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Deux livres à propos des vaincus de l’anthropocène.

Je suis d’humeur fort morose ces temps-ci. Deux livres, fort différents, que j’ai réussi à finir cet été – celui de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation (Paris : La Découverte, 2017) et celui coordonné par Cédric Biagini, David Murray et Pierrre Thiesset, Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs. Paris/Vierzon/Montréal : L’échappée/Le Pas de côté/Ecosociété,  2017) – ont de fait alimenté ma morosité. Ils abordent chacun à leur manière une question qui semble devoir devenir dans les temps à venir de plus en plus évidente: mais pourquoi diable la société occidentale et le reste du monde à sa suite ont-ils choisi une voie de développement économique, social et politique qui nous mène tout droit au désastre écologique, à la fin de notre monde? Pas à la fin du monde sans doute, mais tout de même à beaucoup de désagréments.

Pour tout esprit averti, il va en effet désormais de soi que le changement climatique et tous les autres impacts de la société industrielle  sur la nature (perte de biodiversité, pollutions chimiques, etc.) vont mener, dans un délai désormais inscrit dans une vie d’homme, à une ou plusieurs catastrophes – dont nous avons probablement autant une idée exacte que les Européens éduqués d’avant 1914 pouvaient avoir des formes et des conséquences de l’inévitable guerre à venir qu’ils pressentaient pourtant. (En gros, cela sera cent fois pire et inédit que nos pires appréhensions: l’histoire possède bien plus d’imagination que nous.)  Du coup, il devient urgent de se demander comment on a pu en arriver là. Personne n’aurait donc pensé à avertir l’humanité (occidentale) du désastre qui se profilait? Eh bien non, au contraire, selon ces deux livres, il y a eu en réalité une kyrielle de penseurs qui ont bien vu que quelque chose d’inédit, de fort mal venu, avait commencé avec la Révolution industrielle dans le rapport entre l’homme et la nature – ce que l’on appelle de plus en plus désormais « l’anthropocène » -, et que cela ne pouvait que très mal tourner si on n’y prenait garde. D’un autre point de vue, il n’était bien sûr pas écrit que cela doive mal tourner. Si l’on avait suivi les réflexions et suggestions de ces mêmes nombreux auteurs, l’histoire humaine aurait peut-être pu être autre.

Les deux livres s’inscrivent bien sûr dans des champs très différents. (Et je m’excuse d’avance auprès de S. Audier s’il venait à lire ces quelques lignes de le présenter en telle compagnie si militante.) L’épais livre de Serge Audier restitue en effet le minutieux travail d’un philosophe universitaire. Connu pour ses travaux sur le néo-libéralisme (ou plutôt les néo-libéralismes), le philosophe S. Audier se fait ici historien de toute une série d’auteurs et de courants de pensée qui ont préfiguré depuis le début du XIXème siècle ce qu’il appelle dans son ouvrage la « société écologique » – c’est à dire un concept encore à définir d’harmonisation entre les aspirations à l’émancipation humaine (dans la lignée du XVIIIème siècle) et les contraintes de notre existence dans et par la nature. Comme son titre l’indique d’emblée aux initiés, l’ouvrage s’inscrit dans une polémique savante et politique à la fois. En effet, l’un des buts que s’est fixé Serge Audier est de montrer que l’équivalence établie à fin dépréciative de toute pensée écologique par certains penseurs libéraux – équivalence qui serait en gros « écologie=romantisme=irrationalisme=haine de l’homme=amour de la nature = nazisme = suppression de la liberté » – pour déconsidérer politiquement tout engagement politique en faveur de la nature ou simplement de l’environnement s’avère fausse. Le titre du livre constitue une allusion au livre de Karl Popper, la Société ouverte et ses ennemis, et ce n’est pas là du tout un hasard.  Serge Audier entend en effet démontrer que la plupart de ceux qui ont pensé le rapport homme/nature depuis le XIXème siècle l’ont fait dans une perspective d’émancipation de l’individu et/ou de la société. Ils sont donc, non pas du côté d’une vision hiérarchique et conservatrice du devenir de l’humanité, du côté Platon pour reprendre la dichotomie à la Popper, mais, du bon côté de la force si j’ose dire, du côté de la liberté, de l’égale dignité des êtres, de l’émancipation.  Le livre apparait ainsi comme une  réponse à Luc Ferry et son vieux pamphlet des années 1990, Le Nouvel Ordre écologique.

