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Parce que cela serait vraiment sa défaite (celle de EM).

L’entre deux tours de cette présidentielle 2017 voit se répéter dans une forme atténuée le scénario bien connu désormais quand un candidat du FN arrive à se qualifier pour le second tour d’une élection de quelque importance. Les grands leaders de tous les autres partis  crient en chœur haro sur le baudet. Les retraités et les bannis du suffrage universel sortent de leur placard et y vont de leur déclaration. La plupart des corps intermédiaires et constitués s’empressent de déclarer leur répulsion pour ce dernier. Les sondages enregistrent dûment cet écart abyssal de popularité dans les élites et ne laissent guère de doute sur l’issue du second tour, les marchés financiers font la fête en conséquence. Tout est donc bien parti pour qu’« on ait tout changé sans que rien ne change ». Bien sûr, il y a quelques petits détails qui inquiètent : le peuple de gauche se montre bien amorphe dans les rues, et une partie sans doute minoritaire de ce dernier a même utilisé pour le 1er mai le slogan  « Ni Le Pen ni Macron, ni facho ni banquier »; pour respecter le démocratie interne à son mouvement qui ne serait pas un parti comme les autres, le leader de la France insoumise ne s’est pas précipité pour adouber Président l’ancien inspecteur des finances et banquier de chez Rothschild, auteur spirituel de « la loi El Khomri »; l’Église catholique non plus n’a pas fait donner les grandes orgues, ce qui a été moins noté. De fait, à la base, les « stals » et les « cathos tradis » boudent un peu la grande fête social-libérale qui s’annonce, pour ne parler des « anars » et autres « vieux cocos », plus ou moins jeunes, d’autres obédiences, sans compter enfin ces âmes simples et peu « politiques » qui se rappellent avec émoi de 2002, voire de 2005. Pour donner un peu de piquant à cette ambiance où l’union sacrée des élites contre le FN n’est pas si visible que cela dans les réactions de la base hormis les sondages, un souverainiste de droite, qui, jusqu’il y a peu encore, la vouait lui aussi aux gémonies, rejoint la candidature Le Pen. Il est vrai qu’avec ses près de 5% au premier tour, il peut faire pencher la balance. De manière moins notée par les médias, il faudrait peut-être tant qu’à faire un peu plus s’inquiéter des intérêts de boutique de tous les députés sortants visant leur réélection, de ceux en tout cas qui ne sont pas à l’initiative d’En Marche! ou Modem ou déjà ralliés. Ces derniers, leurs familles et leurs clients, auraient tout intérêt en effet à la défaite d’Emmanuel Macron, parce qu’ainsi ils auraient bien plus de chances de sauver leur siège et ses bénéfices « au nom de la République », puisque, dans ce cas-là, sans l’ombre d’un doute, le mouvement « marcheur » cesserait instantanément d’exister. (Et serait probablement interprété tout d’un coup comme la dernière faute de F. Hollande.)

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue de politiste, qui se réfère à tout ce que la discipline a pu apprendre sur la place du FN dans la vie politique française des trente dernières années,  le résultat ne fait pourtant guère de doute. Le « plafond de verre » qui limite les ambitions du FN est toujours là, comme en attestent le résultat réel du premier tour et les sondages publics disponibles à ce jour.

De fait, si Marine Le Pen devait gagner l’élection présidentielle le dimanche 7 mai 2017, il n’y aurait qu’une explication possible : la répulsion qu’aurait inspirée à des millions d’électeurs de gauche et de droite  Emmanuel Macron. Pour le coup, cet amateur en politique aurait réalisé un double exploit historique qu’aucun professionnel n’aurait pu faire : accéder en France au second tour avec un mouvement nouveau, En Marche!, et réussir à casser ensuite par le haut le plafond de verre du FN. On entrerait alors dans la manière de penser de l’historien, attentif au rôle de l’événement dans le cours des choses. Un magnifique cygne noir en somme. Le Brexit et l’élection de Donald Trump seraient en regard renvoyés à leur statut d’événements somme toute prévisibles.

