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Pisani-Ferry politiste amateur ou fin stratège?

Ce matin, mercredi 25 juin 2014, sur France-Inter, l’économiste Jean Pisani-Ferry, actuel Commissaire général à la stratégie et à la perspective, était invité à s’exprimer à l’occasion de la présentation du rapport qu’il a dirigé, Quelle France dans dix ans, et qu’il remet au gouvernement aujourd’hui.

Dans ce cadre, il est revenu sur le système politique français. Il s’est inquiété en particulier de l’incapacité des gouvernements successifs à faire vraiment les « réformes nécessaires ». (Le lecteur un peu informé aura deviné de quelles réformes nécessaires il s’agit, inutile donc de préciser.) Pour lui, il faudrait changer nos institutions politiques afin que le débat sur elles et l’opposition à ces dernières s’il y a lieu se passent uniquement dans le cadre du Parlement et ne soient donc plus l’occasion de « contestations » (sous-entendu de mouvements sociaux), qui mènent à cette politique des petits pas des gouvernements successifs dans la bonne direction qu’on observe depuis 30 ans en France. Et J. Pisani-Ferry de s’enhardir à donner un exemple pour prouver qu’il n’y a vraiment bien que dans notre pays qu’on conteste les réformes au lieu d’en discuter vivement au Parlement: voyez, nous-dit-il, en Grande-Bretagne, ils ont augmenté les droits d’inscription à l’Université, le débat a été particulièrement dur au Parlement, et il n’y a pas eu de contestation par ailleurs. Les journalistes de France-Inter n’ont pas cru devoir relever la grossière erreur  ainsi commise par J. Pisani-Ferry : en effet, à l’occasion de l’augmentation des frais d’inscription universitaires décidée par le gouvernement libéral-conservateur de David Cameron, une bonne part des étudiants britanniques se sont en fait mobilisés très fortement contre cette hausse. C’est d’ailleurs l’un des plus importantes mobilisations étudiantes au Royaume-Uni depuis des décennies. Les étudiants britanniques ne sont pas d’ailleurs pas les seuls à s’être mobilisés face à une telle « réforme » : on pourrait citer les cas chilien et québecois comme exemples de mobilisations étudiantes d’ampleur inédite contre les frais d’inscription élevés dans l’enseignement supérieur. L’une des réformes du kit néo-libéral habituel,  Le petit réformiste pour les nuls, ne va pas donc pas éventuellement sans réveiller des envies de contester quelque soit par ailleurs les institutions politiques . (Sans compter que cette réforme-là, en vigueur aux États-Unis depuis bien longtemps, connait déjà elle-même là-bas sa propre nemesis : crise de la dette étudiante et stagnation du nombre d’étudiants. )

Que J. Pisani-Ferry, qui plaide par ailleurs pour l’ouverture économique de la France, ignore à ce point la réalité du fonctionnement politique des autres pays  face aux « réformes » m’a laissé songeur : s’agit-il simplement de son amateurisme en la matière? Il est peut-être tellement convaincu que seuls ces grincheux de Français encartés à la CGT, à Sud, à l’UNEF ou à quelque autre officine de la « grogne » professionnelle, contestent par des voies extra-parlementaires les « réformes » qu’il en vient à  ignorer les faits pourtant les plus évidents de l’actualité européenne et mondiale. Dans de très nombreux pays – y compris des pays dictatoriaux -, quand une « réforme » lèse leurs intérêts, les personnes concernées tentent de se défendre par tous les moyens à leur disposition. Le mouton humain se laisse difficilement tondre de nos jours…, et c’est certes bien dommage… cela complique tout, mon bon monsieur.

Ou bien alors affabule-t-il à dessein, sachant bien que les autres protestent aussi? En renforçant de manière stratégique le préjugé (essentiellement partagé par l’électorat de droite et du centre) selon lequel il n’y aurait vraiment qu’en France qu’il existerait une tendance excessive à la contestation (la « gréviculture ») qu’on ne retrouverait sans doute nulle part ailleurs dans les pays développés, ne vise-t-il pas surtout à délégitimer toute forme de contestation comme une idiosyncrasie française (gauloise?) pour aider les réformes à passer?

Un passage de son entretien au Point (24/06/14) par Corinne Lhaïk est significatif pour éclaircir son point de vue :

Question : Favoriser la démocratie participative, est-ce aussi une urgence?