Cette polémique, qui vise à redonner une dignité de gauche à la pensée de la Nature, m’a paru le point de loin le moins intéressant de l’ouvrage. En effet, il n’aura échappé à personne, sauf peut-être à l’auteur plongé dans trop d’ouvrages philosophiques – qu’il me pardonne cette pointe -, que toutes les forces partisanes qui se sont développés sur la base d’une réflexion écologique depuis les années 1960-70, se sont imperturbablement situées sur la gauche de l’échiquier politique et qu’elles sont entrées en conflit avec les forces nationalistes, conservatrices, réactionnaires, de tous les pays. Sauf à faire du nazisme, le premier grand parti écologique de l’Histoire – dans un grand délire anti-écolo à la Causeur -, il faut admettre que l’écologie, quand elle réussit à se politiser, à peser (un peu) dans un contexte démocratique, se situe toujours à gauche, du côté de l’émancipation individuelle et collective (avec le plus souvent des liens forts avec les luttes des femmes, des minorités sexuelles, etc.). Il suffit pour s’en convaincre de suivre un peu l’actualité mondiale: qui se bat ces jours-ci pour sauver un forêt primitive en Pologne? Contre qui? Comme d’habitude, des écolos (hommes et femmes confondus) contre des conservateurs (catholiques en l’occurrence) grands adorateurs du Dieu Mammon.

En revanche, en dehors de cet effet, si j’ose dire de champ académique/éditorial qui rend pertinent en philosophie politique un débat qui ne fait pas guère de sens en sociologie politique, le livre de Serge Audier constitue un régal de lecture. En effet, au fil de plus de 700 pages,  il renoue les fils épars de toute une tradition de penseurs qui ont bien compris, très tôt, que le rapport de la société industrielle naissante à la Nature était pathologique, peu durable, inégalitaire. La réflexivité/conscience écologique, au sens contemporain du terme, apparait donc avant le milieu du XXème siècle. En réalité, elle marque, certes en filigrane, tout le XIXème siècle, avec souvent chez ces auteurs, un mélange de rationalité (scientifique), d’esthétique, de philosophie et de morale. On va de C. Fourier à J. Stuart Mill, en passant par R. W. Emerson, W. Morris, D. Thoreau, etc.  (Le nombre d’auteurs cités, connus et moins connus, aurait d’ailleurs amplement justifié la présence d’un index.) En exhumant tous ces auteurs, éparpillés dans tout l’Occident d’alors, et aussi leurs nombreux liens d’influence ou de camaraderie, S. Audier montre que la gauche n’était pas condamnée à suivre la voie qu’elle a finalement suivi, à savoir l’acceptation pleine et entière du capitalisme industriel au nom du bonheur même du peuple. La voie prônée par exemple par un William Morris, pour citer l’un des personnages les plus connus de cette histoire, aurait pu être suivie. Les prolétaires en s’émancipant (un peu) auraient pu devenir autre chose que des producteurs (plutôt) aliénés dans leur travail et des consommateurs (vaguement) repus. L’industrialisme du compromis social-démocrate à l’ouest ou du socialisme d’État à l’est des années d’après 1945, dont Raymond Aron décrivait jadis la convergence dans son livre sur la société industrielle, auraient été évitables si l’on avait pris au sérieux les alertes, réflexions, prémonitions, propositions, et aussi savoirs, de toutes ces voix qui ont fini ignorées ou minorées. Il faut bien dire qu’on sort de cette longue et roborative lecture un peu essoré moralement de constater que tant de propos furent tenus – toujours minoritaires certes, comme le précise inlassablement S. Audier au fil des pages – qui surent voir venir les choses et qui en appelèrent à un autre avenir pour l’humanité. Il s’avère assez troublant de constater que tant de possibilités  ont été évoquées en vain.