Une dernière petite remarque : le toujours très inspiré Thomas Piketty prétend que, si E. Macron est élu à la manière de J. Chirac en 2002 avec un score très élevé (s’approchant des 80%), alors il ira de soi qu’il ne s’agit pas de sa victoire, mais de celle de la République contre les factieux. Certes, c’est une interprétation tout à fait possible. Une interprétation d’ailleurs que semble désormais accepter par avance E. Macron dans ses déclarations les plus récentes.

On pourrait aussi dire à l’inverse que, si E. Macron frôle la défaite le 7 mai, il sera bien averti du niveau de répulsion que sa personne et son projet provoquent dans l’électorat, de gauche comme de droite d’ailleurs. Cela ne sera donc pas une percée du FN, mais avant tout le signe de son absence d’ancrage dans le pays.  La sociologie respective du vote en sa faveur et de celle en faveur de son adversaire sera aussi une forte indication des soutiens dont il bénéficiera ou pas dans la société française.  S’ouvrirait peut-être alors une phase où, comme au lendemain de la crise boulangiste au XIXème siècle ou au lendemain du 6 février 1934, tout ou partie des élites républicaines rechercheraient enfin à résorber les mécontentements populaires. Ce n’est qu’en sentant les choses leur échapper que les leaders des dominants de l’heure deviennent un peu raisonnables. Je n’y crois guère au vu des soutiens intellectuels d’E. Macron dont la liste ne peut manquer d’effrayer (Attali & Co), mais qui sait?

 

 

 

E. Macron: plouto-populisme, stato-populisme, centrisme?

Et voilà, c’est fait : François Bayrou et ce qu’il reste du Modem autour de lui vient de rejoindre la candidature présidentielle d’Emmanuel Macron. Il ne sera pas apparemment le dernier des anciens UDF à le rejoindre, déjà le pourtant très grincheux Jean-Louis Bourlanges vient, semble-t-il, de se rendre malgré ses grommellements euro-républicains dans Slate. Cette alliance au nom du centrisme bon teint est d’autant plus piquante à observer qu’à l’automne dernier encore, le même F. Bayrou prétendait – à en croire quelques tweets que des fâcheux ressortent à propos – se méfier du dit E. Macron et des grands intérêts économiques qui le soutenaient, et il me semble même bien d’ailleurs me souvenir que toujours le même F. Bayrou a tenu des propos peu amènes sur le dit E.  Macron lors d’une Matinale de France-Inter il n’y a pas si longtemps. Souvent centriste varie, bien fol qui s’y fie. Quoi qu’il en soit, ce ralliement, comme les autres soutiens engrangés parmi les élites du « cercle de la raison » (A. Minc & Cie) témoigne de la crédibilité qu’a atteint la candidature d’E. Macron à ce stade de la campagne électorale pour le premier tour de cette présidentielle 2017.