Réponse J. P-F. : C’est une très forte demande. Les citoyens veulent qu’on les consulte et qu’on les prenne au sérieux. Même s’ils n’ont pas gain de cause, ils pourront accepter une décision à condition qu’on les ait vraiment écoutés. [Je souligne] Prenons l’exemple des grandes infrastructures. Si vous consultez au moment où le choix n’est plus que celui de la couleur des pylônes, vous engendrez un sentiment de frustration. Parfois, la concertation a bien lieu, mais très en amont. Ce fut le cas avec l’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Il y a eu un débat public, puis il ne s’est rien passé durant des années. Quand le sujet revient dans l’actualité, les citoyens ont perdu la mémoire du débat.

Cette réponse possède au moins le mérite de la clarté : pour J. P-F., la « démocratie participative » n’est qu’un moyen de faire accepter par les citoyens une décision déjà prise par ailleurs. Il est à craindre que l’ensemble des réformes institutionnelles qu’il préconise soient du même acabit : il s’agit juste d’avoir les moyens politiques de faire passer auprès de la population des réformes qu’on croit justes et bonnes. La démocratie s’en trouve donc réduite à l’art délicat de faire accepter au peuple les décisions des élites.

Le caractère finalement piquant de la situation, c’est qu’en 1958, en instituant la Vème République, avec son rôle éminent du Président de la République et sa « rationalisation du parlementarisme », pour en finir avec le régime des partis, les élites gaulliennes avaient sans doute la même ambition de pouvoir réformer la France en paix. Les propositions de J. Pisani-Ferry, qui semblent vouloir redonner quelque rôle délibératif au Parlement, poursuivent le même objectif. Ah, là, là, si seulement on pouvait dissoudre le peuple… comme les choses seraient plus simples et plus rapides.

Ps. Après avoir lu l’entretien de Jean Pisani-Ferry dans le Monde à l’occasion du lancement de son rapport, ainsi que les principales propositions relatées par le même journal, j’ai été frappé par l’immense banalité de ce travail. En fait, s’il y a bien un domaine dans lequel les économistes comme Pisani-Ferry sont à la peine, c’est dans l’imagination, l’innovation, dont ils font tant de cas par ailleurs pour  nous sauver du déclin. Toutes ces propositions m’ont paru en effet d’être dans l’air depuis une éternité, et ne rien apporter de neuf au débat. (Une suggestion donc pour faire des économies : supprimer le poste de J. P. Ferry et son organisation avec.)

Big (and undemocratic) is beautiful

Le contour de la réforme territoriale annoncée hier soir tard par l’Elysée  ainsi que l’explication de texte de cette dernière par le Ministre Vallini ce matin sur France-Inter m’ont bien amusé. Il faut créer des grandes régions enfin efficaces pour attirer les investisseurs américains ou chinois, nous a dit le Ministre en substance ce matin. Eh, les gars, si vous voulez vivre et travailler au pays, il faut bien que les Ricains ou les Chinois sachent où il se trouve votre pays pour ouvrir leur usine, n’est-ce pas?  Big is beautiful, et les riches investisseurs étrangers s’y perdent dans nos petites régions de ploucs. Place aux grandes régions ayant une vision mondiale des enjeux, et capables d’attirer des capitalistes! (Ah le « socialisme de l’offre », c’est touchant comme un discours de Warren Buffet!)

Ce n’est pas seulement la réforme en soi qui m’amuse, mais tout ce qu’elle remet en cause par sa méthode même comme mythologies au sein de la science politique contemporaine autour d’une « démocratie participative », qui serait soit disant sur la voie ascendante. Je ne m’attendais pas moi-même à une telle démonstration inverse sur ce sujet-là.  En effet, s’il y a bien un sujet sur lequel, en principe, les citoyens auraient dû être consultés selon la doxa dominante en vigueur dans notre discipline, ce sont justement les affaires territoriales. Quoi de plus discutable rationnellement – et aussi irrationnellement !- par les citoyens qu’un périmètre régional? Quel sujet de décision publique plus susceptible de faire intervenir des spécialistes (géographes, économistes, historiens, etc.) pour informer le grand public concerné avant qu’il ne décide en son âme et conscience des unions de régions? En l’occurrence, les régions concernent des aspects de la vie quotidienne (lycées ou formation professionnelle par ex.) que les citoyens peuvent comprendre, c’est plus simple en fait que le sort des déchets nucléaires sur les prochains millénaires.  Or, là, c’est tout l’inverse que le pouvoir en place s’apprête à faire: le Monarque républicain (soumis à des influences de cour  dont se gaussent les médias) annonce tout de go son redécoupage des régions. Certes, comme nous sommes tout de même une République avec un Parlement, il y aura ensuite une discussion parlementaire dans les deux Chambres pour approuver le schéma proposé par le Monarque, mais c’est tout. Il s’agit d’aller vite, parait-il. Il faut bien montrer à nos partenaires européens que la France est capable de faire des « réformes de structure ».