L’effet plutôt déprimant se trouve être assez similaire à la lecture de l’ouvrage consacrant cinquante notices à ceux que les coordinateurs présentent comme les précurseurs de « la décroissance » – entendue comme un mouvement politique contemporain. Il s’agissait pourtant pour les auteurs de motiver le lecteur à penser et à agir autrement en se dotant d’armes intellectuelles venus d’une pluralité de bons auteurs, mais, là encore, le rappel de tous ces bons esprits qui nous ont prévenu laisse une impression un peu amère. La qualité des notices, souvent parues auparavant dans la revue militante La Décroissance, s’avère par ailleurs parfois très inégale. Pour les personnages du XIXème siècle, on constatera un fort recoupement avec les auteurs étudiés par S. Audier (W. Morris, S. Jevons, J. Ruskin, H. D. Thoreau, etc.). La sélection présentée s’avance ici plus dans le XXème siècle, et elle m’a paru présenter une différence d’ensemble avec l’approche des auteurs par S. Audier : une plus grande présence de la réflexion spirituelle, plus individualiste, avec des personnages comme R. Tagore ou J. C. Powys. Cette différence m’a en effet frappé : S. Audier insiste plus sur l’argumentation de philosophie politique et sociale des auteurs, alors que les auteurs de la mouvance décrite par La Décroissance s’approchent souvent du problème spirituel ou de la motivation ultime de nos actes. En effet, l’un des problèmes centraux de toute proposition d’une autre société que celle du capitalisme doit se préoccuper de la motivation des individus qui feraient vivre cette société. En effet, en résumé, dans le capitalisme, l’individu ordinaire vit pour consommer des biens et des services procurés par le marché, or comment peut-on se déprendre des joies/aliénations de la consommation accrue procurée par le capitalisme des deux derniers siècles? Pour l’instant, en pratique, personne n’a trouvé une solution, adaptée à des masses individus, qui permette de ne pas faire de l’individu un consommateur avide de toujours plus de consommation, sauf à faire appel au système de régulation morale liée à une religion (à la manière des Amish les plus traditionnels). La manière qu’a S. Audier de présenter les précurseurs de la société écologique fait  un peu l’impasse sur cet aspect de la motivation : en gros, pourquoi ne devrait-on pas être un consommateur prêt à tout polluer/détruire sur cette planète tant qu’on peut en retirer un plaisir? Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’organiser une belle fête qui aboutirait à sa propre fin? Une vie courte et joyeuse offerte par le capitalisme fossile et extractiviste, comme l’avait prévu l’économiste S. Jevons dès le milieu du XIXème siècle, plutôt qu’une vie longue et sans attrait (?) offerte par la société écologique.

Un tout autre aspect m’a frappé à la lecture de ces deux ouvrages, fort différents comme je l’ai dit, c’est l’incapacité de tous ces auteurs à penser la puissance et la pluralité de l’humanité. Par puissance, j’entends ici le fait que l’humanité (homo sapiens sapiens) est constituée d’une multitude de groupements humains – de taille et d’organisation très différentes – et surtout de puissances d’agir sur les autres groupements très différentes.  Malheureusement, la puissance d’agir d’un groupement sur un autre est depuis un moment déjà très fortement corrélé à la maîtrise de la science, de la technique, et surtout de l’énergie, par chacun. Pour le dire très simplement, les diverses versions de société écologique que tous ces auteurs dessinent sous nos yeux sont séduisantes prises comme organisation possible d’une société pacifiée ou d’un ensemble de sociétés pacifiées, mais elles paraissent d’emblée inadéquates face à la possibilité d’une autre société externe à elle/s plus puissante et hostile. Bref, c’est bien beau de rêver à des sociétés écologiques, comme le fait W. Morris dans son célèbre News from nowhere – qui se ressemblent d’ailleurs souvent par la diminution de la taille des organisations économiques, politiques, sociales qu’elles supposent – quand il existe au dehors des sociétés prédatrices et surtout plus puissantes. Tous ces auteurs semblent perdre de vue dans leur réflexion au passage cet aspect désagréable de la condition humaine – alors même d’ailleurs que beaucoup n’ignoraient pas les ravages des colonisations, de l’esclavagisme, de l’impérialisme des puissants sur les faibles qu’ils combattaient par ailleurs.