Mon jeune collègue Fabien Escalona a donné pour Médiapart l’analyse la plus acérée à ce jour du phénomène, en rappelant qu’E. Macron et son mouvement En Marche! n’étaient pas sans évoquer des entreprises similaires de conquête de l’électorat dans l’histoire européenne récente. Il rappelle fort à propos que cela a  été théorisé en science politique sous le nom de « business firm party » dès la fin des années 1990 – sans que toutefois l’expression soit beaucoup reprise par la suite. La montée en généralité conceptuelle a été en effet difficile à imposer en raison de la dépendance presque totale de ces « partis-fonctionnant-à-la-manière-d’une-firme-privée » à leur fondateur et leader et au destin de ce dernier dans chaque contexte national particulier. En effet, il s’agit toujours d’une organisation, créée ex nihilo autour d’un leader charismatique auto-proclamé et ayant le plus souvent le mérite de ne pas être un homme politique de longue date. Comme ce parti challenger se veut la voix du peuple tout entier, son leader critique toutes les élites politiques en place, sauf bien sûr celles qui se rallient opportunément à lui. Laissez venir à moi les petits enfants. Son orientation la plus visible prend soin de se couler dans les grands courants de l’opinion tels que les lui dévoilent les sondages d’opinion. Je vous ai compris! Son leader invoque un nécessaire renouveau du pays au delà des clivages habituels et un rassemblement des hommes et femmes de bonne volonté autour de sa personne. La rhétorique du mouvement que ce type de leader entend créer est donc clairement populiste. (Je n’aime certes guère ce terme qui finit par être un obstacle sérieux à l’analyse de la réalité politique à force d’être employé pour des forces politiques aux orientations idéologiques et aux histoires opposées, mais, en l’occurrence, il correspond bien à la rhétorique d’ E. Macron du coup de balai et de la nouveauté qu’il prétend représenter, opposés à tous les autres candidats, rhétorique qu’on appelle de fait dans le langage courant populisme.)   Surtout dans le cas de ces business firm party, contrairement à d’autres partis émergents tenant  au nom du peuple un discours similaire de rupture avec tous les partis déjà là – ce qui ne peut que être le point commun à tout parti nouvellement créé -, aucune base militante du parti ou milieu partisan (pour paraphraser mon collègue F. Sawicki) ne préexiste  au leader qui tient ce discours. La base militante ne provient donc pas d’une mobilisation sociale ou pré-politique préalable d’une partie de la population. Elle est recrutée à la va-vite par ce dernier et ses proches au fil de la campagne électorale comme des supporters d’une équipe qui va nécessairement gagner.

En effet,  l’organisation du mouvement part du sommet. De fait, elle ne peut exister et se déployer rapidement que parce que le leader dispose lui-même de moyens économiques importants – ou bien parce que des personnes qui en disposent lui en procurent. (En l’occurrence, E. Macron bénéficie d’évidence de la manne de dons de personnes pouvant donner dans les limites imposées par la loi française, soit 7500 euros par an, et il peut de ce fait selon ce qui est paru dans la presse salarier actuellement 50 personnes.) Par ailleurs, le programme de ce genre de partis challengers, souvent promus par un milliardaire, comme la Team Stronach en Autriche il y a quelques années ou l’ANO 2011 de Andres Babis en République tchèque au même moment, ou attirant l’argent des groupes les plus aisés de la société comme Scelta Civica de Mario Monti en Italie en 2013 , se trouve être de manière plus ou moins avouée, néo-libéral.(L’orientation vis-à-vis de l’Union européenne varie par contre beaucoup.) Bien que le terme n’existe pas en science politique, il me semble donc qu’on pourrait inscrire E. Macron dans cette famille du « plouto-populisme », soit d’une entreprise de conquête de l’opinion sous des oripeaux populistes qui ne peut toutefois exister que parce qu’elle est portée par des groupes fortunés pour faire une fois au pouvoir ce qu’ils croient être – à tort ou à raison d’ailleurs – leurs intérêts. L’un des premiers exemples de ce genre de stratégie de rupture de l’ordre électoral par le haut remonte en fait à la candidature du milliardaire Ross Perot lors des élections américaines de 1992.