Or, dans tout ce chambardement annoncé, il n’est pas question de consulter directement les citoyens. Il faut dire que lorsqu’on les consulte sur ces questions, ces bougres de manants derniers ont tendance à refuser les solutions de regroupement de collectivités que leurs propres élus locaux leur proposent. Une majorité des électeurs alsaciens têtus comme de vieilles mules qu’il sont n’a pas voulu de la collectivité unique en Alsace, ils ont préféré garder leurs deux départements et leur région, et bien, ils n’auront que le choix d’aimer la nouvelle région d’Alsace-Lorraine, cela leur apprendra la politesse à savoir saisir les opportunités quand il en est encore temps, et puis c’est bien connu entre Lorrains et Alsaciens, il n’y a pas de différence notable.

Il n’est pas question non plus d’un référendum national pour approuver la suppression des départements comme collectivité territoriale de la République. Le slogan des gouvernants actuels semble donc être : surtout pas de discussion à la base, et surtout pas de démocratie directe, puisque, d’une part, les gens ne sont pas raisonnables de toute façon (d’ailleurs certains ont voté FN aux Européennes…), et puisque, d’autre part, la consultation du peuple irait trop lentement (très gros mensonge que cela puisqu’en 1958-62, on consulta le peuple et que cela ne traina point). Ce retour de flamme du jacobinisme et du décisionnisme m’amuse d’autant plus qu’il vient d’un camp (la gauche) et d’un parti (le PS) qui n’a pas été avare (jadis) de promesses de mieux associer les Français aux décisions qui les concernent (cf. la loi sur la démocratie locale de 1992). Maintenant, c’est clair : les gouvernants de l’heure pensent que les citoyens français sont dominés par leurs pulsions irrationnelles conservatrices, et qu’il faut en conséquence passer outre toutes leurs préventions au nom de la Raison (économique) pour aller de l’avant.

Que la Raison triomphe donc, et que périssent les Conservatismes!

Guillaume Gourgues, Les politiques de démocratie participative.

gourguesAu printemps 2013, Guillaume Gourgues, l’un de mes anciens étudiants de Master à l’IEP de Grenoble, depuis peu Maitre de conférences en science politique à l’Université de Franche-Comté, a livré au jugement des lecteurs  Les politiques de démocratie participative (Grenoble : PUG, Coll. Libres cours, 2013, 148 p.). J’ai reçu un exemplaire envoyé par l’éditeur à sa parution, mais je n’ai eu le loisir de le lire qu’au cours de l’automne, et je ne  trouve enfin le temps d’en dire quelques mots sur mon blog que maintenant. C’est là un manquement à tous mes devoirs de critique dont je ne peux que m’excuser platement auprès de l’auteur s’il vient à me lire. Cela d’autant plus cet ouvrage était en droit de m’intéresser tout particulièrement vu le sujet dont il traite. En effet,  la « démocratie participative » fut l’objet de quelques discussions animées entre Guillaume et moi lorsqu’il débutait dans le métier de chercheur, et j’ai le sentiment de faire partie des gens auxquels il a pensé comme lecteur éventuel lorsqu’il a écrit cet ouvrage (cf. l’introduction, « Pourquoi s’intéresser (encore) à la démocratie participative? », p.5-11).

