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Too European to Fail?

Ces derniers jours, la presse rend compte d’une panique qui se répandrait sur les marchés financiers à propos de la dette publique des Etats européens, joliment mis en acronyme  sous le doux nom, plein de subtilité méprisante pour le moins, de « PIGS » (Portugal, Irlande, Grèce et Espagne). Le Monde intitule  encore aujourd’hui un de ses articles « l’Union monétaire en danger, l’euro attaqué ». Derrière ce genre de titrage, qui reprend des craintes à mon sens parfaitement sensationnalistes comme je l’ai déjà écrit dans ce blog, on laisse entendre que, d’une façon ou d’une autre, l’Union monétaire irrévocable que constitue l’Euro pourrait se disloquer. Les économistes font souvent remarquer qu’un État qui quitterait l’Euro, la Grèce par exemple pour ne pas la citer, subirait des conséquences tellement funestes (tout au moins à court terme) sur le fonctionnement de  son économie et sur le remboursement de sa dette publique détenue par les agents extérieurs qu’aucun gouvernement ne se lancerait dans une telle aventure. Cette analyse des économistes me parait toutefois contestable dans la mesure où il y a eu des exemples, comme celui de l’Argentine où une parité avait été fixée « irrévocablement » (entre le peso et le dollar) et où cet ancrage irrévocable n’a pas tenu. Il peut être « rationnel » à un certain moment de quitter un taux de change fixe qui ne correspond plus du tout aux réalités de l’insertion d’un pays dans la division internationale du travail.  A un certain stade d’endettement, il peut être « rationnel » pour un pays d’affronter ses créanciers, publics et privés, en suspendant pour un temps les remboursements de sa dette avant d’engager une renégociation. Dans le fond, une discussion sur ce point, qui équivaut à s’interroger sur la pertinence ou non d’une dévaluation de sa monnaie pour un pays,  s’avère  sans doute possible. Dans l’histoire européenne récente, la crise économique des années 1991-93 s’était en partie dénouée à travers une série de réajustements monétaires entre pays du SME. Ceux-ci avaient d’ailleurs permis  à un État  comme l’Italie de solder d’un coup quelques bonnes années de différentiel d’inflation avec ses principaux partenaires commerciaux, de regagner une compétitivité-prix perdue,  et du coup d’assumer les mesures économiques de redressement permettant de participer à la zone Euro.

Cependant, ce que les économistes rappellent mollement (encore à midi sur France-Inter…)  – et que les  opérateurs de marché et leurs porte-parole autorisés font semblant d’ignorer parce que, franchement, c’est là une ignorance des plus juteuse pour eux – ,  c’est qu’il n’existe aucune façon pour un pays de l’Union européenne ayant adopté la monnaie unique, l’Euro, d’en sortir. Selon les Traités européens, tous les pays de l’Union européenne ont vocation à avoir l’Euro comme monnaie (sauf les pays ayant négocié un « opt-out »). Selon le Traité de Lisbonne, qui vient d’entrer en vigueur, on peut désormais (c’est une innovation de ce dernier) sortir de l’Union européenne, mais aucune règle de quelque nature qu’elle soit n’a été prévue pour un pays qui désirerait sortir de l’Euro. Il y a des règles pour y entrer (entre autres, le bien connus « critères de Maastricht »), mais aucune pour en sortir. Le Pacte de stabilité et de croissance ne prévoit bien évidemment aucune exclusion d’un membre de l’Euro qui ne le respecterait pas. Ce n’est tout bonnement pas prévu! donc pourquoi fantasmer dessus?  Juridiquement, la Grèce ne peut guère plus sortir plus de l’union monétaire que constitue l’Euro, que ne le peuvent le Pays Basque ou l’Auvergne. En plus, avec un gouvernement dirigé par le PASOK, membre du PSE, l’idée est aussi baroque que celle de Ségolène Royal proclamant l’indépendance de la région Poitou-Charentes.