Bien sûr, comme le remarque F. Escalona à juste titre, l’exemple le plus patent d’une telle entreprise de conquête de l’électorat par une puissance économique n’est autre que celle de Silvio Berlusconi en 1993-94 en Italie. Constatant l’écroulement du camp électoral modéré (DC-PSI-PSDI-PRI-PLI) suite aux scandales dits de « Mains propres » (et voulant aussi sauver sa peau d’entrepreneur très lié à une partie de ce même camp électoral qui se trouve en train de s’écrouler), S. Berlusconi, cet ancien client ou allié du Parti socialiste italien (PSI), crée donc un parti ex nihilo, Forza Italia, autour de sa personne. Ce parti n’est au départ littéralement qu’une filiale de son conglomérat économique. Or ce dernier, spécialisé dans les médias télévisuels et la publicité grand public, se trouve alors à la pointe de ce qui se fait de mieux en Italie en matière de marketing et de communication. Comme le montre le reportage de Mediapart sur les dessous organisationnels de la « start-up » Macron, on observe mutatis mutandis la même avance des « macronistes » dans l’usage des instruments de connaissance et de manipulation de l’opinion publique.  Le parallélisme entre  le « berlusconisme » et le « macronisme » me parait d’autant plus troublant qu’il existe aussi une parenté idéologique entre les deux. En effet, comme ce dernier incarne au mieux le devenir néo-libéral d’une bonne partie du PS, le « berlusconisme » s’était constitué en continuité avec l’involution néo-libérale du PSI des années 1980 que S. Berlusconi avait accompagné culturellement à travers le contenu pour le moins débilitant de ses trois chaînes de télévisions depuis les années 1970. C’est donc dans les deux cas le socialisme partidaire qui, à travers sa défense de l’individu et de ses droits, de son émancipation, finit par muter  en défense d’un individualisme acquisitif, soutenu concrètement comme entreprise électorale nouvelle par une ou des grandes entreprises ou les milieux d’affaires. Il faut cependant ajouter que E. Macron réussit pour l’instant un miracle dont S. Berlusconi n’avait eu pas besoin de réaliser : malgré son passé très récent auprès du très impopulaire Président F. Hollande, il réussit en effet à se présenter comme un homme nouveau aux idées neuves. Au moins, quand S. Berlusconi propose son « parti libéral de masse » pour reprendre une expression de l’époque à l’attention des électeurs italiens, il a quelques preuves à faire valoir de ses intentions en ce sens – ne serait-ce que parce qu’il a imposé la présence de ses télévisions privées contre la législation étatique en vigueur. Pour E. Macron, c’est l’illusion parfaite, ou la « lettre volée » comme dans la célèbre nouvelle d’E. A. Poe.

Par ailleurs, à cette proximité entre le « berlusconisme » et le « macronisme », il faut ajouter la même capacité à exister – dans un premier temps tout au moins – uniquement par les sondages. S. Berlusconi avait en effet réussi à faire croire à la poussée de  Forza Italia d’abord grâce au fait que les sondages lui ont été immédiatement favorables (y compris ceux faits par des sondeurs proches de son propre groupe économique), ce qui a incité aux ralliements de certains politiciens modérés et permis la constitution d’une double alliance Nord/Sud de toutes les droites autour de lui. De même, pour l’instant, c’est la croyance collective – y compris la mienne! – dans la validité des sondages qui fait exister le « macronisme » – avant même qu’aucun vote réel n’ait jamais été exprimé pour E. Macron. On notera aussi dans le registre des parallélismes cette récente  promesse d’E. Macron d’exempter la masse du bon peuple de France de la taxe d’habitation. Or il se trouve que S. Berlusconi a fait son miel d’une promesse similaire lors de ses dernières campagnes électorales en date (2006, 2008 et 2013), non sans d’ailleurs s’embrouiller à ce sujet, d’une part, avec les autorités européennes à raison de la perte de revenus que cela représentait pour l’État italien et, d’autre part, avec les collectivités locales italiennes privées de ce revenu essentiel. Cette promesse d’E. Macron semble en tout cas montrer qu’il a compris comme S. Berlusconi qu’il faut prendre l’électorat modéré par les grands sentiments du porte-monnaie.

Au delà de ces parallélismes (et peut-être de l’inspiration que trouve E. Macron dans le cas Berlusconi? ), il ne faut pas toutefois nier les différences. S. Berlusconi, quand il entre en politique en 1993-94, se situe sur une ligne plutôt nationaliste. Il tend à critiquer l’Union européenne. (Il changera ensuite, pour revenir ensuite à ses débuts.) Les élites économiques et universitaires italiennes les plus légitimes sont généralement très réticentes à son égard, et les grands médias (enfin ceux qu’il ne possède pas…) ne le voient guère d’un bon œil. De fait, le modéré S. Berlusconi a surtout réussi à coaliser toutes les droites italiennes autour de lui, jusqu’ici exclues de toutes coalitions possibles avant 1994, en s’alliant avec les régionalistes nordistes de la Ligue du Nord d’U. Bossi au nord du pays et avec les néo-fascistes du Mouvement Social Italien de G. Fini au sud et au centre du pays, tout en se ralliant les démocrates-chrétiens les plus à droite. Le « macronisme » est constitué à ce stade de la campagne comme une entreprise résolument et limitativement centriste. C’est le grand bal mondain de tous les coalisables et coalisés. C’est le retour surprenant de la « Troisième force » d’avant 1958 dans une Vème République guère favorable pourtant à cette formule (malgré les « ouvertures » de 1988 ou de 2007). On verra bien ce qu’il en advient s’il arrive à passer le premier tour. Toutefois, il va de soi que E. Macron ne ralliera pas à son panache blanc ni les droites et extrêmes-droites considérant la colonisation comme un fait positif de l’histoire de France ni les gauches et extrêmes-gauches opposées à son œuvre législative comme Ministre de l’économie de F. Hollande. Il vivra du centre, et il y vaincra ou périra.