En effet, je représente (certes sans doute pas seul) l’un des pôles possibles de réception de l’ouvrage, à savoir les gens qui pensent que la « démocratie participative » n’est rien moins qu’une escroquerie intellectuelle et un miroir aux alouettes. La raison principale de ce refus chez certains dont je suis de prendre au sérieux la « démocratie participative » (par exemple les « budgets participatifs », les « jurys citoyens », etc. ) tient au fait que, dans la vie politique des nations démocratiques, seules comptent au final les institutions, légales ou conventionnelles, qui impliquent directement une décision effective et importante pour la collectivité concernée. En effet, ce qui est actuellement désigné sous le terme, fort englobant au demeurant comme le souligne d’ailleurs dès les premières pages de son ouvrage G. Gourgues, de « démocratie participative » consiste, soit en diverses formes de consultation ordonnée des citoyens concernés sans obligation ni sanction pour les gouvernants de l’heure,  soit à l’attribution de la prise de décision effective au grand public, mais pour des choses de peu d’intérêt, ce que j’appelle – un peu trop cyniquement sans doute – « avoir le droit de choisir la couleur des rideaux des cabines de troisième classe du Titanic pendant qu’il se dirige droit sur l’iceberg ».  Toutes les prétentions des multiples formes de « démocratie participative » à influer le cours des événements me paraissent en effet assez risibles d’un  point de vue historique au moment où la crise économique des années 2008-2013 a montré l’importance des instances les plus classiques de la décision collective contemporaine, à savoir les exécutifs nationaux, les banques centrales et les institutions économiques internationales. Comment ne pas voir que la période que nous venons de vivre depuis 2007 a confirmé  les intuitions (certes lugubres) de tous ceux qui voyaient  à l’œuvre dès la fin des années 1990 une évolution « post-démocratique » de nos régimes politiques?  N’est-on pas allé d’ailleurs dans les faits bien au delà des dites intuitions? Ne vivons-nous pas en pratique déjà dans une dystopie? En effet, les solutions trouvées jusqu’ici à la crise économique et sociale sont garanties « à 0% de contenu participatif », si, par participatif, on entend prises de parole  et discussions informées et encadrées des citoyens ordinaires pour influer sur les politiques publiques à mettre en œuvre. A-t-on en effet lu ou entendu quelque part que Jean-Claude Trichet, Mario Draghi & Cie aient consulté de quelque manière que ce soit le bon peuple grec, irlandais, espagnol, etc. avant de décider de son sort? Il faudrait être bien enfermé dans sa tour d’ivoire pour ne pas constater que ces années représentent le triomphe du gouvernement du monde occidental par des élites pour le moins restreintes, et, selon beaucoup, sous influence.

L’autre pôle de réception (sans doute bien plus nombreux et plus structuré) de l’ouvrage est évidemment constitué par l’ensemble des personnes dans le monde académique qui croient que la « démocratie participative » de quelque manière qu’on l’entende représente une avancée importante à la fois dans la pratique politique contemporaine et dans la théorie – ou qui sont simplement agnostiques en la matière et veulent faire le point sur le sujet. Du coup, le pari de l’ouvrage de G. Gourgues est de se maintenir sur la ligne de crête entre les quelques incroyants dans mon genre qu’il faut ramener au bercail de la vraie foi science politique, les agnostiques en la matière qu’il faut informer des tenants et aboutissants de l’affaire, et surtout les nombreux croyants en la démocratie participative dont il faut à la fois reconnaître les apports et les mérites et dont il faut modérer les enthousiasmes (comme ils le font d’ailleurs souvent eux-mêmes).

(Je me suis permis d’annoncer d’emblée et quelque peu lourdement mes a-priori de lecture, pour permettre à chacun de décrypter mes propos avec le biais qui y est nécessairement inclus.)

Pour ce qui concerne les incroyants, ces hommes de peu de foi science, G. Gourgues a sans doute raison de leur faire remarquer qu’ils vont bien trop vite en besogne, et qu’il ne saurait être question de juger d’une part du réel sans y être allé voir de plus près, sans avoir suspendu le jugement et sans avoir fait jouer le travail empirique. Dont acte. Le livre de G. Gourgues entend en effet proposer une synthèse des connaissances issues de la recherche empirique (dont sa propre thèse de doctorat) sur le sujet. Autant que je puisse en juger, par  la clarté du propos, rarement prise en défaut, et l’ampleur des références utilisées à l’appui des propos tenus, c’est très réussi.  Je dois faire amende honorable en admettant que cela vaut la peine d’étudier ce sujet – mais en tant qu’incroyant, j’y verrais plutôt (voir plus loin) des raisons supplémentaires (pas nécessairement cités par G. Gourgues) d’envoyer les croyants au bourreau à fin d’éducation définitive. (Mais ils en ont sans doute autant à mon égard. Je reste leur serviteur. Heureusement que les mœurs se sont policées dans l’Université européenne depuis le temps de Jan Hus.)