Les « PIGS » vont donc rester dans l’Euro et dans l’Union européenne, sauf évènement tellement imprévisible (un « cygne noir »?) qu’il ne peut faire partie que d’une fiction intéressée pour celui qui la profère, et il va bien falloir que tout le monde fasse avec cette donnée. On a beaucoup épilogué depuis deux ans sur la règle implicite de la finance selon laquelle un acteur financier s’il était suffisamment important sur le marché devenait « too big to fail » (trop grand pour faire faillite) en raison de ses liens avec de nombreux autres acteurs qu’il entrainerait dans sa chute. Les conséquences de l’exception à cette règle (la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008) ont été telles que désormais tout le monde sait que, quoiqu’ils fassent, les grands conglomérats financiers installés dans les pays de l’OCDE ne peuvent pas vraiment faire défaut. D’une manière ou d’une autre, un acteur étatique (ou plusieurs) viendra (ou viendront s’ils sont plusieurs) à leur secours. On s’achemine à mon sens vers une situation assez similaire pour les Etats de l’Union européenne. Bien que les Traités (encore eux!) interdisent de venir au secours d’un État de la zone Euro en le faisant refinancer par la BCE et à plus forte raison par ses partenaires (cf. ce qu’en dit Pieter Cleppe d’Open Europe),  j’imagine mal que les partenaires  européens de cet État ne trouveront pas un moyen pour éviter à un État européen de ne plus pouvoir assurer ses fins de mois. De fait, pour les pays de l’Union européenne qui ne sont pas dans l’Euro, la solution a déjà été trouvée : intervention du FMI « à la mode latino-américaine » pour la Hongrie, la Lettonie, la Roumanie…  L’Islande, qui n’est pas même membre de l’Union européenne, n’a pas fait défaut. Les PIGS paieront leur dette publique et continueront à pouvoir emprunter : comment peut-on imaginer que les pays de  l’Union européenne soient moins solidaires financièrement que ne l’ont été les Émirats Arabes Unis envers Dubaï? Les « PIGS », tout au moins sous l’aspect rétablissement des comptes publics à marche forcée, vont être sauvés comme les autres pays de l’Union européenne déjà « sauvés »,  comme le montre la surveillance renforcée auquel va être soumise la Grèce de la part de la Commission européenne. Il faudra peut-être faire intervenir le FMI, ou inventer quelque subtil tour de passe-passe pour soutenir collectivement le budget de l’un ou l’autre PIGS, mais, du point de vue financier, tout devrait bien se passer… Les spéculateurs ont donc raison de spéculer sur un fait (la faillite, le défaut) qu’ils sont certains de ne pas voir se réaliser, et, entre temps, ils vont toucher des taux d’intérêts plus élevés sur les émissions de dette publique par les PIGS pour un risque inexistant. La situation de prétendue prise de risque se trouve en plus validée par des « agences de notation » dont la clairvoyance passée devrait avoir informé tout être pensant sur leur sens des réalités…

Plus grave (si l’on croit à une Europe toujours plus unie…) me parait par contre être le fait que, décidément, la machination fédéraliste qu’a constituée l’Euro pour certains de ses partisans ne fonctionne décidément pas. D’une part, après une dizaine d’années d’efforts de convergence pour y entrer, et une autre petite dizaine d’années de mise en œuvre,  les divergences entre Etats européens membres de l’Euro au fil de cette crise économique prouvent simplement que la zone Euro ne constitue décidément pas une « zone monétaire optimale ». Pour prendre l’aspect le plus évident, il n’existe toujours pas un seul marché du travail dans la zone Euro, mais autant de marchés du travail qu’il existe de pays. Les chômeurs espagnols n’ont aucune chance de trouver massivement du travail ailleurs dans la zone Euro, ils chômeront ou travailleront en Espagne même.  D’autre part, on aurait pu attendre que, face à ces chocs asymétriques sur les différents pays de l’Union européenne, une augmentation rapide des ressources proprement européennes soit engagée afin de venir en aide aux pays, et surtout aux populations les plus touchées. La solution choisie actuellement, celle inscrite dans les Traités depuis Maastricht, reste à ce stade que chaque pays doit assumer seul le train de vie de son État national. Si par malheur les impôts ne rentrent plus du tout en Grèce, si le pays entre dans une spirale récessive grâce à la médecine de cheval que la Commission européenne prétend lui imposer, les citoyens grecs n’auront à la limite du raisonnement actuel plus droit du tout à quelque service public ou prestation sociale que ce soit.  Je me demande dans ce cas-là où sera passée l’ambition européenne d’amener tous les citoyens européens à un certain niveau de vie.

La formule en vigueur dans l’Union européenne, qui repose entièrement sur la maitrise par chaque État en particulier de ses comptes publics et sociaux, et qui nie toute évolution fédérale alors même que la monnaie unique va dans ce sens par l’accentuation de l’interdépendance économique qu’elle encourage, représente donc face à une telle crise économique exactement l’inverse de ce que les citoyens attendent de cette dernière, à savoir une protection contre les effets de la crise économique.   Les partisans de ces « cures de cheval » made in FMI ou made in Bruxelles diront bien sûr qu’il faut en passer par là pour que cela aille mieux ensuite.  Possible… l’avenir le dira.  On pourrait cependant leur rétorquer qu’à moyen terme, à force de couper dans les dépenses publiques (dont l’éducation et la formation d’aujourd’hui), l’addition se paiera aussi en diminution de la qualité de la main d’œuvre demain.

