’ailleurs déjà ouverts… il suffit d’ouvrir les yeux!)

Enfin, avec la sélection proposée par R. Keucheyan, on peut se demander si nous ne nous trouvons pas en face, tout au moins pour une bonne part, d’une sélection des œuvres qui offrent le plus de gains dans la distinction qu’elles offrent à ceux qui s’en réclament. Dans certains cas, comme avec M. Hardt et T. Negri, Slavoj Zizek, ou A. Badiou, les  propositions qu’ils énoncent le seraient-elles dans un langage plus simple et partagé qu’elles n’auraient aucun succès! Trop flou ou trop banal. Une des difficultés de la pensée critique réside peut-être d’être prise elle aussi dans l’obligation de faire nouveauté, d’être un produit éditorial comme les autres à renouveler. Or, peut-être, il ne peut exister tant de nouveauté que cela en cette matière. La très roborative lecture de l’ouvrage R. Keucheyan permet en tout case de commencer un utile défrichement, qui peut aussi être un salutaire déniaisement  .