Le livre est divisé en trois chapitres : chapitre 1, « De la démocratie participative à la participation publique » (p. 13-35), chapitre 2, « Le gouvernement de la participation publique » (p. 37-86), chapitre 3, « Les dispositifs participatifs: qui, comment, pour quoi faire? » (p. 87-126). L’enchaînement des chapitres correspond en gros à un approfondissement de la saisie empirique de ce que les chercheurs étudient sous ce terme. On part en effet de diverses prophéties, venues d’horizons idéologiques très différents – de la « démocratie radicale » au néo-libéralisme à visage humain -, qui annoncent sous ce terme de « démocratie participative » un renouvellement ou un approfondissement de la démocratie représentative (p. 14-21) pour aller vers la mise en œuvre effective de ce que G. Gourgues nomme des « dispositifs participatifs » (p. 21-28)Pour lui, un tel terme désigne deux tensions fondamentales à l’œuvre dans les cas empiriques de participation du public dont il va rendre compte : d’une part, une tension entre le caractère large et inclusif de la participation et la possibilité d’avoir un débat rationnel entre participants. « Il existe une incompatibilité potentielle du nombre et de la qualité procédurale : la recherche d’une bonne qualité délibérative peut justifier la fermeture du cercle des délibérants, et, inversement, le fait d’étendre la participation menace la qualité de la délibération ». (p. 23). Il insistera assez peu dans l’ouvrage sur cet aspect. D’autre part, une tension entre le fait que ce sont toujours les gouvernants qui proposent telle ou telle forme de participation, mais que ce sont toujours les gouvernés qui font usage ou non de ces dispositifs et qui conservent toujours des marges de subversion par rapport à ce qui était attendu d’eux. Cet aspect retiendra particulièrement son attention. « L’idée centrale que nous [G.G.] retenons est la suivante : la mise en œuvre d’un dispositif ne se résume pas à la rationalité de ses commanditaires, pas plus qu’aux objectifs officiellement attachés à sa mise en place.(…) Les dispositifs ne peuvent jamais se réduire à un seul acte de gouvernement (les dispositifs neutralisent les protestations) ou d’émancipation (les participants sont dotés d’un pouvoir de décision) ». (p. 25) En particulier, à travers cette seconde tension, G. Gourgues entend réinscrire les divers « dispositifs participatifs » dont il peut avoir connaissance par ses travaux ou par ceux d’autrui dans une histoire plus large des rapports entre gouvernants et gouvernés. En effet, pour lui, ces derniers ne sont jamais définitivement stabilisés, et dans le fond, pour lui, la démocratie participative d’aujourd’hui ressort d’une démarche similaire à celle que les socio-historiens du politique ont fait subir à l’acte de voter (p.27). « Parler de dispositif, c’est imbriquer en permanence l’étude de la production d’une offre de participation publique et les reconfigurations que cette offre est susceptible de provoquer dans la production de l’ordre et des désordres démocratiques. » (p. 28) En effet, comment ne pas s’étonner que ce terme de « démocratie participative » émeuve à la fois les partisans de donner enfin tout le pouvoir au peuple et les plus illustres représentants de la technocratie internationale (par exemple la Banque mondiale, p. 25-26)? En même temps, faut-il s’étonner vraiment ? L’un des régimes totalitaires les plus réussis du XXème siècle n’a-t-il pas fait son miel du slogan « Tout le pouvoir aux soviets »? La ficelle est connue, et j’ai bien peur qu’il y ait déjà quelques siècles que les gouvernants prétendent laisser le pouvoir aux gouvernés tout en l’assumant pleinement eux-mêmes sans guère de remords particuliers.

Quoi qu’il en soit, tout le génie de l’ouvrage est en effet de décentrer le regard de la question des effets directs et tangibles sur la décision publique de la « démocratie participative » – qui obsède à tort selon lui des gens dans mon genre – vers les raisons, multiples et variées, qui amènent des acteurs politiques, bureaucratiques, associatifs, entrepreneuriaux, etc. à mettre en place des « dispositifs participatifs ». C’est à dire du point de vue de la méthode de supposer que, si toute une série d’acteurs en France et ailleurs dans le vaste univers (y compris dans la République de Chine populaire comme je l’ai appris, p.119-120) se mettent à faire du participatif, ce n’est pas sans qu’il existe des raisons fort profondes à cette épidémie.  En admettant même que cela ne serve à rien au sens des vieux bougons dont je suis, pourquoi tous ces gens se sont-ils impliqués dans la mise en place de tels dispositifs participatifs? On notera en passant qu’une petite élite technocratique, publique ou privée, de spécialistes, amateurs ou professionnels, nationaux ou internationalisés, de la mise en participation des politiques publiques s’est mise en place (p. 28-34), et vit désormais de tout cela, mais ce n’est sans doute pas la raison de l’existence d’une telle industrie de la participation pour inventer ici une expression polémique dont G. Gourgues se garde bien de faire usage.

