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Timothy Morton, La Pensée écologique.

Désolé , voici encore le commentaire d’un livre qui ne m’a guère plu. Un éditeur  (Zulma Essais) vient (février 2019) en effet de faire traduire le livre de Timothy Morton, La Pensée écologique (paru originellement en anglais en 2010 à Harvard University Press). Selon le quatrième de couverture, il aurait eu un grand succès auprès du lectorat anglo-saxon, et l’auteur s’avère être un digne philosophe exerçant au plus haut de la hiérarchie universitaire des postes dans ce même univers anglo-saxon. J’ai pourtant eu l’impression en lisant cette traduction, pourtant visiblement d’un bon niveau, d’avoir affaire à la fois, à un vaste trolling et à  une vaste récupération, de toutes les réflexions environnementalistes ou écologistes, qui l’ont précédé. En résumé, à la fois, rien ne lui va vraiment et tout lui va par quelque côté. Notre auteur s’assoit en effet avec l’allégresse sur le principe de non-contradiction. Cette manière d’écrire où l’on mélange tout et son contraire au fil des pages me parait exactement ce qu’il faudrait refuser d’emblée si l’on prétend intervenir comme philosophe – ou alors faut-il expliquer pourquoi le principe de non-contradiction ne vaut plus.

L’environnementalisme classique, beurk! L’écologie profonde, beurk! La Nature beurk! L’Humanité beurk! etc. Place à la moins clairement définie des choses, du moins dans le détail du texte : la  pensée écologique, autrement dit la pensée du grand génie intergalactique Timothy Morton, qui s’arroge le droit de dire ce qu’elle doit être et de lui donner ce nom. Heureusement, il y a les titres de l’introduction et des trois chapitres: Penser critique, Penser grand, Sombres pensées, et Penser prospectif, qui permettent de se raccrocher à quelque chose d’un peu cohérent pour ne pas sombrer dans l’indifférenciation. En gros, il faut être critique, car rien ne va; il faut penser à la fois en très gros et en très intime; le monde est à fois très étranger et très familier; il faut en reconnaitre le maillage déjà toujours là partout, mais il faut aussi faire du lien, mais pas avec tout le monde, c’est impossible, mais sans exclure personne; la situation est certes très grave et attristante, car l’apocalypse écologique est déjà là, mais, dans notre désespoir rationnel pourtant, il ne faut pas nous désespérer, l’avenir est ouvert; la science nous a mis dans les difficultés, mais il faut faire plus de science, il faut que la science nous aide même à résoudre des questions philosophiques comme celle de la source et de la nature de la conscience (sic, p. 186-192); le capitalisme c’est ben sûr très mal, mais attention à ne pas régresser vers l’anti-modernité et le fascisme du local ; la solution est dans l’art, ah non pardon, dans l’éthique, ah non dans l’art, désolé, ah non dans la discussion éthique. Ne soyons surtout pas holistes, puisque la Nature n’existe pas, c’est un fantasme humain, mais pensons le maillage infini du tout et des parties, qui bien sûr n’est qu’une représentation humaine.  Etc. , ad libitum sur 220 pages. La phrase de conclusion des Remerciements constitue un résumé involontaire à lui tout seul de ce pensum: « Je dédie ce livre à ma fille Claire. Penser à elle me transporte dans les royaumes de l’indicible, tout comme la pensée écologique. Dans les royaumes de l’indicible amour » (p. 259). Sic, sic, et re-sic (attention tout de même, ne surtout pas être lacanien en plus en lisant cette phrase de Morton). De la mièvrerie comme art de justifier son incapacité de penser, après s’être dûment moqué de tous ceux qui aiment la Nature pour son côté beau ou sublime.

En fait, si l’on essaye de démonter cette machine rhétorique, on comprend d’abord que Morton fait un usage massif de la culture académique littéraire la plus classique, surtout de langue anglaise, pour impressionner le chaland, tout en montrant à quel point il connait aussi la culture populaire contemporaine (les Pink Floyd, Blade Runner, etc.). Un américain cool de ma génération en somme (il est né en 1968). Quelques extraits de poètes sont mis en jalons et commentés tout au long de l’ouvrage  pour montrer la profondeur de réflexion auquel notre auteur se situe. Évidemment, pour un lecteur qui ne dispose pas de ces références, celles de littérature anglaise en particulier, cela tombe complètement à plat. L’appel à l’art pour nous ouvrir l’esprit m’a surtout être une façon de réitérer son refus de la pensée conceptuelle. Un philosophe analytique doit probablement être pris de convulsions au bout de la lecture de quelques pages de ce livre.