En pratique, cela voudrait dire que, si, mettons, un pays se décidait à se passer des énergies fossiles ou des matières premières présentes sur son territoire, il lui faudrait être en mesure de se défendre contre un pays ou une organisation prédatrice décidée à s’en emparer. Cela suppose d’être au même niveau de puissance que l’adversaire, et donc de recourir à beaucoup de science, de technique et d’énergie pour résister. Les anarchistes diraient simplement qu’il faut que les États et leurs prétentions de puissance disparaissent. De nos jours, il faut ajouter au triste tableau, certaines multinationales, dont il serait bien naïf d’ignorer la puissance d’agir pour s’emparer de ressources naturelles au détriment des populations les moins avancées dans la quête de la puissance. Autrement dit, la dynamique de la puissance me parait être indispensable à penser pour envisager de manière réaliste au cours du XXIème ou du XXIIème siècles une « société écologique ». Pour l’heure, les sociétés les plus capitalistes et les plus gourmandes en énergie et matières premières demeurent aussi les plus puissantes – et, franchement, j’ai bien du mal à imaginer comment ce cercle puissance/économie/énergie que la science et la technique entretiennent pourrait être brisé. J’ai bien peur au contraire que l’écart ne cesse de se creuser.

En somme, croiser une vision un tant soit peu réaliste de la politique mondiale contemporaine et une aspiration à « la société écologique » me parait difficile – sauf à imaginer qu’une société écologique particulière découvre un moyen inédit pour subjuguer les autres puissances.(Et je ne crois pas que cela soit la non-violence gandhienne…) Au final, Serge Audier  cherche les raisons de l’échec de tous ces penseurs à influencer la réalité historique (ce qui devrait être le thème d’autres ouvrages qu’il est en train d’écrire). A le lire, le poids du capitalisme consumériste  – aussi bien dans les structures que dans les mentalités qu’elles forment – vient tout de suite à l’esprit. J’y ajouterai volontiers l’oubli par tous ces bons auteurs de la volonté de puissance des États, des peuples, des élites.

Et comment sortir de la volonté de puissance? Vaste question, comme dirait le dernier héros en date de l’Histoire de France.  Morosité, morosité, vous dis-je.

 

 

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Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable.

Par plusieurs sources convergentes, j’ai cru comprendre que le livre de Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, qui vient d’être traduit en français par les éditions De Boek (Bruxelles, 2010) représentait un vrai pas en avant dans les conceptions alternatives et réalistes à la société actuelle. J’ai même lu qu’on n’aurait parlé que de lui  lors de la dernière Université d’été des Verts (selon le journaliste Pascal Riché, de Rue 89. Le mensuel, n°3, octobre, 2010, « Et si la croissance ne revenait plus… », en particulier p. 66). Curieux, je m’en suis allé  lire l’ouvrage derechef.

J’ai été à la fois séduit et déçu.

Premier point : le livre se ressent d’une traduction depuis l’anglais un peu rapide et quelque peu approximative par moments. Cela n’est sans doute pas très important, mais le lecteur sent qu’il perd une part de l’information contenue dans l’ouvrage de ce seul fait. (Il serait amusant de savoir quelles furent les conditions faites aux traducteurs par les éditions De Boek et par le Centre Etopia de Namur, qui assument conjointement la paternité de cette édition française… sans doute a-t-on exigé de leur part une trop forte productivité horaire du travail… cette remarque perfide se comprendra mieux en lisant ce qui suit.)