Tout le second chapitre est consacré à la constitution d’un « modèle » d’émergence d’une offre de participation publique, essentiellement sur le cas français (p. 65-86). Celle-ci résulte de la conjonction entre ce qui se passe au niveau du « champ politique » (institutionnel), de l’existence d’une « coalition de cause » en faveur d’une telle innovation, et enfin des jeux d’acteur au sein des politiques publiques concernées (ce que G. Gourgues nomme « l’action publique »). J’aurais tendance à discuter de l’usage du terme de « modèle » (p.81), il s’agit plutôt à mon sens, comme le dit  d’ailleurs l’auteur quelques lignes plus loin, d’un « cadre général d’analyse, applicable à tout dispositif participatif produit par une autorité publique » (p.81), c’est-à-dire d’un vademecum permettant face à un nouveau terrain de recherche de poser les questions pertinentes pour ne rien oublier de la complexité de la situation. Le livre en ce sens sera fort utile aux jeunes doctorants se lançant sur un tel sujet, mais il ne s’agit pas d’un modèle, ou d’une théorisation, au sens fort, dans la mesure où G. Gourgues n’entend pas proposer une hiérarchisation des facteurs dont il souligne ici l’importance et encore moins la mise au jour d’un facteur particulier qui devrait toujours être présent pour qu’il y ait dispositif participatif. G. Gourgues illustre ainsi son modèle en montrant comment un dispositif participatif est apparu dans la gestion des lycées par la région Bourgogne (encadré 9, p. 83-85). Toutefois ce « modèle » constitue pas vraiment la base d’une étiologie des dispositifs participatifs. En effet, pour aller vers l’explication au sens fort du terme, il faudrait comparer avec tous les cas semblables dans lequel un tel dispositif n’est pas apparu. Plus généralement, il manque ici une macro-étude  qui comparerait systématiquement les domaines de l’action publique où apparaissent de tels dispositifs participatifs et ceux où ils n’apparaissent pas.  En suivant les informations disponibles dans l’ouvrage et d’après ce que nous avons pu lire par ailleurs, on se rendrait sans doute compte que tout ce qui ressort de l’économie en tant que fondement de la puissance de l’État et tout ce qui ressort du régalien au sens fort du terme (armée, police politique, espionnage, haute justice) n’est jamais mis en débat dans un dispositif participatif.  Enfin, peut-on se laisser aller à rêver : un dispositif participatif appliqué à la réforme de la DGSE, au financement de Dassault Aviation, ou de la « force de frappe nucléaire »,  voilà qui serait digne d’intérêt pour le chercheur.

Le troisième et dernier chapitre prône l’approche inverse du second, en se mettant plutôt du côté de ceux qui reçoivent le dispositif participatif plutôt que du côté de ceux qui l’émettent. Il s’agit de se demander:  Qui participe? Comment participe-t-on? Et à quoi cela peut mener? Là encore, il s’agit plutôt de la proposition d’un vademecum pour le chercheur -ou l’évaluateur (comme l’annonce le quatrième de couverture) -, qui se fonde sur l’ensemble des travaux antérieurs, que de la présentation d’une théorie achevée des dispositifs participatifs pris du point de vue de leurs ressortissants. G. Gourgues insiste cependant beaucoup dans ce chapitre sur les effets imprévus et inattendus de ces dispositifs, sur les changements subreptices dans les rapports de pouvoir qu’ils peuvent introduire à l’insu du plein gré de leurs initiateurs. L’ensemble de l’ouvrage (voir la conclusion en particulier, « La participation publique, entre police et politique », p. 217-131) se trouve en effet irrigué par une anthropologie optimiste de la vie sociale, inspirée par le philosophe Jacques Rancière. Pour G. Gourgues, il existe un réel désir de maîtrise de leur propre vie par les individus qui passerait à travers l’action collective, à travers « la politique » au sens de J. Rancière (p. 127-128). L’offre de participation des gouvernants peut alors être saisi par les gouvernés comme une opportunité  de faire valoir leurs désirs de décision collective. « Inversement, la participation peut être pensée comme un espace politique, potentiellement mobilisable comme un levier de subjectivation. (…) la participation publique ne peut jamais être considérée comme totalement verrouillée, contrôlée, administrée. » (p. 129) Sur le point de savoir si les individus peuvent trouver un levier de « subjectivation » dans de tels dispositifs, je ne doute pas que cela puisse exister, mais j’ai bien peur que ce soit là, pris comme une généralité possible, une croyance collectiviste, pré-moderne. Il me semble en effet que la réalisation de soi à travers la participation à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une décision collective n’est sans doute pas l’alpha et l’oméga de l’individu contemporain. Je ne suis pas très sûr que les individus aient envie tellement de participer, mais bien plutôt que les choses qui les concernent directement marchent! Ce qui n’est pas vraiment la même chose.