Par ailleurs, même si les liens entre E. Macron et certains milieux d’affaire paraissent difficilement niables, son aventure m’évoque aussi la théorie du « parti-cartel » de R. Katz et P. Mair énoncée dès 1995. En effet, cette théorie énonce que, dans les vieilles démocraties, les partis politiques ne portent plus les demandes des populations en direction de l’État, mais qu’ils sont devenus à l’inverse des instruments à travers lesquels les élites qui gèrent les États recrutent des électeurs pour légitimer ce que ces dernières avaient de toute façon l’intention de faire. De ce point de vue, certains ralliements d’économistes néo-libéraux depuis longtemps bien en cour au sommet de l’État au « macronisme » (comme son responsable de son programme, Jean Pisani-Ferry), tout comme la défense de l’ordre européen actuel par E. Macron, me ferait plutôt évoquer à son sujet un « stato-populisme ». Ces élites d’État rêvent, semble-t-il, de toujours plus de réformes structurelles. E. Macron leur promet de faire enfin le nécessaire et d’amener le bon peuple à accepter de bonne grâce la potion proposée – ce qui faut bien le dire tient presque de la magie tant la proximité de ce que notre bon apôtre propose est grande avec ce même « socialisme de l’offre » qui a tout de même réussi à rendre F. Hollande le Président de la République le plus impopulaire de la Vème République au point de le mettre en incapacité de se présenter à sa réélection.

Bien sûr, on dira sans doute que ma distinction « plouto-populisme » ou « stato-populisme » est des plus spécieuse. En effet, ce qui se profile derrière E. Macron, c’est l’intrication entre la très haute fonction publique qui croit dur comme fer au néo-libéralisme et à l’Union européenne, le monde des grandes entreprises du CAC 40, et celui des économistes les plus dominants qui ne savent que penser au fil des décennies l’avenir néo-libéral du pays.Après tout, il ne s’agit dans le fond que de « centrisme » dans toute sa beauté conservatrice de l’ordre économique et social existant. « Tout changer pour que rien ne change », l’habituel transformisme comme le souligne à juste titre F. Escalona..

Il reste toutefois qu’une anomalie demeure. Pourquoi une partie de ces élites centristes sont-elles en train de se rallier à E. Macron au lieu de soutenir béatement le candidat de la droite républicaine dans la recherche d’une tranquille alternance?  Certes, il y a le scandale autour des présumés emplois fictifs de la famille Fillon, mais la candidature d’E. Macron précède de quelques bons mois ce rebondissement. Tout de même,  après tout, F. Fillon a proposé à l’automne 2016 un programme de « réformes structurelles » tout à fait alléchant, validé par des millions de braves électeurs et non simplement par des sondages. Au delà de la personne de F. Fillon et de ses embrouillaminis judiciaires, qu’est-ce qui explique le manque de confiance dans cette droite républicaine? Pourtant, elle a donné des gages à travers les projets qu’elle a voté au Sénat depuis qu’elle en a repris le contrôle.