Deuxièmement, l’auteur utilise sans retenue des grands auteurs critiques du passé, aussi bien lointain, comme Freud, Marx, Fromm, ou plus proche comme la « French Theory » (Derrida, Deleuze, Guattari, etc.) ou d’autres auteurs  de la seconde moitié du siècle dernier (Levinas, Zizek), pour impressionner là encore le chaland. Or se revendiquer de grands auteurs critiques ne constitue pas en soi une preuve que sa propre pensée s’avère vraiment critique ou simplement digne d’intérêt. Ce livre use et abuse donc de l’argument d’autorité. Selon une réflexion inaperçue du grand Z cité le grand exégèse X , alors on peut dire avec certitude que… Il faut noter aussi, que, comme par un hasard, les grands précurseurs de l’écologie sont eux plutôt absents. Hans Jonas n’est pas cité, sinon peut-être implicitement en reformulant son impératif de responsabilité (p. 203). Un William Morris attendra, tout un Jacques Ellul et tant d’autres, à la porte de l’érudition de cet auteur qui prétend définir à nouveaux frais la pensée écologique sans leur demander à eux quoi que ce soit.

Troisièmement, ces propos plutôt littéraires, prétendant à une bonne connaissance de la poésie (W. Blake, Mallarmé) et de la philosophie classique (Descartes, Kant), sont parsemées de quelques références scientifiques qui se veulent les plus au fait de l’état de l’art pour appuyer ses remarques. Or, d’expérience, c’est un indice prédicteur de difficultés intellectuelles quand un auteur philosophique/littéraire/de sciences sociales prétend appuyer son raisonnement sur des références scientifiques mal digérées. Cela impressionne bien sûr le lecteur de voir un tel Pic de la Mirandole si bien au fait des avancées de la Science avec un grand S, mais cela donne souvent des résultats intellectuels piteux. Les avancées de la pensée ne se produisent que dans des lignées cohérentes.

Quatrièmement, c’est sur le fond un retour à Darwin que prétend opérer Timothy Morton (en fait via des auteurs qui ont travaillé sur Darwin) . En gros, si j’ai bien compris sa thèse (car, tout de même, j’ai cru en discerner une, mais je peux me tromper!), la Nature séparée du sort de l’humanité n’existe pas, et inversement, l’Humanité n’a plus d’environnement si elle en a jamais eu. Morton refuse en particulier de voir dans la nature tout ce qui pourrait la rendre « sublime », en tapant ainsi contre toute forme d’écologie profonde. De fait, il insiste sur sa monstruosité si on prend en considération tout ce qui vit dans son entièreté. Il faut apprendre à aimer les monstres, nous dit-il. Par ailleurs, tout ce qui existe est « maillé » dans le grand jeu de l’évolution qui à la fois s’étale sur les temps géologiques et se trouve présent à chaque instant. Il faut donc voir grand, accepter de ne pas être seul dans ce grand jeu de l’évolution avec des « étranges étrangers » partout en lien avec nous et en nous. Il faut accepter en bon darwinien orthodoxe que l’on ne sait pas où tout cela nous mène. Il ajoute pour faire bonne mesure que les « hyperobjets » (d’origine humaine) et autres IA (intelligence artificielle) doivent être inscrits dans ce cours de l’évolution – tout en pensant tout de même en passant à dépasser le capitalisme. Comme il le dit, « Dans la pensée écologique, il s’agit autant d’ouvrir son esprit que de savoir telle ou telle chose en particulier. A terme, c’est une ouverture radicale à tout. »(p. 35) Mouais, mais encore? Pour donner une idée de son désir d’avenir à lui, il dit : « J’aurais plaisir à voir des chimpanzés promener des chiens dans la rue, et des pays adopter une charte de conduite à l’égard des robots » (…) « Et par dessus tout, je serais heureux si le dérèglement climatique ne se soldait pas par un renforcement du capitalisme, mais par un examen sérieux des raisons pour lesquelles nous sommes en vie et de ce que nous voulons en faire, ensemble ». (p. 169) Certes, moi aussi, c’est vraiment novateur comme idée: définir l’avenir souhaitable, personne n’y avait jamais songé avant.  Surtout en posant soi-même ses propres désirs d’avenir d’entrée de jeu. Non, vraiment personne n’avait jamais eu une telle audace.