En effet, je suis frappé par le hiatus entre tous ces propos sur l’accueil par la population de dispositifs participatifs et une vie économique contemporaine où l’un des motifs principaux d’achat d’un produit ou d’un service se trouve être au contraire : « achetez, vous ne vous occuperez de rien, et cela marchera! » Et où les entreprises qui ont du succès du point de vue économique sont justement celles qui tiennent, sans faire exploser leurs coûts, cette simple promesse. Ceux qui étudient la démocratie participative constatent pourtant tous que, dans la plupart des cas disponibles, cette offre de participation ne mobilise finalement guère à proportion des personnes concernées. Ils ne manquent pas de constater les déterminants sociaux et politiques de la participation des uns et de l’absentéisme des autres. Cependant peu de chercheurs seraient prêts à en conclure que, si peu de personnes participent, c’est parce que la plupart d’entre elles ont mieux à faire de leur temps libre, et qu’elles ont peut-être par ailleurs déjà voté et payé pour avoir le service que les gouvernants ne leur rendent pas. De fait, la récurrence du thème de la participation et l’échec systématique à terme de toute procédure en ce sens (comme le montre, sans le vouloir sans doute, G. Gourgues en faisant une archéologie des expériences de participation dans les années 1970 – dans le cas de Lip par exemple, p. 45-46) devraient interroger les chercheurs dans le domaine sur leurs a priori anthropologique. Ne voient-ils pas les individus bien plus intéressés à la vie collective qu’ils ne le sont en réalité? Ne pourrait pas trouver dans la vie sociale des exemples de lieu de participation qui ennuient profondément les gens? L’assemblée générale de copropriété – qui constitue d’ailleurs un topos négatif contemporain – ne serait-elle pas l’exemple même du dispositif participatif (pourtant décisionnel) dont chacun se passerait fort bien? Ou l’on pense sans cesse à la phrase, « l’enfer, c’est les autres ».

Par ailleurs, G. Gourgues, en montrant bien l’omniprésence contemporaine de ces dispositifs participatifs, montre incidemment, là encore sans qu’il le souligne, que le citoyen paye ainsi deux fois pour le même service rendu: d’une part, il entretient des élites politiques et techniques pour gérer la chose publique, et, en plus, ces mêmes élites voudraient lui faire faire le boulot pour lesquelles elles sont censément payées. Tout cela m’a fait penser à toutes ces sociétés, comme les compagnies d’aviation, qui vous font remplir des formulaires sur Internet pour vous faciliter soit disant la tâche, mais essentiellement pour faire elles des économies de main d’œuvre. La couleur des rideaux du Titanic importe peu aux gouvernants, ils peuvent vous laisser choisir, mais ils étaient quand même payés pour trouver la couleur qui apaise vos inquiétudes.  De fait, heureusement pour être cynique, comme le montre aussi en creux l’ouvrage par l’ensemble des exemples cités de dispositifs participatifs, tous plus anodins les uns que les autres selon moi (je pourrais justifier exemple par exemple si nécessaire, mais cela serait un peu long), les gouvernants gardent pour eux-mêmes les décisions les plus importantes à leurs propres yeux.