Second point : le livre correspond à la synthèse parue en anglais en  2009 par un économiste britannique des travaux sur le développement durable d’une commission para-gouvernementale établie au Royaume-Uni depuis le début des années 2000. Rédigé au plus fort de la crise, le texte fait dès lors comme si le capitalisme tel que nous le connaissons, en particulier sous ses aspects financiers, se trouvait sur le point de s’écrouler. Certains (dont semble–t-il T. Jackson) ont pu certes avoir cette impression entre l’automne 2008 et le printemps 2009, mais force est de constater à l’automne 2010 que tout semble bel et bien rentré dans l’ordre capitaliste normal…  En surface du moins, les diverses crises ont été surmontées… LVMH doit même, parait-il, fermer ses magasins Vuitton avant l’heure de peur d’être en rupture de stocks  pour les masses millionnaires et milliardaires de notre belle planète. Un train de luxe vient même d’être inauguré pour relier Nice à Moscou, comme du bon vieux temps des tsars.  Vive la Nouvelle Russie ! Bref, quand j’ai lu ce livre il y a quelques jours, je n’ai pu m’empêcher de le trouver déjà un peu daté. Vous (nous) êtes (sommes) en train de payer à 100%  l’addition de leur crise, et vous (nous)  ne pipez (pipons) mot. Tout continue comme avant, en pire. Vae victis!

Troisième point : l’intérêt de l’ouvrage consiste à démontrer clairement pour un non-spécialiste que le « développement durable » représente une  baliverne pour les gogos. Selon l’auteur (cf. chapitre 5, Le mythe du découplage, p. 77-94), l’idée selon laquelle on pourrait découpler à l’horizon 2050 la croissance économique et l’utilisation de ressources énergétiques émettant des gaz à effets de serre s’avère irréaliste au plus haut point, ou tout au moins suppose des gains d’efficacité tels dans l’utilisation des ressources  qu’ils supposent un autre niveau technologique que celui dont nous pouvons envisager disposer, même à moyen terme. Pour stabiliser à un niveau raisonnable le niveau des gaz à effets de serre dans l’atmosphère, tout en admettant une augmentation modérée de la population mondiale, tout en souhaitant un rattrapage du niveau de vie des pays actuellement développés  par les pays les plus pauvres via la croissance, on se  heurte donc à une impasse. « Si nous prenons l’équité au sérieux et que nous voulons que les 9 milliards d’habitants de ce monde jouissent d’un revenu comparable à celui des citoyens de l’UE d’aujourd’hui, la taille de l’économie [mondiale] devrait être multipliée par 6 entre aujourd’hui et  2050, avec des revenus croissant au rythme annuel de 3,6%. Atteindre l’objectif du GIEC en matière d’émission  dans un tel monde signifierait abaisser l’intensité en carbone de la production économique de 9% chaque année durant les 40 prochaines années. Il faudrait en 2050 que l’intensité en carbone soit 55 fois inférieure à celle d’aujourd’hui (…). » (p. 89-90) Ce genre de constat dans un monde où la Chine serait  selon certaines statistiques déjà devenu le premier marché automobile mondial devrait paraitre à tout un chacun évident.

Plus généralement, l’auteur souligne qu’on ne sait pas faire, en l’état actuel de nos technologies, de la croissance économique sans augmenter parallèlement les flux matériels (ressources et déchets) qui y sont associés.  Même si tous les biens et services que nous consommons deviennent moins gourmands en matière et en énergie à produire, comme à l’échelle de la planète nous en consommons beaucoup plus… Par ailleurs, on ne sait pas faire non plus de la croissance (au moins en temps de paix) sans augmenter la consommation finale d’individus (soit du pays même, soit des pays dans lesquels on exporte les biens et services produits). Et, comme actuellement, sans croissance, nos économies, en particulier en raison de l’inexorable augmentation de la productivité du travail, ne nous mènent qu’au chômage de masse, à la pauvreté et à la  misère, nous sommes coincés. Comme chacun le sait depuis 2008-09, sans consommateur en dernier ressort, il n’y a pas d’économie mondiale qui vaille!

L’auteur propose une stratégie pour sortir de cette impasse.