Ma première hypothèse pour expliquer ce doublon Macron/Fillon pourrait bien être l’absence de confiance dans la loyauté européenne de F. Fillon. Après tout, ce dernier a été un proche de P. Séguin, il pourrait donc  bien se souvenir en cas de difficultés de cette proximité, et privilégier les intérêts de ses électeurs à ceux de l’Union européenne. Il a aussi, semble-t-il, tissé des liens personnels avec V. Poutine. De ce point de vue, E. Macron parait un élément bien plus sûr.

Ma seconde hypothèse pour expliquer ce doublon serait le fait que justement le « macronisme » n’étant pas du tout à ce stade tout au moins  un parti au sens ordinaire du terme ne pourrait pas une fois arrivé au pouvoir être redevable de quoi ce soit à une base électorale organisée. La droite républicaine au contraire doit quand même se préoccuper au choix du sort des médecins, notaires, Écoles libres, cathos, familles, agriculteurs, PME, personnes âgées, et autres corporations dont il est bien évident pour un économiste néo-libéral bon teint qu’il faut en faire tabula rasa au plus vite. La droite républicaine est aussi par ailleurs un réseau d’élus locaux, présents partout, même dans la France supposée inutile des campagnes et des petites villes, qui ne sont pas prêts à tous les sacrifices au nom de l’Union européenne et de la nécessaire compétitivité. Que G. Collomb, le grand féodal lyonnais « social-barriste », soit le premier soutien d’E. Macron correspond bien à cet égoïsme territorial des métropoles qui se débarrasseraient bien du fardeau de la France profonde.

Ma troisième hypothèse serait enfin que la droite républicaine apparaitrait trop proche des thèses du FN en matière de traitement des minorités visibles, et que cela finirait par nuire aux affaires. Il est vrai que pour l’Islam de France pour lequel plaide l’Institut Montaigne, avec un F. Fillon à la Présidence de la République (malgré son évidente proximité avec un responsable de ce même institut), cela parait mal parti.

Ce ne sont là que des hypothèses. Et après tout tout le monde sait bien que tout ce beau monde se rassemblera au second tour contre la candidate du FN pour que tout continue comme avant dans le meilleur des mondes possibles. Le reste n’est dans le fond  que détail. Et vive le populisme centriste ou le centrisme populiste du cercle de la raison!

PS. Je précise qu’en écrivant ces quelques lignes, j’ai conscience: a) de bien sûr « faire le jeu du FN » – puisque la continuité de fond du « macronisme » fera éventuellement sens à la veille du second tour –; b) d’être manipulé à l’insu de mon plein gré par les services de désinformation soviétique russe; c) d’être aigri de ne pas avoir été recruté pour conseiller louanger le grand leader – ceci d’ailleurs comme tous les journalistes ou universitaires  qui tentent de garder leur sang-froid face au « macronisme ». Tous des idiots utiles, des traitres ou des aigris.

Il ne faut pas chercher des explications (S. Royal)

Cette formule péremptoire, selon laquelle « Il ne faut pas chercher des explications » aux attentats du 13 novembre 2015, explications qui amèneraient à « culpabiliser », a été utilisée par Madame la Ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, lors de son entretien avec Europe 1, Le Monde et I-télé du dimanche 29 novembre 2015 (tel que retranscrit dans Le Monde du mardi 1er décembre 2015, p. 17, sous le titre « Ségolène Royal: ‘Pas question de culpabiliser la République' »). Elle précise d’ailleurs sa pensée en ajoutant : « Je me refuse à entrer dans ces logiques culpabilisantes dans un pays qui donne à tous ces enfants le droit à l’accès à l’école, même si des inégalités demeurent. (…) La France est un grand pays démocratique qui fait de l’éducation sa priorité, où tous les enfants vont à l’école gratuitement, où il y a un modèle social très protecteur, l’accès à la santé. Il n’est pas question en plus de culpabiliser les Français et de culpabiliser la République. »  Ces déclarations ne sont qu’un exemple du discours tenu par les autorités en place depuis les attentats du vendredi 13 novembre 2015 : l’idée générale reste la même, à savoir un refus radical de même penser les causalités qui sont à l’œuvre dans ces attentats. 