La seule bonne nouvelle dans tout ce pataquès n’est autre toutefois que la baisse de l’Euro vis-à-vis des autres devises internationales. Au moins, les analystes financiers qui jugent (à tort) que les PIGS vont faire défaut sur leur dette publique et que l’Euro va exploser, rendent un fier service à la vaste collectivité des producteurs européens (salariés et entrepreneurs) : ils contribuent ainsi à  faire baisser le cours de l’Euro. Je me rappelle que le président d’Airbus se plaignait il y a  encore quelques mois du caractère insoutenable du taux de change Euro/dollar, et menaçait de délocaliser la production de sa firme en zone dollar. Un Euro de nouveau plus faible peut aussi vouloir dire à terme une relance des exportations européennes en dehors de la zone Euro. Même nos amis allemands et hollandais, si prompts à s’inquiéter de ce genre de dérive potentiellement inflationniste que constitue la baisse du cours de l’Euro, devraient profiter de l’aubaine. Et, en plus, cela obligera tout le monde à économiser de l’énergie importée devenue plus chère… ce qui remplacera cette taxe carbone européenne que l’on risque d’attendre encore longtemps.

Un Discours pour ne rien dire?

Le Discours de Nicolas Sarkozy devant le Congrès réuni à Versailles ce lundi 22 juin 2009 n’aura fait l’actualité qu’une journée à peine. Qui a vaincu par les médias périra par les médias., serait-on tenté d’écrire… Il est vrai que le contraste ne pouvait qu’être cruel entre l’instrument politique ainsi mis à la disposition du Président par la dernière réforme constitutionnelle – s’adresser solennellement aux deux Chambres réunies – et le contenu du discours lui-même. Dans la mesure où nos Constitutions républicaines successives avaient interdit au Président de la République de s’exprimer devant le pouvoir législatif depuis plus d’un siècle, il était  pour le moins difficile en créant cette possibilité inédite de ne pas décevoir lors de la première utilisation de l’instrument les attentes ainsi suscitées. Le Président ayant par ailleurs désormais  mille autres façons de s’exprimer devant l’opinion publique qu’une adresse solennelle aux Chambres réunies en Congrès, il fallait faire dans l’artillerie lourde pour avoir une chance d’être à la hauteur de la nouvelle institution.

Certes, la mise en scène (disponible en vidéo sur le site de la Présidence de la République) tend à faire ressembler  l’évènement au discours sur l’État de l’Union du Président des Etats-Unis d’Amérique, avec une touche presque moscovite toutefois dans la remontée par N. Sarkozy d’une haie de Gardes républicains en grande tenue d’apparat sous les dorures de Versailles.  On aurait dit du Poutine dans l’image. Messieurs de la Douma, l’Autocrate! Cependant,  il aurait fallu pour que le spectacle ainsi donné  de la souveraineté en majesté fonctionne vraiment quelque(s) déclaration(s) fracassante(s), du genre (je laisse errer mon imagination…) :  la fusion dans l’année des 36.000 communes pour n’en garder au final que 2000 (ce qu’on fait tous nos partenaires européens depuis bien longtemps parfois); un référendum sur la suppression (comme en Italie ou Suède) du statut de fonctionnaire (ce qui va plus vite pour en faire fondre le nombre que d’attendre les départs en retraite); l’extension du Concordat toujours en vigueur en Alsace-Lorraine sur l’ensemble du territoire de la République (pour mieux contrôler tous les cultes); la fin de la gratuité de toutes les études au delà du bac; la vente de l’ensemble du patrimoine historique de l’État (Louvre compris) pour rembourser la dette  ; ou toute autre décision qui changerait radicalement la donne dans le pays – mais qui, bien sûr, engagerait le pouvoir dans une crise majeure avec tout ou partie de la population ou de l’État. De fait on ne pouvait qu’être fort déçu (si on se sentait une âme de révolutionnaire de droite, à la façon d’Alternative libérale) ou tout de même un peu rassuré sur les intentions présidentielles (si on se situait dans la gauche désorientée). De fait, cela donnait une impression de  business as usual dans la mesure où aucune des multiples annonces du jour  ne rompait  résolument avec les politiques engagées depuis 2007 (ou même 2002, sur les prisons par exemple). Il y avait certes  des inflexions notables sur quelques thèmes  (sur l’abandon de la « discrimination positive » comme terme), mais rien de très décisif en apparence. La prudence sur la réforme des retraites en 2010 faisait presque peine à voir vu le contexte  de ce début d’été 2009 : dans l’état de K.O. où sont les syndicats après leurs dernières mobilisations unitaires ratées, il aurait pu sembler qu’il ne fallait pas hésiter à proposer directement l’impensable, soit le recul rapide de l’âge légal de la retraite vers les 70 ans avec 45 ans de cotisation! (tout le programme du MEDEF, et même un peu plus!) Donc, au total, tout cela fut d’une prudence trop étudiée pour valoir qu’on s’y arrête vraiment. Il y avait pourtant une annonce majeure qui justifiait finalement ce Discours : la France allait continuer de s’endetter; mais cette annonce, qui aurait dû susciter un large débat, n’a pas été perçue comme le sel du propos, tout au moins dans un premier temps.