En fait, en nous proposant ce vaste magma de réflexions, j’ai surtout l’impression que Timothy Morton désarme tout début de pensée un peu politique. Quelles sont ses priorités? Qu’est-ce qui possède de la valeur et qu’est-ce qui n’en a pas? Que peut-on espérer ou pas? C’est vague, il faut en discuter, mais, à part ça, imaginer des chimpanzés qui promènent des chiens, c’est top sympa. On pourrait sans doute aller plus loin en remarquant que, certes Morton attaque bille en tête les Républicains (américains) « climatosceptiques », mais qu’il ne manque pas une occasion de flinguer en passant toutes les formes réellement existantes d’environnementalismes ou d’écologie politique. Il trouve finalement plutôt intéressant par exemple les organismes génétiquement modifiés, tant que le capitalisme n’en fait pas mauvais usage en privatisant le tout. Certes. L’arme nucléaire, c’est sympa aussi, tant que les politiques et les militaires ne s’en occupent pas.  Il moque comme par un heureux hasard le véganisme comme menant à l’anorexie (sic, « haine  furieuse, érotique, du corps qui se manifeste dans la  ‘véganorexie’ et les vêtements de taille XXS », p. 169). La cause animale  ne semble pas d’ailleurs lui tenir à cœur, du moins pas à la manière d’un Peter Singer par exemple. De fait, au fil des pages, il lance du coup toute une série de débats qui permettront effectivement aux partisans de l’environnementalisme ou de l’écologie politique de perdre leur temps à lui répondre, d’où son côté troll. Et ne suis-je pas moi-même en train de perdre mon temps à commenter rationnellement ce livre, qui ne dit sans doute qu’une chose l’égo surdimensionné d’un universitaire. (Et quant à moi, je suis puni de ma curiosité.)

Et, pour finir cette recension fort désabusée, allez donc lire en librairie les quelques pages (Des Tibétains dans l’espace, p. 50-54) qu’il consacre à une prétendue vision tibétaine du cosmos, qu’il aurait comprise grâce  à son propre séjour d’une quinzaine de jours sur le plateau tibétain (lors d’un trekking je suppose), et qui permettrait aux Tibétains de faire des bons astronautes (sic, p.52). Elles  devraient vous faire bien rire. Comme si la pensée du bouddhisme tibétain résultait du fait de vivre à 5000 mètres d’altitude et de voir le ciel étoilé de prés (en écrivant ces mots, je sens que c’est tellement fleur bleue qu’on ne me croira pas, allez lire le passage). Ce sont en tout cas les spécialistes du bouddhisme qui vont apprécier. Ce genre de délire passe facilement sans doute parce que Timothy Morton se livre à la fin de ce même passage à une descente en flamme d’Heidegger (p. 54). Quelqu’un qui déteste ce fasciste territorial d’ Heidegger (tout le citant ailleurs dans l’ouvrage plus favorablement) ne peut pas être un mauvais homme – même si bien sûr avec cette allusion à une vision bouddhiste tibétaine du cosmos, il n’est nullement question de s’en inspirer pour circuler soi-même sur une voie parallèle à celle du classique émerveillement romantique devant la Nature. So You Shall Be Damned for Eternity, You Morton the cosmic troll!

 

Anne Dalsuet, Philosophie et écologie.

Dans une collection de l’éditeur Gallimard (Paris), « Philosophie En Perspective Secondaire », vient de paraitre (avril 2010) sous la plume d’une agrégée de philosophie, Anne Dalsuet, un Philosophie et écologie. J’en ai entrepris la lecture pour estimer si ce livre pouvait s’adjoindre à la bibliographie d’une de mes conférences de méthode consacré à la Théorie politique. J’ai vu que le site Nonfiction en fait un compte-rendu plutôt élogieux, et lui prête donc un statut qui va au delà d’opuscule scolaire « pour les classes de terminale ».