Il n’y a aucune réflexion, du moins publiquement, sur la stratégie répressive à mettre en œuvre. Il n’y a même pas de commission d’enquête parlementaire, contrairement à ce qu’avaient fait les États-Unis en 2001 pour comprendre la faillite de leur communauté du renseignement (et aussi pour contrer la vision complotiste du « 9/11 »). Avec l’état d’urgence, on se contente de continuer sur la même voie,  sans apparemment aucune réflexion sur les raisons de l’échec enregistré en novembre, alors même qu’un attentat majeur avait eu lieu en janvier. A ma connaissance, aucun responsable n’a d’ailleurs démissionné ou n’a été démis de ses fonctions.

Il n’y a aucune réflexion sur notre politique étrangère dans le « Grand Moyen Orient » pour reprendre un terme néo-conservateur. Avons-nous  vraiment la bonne stratégie pour contrer les divers groupes djihadistes que nous affrontons en Afrique et au Moyen-Orient? Avons-nous les moyens et les alliés de nos ambitions? Mystère.

Il n’y surtout aucune réflexion sur les causes qui peuvent amener des jeunes gens, indéniablement socialisés sur le territoire français, à se radicaliser au point de devenir des terroristes visant à faire un vendredi soir le maximum de victimes parmi une foule d’anonymes fêtards parisiens. Les spécialistes français ne manquent pourtant pas.  Le Président du CNRS Alain Fuchs a encouragé le 18 novembre 2015 les chercheurs à amplifier cet effort de compréhension du terrorisme afin de mieux le combattre. De fait, pour nos dirigeants politiques, comme l’a très bien expliqué  le journaliste scientifique Xavier Molénat dans un article d’Alter Eco+, intitulé « La sociologie excuse-t-elle les terroristes? », il n’y a là que la reprise en France d’un thème typique des conservateurs américains pour lesquels toute explication sociologique, psychologique, économique, etc. d’un comportement délictueux revient à excuser ce comportement. Si l’on fait des sciences sociales, on ne peut qu’être littéralement révulsé par de telles affirmations.  Je ne vais pas me lancer moi aussi dans la démonstration, pour tout dire triviale, que comprendre et expliquer ne veut pas dire excuser.

Le lecteur intéressé par ce genre de discours de négation des sciences sociales pourra d’ailleurs se reporter au texte de Paul Berman, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme »(publié dans le Monde du 1er décembre, p. 16), pour en juger sur pièce, et encore faut-il préciser que l’auteur, s’il réfute les « causes profondes » mises en avant par toutes les sciences sociales (sociologie, économie, géographie, etc.), met lui-même en avant  deux causes, la rage qui s’empare de certaines êtres humains depuis la nuit des temps – rage qu’avaient bien décrit selon lui les poètes de l’Antiquité – , et les discours haineux de l’islamisme. P. Berman semble ignorer qu’en désignant le discours de l’Islam radical comme cause de la violence, il contredit sa propre idée archaïque d’une rage meurtrière sans cause! Ce texte, quoique qu’il soit d’une nullité intellectuelle bien digne de servir d’illustration dans un cours d’introduction à la logique scientifique pour les étudiants de première année de sociologie,  témoigne  cependant  de la volonté maintenue de chercher un motif au terrorisme contemporain. Nos dirigeants semblent eux vouloir aller plus loin dans le refus de même envisager des causes, et, comme je fais partie de ces égarés qui passent leur temps à tenter d’expliquer ou de comprendre le comportement d’autrui aux frais de la République, je tenterais ici quelques hypothèses explicatives au refus des gouvernants actuels de rechercher quelque explication que ce soit.