Je pense que ce défaut de perception, qui s’est corrigé au fil de la semaine qui vient de s’écouler, tient au fait que ce discours était terriblement mal construit : d’une part, il ressemblait à un discours de politique générale d’un Premier Ministre nommé N. Sarkozy, faisant le tour des questions de l’heure, et dessinant les grands axes de la politique de son ministère – d’où un effet catalogue, épilogue (sur la loi Hadopi), et prologue (sur tout ce qu’il faudra faire), effet encore renforcé par le style haché de l’art oratoire de notre Président; d’autre part, il essayait de proposer une « ligne générale » comme on disait jadis sous d’autres cieux – d’où une vaste analyse de la place de la France dans la crise de la mondialisation, largement inspiré dit-on par le conseiller spécial du Président. Les deux aspects s’entrechoquaient au point de brouiller la vue des journalistes, et, sans doute, aurait-il mieux valu s’en tenir uniquement à l’exposé de la « ligne générale » pour que tout le monde comprenne bien le choix fait et ainsi annoncé aux représentants de la Nation.

Cette ligne générale était présentée comme le fruit de la réflexion présidentielle (« J’ai réfléchi », dit-il à un moment), qui se posait du coup comme le penseur (le guide?) des objectifs de la Nation. Le fond du raisonnement peut être résumé  ainsi : les finances publiques sont certes en crise; mais, si l’État s’engage dans une « politique de rigueur » en taillant sans discernement dans toutes les dépenses, cela veut dire sacrifier les sources de la croissance à venir et  donc la possibilité de sortir par le haut de la crise en occupant une meilleure place dans la division internationale du travail; en conséquence, il ne faut pas hésiter à augmenter certaines dépenses d’investissement; comme, par ailleurs, augmenter les impôts pour financer de telles dépenses nouvelles signifie tuer la reprise économique et décourager les créateurs de richesses (matérielles), il faut financer ces dépenses publiques-là par la dette publique, en escomptant pour le remboursement de celle-ci les fruits collectifs en terme de croissance que cela suppose. Or cette analyse  ressemble  à s’y méprendre à la bien connue  « Stratégie de Lisbonne » de 2000, adoptée par le Conseil européen tenu cette année-là dans la capitale portugaise. Or cette stratégie européenne qui fonctionne sous le régime de la M.O.C. (méthode ouverte de coordination), le moins que l’on  puisse en dire est qu’elle ne fonctionne guère, et  la France n’en est pas à ma connaissance le meilleur élève. En effet, la  « Stratégie de Lisbonne » préconisait entre autres choses que tous les Etats européens se (ré)arment dans la compétition mondiale en faisant appel à l’innovation de quelques-uns (d’où l’importance de réformer de fond en comble le secteur de la recherche et de l’enseignement supérieur), à la formation de tous et à l’activité rémunérée de la plus grande part possible de la population (pour soutenir l’Etat social). C’est ce qu’on pourrait appeler la « voie finlandaise » de sortie vers le haut dans le cadre du réajustement mondial des systèmes productifs occasionné par la mondialisation néo-libérale des années 1990-2000. Le discours prenait d’ailleurs une tonalité très nordique dans son appel à prendre en compte les coûts (cachés) de la non-formation de la jeunesse la plus défavorisée, et donc à considérer les dépenses pour ces jeunes, sortis trop tôt du système scolaire ordinaire ou en voie de le quitter, comme un investissement d’avenir. Au total, cette ligne n’est donc pas si originale que cela, et poursuit par exemple la politique des « pôles de compétitivité » engagée il y a quelques années déjà. La grande originalité par contre, pour ne pas dire plus, c’est de suspendre la contrainte de financement de l’État (ce qui justifie de s’adresser aux Chambres qui vont avoir à approuver un tel choix budgétaire), bref de jouer  à plein « Lisbonne » contre « Maastricht » (et ses critères de rigueur budgétaire).