Tout d’abord, il faut revenir à la source même de l’envie (excessive) de consommer. Au delà d’un certain niveau d’aisance matérielle (autour de 15.000 dollars par an de revenu annuel par habitant et par an), les biens et services consommés servent en effet beaucoup plus à attester de la place de chacun dans la hiérarchie sociale qu’à tout autre chose. C’est l’effet Rolex qu’on doit avoir à 50 ans pour attester qu’on a réussi sa vie. Ainsi, au delà d’un certain niveau de consommation, toute croissance supplémentaire  du revenu national n’apporte rien au bonheur collectif, puisque ce que les uns gagnent en consommant plus et en écrasant de ce fait leurs voisins, les autres le perdent en frustration. Il faut donc casser les dispositifs qui encouragent cette course à la consommation de distinction, en particulier quand cela concerne l’acquisition de biens ou de services demandant beaucoup de flux matériels pour être produits. Il faut aller vers une société où la consommation ne déterminerait plus le statut de chacun, vers une société où les satisfactions se trouveraient plus dans des situations de sociabilité positive.

Ensuite, pour occuper toute la population en âge de travailler, il faut réorienter toute l’économie ou presque vers des secteurs de service à la faible productivité du travail, et aussi réduire drastiquement le temps de travail au profit d’un temps de loisir destiné à des activités socialement valorisantes pour l’égo; les politiques publiques doivent ainsi viser à  développer tout ce qui procure de la satisfaction individuelle sans nécessiter des flux matériels importants pour avoir lieu. T. Jackson prend bien soin de préciser à de nombreuses reprises que l’épanouissement individuel – le projet moderne par excellence de l’Occident depuis les Lumières –  reste au centre de son économie future, mais qu’elle prend des formes sobres en terme de flux matériels associés. Il ne s’agit nullement de retour à un collectivisme, mais d’individualisme sous contrainte écologique.

Enfin, pour financer le virage sur l’aile de l’économie vers une moindre utilisation d’énergie, de flux matériels de toute nature, on doit dans la période de transition augmenter radicalement l’investissement dans ces nouvelles manières de produire au détriment de la consommation finale des ménages. T. Jackson ne dit pas en effet qu’il ne faut pas chercher à être plus efficace dans l’utilisation de l’énergie et des flux matériels, qu’il ne faut pas chercher à découpler activité économique et flux matériels, mais que, sauf miracle technologique imprévisible à ce stade, ce découplage ne peut en soi suffire à atteindre les objectifs écologiques qu’on prétend se donner en parlant de développement durable.

Sa stratégie vise donc à combiner non-augmentation ou même baisse de la consommation matérielle des ménages (en tout cas pour les pays développés) et  augmentation forte de l’efficacité écologique de l’économie, tout en rendant ceci acceptable socialement et économiquement par une reformulation des objectifs individuels de vie souhaitables. Dans une telle société, les amateurs frugaux d’activités dévoreuses de temps (du genre collection de timbres, randonnée pédestre, bridgeurs, etc.) devraient être tout à fait satisfaits, un peu moins les amateurs d’activités genre shopping, fooding et autre chose en -ing. Pour le petit weekend en amoureux à Barcelone, ma chérie, on verra cela dans une prochaine vie…  Les critiques y verront facilement la transposition à l’échelle de l’ensemble de la société des mœurs (idéales?) d’un chercheur ou d’un professeur d’Université, qui rêve, non tant de sa prochaine Rolex que d’avoir du temps pour ses chères recherches et ses chères marottes… et qui, dans une société où la consommation matérielle serait réduite au strict nécessaire, retrouvera quelque moyens de se situer  de nouveau en haut de l’échelle hiérarchique… (Toute ressemblance avec l’auteur de ces lignes n’est pas fortuite bien sûr.)

Ma présentation de la stratégie de l’auteur se trouve sans doute très simplifiée, mais je crois en avoir présenté l’essentiel pour que le lecteur de ce blog comprenne cependant ma réaction déçue de politiste. En effet, la réorientation de l’économie, que nous propose T. Jackson, m’apparait à ce stade de l’évolution des sociétés développés comme totalement irréaliste. En gros, il nous propose une économie de guerre : les particuliers consomment moins, mais socialisent plus dans des formes à inventer (ou à réinventer) ce qui flatte leur égo; l’État ou les entreprises investissent avec l’épargne issue de cette moindre consommation dans des processus permettant d’économiser à terme énergie et flux matériels de toute nature.