De manière plus grave, ce livre tendrait à montrer – si on le regarde de mon côté de la crête –  la distance, pour le coup très contemporaine, entre gouvernants et gouvernés. G. Gourgues n’entre nullement dans de telles considérations pour le moins sulfureuses, mais qui correspondent bien à ce que les enquêtes d’opinion révèlent sur la perception par le grand public des gouvernants. La majorité des répondants affirment en effet depuis quelques années, en France et ailleurs en Occident, croire que « les hommes politiques ne se soucient pas des gens comme eux ». Du coup, on serait tenté en effet d’en conclure, après la lecture de l’ouvrage, que la multiplication de ces dispositifs participatifs témoigne avant tout de l’abime qui s’est créé depuis un demi-siècle entre les gouvernants et les gouvernés. Toute cette floraison témoignerait alors  de cet écart croissant, sociologique, économique, éthique, politique, entre gouvernants et gouvernés. Sans que je puisse justifier pleinement mon intuition, en lisant G. Gourgues, j’ai parfois eu l’impression de lire un livre d’histoire de l’Ancien Régime ou du Moyen Age. Gouvernants et gouvernés constituent alors deux mondes presque absolument séparés, et les gouvernants pour les détails ne concernant que la vie quotidienne des gouvernés leur concèdent volontiers l’auto-gouvernement, tout en affirmant par ailleurs sur tous les tons qu’ils sont toujours au service du bon peuple chrétien. Dans tous ces dispositifs participatifs, je vois ainsi à l’œuvre une nécessité croissante de faire encore (ou de nouveau?) comme si les gouvernés avaient quelque chose à dire sur leur sort.  On ferait alors d’autant plus appel à ces dispositifs que la démocratie au sens que lui ont donné les vieux partis de masse des années 1880-1950 – qui représentaient des demandes populaires bien réelles – se viderait de tout contenu.  Dans le cas français, si les gouvernants avaient eu la moindre intention de rendre ces dispositifs  participatifs vraiment opérants du point de vue décisionnel sur des affaires d’importance, il leur suffirait de renforcer les bonnes vieilles institutions de la démocratie directe, à savoir par exemple le référendum, ou de mettre en place des possibilités de votes de destitution à l’américaine (« recall »). Il est ainsi assez risible de voir que les mêmes élites politiques françaises se rengorgent de dispositifs participatifs, en veux-tu en voilà, et, dans le même temps, approuvent dans une belle unanimité une réforme constitutionnelle qui institue un  « référendum d’initiative populaire », tout en le rendant aussi impossible en pratique que bien peu décisionnel.(Mon voisin de bureau, spécialiste de ces question, en rit encore.) Si l’on prend du coup une vision d’ensemble, les dispositifs participatifs semblent surtout des leurres, au sens militaire du terme, de plus en plus nécessaires, destinés à attirer les citoyens qui croient encore qu’ils ont le droit de décider quoi ce soit. Chers veaux, vous aurez le droit de décider de la largeur du trottoir devant chez vous – c’est cela la démocratie! réjouissez-vous! -, mais nous nous réservons de décider du sort de vos enfants et petits-enfants… qui sera fort triste il faut bien le dire…

A ce stade, se pose le problème de la responsabilité professionnelle du politiste. En effet, est-il acceptable de participer de près ou de loin à cette vaste entreprise d’enfumage? Certes, comme je l’ai dit, les chercheurs qui ont étudié le sujet comme G. Gourgues et bien d’autres ont bien le droit d’en décrire la réalité empirique, c’est le travail de la science, mais, justement, au vu de cette réalité empirique assez bien établie semble-t-il désormais, ne serait-il pas temps de condamner, au moins moralement, tous ceux qui, usant de la science politique, prétendent encore que la « démocratie participative » constitue l’avenir de la démocratie? Au mieux, ces dispositifs participatifs permettront à certains individus de se rendre compte qu’en réalité la décision est ailleurs, et, du coup, ils se mobiliseront peut-être ensuite de manière plus efficace, mais, au pire, cette avalanche de dispositifs participatifs laisse surtout penser que les gouvernants y trouvent leur compte à détourner ainsi l’attention de la réalité de leur pouvoir, et que ce n’est pas le rôle d’un politiste indépendant de les aider à le faire.

Bref, comme on l’aura compris, ce n’est donc pas la lecture de cet excellent livre qui m’aura fait changer d’opinion sur la question de la « démocratie participative ». J’y ai trouvé au contraire une myriade d’exemples concrets, qui me renforcent dans mon impression qu’il s’agit là au total d’une pratique d’enfumage. Je l’ajouterais donc volontiers au rayon des symptômes de cette phase sombre de l’évolution de nos démocraties. J’espère que l’auteur ne m’en voudra pas de ranger son ouvrage dans ce rayon, mais je sais que, me connaissant, il reconnaîtra mes obsessions.