Il y avait là un choix, il a été fait, que vont en penser nos partenaires de la zone Euro?

Donc ce discours avait plus de fond qu’on pouvait le percevoir au premier abord en raison de son ratage sur la forme. Si dans quelques années, l’État français connait une crise de la dette publique « à l’argentine », on pourra donc s’y référer  pour condamner le dirigeant qui a pris cette décision et tous ceux qui l’auront appuyé de leur vote au Parlement. Il n’est pas exclu par ailleurs que, finalement, cette  « Stratégie de Lisbonne »  pour la France ne finisse par fonctionner, et que nous ne devenions le nouveau « Tigre européen » des années 2015-2025 avec 5% de croissance annuelle (verte en plus) qui permettront de rembourser sans heurts la dette publique. Yes we can!

Malgré tout, le discours comprenait en lui-même une magnifique fausse note qui contredisait déjà à ce stade la « ligne générale ». En effet, le Président se propose d’augmenter le nombre et la qualité des places de détention (en prison et en hôpitaux psychiatriques) au nom des valeurs de dignité humaine et de saine répression du crime : où est donc la « dépense d’avenir » dans ce cas? C’est certes une dépense entièrement louable du point de vue humanitaire et une obligation internationale pour la France qui s’est engagé à assurer une cellule individuelle à chaque détenu, mais est-ce là une dépense utile du point de vue de la « Stratégie de Lisbonne »? Veut-on que des firmes françaises par ce biais deviennent spécialistes des prisons clés-en-main à vendre à l’exportation?  On pourrait certes dire que des détenus moins mal traités lors de leur peine se réinsèreront mieux par la suite, cela évitera des récidives et de l’exclusion; peut-être serait-il moins couteux de  « réfléchir » à diminuer le nombre d’incarcérations en les réservant aux seules personnes réellement dangereuses pour autrui? N’existe-t-il pas d’ailleurs des peines alternatives à la prison? Ne peut-on songer à innover sur ce point? Cette promesse de couvrir la France de belles prisons humanitairement correctes, qui correspond évidemment aussi au fond de commerce « sécuritaire » du Président, augure mal de la capacité de choisir des objectifs porteurs d’avenir (économique) et de s’y tenir.

Dans ce même discours où il est justement souligné qu’il faut « investir » dans l’éducation des jeunes, la volonté de réduire le nombre des fonctionnaires par le biais des départs en retraite est réaffirmé – ce qui donne peu de jours plus tard l’annonce par le Ministre concerné de la suppression de 16.000 postes au Ministère de l’éducation nationale.  Éduquer les jeunes sans enseignants ou personnels en général, cela va être très, très difficile sauf à faire de gros progrès de productivité… Les jeunes sont-ils censés devenir tous autodidactes? Si oui, à partir de quel âge? On se trouve là au cœur de la contradiction : qu’appelle-t-on « dépense d’avenir »? Le premier budget de l’État, l’éducation, n’est-il pas de fait entièrement une « dépense d’avenir »? Ou, alors, est-ce à dire que l’éducation nationale sert de garderie pour les rejetons des parents qui travaillent et de « postes réservés » pour les quelques centaines de milliers de personnes inaptes au travail productif qu’elle occupe  et qui ne produisent vraiment rien?  La santé, autre dépense majeure s’il en est, n’est-elle elle aussi destinée qu’à faire vivre quelques centaines milliers d’autres non-producteurs?  L’avenir  d’un malade qui ne mourra pas grâce à des soins est-il à prendre en compte dans les dépenses d’avenir? Et que dire de la Sécurité routière dont les publicités envahissent ces jours-ci les villes et les magazines? Est-ce ou pas une « dépense d’avenir »?  J’ai bien peur que la distinction ait peu de sens d’un point de vue logique,  mais qu’elle corresponde au fait politique que tout ce qui suppose l’appel à un opérateur privé susceptible d’y trouver son profit soit « labellisé » dépense d’avenir, alors que tout ce qui repose sur le travail de fonctionnaires ou assimilés soit vu comme une simple dépense de fonctionnement. A la limite, il suffirait par exemple que tout le secteur éducatif (de la maternelle à l’Université) soir repris par des entreprises privées pour que tout d’un coup tout son financement par l’État soit vu comme une dépense d’avenir. Au niveau universitaire, cela correspond déjà à la préférence pour l’achat de bâtiments, de matériels ou de logiciels au secteur privé par rapport à l’embauche pérenne d’enseignants-chercheurs ou de tout autre personnel. Plus encore, cette distinction « dépenses de fonctionnement », qui dans le fond sont réputées ne servir à rien et que l’on peut réduire  toujours puisqu’elles sont par essence du « gaspillage » et de la « bureaucratie », et « dépenses d’avenir », qui seraient tellement justifiées qu’on pourrait s’endetter pour elles, témoigne d’une lecture bien particulière du fonctionnement de l’État par les dirigeants actuels. Le salarié de l’État n’y est vu qu’à travers la gêne qu’il leur occasionne. Ceux-ci rêvent d’un État « zéro-fonctionnaire » où l’on aurait entièrement substitué au travail (rétif, nécessairement rétif) du capital (qui lui ne se plaint guère).