Premièrement, il y a d’évidence, comme l’a bien vu X. Molénat, un repli des dirigeants socialistes actuels sur une vision complétement réactionnaire de la déviance, sur ce qu’on appelle souvent le « populisme pénal », dont ils escomptent quelque profit électoral. On n’en est même plus au célèbre slogan de Tony Blair, « Tough on crime and tough on the causes of crime », des années 1990, on en est désormais carrément revenu à une vision victorienne de la déviance, il ne nous manque bientôt plus que le bagne et le gibet comme solutions. Ce discours cherche à s’appuyer sur les lacunes intellectuelles du grand public. Qu’il faille rappeler en 2015 que comprendre et expliquer un comportement humain ne veut pas dire l’excuser ni avoir un jugement, moral ou politique,  positif sur ce dernier souligne surtout l’incompréhension d’une majorité de la population face à une démarche de sciences sociales. On peut regretter que les socialistes de 2015 appuient cette régression intellectuelle qui aurait fait honte à ceux qui firent jadis la grandeur du socialisme européen, mais c’est ainsi que le socialisme se meurt. J’attends de fait avec une joie mauvaise l’annonce par F. Hollande lors  d’un prochain attentat qu’il serait bon de penser à rétablir la peine de mort pour crime terroriste. Ce qu’un socialiste fit, il est en effet bon qu’un socialiste le défit.

Deuxièmement, il y a, comme le montrent avec une belle candeur les propos de S. Royal, un déni de ses propres responsabilités. En effet, si l’on admet à titre d’hypothèse de travail vraiment intellectuellement audacieuse que « l’on ne nait pas terroriste, mais qu’on le devient », il est impossible de ne pas étudier les conditions de la socialisation qui favorisent ce genre de grave déviance. Or ces conditions sont au moins pour partie liées aux politiques publiques menées sur le territoire où est socialisé le futur terroriste – sauf à supposer que les politiques publiques n’existent pas et que seule la société existe. Ainsi, bizarrement, peu de terroristes contemporains semblent avoir été socialisés en Suisse, mais je peux me tromper. Le laïus de S. Royal sur les politiques publiques d’éducation, de redistribution et de santé, qui sont à l’écouter presque excellentes en France, souligne bien sans le vouloir la difficulté : il ne faut surtout pas chercher d’explications, car cette recherche d’explications mènerait directement aux responsabilités des partis qui ont gouverné la France depuis des décennies. Il faut toute la candeur politique d’un Emmanuel Macron pour oser – d’un point de vue néo-libéral –  pointer quelques problèmes dans la société française qui pourraient bien expliquer ces événements. Il faut surtout toute la jeunesse politique d’Emmanuel Macron qui ne le rend pas comptable de tout ce qui a été fait depuis les années 1980 par le PS lorsque ce parti fut au pouvoir (1981-86, 1993-2002, 2012-..). Au contraire, F. Hollande, S. Royal, et quelques autres rescapés des années 1980 portent tout le poids de la responsabilité d’avoir été le Parti socialiste au niveau national tout au long de ces années. Ils peuvent voir les fruits de leurs décisions d’antan. Pour être un peu polémique, c’est ainsi le Parti socialiste qui a inventé et fait prospérer la « politique de la ville » depuis les années 1980 comme réponse aussi privilégiée que fallacieuse aux mutations du marché du travail dans le cadre de la mondialisation. L’ancienne « Ministre des mamans » comme les enseignants la moquaient pour son populisme (déjà!) quand elle était en charge de l’éducation au début des années 1990 a peut-être quelque part de responsabilité dans le (dys)fonctionnement actuel de cette République.

Ouvrir la porte à une discussion sur les explications ne manquerait donc pas de donner raison à tous les opposants de ces socialistes-là. L’extrême droite bien sûr, qui validerait ses thèmes privilégiés : l’immigration, le laxisme, et, bien sûr, la tolérance face à l’Islam. Les néo-libéraux à la Macron, Attali, Tirole, etc., qui mettraient en accusation tous les blocages maintenus de la société française excluant trop de gens du monde du travail. Et aussi bien sûr tous les gens de la gauche de gauche, qui sont sans doute atterrés  de voir une S. Royal présenter désormais la France comme un véritable pays de Cocagne. On comprend donc qu’il soit vraiment très urgent pour les dirigeants socialistes de ne pas se demander comment on en est arrivé là et de se replier sur une vision aussi monadique que possible du terroriste, ce pur agent du Mal, qui, si possible, devrait s’auto-engendrer. Et cela ne s’explique pas.

Nous en sommes donc là en ce 2 décembre 2015.