Ce livre vise  en effet à présenter à des débutants en philosophie  les liens entre humanité et nature (voir le quatrième de couverture). Or la ligne directrice de l’ouvrage m’est apparue pour le moins étonnante, surtout si elle est destinée à des lycéens ; en résumé, si la pensée française s’est peu occupé de penser la nature, l’écologie, le destin de l’humanité dans ses rapports avec le monde du vivant, la faute en revient au seul René Descartes et à son humanisme rationaliste (p. 82-84). Le dernier avatar de cette ignorance française serait l’ouvrage de Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique (paru en 1992) (p. 85-88). De fait, pour l’auteur, toute la pensée philosophique digne d’intérêt  autour de la nature, l’écologie, la vie,  prendrait sa source dans la rupture qu’introduirait la découverte de la wilderness par la pensée américaine naissante dans la première moitié du XIXe siècle (cf. Perspective 1, « Retrouver la nature? Le caractère inaugural de la pensée américaine », p. 23-49, ainsi qu’une bonne part de Perspective 2, « La question de la préservation de la nature et de ses droits », p. 51-73). Je ne me permets pas de douter des faits  et propos rapportés par l’auteur, mais je vois dans cette façon de présenter les choses aux lycéens comme un coup de force. Tout le livre repose  en effet sur un principe de minimisation du rôle joué par la pensée continentale européenne (allemande, française et autre) au profit d’une mise en valeur des sources et des développements de la pensée philosophique de la nature via les Etats-Unis, soit comme origine première de cette pensée, soit comme lieu privilégié du déploiement contemporain de cette dernière (cf. Perspective 6, « L’originalité  et la valeur des éthiques environnementales : comment leur diversité nous aide-t-elle à penser la ‘nature’? », p. 153-191). Il m’a semblé d’ailleurs qu’une autre des lignes directrices de l’ouvrage consistait en une critique d’une vision trop pessimiste, ou trop influencée par l’idée de catastrophe à venir, des rapports de l’homme et de la nature, celle d’un Hans Jonas et son « heuristique de la peur » (p117-121) en particulier, au profit d’une vision optimiste de ces derniers, par redéfinition complète des deux termes (homme et nature)(voir Perspective 5, « Penser la catastrophe, la nature nous menace-t-elle? », p. 123-151).

En dehors de cette opération de marketing intellectuel qui vise si j’ai bien compris à rattraper un autre retard français et qui se conclut comme il se doit en pareille matière sur des louanges à la pensée de Bruno Latour (p. 211-213) – ce qui constitue je l’avoue un bon indicateur pour moi de la faiblesse de quelque auteur quand ce dernier est cité de manière positive – , la ligne intellectuelle de l’ouvrage n’est pas d’une clarté si évidente qu’on doive le conseiller à un lycée ou à un étudiant.  Malgré l’existence de passages très bien vus (comme ceux consacrés en particulier aux origines nord-américaines d’une nouvelle vision de la nature, ou ceux consacrés aux diverses versions d’éthique environnementale anglo-saxonne), les obscurités restent nombreuses. Les pages consacrées à la pensée de Martin Heidegger (p. 111-117) miment à souhait le verbiage du penseur de l’Être sans réussir à clarifier en quoi ce soit sa pensée, et constituent un bon exemple de ce qu’il ne faut pas faire en matière de pédagogie. La reprise sans autre forme de procès de la pensée molle, pour ne pas dire flasque, d’Isabelle Stengers (p. 142-149), interroge d’ailleurs sur le sens critique d’Anne Dalsuet. Par méthode, tout ouvrage qui demande que l’on pense autrement, mais ne donne pas de preuves d’une autre pensée sinon par un nominalisme de l’annonce, doit être considéré  comme nul et non advenu.

En effet, ce qui m’a le plus gêné dans cet ouvrage, où il ne fait guère de doute que l’auteur a travaillé son sujet (voir l’excellente bibliographie, p. 215-221), ce sont les passages où l’auteur admet un vague de la pensée tout à fait inacceptable si on prétend apprendre à la jeunesse à penser clairement. (Mais il est vrai que je suis un rationaliste vieux jeu, presque vendu à la philosophie analytique …)

Plus encore, si l’on veut faire œuvre de pédagogie, pourquoi est-ce que la « décroissance » comme théorie du lien homme/nature se trouve ici absente, alors même qu’elle constitue une des branches les plus vivantes de la réflexion écologique en France? Ne serait-ce pas parce qu’un des pères de cette doctrine, Nicholas Goergescu-Roegen, se trouve être un économiste des plus rationalistes? Et que son approche, « bioéconomique », peut être dite dans le fond cartésienne, puisqu’elle se fonde sur les principes d’une science, issue de Bacon, de Galilée et de toute cette clique rationaliste assez peu chère au cœur d’Anne Dalsuet apparemment, pour nous prédire une impasse planétaire à notre mode de développement?

Pourquoi par ailleurs avoir oublié des auteurs français comme Jacques Ellul, Ivan Illich, ou René Dumont? et j’en oublie sans doute. Est-il nécessaire d’avoir été ou d’être enseignant dans une université anglo-saxonne pour être digne de considération?

Bref, au total un livre à ne pas conseiller aux étudiants et encore moins aux lycéens,  tout au moins comme initiation – significatif en revanche d’une évolution chez certains philosophes -, mais il me fallait bien le lire pour m’en rendre compte. C’est cela aussi le travail d’enseignant-chercheur, savoir perdre son temps.