Pour ajouter à l’effet de flou provoqué par ce discours, il faut ajouter que, du point de vue idéologique, le Président y a proposé ce jour-là un curieux patchwork dont il serait intéressant de démêler un jour les sources (humaines), un seul conseiller est-il responsable de cela? D’un côté, il y a cet éloge du modèle français,  opposé au moins implicitement au modèle anglo-saxon reagano-thatchérien du T.I.N.A.. Tout à son éloge de l’industrie contre la finance, N. Sarkozy va jusqu’à évoquer les mânes du Conseil national de la Résistance et se référer à mots couverts au colbertisme, ne sommes-nous pas selon lui de longue date  les  ténors mondiaux du partenariat public /privé ?  De l’autre côté, il y a cet éloge de la République qui est égalitaire par essence mais pas du tout égalitariste, libérale mais pas licencieuse. Si j’ai bien compris,  pour situer le sarkozysme en 2009, il faut faire un mélange  entre la IIIème République libérale (elle-même un mixte entre celle des « boursiers » et celle des « brigades du Tigre »), la IVème République sociale (un peu en sourdine tout de même), et la Vème République industrialiste des grand projets. Si toute l’exorde du discours n’aurait pas déshonoré un Président socialiste et si la conclusion évoque le « mouvement » dans un pied de nez  sans doute d’autant plus sensible à la gauche  qu’on se situe dans cette même enceinte de Versailles qui a vu le triomphe du « parti de l’Ordre » en 1871, le discours revient tout de même  ensuite aux fondamentaux de la droite républicaine française : « Où en sommes-nous avec le principe d’égalité? Ne sommes-nous pas progressivement passés sans toujours nous en rendre compte de l’égalité républicaine à l’égalitarisme? La République, c’est la promotion sociale fondée sur le mérite et le talent. L’égalitarisme, c’est donner la même chose à tout le monde. » Au moins, les choses sont dites clairement, Rome est encore dans Rome, on se sent soulagé : tout faire pour respecter le principe de l’égalité des chances d’obtenir pour chacun des rétributions dans la vie conformes uniquement à son mérite et à son effort, mais rien de plus: ni « assistanat » ni « nivellement par le bas ».  Cette réaffirmation de cette manière fort libérale d’envisager la République – celle du libéralisme d’avant 1914  qui valorise les « boursiers », mais combat sans pitié particulière les « partageux » – se situe bien sûr en opposition avec les tendances socialisantes  ou démocrates-chrétiennes, voire communistes, exprimées par le programme du Conseil National de la Résistance, aussi évoqué par le Président: ce programme reconnait justement que le sort de chacun dans la vie ne  dépend pas que de ses propres efforts, de son mérite, mais des conditions générales de la société, reconnait de plus que la justice exige l’égalité  au sens fort du terme sur des aspects essentiels de la vie.

A trop vouloir se montrer consensuel à travers ce patchwork de références inconciliables, tout en préservant tout de même à bien le lire ses valeurs fondamentales   et en annonçant  un choix  qui aurait mérité d’occuper l’ensemble du propos tant il engage l’avenir des finances publiques, le discours présidentiel du 22 juin 2009 risque d’être une belle illustration de cette tendance au faux-semblant, qui domine la parole politique contemporaine. Ou s’agit-il simplement d’un discours mal écrit?