Malheureusement, il n’existe à ce stade aucune chance qu’une majorité démocratiquement élue dans un pays développé se résolve à ce genre de virage sur l’aile. (Sauf peut-être dans le cadre d’une guerre.) Les derniers résultats électoraux en date dans les pays européens démontrent plutôt le contraire : si l’on propose aux électeurs d’augmenter leur consommation individualisée matérielle et de réduire leurs impôts, on possède de bonnes chances de gagner les élections, y compris dans des pays plutôt riches comme la Suède. Inversement, si on leur propose de passer à une économie telle que la décrit T. Jackson, on se trouve certain d’être mis en minorité. On me rétorquera qu’il existe des partis écologistes en croissance électorale, mais, pour l’instant, ils restent trés minoritaires dans tous les pays de l’Union européenne, et, dans certains pays européens, ils n’existent pas ou plus vraiment.

T. Jackson insiste à juste titre sur la « cage de fer » du consumérisme, et l’on se rendra facilement compte que son insistance correspond tout particulièrement à la situation britannique (ou nord-américaine), mais sur le plan du comportement de l’immense majorité de la population des pays développés, rien n’indique un éloignement effectif de ce genre de mode de vie. Il existe certes des minorités agissantes, il existe certes un marais attiré par la consommation durable, par le green washing d’un peu tout ce qui peut s’acheter dans la grande distribution, mais, au total, comme dirait G. W. Bush, notre mode de vie n’est pas négociable pour la plupart des gens.

Par ailleurs, la réorganisation de l’économie et de la société que T. Jackson propose passe sous silence l’immense modification de la répartition des revenus et du patrimoine que cela supposerait. Son texte m’est apparu des plus iréniques. Il propose ainsi de multiplier les emplois dans le secteur des services, mais comment les finance-t-on? Par l’impôt? ou Par une augmentation drastique des inégalités de revenus permettant à certains d’entretenir une domesticité nombreuse? Ou considère-t-on que tout d’un coup les gens face au risque du changement climatique vont se montrer prêt à accepter ce qu’ils n’ont pas accepté jusqu’ici? Tous les individus qui constituent les gagnants de la situation actuelle, ceux qui disposent des moyens de s’acheter une Rolex ou même des tas de Rolex et autres jouets pour adultes consentants, et qui y trouvent le moyen d’écraser ainsi de leur superbe autrui, ne vont pas se rendre à la raison sans  se battre – ou sans émigrer si ces mesures ne sont pas prises à l’échelle de l’Occident tout entier… En effet, ces « lois somptuaires », que T. Jackson propose d’adopter pour combattre le consumérisme, seront combattues jusqu’au bout par ceux pour lesquels elles constituent leur gagne-pain (les producteurs de biens de luxe) ou leur raison de vivre (les consommateurs satisfaits de la situation actuelle). Plus généralement, rappelons que la croissance a constitué un facteur extraordinaire de stabilité politique des démocraties dans la mesure où elle permet de donner un peu plus aux pauvres tout en ne prenant pas grand chose aux riches. La redistribution est tellement plus facile quand la richesse matérielle augmente… Sans croissance, on se trouverait vite face à une vraie redistribution, et cela devrait mal se passer.

Les thèses de T. Jackson ont donc peu de chances d’être mises en application dans quelque pays développé que ce soit à court ou moyen terme.  En tout cas, je doute que le gouvernement de David Cameron s’engage sur cette voie… En revanche, ce genre de réflexions pourront servir quand nos sociétés seront rentrés dans le mur à pleine vitesse comme elles s’apprêtent d’évidence à le faire. T. Jackson me fait ainsi penser à ces pacifistes d’avant la guerre de 1914 voyant bien la montée en puissance du nationalisme, de l’impérialisme et la course aux armements en résultant. Pour l’honneur de la Raison, c’est important que certains aient entrevu ce qui allait advenir.